L A M A I N - D ' O E U V R E
" D A N S
L E S G U Y A N E S

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de repro-
duction et de traduction en France et dans tous les pays étran-
gers, y compris la Suède et la Norvège.
Cet ouvrage* a été déposé au ministère de l'intérieur (section
de la librairie) en avril 1 9 0 5 .
D U M Ê M E A U T E U R

A paraître :
V o y a g e en A b y s s i n i e ,
PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C'% 8, RUE GARA.NCIERE. 6856.


Jean Duchesne - Fiournet
E X P L O R A T E U R
Chevalier de la Légion d'honneur
1 8 7 5 — 1904-
Héliog D u j a r d i n
Otto Phot.

J E A N D U C H E S N E - F O U R N E T
LA M A I N - D ' O E U V R E
D A N S
LES GUYANES
Avec un vortrait en héliogravure et une carte
P A R I S
L I B R A I R I E P L O N
P L O N - N O U R R I T ET O , I M P R I M E U R S - É D I T E U R S
8 , P U E G À R A N C I Ë R E 6 e
1905
Tous droits réservés


P R É F A C E
A u mois d'août 1 9 0 0 , Jean Duchesne-Fournet
s'embarquait à Saint-Nazaire p o u r les Guyanes.
En cours de route, il visitait les Antilles, puis,
arrivé à Cayenne, il rayonnait dans la Guyane
française et, passant à Demerara et à Paramaribo,
il étudiait les Guyanes anglaise et hollandaise.
En 1 9 0 1 , il regagnait Paris avec de curieuses
collections et de n o m b r e u x documents é c o n o -
miques.
En 1 9 0 2 , avide de grand j o u r et d'espace, poussé
par une inlassable activité, il s'expatriait à nouveau.
L'Abyssinie était le but de ce second v o y a g e ; Jean
Duchesne-Fournet était a c c o m p a g n é d'une impor-
tante mission. Suivant le cours de l ' A o u a c h e , il
arrive à Adis A b a b a , se concilie l'estime du négus
Ménélik au point que ce souverain lui confie l ' e x é -
cution du levé topographique du lac Tâna. Il
a

II L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
exécute c e levé, traverse le Godjam par des c h e -
mins encore inconnus, étudie longuement la région
minière du Ouallaga, et, après plus d'un an de
séjour en Ethiopie, il s'embarque p o u r la F r a n c e ,
porteur de documents inédits, recueillis dans des
contrées jusqu'alors inexplorées.
Installé à Paris, et méditant déjà le plan d'une
seconde expédition complémentaire, Jean D u -
chesne-Fournet, usant d'une méthode rigoureuse,
classait ses notes, réunissait les éléments d'une
vaste bibliographie. T o u t e une œuvre magistrale
allait s'élaborer. La croix de la L é g i o n d'honneur
venait d'être a c c o r d é e à son mérite. Les p r o -
messes de bonheur d'une union désirée allaient
s ' a c c o m p l i r . . . et brusquement, à l'âge de vingt-
neuf ans, Jean Duchesne-Fournet mourait dans la
nuit du 27 janvier 1 9 0 5 , brutalement emporté par
un retour soudain de paludisme.
Ainsi, le destin se rit des plus beaux, des plus
nobles efforts.
Frappé au milieu de son activité et victime de
son activité m ê m e , Jean Duchesne-Fournet dispa-
raissait, au m o m e n t o ù , prenant pleine possession
de sa force, il allait mettre en œuvre les matériaux
amassés, en extraire la substance, et élaborer,
sur des bases théoriques et pratiques également

P R É F A C E m
solides, un plan d'action suivie et ferme conforme
au noble but qu'il s'était tracé.
De la moisson c o m m e n c é e , tout n'est cependant
pas perdu. Jean Duchesne-Fournet, avec les d o c u -
ments recueillis sur place dans les Guyanes, avait
rédigé une intéressante étude é c o n o m i q u e .
Sa famille a décidé la publication de cette étude,
publication que suivra bientôt celle d'un ouvrage
plus important consacré à l'Abyssinie et dont le
disparu a laissé tous les éléments.
Ainsi le n o m de Jean Duchesne-Fournet, déjà
attaché à la fondation instituée par sa famille à la
Société de géographie de Paris, s'affirmera sur une
œuvre tangible qui permettra à tous ceux qui l'ont
aimé, de le retrouver un peu rendu à notre vie par
la consolante fiction des pages tracées.
Toutefois, ce que ces œuvres posthumes ne
pourront tout à fait exprimer, c'est l'âme a d m i -
rable qui les créa. L e caractère purement é c o n o -
mique et scientifique du présent ouvrage, consacré
à la Main-d'œuvre dans les Guyanes, ne c o n c o u r t
pas suffisamment à faire connaître au lecteur c e
que fut cette âme. Dans l'œuvre entière de Jean
D u c h e s n e - F o u r n e t , s'il eût v é c u ! cet ouvrage
n'eût été peut-être qu'une introduction, quelques
notes, une simple p a g e . Il eût repris ces lignes,

IV L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
les eût refondues, éclairées par de nouvelles études
et son esprit lucide en aurait tiré d'autres é l é -
ments d'observations plus riches, plus fécondes
encore.
Gardons précieusement c e qui fut réalisé.
Mais, avec la permission des siens et en peu de
mots, j e voudrais dire les virtualités, quel noble et
beau caractère fut Jean D u c h e s n e - F o u r n e t , et
j'aimerais que m o n évocation fût assez puissante
pour rendre à tous l'illusion de l'esprit que la
mort emporta.
Jean Duchesne-Fournet était grand et fort.
« .l'ai une mine splendide, écrit-il de Paramaribo
le 5 septembre 1900, unique dans la région, et une
résistance, une ardeur qui manquent bien aux
malheureux anémiés par un séjour de deux ou
trois ans. »
Il avait la vigueur physique et la confiance
morale corrélative. Profondément averti par de
nombreuses expériences des turpitudes humaines,
il demeurait néanmoins optimiste. Il croyait en sa
force, trop peut-être, et il écartait de sa route les
visions et les systèmes qui eussent p u affaiblir sa
saine et logique conception du m o n d e .
En 1900 e n c o r e , de G e o r g e t o w n , il écrit :

P R É F A C E v
« L e vrai patriotisme est d'agir. Il faut avoir foi
dans l'avenir. »
Travailleur, d o u é d'une faculté d'assimilation
prodigieuse et d'une grande puissance d ' o b s e r v a -
tion, servi par une admirable m é m o i r e , il avait
réalisé une culture intellectuelle intense. A m i du
raisonnement mathématique, il se plaisait égale-
ment aux j e u x littéraires. Pratiquant à fond plu-
sieurs langues étrangères, il s'exerçait volontiers
aux recherches de linguistique. A y a n t b e a u c o u p
v o y a g é , en E u r o p e , en Algérie, en Orient, il avait
b e a u c o u p vu, b e a u c o u p retenu.
Ne tirant nulle vanité de ces vastes connais-
sances, Jean Duchesne-Fournet n'était point un
intellectuel glacé. Il cherchait toujours à pénétrer
la réalité des choses.
L ' â m e des êtres l'intéressait autant que leurs
visages, et p o u r les connaître et les aimer, il possé-
dait le meilleur dictame, une vive sensibilité, une
infinie b o n t é .
Fait rare à notre é p o q u e byzantine, il ignorait
l'ironie, arme des impuissants, et son rire, quand
la vie lui permettait de rire, était celui d'un
enf nt.
Il n'était pas exempt d'un juste orgueil tiré d e l à
conscience qu'il avait d'appartenir à une noble

VI L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
race et d'avoir une haute valeur personnelle. Mais
c e juste orgueil s'alliait en lui à une parfaite
modestie, et ce savant, qui était aussi un sensitif,
ne dédaignait point la philosophie.
De Cayenne, le 3 0 o c t o b r e 1 9 0 0 , il écrivait :
« Il y a b e a u c o u p à faire dans ce p a y s . Aussi
faudra-t-il sérier les questions... le gouverneur est
d'une activité dévorante, mais la plupart de ses
projets ne seront réalisés que par ses successeurs.
Je ne vois là rien de décourageant. N'est-ce pas
dans l'ordre naturel des choses ? »
Hélas! Était-il dans l'ordre naturel des choses
que Jean Duchesne-Fournet dût sitôt disparaître"?
L a nature et la loi qui la gouverne ont parfois
d'affreuses rigueurs. Elles fauchent i m p i t o y a b l e -
ment beauté, jeunesse et bonté. Mais elles se bri-
sent sur le souvenir.
Les morts que nous aimons demeurent i m m o r -
tels.
CHARLES RÉGISMANSET.
Paris, le 1 5 avril 1 9 0 5 .

Dans son admirable Voyage aux régions équi-
noxiales du Nouveau Continent ( 1 7 9 9 - 1 8 0 4 ) ,
superbe monument géographique qui a survécu et
survivra encore à son é p o q u e , Alexandre de H u m -
boldt résumait ses vues sur l'avenir des régions
qu'il avait parcourues dans les lignes suivantes :
« Il en sera de ces contrées fertiles mais in-
cultes, que parcourent le Ouallaga, l'Amazone et
l'Orénoque, c o m m e de l'isthme de Panama, du lac
de Nicaragua et du Rio-Hassacuabo, qui offrent
une communication entre les deux mers. L ' i m p e r -
fection des institutions politiques a p u , pendant
des siècles, convertir en déserts des lieux sur les-
quels le c o m m e r c e du m o n d e devrait se trouver
concentré ; mais le temps approche où ces entraves
cesseront. L a civilisation va se porter irrésisti-
blement dans ces contrées dont la nature elle-
m ê m e annonce les grandes destinées par la confi-
guration du sol, par l'embranchement des fleuves
et par la proximité des deux mers qui les baignent. »

VIII L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
C'est en reproduisant ce passage célèbre et en
émettant le m ê m e espoir, la m ê m e foi dans l'ave-
nir de ces contrées, que Jules Duval terminait une
savante et substantielle étude sur la Guyane fran-
çaise parue dans la Revue des Deux Mondes du
15 septembre 1 8 6 1 .
Plus récemment, les explorateurs français, C r e -
vaux et Coudreau, n'ont-ils pas, maintes fois,
essayé de secouer l'apathie du public et du gou-
vernement français à l'égard de nos possessions
d ' A m é r i q u e , se plaignant d e v o i r la terre d'Afrique
exercer sur les esprits une sorte d'hypnotisme
exclusif et les détourner de toutes autres entre-
prises Pour ne citer là que les plus illustres, ceux
dont la notoriété s'est imposée hors de la sphère
spéciale des « américanistes » , on avouera que les
voyants n'ont pas manqué, qui ont prédit les plus
brillantes destinées aux colonies européennes des
Guyanes.
L a réalité a-t-elle répondu à ces espérances si
vastes?
Ne faut-il voir là que des mirages décevants, ou
faut-il croire que ces splendides prévisions, fondées
sur une étude réfléchie et aussi sur un instinct p r o -
fond, ne doivent c o m m e n c e r à s'accomplir qu'après
de nombreuses années?

I N T R O D U C T I O N IX
Dans l'état actuel des choses, rien de réel, de
stable n'est venu confirmer l'opinion de ces hardis
pionniers du progrès et de la science géographique
et é c o n o m i q u e : tout au plus peut-on c o n c e v o i r
des espérances c o m m e eux. Bien au contraire, un
mouvement de recul, très accentué parfois, s'est
produit. Ainsi, dans notre colonie de la Guyane
française, des régions qu'Humbolt aurait pu voir
florissantes autrefois, avec d e vastes plantations
de canne à sucre, de café, de coton à perte de vue,
avec des « habitations » , faziendas ou haciendas,
confortables et riches, ne sont plus que marais
fétides ou vaseux d ' o ù émergent seules les racines
tordues du m o n o t o n e palétuvier, prairies basses
souvent inondées par les eaux diluviennes des
pluies ou des criques (appelées pripris) ou brousse
et forêt vierge impénétrables infestées de serpents
venimeux et de tigres rouges o ù , seul, le chas-
seur de profession ose s'aventurer; ça et là sur le
b o r d de la piste à peine viable pour le piéton ou le
cavalier et qu'un usage invétéré fait appeler “route
c o l o n i a l e ” , on rencontre une mauvaise paillotte de
bois recouverte d'une sorte de chaume en feuilles
de palmiers balourous ou en feuilles de w a y s ,
autour, un quart d'hectare en m a n i o c , suffisant
pour nourrir le noir indolent et placide, et c'est

X L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
tout. Hors des villes, pas de population blanche
ou m ê m e de sang mêlé. Des anciennes et s o m p -
tueuses demeures des châtelains d'autrefois, les
Préfontaine, les T u r g o t , les Thébaut de la M o n -
derie, il ne reste rien que des murs croulants que
recouvre une végétation fantastique, que peuple
un m o n d e de serpents et de chauves-souris ou de
vampires. C'est que, si le temps est un terrible
destructeur en tous lieux, nulle part son action
n'est plus rapide, plus irrémédiable que sous les
tropiques : une grande chaleur alliée à une extrême
humidité, une végétation effroyablement vivace
sortant des moindres cavités, faisant sien le plus
faible appui, acquérant parfois un égal développe-
ment dans ses racines et dans ses branches, une
variété inouïe de reptiles, oiseaux, rongeurs et
insectes des plus destructeurs, dans certaines
régions du moins, des cyclones d'une violence qui
ne connaît aucun frein ; enfin, partout des pluies
torrentielles tombant lentement sans bruit mais
aussi sans discontinuer pendant des jours, des
semaines m ê m e , voilà plus qu'il n'en faut p o u r
expliquer cette puissance dans la destruction. Faut-
il p o u r cela désespérer de l'avenir de cette colonie?
Non, certes, car, bien conduit et dirigé dans des
voies également éloignées de toute utopie et de

I N T R O D U C T I O N XI
toute timidité extrême, ce pays peut offrir un
avenir des plus satisfaisants. D ' a b o r d l'exemple
des Guyanes anglaise et hollandaise est là p o u r
nous montrer des résultats parfois superbes, en
tous cas très convenables. Ensuite, l'histoire nous
apprend qu'au milieu du dix-huitième siècle, la
“ Cayenne ” (ainsi q u ' o n l'appelait alors) fut un
pays fort riche et plus peuplé de blancs qu'il ne
l'est aujourd'hui : j e n'en veux d'autres témoins
que Préfontaine qui dans sa Maison rustique (1763)
nous a laissé un traité complet d ' é c o n o m i e rurale
à l'usage des habitants de la Guyane, et Malouet
dont trois sur ses cinq volumes de “ Mémoires ”
retracent l'œuvre grandiose* et malheureusement
éphémère qu'il y avait entreprise à la veille de la
Révolution. Enfin, il ne serait pas raisonnable
qu'un sol, d ' o ù émerge spontanément une si mer-
veilleuse frondaison sauvage, pût se refuser à p r o -
duire sous la direction intelligente et persévérante
de l ' h o m m e .
Pourquoi cependant cette terre promise n'a-t-elle
pu réaliser les destinées prospères qui semblaient
lui être dévolues du dessein m ê m e de la nature?
Pourquoi aussi des cinq souches européennes
qui se la sont partagée, la France est-elle celle qui
en a su tirer le plus m é d i o c r e parti? Il ne faut pas

X I I L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
se contenter de faire cette triste constatation, mais
après cet aveu loyal, il convient de chercher les
causes et les remèdes, en laissant de côté les deux
anciennes Guyanes espagnole et portugaise, aujour-
d'hui vénézuélienne et brésilienne, p o u r n'étudier
que les trois colonies encore soumises à la souverai-
neté de puissances européennes : de la sorte, la
comparaison pourra se faire entre éléments p o l i -
tiquement c o m m e physiquement h o m o g è n e s .
Rien, en effet, ne distingue sérieusement les p o s -
sessions anglaise, hollandaise et française, ni dans
le climat, ni dans la nature ou les richesses du
sol ou du sous-sol, ni dans le régime des eaux : les
productions ou les ressources sont d o n c les m ê m e s ,
les difficultés de l'acclimatement aussi. Pourquoi
alors ces destinées diverses de Cayenne, de Suri-
nam et de Demerara?
Les causes en sont multiples, mais aucune n'a eu
une influence aussi prépondérante que celle de la
main-d'œuvre, de son recrutement, de son utilisa-
tion, de son organisation, des règles auxquelles
elle a été successivement soumise, et la p r é p o n d é -
rance de cette cause mérite bien qu'on lui consacre
une étude approfondie.

LA MAIN-D'OEUVRE
D A N S L E S G U Y A N E S
I
« Seuls, les indigènes fournissent la main-d'œuvre
sous les climats tropicaux : o r , la main-d'œuvre
est la première source de richesse. Bien traités,
les indigènes sont, en outre, une force militaire,
source de la sécurité p o u r la colonie. Mal traités,
ils deviennent des révoltés et constituent alors une
source de danger » ( 1 ) .
Ces vérités ont cependant été méconnues p e n -
dant des siècles et elles le sont encore souvent.
S'il est une race indigène qu'il faille ménager, c'est,
à c o u p sûr, celle dont le statut personnel est le plus
rudimentaire, dont les idées sur la famille heurtent
le moins les nôtres, et qui n'a pas de religion flo-
( 1 ) W I L H E L M , Cours des Sciences politiques, 1 8 9 9 - 1 9 0 0 .
1

2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
rissante, dont le fanatisme constitue une barrière
infranchissable p o u r nos efforts : tel était le cas des
Indiens Peaux-Rouges de l ' A m é r i q u e .
Ils n'en ont pas moins été o p p r i m é s , proscrits,
refoulés et exterminés par les Européens. D u
détroit de Magellan à la baie d ' H u d s o n , Espagnols,
Portugais, Français, Hollandais, Anglais, Danois,
Suédois, unis dans une touchante c o m m u n i o n , ont
rivalisé d'ardeur p o u r la destruction de ces mal-
heureuses peuplades. Des civilisations raffinées,
c o m m e celles des Incas au M e x i q u e , au Yucatan
et au P é r o u , ont s o m b r é dans cette tourmente,
emportant avec elles leurs secrets accumulés par
des générations : l'épigraphie aztèque attend
encore son Champollion.
Mais il reste, perdues au milieu des solitudes,
des ruines merveilleuses, traces irrécusables, lais-
sées par les anciens maîtres de l ' A m é r i q u e . Un
v o y a g e u r retrace ainsi l'impression qu'il éprouva,
après un v o y a g e de trente-cinq lieues dans la forêt,
en débouchant dans la clairière où s'élève le c o l o s -
sal palais de Palenque :
« Un sentiment de surprise mêlé d'admiration
nous retint i m m o b i l e s ; aucune tradition ne se
rattachait à ce monument et n'en expliquait l'ori-
gine : il était là, debout, au sein de la solitude,

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 3
dans toute la majesté des choses qui ont longtemps
v é c u . Depuis le seuil où nous étions arrêtés, nos
regards plongeaient sur une cour intérieure, peu-
plée de gigantesques simulacres à demi voilés par
la végétation sauvage; le reste de l'édifice dispa-
raissait dans les profondeurs de la forêt et il n'était
pas possible d'en saisir ni le d é v e l o p p e m e n t ni
l'ensemble ( 1 ) . »
Ces Indiens étaient dociles, d o u x , pacifiques,
quoique fort braves et acharnés à la g u e r r e .
Que n'aurait-on pu attendre d'une pareille main-
d'œuvre, si on avait su ménager ces autochtones
et respecter leur statut personnel?
Pour être juste, il faut reconnaître que ce furent
les Espagnols les plus coupables et aussi les plus
maladroits : eux seuls se trouvèrent en présence
d'une barbarie s'essayant en vain à être une quasi-
civilisation ; eux seuls eurent affaire à un peuple
organisé. Les autres nations européennes n'ont
rencontré devant elles que des Peaux-Rouges arrié-
rés et sauvages : il y avait la m ê m e différence entre
ces derniers et les soldats de M o n t e z u m a , qu'entre
un moujick russe et un fermier d e la Beauce.
A u Canada et aux E t a t s - U n i s , c'étaient les
( 1 ) A . M O R L E T , Voyage dans l'Amérique centrale, 1 8 5 7 .

4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
Apaches et les Comanches, aux Antilles, les C a -
raïbes; dans les Guyanes, les Galibis, les Arro-
vouaks et les Vellaos : leur degré de culture était
chez tous sensiblement le m ê m e . Les Caraïbes que
la légende s'est obstinée à représenter c o m m e
anthropophages peuplaient toutes les Antilles : ils
furent bientôt complètement exterminés. Dans les
Guyanes, vivaient d'autres Caraïbes, probablement
identiques à ceux des Iles, que nos anciens auteurs
désignent tantôt sous le n o m de Caraïbes, tantôt
sous celui de Galibis : chez nos voisins ils sont plus
souvent d é n o m m é s A r r o v o u a k s , Vellaos et Ouar-
ros. Leur état devait être alors très rudimentaire,
le m ê m e qu'aujourd'hui sensiblement, car, au
rebours des Aztèques ou des noirs, leur position ne
semble pas avoir été aggravée par le contact de la
civilisation européenne. Ils devaient être, au reste,
très clairsemés, car c e p a y s n'a pas dû être fort
peuplé : d'un abord difficile, ses côtes étaient répu-
tées dangereuses et inhospitalières. S'il faut en
croire l'Annuaire de la colonie de Demerara, le
m o t « Guyane « aurait la signification de « côte
sauvage » ( 1 ) . D'autre part, si n o m b r e u x qu'aient
été les massacres c o m m i s par les Européens en
( 1 ) Wild Coast (British Guiana) Directory and Almanach for
J 9 0 0 , Georgetown-Demerara, 1 9 0 0 .

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 5
Amérique, il semble bien que jamais la densité de
la population sur c e nouveau continent n'ait été
comparable à celle de l'ancien inonde : la région
des Andes et les plateaux du Mexique avaient,
grâce à leur terroir plus facilement maniable,
attiré le plus gros contingent de la race r o u g e . L a
Guyane, pays riche et fertile sans doute, mais où
l'exubérance de la végétation est souvent autant
une cause de danger et de ruine qu'une source de
produits et de profits, ne devait avoir été qu'assez
mal partagée sous ce rapport : la meilleure preuve
en est dans l'absence absolue de tout vestige archi-
tectural des anciens temps. Si clairsemée qu'ait été
la population autochtone, ce fut une grande faute
de ne pas s'appuyer sur elle, et Coudreau qui a
étudié le mieux ces peuplades n'a cessé de la d é p l o -
rer. D ' a b o r d la main-d'œuvre indigène, quand elle
existe et qu'elle peut s'appliquer aux travaux qu'on
a en vue, est toujours la meilleure et la moins c o û -
teuse. Elle évite les difficultés auxquelles donne
lieu l'acclimatement, souvent plein de déboires, de
nouveaux venus sous un climat rigoureux : c'est là
un immense avantage é c o n o m i q u e et moral. Pas
de frais coûteux de recrutement, de transport et
de rapatriement. Pas de dépenses causées par les
soins à donner aux maladies de l'acclimatement.

6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
Pas d'épidémies inattendues décimant les emi-
grants dès leur débarquement. Pas de démoralisa-
tion parmi ceux-ci, ni d'ennuis corrélatifs p o u r les
planteurs. L e travailleur accoutumé au sol sur
lequel il est né sait y trouver sa subsistance et ses
plaisirs. Puis, ou évite ainsi les froissements et les
jalousies causées parmi les indigènes par l'intro-
duction d'étrangers, les haines de races ou d'ori-
gine, les rivalités politiques, les guerres civiles
m ê m e qui peuvent en résulter. C'est d o n c une faute
que de détruire ou d'expulser l'indigène du sol
colonisé.
Nous l'avons tous commise cette faute, mais
p o u r diminuer nos regrets nous devons reconnaître
que la destruction des Galibis, primitifs et clairse-
m é s , a été moins préjudiciable à l'avenir de la
Guyane qu'on ne pourrait d ' a b o r d le croire. Les
Jésuites en avaient cependant tiré fort beau parti
dans leurs « Réductions » au dix-huitième siècle :
mais leur expulsion de France et des colonies fran-
çaises arrêta malheureusement cet essai en plein
essor. D e nos jours e n c o r e , Coudreau a préconisé
l'alliance avec les Indiens p o u r en faire l'instrument
d'une œuvre de pénétration vers l'intérieur et de
colonisation de la Haute-Guyane, mais il ne faut
pas s'arrêter outre mesure à ces idées de rêveur,

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 7
car on ne peut raisonnablement y voir aujourd'hui
autre chose qu'une source de recrutement p o u r
guides, pagayeurs, chasseurs, pêcheurs ou p o r -
teurs; c'est là sans doute une ressource précieuse,
mais très limitée.
A côté de cette main-d œuvre indigène que nous
ne citons plus que p o u r m é m o i r e , nous en r e n c o n -
trerons une autre qui s'en r a p p r o c h e b e a u c o u p ,
encore qu'elle ne soit indigène que par force : celle
des nègres dits Boschs ou nègres des bois. Ce sont
d'anciens esclaves marrons évadés des plantations
européennes au dix-septième et au dix-huitième siè-
cles, le plus souvent à la faveur des guerres entre
Français, Anglais, Portugais; ces malheureux par-
tis droit devant eux dans l'impénétrable forêt ont
fini par s'agglomérer en tribus à l'image des In-
diens avec lesquels ils n'ont que fort peu mélangé
leur sang; ils ont vécu à leur manière de chasse et
de p ê c h e ; et ils ont soutenu des guerres terribles
contre les Européens. De tout ce passé néfaste
il ne reste chez eux aucune trace : ces demi-
sauvages sont d o u x , serviables, honnêtes et r e n -
dent les plus grands services. On voit q u e , pra-
tiquement, on peut les considérer c o m m e des
indigènes et les assimiler sous tous rapports aux
Indiens.

8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
La race caraïbe ou galibi détruite, il fallut i m -
porter des nègres d'Afrique dans nos colonies :
c'est là l'origine de l'esclavage. P o u r ce qui c o n -
cerne les colonies françaises, il y eut deux éman-
cipations successives, la première en 1 7 9 3 , sui-
vie du rétablissement de l'esclavage en 1 8 0 2 , la
deuxième en 1848. On sait quelles terribles r é v o -
lutions et quelles sanglantes répressions causa la
première abolition de l'esclavage : les maîtres
n'avaient pas fait g r a n d ' c h o s e p o u r préparer leurs
esclaves à la liberté et souvent on essayait, de façon
plus ou moins déguisée, de rétablir l'esclavage; et
puis, la disproportion des blancs en face de leurs
affranchis noirs était par trop grande : n ' y avait-il
pas à Saint-Domingue dix-sept mille blancs p o u r
quatre cent mille esclaves? A la deuxième émanci-
pation, personne n ' y était encore bien préparé, ni
maîtres, ni esclaves, mais l'esclavage ayant été
déjà aboli la transition se fit plus facilement : cette
fois, il n ' y eut plus guère d'émeutes et d'incendies;
l'ordre matériel fut respecté. Mais le désordre
moral et é c o n o m i q u e fut porté à son c o m b l e . L ' e s -
clave noir sans instruction donnait au m o t d e
« liberté » , le sens de « farniente perpétuel » et à
celui de République le sens d ' « anarchie » . D e toutes
parts, le travail des sucreries fut déserté et tous les

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 9
palliatifs dont le gouvernement put s'aviser ne
purent arrêter la débâcle.
Pour être c o m p l e t dans ces généralités sur les
diverses espèces de main-d'œuvre aux colonies, il
faut, ici, dire quelques mots d'un système, assez
longtemps en faveur, mais condamné d'avance
dans son germe m ê m e , celui de Y Organisation du
travail. On en trouve les caractéristiques dans deux
d é c r e t s : l'un, le décret-loi du 13 février 1 8 5 2 ,
consacre l'établissement d'une sorte de servage
après l'affranchissement; il oblige l'ouvrier noir à
contracter un engagement de travail dont les formes
sont obligatoirement déterminées et comportent
un « livret de travail » ; il édicté des peines c o r r e c -
tionnelles contre l'engagé qui manque trois j o u r -
nées de travail, il organise une répression sévère
du vagabondage, de façon à obliger tous les noirs
à s'engager; l'autre décret, qui est d e 1854, autorise
la conversion des amendes prononcées contre les
anciens esclaves en journées de travail. D ' o ù vient
la notion de ces systèmes? Des nécessités é c o n o -
miques du m o m e n t . Il fallait à tout prix retenir
l'esclave noir affranchi sur la glèbe patronale.
Tous les gouvernements coloniaux prirent à l'envi
des arrêtés locaux rendant plus serrées les mailles
du filet dans lequel on voulait enserrer l'affranchi

1 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
p o u r le faire rester b o n gré mal gré ouvrier agri-
c o l e . Ce fut peine perdue : d ' a b o r d , parce que
la race noire ne se prêtait pas de par ses dispo-
sitions naturelles à ce système de demi-mesures;
ensuite, parce que ces malheureux esclaves a p p e -
lés, du j o u r au lendemain, de la plus terrible des
sujétions à la liberté, étaient rebelles à toute disci-
pline qui ne fût exclusivement basée sur la c o n -
trainte. Ces mesures sont restées longtemps i m p o -
pulaires dans nos colonies et le souvenir ne s'en
effacera pas de longtemps. Aujourd'hui e n c o r e ,
dans les élections, il est de bonne guerre p o u r un
candidat d'accuser son adversaire de vouloir réta-
blir le « livret » : l'effet produit est invariablement
i m m e n s e ; il est vrai que l'autre candidat a toujours
une. ressource souvent e m p l o y é e , celle d'accuser
son adversaire d'être partisan du rétablissement de
l'esclavage! L'abolition de l'esclavage n'amenant
pas avec elle la ruine é c o n o m i q u e des colonies
n'était cependant pas un p r o b l è m e tout à fait inso-
luble. A la Réunion, un gouverneur intelligent,
Sarda-Garriga, l'a réalisée après 1848 fort habile-
ment. T o u t récemment, en 1 8 9 6 , l'esclavage a été
aboli à Madagascar sans incidents ni troubles.
L'esclavage une fois supprimé dans sa forme
p r o p r e ou dans ses succédanés, la question de la

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 1
main-d'œuvre qu'il avait résolue deux siècles aupa-
ravant se trouvait à nouveau posée en G u y a n e .
C'est alors que l'on songea à l'immigration et à la
main-d'œuvre qu'elle peut fournir. T o u s les auteurs
qui ont étudié, d'une façon théorique et générale, le
p r o b l è m e de l'immigration, ont adopté la m ê m e
classification, car elle est la seule rationnelle : ils
ont distingué l'immigration indépendante, libre ou
sans contrat d'engagement d'une part, — et l ' i m -
migration salariée, réglementée ou avec contrat
d'engagement d'autre part. La première est un
p h é n o m è n e spontané, créé par des situations é c o -
nomiques qui l'appellent fatalement : il ne d é p e n d
pas d'un gouvernement de la créer ou de l'enrayer
à moins de recourir aux pires mesures autocra-
tiques; tout au plus, peut-il en favoriser le d é v e -
l o p p e m e n t ou en ralentir le cours par des primes,
faveurs, exonérations, e t c . , o u , au contraire, des
taxes, formalités, prohibitions accessoires, e t c . L a
s e c o n d e , au contraire, est l'œuvre de la puissance
publique, exercée soit par l'État, soit par de
grandes et puissantes compagnies jouissant, par
délégation, de certains droits régaliens : de toutes
façons, elle est un service public placé sous le
contrôle, plus ou moins direct, du gouvernement
métropolitain ou du gouvernement colonial. A ces

1 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
deux sources d ' h o m m e s coi'respondent deux m o -
dalités bien distinctes de la main-d'œuvre : la
main-d'œuvre libre et la main-d'œuvre r é g l e -
mentée. T o u s les économistes qui ont examiné
les avantages respectifs de. ces deux organisa-
tions, Dutot ( 1 8 4 0 ) , Jules Duval ( 1 8 6 2 ) , Charles
Calvo ( 1 8 7 5 ) , Gustave Chandèze ( 1 8 9 8 ) , e t c . , se
sont p r o n o n c é s d'une façon très nette p o u r l'im-
migration libre et ont condamné l'immigration
avec contrat. L e plus distingué d'entre eux, Jules
Duval, concluait en formulant la loi suivante :
« L'immigration, salariée, n'entre, c o m m e un
rouage entièrement utile, dans le mécanisme é c o -
nomique d'un p a y s , qu'à la condition de niveler
ses salaires a v e c ceux du marché libre, résultat
qui s'obtient toutes les fois qu'elle supporte tous
les frais qu'elle entraîne et qui doivent entrer dans
le prix de revient du travail. Soumise à cette
règle, la production coloniale s'efforcerait, plus
qu'elle ne fait aujourd'hui, à tirer parti des bras
et du b o n vouloir de la population indigène, et
l'immigration asiatique, indienne ou africaine,
ne serait plus qu'une variété irréprochable de
l'émigration libre analogue à celle des Européens,
le t y p e supérieur auquel doivent se ramener
toutes les formes de déplacement et d ' e n g a g é -

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 3
ment ” ( 1 ) . A u point de vue de la saine doctrine
é c o n o m i q u e , on ne saurait mieux dire. Et cepen-
dant, il est difficile de ne pas reconnaître les
mérites de l'immigration avec contrat et les
bienfaits que la colonisation peut en tirer. C o m -
ment expliquer une contradiction en apparence
si formelle ?
C'est qu'il y a là un peu ce qui fait l'objet de
l'éternelle querelle du protectionnisme et du l i b r e -
échange. Les principes économiques ne peuvent
entrer en j e u que si ou les applique à des o r g a -
nismes sociaux et é c o n o m i q u e s déjà avancés, c o m -
plets dans toutes leurs parties : ils sont c o m m e ces
lois qu'on ne peut mettre en mouvement qu'à
l'égard des h o m m e s adultes, de crainte de les voir
étouffer sous leur poids l'enfant inexpérimenté et
faible. Aussi, doit-on, tout en reconnaissant la par-
faite justesse des conclusions de l'éminent écrivain,
n'en considérer l'application c o m m e possible aux
Guyanes que p o u r l'avenir et dans des temps très
lointains.
Et d'abord, p o u r niveler les salaires donnés aux
immigrés avec ceux du marché libre, faut-il que
celui-ci fonctionne régulièrement et offre assez de
(1) Jules DUVAL, Histoire de l'émigration Européenne, Asiatique
et Africaine au dix-neuvième siècle, 1 8 6 2 .

1 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
bras. O r , l'ensemble des trois Guyanes ne renferme
qu'une population infime au regard d'une surface
é n o r m e ; le courant d'émigration volontaire et
spontanée y est absolument insuffisant : d o n c , faute
de mieux, il y a avantage à recourir à l'immigration
salariée.
Puis, p o u r qu'il y ait influence néfaste de l'immi-
gration étrangère sur les salaires de la main-
d'œuvre indigène, ainsi que le craint Jules Duval,
faut-il que l'une et l'autre soient employées dans
les mêmes travaux : autrement il ne peut y avoir
répercussion. Or, la main-d'œuvre indigène aux
Guyanes s'est réservé les travaux d'art ( m a ç o n s ,
mécaniciens, ajusteurs, charpentiers, menuisiers,
forgerons, etc.) et les travaux des mines et p l a c e r s ;
elle s'est, depuis quelques années, à peu près entiè-
rement refusée aux travaux agricoles et de défri-
chement qu'elle dédaigne c o m m e trop peu p a y é s
ou c o m m e lui rappelant les cruautés de l'esclavage.
Ce sera, au contraire, aux travaux agricoles presque
exclusivement que sera affectée la main-d'œuvre
provenant de l'immigration salariée : elle est et doit
rester essentiellement une source de richesse p o u r la
colonie, en permettant de réaliser de grands travaux
d'assèchement et de défrichement et de mettre en
exploitation de grandes étendues de terres sous le

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 5
régime de la grande culture. L e rôle des deux élé-
ments ainsi mis en contact est dès lors bien défini,
leur c h a m p d'action est essentiellement différent.
Il ne peut d o n c y avoir entre eux qu'une réper-
cussion favorable de l'une à l'autre, car elle puise
sa source dans le surcroît de développement ainsi
apporté à la colonie. Les besoins en ouvrages d'art
sont accrus, la main-d'œuvre indigène ou euro-
péenne s'en trouve ainsi plus recherchée et l'immi-
gration libre acquiert, d e c e chef, un stimulant
puissant. Car ce n'est pas là le principe de l'émigra-
tion spontanée, ce principe que formulait si h e u -
reusement E d m u n d Burke. “ It is as natural for
p e o p l e to floch into a busy and wealthy country,
that b y any accident be thin of p e o p l e , as it is for
the dense air to rush into those parts w i c h are rare-
fied. ” — “ Il est aussi naturel de voir les gens affluer
vers les contrées où règnent l'activité et la richesse,
lorsque, p o u r une cause q u e l c o n q u e , la population
y est devenue insuffisante, qu'il est naturel de voir
l'air c o m p r i m é se précipiter dans les couches d'air
raréfié. ” Cette dernière considération suffit ample-
ment p o u r justifier la contribution de la colonie,
non seulement à l'organisation, mais encore aux
frais de l'immigration des coolies, ainsi qu'il est
pratiqué dans la colonie hollandaise de Surinam.

1 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
Mais il y a plus e n c o r e , il y a des raisons d e
nécessité absolue très particulières aux Guyanes
qui militent en faveur des solutions préconisées.
L e s terres basses, marécageuses, éminemment fer-
tiles qui bordent la mer et pénètrent assez loin dans
l'intérieur du continent sont, par contre, naturel-
lement insalubres et dangereuses pour l'Européen
et l'habitant m ê m e en général, à l ' é p o q u e surtout
des sécheresses, très relatives d'ailleurs, de la saison
chaude ( a o û t - o c t o b r e ) . Les marais sont en partie
desséchés; les miasmes s'exhalent des boues mises
à d é c o u v e r t , il devient alors très périlleux d e s é -
journer dans l'habitation d e culture. Les terres
hautes, flancs de collines sur le rivage ou des m o n -
tagnes dans l'Hinterland ne sont pas exemptes de
ces inconvénients, car les brises venant de la mer et
les vents alizés leur portent les émanations putrides
qu'ils ont puisées dans les étendues stagnantes des
terres basses. Aussi, et c'est là le nœud de toutes
les questions relatives à la Guyane, ne pourra-t-on
fonder dans ces pays un établissement stable et p o u -
vant se développer lui-même à l'aide de ses propres
forces, qu'à la condition d ' y avoir auparavant
effectué des travaux d'assainissement et de d e s -
sèchement considérables. O r , de pareils travaux,
sous un tel climat, nécessitent une main-d'œuvre

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 7
n o m b r e u s e , infiniment souple, malléable et disci-
plinée et dontles exigences ne soient pas excessives.
Où la trouver ailleurs si on ne choisit pas les races
d ' h o m m e s douées des qualités voulues et p r o d u i -
sant assez de rejetons povir satisfaire à ces besoins
quelque peu extraordinaires? Autrefois, l'esclavage
répondait à la question; il a fallu trouver autre
c h o s e . Il ne s'agit pas, bien entendu, de r e c o n s -
tituer, sous des formes h y p o c r i t e s , un esclavage
déguisé : il s'agit d'instituer tout un système dont
les effets, à l'égard du travailleur, en diffèrent tota-
lement, mais qui produisent des résultats analogues
p o u r la réalisation des premières tâches de la c o l o -
nisation qui, ici plus que partout ailleurs, sont les
plus pénibles. Ces considérations suffisent à expli-
quer c o m m e n t nos tendances semblent si p e u se
conformer à celles de Jules Duval dans son magis-
tral ouvrage.
L'immigration libre ou sans contrat de travail
est d o n c un p h é n o m è n e essentiellement s p o n -
tané, presque mécanique, qui amène les c h e r -
cheurs d'aventures, les victimes des persécutions
politiques ou religieuses et les personnes désireuses
d'améliorer leur sort matériel à s'expatrier p o u r
venir dans un pays neuf, afin d ' y exercer leurs
facultés dans telle ou telle industrie. L'immigration
2

1 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
salariée ou avec contrat de travail est l'objet d'un
service public ou soumis au contrôle des autorités :
elle consiste dans le recrutement de travailleurs
pris dans une contrée populeuse, dans leur trans-
port en c o m m u n vers les lieux du travail et dans
leur répartition entre les planteurs ou les services
publics. L e travailleur, au m o m e n t de son recru-
tement, a signé un contrat d'engagement qui le
rend non pas esclave, mais en quelque sorte serf,
si ce n'est de la terre patronale c o m m e le colon
romain, mais du territoire colonial : il n'est, en
outre, et là est le point capital, serf que p o u r un
temps très limité, en général cinq ans; de plus, il
peut, en général, à des conditions qui varient sui-
vant les temps et les pays, se faire rapatrier assez
facilement. D e nos j o u r s , l'immigration libre est la
seule qui soit pratiquée par les Européens. Mais il
n'en fut pas de m ê m e au dix-septième et au dix-hui-
tième siècle, où des malheureux paysans et arti-
sans, poussés par la misère et séduits par des pros-
pectus alléchants, consentaient des engagements
de travail de plusieurs années p o u r servir chez
les planteurs des Antilles ou des Guyanes. Ces
engagés blancs y étaient traités sur le m ê m e pied
que les e s c l a v e s , e m p l o y é s aux mêmes rudes
labeurs, nourris et logés de m ê m e ; ils étaient

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 9
m ê m e moins ménagés et souvent plus malmenés,
car l'esclave pouvait être vendu et était, par suite,
une valeur qu'on ne voulait pas g â c h e r : q u ' i m p o r -
tait au contraire que le blanc tombât malade ou
vînt à mourir, surtout en fin de contrat? B e a u c o u p
de blancs de nos possessions d ' A m é r i q u e n'ont
d'autre origine que cette sorte d'esclavage et
n'ont pas oublié que leur grand-père partagea
la m ê m e case et la m ê m e couchette qu'un noir de
la côte de K r o u attaché à la m ê m e chaîne. 11 ne
reste heureusement plus de ceci que le souvenir
et... le regret d'avoir pu perpétrer, sous le couvert
de la civilisation, des actes aussi cruels. En un
m o t , l'immigration réglementée est, à la fin du dix-
neuvième siècle, une institution qui, sans léser
aucun des droits naturels de l ' h o m m e , soumet le
travailleur à une discipline nécessaire et p r o d u c -
tive.

II
Si, p o u r c o m m e n c e r l'étude de c e p h é n o m è n e ,
nous abordons la Guyane hollandaise, c'est que
nous obéissons à des considérations d'ordre histo-
rique. Jusqu'à la Révolution française, il n ' y avait
qu'une Guyane hollandaise à la place des deux
Guyanes anglaise et hollandaise actuelles. L e s
Anglais profitèrent des déchirements qui se produi-
sirent alors en E u r o p e p o u r mettre la main sur les
colonies des Pays-Bas et ils en gardèrent les m e i l -
leures parties. « Les premiers colonisateurs de la
Guyane anglaise cultivèrent leurs beaux domaines
au profit de leurs rivaux. Ce qu'ils ont gardé d e
leurs possessions anciennes est bien moindre en
valeur que ce qu'ils ont perdu » ( 1 ) . Aussi, tout c e
qui peut être dit sur la Guyane hollandaise se réfé-
rant à une é p o q u e antérieure aux guerres du p r e -
mier Empire s'appliquera aussi à la Guyane anglaise
( 1 ) Elisée RECLUS, Géographie universelle, t. X I X , 1 8 9 4 .

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 2 1
qui n'en était qu'une partie intégrante. De plus,
ces deux colonies après leur séparation ont eu
recours pour se procurer une main-d'œuvre indis-
pensable au m ê m e expédient : celui de l'introduc-
tion de coolies avec contrat d'engagement, dont
le mécanisme dans les deux Guyanes, hollandaise
et anglaise, a présenté de très curieuses particula-
rités. Dès le c o m m e n c e m e n t du dix-septième siècle,
les Hollandais déjà maîtres de Curaçao et des
Antilles dites sous le V e n t (à la manière espagnole)
s'établirent à l'embouchure des grands fleuves qui
descendent des monts T u m u c - H u m a c vers la mer
boueuse et jaune sale des Guyanes : les vastes
estuaires de ces cours d'eau facilement accessibles
à marée haute prédestinaient à la colonisation les
bords des fleuves les plus voisins de l'Orénoque ;
ceux qui confinent à l ' A m a z o n e , au contraire, se
déversent dans la mer au m o y e n d e goulets étroits,
resserrés entre des roches granitiques, et un p h é -
n o m è n e particulier à cette contrée, le prororoca,
sorte de mascaret formidable, y met les navires en
danger à chaque marée. Aussi, tous les efforts de
la colonisation se sont-ils portés sur la côte c o m -
prise entre l'Orénoque et l'île de Cayenne. Toute
cette longue étendue avait d'ailleurs été l'objet
d'une prise de possession générale de la France au

2 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
n o m du roi Henri I V , vers 1 6 1 0 . Mais l'inertie d e
la couronne et des Compagnies de colonisation
laissa prescrire les droits de la France par les
Hollandais au N o r d et par les Portugais au Sud.
Bientôt, furent fondées trois colonies hollandaises
distinctes : l'une, dans les rivières de Demerara et
d'Essequibo, avec Port Zeelandia et plus tard
Stabrock (1774) c o m m e capitale; la seconde dans
la rivière de Berbice avec N e w - A m s t e r d a m c o m m e
centre ; la troisième dans les rivières de Surinam,
Saramacca et C o m m e w y n e , avec Paramaribo
c o m m e ville principale. Elles ne tardèrent pas à
être respectivement dotées d'un gouvernement
distinct. Elles n'avaient aucun lien entre elles que
le lien c o m m u n qui les faisait toutes trois dépendre
de la mère patrie. Toutefois, leur exploitation fut
c o m m e n c é e à p e u près dans les m ê m e s conditions
et avec les mêmes éléments : elle fut perpétuelle-
ment bouleversée par les guerres et les expéditions
de colonies à colonies ennemies. Si Cayenne fut
souvent prise par les Anglais et les Hollandais, elle
dirigea aussi de nombreuses tentatives contre ses
rivales. Ainsi, en 1689, un de nos plus célèbres
marins échoua devant Surinam, mais fut assez
heureux p o u r mettre à contribution B e r b i c e . En
1 7 1 2 , le capitaine de vaisseau Cassard fit capituler

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 2 3
successivement Surinam, Berbice et Essequibo.
« L a rançon p a y é e par Surinam à cette occasion
peut être évaluée à 2 , 4 0 0 , 0 0 0 livres, valeur du
temps, c'est-à-dire une année du revenu de la
c o l o n i e , sans y c o m p r e n d r e , bien entendu, le butin
fait en dehors de la capitulation ( 1 ) . » Ce dernier
renseignement est important, car il nous montre
que, dès cette é p o q u e , le revenu de la colonie
atteignait déjà un chiffre important. Toutes choses
relatives d'ailleurs, Surinam ne l'apporte plus
autant aujourd'hui. Enfin, pendant la guerre de
l'Indépendance des États-Unis, les Anglais s'em-
parèrent de la Guyane h o l l a n d a i s e : presque aus-
sitôt après, l'intrépide Kersaint forçait la rivière
de Demerara et les Français o c c u p a i e n t la colonie
( 1 7 8 2 - 1 7 8 4 ) . Enfin, en 1 8 0 2 , les Anglais o c c u -
paient les quatre colonies de Surinam, B e r b i c e ,
Demerara et Essequibo: p o u r prix du rétablissement
sur son trône de la dynastie d ' O r a n g e , les Anglais
gardaient trois colonies sur quatre, les trois plus
florissantes, et non la moitié seulement c o m m e on
le croit généralement. A partir de 1 8 1 4 , les des-
tinées de Surinam et des autres colonies d'origine
batave deviennent distinctes. Malgré ces péripéties
(1) De la Nicollière-Teijeiro, Jacques Cassard, 1 8 9 0 .

2 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
les établissements hollandais se développèrent
d'une façon assez continue. Un élément d ' i m m i -
gration libre, qu'il faut signaler ici et qui, p o u r
Surinam, a une importance capitale, vint leur
donner un surcroît de vitalité : de n o m b r e u x
Israélites chassés du Brésil (1) par les persécutions
vinrent chercher asile sur cette terre libre. A ces
juifs Portugais qui formaient le principal appoint
vinrent bientôt s'en ajouter d'autres. D e s coreli-
gionnaires Espagnols, Français, Anglais, Hollan-
dais, Italiens, Levantins, e t c . , y accoururent de
toutes paris. Leurs descendants, dont les uns sont
restés Israélites, et les autres se sont convertis au
protestantisme, ont encore dans leurs mains une
notable partie du c o m m e r c e et des cultures à
Surinam. Les Européens se comportèrent d u r e -
ment à l'égard des malheureux Caraïbes des
Guyanes : à en j u g e r par la façon dont ils traitèrent
les esclaves noirs, les Hollandais ne durent pas
être moins durs à leur égard. Ensuite, se posa
la nécessité de trouver des bras p o u r r e m p l a c e r
ceux q u ' o n avait si imprudemment détruits : on
(1) En 1 6 4 4 , notamment. Il y eut à cette époque de nombreuses
familles de juifs Portugais et Livournais qui furent chassées de Per-
nambouco et vinrent fonder une ville sur la rivière de Surinam au
lieu encore nommé De Joeden Savanna. (La Savane des juifs \\ (Cf.
E . R E C L U S ) .

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 2 5
recourut à la traite, et cela à une é p o q u e très
reculée, car ce fut un Hollandais qui introduisit à
Cayenne les premiers esclaves noirs en 1660 ; c e
Hollandais n o m m é Sprenger put, avec quelques
centaines de juifs chassés du Brésil, se maintenir
huit ans à Cayenne, de 1655 à 1 6 6 3 ; il dut ensuite
retourner à Surinam, lorsque la France se décida
enfin à e n v o y e r une expédition ! A côté de l'esclave
noir, on trouvait l'engagé blanc c o m m e dans tous
les établissements européens d'alors. Les rigueurs
terribles de leurs maîtres contre les noirs des
possessions hollandaises eurent p o u r résultat de
rendre de plus en plus fréquentes les évasions des
noirs, évasions facilitées par les alertes c o m m e
celles de 1689, 1712 et 1782 : ces nègres marrons,
c o m m e on les appelait, sont l'origine des nègres
Bosh. L e capitaine Stedman, capitaine anglais
dans l'armée néerlandaise, auteur d'un fort inté-
ressant v o y a g e dans ces contrées à la fin du dix-
huitième siècle, nous a laissé un récit poignant de
toutes les cruautés que faisaient subir à ces mal-
heureux les planteurs de Surinam. Il nous décrit
notamment le supplice du spanso-bocko.
“ L e châtiment, ainsi n o m m é , est des plus
cruels ; on l'inflige de la manière suivante : on lie
les mains au c o n d a m n é , et on lui fait passer les

2 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
genoux entre les bras ; on le c o u c h e ensuite de
c ô t é , et on le tient ainsi retroussé c o m m e un pou-
let, au m o y e n d'un pieu auquel on l'attache, et
qu'on enfonce en terre. Dans cette situation, il ne
peut pas plus remuer que s'il était mort : alors, un
nègre, armé d'une p o i g n é e de branches noueuses
de tamarin, le frappe jusqu'à ce qu'il lui ait enlevé
la peau; il le retourne ensuite de l'autre c ô t é , le
frappe de m ê m e , et le sang trempe la terre à la
place de l'exécution. Lorsqu'elle est a c h e v é e , p o u r
e m p ê c h e r la mortification des chairs, on lave le
malheureux avec du jus de citron, dans lequel on
a fait fondre de la poudre à canon. Cette opération
une fois terminée, on le renvoie dans sa case se
guérir... s'il le peut. Est-il étonnant, ajoute le nar-
rateur, que les esclaves se révoltent contre des
maîtres qui les traitent avec tant de cruauté? » ( 1 )
Dans l'atlas de planches qui a c c o m p a g n e cet
ouvrage, le capitaine Stedman montre divers des-
sins de ces spectacles qu'il a pu plusieurs fois
contempler : ainsi (planche I V ) une jeune n é -
gresse esclave, chargée sur la tête d'un énorme
poids métallique attaché par une chaîne à sa
cheville; et (planche I X ) le spectacle horrible
( 1 ) Capitaine J . STEDMAN, Voyage à Surinam et dans l'intérieur
de la Guyane, traduit par Henry, an V I I . Cf. t. I I I , page 1 2 3 .

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 2 7
d'un nègre suspendu vivant par les côtes à une
potence au m o y e n d'un c r o c pointu et d'une
chaîne : tout autour, disséminés à terre ou piqués
sur des bâtons fichés en terre, des têtes, des tibias,
des ossements complets de noirs déjà suppliciés.
Aussi, les révoltes d e ces malheureux étaient-
elles terribles et sans mesure aussi. Des émeutes
terribles éclatèrent; le gouvernement hollandais
dut soutenir des guerres terribles contre les nègres
Boshs, guerres souvent aussi défensives qu'offen-
sives. Stedman donne le récit de l'un de ces é p i -
sodes : « A p r è s s'être tenus cachés, toute la nuit,
dans les buissons voisins, ils en sortent au point du
j o u r , et tombent inopinément sur les Européens,
qu'ils massacrent tous. Ils pillent ensuite l'habita-
tion du maître et la livrent aux flammes. En se
retirant, ils emmènent toutes les négresses ; ils les
chargent de leur butin, et les traitent avec la d e r -
nière insolence, si elles osent leur faire la moindre
résistance (Cf. supra ) . » Tel était le p r o g r a m m e
ordinaire de leurs incursions. Aussi, ces nègres
marrons ne tardèrent-ils pas à devenir « l'un des
fléaux les plus terribles de cette colonie » et l'une
des causes de sa d é c a d e n c e , s'il faut en croire Phi-
lippe Fermin, docteur en m é d e c i n e , échevin et con-
seiller juré de la ville de Maestricht, etc. Cet auteur

2 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
a laissé un ouvrage publié à Maestricht en 1778 et
qu'il intitule dès cette é p o q u e (!!) Tableau histo-
rique et politique de l Etat ancien et actuel de la
colonie de Surinam et des causes de sa décadence. Il
y décrit « les défauts et les abus qui se manifestent
dans toutes les parties de l'administration publi-
que » et qu'un long séjour dans la colonie lui a permis
de reconnaître. L a situation misérable des esclaves
fut un peu, au moins moralement, adoucie, par
1 intervention bienfaisante d'une secte religieuse
protestante, celle des Frères M o r a v e s , qui vinrent
s'installer à Paramaribo au milieu du dix-septième
siècle. C'est une sorte de congrégation civile d'ori-
gine allemande qui pratique le communisme. L'in-
fluence janséniste a pris une large part dans leur for-
mation : ils ont aussi des établissements à Jérusa-
lem et au Transvaal. Implantés dans toute la colonie
de Surinam depuis plusieurs siècles, ils ont fondé
partout des chapelles et ce sont eux exclusivement
qui assurent encore aujourd'hui le culte protestant
dans les campagnes de Surinam. A Paramaribo,
ils o c c u p e n t tout un quartier, vaste quadrilatère
où ils font c o m m e r c e de toutes espèces de denrées
et d ' o b j e t s ; à leur tête est un évêque, h o m m e emi-
nent et distingué. Leur oeuvre très belle et très
grande ne fut pas c o m m e celle des jésuites en

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 29
Guyane française une œuvre à la fois d'ordre c o n -
fessionnel et religieux et d'ordre temporel : elle
n'a aucun intérêt matériel dans la colonisation; ils
ne firent pas de grandes plantations, des canaux,
des digues, etc. ; mais ils ont cherché à adoucir
par leur intervention et leurs bons offices le sort
des esclaves : ils ont ainsi évangélisé et civilisé
tout un peuple de nègres et de métis sauvages,
d'où est sortie la population de couleur qui habite
actuellement Surinam. C'est au reste à cette large
pratique de la tolérance religieuse que ces colonies
hollandaises durent de s'accroître. De nombreux
catholiques persécutés y accoururent et fondèrent
un peu partout une chapelle en regard de celle des
Frères M o r a v e s . De m ê m e , après la révocation de
l'Édit de Nantes, de n o m b r e u x protestants français
y vinrent chercher asile;il y eut aussi, une secte
protestante hérésiarque, celle des labadistes, sur-
tout c o m p o s é e de Français, qui émigra en masse à
Surinam ; de là sont venues et restées dans le p a y s
de nombreuses dénominations françaises: la Ren-
contre, l'Alliance, Tout-lui-faut, Rainville, Sans
Souci, Peu et Content, M o n T r é s o r , M a R e -
traite, etc. Les mêmes principes libéraux avaient
pénétré dans le régime é c o n o m i q u e de Surinam et
de ses voisines. On sait par quel puissant outil les

3 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
Hollandais avaient mis en exploitation leurs c o l o -
nies : la Compagnie des Indes néerlandaises orien-
tales jouissait de tous les privilèges, de tous les
m o n o p o l e s , et elle en usait largement. P o u r Suri-
nam, elle se montra bien plus facile qu'ailleurs.
« Pour faciliter les transactions, la Compagnie avait
permis à tout navire hollandais de c o m m e r c e r avec
Surinam moyennant une taxe m o d i q u e , deux et
demi p o u r cent de la valeur de la cargaison » ( 1 ) .
C'était sans doute b e a u c o u p , mais tout est relatif.
Telle était d o n c la situation morale et é c o n o -
mique des colonies de la Guyane hollandaise à
la veille de la Révolution française : liberté et tolé-
rance religieuse p o u r les blancs de toute prove-
nance, m o n o p o l e de la Compagnie des Indes orien-
tales mitigé par des licences, beau développement
de grandes plantations; mais à c ô t é , abus de toutes
sortes dans l'administration, esclavage terrible-
ment rigoureux et féroce, mortalité énorme parmi
les noirs esclaves, guerres continuelles avec les
nègres marrons (Boshs) et les Indiens, manque de
bras et de sécurité qui en résulte. En 1 8 7 2 , survint
l'occupation française, sur laquelle Daniel Lescal-
lier, qui s'intitule lui-même « ancien ordonnateur
(1) Charles CALVOI, Étude sur l'Émigration et la Colonisa-
tion, 1 8 7 5 .

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 3 1
de la Guyane hollandaise (colonies de D e m e r a r y ,
Berbice et Essequibo) » , donne des renseigne-
ments précieux. « Nous y avons fait, écrit-il, quel-
ques institutions, que les Hollandais ont trouvées
dignes d'être suivies et imitées, quoique ce peuple
soit un de ceux qui savent le mieux faire prospérer
ses colonies et son c o m m e r c e . Du n o m b r e de ces
institutions ont été celles d'une règle p o u r la reprise
des nègres marrons, une caisse p o u r ceux suppli-
ciés, une loi qui protégeait les esclaves, et cette
dernière n'a pas été la moins approuvée d'une
nation pensante et amie de l'ordre, et qui n'avait
besoin que d'être mise sur la voie, p o u r suivre avec
empressement les leçons impérieuses de l'huma-
nité. Ces dispositions, utiles sous tous les rapports,
étaient plus nécessaires là qu'ailleurs. Un continent
presque illimité offre des retraites assurées aux
esclaves maltraités par leurs maîtres. L a loi de la
nécessité aurait dû prescrire dans cette région une
modération que l'humanité seule devrait inspirer
partout » ( 1 ) . De terribles avertissements s'étaient
cependant déjà produits : en 1 7 6 4 , la colonie de
Berbice fut mise à feu et à sang par la totalité de
ses esclaves révoltés et cette insurrection fut suivie
( 1 ) Daniel LESCALLIER, Exposé des moyens de mettre en valeur et
d'administrer la Guyane, an V I .

3 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
d'une « b o u c h e r i e , horrible à raconter, que la jus-
tice fit des esclaves soulevés » . C'est à la France
qu'appartint l'insigne honneur de mettre fin à des
agissements si déplorables, par des mesures sages
qu'elle prit durant sa courte et féconde d o m i n a -
tion. Elle ramena la paix et l'ordre. Les colonies
hollandaises devaient largement en profiter et... à
nos dépens. Bientôt survint la Révolution fran-
çaise : pendant que la Guyane et les Antilles fran-
çaises se débattaient dans le cataclysme de la
première émancipation des noirs, les colonies h o l -
landaises restèrent calmes. En 1802 survint l ' o c c u -
pation anglaise qui se p r o l o n g e a jusqu'en 1 8 1 4 : à
cette é p o q u e Surinam seule fit retour à la H o l -
lande. Dès ce moment son histoire devient distincte
de celle de B e r b i c e , Demerara et Essequibo : dès
ce m o m e n t aussi c o m m e n c e une d é c a d e n c e que
les efforts intelligents du gouvernement et des
planteurs n'ont p u qu'à grand'peine e m p ê c h e r de
devenir irrémédiable. Bien des causes sont inter-
venues qui ont rendu fatal le déclin des colonies
européennes des Guyanes ; car les mêmes identi-
quement ont agi sur les possessions anglaise et fran-
çaise. Ne sont-cepas les mêmes p a y s ? « Les diverses
Guyanes ont une grande ressemblance, une p h y -
sionomie générale c o m m u n e par la nature et Fêta-

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 3 3
gement des r o c h e s , l'orientation et le régime des
cours d'eau, les apports et érosions du littoral, la
direction des courants maritimes, les phénomènes
du climat, la répartition des espèces végétales et
animales, le groupement des tribus indiennes. C'est
à l'intervention de l ' h o m m e que sont dus les prin-
cipaux contrastes des divers Etats coloniaux soumis
par l'action des gouvernements d'outre-mer à des
conditions économiques et sociales différentes ( 1 ) . »
Ce sont des crises c o m m u n e s qui ont agi sur ces
trois colonies qui, à certains instants de l'histoire,
ont j o u i d'une égale prospérité. A quoi tient alors
cette diversité d e destinée actuelle? C'est qu'en
présence des mêmes situations, les Anglais ont su
apporter un remède assez énergique, les Hollan-
dais ont réussi à demi et les Français, sans rester
inactifs, ont totalement manqué d'esprit de suite.
(1) Élisée RECLUS. Cf. supra.
3

III
A u premier rang de ces crises coloniales, et la
première dans l'ordre c h r o n o l o g i q u e , se trouve la
crise cotonnière. A u dix-huitième siècle l'industrie
du coton avait pris à Surinam un rapide essor.
L'almanach américain, curieux recueil paru en
1784, donne le tableau suivant :
Etat du nombre de livres de coton produites par la colonie de Suri-
nam depuis le 1 janvier 1750 jusqu'au dernier décembre 1774.
er
Litres.
Litres.
Report. 1 8 . 8 9 4
Report. 4 4 9 . 1 0 0
1 7 3 0 . .
1 7 5 9 .
1 . 1 2 8
1 7 6 8 . .
2 4 6 . 2 0 2
1 7 5 1
1 7 6 0 .
1 . 5 6 1
1 7 6 9 . .
2 1 2 . 9 9 7
1 7 5 2
1 7 6 1 .
1 . 1 3 4
1 7 7 0 . .
1 4 8 1 8 8
1 7 5 3 . .
7. 7 6 5 livres.
1 7 6 2 .
3 . 4 6 0
1 7 7 1 . .
2 0 3 . 9 4 5
1 7 5 4 . .
5 5 9 4 —
1 7 6 3 .
8 . 8 2 8
1 7 7 2 . .
9 0 . 0 3 5
1 7 5 5 . .
1 3 1 9 —
1 7 6 4 .
3 4 . 2 3 1
1 7 7 3 . .
1 3 5 . 0 4 7
1 7 5 6 . .
1 . 4 2 9 —
1 7 6 5 .
5 0 . 5 5 0
1 7 7 4 . .
1 0 5 . 1 2 6
1 7 5 7 . .
2 0 0 2 —
1 7 6 6 . . 1 3 2 . 1 0 9 Total.
1 . 6 0 0 . 6 5 0
1 7 5 8 . .
7 8 5 —
1 7 6 7 . . 2 0 7 . 2 0 5
A reporter 18,894
A reporter 449,100

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 3 5
L a livre de c o t o n valait alors 8 sols : d ' o ù p o u r
ces vingt-cinq ans ( d o n t trois résultats manquent
c o m m e inconnus sans doute) un produit de
8 , 6 4 0 , 2 6 0 florins. C'était p e u de chose en regard
du produit des autres denrées pendant ces vingt-
cinq ans, produit évalué par le m ê m e recueil à
1 2 7 , 4 0 7 , 2 9 0 florins, 25 sols, 8 deniers? Mais
c'était un c o m m e n c e m e n t , qui ne fit que se déve-
l o p p e r jusqu'aux années 1835 à 1 8 4 5 . A cette
é p o q u e , les États-Unis se mirent à inonder les
marchés européens de leur c o t o n dit courte-soie,
qu'ils vendent à un prix défiant toute concurrence :
d e ce j o u r c'en fut fait du coton aux Guyanes. On
se rabattit sur le c o t o n longue-soie, mais les
grandes pluies de janvier et février font périr cette
e s p è c e . On essaya ensuite d'espèces rustiques
plus résistantes, mais leur produit fut de qualité
trop inférieure. Une autre crise bien autrement
terrible allait résulter de l'abolition de l'esclavage,
éventualité redoutable p o u r les planteurs, mais
que le grand m o u v e m e n t humanitaire rendait iné-
luctable. Déjà, un premier pas avait été fait dans
cette voie par l'abolition de la traite des noirs. L e
traité de Paris du 3 0 mai 1814 s'en o c c u p a dans
un article additionnel et au Congrès de Vienne,
l'année suivante, les représentants des puissances

3 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
prirent l'engagement de combattre la traite par
tous les m o y e n s à leur disposition. Malgré toutes
ces belles paroles, la traite des noirs n'en fut pas
moins publiquement pratiquée à Surinam j u s -
qu'en 1827. Une ordonnance du roi, du 1 e r j a n -
vier 1 8 2 6 , n° 9 2 , publiée dans la colonie le 9 avril
suivant, prescrivit en effet l'enregistrement des
esclaves et arrêta ainsi en grande partie la traite
qui, en fait, ne put continuer que furtivement une
année de plus. En vertu de cette o r d o n n a n c e , les
naissances et les décès devaient être déclarés dans
les trois jours sous peine d'amende, et les p r o -
priétaires étaient tenus de donner la liste de leurs
esclaves, tant de ceux e m p l o y é s aux travaux des
champs que de ceux qu'ils gardaient p o u r le ser-
vice d e leurs familles : ainsi était institué un
réseau de formalités dans les mailles desquelles il
n ' y avait plus p l a c e p o u r la traite faite en fraude
des lois. Un second p r o g r è s consista dans les faci-
lités a c c o r d é e s aux affranchissements. Avant 1 8 3 2 ,
les frais en étaient excessifs; il y avait des d é -
penses d'annonces et requêtes; il fallait donner
une caution de 1,000 francs, etc. L a loi du
23 mars 1832 et une o r d o n n a n c e publiée dans la
colonie en août 1844 levèrent les ambiguïtés
multiples auxquelles donnait lieu la question et

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 3 7
remplacèrent l'obligation de fournir caution par
le versement d'une certaine s o m m e dans la caisse
du gouvernement. Enfin, lorsqu'un esclave se
croyait en droit de revendiquer sa liberté, il p o u -
vait porter plainte au secrétaire-général du gou-
vernement, commissaire et protecteur des esclaves,
de droit : celui-ci, après examen préalable du
titre du réclamant, procédait à la nomination d'un
curateur ad hoc. Si l'esclave gagnait son p r o c è s ,
le ministère public était tenu de poursuivre le
maître et de requérir sa condamnation à une
amende de 1,000 francs ( 1 ) .
Une troisième étape dans cette voie fut l'affran-
chissement définitif qui survint en 1863 et fut
suivi d'une p é r i o d e de transition qui dura dix ans.
Pendant c e laps de temps (1863-1873) qui vint
immédiatement après l'affranchissement général,
fonctionna un régime dont on attendait b e a u c o u p
de bien p o u r atténuer les heurts d'un changement
si p r o f o n d . Les résultats en furent cependant assez
m é d i o c r e s . Ce régime était celui de la surveillance
du gouvernement : il y avait là quelque c h o s e ,
moins l'infamie, c o m m e la surveillance de la haute
( 1 ) Cette jurisprudence était fondée sur tes ordonnances du
3 mars 1 8 2 9 , du 1 0 juillet 1 8 2 9 , du 2 0 avril 1 8 3 0 et du 2 3 mars
1 8 3 2 .

3 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
police qui figurait dans notre C o d e pénal avant la
loi du 27 mai 1885. Un régime de coercition sem-
blable a fonctionné dans la Guyane française.
C'est d o n c vers 1870 que l'esclavage s'est trouvé
définitivement aboli à Surinam, c'est à cette
m ê m e date que l'on rencontre les premiers m o n u -
ments législatifs relatifs à l'immigration des c o o -
lies à Surinam. Telle fut la seconde crise, la crise
ouvrière : ce fut la liquidation d'une sorte de
question sociale depuis trop longtemps pendante.
Il existe p o u r cette p é r i o d e un d o c u m e n t fort
intéressant sur les conditions du travail aux
Guyanes : c'est un rapport du c o m t e d e Cas-
telnau au ministre de la marine sur l'esclavage à
Surinam, etc. (août 1847). L'auteur constate que
lors d e sa visite la situation est assez b o n n e , le
maronnage (sic) diminue de j o u r en j o u r et est
m ê m e devenu fort rare. L e gouvernement m é t r o -
politain t r o m p é par ces apparences calmes d'eau
qui dort ne se préoccupait naturellement de rien.
Mais le gouverneur « M . le baron V a n Raders,
h o m m e d'un esprit supérieur, prévoyait la n é c e s -
sité devant laquelle devait se trouver la colonie de
suivre l'impulsion donnée par les grandes puis-
sances de l'Europe » . L'Angleterre n'avait-elle
pas déjà aboli l'esclavage dans toutes ses c o l o -

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 3 9
nies? Aussi c e gouverneur prenait-il toute une
série de mesures p o u r rendre le c h o c inévitable
moins dur. La première, fut l'interdiction de trans-
porter les esclaves d'une habitation sur une autre
habitation. Une coutume faisant force de loi pres-
crivait à tout planteur de ne déplacer les nègres
qu'après autorisation du gouverneur : celui-ci
adopta c o m m e règle de toujours la refuser. L'effet
de cette politique était double : 1° ne pas laisser
diminuer le n o m b r e des plantations et inciter ainsi
les propriétaires à faire de nouveaux efforts p o u r
perfectionner leur m o d e de culture et tirer parti
d'un sol fatigué; 2° changer l'esclavage en une
sorte de servage en attachant le travailleur au sol.
L e nègre est presque toujours très attaché au lieu
de sa naissance. En ne le déplaçant pas, on s'as-
surait ainsi qu'au j o u r de l'émancipation il ne
s'empresserait pas de quitter la plantation. Il y
avait une autre difficulté bien autrement sérieuse
et qu'avait parfaitement comprise M . V a n Raders.
Déjà, c o m m e gouverneur de Curaçao, il s'était
efforcé, durant les années 1837-1845, de la résoudre
et il avait obtenu dans cette île des résultats en-
courageants. Il s'agissait, écrit-il dans une lettre
adressée à M . d e Castelnau, de combattre “ le
préjugé regrettable qu'un h o m m e libre ne devait

4 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
point s'abaisser à faire aucun travail a g r i c o l e ; la
b ê c h e était considérée c o m m e l'instrument le plus
vil et il ne convenait qu'aux seuls esclaves de s'en
servir. ” Ce préjugé régnait à Surinam plus que
partout ailleurs. Ce qu'il fallait faire, c'était ame-
ner l ' h o m m e de couleur libre à se livrer d e b o n
c œ u r à la culture. D e la sorte, le nègre, grand
enfant et très sensible aux exemples qu'il voit
autour de lui, aurait s o n g é , tout naturellement, à
faire ce qu'il voyait pratiquer à ses aînés en liberté,
au lieu de vivre dans l'incurie et la paresse. Ce
point était d'autant plus important qu'il s'agissait
là non seulement des travaux de la canne à sucre
et de ceux de culture en général, mais encore de
tous ceux où il est nécessaire de remuer la terre,
construction de canaux, digues, routes, chemins,
dessèchement, etc. Dans un pays c o m m e Surinam,
qui ne vit que par une merveille d'hydraulique
toujours renouvelée, on j u g e de quelle importance
pouvait un j o u r peser la question. Aussi, le g o u -
verneur V a n Raders, p o u r détruire ces funestes
répugnances, résolut-il de faire exécuter un grand
ouvrage d'art par une main-d'œuvre exclusivement
c o m p o s é e de gens de couleur libres : il faut lire
avec quelle patience il p r o c é d a lentement p o u r
amener un effectif de 3 0 0 travailleurs dont

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 4 1
60 femmes, 22 garçons et 6 filles à manier cette
bêche si décriée sur les chantiers du canal de
Kiwalta qu'il avait entrepris; un j o u r , des esclaves
passèrent et voyant des gens libres à pareille
besogne, ils les insultèrent en ricanant : ces lazzis
faillirent tout c o m p r o m e t t r e . Cette politique habile
du gouverneur ne fut pas approuvée en haut lieu :
d'ordre urgent, les travaux du canal, qui avaient
c o m m e n c é d'une façon active le 1 e r septembre
1846, durent être interrompus le 31 d é c e m b r e
1846. Aussi, lorsqu'arriva l'affranchissement géné-
ral, l'effet p r é v u se réalisa : les noirs quittèrent
en masse les plantations et vinrent vivre dans la
ville de Paramaribo où ils forment un bas-peuple
bruyant et indolent.
Une troisième crise fut la crise sucrière. On d é -
signe ainsi l'ensemble de phénomènes qui ont eu
p o u r résultat de rendre très difficiles et souvent
m ê m e impossibles la culture autrefois si rémuné-
ratrice de la canne à sucre et l'extraction du sucre
contenu dans le jus de cette plante. L o n g t e m p s , le
sucre fut la principale ressource des colonies des
Antilles et des Guyanes. L'almanach américain de
1784 donne p o u r Surinam les chiffres suivants :

4 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
État du nombre de barriques de sucre produites par fa colonie de
Surinam depuis le 1 janvier 17 50 jusqu'au dernier décembre
er
1774.
Barriques.
Barriques.
Barriques.
Report.
1 6 2 5 2 9
Report.
2 3 5 . 5 4 7
1 7 5 0 . . 2 5 . 3 3 0
1 7 5 9 . . .
1 6 8 3 1
1 7 6 8 . . .
2 0 . 7 8 3
1 7 5 1 . . .
2 4 . 6 7 6
1 7 6 0 . . .
18 5 1 1
1 7 6 9 . . .
1 9 . 9 2 3
1 7 5 2 . . .
2 3 . 0 1 7
1 7 6 1 . . .
2 0 1 2 0
1 7 7 0 . . .
1 4 . 4 3 1
1 7 5 3 . . .
2 0 . 6 3 9
1 7 6 2 . . .
1 5 8 0 6
1 7 7 1 . . .
1 9 . 4 9 4
1 7 5 4 . . .
1 6 . 1 9 6
1 7 6 3 . . .
2 1 9 4 3
1 7 7 2 . . .
1 9 . 2 6 0
1 7 5 5 .
1 5 1 0 5
1 7 6 4 . . .
2 0 4 2 5
1 7 7 3 . . . .
1 5 . 7 4 1
1 7 5 6 . . .
1 7 . 9 8 9
1 7 6 5 . . .
19 9 2 2
1 7 7 4 . . .
1 5 . 1 1 1
1 7 5 7 . . .
1 7 . 7 6 2
1 7 6 6 . . .
18 7 4 1
Total
4 7 1 . 3 1 0
1 7 5 8 . . .
1 . 8 3 5
1 7 6 7 . . .
2 0 7 1 9
A reporter. 1 6 2 . 5 2 9 A reporter. 2 3 5 5 4 7
à 6 0 florins la barrique = 2 8 . 2 7 8 . 6 0 0 florins.
Soit d o n c p o u r cette p é r i o d e de vingt-cinq ans
un produit de 28 millions de florins. C'est un
beau résultat, mais e n c o r e assez faible au regard
du produit du café pendant la m ê m e p é r i o d e :
9 6 , 7 7 7 , 9 7 7 florins, 7 sols, 8 deniers, auxquels il
faut ajouter 1,710,432 florins, 15 sols p o u r le
c a c a o . Ces chiffres montrent bien quelle fut la
gravité d e la crise sucrière, tout en expliquant
c o m m e n t , en dépit de mauvaises circonstances
ambiantes, la colonie put assez facilement réaliser
sa transformation en colonie orientée vers le café
et le c a c a o . Dans la crise sucrière on peut relever
quatre causes originelles : 1" le passage d e la
période du sucre d'habitation à la p é r i o d e du

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 4 3
sucre d'usine. A u lieu de le fabriquer d'après les
méthodes les plus simples dans chaque habitation
de propriétaire, on le porta aux usines centrales,
où, traité à la turbine, il donna un rendement plus
considérable : c'était l'évolution fatale qui s'est
produite dans toutes les industries au cours du
dix-neuvième siècle; elle peut être datée, grosso
modo, c o m m e remontant aux environs de 1 8 5 5 .
Elle nécessita l'achat d'un outillage coûteux et
modifia totalement les intérêts et les rapports
sociaux entre planteurs et usiniers; — 2° la main-
d'œuvre vint souvent à manquer : en cela la
crise sucrière dérive de la question p r é c é d e n t e ; —
3° dans b e a u c o u p de régions, se manifesta un
appauvrissement du sol, qui avait produit si long-
temps sans se faire prier. “ A trois jours de Para-
maribo, écrit M . de Castelnau en 1 8 4 7 , une plan-
tation qui contient 133 nègres, mais dont les
terres sont épuisées, vient d'être vendue environ
6,000 florins ! ” Cette nouvelle difficulté réclamait
une amélioration dans les méthodes de culture,
l'usage d'engrais, une organisation permettant
dans les terres basses de n o y e r les cannes à sucre
et de les laisser ainsi reposer en j a c h è r e la moitié
du temps, e t c . , d'où de nouveaux sacrifices; —
4° il y eut enfin et surtout la mévente du sucre.

4 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
Les causes de la diminution du prix de vente du
sucre sont trop générales p o u r ne pas être c o n -
nues : L a concurrence faite à la canne par la cul-
ture de la betterave, les législations fiscales métro-
politaines votées le plus souvent sans se p r é o c c u p e r
suffisamment des intérêts des c o l o n i e s ; enfin, la
situation prépondérante abusivement laissée aux
raffineurs d ' E u r o p e , sans c o m p t e r les primes à
l'exportation q u e , dans leur ardeur de rivalité, les
puissances accordaient à leurs sucres indigènes,
tout ce système c o m p l i q u é aboutit à la ruine
forcée des p a y s sucriers des T r o p i q u e s . Aussi, ne
faut-il pas s'étonner de voir progressivement à
Surinam la transformation des champs de cannes
à sucre en quinconces de café, de cacao et celle
des anciennes sucreries en hangards de dessicca-
tion. Une dernière crise, qui se manifestera avec
bien plus d'intensité e n c o r e à C a y e n n e , devait
achever la désagrégation de la main-d'œuvre
agricole à Surinam, ce fut la découverte des mines
d ' o r . Il y eut alors un “ rush ” énorme vers ces pla-
cers des hautes rivières. L a Guyane put se croire
revenue à trois siècles auparavant, lorsque tant
d'aventuriers y accoururent, cherchant le fameux
r o y a u m e d'El D o r a d o et le lac Parima où un
grand cacique indien se baignait dans des eaux

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 4 5
aux parois tout en o r . L e noir, chez lequel le tra-
vail de la terre était déjà plus qu'impopulaire, fut
plus sensible que tout autre à cette griserie du
placer : tous les bras se portèrent vers les placers.
Le travail y était dur, âpre, mais, au retour,
l'argent gagné était j o y e u s e m e n t et très i m m o r a -
lement dépensé. Sur ces natures primitives et sou-
vent très c o r r o m p u e s , l'appât des jouissances gros-
sières sans limite et sans frein exerce une action
décisive : la perspective des orgies qu'ils se p r o -
mettent à la descente du placer leur en fait s u p -
porter toutes les privations et toutes les fatigues
dix fois plus pénibles que celles des travaux agri-
coles. A l'heure actuelle, les noirs seuls et quelques
aventuriers blancs à bout de ressources, forment
le personnel ouvrier des placers : il est, d'ailleurs,
formellement interdit d ' y e m p l o y e r des c o o l i e s .

IV
Ainsi b e a u c o u p de maux fondirent sur la posses-
sion hollandaise au cours de ce siècle, mais l'initia-
tive c o m b i n é e de l'administration et des intéressés
chercha les remèdes à y apporter. En ce m o m e n t ,
sur une surface d e 1 5 0 , 0 0 0 à 1 6 0 , 0 0 0 kilomètres
carrés (15 à 16 millions d'hectares) que mesure le
territoire de la c o l o n i e , on n'en c o m p t e guère plus
de 3 0 , 0 0 0 hectares possédés, sur lesquels la moitié
environ est en état de culture, ce qui c o r r e s p o n d à
une proportion des 2/1000 possédés et d'un peu
plus du 1/1000 cultivé. La caractéristique de cette
colonisation est qu'elle est entièrement en terres
basses : le m ê m e fait se produit dans la Guyane
anglaise. O r , si aux Guyanes les terres basses
composées de vases marines et d'alluvions fluviales
peu à peu agglutinées sont les plus fertiles, et si
b e a u c o u p d'administrateurs ou d'agronomes ont
soutenu qu'elles étaient les seules bonnes, elles

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 4 7
sont aussi les plus malsaines, surtout p o u r l'Euro-
péen. Exposées à être inondées à chaque marée,
souvent au-dessous du niveau de la m e r , leur mise
en exploitation nécessitait des travaux prépara-
toires considérables, la construction de digues, de
vannes ou portes ouvrant ou fermant le passage
aux eaux, le creusement de tout un réseau de
canaux collecteurs et de rigoles de moindre i m p o r -
tance remplissant la double fonction de l'assèche-
ment et de l'irrigation, véritables ouvrages d'art
réclamant une direction technique savante et expé-
rimentée; c'est, en effet, une opération très déli-
cate que celle d e déterminer à l'avance les terres
qui sont susceptibles d'être utilement desséchées.
Malouet explique dans ses mémoires toute l'impor-
tance qu'il attache à ce qu'il appelle la « vérifica-
tion authentique des terres desséchables » . Il
fallait aussi, outre une direction intelligente, une
main-d'œuvre nombreuse et disciplinée : mais
avec l'esclavage il n ' y avait pas difficulté à cela.
Mieux que tous autres peuples, les Hollandais,
qui ont eu à lutter chez eux-mêmes contre de sem-
blables difficultés, étaient préparés à de pareils
ouvrages. A force de travail et de patience, leurs
colons ont fait de cette terre malsaine une des
meilleures pour la culture de la canne à sucre, du

4 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
café, du c a c a o et du c o t o n ; ainsi des «habitations »
confortables et souvent habitées à demeure ont
surgi de ces « pinotières » , terres alluvionnaires
presque n o y é e s , où croissait une espèce de palmier
appelée pinot. Il eût été malaisé, au reste, de
s'installer, au moins p o u r les habitations, en terre
haute : il faut remonter la rivière d e Surinam à
150 kilomètres au delà de Paramaribo, qui est
déjà à 25 kilomètres de la mer, p o u r rencontrer
quelque m o u v e m e n t de terrain. C'est en quoi la
Guyane française diffère essentiellement de ses
deux voisines. En revanche, les communications
sont très faciles à Surinam : les cours d'eau que
n'interrompent pas, dès le voisinage d e la mer, de
malencontreux sauts, les canaux artificiels ou
naturels qui les font communiquer constituent des
facilités suffisantes p o u r les transports. Les colons
hollandais ne lésinèrent jamais quand il s'agit d e
ces dépenses de dessèchement. Ils firent venir chez
eux les ingénieurs les plus célèbres, m ê m e appar-
tenant à d'autres nationalités. C'est ainsi que le
fameux Guisan, que Malouet sut ensuite attacher
au service du roi de France p o u r les besoins de la
Guyane française, était un Suisse que les planteurs
de Surinam avaient appelé en A m é r i q u e à cause
de sa réputation d'habileté en ce genre d'ouvrages.

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 49
Toutes les habitations sont construites sur un
mélange de terreau et de sable. La ville de Para-
maribo est bâtie sur une c o u c h e de sable, ce qui y
rend la réverbération très intense et la température
plus élevée de 1° à 2° C. que dans les environs.
D'après ce qui p r é c è d e , on c o n ç o i t que la colonisa-
tion se soit bornée aux b o r d s des rivières. C'est c e
qne montre un schéma qui figure dans la Géogra-
phie universelle d'Elisée R e c l u s ; on retrouve le
m ê m e aspect sur une magnifique carte, due à
M . Loth et éditée chez J.-H. de Bussy, à Amster-
dam ( 1 8 9 9 ) , la meilleure qu'il y ait de Surinam.
Mais, c'est à tort qu'Elisée Reclus représente la
partie teintée en bleu c o m m e constituant la zone
des terrains cultivés; il eût été plus juste de dire
« terrains qui ont été jadis cultivés » ou encore
« terrains possédés » . T o u s les bords de la rivière
Para, par exemple, qu'il m'a été donné de par-
courir avec le gouverneur M . T o n c k e n s , ont été
autrefois très prospères et étaient tout en planta-
tions : aujourd'hui, on n'y rencontre plus que des
carbets bien isolés, habités par des noirs ou des
coolies redevenus libres. Cette situation est bien
l'indice le plus certain de la d é c a d e n c e de cette
colonie. Cela donna m ê m e lieu à de grandes diffi-
cultés, lorsque le Gouvernement voulut donner en
4

5 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
concession des terres vacantes; car, des étendues
immenses avaient été abandonnées par leurs p r o -
priétaires, des individus s'y étaient installés qui
ne pouvaient justifier d e leurs droits sur le sol
qu'ils cultivaient; il fallut prendre une mesure
générale p o u r la vérification et la consolidation des
droits immobiliers dans la colonie, quelque chose
d'analogue à l'oeuvre effectuée chez nous par les
décrets du 3 avril 1900 et du 16 d é c e m b r e 1900
relatifs à la reconnaissance des terrains d o m a -
niaux à la Guyane française. L e quart à peine des
terres cultivées autrefois est encore l'objet d'une
exploitation.
On peut considérer c o m m e approximatifs les
chiffres suivants recueillis sur p l a c e :
1 3 . 0 0 0 hectares en cacaoyers.
1 . 5 0 0 — cannes à sucre.
1 . 2 0 0 — caféiers et autres.
Total 1 5 . 7 0 0 hectares en grandes cultures.
Des cultures autrefois très rémunératrices sont
peu à peu t o m b é e s . Ainsi, le domaine de Jagtlust,
sur la rivière de Surinam, en face de Paramaribo,
était autrefois exclusivement aménagé pour p r o -
duire des bananes que les autres habitations
achetaient p o u r la nourriture de leurs esclaves :
aujourd'hui, les coolies qui ont remplacé les noirs

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 5 1
préfèrent à la banane le riz qu'on fait venir des
Indes Orientales (Java et Sumatra). L a canne à
sucre est progressivement remplacée par le c a c a o
et le café de Libéria. Sur 1,500 hectares encore con-
sacrés à cette denrée, 8 0 0 sont la propriété de la
puissante “ Nederlandsche Handels Maatschappij. ”
Cette société fondée en 1831 a s u c c é d é à la C o m -
pagnie des Indes Orientales p o u r l'exploitation des
îles de la S o n d e . Elle possède à Surinam deux d o -
maines, celui de Marienburg et celui de Zoelen,
dont l'exploitation peut être citée c o m m e un
m o d è l e . Mais elle a une importance c o m m e r c i a l e ,
une clientèle mondiale qui lui permet la lutte,
alors que les autres planteurs se voient obligés de
la déserter. Aussi, la canne à sucre est-elle de
plus en plus délaissée au profit du c a c a o qui
semble une denrée d'avenir. L e café proprement
dit ou café arabique ou encore de M o k a est aussi
en défaveur : on lui préfère le caféier de Libéria
ou caféier des terres humides, qui convient mieux
aux terres basses de ces contrées : l'arbuste résiste
mieux et devient bien plus vigoureux et plus
haut que le caféier ordinaire, mais son produit est
très inférieur, à tel point qu'on peut le considérer
c o m m e une denrée économiquement distincte. Il
est vendu aux États-Unis, avec lesquels la colonie

5 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
a des relations fréquentes et suivies : la présence,
dans ce p a y s , d'un prolétariat n o m b r e u x et p o u r
ainsi dire indéfiniment extensible, assurera t o u -
jours des d é b o u c h é s à ce café “ démocratique ” de
Libéria. — A citer seulement p o u r m é m o i r e , le
tabac, qu'on essaye d'acclimater.
On le voit, si la colonie est bien loin du degré de
prospérité de la Guyane anglaise, elle n'est pas non
plus réduite au néant, où gît notre pauvre Guyane
française. Sur la pente fatale, des efforts énergiques
ont enrayé la descente et sont parvenus à sauver
quelques débris de l'opulence passée. A quoi a été
due cette influence salutaire? Quel a été le m é c a -
nisme de ce sauvetage é c o n o m i q u e ? Ces résultats
ont d'autant plus de mérite qu'ils sont presque uni-
quement dus à l'administration sage des g o u v e r -
neurs et aux initiatives concordantes des plan-
teurs. Car, dans la m é t r o p o l e , toutes les faveurs
sont accordées à Java, et la colonie américaine y
est assez mal vue : elle jouit d'une réputation d i s -
créditée dans le genre de celle qu'on a faite, on ne
sait trop p o u r q u o i , en France, à sa voisine. C'est
p a r c e que pouvoirs publics et grands propriétaires
ont su s'imposer les sacrifices très coûteux que
comportait la phase critique où ils étaient engagés,
c'est parce qu'ils ont su faire leur devoir que la

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 5 3
colonie a pu rester stationnaire pendant trente
ans (1870-1900) au lieu de d é c h o i r , et qu'elle peut
entrevoir le j o u r où elle se relèvera p o u r p r o -
gresser à nouveau. C'est dans l'immigration qu'ils
ont trouvé le salut; mais, on ne saurait trop le
répéter p o u r couper court à toute illusion, cette
main-d'œuvre qu'ils se sont ainsi p r o c u r é e leur a
coûté fort cher : m ê m e à ce prix, elle valait mieux
que rien; sans cela, ils n'auraient pas continué à
en faire venir. Un c o u p d'œil jeté sur le d é n o m -
brement de la population de Surinam peut donner
une idée de l'ampleur qu'a atteinte cette i m m i g r a -
tion. D'après les chiffres que donne le « Suri-
naamsche Almanak v o o r het Iahr 1900 » ( A n -
nuaire de Surinam, Paramaribo, 1 9 0 0 ) , chiffres qui
représentent la population de la colonie au 31 d é -
c e m b r e 1 8 9 8 , le total se monterait à 0 6 , 4 9 0 habi-
tants p o u r la colonie entière ( 1 ) , dont 3 1 , 2 7 9 p o u r
la ville de Paramaribo et 6 0 5 p o u r les différents
forts ou postes fortifiés répartis sur tout le terri-
toire, en outre des 150 marins représentant les
forces navales. T o u t est concentré dans la ville
(1) Cela donne une densité bien faible : 1 habitant par 4 kilo-
mètres carrés. Les chiffres de la mortalité sont de 2 6 pour 1 0 0 0 à la
campagne, et de 2 9 pour 1 0 0 0 à la ville, car les mœurs y sont plus
déréglées.

5 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
qui absorbe près de la moitié de la population
totale. En debors il n'y a ni villes, ni villages, rien
que des habitations et des carbets isolés. A peine
peut-on citer cependant : Albina, sur le Maroni,
en face de Saint-Laurent, centre de ravitaillement
p o u r les exploitations placériennes; Coronie ou
Totness, sur la c ô t e ; et Niew-Nickerie, à l ' e m b o u -
chure du fleuve du m ê m e n o m . Il n'y a pas ici de
petites agglomérations, des c o m m u n e s rurales,
c o m m e en Guyane française. A Paramaribo, siège
une « cour de justice » qui est, en réalité, un tri-
bunal de première instance : le ministère public
est o c c u p é par un « procureur général » . L a Cour
de cassation de Hollande fonctionne à la fois
c o m m e Cour d'appel et c o m m e Cour de cassation
contre les décisions de cette « c o u r » de Parama-
r i b o . En dehors de Paramaribo, le territoire est
divisé en douze districts, à la tête de chacun des-
quels se trouve un commissaire de district, qui est,
en général, un administrateur civil; mais il peut
aussi bien être un officier, si le besoin s'en faisait
sentir : dans ce cas, il c o m m a n d e les troupes.
T o u s ces détails administratifs sont nécessaires
pour la compréhension du mécanisme de l'immi-
gration avec contrat. L e représentant de la c o u -
ronne dans la colonie est le gouverneur, assisté

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 5 5
d'un secrétaire général, d'un conseil privé, c o m -
posé de fonctionnaires et d'un conseil général
électif. Voilà qui, en apparence, ressemble bien à
ce qui se passe chez nous. Mais, dans la réalité
des faits, le gouverneur dispose d'un p o u v o i r
presque absolu et j o u i t , de par les moeurs, d'un
prestige considérable, qui rend bien plus efficace
son action lorsqu'elle se produit. Auprès de lui,
est un très haut fonctionnaire qui n'existe pas
chez nous et qui rappellerait l'intendant de nos
anciennes provinces : c'est « l'administrateur des
finances » , qui n'est pas un simple trésorier-payeur
général, mais qui centralise sous son autorité tous
les services de recettes et de dépenses de la c o l o -
nie, contributions directes et indirectes, douanes,
postes, téléphones, enregistrement, caisse d'épar-
gne coloniale, fonds de l'immigration, etc. Cet
aperçu de la vie administrative de la capitale
explique aisément q u ' a v e c une concentration à
outrance de cette sorte, toute la population mobile
afflue à Paramaribo. Sur les 3 5 , 2 1 1 habitants
restants dont il faut e n c o r e défalquer soldats
et marins, ce qui ramène ce chiffre à 3 4 , 3 9 7 ,
la statistique officielle fait connaître qu'il y a
7,400 immigrants en cours de contrat, dont
5,184 h o m m e s et 2 , 2 1 6 f e m m e s ; en outre, il y

5 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
avait 80 immigrants à Paramaribo, dont 51 h o m m e s
et 29 femmes. Si, du total de la population rurale,
on veut déduire les Indiens Peaux-Rouges, les
Nègres Boshs, et tout le personnel e m p l o y é aux
placers, on se rendra un c o m p t e exact de l ' i m p o r -
tance de l'immigration réglementée. Mais cela
devient bien plus saisissant, si au lieu de s'en tenir
à l'état juridique des personnes, on tient c o m p t e
des races. La population peut ainsi être d é c o m -
p o s é e :
6 , 0 0 0 Nègres Boshs, Indiens et sang-mêlés des
uns et des autres.
2 0 , 0 0 0 coolies hindous, soit en cours de c o n -
trat, soit établis.
2 , 5 0 0 Chinois, et gens de race j a u n e .
2 , 5 0 0 Javanais, Malais, sujets hollandais des
Indes Orientales.
4 5 0 Madériens.
3 , 0 0 0 Antillais (surtout de la B a r b a d e ) .
1,000 Boërs hollandais.
Soit 3 4 , 9 5 0 individus, de races autres que les
créoles de couleur de Surinam. (Pour être juste,
il eût fallu encore défalquer les Européens.) Soit
3 4 , 9 5 0 sur 6 6 , 4 9 1 : c'est plus de la moitié. Ce
tableau montre aussi de suite, contrairement à
l'erreur très accréditée et reproduite par Élisée

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 5 7
Reclus dans sa Géographie, que les Hollandais ont
eu bien plus recours aux immigrants hindous des
Indes anglaises, Dravidiens et A r y e n s , qu'aux
immigrants des autres îles de la Sonde ou aux
Malais, leurs p r o p r e s sujets : cela peut paraître
étrange, mais le fait est indéniable.
Il est intéressant de passer en revue les diffé-
rents éléments de cette population, en c o m m e n ç a n t
par ceux qui proviennent de l'immigration sans
contrat p o u r terminer par ceux qui ont été amenés
dans la colonie à la suite d'un engagement de travail
préalablement contracté. L ' o c c a s i o n se présente
ainsi de parler des essais de colonisation “ par
les blancs ” qui se firent à Surinam depuis 1814.
I. Immigration libre ou sans contrat.
A. — Boërs hollandais. Il s'agit de paysans, en
général des provinces orientales de la Hollande,
transplantés dans des concessions où ils viennent
s'installer en famille. A u c u n e question n'a été plus
débattue à Surinam et n'y a causé de plus vives
polémiques entre les quatre feuilles périodiques
de l'endroit que celle de la “ colonisation par des
bras blancs ” . M . de Castelnau donne d'intéres-
sants renseignements à ce sujet dans son rapport
( 1 8 4 7 ) . Il raconte la visite qu'il fit alors à la colonie
de Groningen sur la rivière Saramaraca, fleuve

5 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
voisin du Surinam et communiquant avec lui par
un canal. « L a pensée de coloniser la Guyane
hollandaise, écrit-il, au m o y e n de paysans e u r o -
péens date de 1 8 4 2 . A cette é p o q u e , le d o c t e u r
Hotsmann forma, dans ce but, une société qui se
c o m p o s a des statuts, mais qui ne put réunir les
fonds nécessaires à l'entreprise. » Coïncidence
étrange! Presque à la m ê m e é p o q u e (1843-1844)
une « Société d'études » se forme dans le m ê m e
but en France, mais p o u r la Guyane française
naturellement. L ' i d é e fut reprise, et, vers la fin
de juin 1 8 4 5 , 2 0 0 familles avec un total de
365 individus vinrent s'installer à Groningen. L e
gouvernement hollandais avait tenu dans la c i r -
constance à ne pas rester en arrière du gouverne-
ment français c o m m e incurie, et tout se passa au
début c o m m e dans la trop célèbre expédition de
K o u r o u de 1 7 6 3 ; l'emplacement choisi était tout
un lot de terres n o y é e s placées sous le vent d'un
immense marais; aucun ne pouvait être plus mau-
vais p o u r essayer d ' y acclimater des colons e u r o -
péens; rien n'avait été préparé p o u r r e c e v o i r les
nouveaux arrivants. Une maladie terrible, la fièvre
jaune probablement, ne tarda pas à se déclarer.
« Abandonnés au milieu de marais infects et
exposés aux rayons presque perpendiculaires du

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 5 9
soleil, entassés trente et quarante ensemble dans
les cinq ou six misérables huttes de paille qui
leur avaient été préparées, manquant de vivres et
n'ayant à boire que de l'eau c r o u p i e , fuis c o m m e
des pestiférés par les habitants du voisinage, ces
malheureux ne tardèrent pas à t o m b e r dans le
plus p r o f o n d désespoir, et en peu de jours plus de
la moitié étaient devenus victimes du fléau. » (De
Castelnau). Il en mourut ainsi 186 et il n'en resta
dans le pays que 1 7 0 ; les autres retournèrent en
E u r o p e . On ne peut objecter, à ce sujet, la m a u -
vaise c o m p o s i t i o n des immigrants ainsi q u ' o n l'a
p u faire si souvent et à si juste titre : ils étaient
tous des paysans choisis avec soin dans la Gueldre,
(et non dans la Frise ainsi que le dit Elisée Reclus),
sélectionnés tant sous le rapport de la santé que
sous celui de la conduite, car on avait exigé de
chacun d'eux un certificat de bonnes mœurs.
Malgré de si tristes débuts, la colonie de Gro-
ningen vivait et semblait pleine d'espoir dans
l'avenir quand De Castelnau la visita : « Les
colons supportent parfaitement la chaleur, déclare-
t-il, et ils me dirent qu'ils ne se sentaient nullement
affaiblis. » Aussi M . de Castelnau retire-t-il de
son enquête sur place la conviction que les blancs
peuvent travailler sous les tropiques et qu'il serait

6 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
aisé d'éviter les malheurs qui ont fondu sur les pre-
miers essais tentés dans cette v o i e . 11 ne servirait de
rien de discuter cette fameuse question de la c o l o -
nisation blanche aux Guyanes, d'autant que rien
de réellement concluant ne permet de la trancher
fermement dans un sens ou dans l'autre; mais, il
est b o n de remarquer que le principal obstacle
que rencontrera toute expérience de ce genre sera
toujours l'anémie qui épuise le travailleur. Elle
est due à cette chaleur humide de la Guyane qui
débilite les tempéraments. L e seul m o y e n d e
réagir est de prendre une nourriture tonique et
azotée : mais il faut la p a y e r , et avoir pour cela
des ressources suffisantes. D'ailleurs, la suite de
lliistoire de la colonie de Groningen le montre
bien : depuis longtemps, elle n'est plus qu'un sou-
venir. D'autres tentatives du m ê m e genre se sont
renouvelées depuis 1 8 4 5 . On peut évaluer à 6 , 0 0 0
le n o m b r e de paysans hollandais qui, à diverses
é p o q u e s , ont été transplantés à Surinam : il n'en
reste maintenant guère plus de 1,000 ( 2 , 0 0 0 disent
les optimistes, mais à tort, j e crois). B e a u c o u p
d'entre eux sont des Frisons : on ne pouvait
trouver mieux que ces ouvriers agricoles de Hol-
lande, rompus dès l'enfance aux travaux de dessè-
chement des marais; et cependant, le résultat a

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 6 1
été m é d i o c r e . A l'heure actuelle, tous ces Boërs
sont groupés dans la banlieue sablonneuse de
Paramaribo, où ils font de la petite culture de
jardiniers et de maraîchers : ils portent leurs p r o -
duits sur le marché d e la ville. Ils ont fini par
prospérer, mais les chiffres précédents sont é l o -
quents et suffisent p o u r conclure : près des 5/0 de
ces immigrants sont morts ou sont retournés dans
leur p a y s ! Ils ont conservé intact leur t y p e
ethnique, mais la nature tropicale amène chez
eux un d é v e l o p p e m e n t p r é c o c e . Je me souviens
avoir vu sur le seuil de l'une de leurs habitations
une superbe et puissante Frisonne à la chevelure
opulente tombant en cascades d ' o r sur le d o s , et
j ' a p p r i s avec étonnement qu'elle n'avait guère
plus de quatorze ans. Pour donner un avis motivé
sur cette sorte d e colonisation, il faut conclure
que si cette immigration n'est pas matériellement
impossible, elle l'est é c o n o m i q u e m e n t parlant ou
à peu près, car les sacrifices qu'elle exige et les
déboires qu'elle c o m p o r t e ne sont pas en rapport
avec les résultats à en retirer : de toutes façons,
elle ne peut avoir qu'un avenir limité. L a question
fut reprise il y a quelques années à Surinam et
agita énormément les esprits. Très combattue par
le journal catholique « D e Surinamer » , l'immi-

6 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
gration blanche fut cependant l'objet d'un vote
favorable du Conseil général, mais les Chambres
des Etats-Généraux qui sont le Parlement de
Hollande ne voulurent pas sanctionner ce nouvel
essai.
B. — Antillais, gens de race noire, nègres ou
mulâtres : 3 , 0 0 0 . Ce sont surtout des sujets anglais
qui sont attirés par les salaires élevés offerts aux
travailleurs des mines. L e s sujets des Antilles
françaises préfèrent se rendre à Cayenne pour le
m ê m e motif; il en est aussi de m ê m e de c e u x des
Antillais anglais dont la langue est un patois créole-
français, noirs de la D o m i n i q u e , de l'île Sainte-
L u c i e , etc. H y a des îles des Antilles où l ' a c c r o i s -
sement de la population suit une progression
extraordinaire. Tel est le cas de la Barbade, où la
population est l'une des plus denses du m o n d e :
ces noirs renfermés à l'étroit dans leur île vont
engager leurs bras p o u r les mines d ' o r ou p o u r
l'exploitation du balata, arbre à latex, qui donne
une g o m m e appréciée et qui est fréquent dans les
forêts des Guyanes, travaux pénibles et rémunéra-
teurs p o u r lesquels il est rigoureusement interdit
d ' e m p l o y e r des coolies. Ces Antillais ne sont du
reste pas e m p l o y é s aux travaux des champs qu'ils
trouvent trop peu payés et qu'ils exécutent avec

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 6 3
trop de mollesse et trop peu de régularité ; car les
Hollandais pensent, c o m m e me le disait l'aimable
directeur de l'immigration à Surinan, M . Barnet-
L y o n : » que ce qu'il faut envisager avant tout,
c'est la qualité de la main-d'œuvre » . Aussi ces
immigrants de la Barbade, de Trinidad, de la Gre-
nade, e t c . , forment-ils plutôt une population flot-
tante qui se renouvelle constamment. Rarement,
ils s'établissent clans la c o l o n i e ; dans ce cas, ils
obtiennent du gouvernement un lopin de c o n c e s -
sion, où ils cultivent du m a n i o c , du riz, du maïs,
un peu de vanille, etc.
C. — Madériens : 4 5 0 . Il s'agit là de Portugais
de race blanche ou légèrement mulâtres, origi-
naires de M a d è r e et des îles A ç o r e s . Leur acclima-
tement est assez difficile; mais au bout de la p r e -
mière année ils donnent de bons résultats : « L o r s -
qu'il est une fois acclimaté, son intelligence
supérieure, son extrême industrie et sa grande
frugalité lui font en peu de temps amasser de l'ar-
gent, et alors il abandonne le travail de la terre
p o u r se livrer au c o m m e r c e de détail » ( D e Cas-
telnau) : ils sont très aptes au c o m m e r c e et s'y
enrichissent vite. A u point de vue de la main-
d'œuvre ils sont d o n c une ressource m é d i o c r e .
C'est d'ailleurs surtout sur la Guyane anglaise que

6 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
s'est porté le grand courant de leur émigration
qu'on peut surtout dater de la fin de la première
moitié du dix-neuvième siècle.
D. — Chinois et gens de race jaune : 2 , 5 0 0 . Les
Chinois qui émigrent actuellement le font d'une
façon spontanée, volontaire p o u r chercher à faire
fortune à leurs risques et périls. Mais il n'en a pas
toujours été de m ê m e : le premier convoi de
5 0 0 immigrants qu'a reçu la colonie était p r é c i s é -
ment c o m p o s é de Chinois. Mais, depuis, le g o u -
vernement Chinois s'est très nettement o p p o s é aux
conclusions d'engagements par contrats, car il les
considère c o m m e trop restrictifs de la liberté h u -
maine et, c o m m e tels, attentatoires à la dignité de
ses sujets. Aussi, a-t-il fallu absolument renoncer
à se procurer des coolies chinois. Les Chinois libres
n'en immigrent pas moins n o m b r e u x à Surinam,
mais avec leur esprit de retour bien connu. Très
sobres et très âpres au gain, ils font de belles for-
tunes dans le c o m m e r c e . L a plupart sont n é g o -
ciants et marchands, d'autres sont cordonniers, ou
tailleurs p o u r leurs p r o p r e s vêtements nationaux.
L e plus grand n o m b r e des boutiques, dans les
plantations où il n'y a pas d ' é c o n o m a t s , sont tenues
par eux : ils payent aux propriétaires des locations
encore assez élevées. Ainsi, à Suzannaasdaal, plan-

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 6 5
tation sûr la rivière de Surinam, entre le Fort-Ams-
terdam et Paramaribo, qui emploie 100 coolies à
cultiver du c a c a o , le Chinois tenancier de la b o u -
tique-cantine payait au planteur une location de
5 0 0 florins par an, et, en outre, une patente de
75 florins pour débit de boissons alcooliques. Tous
les commerçants payaient en effet autrefois un
droit de patente. Mais depuis 189!) cela a été sup-
primé, excepté pour les boissons alcooliques : cette
mesure excellente a été prise dans le but de donner
un nouvel essor au c o m m e r c e à Surinam. Souvent
aussi le Chinois c o m m e le noir ou le coolie se fait
donner un petit carré où il essaye de petites cul-
tures « vivrières » .
E . — Des indigènes et des autochtones. — Les
autochtones sont les indiens, les indigènes, ce sont
les Nègres Boshs. On évalue leur nombre total à
6 , 0 0 0 . C'est plutôt un chiffre approximatif qu'une
indication bien précise, car leurs tribus sont m o -
biles et migratrices; elles parcourent sans cesse
les cinq Guyanes et passent fréquemment du ter-
ritoire hollandais au territoire français. Leur m o d e
de vivre est le m ê m e aux uns et aux autres. Les
indiens de Surinam sont les Arowaks et les W e l -
laws : on n'en voit guère dans la rivière de Suri-
nam, à moins de remonter très haut. Mais ils ont
5

6 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
de nombreux villages à l'embouchure du Maroni,
près d'AIbina, en face de notre colonie péniten-
tiaire. Ils vivent de chasse et de p ê c h e , soit direc-
tement, soit en en vendant les produits. Ils cultivent
divers arbustes et plantes, dont le r o u c o u avec
lequel ils se teignent le corps en rouge plus que
nature e n c o r e . Economiquement, ils ne sont plus
une force, ils ne sont qu'un souvenir. Les boshs,
les anciens nègres marrons sont bien apaisés en
ce m o m e n t : c o m m e les indiens, ils vivent dans la
forêt, en connaissent tous les fruits et les animaux
comestibles, rendent de précieux services c o m m e
chasseurs, pêcheurs, guides et surtout c o m m e
pagayeurs; leur adresse est extraordinaire p o u r
traverser les rapides et les sauts du Maroni. Ils
ont un chef, un granman (grand h o m m e ) , grand-
maître des Youkas ou Aucaners (tel est le n o m de
leur principal groupement), qui reçoit une pension
du gouvernement hollandais et est responsable d e
la conservation de l'ordre parmi e u x ; ce p e r s o n -
nage, dûment d é c o r é de j e ne sais quel ordre, si
j ' e n crois l'Annuaire officiel de Surinam, page 1 9 2 ,
a n o m Oseesie van Otterloo. C'est avec lui aussi
que traitent tous les placériens de l ' A w a (ancien
contesté franco-hollandais de 1891) pour assurer
le ravitaillement de leurs établissements. Ces Boshs

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 6 7
plus que les Indiens sont susceptibles de rendre
des services. Malheureusement, ils renferment en
eux un germe m o r b i d e qui les tuera : ils mettent
tout l'orgueil de leur race à devenir aussi obèses
que possible, ce qui, joint à leur superbe muscu-
lature, est p o u r eux le c o m b l e de la beauté. Aussi
gavent-ils dès leurs jeunes ans leurs enfants poul-
ies amener au degré v o u l u ; b e a u c o u p ne peuvent
supporter ce régime d'entraînement et meurent
jeunes. C'est aussi autour du Maroni qu'ils sont
concentrés en face de la tribu des Bonis, c o m p o s é e ,
elle, de sujets français. Il y a enfin d'autres tribus,
celles des Saramaccas et des Paramaccas, plus
nomades que les autres et qu'on dit être des métis
d'Indiens et de Boshs; ce qui est bien possible,
encore que les croisements entre les deux races
soient rares, les Indiens p e a u x - r o u g e s étant peu
portés aux unions étrangères. Ces peuples sont,
somme toute, d'une utilité bien faible au point de
vue de la colonisation proprement dite, de l'ap-
propriation du sol, mais ils peuvent être d'un
grand secours au point de vue de la pénétration
dans l'intérieur et des ravitaillements.
II. Immigration réglementée ou avec contrat.
— Les immigrants qui arrivent dans la colonie
avec un engagement de travail, outre les Chinois

6 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
à citer p o u r m é m o i r e , appartiennent à deux caté-
gories bien distinctes : A) Hindous, coolies venant
des Indes anglaises et appartenant aux diverses
races qui peuplent cet empire. — B) Malais, Java-
nais, e t c . , venant des Indes hollandaises ou Iles
de la S o n d e . Quel a été, en fait, l'apport respectif
de ces deux sources d'immigration? Jusqu'à ces
dernières années on a importé b e a u c o u p plus
d'Hindous que de Malais, et le fait est facile à
constater d e visu dans les rues de Paramaribo :
cela apparaît dès la première inspection. L e prin-
cipe en matière d'immigration est le suivant : Le
recrutement des coolies est fait par la colonie
elle-même. C'est d o n c une question d'ordre p u b l i c ,
sur laquelle les monuments législatifs de la colonie
doivent amplement nous renseigner, et ils le font,
en effet, avec un luxe de détails tel qu'on s'y perd
aisément. Aussi, au lieu de faire un travail d ' e x é -
gèse sur ces textes m ê m e s , ce qui serait assez long
et fastidieux, sera-t-il plus intéressant et instructif
de donner, du système de l'immigration à Surinam,
un aperçu général tel qu'il résulte des entretiens
que j ' a i eu l'honneur d'obtenir du très distingué
directeur de l'immigration à Surinam, M . Barnet-
L y o n . Pour montrer l'importance qu'on attache à
ce service dans la colonie, disons que ce haut fonc-

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 6 9
tionnaire est l'un des personnages les plus c o n s i -
dérables de la Guyane hollandaise. Originaire de
Surinam, mais ayant fait ses études à Bruxelles,
ancien procureur général à Paramaribo (1883-
1886), chef d'un véritable parti politique puissant
dans ce petit m o n d e , possesseur d'une fortune
immense et de la plus belle plantation de cacao
de la contrée (celle de Jagdlust), M . Barnet-Lyon
n'a pas cru déchoir en employant ses hautes
facultés à la direction de l'immigration. Ceci n'est
pas un des moindres traits de mœurs singuliers
que présente cette curieuse colonie. Grâce à l'ama-
bilité de M . B a r n e t - L y o n , nous pourrons d o n c
saisir vivant et en plein fonctionnement le m é c a -
nisme de l'immigration. Mais auparavant citons
les sources législatives qui régissent la matière.
Elles sont toutes contenues dans un petit livre
entièrement en hollandais et intitulé : Speciale
Wetgeving op de immigratie en Kolonisatie van
Suriname, LEYDE, chez Brill (sans date). L a p l u -
part sont reproduites dans leur texte et traduites
en français dans le t o m e III des Documents offi-
ciels sur la main-d'œuvre aux colonies, publiés
par l'Institut colonial international de Bruxelles.
Les plus importants de ces textes sont :
1° L e traité de la Hollande avec la Grande-Bre-

7 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
tagne, convention c o n c l u e le 8 septembre 1870 à
la H a y e , concernant l'immigration de travailleurs
libres des Indes anglaises dans la colonie de
Surinam, publiée dans la colonie le 27 mai 1 8 7 2 .
Il c o m p r e n d vingt-six articles de conditions i m p o -
sées;
2° L e décret royal du 22 mars 1872 portant
règlement relatif à l'immigration, publié dans la
colonie le 3 mai 1872 ( 8 0 articles);
3° L ' o r d o n n a n c e coloniale du 21 août 1 8 7 8 ,
relative à la création d'un fonds destiné à subvenir
aux besoins de l'immigration. Elle c o m p r e n d cin-
quante-quatre articles et a été suivie de toute une
série d'ordonnances portant règlements d ' e x é c u -
tion ;
4" L ' o r d o n n a n c e coloniale d u 2 1 janvier 1 8 7 9 r é -
glant le service sanitaire, les traitements et soins à
donner sur les plantations et terres. Elle c o m p r e n d
quarante-six articles et a été elle aussi suivie de
b e a u c o u p d'autres. T o u s ces textes ont été traduits
dans le recueil de Bruxelles. L e recueil hollandais
ne renferme, en outre, rien de bien remarquable;
5" A signaler encore le tarif de la main-d'œuvre
p o u r les travailleurs libres (ordonnance coloniale
du 12 mars 1 8 6 1 ) . Ceci dit sur les sources,
revenons à l'organisation du service d'immigra-

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 7 1
tion, tel que l'obligeance de son directeur a
bien voulu nous le laisser entrevoir. Il est
entendu qu'il ne s'agit là que de la main-d'œuvre
agricole ou d e la main-d'œuvre nécessaire au
c o m m e r c e , et non de celle relative aux travaux
miniers, placériens ou forestiers. L'immigration
est l'objet d'un service d'Etat ou service colonial,
subdivisé en deux branches confiées respective-
ment à deux hauts fonctionnaires: 1°l'immigration
ou service administratif de l'immigration, ayant à
sa tête le directeur ou agent général de l'immi-
gration; 2° les fonds d'immigration ou caisse s p é -
ciale pour fonds d'immigration, sous la garantie
du directeur des fonds d'immigration qui n'est
autre que 1' « administrateur des finances » de la
colonie. L e premier agent a plus spécialement la
partie purement administrative et technique, le
second les mouvements de fonds, service de caisse,
opérations de trésorerie et la partie c o m p t a b l e .
Une première question se pose : où s'opère le
recrutement des immigrants? — A ) Dans les Indes
hollandaises, à Java, Sumatra, etc. L e s agents de
l'émigration, chargés du recrutement des h o m m e s
à envoyer au directeur de l'immigration, appar-
tiennent à la factorery de Batavia de la « Neder-
landsche Handels Maatschappij » , société qu'on

7 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
peut qualifier d'actuelle Compagnie des Indes
orientales et qui possède deux conseils d'adminis-
tration, l'un, le conseil supérieur, siégeant à
Amsterdam, l'autre, le conseil colonial ou local
chargé des intérêts de la société sur place dans les
îles de la Sonde et siégeant à Batavia. C'est c e
dernier organe collectif, cette factorery, suivant
le m o t anglais, qui est l'agent d'immigration res-
ponsable aux Indes hollandaises : elle s'acquitte
de c e service par l'intermédiaire de sa multitude
d ' e m p l o y é s , agents, directeurs d'établissements
industriels ou de culture, ce qui lui est facile, vu
qu'elle est la principale société c o m m e r c i a l e et
agricole hollandaise établie en Malaisie et le plus
puissant instrument d'exploitation du p a y s . —
B) Dans les Indes anglaises, à Calcutta, à Madras,
à B o m b a y , etc. L e s agents d'émigration sont
alors le consul général de Hollande à Calcutta, et
les agents consulaires hollandais dans les diverses
localités de l'empire des Indes, qui relèvent de
lui. Ainsi d o n c , les agents de l'émigration sont,
l'un, un haut fonctionnaire consulaire, l'autre, un
organe collectif présentant, par sa surface c o m -
merciale, de précieuses garanties. Au point de
vue des conditions imposées que subit ce recrute-
ment, il n'y a pas de difficultés dans les Indes

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 7 3
hollandaises, la souveraineté nationale étant la
m ê m e . Mais il n'en est pas ainsi naturellement
p o u r le recrutement des coolies dans les Indes
anglaises : à c e sujet est intervenu, le 8 sep-
tembre 1870, un traité formel entre les deux puis-
sances, qui a réglé la question. Ce traité fait partie
d'un ensemble de conventions conclues, à cette
é p o q u e , entre la Grande-Bretagne et la Hollande,
parmi lesquelles se trouvait un traité par lequel ces-
sion était faite, par la Hollande, à la Grande-Breta-
gne de la colonie de Saint-Georges d'Elmina sur la
côte d'Afrique. D'autres traités reconnaissaient les
droits respectifs de la Hollande sur l'île de Sumatra
et l'empire d'Atchin et de l'Angleterre sur la pres-
qu'île de M a l a c c a ; ce fut là m ê m e la source origi-
nelle de cette guerre d'Atchin qui coûta si cher
aux Pays-Bas. A u x termes de ce traité du 8 s e p -
tembre 1 8 7 0 , la Hollande a obtenu le droit de
recruter des coolies hindous dans les Indes
anglaises aux conditions essentielles suivantes :
1° le recrutement se fera suivant les mêmes
formes que p o u r les colonies anglaises et il ne
pourra, en aucun cas, résulter de c e traité “ des
privilèges en matière d'émigration dont ne j o u i -
raient pas, dans ce m ê m e lieu et à cette m ê m e
é p o q u e , les colonies anglaises ” (art. 3 ) ; 2° les

7 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
contrats de service seront conclus aux Indes et
o b l i g e r o n t T é m i g r a n t , lors de son arrivée dans la
colonie, à servir soit une personne nominativement
désignée, soit une personne que désignera l'auto-
rité établie (art. 7 ) . L a durée d e l'engagement
d'un emigrant ne pourra dépasser cinq ans
(art. 9 ) . L e droit au rapatriement aux Indes aux
frais du gouvernement néerlandais sera toujours
garanti à Témigrant à l'expiration de son e n g a g e -
ment (art. 1 0 ) . Les coolies devront être unique-
ment e m p l o y é s aux travaux de la culture et du c o m -
m e r c e , et non aux travaux pénibles des placers,
des mines et des exploitations forestières. Bien
qu'aucun article du traité ne paraisse contenir
explicitement cette clause, elle n'en a pas moins
toujours été considérée c o m m e sous-entendue et
elle est l'une des plus importantes règles de la
matière; 3° tout bâtiment qui transporte tirs
emigrants doit avoir à b o r d un médecin européen
et un interprète (art. 1 4 ) . T o u t transport d ' é m i -
grants c o m p r e n d r a un n o m b r e de femmes au moins
égal à la moitié du n o m b r e d ' h o m m e s (art. 1 6 ) ;
4° la Hollande devra établir, à ses frais, un ser-
vice de médecins de colonisation à Surinam assu-
rant aux immigrants les soins gratuits (art. 8) ;
5° l'ordonnance de 1861 sur le travail p o u r Suri-

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 7 5
nam servira de base à tous les contrats qui seront
conclus avec les immigrants. L e gouvernement
s'engage à n'apporter à cette ordonnance aucune
modification qui aura it p o u r effet, soit de placer les
immigrants dans une situation exceptionnelle, soit
de leur imposer des conditions de travail plus désa-
vantageuses que celles stipulées dans ladite
ordonnance (art. 22 in extenso.) Cette ordonnance
de 1861 contient le tarif de la main-d'œuvre et on
y trouve une liste très détaillée des tâches multi-
ples du débroussement, de l'agriculture, du
curage des fossés, e t c . , avec leurs salaires. Cet
article d o n n e , au reste, une satisfaction de prin-
cipe aux diverses objections générales que Jules
Duval faisait à l'immigration salariée; 6" le consul
d'Angleterre à Paramaribo exercera sur les i m m i -
grants et le sort qui leur est dévolu un contrôle
incessant qui lui sera facilité par les autorités de la
colonie. Les Hindous molestés lui porteront leurs
doléances, plaintes, desiderata, e t c . : c'est c e qui
résulte de l'art. 19 du traité. L e consul anglais ira
transmettre ces réclamations, s'il y a lieu, au
directeur de l'immigration, qui donnera à l'affaire
la solution qu'elle c o m p o r t e . Autrement, à défaut
d'intervention de ce dernier, les incidents seront
réglés par la voie diplomatique. En s o m m e , p o u r

7 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
les coolies hindous, le consul anglais à Parama-
ribo a le droit de contrôler la rigoureuse observa-
tion des contrats tant de la part des particuliers
que de la colonie. T e l est ce traité dont l'influence
est considérable sur toute la législation de l'immi-
gration à Surinam, car il o p è r e par répercussion
sur toutes ses différentes parties et il imprime à
toute l'institution le cachet anglais qu'elle p r é -
sente. Aussi, ne devrons-nous pas nous étonner
de retrouver en Guyane anglaise une organisation
dont les grandes lignes sont les mêmes : ce traité
n'a-t-il pas eu p o u r effet d'assurer à la Guyane
hollandaise le traitement d'une colonie anglaise?

V
L e coolie est arraché à sa terre natale. Suivons-
le dans la traversée, dans sa vie nouvelle. L e trans-
p o r t des Indes anglaises à Surinam s'opère par
voiliers : à ce sujet, une clause spéciale du traité
anglo-hollandais n'autorise le transport des e m i -
grants sur voiliers que du 1 e r août au 15 mars
(art. 1 3 ) . L e transport des Indes hollandaises à
Surinam s'opère au contraire par vapeurs. L e prix
total des frais de recrutement, transport, e t c . , est
fixé chaque année par décision du gouverneur :
en ces derniers temps il était de 2 6 0 florins par
tête de coolie i m p o r t é . Les 3/5 de cette s o m m e ,
soit 156 florins, sont p a y é s par le planteur impor-
tateur; les 2 / 5 , soit 104 florins ( 1 ) , sont payés
par la colonie. On a souvent discuté le prin-
cipe de cette contribution de la colonie aux
( 1 ) 1 florin = 2 fr. 1 0 ; 2 6 0 H. = 5 4 6 fr. ; 1 5 6 fl. == 3 2 7 fr. 6 0 ;
1 0 4 fl. = 2 1 8 fr. 4 0 .

7 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
frais d'importation des c o o l i e s ; mais on peut faire
valoir à c e sujet que la colonie y trouve son avan-
tage en augmentant, d'une part, ses m o y e n s de
production, d'autre part, le nombre de ses c o n -
sommateurs. « A u bout de cinq ans, durée ordi-
naire des contrais, m e disait M . Barnet-Lyon, le
c o o l i e est acclimaté à c o u p sûr et il est alors libre
vis-à-vis de son patron le planteur importateur;
c'est celui-ci qui a p a y é les frais de son acclimate-
ment en moindre rendement de travail et en frais
p o u r soins de maladies. L e coolie a d o n c alors une
valeur productive plus grande et, à ce m o m e n t ,
c'est en général la colonie qui en profite. En sorte
qu'en payant une portion des frais de recrutement
et de transport la colonie fait encore une meilleure
affaire que le planteur, le particulier qui en a p a y é
l'autre portion. »
Quelle est la valeur respective des deux éléments
d'immigrants? L a question est très débattue et
mal résolue d'une façon définitive, les c o n t r o -
verses sont multiples à c e sujet. Toutefois, M . Bar-
n e t - L y o n ne c a c h e pas une certaine préférence
p o u r l'Hindou. L e Javanais est d'un tempérament
plus malléable, mais léger : il est j o u e u r , d é p e n -
sier, amateur de bimbeloteries, quincaillerie, etc. ;
dès qu'il a épargné un peu d'argent, il le dilapide

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 79
à acheter sans nécessité des montres, des lampes,
mille objets de ferblanterie, des bracelets, du clin-
quant, etc. L ' H i n d o u se fixe mieux dans la colonie
après la fin de son contrat, il est é c o n o m e , il c o n -
vient mieux p o u r le travail de la culture de la canne
à sucre c o m m e p o u r les travaux qui se font par
équipes nombreuses et d'ensemble. Un bon élément
de comparaison est le relevé des économies cons-
tatées en dépôts à la Caisse d'épargne. Les é c o n o -
mies des coolies hindous s'y montent peut-être à
environ 2 5 0 , 0 0 0 florins, celles des Javanais à peut-
être 1,000 florins seulement : soit une proportion
de deux cent cinquante contre un, p r o p o r t i o n réel-
lement é n o r m e , si on la c o m p a r e à l'effectif res-
pectif des deux éléments qui ne nous donne qu'une
p r o p o r t i o n de dix contre un. D'après cela, l'Hindou
serait vingt-cinq fois plus é c o n o m e que le Malais.
D e fait, b e a u c o u p d'Hindous, qui sont arrivés dans
la colonie c o m m e simples engagés, en repartent
avec un assez gros capital ou même meurent riches.
Ainsi, en remontant la rivière de Surinam on m e
montra un splendide domaine qu'un ancien c o o l i e
hindou venait d'acheter et se mettait à exploiter
p o u r la culture du c a c a o et du café. Peu a v a n t m o n
passage dans la colonie, 2 0 0 coolies hindous étaient
repartis p o u r leur pays emportant avec eux leur

8 0 L'A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
gain pouvant s'élever à 4 0 , 0 0 0 florins d'épargne
en espèces, sans c o m p t e r plus de 6 , 0 0 0 florins de
bijoux : soit une m o y e n n e de 2 3 0 florins (483 francs)
par tête. D e pareils résultats sont à l'honneur tant
de leur esprit d'ordre que de la généreuse équité
du peuple colonisateur qui les p a y e .
Nous avons dit que jusqu'à ces dernières années
on avait importé b e a u c o u p plus d'Hindous que de
Malais. P o u r q u o i , puisque rien de décisif ne peut
être invoqué en faveur de l'une ou de l'autre
race? Ne serait-il pas naturel p o u r les Hollan-
dais de préférer leurs propres sujets? On r e c o n -
naît là leur esprit pratique. C'est q u e , venant de
la Sonde par vapeurs via Amsterdam, les Java-
nais coûtent, p o u r leurs frais de transport, beau-
c o u p plus cher que les Hindous transportés par
voiliers. L e s Javanais reviennent à 1G0 florins,
soit 336 francs par tête; les Hindous ne reviennent
guère qu'à 120 florins, soit 2 5 0 francs par tête
environ. Toutefois, depuis 1898, on a recours aux
Malais et on a suspendu les importations de coolies
hindous à cause des p r o g r è s de la peste bubonique
aux Indes anglaises : c'est ainsi que j ' a i vu d é -
barquer à Paramaribo (septembre 1900) tout un
c o n v o i de Javanais et que j ' a i pu les visiter dès
leur arrivée dans les baraquements destinés à les

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 8 1
recevoir. En ce moment, l'opinion publique tend
à vouloir substituer cette immigration à celle des
Hindous p o u r trois raisons : 1° on craint toujours
de voir la peste bubonique arriver dans la colonie
avec les Hindous, car on sait que ce terrible fléau
est en permanence aux Indes anglaises; 2° on
trouve gênante l'intervention perpétuelle du c o n -
sul anglais et son ingérence forcée dans les affaires
de la colonie. Cette situation vexe souvent l'amour-
p r o p r e hollandais; 3° il faut enfin signaler la mau-
vaise humeur des journaux hollandais et surina-
mois à la suite des événements du Transvaal :
aussi, proposaient-ils, sous cette impression, d'in-
terrompre les importations d'Hindous p o u r ne plus
les reprendre jamais. Il est certain qu'avec les
Malais le gouvernement et les planteurs ont les
mains plus libres, ils ne sont pas liés et contrôlés
par une autorité étrangère jalouse, mais il y a tou-
jours une question d'émoluments qui plaidera en
faveur des coolies hindous. C'est d'ailleurs une
mesure très sage que celle interdisant aux Hindous
et aux Javanais les travaux pénibles des placers et
des exploitations de balata ( 1 ) . Il suffit d'avoir vu
( 1 ) Cf. Ordonnances sur le travail dans les mines et l'exploitation
du balata en date des 7 septembre 1 8 8 2 , 2 1 janvier 1 8 9 3 et 1 " dé-
„ _ K . „ i aar.
(i

8 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
ces Hindous avec leurs m e m b r e s grêles et effilés,
leurs attaches fines, trop fines m ê m e , p o u r c o m -
prendre leur inaptitude absolue aux travaux de
force. Il en est de m ê m e p o u r les Malais : en visitant
le c o n v o i nouvellement arrivé de Javanais, j e re-
marquai un enfant nouveau-né aux membres rachi-
tiques, si délicat, si frêle, si chétif, que j e m ' e n
étonnai : « Cet enfant a trois semaines » , me dit le
médecin qui avait a c c o m p a g n é les immigrants
depuis Batavia et avait a c c o u c h é la m è r e . Aussi
est-il bien exact de dire avec de Castelnau : « Les
nègres d'Afrique sont sans aucun doute les mieux
appropriés aux travaux agricoles sous les tropiques ;
leur grande force musculaire et la force de leur
tempérament, que n'altère nullement le change-
ment de localité, les rendent particulièrement
propres à la colonisation de la Guyane. » Ceci est
hors d e doute : le noir de belle race est incontesta-
blement supérieur à tout autre humain p o u r tra-
vailler dans ces p a y s au point de vue p h y s i q u e .
u L'Hindou a vine santé plus délicate et souffre aussi
d'une manière particulière d'ulcères généralement
causés par la morsure des insectes, qui s'enveni-
ment par suite de sa malpropreté et de son i n d o -
l e n c e ; il est souvent malade pendant la première
année de son séjour. » (De Castelnau). Il est aussi

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 8 3
très sujet à la fièvre : j ' e n ai vu souvent grelottant
et secoués par le tremblement convulsif de l'accès
froid. Pourquoi d o n c , malgré tous ces inconvé-
nients, les Hollandais préfèrent-ils les coolies à
toute autre main-d'œuvre et la paient-ils si cher?
C'est que cette main-d'œuvre est souple, mal-
léable, disciplinée, constante dans ses efforts, les
cas de maladies à part, et que c e sont précisément
ces qualités que l'on doit rechercher avant tout
p o u r les grands travaux préliminaires et les perpé-
tuels travaux d'entretien que nécessite l'exploita-
tion des terres basses : lorsque la santé du c o o l i e ,
de l'Hindou surtout, est rétablie et que son accli-
matement est fait, sa docilité et son amour du
gain en font un excellent travailleur. Ce qui fait d e
cette main-d'œuvre coolie un « article » , en quelque
sorte, essentiellement différent de la main-d'œuvre
noire, c'est son constant rendement. L e nègre, au
contraire, ne travaille que sous l'empire d'un
besoin réel ou fantasque : il fait alors des mer-
veilles de force et d'endurance; hors ces cas, il se
refuse au travail ou s'en acquitte avec une n o n c h a -
lance désespérante. La différence entre ces deux
races envisagées dans le parti pratique q u ' o n en
peut tirer est la m ê m e que celle qui distingue une
rivière au débit m o y e n mais invariable d'un tor-



8 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
revient m o y e n peut être évalué à 140 ou 150 flo-
rins (294 ou 315 francs) par tête.
L'immigration ne se fait que dans la limite des
besoins constatés de la colonie : elle est d o n c
entendue d'une façon très sage, car on évite ainsi
tout d é b o i r e , tout désordre ou toute charge inutile
p o u r les finances de la colonie. Les planteurs
ayant besoin de bras adressent leurs demandes
avec indication des quantités désirées au directeur
de l'immigration, qui donne son avis motivé sur la
demande et la transmet au gouverneur. C'est
celui-ci qui fixe les quantités attribuées à chaque
planteur et, par suite an les totalisant, les demandes
à faire aux agents l o c a u x de l'immigration. N ' o b -
tient pas des coolies qui veut : il faut avoir une
certaine surface financière, j o u i r d'une certaine
considération d'honorabilité, avoir un domaine o ù
l'on puisse réellement e m p l o y e r les bras que l'on
demande ; enfin et surtout, avoir construit les bâti-
ments et les installations p o u r loger les c o o l i e s ; on
peut c o m p t e r que p o u r obtenir des coolies un
planteur doit avoir déjà i n c o r p o r é au moins
2 0 0 , 0 0 0 francs dans son sol brut, vierge. Les
agents locaux de l'immigration passent sur p l a c e
les contrats d'engagement quinquennaux avec les
coolies. Ceux-ci, à leur arrivée à Paramaribo, sont

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 8 7
immédiatement envoyés dans un d é p ô t spécial
situé sur le b o r d de la rivière aux portes même de
la ville : ils y restent plusieurs j o u r s , le temps n é -
cessaire au directeur de l'immigration p o u r les
examiner et les répartir entre les planteurs; en
attendant ils y sont l o g é s , nourris et soignés aux
frais de la colonie. Ce d é p ô t consiste en une série
de longs baraquements au milieu desquels on cir-
cule dans un passage central entre deux rangées
de plans inclinés en bois formant couchette. Les
immigrants y disposent leurs couvertures, matelas,
paquets, etc. ; ils y font leur cuisine avec les vivres,
le riz notamment, q u ' o n leur remet. Les h o m m e s
et les femmes y sont mêlés dans une promiscuité
peut-être regrettable, f ,es travailleurs sont ensuite
dirigés par les soins du directeur de l'immigra-
tion chez les propriétaires qui emploieront leurs
services. Des mesures d'une sollicitude toute spé-
ciale tendent à e m p ê c h e r l'exploitation abusive de
l'immigrant novice dans la colonie. Ainsi, pendant
les trois premiers mois de leur engagement, les
coolies sont nourris par les soins du planteur, car
ils sont alors inexpérimentés et peu acclimatés : on
a voulu ainsi éviter qu'ils contractent dès le d é b u t
des dettes envers le planteur ou envers des tiers.
Leur nourriture, qui est en général fixée de 2 0 à

8 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
30 cents (0 fr. 4 2 à'O fr. 6 3 ) par j o u r , est alors
déduite sur le prix du salaire qui leur est dû. L e
règlement de ce salaire et de ce c o m p t e doit se
faire par semaine, et ce c o m p t e est arrêté d'une
façon définitive et irrévocable à la fin de chaque
semaine, le déficit étant à la charge du planteur
sans compensation future possible, le bénéfice res-
tant acquis au coolie : dans la pratique, le cas
d'une perte p o u r le propriétaire n'est pas rare, c e
c o m p t e étant tenu précisément au plus fort de la
période d'acclimatement. L e coolie peut, d'ailleurs,
de lui-même, renoncer à cette clause de p r o t e c -
tion, mais on ne peut l'y contraindre. A u bout
de ces trois premiers m o i s , le coolie devra se
nourrir lui-même en achetant ses vivres au c o m p -
tant à la boutique de la plantation ou en allant
s'approvisionner à la ville ou au centre le plus
voisin. L e règlement continue toujours d'ailleurs à
s'effectuer par semaine. Les boutiques des plan-
tations sont, en général, tenues par des Chinois,
parfois aussi, par d'anciens coolies. Outre le sys-
tème de la boutique louée par le planteur à un
négociant, on trouve aussi le système d e l ' é c o n o -
mat ou bazar appartenant au propriétaire du d o -
maine, tenu par ses e m p l o y é s et où se débitent
aux ouvriers des marchandises de toutes sortes :

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 8 9
c'est un é c o n o m a t qui fonctionne dans la splen-
dide plantation de sucre de Marienburg. A v e c ses
3,000 e m p l o y é s de toutes sortes, le placement des
marchandises conservées en stock est chose aisée.
L e coolie achète d o n c sa nourriture où il le veut
et fait sa cuisine lui-même : qu'il soit H i n d o u ou
Malais, le riz en fait les principaux frais. Mais ce
riz, dont les Chinois et les coolies font une grande
consommation, est un riz du c o m m e r c e , b l a n c ,
poussiéreux, d e qualité courante inférieure : il
vient des grandes maisons d'Amsterdam et la
colonie en importe énormément.
On a fait dans la colonie elle-même des essais
de rizières : les qualités obtenues ont été e x c e l -
lentes; on a eu ainsi un riz jaunâtre, gras, exquis
et fin, mais la production est e n c o r e insigni-
fiante : 150 sacs de 100 kilos ou 25 tonnes. D e
toutes manières, m ê m e si ces essais se d é v e l o p -
pent, il faudra toujours importer du riz p o u r les
coolies, car c'est un article é c o n o m i q u e m e n t d i s -
tinct de celui que la colonie pourrait produire
d'une façon rémunératrice. Les coolies sont logés
dans des bâtiments dont l'aspect extérieur rap-
pelle beaucoup celui des corons de mineurs : l'édi-
fice est entièrement en b o i s , la toiture de zinc,
sur le devant de la façade court une véranda pri-

9 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
mitive formée par les arcades de bois qui s o u -
tiennent le toit. Chaque l o g e m e n t est affecté à un
ménage de coolies ou à deux coolies de m ê m e
sexe : il c o m p r e n d , outre la véranda qui sert à
l'aération, deux p i è c e s , l'une, celle de devant, ser-
vant de chambre avec deux couchettes, l'autre, celle
de derrière, servant de cuisine : le sol en est en
contre-bas du sol extérieur, de façon à permettre
au coolie d'en fabriquer lui-même le revêtement
en terre battue à sa guise. L a cuisine est aérée par
derrière et toutes mesures sont prises p o u r en as-
surer l'hygiène absolue. A u c u n bâtiment ne peut
d'ailleurs être affecté au logement de coolies sans
une permission spéciale délivrée après visite d'un
inspecteur p r é p o s é à c e service : ce fonctionnaire
s'assure aussi de leur b o n état d'entretien. L e
coolie malade reçoit les soins gratuits du médecin
p a y é par la colonie dans les hôpitaux de l'État,
ou dans les hôpitaux-infirmeries que chaque p l a n -
teur est tenu d'organiser dans son d o m a i n e . L ' o r -
donnance coloniale du 21 janvier 1879 crée dans
toute la Colonie des districts m é d i c a u x , dans cha-
cun desquels est fixé un m é d e c i n qui a droit à une
rétribution annuelle variant de 2 à 6 , 0 0 0 florins,
suivant l'importance de sa circonscription. « Des
immigrants ne seront remis à aucune plantation ou

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 9 1
terre à moins qu'il ne s'y trouve une infirmerie,
c'est-à-dire un bâtiment organisé d'après les p r e s -
criptions de la présente ordonnance et exclusive-
ment destiné au l o g e m e n t et au traitement des
malades. » (Art. 5 ) . Les moindres détails dans la
construction et l'aménagement de ces infirmeries
ont été prévus et imposés par cette o r d o n n a n c e .
Il en a été de m ê m e p o u r la pharmacie dont la c o m -
position exacte a été obligatoirement déterminée
par les règlements. Un décret colonial du 8 o c -
tobre 1887 a complété l'ordonnance de 1879 en
fixant la liste des médicaments, objets de phar-
m a c i e , fournitures d'hôpital dont doivent être
pourvues les plantations et terres à immigrants :
les quantités de chaque médicament qui doivent
être conservées en approvisionnement y sont
déterminées et cette liste prend près de quinze
pages du Recueil de Bruxelles. Des inspecteurs
spéciaux s'assurent par des tournées et des visites
de la b o n n e observance de ces prescriptions. Enfin,
p o u r couvrir les frais des soins médicaux à donner
aux immigrants et à leur famille sur les plantations
et terres, une seconde ordonnance du 21 j a n -
vier 1879 a imposé à tous les propriétaires e n g a -
gistes une taxe spéciale, dite « taxe médicale » ,
dont le montant est de 8 florins l'an p o u r tout

9 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
immigrant de 15 ans et plus, et de 4 florins p o u r
tout immigrant de moins de 15 ans. — L e s immi-
grants jouissent aussi de certaines immunités :
ainsi l'ordonnance coloniale du 9 février 1886 qui
a établi l'impôt snr le revenu à Surinam, en exempte
les immigrants pendant la durée de leur contrat
et à l'expiration de celui-ci pendant le temps du-
rant lequel ils doivent attendre leur rapatriement.
Une dernière face de la vie de l'immigrant reste à
envisager : c'est celle de l'enseignement à donner à
leurs enfants. P o u r les coolies des îles de la Sonde,
c'est bien simple : ils n'en reçoivent aucun, ni en
hollandais, ni en malais, ni en javanais. Pour les
coolies des Indes anglaises, il existe quatre écoles : à
Paramaribo, à Alliance, à Marienburg et à Z o e l e n .
L'enseignement est donné par des instituteurs
payés par le gouvernement hollandais et venus
des Indes anglaises : les enfants sont instruits dans
la lecture et l'écriture de leur p r o p r e langue, le
nagri p o u r les Hindous brahmanistes, l'ourdou
p o u r les Musulmans ; aucune notion de hollandais
ne leur est enseignée. On voit quelle notion l i b é -
rale préside à cette c o n c e p t i o n . Mais ces quatre
écoles ne suffisent pas, car les enfants élevés sur
les autres plantations ne peuvent s'y rendre : aussi
voulut-on en créer d'autres il y a quelques années.

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 9 3
La question fut très passionnément débattue, les
rivalités politiques et religieuses s'y mêlèrent.
L'établissement des nouvelles écoles fut voté par
le Conseil colonial à une voix de majorité; mais,
quand le b u d g e t qui renfermait cette innovation
vint à discussion p o u r sanction devant le parle-
ment hollandais, elle fut rejetée par suite de l'at-
titude du parti catholique auprès duquel était
intervenu l'évêque de Surinam, hostile à cet ensei-
gnement hindou.
I^e rôle essentiel du directeur de l'immigration
est celui d e « protecteur des immigrants » .
Cette institution du « protecteur des immi-
grants » n'a rien, au reste, de très spécial à
Surinam, car elle se retrouve ailleurs, et notam-
ment dans la colonie anglaise des îles Fidji en
Polynésie : le directeur de l'immigration de cet
archipel est m ê m e venu à Surinam il y a quelques
années, spécialement p o u r étudier le m o d e d'or-
ganisation qui y est usité à ce sujet. Cette p r o -
tection de l'agent général de l'immigration se
manifeste de diverses manières. D ' a b o r d , par
l'institution d'une caisse d'épargne p o u r les immi-
grants. Ce n'est, à vrai dire, que la caisse d'épargne
d e la colonie, la « Koloniale Spaarbank » confiée à
la gestion d'un directeur qui est encore « l'admi-

9 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
nistrateur des finances » . Seulement, les immi-
grants peuvent faire le d é p ô t de leurs économies
entre les mains du directeur de l'immigration, et
c'est celui-ci qui se charge de les placer à la caisse
d'épargne. On facilite ainsi l'accès de la caisse
aux coolies ignorants de la langue hollandaise et
des formalités. Ensuite, le protecteur des immi-
grants j o u e un rôle de conciliation, et use de son
ascendant moral, qui est très réel sur ces gens,
p o u r apaiser les querelles qui peuvent se produire
entre eux, arranger leurs affaires de m é n a g e , s'ils
sont mariés ou en état de c o n c u b i n a g e , etc.
Enfin, le protecteur des immigrants j o u e un rôle
encore plus important en exerçant sa protection
sur l'immigrant dans ses rapports avec le planteur-
patron. On rencontre ici la matière très i m p o r -
tante au point de vue juridique des différends,
plaintes des travailleurs et ruptures de contrats.
Il s'agit alors d'abus de pouvoirs du planteur, d e
mauvais traitements de sa part, et surtout de c o n -
testations sur les salaires. L'immigrant ouvrier
doit, dans ces cas, porter d ' a b o r d sa plainte
devant le commissaire du district : ce fonction-
naire, après enquête, saisit les tribunaux de l'af-
faire ou la classe, suivant qu'à son examen, il
estime la plainte bien fondée ou n o n . Si les tribu-

L A M A I N D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 9 5
naux sont saisis, ils rendent un j u g e m e n t dont
l'exécution se fera suivant les voies normales.
Sinon, le coolie a le droit de porter sa plainte
devant le directeur de l'immigration : celui-ci,
après enquête, ou classe la plainte, et alors le
coolie est r e n v o y é devant son patron p o u r s'ar-
ranger à l'amiable avec lui, ou donne l'ordre, au
commissaire du district, de saisir d'office les tribu-
naux. L a c o m p é t e n c e varie suivant la nature du
litige : car, outre la c o u r de Paramaribo qui n'est
en s o m m e qu'un tribunal de première instance, il
y a, dans la colonie, des « juges itinérants » qui
rendent leurs décisions en faisant des tournées
dans le p a y s . Lorsque le tribunal compétent est
la c o u r , elle est saisie par l'intermédiaire du c o m -
missaire de district et du procureur général à
Paramaribo. Après la décision des tribunaux et
l'exécution du j u g e m e n t , le directeur de l'immi-
gration peut estimer qu'il y a lieu, à raison du
trouble causé par le différend, de changer le coolie
de patron, et, sur sa proposition conforme, le c o n -
trat est r o m p u par le gouverneur, qui seul a c o m -
pétence et p o u v o i r p o u r briser les contrats d e n -
gagement des coolies. C'est ce qui se produit
notamment en cas de mauvais traitements, s é -
vices, etc. L e directeur de l'immigration peut

9 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
aussi agir sur les planteurs p o u r les amener à
modifier le sort des coolies, et exercer une influence
salutaire sur le b o n fonctionnement du service des
médecins de colonisation, et sur celui des infirme-
ries et pharmacies des plantations. Il le fait avec
une autorité toute particulière, lorsqu'il est amené
à agir sur l'intervention du consul d'Angleterre à
Paramaribo. Mais, il ne suffit pas d'avoir des c o o -
lies engagés p o u r les travaux de longue haleine
dans les grands domaines : il faut en avoir encore
c o m m e ouvriers libres travaillant p o u r le c o m p t e
d'autrui ou établis p o u r leur p r o p r e c o m p t e . Il
faut retenir p o u r la main-d'œuvre libre une p o r -
tion du contingent des immigrants, et dans la
mesure du possible, la meilleure. Il y en a natu-
rellement b e a u c o u p en fait qui restent dans la
colonie. L a statistique des races révèle, en effet,
la présence de 2 0 , 0 0 0 Hindous et 2 , 0 0 0 Malais-
Javanais, soit 2 2 , 0 0 0 coolies ou anciens coolies ou
descendants de coolies. L a statistique des i m m i -
grants n'en accuse que 7 , 4 8 0 : la différence,
soit 1 4 , 5 2 0 , peut être considérée c o m m e représen-
tant le gain de la main-d'œuvre libre, gain dû à
l'intervention salutaire de l'immigration r é g l e -
mentée. Ces chiffres sont éloquents par eux-mêmes
et suffiraient à justifier l'existence de cette institu-

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 97
tion, s'il en était encore besoin. En l'espace d e
trente ans (1870-1900), elle a amené à la main-
d'œuvre libre une augmentation d'effectif double
de son p r o p r e effectif!
L'administration de la colonie retient à titre
définitif les éléments bons de cette immigration,
en leur assurant des avantages qui les e n c o u -
ragent à s'établir dans le p a y s .
Après son premier engagement de cinq ans,
le coolie peut le renouveler indéfiniment, soit
de cinq ans, soit d'une durée inférieure. Il peut
aussi chercher à obtenir du gouvernement une
concession de terre p o u r la cultiver. Il peut enfin
s'établir c o m m e artisan, c o m m e r ç a n t , ouvrier
d'art, e t c . , à la ville ou à la c a m p a g n e , ou m ê m e
engager ses bras pour la culture, mais c o m m e tra-
vailleur libre soumis au droit c o m m u n , et non
plus c o m m e immigrant. L e gouvernement cherche
à l'encourager à rester dans toutes ces positions
diverses, p o u r v u toutefois que les notes renfer-
mées dans le dossier conservé à la direction de
l'immigration et le concernant le représentent
c o m m e un bon travailleur. D'une façon générale,
on c h e r c h e à amener les coolies à faire leur renon-
ciation solennelle à leur droit au rapatriement :
ils reçoivent alors une prime de 100 florins par
7

9 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
tête. Mais cette prime n'est pas attribuée à tout
coolie q u e l c o n q u e , car il n ' y a aucun intérêt à
conserver dans le pays des non-valeurs. Pour faire
cette sélection, on suit des systèmes différents sui-
vant les cas. Si au b o u t de ses cinq ans d ' e n g a g e -
ment le coolie ne demande pas son rapatriement
immédiat et veut encore tenter la fortune dans la
colonie, diverses hypothèses peuvent se présenter :
1° L e coolie peut contracter avec le m ê m e patron
ou un autre patron un nouvel engagement de tra-
vail : ces renouvellements de contrat sont passés
par-devant l'agent général de l'immigration. S'il
s'agit d'un nouveau contrat quinquennal, ce qui
est le cas général, l'engagiste p a y e , c o m m e droits
de contrat, la m ê m e s o m m e que si le coolie était
nouvellement importé dans la colonie, soit aujour-
d'hui 156 florins (327 fr. 60) ; sur cette s o m m e
100 florins (210 francs) sont alloués à l'engagé et
56 florins (117 fr. 60) reviennent au fonds d'immi-
gration. Si le contrat est de moins de cinq ans, la
somme à p a y e r par l'engagiste et la répartition
entre l'engagé et le fonds d'immigration sont p r o -
portionnellement au n o m b r e d'années les m ê m e s .
On voit que le coolie est ainsi incité à contracter
à nouveau. 2° L e coolie peut demander au g o u -
vernement une concession de terre. Il existe à

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 9 9
Surinam deux catégories de terres domaniales
données en concession, les unes destinées à être
louées, les autres à être vendues. — A ) Terres à
louer. — Ce sont celles comprises dans les villages
créés ou à créer. L e concessionnaire en reçoit le
libre usage p o u r six ans, libre usage gratuit, après
quoi il a l'immeuble en location moyennant une
redevance annuelle. Ces terres sont alors très
morcelées : les parcelles sont de 2 hectares au plus.
A D o m b u r g , station sur le Surinam en amont de
la capitale, il y en a plus de 3 0 0 adjacentes et for-
mant un immense rectangle. — B ) Terres à vendre.
— Ce sont celles non comprises dans les périmètres
des villages. L e concessionnaire en reçoit e n c o r e
le libre usage p o u r six ans, après quoi il en acquiert
la propriété, s'il justifie avoir rempli certaines c o n -
ditions de mise en exploitation ou en culture. Si
ces conditions ne sont pas remplies, la terre peut
cependant lui être laissée en location c o m m e dans
le cas précédent. Enfin, si, au contraire, il a mis
eu valeur une fraction très notable, il peut obtenir
la propriété définitive au b o u t de deux ans seule-
ment. L e caractère précaire de ces concessions
pendant la p é r i o d e dite de libre usage est très
marqué, car toutes ces concessions, en cas de n o n -
culture ou de mauvaise culture, peuvent être reti-

1 0 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
rées à toute é p o q u e , bien avant les six années de
délai. En fait, de très nombreuses concessions de
ce genre sont accordées aux nègres, aux coolies et
aux Chinois : ils y cultivent le m a n i o c , la banane,
l'igname, la patate, e t c . , et y font de petits essais
de riz, vanille, maïs, e t c . ; 3° le coolie peut, enfin,
engager ses bras c o m m e travailleur libre, se faire
ouvrier d'art, s'établir c o m m e r ç a n t , obtenir un
emploi q u e l c o n q u e , e t c . Que fait le gouvernement
p o u r retenir dans la colonie ces deux dernières
catégories? Il leur demande une renonciation for-
melle à leur droit au rapatriement gratuit et leur
accorde une prime. Se voient attribuer au moment
de leur renonciation la prime de 100 florins par
tête : les coolies qui, après expiration de leur
contrat de travail, ont obtenu du gouvernement
une concession de terre et qui justifient l'avoir
mise en valeur par la culture; 2° les coolies non
concessionnaires de terres, mais artisans, ouvriers,
commerçants, e m p l o y é s , e t c . , qui exercent un
métier et qu'après examen de leurs notes le d i r e c -
teur de l'immigration p r o p o s e au gouverneur p o u r
se v o i r attribuer la prime. L e gouverneur a c c o r d e
cette prime sur proposition c o n f o r m e du direc-
teur de l'immigration. Par ces divers p r o c é d é s , la
colonie ne conserve que les coolies capables de

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 0 1
vivre avec le produit de leur travail : elle évite
ainsi de créer dans son sein une plèbe oisive et
turbulente, un prolétariat inactif et remuant qui,
sans lui donner un accroissement de force et de
richesse, pourrait, à certains moments, lui faire
courir les plus graves dangers. L a p r o p o r t i o n des
coolies que séduisent les avantages que leur offre
la colonie et qui y fixent leur demeure peut être
évaluée b o n an mal an à 25 p o u r 1 0 0 . Chose
curieuse! ce chiffre est le m ê m e en Guyane
anglaise o ù les m o y e n s mis en usage p o u r les
retenir sont totalement différents. Chaque année,
l'agent général de l'immigration présente au gou-
verneur de Surinam un rapport détaillé sur toutes
les questions de son s e r v i c e ; des statistiques et
des tableaux très complets a c c o m p a g n e n t ce tra-
vail. Un extrait en est fait de la partie qui c o n c e r n e
les coolies hindous : il est traduit en anglais et
e n v o y é à toutes les autorités anglaises compétentes.
L e s frais de l'immigration sont soldés par la
caisse spéciale des fonds d'immigration, qui a p o u r
directeur l'administrateur des finances.
L e fonds de l'immigration a été créé par une
ordonnance coloniale du 21 août 1 8 7 8 . Cette caisse
spéciale a reçu le solde d'un emprunt auparavant
contracté p o u r le d é v e l o p p e m e n t de l'immigration,

1 0 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
en vertu d'une ordonnance du 18 février 1 8 7 4 .
Elle reçoit en outre toutes les sommes payées par
les planteurs p o u r frais d'introduction ou de renou-
vellement de contrat des travailleurs, frais de
logement, nourriture et soins médicaux après le
débarquement des immigrants, etc. L e fonds reçoit
aussi les intérêts des sommes qui lui sont dus, et
une ordonnance coloniale du 2 4 avril 1897 a fixé
à 4 1/2 p o u r 100 le taux de l'intérêt de ces s o m m e s .
Enfin, la colonie a émis, en 1 8 7 5 , un grand e m -
prunt de 1 million 112 de florins à 3 p o u r 100 au
profit du fonds de l'immigration : elle y a été
autorisée par une loi du 13 juillet 1 8 9 5 . Ceci per-
met d é j u g e r de l'importance des sacrifices que les
Pays-Bas n'hésitent pas à faire p o u r d é v e l o p p e r
cet intéressant service. D e plus, outre la « taxe
médicale » , une ordonnance coloniale du 21 août
1878 établit au profit du fonds d'immigration une
« taxe de capitation » , que doivent acquitter les
engagistes, à raison de 5 florins par chaque immi-
grant h o m m e et de 2 florins 5 0 par chaque i m m i -
grant f e m m e . En s o m m e , les ressources de ce
fonds spécial sont très variées, et c'est grâce à ces
combinaisons ingénieuses que la population de
Surinam s'est, en l'espace de trente ans, enrichie
de 2 2 , 0 0 0 âmes sur 0 0 , 0 0 0 , soit un accroissement

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 0 3
du tiers, presque uniquement c o m p o s é d'éléments
sains et forts. C'est à cet effort énergique que la
colonie de Surinam a dû de p o u v o i r arrêter une
chute imminente qui eût été sans cela aussi profonde
que celle de notre colonie de Cayenne. C'est surtout
à la b o n n e organisation de ce service d'immigration,
à la sage tutelle de l'engagé que le gouvernement
de Surinam a su exercer contre les abus d'autorité
de l'engagiste, c'est à cette loyale et généreuse
humanité, que ces sacrifices coûteux consentis par
l'Etat c o m m e par les planteurs ont été redevables
des beaux résultats obtenus : car l'immigration
des coolies a fonctionné aussi en Guyane française,
qui n'en a tiré aucun profit réel. Ce n'est pas le
lieu ici d'examiner la nature philosophique de c e
contrat d'immigration, ni de voir c o m m e n t il peut
s'accorder avec les principes généraux de notre
droit p u b l i c ; mais, le gouvernement chinois n'a
pas tout à fait tort lorsqu'il le considère c o m m e
une sorte d'aliénation de la liberté, voire m ê m e
d'esclavage. En réalité, ce n'est pas un esclavage,
mais un véritable servage que définissent trois
caractères très particuliers : 1° Ce servage n'est
pas celui de l'antiquité ou du m o y e n âge, où le
colon ou serf était attaché à la glèbe patronale ou
féodale ; i c i , en cas de contestation entre le patron

1 0 4 L A M A I S - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
et le travailleur, le contrat est r o m p u sans que le
travailleur soit libre de s'en aller où il le veut, il
est attribué p o u r l'achèvement de sa p é r i o d e quin-
quennale à un autre planteur, et c e , p a r l e s soins
du gouvernement. C'est d o n c plutôt un serf de la
colonie, attaché à la glèbe coloniale; 2° Ce quasi-
serf ne l'est qu'à temps et p o u r un temps m ê m e
assez limité, cinq ans. De plus, il n'engage que ses
p r o p r e s bras, et non ceux de sa famille présente
ou à venir : c'est là ce qu'il y a de plus essentiel.
3° Une protection très sérieuse, très vigilante et
très efficace s'étend sur lui et lui assure la satis-
faction d e tous les besoins que l'humanité dicte
aux mœurs contemporaines. Ces soins multiples
rachètent ce qu'il y a de vexatoire et d'attentatoire
à la dignité humaine dans un pareil contrat : p o u r
le coolie qui n'a des « droits de l ' h o m m e » qu'une
notion plutôt vague, il n ' y a que bénéfice à se
voir assurer une vie exempte de souci, au lieu d e
mourir de misère c o m m e il le fait dans son p a y s ;
qu'on songe à ces effroyables famines des Indes
anglaises que nous décrivait en termes si saisissants
Pierre Loti et q u ' o n c o m p a r e . Malgré tout, il n ' y
en a pas moins une aliénation temporaire, mais
complète de la liberté humaine. L a preuve en est
que le coolie qui refuse le travail ou l'obéissance

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 0 5
dans les limites prévues par son contrat est un
délinquant : ce ne sera pas une réparation civile
que l'engagiste obtiendra contre son engagé, ce
sera une peine correctionnelle qu'il fera prononcer
contre lui. Les travaux forcés ou l'emprisonnement
sont prévus à chaque instant contre le coolie récal­
citrant; mais par le mot « travaux forcés » il ne
faut pas entendre quelque chose de semblable à
notre transportation : il s'agit simplement d'une
peine de quelques jours ou d'un mois prononcée
contre un délinquant et qui consiste à exécuter
de menus travaux pour le compte du gouverne­
ment. Je vis ainsi des condamnés travaillant à
couper les herbes et à entretenir le jardin de la
« station » de D o m b u r g . Le gouvernement y
trouve une façon économique d'améliorer et d'amé­
nager ses postes (qui sont appelés « stations » ) .
Des pénalités spéciales sont prévues contre les
immigrants (1). Mais, en revanche, ce quasi-ser­
vage a ses bons côtés pour le travailleur : la fixa­
tion par l'Etat d'un salaire minimum, les soins
médicaux, pharmaceutiques et d'hospitalisation
gratuits, etc., sont autant d'avantages dont jouit le
coolie et que l'ouvrier européen n'a pas encore
(1) Conf. l'ordonnance coloniale du 2 6 octobre 1 8 9 5 .

1 0 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
complètement conquis. L'origine de l'institution
de l'immigration en décèle aussi le caractère ser-
vile : ce “ protecteur des immigrants ” ne descend-
il pas en droite ligne du “ protecteur des esclaves ”
que les Anglais avaient créé dans leurs colonies
au c o m m e n c e m e n t de ce siècle? C'est précisément
cette servilité de la m a i n - d ' œ u v r e coolie qui en
fait la valeur p o u r ces travaux de longue haleine
que nécessite la colonisation en Guyane. Sans
cela, les Anglais et les Hollandais, gens pratiques
et réfléchis, auraient-ils dépensé tant d'argent en
pure perte? C'est précisément parce que non libre,
parce que très disciplinée et très réglementée, que
que cette main-d'œuvre convient p o u r les “ travaux
préliminaires ” indispensables dans ces régions.
Il fallait mettre c e point en lumière. Est-ce main-
tenant une folie que de dire que la main-d'œuvre
pénale dirigée suivant un plan d'ensemble, une
m é t h o d e rigoureuse et inflexible pourrait préparer
une colonisation féconde dans ces mêmes lieux qui
virent les désastres de K o u r o u et les essais pénibles
de la Mana ?

VI
L a Guyane anglaise, la plus importante et la
seule réellement prospère des trois Guyanes, a été
jusqu'en 1802 partie intégrante de sa voisine néer-
landaise. Elle a subi les mêmes crises, à quelques
différences près, qui vont être énoncées, et a été
pourvue d'institutions semblables. D'après le
recensement de 1 8 9 1 , la Guyane anglaise a une
population de 2 7 8 , 3 2 8 âmes. Ceci donne une
mesure du développement é c o n o m i q u e de cette
“ possession ” . A quoi a tenu cette destinée h e u -
reuse? A bien des causes, mais surtout à la sagesse
avec laquelle il fut p r o c é d é à l'abolition de l'escla-
vage. Ce fut en 1808 que la traite des esclaves
africains fut partiellement abolie : “ mais, avoue
naïvement The British Guiana Directory and
Almanack for 1 9 0 0 , les esclaves n'en continuèrent
pas moins à être introduits en nombre limité jus-
qu'à l'abolition finale de l'esclavage, en 1838. ” Il

108 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
est difficile de donner un chiffre certain pour ces
esclaves aux différentes p é r i o d e s , mais lorsqu'ils
furent p o u r la première fois enregistrés, ils c o m p -
taient 1 0 1 , 7 1 2 âmes (en 1817). D e c e m o m e n t au
1er août 1834, leur n o m b r e a décru à 8 2 , 8 2 4 . Cette
décroissance en général attribuée aux effets de
l'esclavage lui-même, devrait plutôt être imputée,
d'après l'annuaire de la colonie ( 1 ) , à la d i s p r o -
portion existant entre le nombre d ' h o m m e s et de
femmes introduits dans la colonie. Dès avant
cette é p o q u e , l'Angleterre s'était p r é o c c u p é e de
préparer l'abolition de l'esclavage : aussi, avait-
elle créé à Demerara un “ protecteur des esclaves. ”
Ce fonctionnaire était chargé de centraliser toutes
les plaintes émanant des esclaves contre leurs
maîtres et de les instruire à la façon d'un p r o c u -
reur de la République : il devait adresser chaque
mois un rapport au gouverneur dans son service.
Cette innovation causa au début b e a u c o u p de
désordre, mais peu à peu son action se régularisa
et les bienfaits s'en firent sentir. M . Soleau, i n g é -
nieur des ponts et chaussées, qui visita la colonie
au début de l'année 1 8 3 4 , à la veille m ê m e de l'abo-
lition de l'esclavage, rapporte q u e , sur une p o p u -
(1) Cf. suprà.

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 0 9
lation d'esclaves qu'il évalue à 7 7 , 0 0 0 (chiffre en
d é s a c c o r d d'ailleurs avec celui plus haut cité d e
8 2 , 8 2 4 ) , les plaintes parvenues au “ protecteur des
esclaves ” s'élevaient à sept p o u r le mois de jan-
vier 1834, et encore trois paraissaient-elles dénuées
de tout fondement. Aussi, la quantité de travail
fournie par les esclaves dans les ateliers s'en res-
sentait-elle d'une façon merveilleuse. M . Soleau
déduisait de ses observations le tableau suivant
indiquant le chiffre des exportations de différentes
colonies, par tête de nègre e m p l o y é aux cultures :
Demerary 5 0 0 francs.
Surinam 2 5 0 —
Guadeloupe 1 9 0 —
Martinique 1 6 0 —
Caïenne (sic) 1 0 0 —
Différents indices permettent de croire forcés
certains chiffres de ce tableau, mais il n'en fournit
pas moins, sous ces réserves, des données intéres-
santes. L ' A n g l e t e r r e ne s'en tint pas là. Considé-
rant l'abolition de l'esclavage c o m m e une échéance
inévitable, elle préféra la p r o v o q u e r et p o u v o i r y
présider à sa guise. D ' o ù un acte du parlement
ordonnant en principe l'abolition de l'esclavage :
au 1 e r août 1834 le n o m b r e d'heures de travail
exigé de l'esclave, qui avait été préalablement

1 1 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
fixé à 6 0 , devait être réduit à 4 5 par semaine.
« L'émancipation du nègre de « plantage » a été
fixée au 1 e r août 1840, et celle du nègre de ville
au 1 e r août 1838. Je crois m ê m e , observait M . So-
leau, que dans les nègres de « plantage » on
admet la catégorie de prœclium et non prœdium,
c'est-à-dire que les ouvriers d'art, tels que m a ç o n s ,
charpentiers, e t c . , sont dans la m ê m e catégorie
que les nègres de ville (1) » et M . Soleau formule
ainsi son appréciation sur la réforme imminente.
« Que les nègres de Demerary continuent à tra-
vailler, c'est possible, surtout si le gouvernement
intervient et s'oppose au v a g a b o n d a g e qui aura
inévitablement lieu après l'émancipation, mais
c o m p t e r sur d'autres travailleurs pourrait bien être
une illusion : la prospérité à venir de D e m e r a r y
dépendra, j e crois, uniquement de la conduite du
gouvernement après l'émancipation » . M . Soleau
avait raison de s'alarmer sur la crise que tout le
m o n d e escomptait alors, mais ce fut cependant le
contraire exactement de ce qu'il avait prévu qui
s'accomplit : les nègres ne donnèrent plus qu'un
faible rendement de travail, mais on trouva des
immigrants; il est vrai qu'on sut y mettre le prix.
( 1 ) A . SOI.EAU, Notes sur les Guyanes française, hollandaise, anglaise
et sur les Antilles françaises, 1 8 3 5 .

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 1 1
L a dépréciation générale des propriétés, l'inquié-
tude des affaires, l'incertitude du lendemain, un
ralentissement considérable de la p r o d u c t i o n , voilà
à quoi se réduisit le trouble jeté dans la colonie
par l'exécution de l'act de 1834. Ce n'en fut pas
moins une dure épreuve, mais la colonie n'eut pas
à souffrir des effusions de sang, des pillages et des
incendies. Une circonstance vint rendre la situation
plus critique : ce fut la coïncidence de l'abolition
de l'esclavage avec la crise cotonnière, qui nulle
part ne produisit des ravages aussi terribles. L e
tableau suivant, emprunté à l'annuaire de la
Guyane anglaise, est bien suggestif : c'est le tableau
des exportations de balles de c o t o n , de 1826 à
1 8 4 4 . A cette date le c o t o n a cessé complètement
d'être un article d'exportation.
1 8 2 6 . . .
11 3 4 4 balles.
1 8 3 6 . .
3 . 1 9 6 balles.
1 8 2 7 . . .
1 5 8 0 4 —
1 8 3 7 . .
2 . 5 1 0

1 8 2 8 . . .
1 0 8 0 4 —
1 8 3 8 . .
1 . 8 0 2

1 8 2 9 . . .
7 2 7 2 —
1 8 3 9 . .
1 . 3 6 4

1 8 3 0 . . .
5 4 2 3 —
1 8 4 0 . .
3 3 1

1 8 3 1 . . .
3 5 7 0 —
1 8 4 1 . .
1 7 0
— .
1 8 3 2 . . .
3 8 3 0 —
1 8 4 2 . .
4 0

1 8 3 3 . . .
3 6 9 9 —
1 8 4 3 . .
2 4

1 8 3 4 . . .
3 3 7 6 —
1 8 4 4 . .
Rien.

1 8 3 5 . . .
5 3 7 9 —
1844. Rien. Et cependant ce c o t o n était l'un des
meilleurs c o m m e qualité qui se trouvent sur le

1 1 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
marché anglais. C'était là une condition d é f a v o -
rable p o u r surmonter ce mauvais passage de l'abo-
lition de l'esclavage : cependant, peu de colonies
s'en relevèrent aussi vite que la Guyane anglaise.
Aucune aussi ne fit autant qu'elle p o u r attirer à
elle de nouveaux éléments, aucune n'adressa un
appel si large à l'immigration sous toutes ses for-
mes : on ne saurait trop admirer le splendide effort
que firent le gouvernent anglais et les colons indigè-
nes p o u r sauver de la ruine cette « possession » ,
Je dis « les colons indigènes » , car il s'en faut de
b e a u c o u p qu'ils aient tous été de race anglaise.
« Peu de p a y s offrent un plus grand pêle-mêle de
nations européennes : Hollandais, Anglais, Alle-
mands, Prussiens, Russes, Suédois, Danois, Fran-
çais, Américains, Portugais, Italiens, juifs de divers
p a y s , on trouve de tout sur ce rivage. C'est une
véritable Babel, un congrès des nations ( 1 ) . » L a
diversité des races fut bien pire quelques années
plus tard, lorsque l'immigration causée par le
besoin de main-d'œuvre eut accompli son œuvre.
L o r s q u e M . d e Castelnau visita la colonie, c'est-à-
dire en 1847, le marasme le plus complet y régnait
e n c o r e , de nombreux immigrants y étaient déjà
f i ) Voyage pittoresque dans les Deux-Amériques, publié sous la
direction de M . Alcide d ' O n e i C K Y , 1 8 4 1 .

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 113
arrivés, des sacrifices énormes avaient été c o n s e n -
tis, mais les effets bienfaisants ne s e n faisaient pas
encore sentir. « Bien qu'une immense populatiou
soit venue se j o i n d r e aux anciens esclaves, la p r o -
duction a excessivement souffert, celle du sucre
n'étant guère que moitié de ce qu'elle était p r é c é -
demment, celle du café infiniment réduite et celle
du c o t o n annulée; là valeur de la propriété a dimi-
nué de la moitié et peut-être des deux tiers. P o u r
subvenir aux immenses frais causés par l'émigra-
tion, la colonie a été obligée de souscrire un e m -
prunt de 5 0 0 , 0 0 0 livres sterling. L ' o n peut dire que
la Guyane anglaise, si riche il y a peu d'années, ne
vit aujourd'hui que d'une manière factice, et sur
l'énorme s o m m e de 4 , 2 9 7 , 1 1 7 livres sterling que
les planteurs ont reçue c o m m e indemnité de leurs
esclaves. L a gêne est grande, la confiance est p e r -
due. A y a n t souvent toute leur fortune engagée dans
la c o l o n i e , les planteurs sont cependant décidés à
faire d'immenses efforts, et la récolte qui s'annonce
cette année d'une manière singulièrement favo-
rable, amène un peu d'espérances » ( 1 ) . L ' i m m i g r a -
tion, p o u r avoir été le levier de la rénovation
ainsi attendue, n'en a pas été cependant le seul
(1) D E CASTELNAU, Cf. suprà.
8

1 1 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
facteur; les améliorations techniques furent alors
recherchées, mises à l'essai, et amenèrent bientôt
l'industrie sucrière au plus haut point de perfec-
tionnement où elle est aujourd'hui. Des machines
ingénieuses et savantes furent appliquées aux tra-
vaux agricoles. On usa aussi d'un système de
dessèchement souterrain pour l'application duquel
on place sous terre des tuyaux formés de tuiles ou
de tiges de b a m b o u s , que l'on r e c o u v r e ensuite de
terre, e t c . , etc.
Les Anglais n'arrivèrent pas du premier c o u p à
la c o n c e p t i o n de l'immigration réglementée telle
qu'elle fonctionne aujourd'hui dans la plupart de
leurs colonies et à Surinam : ils passèrent au c o n -
traire par beaucoup de tâtonnements. D e plus,
dans le pressant besoin de bras où ils se t r o u -
vaient alors, ils ne pouvaient s'amuser à faire d e
la sélection : ils acceptaient tout c e qui leur
venait. L e système auquel ils recoururent était
bien simple : ils cherchèrent à attirer chez eux des
immigrants de toutes les parties du globe en les
alléchant par le payement d'une p r i m e . Dans une
« proclamation » du 16 février 1 8 4 1 , le gouver-
neur, sir H e n r y Light, décida d'allouer aux emi-
grants des diverses contrées suivantes des primes
ainsi réparties :

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 1 5
Provenance. Prime par tête.
Sierra-Leone 3 0 piastres.
Madère 3 0 —
États-Unis d'Amérique 3 0 —
Iles Bahama 3 0 —
Barbade 1 2 —
Antigua 2 0 —
Montserrat 2 0 —
Sainte-Catherine 2 0 —
Nevi” 2 0 —
Anguille 2 0 —
Saba 2 0 —
Saint-Eustache 2 0 —
Saint-Barthélemy 2 0 —
Iles de la Vierge 2 0 —
Grenade 1 6 —
Saint-Vincent 1 6 —
Sainte-Lucie 1 6 —
Tabago 1 6 —
Curaçao 1 6 —
L'Ile Marguerite et la Côte-Ferme ( 1 ) . 3 0 —
Brésil 2 5 —
La Havane 3 0 —
Il devait y avoir autant d e femmes que d ' h o m m e s
parmi les convois d'immigrants : aucun ne devait
avoir plus de quarante-cinq ans. Mais on s'aper-
çut bien vite q u ' o n s'était trop pressé : d'une part,
on avait alloué la prime à des provenances p o u r
lesquelles il ne convenait pas de le faire ; d'autre
part, on avait i m p o s é aux agents d'immigration
(1) Par cette désignation il faut entendre le Vénézuéla et les Iles
sous le Vent qui en dépendent, dont la principale est la Marguerite,
capitale Ascension.

1 1 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
des conditions difficiles à réaliser. D ' o ù , une se-
conde “ proclamation ” du 5 août 1842 et du
m ê m e gouverneur. L e tableau des provenances
et des primes était alors le suivant :
Sierra-Leone . . . . 3 5 piastres. Brésil 2 5 piastres.
États-Unis 3 0 — Sainte-Hélène. 3 5 —
Sainte -Marguerite
et la Côte-Ferme. 2 0 — Rio-Janeiro. . . 3 5 —
L a proportion de femmes exigée était réduite
au tiers des immigrants. Enfin une troisième “ pro-
clamation “ du 3 0 n o v e m b r e 1846 décida que les
immigrants des A ç o r e s , du Cap V e r t et des Iles
Canaries recevraient une prime de trente dollars (1)
p o u r les adultes, et de quinze dollars p o u r ceux
d'âge compris entre cinq et quatorze ans. Les prin-
cipes qui président à cette immigration peuvent se
formuler en trois propositions : 1° Aucun e n g a g e -
ment contracté hors de la colonie n'est valable.
C'est exactement le contre-pied de ce qui se pra-
tique aujourd'hui p o u r l'introduction des coolies à
Surinam. Peut-être faut-il y voir une mesure ten-
dant à e m p ê c h e r certains industriels de se p r o c u r e r
de la main-d'œuvre à bas prix à l'étranger et
( 1 ) A l'époque où écrit M . de Castelnau, on peut considérer le
dollar et la piastre comme synonymes, l'un et l'autre correspondant
à une valeur de 5 francs environ.

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 117
d'avilir ainsi les salaires ouvriers : tel est du moins
le but résultant d'une disposition exactement s e m -
blable qui existe encore aujourd'hui aux États-Unis
(Cf. Pierre Leroy-Beaulieu, cours à l ' E c o l e des
sciences politiques, 1901); 2° Les engagements c o n -
tractés dans la colonie doivent être faits devant ses
magistrats et leur durée ne peut e x c é d e r un an. L a
seule exception est p o u r les apprentis, qui sont
soumis aux mêmes lois qu'en Angleterre. On sent
de suite le vice de cette prescription : avec les
difficultés de l'acclimatement qui se produit surtout
pendant la première année de séjour de l ' i m m i -
grant, celui-ci peut être non seulement inutile, mais
encore onéreux p o u r celui qui l ' e n g a g e ; 3° T o u s
les immigrants qui sont venus avec p a y e m e n t d e
prime sont obligés de servir six mois sur la planta-
tion où ils ont été placés, pourvu que le proprié-
taire leur fournisse un l o g e m e n t convenable et les
soins d'un m é d e c i n . On trouve là l ' e m b r y o n de la
législation actuelle : il en est de m ê m e dans les
règles spéciales relatives aux coolies et aux noirs de
la côte d ' A f r i q u e ; les uns et les autres étaient
sujets anglais, le gouvernement pouvait trancher
plus facilement à son aise les questions les c o n c e r -
nant. L a prime p o u r les coolies hindous semble
avoir été vers 1847 d'environ soixante piastres.

T A B L E A U D E L ' I M M I G R A T I O N D A N S L A G U Y A N E A N G L A I S E
D E 1 8 3 5 A 1 8 4 6
É
P R O V E N A N C E S D E S I L E S A N G L A I S E S
C O L O N I E S A N G L A I S E S
P A Y S N O N A N G L A I S
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Sainte-Luci
Rio-Janeir
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S
Saint-Thoma
A
Saint-Eustach
Sainte-Catherin
L
PA
ÉPOQU
NOMBR
Saint-Barthélém
LAQUELL
A

1835
157
429
586
"86
1836
46
183
88
48
65 356
21
143
31
143
1,124
1,124
1837
1
293
52
62
43
40
148
99
4
707
2
252
132
1,795
1,795
1838
2
88 219
1
2
46
225
496
16
298
91
58
388
1,910
1,910
1839
19
18
155
192
192
1840
137
4
16
12
2
4
1
876
876
1841
2,199
91 127
3
14
47 259
415
51
4,312
578
8,096
8,096
1842 41
176
25
Ed
2 122
32
21
52
1,112
148
13
348
563
2,655
2,655
-a
%
1843
86
239
31
356
~i
37
47
112
194
u
350
s
©
1844
378
145
523
140
255
395
918
1845
583
233
1,425
2,241
355
167
668
1,390
3,631
1846
1,513 2,506
819
278
1,865
6,981
357
71
4,410
4,538
11,519
41 4,713 213 607 379 157 227 494 470 480 641 2,502 2,739 2,017 2,883
105 1,166
33
11,917
1,377
345
1,186
20.852
13,000
33,852

1 2 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
Les coolies avaient droit, après cinq ans de travaux
agricoles, à être renvoyés dans leur pays aux frais
de la colonie : on estimait alors ces frais de c i n -
quante à soixante piastres environ. 11 eu était de
m ê m e des noirs d'Afrique. A p r è s deux ans de tra-
vaux agricoles seulement, les uns et les autres
avaient droit à un tiers de leur passage (et chaque
année cette proportion change, jusqu'à arriver
au passage entier dû au bout de cinq ans). Les
colons étaient autorisés par le gouverneur à amener
des nègres d'Afrique, niais de Sierra-Leone seule-
ment. Cependant il paraît bien que dans la pratique
on en ait importé d'autres points : un service régu-
lier de bateaux à vapeur de l'État aurait m ê m e
été organisé dans ce but. M . de Castelnau nous
fournit le tableau de l'immigration dans la Guyane
anglaise de 1835 à 1 8 4 6 .
Et ce m o u v e m e n t était loin d'être près de s'ar-
rêter, car M . de Castelnau ajoute à ces chiffres
qui s'arrêtent au 31 d é c e m b r e 1846 la note sui-
vante : depuis le ler janvier 1847 jusqu'au 24 mai
1847, il est arrivé :
D e Madras 1 . 4 6 5
D e Calcutta 1 . 1 8 9
De Madère 1 . 1 8 7
Total 3 . 8 4 1

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 2 1
D'où, jusqu'au 2 4 mai 1847, le total général de
3 7 , 6 9 3 . D'autre part, l'annuaire de la Guyane
anglaise nous donne, p o u r la m ê m e p é r i o d e , le
tableau suivant, qui diffère quelque peu dans les
détails de celui de M . de Castelnau :
T A B L E A U D E L ' I M M I G R A T I O N D E 1 8 3 8 A 1 8 4 7
Iles des
Indes
Iles du
Total.
Aimées.
Indes de
Madère.
de l'Est.
Afrique.
C h i n e .
Cap Vert
l'Ouest.
(Indes.)
( A n t i l l e s . )
1 8 3 8
1 . 2 6 6
4 0 6
9 1
1 . 7 6 3
1 8 3 9
1 9 2
1 9 2
1 8 4 0
2 . 9 0 9
2 . 9 0 0
1 8 4 1
2 . 7 3 5
4 . 2 9 7
1 . 1 0 2
8 . 1 4 4
1 8 4 2
5 0 6
4 3 2
1 . 8 2 9
2 . 7 6 7
1 8 4 3
1 8 0
4 5
3 2 5
5 5 0
1 8 4 4
2 5 5
1 4 0
5 2 3
9 1 8
1 8 4 5
7 2 2
6 7 8
8 1 6
1 . 4 2 5
3 . 6 3 1
1 8 4 6
4 2 8
5 . 9 7 5
4 . 0 1 9
1 . 0 9 7
1 1 . 5 1 9
1 8 4 7
3 . 7 6 1 ,
3 . 4 6 1
5 6 5
7 . 7 8 7
Soit un total général de 4 0 1 7 1
Ces tableaux, dont on peut considérer l ' a c c o r d
c o m m e suffisant grosso modo, appellent quelques
réflexions. L a première période d e cette immigra-
tion va d e 1834 à 1 8 4 1 , c'est-à-dire depuis la p r e -
mière mise en application de l'act de 1834 jusqu'à
la « proclamation » du 16 février 1 8 4 1 , instituant
des primes à l'immigration : c'est celle des Antil-
lais. Resserrés sur leurs îles étroites, n'y trouvant
pas de travail, ils accourent tous vers la Guyane,

1 2 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
où les planteurs sont résolus à faire des sacrifices
p o u r les attirer. Ils accourent surtout des Antilles
anglaises, ce qui est naturel, mais des autres aussi.
Ils quittent leur île d'origine d'autant plus volon-
tiers que la population est plus dense et que les
m o y e n s de subsistance p o u r chacun y sont plus
raréfiés. Aussi, est-ce la Barbade qui va donner le
contingent le plus fort : en 1 8 4 7 , cette île a une
population de 1 2 1 , 0 0 0 habitants p o u r une super-
ficie de 1 0 7 , 0 0 0 acres (l'hectare étant une mesure
comprise entre 2 acres 1/2 et 2 acres 1/3, cela fait
environ 4 4 , 0 0 0 hectares o u 4 4 0 kilomètres car-
rés), soit une densité d e 275 habitants par kilo-
mètre c a r r é ! C ' e s t spontanément qu'en 1 8 4 0 on
en voit 837 émigrer de la Barbade vers la G u y a n e .
Mais lorsque la “ proclamation ” du 16 février
1841 leur aura promis une prime de douze piastres
par tête, ce sera bien autre chose : aussi, en 1841
en arrive-t-il 2 , 1 9 9 . On s'effraie de cet afflux qui
devient très onéreux p o u r les finances coloniales,
et la “ proclamation ” du 5 août 1842 supprime
toutes les primes pour les provenances des A n -
tilles : aussi la Barbade n'envoie-t-elle plus que
176 émigrants pendant cette m ê m e année 1 8 4 2 .
Mais le p h é n o m è n e étant spontané, il r e c o m m e n -
cera tout naturellement dès qu'une crise de tra-

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 2 3
vail sévira aux Antilles ou qu'un appât se présen-
tera en Guyane qui attirera les travailleurs : c'est
ce qui se produira lorsque des mines d ' o r seront
découvertes dans le haut bassin de l'Esséquibo;
c'est ainsi que surgira sur les b o r d s de ce fleuve
une ville nouvelle, Bartica, qui naîtra et se d é v e -
loppera à la façon des cités de l'Amérique du
Nord. A signaler aussi, parmi ces Antilles, une île
qui donna un assez fort contingent (en 1 8 3 7 , 7 0 7 ) :
c'est Saint-Barthélemy. Cette petite île, aujour-
d'hui possession française, appartenait alors à la
Suède. Une seconde p é r i o d e c o m m e n c e en 1841 et
ira jusqu'en 1 8 5 9 , tout en s'enchevêtrant avec les
suivantes : on peut l'appeler celle des M a d é i i e n s :
déjà en 1833 il en était arrivé un premier petit
convoi d e 4 2 9 . Mais c'est en 1841 qu'ils viennent
en masse, attirés par la p r i m e de trente piastres
que leur p r o m e t la « proclamation » de 1841 : aussi
en vient-il cette année-là 4 , 2 9 7 à 4 , 3 1 2 . L a « p r o -
clamation « de 1842 remet les choses au point :
après cela l'immigration madérienne continue,
mais faiblement, p o u r reprendre plus forte que
jamais en 1 8 4 5 . V o i c i ce qui explique ces fluctua-
tions. L'habitant de M a d è r e est malgré tout un
E u r o p é e n , et c o m m e tel il est atteint par les ma-
ladies des p a y s chauds (fièvres intermittentes,

1 2 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
ulcères, etc.) L a fièvre jaune survint dans la
colonie, précisément à ce m o m e n t ( 1 8 3 8 - 1 8 4 2 ) :
elle exerça parmi les nouveaux arrivants de grands
ravages. Toutes ces circonstances sanitaires, jointes
à la suppression de la p r i m e , suffisent p o u r expli-
quer cet arrêt dans l'immigration madérienne
( 1 8 4 2 ) . D e plus, le gouvernement portugais de
Madère prit des mesures p o u r e m p ê c h e r l'émigra-
tion de ses sujets : il y mit des obstacles sous le
rapport financier et obligea, en particulier, les émi-
grés à prendre un passeport, dont le prix était
fixé à 7 piastres. Beaucoup de ceux-ci parvinrent
cependant à s'échapper en se cachant à b o r d des
navires. Mais il arriva par la suite que ces « P o r -
tugais » réussirent merveilleusement et que plus
d'un fit rapidement fortune. Ils avaient des apti-
tudes remarquables à prospérer sous le climat des
Guyanes. Est-ce à dire avec Elisée Reclus que « ces
insulaires de Madère et des A ç o r e s sont les colons
de race européenne, mais fort m é l a n g é e , qui p r o -
mettent de devenir les véritables guyanais >• ? Cette
conclusion est un peu forcée, car il faudra beau-
c o u p d ' h o m m e s p o u r mettre en valeur les Guyanes,
et les îles portugaises de l'Atlantique en sont des
réservoirs forcément très limités. Quoi qu'il en
soit, ce succès rapide attira les Madériens et, de

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A I N E S 1 2 5
1845 à 1 8 5 5 , ils arrivèrent en masses profondes,
ainsi que permet de le voir le tableau suivant,
emprunté à l'annuaire de la Guyane anglaise.
T A B L E A U D E L ' I M M I G R A T I O N D E 1 8 4 7 A 1 8 6 4
Provenances des Emigrants.
Années. Antilles. Madère. Indes. Aeores. Afrique. Chine. Iles du Tola!.
Cap V e r t .
1848 3 0 0 3 . 5 4 5 1 . 6 9 7 5 . 5 4 2
1849 8 6 1 1 1 1 9 7
1850 1 . 0 4 0 1 . 2 1 9 2 . 2 5 9
1851 1 . 1 0 1 5 1 7 1 6 4 4 5 3 2 . 2 3 5
1852 1 . 0 0 9 2 . 8 0 5 2 6 8 4 . 0 8 2
1 8 5 3 2 . 5 3 9 2 . 0 2 1 2 7 6 6 4 7 5 . 4 8 3
1854 1 . 0 5 8 1 . 5 6 2 2 . 6 2 0
1855 1 . 0 5 5 2 . 3 4 2 3 . 3 9 7
1856 1 8 0 1 . 2 5 8 6 5 7 6 6 2 . 2 6 9
1857 3 4 2 2 . 5 9 6 2 . 9 3 8
1858 1 . 4 8 4 1 . 4 0 4 2 8 1 5 3 3 . 2 2 2
1859 6 8 4 3 . 4 2 6 6 9 9 4 . 8 0 9
1860 1 3 5 5 . 4 5 0 6 2 5 1 . 9 4 2 8 . 1 5 2
1861 3 5 3 . 7 3 7 4 0 3 . 3 6 8 7 . 1 8 0
1862 2 9 5 . 6 2 5 5 5 8 2 . 5 9 0 ' 8 . 8 0 2
1 7 6 3 6 9 2 . 3 5 4 3 7 3 3 9 6 3 . 1 9 2
1864 4 . 2 9 7 2 . 7 0 9 3 9 0 5 0 9 7 . 9 0 5
De 1850 à 1 8 5 5 , il vint de cette petite terre de
M a d è r e 7,802 h o m m e s . En outre, vers 1847 des
troubles assez sérieux agitèrent l'île et leur résultat
fut tantôt d e faciliter, tantôt d'empêcher la sortie
des émigrés. D ' o ù une forte émigration de 1845
à 1 8 4 7 , puis surtout de 1850 à 1 8 5 5 , enfin en 1858-
1859. Depuis cette é p o q u e , on constate un fléchis-

1 2 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
sèment considérable qui n'ira qu'en s'accentuant
jsqqu'en 1 8 8 2 , date à laquelle le p h é n o m è n e cesse
complètement : c'est que le trop plein de la p o p u -
lation madérienne était épuisé, et celle-ci n'avait
plus dès lors de raison de s'écouler dehors. On
évalue aujourd'hui à 3 0 , 2 1 6 le montant total de
cet apport madérien, contre 3 7 , 0 7 9 p o u r les Antil-
lais. A u x Madériens, il faut rattacher les Portugais
des îles du Cap V e r t et des A ç o r e s , ainsi que les
Espagnols des Canaries, qui sont de m ê m e c o m p o -
sition ethnique ou presque, mais qui moins n o m -
breux n'éprouvèrent pas le m ê m e besoin de s'expa-
trier. Malgré les primes que leur promettait la
« proclamation » du 3 0 n o v e m b r e 1 8 4 6 , il n'en
vint en tout et p o u r tout que 8 1 9 des îles du Cap
V e r t et 164 des A ç o r e s ; quant aux Canaries, leur
chiffre est absolument insignifiant. Ce qui c a r a c -
térise cette sorte d'émigration et en fait l'intérêt,
c'est son caractère définitif; tous ces « Portugais »
sont aujourd'hui établis à demeure dans la colonie.
A peu près vers la m ê m e é p o q u e , mais d'une façon
plus régulière et plus continue, s'étend la période
des Africains, qui battit son plein de 1841 à 1850.
Ce fut, en effet, en 1 8 4 0 , que fut a c c o r d é e p o u r la
première fois par le gouvernement métropolitain
la permission de prendre e n , Afrique des noirs

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 2 7
désirant du travail et de les amener en Guyane
anglaise. Entre cette date et la fin de 1 8 6 5 ,
13,355 noirs d'Afrique y furent amenés : ils y arri-
vaient indirectement par des provenances très
diverses, Sierra-Leone, Sainte-Hélène, Rio-de-Ja-
neiro et L a Havane. L e s « proclamations » de 1841
et de 1842 attribuèrent à ces immigrants des
primes dont le tarif variait suivant les lieux. Ces
nègres, surtout lorsqu'ils venaient directement
d'Afrique, étaient très prisés des planteurs lors
du passage de M . de Castelnau : leur robuste
constitution, leur superbe carrure, leur docilité
les rendaient particulièrement propres aux tra-
vaux guyanais; on les préférait b e a u c o u p aux
noirs des Antilles, parce qu'ils n'avaient pas subi
l'abrutissement dû à l'esclavage personnel ou ata-
vique. En réalité, l'Angleterre les puisait à trois
sources : 1° elle faisait venir des travailleurs noirs
de ses possessions d'Afrique, Sierra-Leone, Sainte-
Hélène, etc. ( 1 ) ; 2° elle allait acheter dans les
pays où l'esclavage était encore en vigueur des
esclaves auxquels elle donnait la liberté, et elle les
amenait en Guyane c o m m e travailleurs libres :
c'est ainsi qu'elle eut des noirs venant des États-
(1) V . suprà, d'après de Castelnau, le régime de ces contrats.

1 2 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
Unis, de L a Havane, du Venezuela, de Rio—de-
Janeiro et du Brésil; 3° elle se servait d e sa
grande supériorité maritime p o u r exercer une
chasse active contre les bateaux négriers : grâce à
sa flotte nombreuse, presque tous tombaient entre
ses mains. Elle offrait alors du travail à Demerara
à ceux de ces malheureux sauvés de l'esclavage
qui en désiraient. C'est là l'origine de b e a u c o u p
de « ces noirs de Sainte-Hélène » , car cette île
n'aurait pu fournir un pareil contingent (8,017 emi-
grants de 1842 à 1 8 4 6 ) ; mais elle était le centre
des croisières antinégrières de la flotte anglaise.
lia suppression de la traite des noirs au Brésil
en 1852 mit fin au contingent ainsi recueilli d ' e s -
claves capturés. Cependant, les importations de
nègres libres de Sierra-Leone et de Sainte-Hélène
continuèrent sur une très faible échelle jus-
qu'en 18G7 : à partir de cette é p o q u e , il ne fut
plus permis d'amener des noirs d'Afrique dans les
colonies anglaises d ' A m é r i q u e , « mesure, déclare
l'annuaire de la Guyane anglaise, au sujet de
laquelle les divergences d'opinion peuvent être
raisonnablement admises » . Il est p r o b a b l e que
le gouvernement anglais y vit des inconvénients
et qu'il préféra s'en abstenir; du m o m e n t qu'il
avait d'autre part une excellente main-d'œuvre

L A M A I X - D ' O E U V R E D A N S L E S G D ï A S E S 1 2 9
T A B L E A U D E L ' I M M I G R A T I O N D E 1865 A 1883
Provenances des Emigrants.
Années. Antilles. Madère. Indes. Açores. Afrique. Chine. Iles du Total.
Cap V e r t .
1865 2 . 4 8 2 118 3 . 2 1 6
42 1.691
7.549
1866 757 13 i 2 . 5 2 6
789
4 . 2 0 6
1867 355 304 3 . 9 0 9
4.568
1868 559 219 2.528
3.306
1869 980 240 7 . 1 6 8
8.388
1870 631 454 4 . 9 4 3
6.028
1871 591 260 2.706
3.557
1872 2.697 367 3.556
6.620
I e r Semestre
1873 2.412 26 3.656
6.094
1873-1874 1.692 208 8.301
388
10.589
1874-1875 990 164 3 887
5.841
1875-1876 414 100 3 . 8 3 4
4.348
1876-1877 606 90 3.982
4 . 6 7 8
1877-1878 1.06IJ 203 8 . 1 1 8
9.387
1878-1879 1.869 293 6.426
515
8.503
1879-1880 527 243 4 . 5 0 6
5.276
1880-1881 623 216 4 . 3 5 5
5.194
1881-1882 326 182 3 . 1 6 6
3.674
1882-1883 875 3 . 0 1 6
3.891
1883-1884 1.061 2.731
3.792
1884-1885 1.123 6.209
7.332
1885-1886 509 4 . 7 9 6
5.305
1886-1887 3.928
3.028
1887-1888 2 . 7 7 1
2.771
1888-1889 3.573
3 . 5 7 3
1889-1890 3.432
3.432
1890-1891 267 5 . 2 2 9
5.496
1891-1892 707 5.072
5 . 7 7 9
1892-1893 4 . 6 9 3
4 . 6 9 3
1893-1894 5.932
5.932
1894-1895 7.114
7.114
1893-1896 2.474
2 . 4 7 4
1896-1897 2.494
2.494
1897-1898 1.202
1.202
1898-189.1 2.399
2 . 3 9 9
Total de
1838-1899 3 7 . 0 7 9 30.218 197.210 164 13.355 13.534 839 2 9 2 . 9 6 8
Immigrants indiens sous puissance de contrat, résidant dans la
colonie au 3 1 mars 1 8 9 9 : 1 3 . 9 8 1 sans contrat, les enfants y com-
pris 5 0 . 1 8 4 . Total : 6 3 . 1 6 5 .
9

1 3 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
avec les coolies hindous. Ce sont, en effet, ceux-ci
qui, c o m m e à Surinam et bien plus e n c o r e , ont
formé le plus fort appoint : 197,201 sur un total
d e 2 9 2 , 9 6 8 introduits dans la colonie de 1838
à 1 8 9 9 . Rien d'étonnant à ce qu'il en soit venu
huit fois plus qu'à Surinam, puisque les Anglais
possédant les Indes en ont pu disposer à leur
guise; ensuite, cette émigration a c o m m e n c é sé-
rieusement dès 1 8 4 5 , alors qu'à Surinam elle ne le
fit qu'en 1 8 7 2 ; enfin la colonie restée plus active,
n'ayant pas attendu d'être aux trois quarts ruinée
pour agir, eut des demandes de bras b e a u c o u p
plus impérieuses que sa voisine. Une première
tentative fut faite sur une faible échelle en 1838 à
titre d'essai : on amena ainsi 4 0 6 coolies. Mais ce
fut en 1845 que c o m m e n ç a l'immigration systé-
matique des coolies hindous dans les colonies
anglaises de l'Amérique. A partir de cette é p o q u e ,
on en amena annuellement de 1,000 à 7 , 0 0 0 , avec
une seule interruption en 1849 et 1 8 5 0 , lorsque
les arrangements pris en vue de c e service se trou-
vèrent rompus par suite de difficultés politiques
dans la colonie. D e Castelnau signale aussi, en
1847, la main-d'œuvre pénale : son effectif est
bien faible, mais son m o d e d'utilisation est inté-
ressant." Les galériens de la colonie, nous dit-il, y

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 3 1
sont e m p l o y é s , mais pas d'autres; ils sont réunis à
l'établissement pénal situé à environ trente-cinq
lieues de G e o r g e s - T o w n , sur la rivière de Massa-
r o o n e y , l'un des tributaires de l'Esséquibo. Leur
n o m b r e est d'environ 150. Cet établissement pénal
date d e 1 8 4 2 ; en le fondant, on eut principale-
ment p o u r but 1' « exploitation des carrières » dont
les pierres étaient nécessaires p o u r l'entretien des
rues de G e o r g e s - T o w n (Demerara) et de la N o u -
velle-Amsterdam (Berbice). » Ceci pour montrer
que les Anglais savent parfaitement utiliser la
main-d'œuvre pénale p o u r des travaux pénibles et
dont l'intérêt profite à tous : ils ne songent nulle-
ment à leur donner des concessions de terres, ni
à en faire de petits propriétaires o u métayers.
Demerara a été construite sur de la terre à palétu-
viers, c'est-à-dire de la vase, aussi tout le sol des
rues en est-il rapporté : d'où la nécessité de ces
travaux auxquels les condamnés sont o c c u p é s .
De 1847 à 1 9 0 0 , trois grands événements é c o -
nomiques vinrent modifier la situation de la c o l o -
nie : 1° l'immigration chinoise; la crise su-
crière; la découverte des gisements aurifères :
la colonisation placérienne des affluents de l'Essé-
q u i b o ; la fondation de Bartica.
Vimmigration chinoise ne remonte pas

1 3 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
au delà de 1853 : à cette date deux bateaux ame-
nèrent 647 sujets du Céleste Empire. Les choses
en restèrent là pendant six ans. En 1 8 5 9 , c o m -
mença l'immigration chinoise faite sous la sur-
veillance du gouvernement et elle dura j u s -
qu'en 1866 : elle fut assez intense durant cette
p é r i o d e . E n 1866 elle fut suspendue à la suite
d'une convention intervenue entre le g o u v e r n e -
ment impérial et les représentants à Pékin de la
Grande-Bretagne et de la France : cette c o n v e n -
tion stipulait entre autres choses que chaque immi-
grant devait, à l'expiration de son temps de service
sous contrat, recevoir la s o m m e de son passage de
retour en Chine, et cela aux frais de la colonie.
C'était la première fois que pareille stipulation
était mise en avant, et précisément parce qu'elle
avait été insérée uniquement dans l'intérêt des
immigrants, elle créa p o u r la colonie une charge
trop lourde. Nous avons déjà vu à p r o p o s de
Surinam quelles étaient les idées du gouvernement
chinois sur l'immigration avec contrat; il est d o n c
bien manifeste qu'il se proposait ainsi d'arrêter
l'émigration de ses sujets, et il y parvint de fait. A
la vérité, il fut a c c o r d é plus tard une modification
partielle de cette clause : à savoir, qu'à l'expiration
de son temps de service de cinq ans chaque immi-

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 3 3
grant devait recevoir 50 dollars à la place de son
passage de retour. Mais l'immigration chinoise
n'en avait pas moins reçu de ce fait un c o u p m o r -
tel. En 1874 un bateau arriva de Canton avec
328 immigrants; un autre en 1878 avec 515 ; mais à
part cela il n'en a pas été introduit dans la colonie.
« C o m m e ouvriers agricoles, les Chinois sont plus
estimés que les recrues hindoues, et leur valeur
c o m m e consommateurs est aussi plus grande » .
(Annuaire cité.)
Crise sucrière. L e sucre est et a toujours été
le produit de Demerara, Berbice et Esséquibo.
C'est presque le seid m ê m e et qui avec le régime
é c o n o m i q u e de la colonie, soit encore possible.
Ici la transformation des cultures de canne en
cultures de cacao et de café n'a m ê m e pas été
esquissée; rien n'a été fait dans ce sens, tous les
efforts, au contraire, se sont portés sur le sucre et
sur ses succédanés, le rhum et la mélasse. L a c u l -
ture y a atteint son plus haut degré de perfection-
nement, et c o m m e rendement, et c o m m e réduc •
tion des frais généraux. L a fabrication aussi s'y
l'ait suivant les méthodes les plus nouvelles et les
plus avantageuses. Mais on conçoit naturellement
qu'une colonie dont la richesse est basée exclusi-
vement sur une seule denrée ait dû fatalement

1 3 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
souffrir d'une crise affligeant le c o m m e r c e de cette
denrée. C'est ce qui arriva lors d e la crise sucrière.
D e 1866 à 1885 la Guyane anglaise exporta annuel-
lement pour une m o y e n n e de 1,700,000 florins;
depuis 1895 le chiffre de cette exportation dépasse
tout au juste 1 , 0 0 0 , 0 0 0 . Voilà une réduction de
moyenne d e 4 0 pour 100. Cependant, la Guyane
anglaise a pu surmonter la crise p o u r deux raisons,
l'une d'ordre technique, l'autre d'ordre é c o n o -
mique : 1° nulle part la “ cultivation ” et l'industrie
du sucre de canne n'a atteint le degré de perfection
scientifique et d'organisation é c o n o m i q u e qu'elle
a à Demerara. Et il en fut toujours ainsi, car, en
1834, M . Soleau, dans son rapport, en fait dejà la
remarque. Cette supériorité dans les p r o c é d é s
permet d o n c aux planteurs une lutte à laquelle ils
succomberaient sans cela. Ainsi la canne à semis,
obtenue par des sélections savantes et patientes,
est d'un usage courant en Guyane anglaise : il
suffit aujourd'hui d'ensemencer c o m m e s'il s'agis-
sait de vulgaire blé au lieu d'être astreint à planter
en terre chaque bout à la façon d'un b a m b o u .
Ensuite, le sol bas des champs de canne, souvent
au-dessous du niveau des eaux fluviales, permet de
les laisser reposer en jachères tous les deux ans et
de les inonder pendant tout ce temps, méthode qui

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 3 5
a donné des résultats excellents; 2° le régime é c o -
nomique de la colonie lui offre un d é b o u c h é assuré
et tout indiqué. Ce qui caractérise ce r é g i m e , c'est
l'existence d'un lien unique, mais très étroit, très
serré, exclusif. A Surinam existaient au contraire
deux liens : l'un avec la métropole, l'autre avec
les Etats-Unis. L a Hollande fournissait à Surinam
ses objets d e fabrication, son riz (venant des îles
de la S o n d e ) . . . et ses fonctionnaires : elle en rece-
vait l'or de ses placers. L e s États-Unis, d'autre
part, en ouvrant leur marché à Surinam en rece-
vaient le c a c a o , le café de Libéria et le sucre. Car la
production du sucre aux Etats-Unis atteint aujour-
d'hui à peine le dixième de sa consommation ( 1 ) .
Voilà un double lien bien net. A Demerara, au
contraire, il n'y a de relations qu'avec la m é t r o -
p o l e . La preuve en est que le change de toute
monnaie étrangère y atteint des prix exorbitants.
Toutes les maisons de c o m m e r c e de la Guyane
anglaise, toutes celles s'occupant de c o m m e r c e
d'exportation s'entend, sont commanditées par
des maisons de la Grande-Bretagne, dont elles
ne sont que des succursales : aucune n'a d'exis-
tence p r o p r e . Cette heureuse circonstance a beau-
( 1 ) Cf. Pierre LÈBOY-BEAULIEU, cours à l'École des sciences poli-
tiques. 1 9 0 1 .

1 3 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
c o u p fait p o u r la colonie : lors des moments de
crise le crédit est tout naturellement a c c o r d é sans
qu'on ait même besoin de le d e m a n d e r ; les maisons
mères de Londres ont ainsi soutenu de tout leur
p o u v o i r leurs “ filiales ” de Demerara. En outre,
b e a u c o u p de plantations et d'usines ont été mises
en actions, et ce sont encore les maisons de Londres
qui détiennent les actions par l'intermédiaire de
celles de la Guyane anglaise, qui, toutes, ont dans
l e u r portefeuille de gros paquets de ces titres. Cet
enchevêtrement de rapports a p o u r effet de créer
un consortium d'intérêts, grâce auquel les s e -
cousses et les débâcles qui jettent le trouble sur
le marché peuvent être évitées : les passages diffi-
ciles, c'est-à-dire les échéances pénibles, sont ainsi
aisément franchis. L e sucre ne paie pas de droits à
son entrée en Grande-Bretagne, mais il y trouve
une concurrence redoutable dans les sucres d'ori-
gine française ou allemande. La culture de la b e t -
terave à sucre est identiquement nulle dans le
Royaume-Uni, qui ne produit qu'une très faible
quantité de betteraves fourragères p o u r la nour-
riture des bestiaux. Cette circonstance favorise
b e a u c o u p le sucre des colonies. La c o n s o m m a t i o n
du sucre s'est étrangement d é v e l o p p é e en A n g l e -
terre : d'abord en m ê m e temps que celle du thé

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G D Y A N E S 1 3 7
qu'il a c c o m p a g n e , conformément aux mœurs
anglaises; ensuite, p o u r les besoins industriels de
la confiserie et de la pâtisserie (Huntley Pal-
mers, e t c . ) Aussi, le sucre des colonies anglaises
a-t-il encore pu a c c é d e r au marché de L o n d r e s ,
bien que dans des conditions autrement dures que
jadis. L a crise n'en a pas moins été réelle et les
affaires en ont b e a u c o u p souffert. M . Pierre
Leroy-Beaulieu estime que le grand courant poli-
tique appelé « l'impérialisme » pourrait bien ame-
ner une modification profonde à cet état de choses.
Depuis longtemps les colonies anglaises réclament
p o u r leur sucre de canne un régime de faveur par
rapport aux sucres de betterave étrangers. Peut-
être l'Angleterre leur accordera-t-elle cette faveur
dans le but de resserrer le lien d'intérêt et d'affec-
tion qui les unit à la mère patrie.
Cependant, dans son exposé de l'état des finances
de l'Angleterre du 18 avril 1901 le chancelier
de l'Echiquier, sir Michael Hicks B e a c h , amené,
par suite des embarras financiers causés par la
guerre du Transvaal, à p r o p o s e r une taxe sur les
sucres, s'exprimait ainsi : « Ce n'est pas du tout
un i m p ô t protectionniste. Il est de l'intérêt de la
paix et de l ' é c o n o m i e que les travailleurs sachent
qu'ils supportent le fardeau des frais de la guerre...

1 3 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
Le sucre des Antilles sera i m p o s é . » L e chancelier
de l'Échiquier ne paraît pas faire de différence
entre les sucres coloniaux et les sucres étrangers.
C'est du reste là une vieille tradition anglaise que
celle de faire sentir à tous les poids des charges
communes p o u r bien marquer la solidarité natio-
nale. « Des théoriciens et des h o m m e s d'État ont
pensé que l'impôt seul devait, en ces circonstances
(de guerre), approvisionner le Trésor, non seule-
ment dans l'intérêt des finances du p a y s , mais
aussi dans un intérêt moral supérieur. M . Glad-
stone a p r o n o n c é , à cet égard, de magnifiques
paroles (1) » . Si ces idées continuent à prévaloir,
la Guyane et les Antilles anglaises ne sont pas près
d'obtenir satisfaction. Pour j u g e r de la gravité du
mal, disons simplement qu'en 1878 8 6 , 0 7 5 b o u -
cauts exportés ont produit 1,778,150 florins; alors
qu'en 1 8 9 8 - 1 8 9 9 (du V avril 1898 au 31 mars
1889) 9 6 , 6 4 8 unités de m ê m e mesure ont produit
1,040,972 florins.
La découverte des gisements aurifères remonte
à une vingtaine d'années à peine. C'est en 1880
que furent faites les premières prospections.
Bientôt de nombreuses c o m p a g n i e s se formèrent.
( 1 ) René STOURM, le Budget, édition de 1 8 9 6 .

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 3 9
Un « rush » formidable se produisit. C'est à ce
rush qu'il faut attribuer 1'affluence d'Antillais de
1882 à 1885 que nous révèlent nos tableaux. I c i ,
c o m m e à Surinam, il est expressément interdit
d ' e m p l o y e r à ces travaux des coolies. Les noirs
de la colonie et des Antilles fournissent une main-
d'œuvre suffisante. Dans cette industrie spéciale,
c o m m e ailleurs, les Anglais ont encore su se m o n -
trer très avisés : les bords de l'Esséquibo sont c o u -
verts de bourgs. Une grande ville m ê m e s'y est
fondée, que M . Verschuur décrit dans le Tour du
Monde ( 1 ) . L'esprit d'initiative des Anglais a su
imiter de loin sous les tropiques les prodiges en
général réservés aux prairies du Far W e s t . L a
première exportation d'or eut lieu en 1884 : elle se
monta p o u r toute Tannée à 1,019 florins. Aujour-
d'hui, elle dépasse annuellement 4 0 0 , 0 0 0 florins
( 1 0 , 0 0 0 , 0 0 0 de francs.) Son maximum a été
atteint pendant la campagne de 1 8 9 3 - 1 8 9 4 avec
5 1 1 , 3 6 2 florins. Grâce à cette abondante réserve
d'hommes due à l'immigration précédente, les tra-
vaux agricoles n'eurent pas à souffrir de ce m ê m e
rush, qui acheva l'anéantissement des dernières
plantations de Cayenne et la ruine de notre Guyane.
( 1 ) 1 8 9 3 , 2 e s e i u . , Voyage aux trois Guvanes.

1 4 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
L'immigration des coolies hindous à Demerara
est sensiblement la m ê m e qu'à Surinam. Ceci n'a
au reste rien d'étonnant, puisque les Anglais ont
imposé aux Hollandais de la Guyane le m ê m e
régime général appliqué à leurs propres colonies.
Il suffira de relever des différences de détail. Il
vaut d'ailleurs peut-être mieux avoir étudié cette
institution sous l'aspect que lui ont imprimé les
Hollandais, car on a trouvé là des textes très nets,
très clairs, c o o r d o n n é s et formant dans leur en-
semble un vrai c o d e méthodiquement rédigé. Il
n'en va pas de m ê m e pour les institutions anglaises.
“ La loi n'est pas seulement m o r c e l é e et éparpillée
en une infinité de petits statuts : elle est encore
très imparfaitement rédigée, et par ce m o t j ' e n -
tends que non seulement elle est en contradiction
avec d'autres lois en vigueur, mais que souvent,
elle contredit elle-même dans sa fin c e qu'elle a
dit dans son c o m m e n c e m e n t ( 1 ) . On a souvent
signalé l'absence ou le peu de crédit des idées
théoriques dans la plupart des discussions, du
parlement Anglais. ” Ce que M . Boutmy dit des
lois et des discussions parlementaires m é t r o p o l i -
taines est bien autrement vrai lorsqu'il s'agit des
( 1 ) Émile BOUTMY, Essai d'une psychologie politique du peuple
anglais au dix-neuvième siècle, 1 9 0 1 .

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 4 1
monuments législatifs qui régissent les colonies. Il
y a là tout un m o n d e de “ régulations, p r o c l a m a -
tions, ordonnances ” , e t c . , et il faut une longue
habitude p o u r se reconnaître au milieu de ce fa-
tras.
C'est que le gouvernement anglais se considère
c o m m e une sorte de conseil de gérance et il prend
les mesures au jour le j o u r au mieux des intérêts
qu'il a à surveiller; il ne se p r é o c c u p e jamais des
principes : il a peut-être raison, mais ce n'est pas
chose faite p o u r faciliter l'œuvre de l'historien ou
du jurisconsulte qui veut retrouver les faits sous
les textes arides. L e s coolies sont des Hindous, il
n'y a pas de Malais. En 1 8 9 4 , Élisée Reclus écri-
vait dans sa Géographie universelle : “ La Guyane
britannique, à laquelle le gouvernement anglais
avait ouvert ses bureaux d e recrutement dans
les Indes, a p u , depuis 1 8 4 5 , louer plus de
1 7 0 , 0 0 0 coolies asiatiques, et les survivants de
cette immigration p a y é e représentent actuellement
le tiers de la population dans le territoire anglais;
les plus appréciés, dits les hill-coolies, viennent des
collines qui s'élèvent au sud de la grande c o u r b e
du Gange. ” Cette p r o p o r t i o n n'a guère changé
depuis : p o u r une population de 2 7 8 , 3 2 8 âmes on
c o m p t e 6 0 , 1 6 5 Hindous. Et il a été introduit

1 4 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
197,201 coolies depuis 1845. D o n c , unité de
source.
Un point sur lequel les deux institutions de
Surinam et de Demerara diffèrent totalement,
c'est sur les suites à donner au premier contrat à
son expiration. Ici les contrats d'engagement de
cinq ans ne sont en aucun cas renouvelables, mais
le coolie alors libre n'a pas droit à son rapatrie-
ment gratuit. Il doit rester dans la colonie un temps
égal à son contrat de travail, soit cinq ans, et ce
n'est qu'après qu'il sera rapatrié... s'il y songe
e n c o r e . C'est ce qu'on appelle le temps de résidence
industrielle. Par ce m o y e n ou espère l'obliger à
s'y établir définitivement, car il se crée des inté-
rêts, des liens et finit par rester. Ce p r o c é d é plus
simple, plus rudimentaire arrive, à moins de frais,
aux mêmes résultats que celui usité à Surinam;
car ici aussi on parvient à retenir ainsi 25 p o u r 100
des coolies immigrants.
Dans les plantations où se trouvent des bouti-
ques il est très sévèrement interdit aux proprié-
taires de les tenir eux-mêmes par l'intermédiaire
d ' e m p l o y é s ou d ' h o m m e s de paille : ils doivent
toujours les louer. C'est une conséquence de la
législation ouvrière anglaise qui, redoutant les
abus du “ truc-system ” a, proscrit partout les

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 4 3
économats ( 1 ) . L'organisation du fonds de l'immi-
gration n'est plus ici la m ê m e . Avant la mise en
application de l'ordonnance 7 de 1 8 7 3 , les dé-
penses relatives à l'immigration étaient répar-
ties dans la proportion d'un tiers (1/3) p o u r la
colonie et des deux tiers (2/3) pour les planteurs.
Mais cette ordonnance introduisit un changement
dans la législation en disposant que toutes les
dépenses relatives à l'introduction des immigrants,
y compris l'agence de l'immigration aux Indes et
les passages de retour, devaient être payés par les
planteurs; les frais du service de l'immigration
dans la colonie, y compris le service médical, et
une allocation de 10 dollars par tête étaient mis
au c o m p t e de la colonie. Les effets de ce change-
ment ne furent pas heureux, car les planteurs
furent accablés de charges trop lourdes, lorsqu'au
cours d'une campagne d'immigration (“ season ” )
on introduisait trop de sujets. Aussi, avec le c o n -
sentement du secrétaire d'Etat pour les colonies,
une ordonnance fut rendue en 1878 par la Court
of Policy (sorte de conseil privé du gouverneur)
rapportant l'ordonnance de 1 8 7 3 . Elle fit revivre
l'ancien système des deux tiers de la dépense à la
(1) Cf. CHEYSSON, cours à l'École des sciences politiques, 1 8 9 9 -
1 9 0 0 .

1 4 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
charge des planteurs et d'un tiers à celle de la c o l o -
nie. Ainsi pendant l'année financière 1897-1898 la
dépense totale de l'immigration s'est élevée à
301 3 7 6 , 7 6 dollars : sur cette s o m m e les r e v e -
nus de la colonie en ont p a y é le tiers, soit
100 4 5 8 , 9 2 dollars.
L e prix de revient de chaque immigrant est ici
essentiellement variable : c e n'est que lorsqu'il
est déterminé que le propriétaire-importateur peut
savoir ce qu'il doit. Et p o u r cela il faut attendre la
fin de l'année financière.
Pour les femmes, la durée de contrat est moins
longue que p o u r les hommes : elle n'est que de
trois ans. L e temps de résidence industrielle est
alors réduit à deux ans : dans c e court intervalle,
on c o m p t e qu'elles auront trouvé un “ établisse-
ment ” dans le p a y s .
L e d é p ô t où les immigrants sont amenés dès
leur débarquement à Demerara est mieux amé-
nagé qu'à Surinam : c'est un grand bâtiment de
bois c o m m e toute la ville et à deux étages. L e
premier étage est réservé aux m é n a g e s ; le rez-de-
chaussée divisé en deux compartiments, l'un p o u r
les h o m m e s , l'autre p o u r les femmes : on évite
ainsi une promiscuité sexuelle regrettable. Des
appareils à douches y sont partout disposés, ainsi

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 4 5
que des bassins p o u r les ablutions : le tout est très
bien compris pour satisfaire aux lois de l'hygiène.
Cela est d'ailleurs nécessaire à un autre point de
v u e , car b e a u c o u p de coolies sont musulmans et
c o m m e adeptes du Coran se doivent de recourir
fréquemment à l'eau qui purifie.
P o u r terminer, un trait de mœurs bien anglais :
A Demerara, l'agent général de l'immigration,
l'honorable M . Alexander, est un fonctionnaire
distingué, touchant un traitement important, mais,
à l'encontre de son collègue de Surinam, nullement
grand propriétaire. C'est m ê m e une chose qui lui
est formellement défendue, au cas où il aurait la
faculté et le désir de le devenir. Aussi les Anglais
trouvent-ils le cas de M . Burnet-Lyon tout à fait
étrange : « C'est que, ajoutent-ils, quand nous
avons un h o m m e , nous voulons l'avoir tout à nous
avec notre argent » . Il serait fastidieux de c o n -
tinuer c e parallèle, car la comparaison ne p o r -
terait plus que sur des points de détail sans intérêt.
En s o m m e , les traits généraux de ces deux institu-
tions sont les m ê m e s . Ce qui les distingue essen-
tiellement, c'est le m o d e e m p l o y é p o u r fixer dans
la colonie les coolies libérés de leurs obligations
contractuelles. Aussi bien chacun de ces systèmes
est celui qui convient à la colonie où il est en
to

1 4 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
vigueur. Car le système anglais appliqué à Surinam
ne donnerait que des déboires : le coolie obligé de
chercher du travail libre dans cette colonie à acti-
vité très limitée aurait bien d e la peine à y trouver
sa subsistance et ne tarderait pas à y devenir un
être nuisible au lieu d'une force.

V I I
L a Guyane française a eu à subir les mêmes
vicissitudes que ses deux voisines. Mais p o u r des
causes très multiples et assez difficiles à démêler,
tous les efforts faits p o u r y résister se sont brisés
contre une malechance inexorable. Ce serait une
histoire assez triste, mais fort instructive, que celle
des nombreux essais qui y furent faits : tous ou à
peu près eurent des destinées lamentables. Et ce-
pendant la démonstration en a été faite par plu-
sieurs auteurs. A chacun de ces é c h e c s , il y a une
cause extérieure à la Guyane elle-même. P o u r qui
voudrait étudier la Guyane française c o m m e nous
l'avons fait p o u r la Guyane hollandaise et la Guyane
anglaise, il y aurait à retracer les mille folies de c e
que Coudreau a appelé la “Colonisation féodale ” ,
l'œuvre patiente des jésuites basée surtout sur les
Indiens Peaux-Rouges, leur expulsion, les deux
abolitions de l'esclavage, les essais de colonisation
blanche ou noire de la Mana sous l'impulsion d'une

1 4 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
femme héroïque, M m e .Javouhey, l'immigration
des Hindous, des Sénégalais, des Annamites et des
A r a b e s , enfin les tâtonnements sans n o m b r e de
l'administration pénitentiaire s'obstinant à cher-
cher une v o i e de plus en plus introuvable.
Il faut pourtant parler i c i , tout au moins briè-
vement, de la main-d'œuvre pénale. A l'envisager
d'une façon générale, cette main-d'œuvre nous
offre quelque chose d'unique et de bien étrange,
quoique parfaitement admissible, un t y p e d'escla-
v a g e , — l'esclavage blanc.
“ D e quelque manière, dit M . Je docteur Orgeas,
que l'on envisage la légitimité du droit de punir
que s'arroge la société, quel que soit le philosophe
H o b b e s , Platon, Beccaria ou Bentham, dont on
accepte la théorie en cette matière, soit que l'on
pense avec Romagnési, que “ si, après le premier
délit il y avait certitude qu'il n'en surviendra aucun
autre, la société n'aurait aucun droit de punir ” ;
soit, au contraire, que l'on soit d'avis avec Kant
que “ si la société civile était sur le point de se
dissoudre, le dernier meurtrier détenu dans une
prison devrait être mis à mort au moment de cette
dissolution, afin que tout c o u p a b l e portât la peine
de son crime et que l'homicide ne retombât point
sur le peuple qui aurait négligé de le punir ” ,

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 4 9
quelle que soit, dis-je, «l'opinion philosophique que
l'on puisse avoir sur le droit de punir, on ne peut
s'empêcher de reconnaître qu'en principe l'idée
de la transportation des condamnés est une idée
juste, sage et pratique ( 1 ) . » L a légitimité et l'uti-
lité de cet esclavage ne peut être sérieusement
contestée : on arrive ainsi, du m ê m e c o u p , à
débarrasser la métropole de malfaiteurs d a n g e -
reux, criminels ou récidivistes, à leur infliger une
peine grave, l'expatriation définitive, et à les
effrayer par l'exemplarité du châtiment, enfin
à fournir des bras à la colonisation. En dépit
de tendances contraires souvent manifestées, on
ne saurait négliger ce dernier point de vue qui,
m ê m e quand il n'a pas été la préoccupation pri-
mordiale du législateur, n'a cependant pas été
perdu de vue. Ainsi D u Mirai, rapporteur de la
loi de 1 8 5 4 , s'exprimait ainsi : « L a nouvelle
peine n'est pas non plus dépourvue de tout avan-
tage au point d e vue colonisateur. Ce n'est là,
suivant nous, que son rôle accessoire : il ne doit
jamais faire fléchir la sévérité de la discipline, ni
diminuer l'exemplarité de la peine, mais il mérite
pourtant d'être pris en considération. » On le voit,
( 1 ) D R J . OKGLAS, La colonisation de la Guyane par la transpor-
tation, 1 8 8 3 .

1 5 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
dès les débuts de la transportation apparaît le
germe de cette fâcheuse tendance .qui consiste à
assigner un rôle accessoire à ce qui devrait être le
point capital : elle ne fera que se d é v e l o p p e r plus
tard. On préférait alors les idées de relèvement
moral et de reclassement des condamnés qui ne
sont que des utopies.
Tel apparaît d o n c le quadruple but des peines
d'expatriation et de travaux sur le sol colonial :
1° élimination de malfaiteurs dangereux p o u r la
société ; — 2 ° répression sévère et exemplarité; —
3° reclassement et relèvement moral du c o n d a m n é ;
— 4° colonisation. Il n'était pas difficile d'obtenir,
autant que possible, les trois premiers buts tout
en se conformant aux nécessités du quatrième.
Tous les efforts devaient se concentrer sur celui-ci.
Comment utiliser la m a i n - d ' œ u v r e pénale p o u r
arriver à en faire l'auxiliaire de la colonisation?
Bien des solutions ont été p r o p o s é e s et, disons-le
tout de suite, rares ont été les réussites, m ê m e
partielles. L e malheur est tantôt qu'on a voulu
créer une « colonisation pénale » suivant des s y s -
tèmes a priori sans tenir c o m p t e du climat et de
la nature ou des aptitudes d e l ' h o m m e , tantôt
qu'on a trop admiré l'exemple des Anglais créant
l'Australie avec leurs « convicts » , et q u ' o n a voulu

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 5 1
le suivre sans éprouver au préalable si la modifi-
cation des lieux, des t e m p s , des caractères et des
races n'en avait pas altéré les bases essentielles.
On peut ramener à trois grands t y p e s les multiples
systèmes préconisés o u mis partiellement à l'essai
depuis 1854 en France.
1° Système de la concession. — C'est manifeste-
ment celui vers lequel inclinait le législateur de
1854, mais il ne l'a pas rendu obligatoire, laissant
la porte ouverte aux initiatives futures et se c o n -
tentant de poser le principe : “ les condamnés
seraient e m p l o y é s aux travaux les plus pénibles
de la colonisation ainsi qu'aux travaux d'utilité
publique. ” L a loi cherche ensuite à utiliser la main-
d'œuvre pénale p o u r des travaux concernant là
colonie en édictant que : 1° des concessions défi-
nitives ou provisoires peuvent être a c c o r d é e s aux
libérés; — 2° possibilité leur est donnée de fonder
une famille; — 3° les tiers, le conjoint et les enfants
du libéré se voient reconnaître des droits sur ces
concessions. On voit c o m b i e n large a été l'influence
des institutions anglaises dans cette c o n c e p t i o n ;
2° Système d e l'administration pénitentiaire
propriétaire rural, j'allais presque dire gentle-
man farmer. Cette conception amusante est à peu
près celle à laquelle nous sommes arrivés actuel-

1 5 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
lement. L'administration pénitentiaire, grand
propriétaire rural, maîtresse m ê m e de territoires
à elle réservés et d'accès interdit à tout humain
qui n'a obtenu son agrément préalable, a ses c u l -
tures de canne à sucre, café, c a c a o , c o t o n , haricots,
riz et ses usines p o u r préparer ces produits; elle
prétend ainsi s'abstenir d'avoir à passer des m a r -
chés de fournitures, c'est-à-dire à faire des achats
mobiliers qui grèvent le b u d g e t d e l'État; elle veut
se suffire à elle-même et aspire au résultat idéal
d e voir chaque c o n d a m n é faire récupérer à l'Etat
par son travail c e qu'il lui c o û t e , et plus m ê m e si
c'est possible. L'intention est louable, mais de la
c o u p e aux lèvres il y a loin. Puis, que devient
la colonisation dans tout cela? Il n'en est plus
question. C'est violer l'esprit de toutes les lois sur
la matière et de la loi de 1854 en particulier. Ce
qu'il faut s'efforcer de réaliser, c e n'est pas une
équivalence mathématique entre les recettes et les
dépenses occasionnées par les c o n d a m n é s , c'est
une compensation entre des dépenses inévitables
que la société doit s'imposer p o u r être débarrassée
de ses éléments gangrenés et des avantages m a t é -
riels, définitifs et durables dont l'intérêt p u b l i c ,
qui, en l'espèce, est l'intérêt de la colonisation,
bénéficie en é c h a n g e ;

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 5 3
3° Système de l'administration pénitentiaire
mise au service de la colonisation. I c i , l'admi-
nistration pénitentiaire n'est plus qu'un marchand
d ' h o m m e s , un entrepreneur de m a i n - d ' œ u v r e ,
qui met au service des intérêts coloniaux lato
sensu des corvées de forçats p o u r un travail
déterminé ou p o u r une série de services ou de
travaux. Ce rôle peut encore être compris de
bien des manières. Tantôt c'est un c o n d a m n é
pris isolément, bien noté et d'aptitudes j u g é e s
convenables que l'administration pénitentiaire met
au service d'un particulier, d'une c o m p a g n i e ou
d'une autre administration : c'est l'assignation indi-
viduelle. Tantôt c'est tout un lot de condamnés
qu'elle c o n c è d e p o u r les affecter à telle o u telle
entreprise ou exploitation : c'est la concession de
corvées. Dans le premier cas, l ' h o m m e est placé
en quelque sorte chez autrui et l'administration
pénitentiaire n'a plus guère à s'en o c c u p e r ; dans
le second c a s , la c o r v é e est soumise à la surveil-
lance de l'administration pénitentiaire, le travail
est effectué dans les mêmes conditions de disci-
pline et de règlement que si le travail était fait
pour elle-même. On peut ensuite c o n c e v o i r cette
m a i n - d ' œ u v r e mise au service de bien des per-
sonnes distinctes ou p o u r des travaux de nature

1 5 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
et de but bien différents : les condamnés peuvent
être mis au service de la guerre, de la marine,
des travaux d e la colonie (service l o c a l ) , des c o m -
munes, des concessionnaires de chemins de fer,
de constructions de ports, e t c . , d'entrepreneurs de
routes, de ponts, e t c . , de grands planteurs, d'in-
dustriels. Toutes ces variétés ont été essayées
dans une longue suite de contrats passés en N o u -
velle-Calédonie; l'un des plus connus et aussi des
plus critiqués fut celui consenti en faveur de la
société a n o n y m e « le Nickel » , qui exploitait des
mines de nickel près de N o u m é a . On se plaignit
amèrement de voir c é d e r des condamnés p o u r des
travaux uniquement miniers et ne touchant en
rien à l'intérêt général : la main-d'œuvre pénale
ne devrait pas, en effet, être mise au service d'in-
térêts manifestement p r i v é s .
C'est cependant c e dernier système qui doit
présenter, une fois amendé et précisé, le plus
d'avantages. L a transportation est une nécessité de
nos sociétés m o d e r n e s , nécessité très coûteuse qui
puise son principe dans l'intérêt général m é t r o p o -
litain. Ceci étant, c o m m e n t l'utiliser au mieux des
intérêts c o l o n i a u x ? D ' a b o r d s'impose le choix d'une
colonie. Il faudrait de suite éliminer les colonies
où la transportation est trop d o u c e , p a r c e que le

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 5 5
climat y est trop sain et trop agréable : ceci dit
p o u r la Nouvelle-Calédonie. Car on détruit ainsi
la fameuse exemplarité de la peine. On dut, en
1 8 8 5 , modifier la loi de 1854, en décidant que les
criminels commettant des crimes dans les maisons
centrales subiraient leur peine des travaux forcés
dans ces maisons et non à la Nouvelle-Calédonie;
car la Nouvelle-Calédonie était apparue aux mal-
faiteurs c o m m e un E l d o r a d o vers lequel tous ten-
daient. Ensuite, on ne peut choisir c o m m e
théâtre de la transportation une vieille colonie
c o m m e l a Martinique, la Guadeloupe etla Réunion,
car ces terres sont déjà très peuplées et le contact
d'une population nombreuse avec des gens flétris
et sans mœurs présente mille inconvénients. Si
d o n c une colonie se trouvait à population clair-
semée et dispersée sur une grande étendue, néces-
sitant de grands travaux d'utilité publique, prépa-
ratoires à toute entreprise sérieuse y provoquant
un afflux réel d ' h o m m e s honnêtes et libres, si ces
travaux effectués sous un climat rigoureux p o u -
vaient exercer sur le criminel une épouvante salu-
taire, sans cependant causer une mortalité les
rendant inhumains, elle semblerait tout indiquée
p o u r r e c e v o i r les exclus de notre société. L a
Guyane semble réunir toutes ces conditions. Dans

1 5 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
une thèse récente, M . Maurice Pain a soutenu à
peu près les mêmes idées, mais en préconisant une
utilisation plus générale de la main-d'œuvre pénale
au m o y e n de ce qu'il appelle les équipes volantes
ou encore les compagnies mobiles. Cette solution,
dit-il, encore purement théorique (puisqu'elle ren-
contre à sa réalisation des objections juridiques
qu'il faudrait d'abord lever) a séduit b e a u c o u p de
coloniaux et d ' h o m m e s politiques, M M . Leveillé,
Dislère, Chautemps, de Lanessan, Paul Mimande
(de L a L o y è r e ) , etc. « Enrôlés par groupes plus
ou moins n o m b r e u x , selon les nécessités du
m o m e n t , les transportés seraient envoyés dans les
colonies où serait nécessaire l'exécution des tra-
vaux publics : construction des wharfs, des ports,
percement des routes; creusement des canaux; ils
subiraient ainsi, conformément à l'esprit du légis-
lateur de 1854, la peine de travaux forcés, en se
rendant utiles à la cause de l'expansion ( 1 ) . » Les
auteurs de ces projets se font peut-être illusion sur
la force productive et créatrice de l a transporta-
tion : à vouloir trop éparpiller ses efforts on risque
de les rendre stériles. L a Guyane nous en fournit
la preuve. Du Maroni à l ' O y a p o c , d e l à C o m t é aux
( 1 ) Maurice PAIX, Colonisation pénale, 1 8 9 8 .

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 5 7
Iles du Salut, pénitenciers et chantiers ont partout
surgi : qu'est-il resté de tout cela? Rien ou à peu
près. Il est vrai que, souvent, ces tentatives ont été
dirigées sous l'empire d'une fausse conception ou
avec l'absence absolue de toute c o n c e p t i o n . N ' i m -
p o r t e , concentrée sur un n o m b r e plus restreint de
points bien choisis, cette force ne se serait pas c o n -
sumée en pure perte et il serait sorti de là des
résultats durables. Que sera-ce si on prend avec la
m ê m e i m p r é v o y a n c e tout notre empire colonial
c o m m e c h a m p d'action? Il y a là du reste une idée
dont la réalisation est f o r c é e , si au lieu de la
prendre c o m m e p r o g r a m m e d'action pratique on
ne l'envisage que c o m m e une formule décrivant
l'évolution des choses vues de haut. L e rôle de
la main-d'œuvre pénale et de l'administration
pénitentiaire n'est pas de faire la colonisation,
mais de la préparer : après quoi elle se retire et
s'en va porter son action vivifiante sur un autre
c h a m p d'action, le G a b o n , le L o a n g o , etc. D o n c ,
vue à travers les années, son œuvre est bien celle
de ces « brigades volantes » dont il était question.
Mais cette « préparation de la colonisation » pré-
sente deux caractères essentiels : Elle est d'abord
une œuvre de longue haleine et de persévérance;
puis, on ne doit y avoir recours que c o m m e à un

1 5 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
ullimum subsidium, une ressource extrême dans
les colonies où toute autre main-d'œuvre fait défaut.
C'est ici que la question d e la transportation se lie
à celle de l'immigration réglementée : aucun p a y s
ne semble avoir plus de besoin ni être plus p r o p i c e
à cette politique coloniale que la Guyane. Par son
immense étendue, elle permet de reléguer hors des
centres les établissements pénitentiaires fixes où
sont cantonnées les réserves de forçats, pendant
que les autres seraient répartis dans des camps ou
chantiers mobiles et y effectueraient les travaux
votés p a r l e Conseil général de la c o l o n i e . La néces-
sité en Guyane d'une main-d'œuvre d o c i l e , souple,
malléable, disciplinée, quasi servile est indiscu-
table. A défaut de l'immigration réglementée, en
est-il une qui r é p o n d e mieux à ces conditions que
l'esclavage blanc? Sans doute b e a u c o u p de p r é -
ventions existent dans la colonie m ê m e ou ailleurs
contre cette main-d'œuvre, et à voir les maigres
résultats qu'on en a jusqu'ici tirés, cela se conçoit
aisément. Sans doute, l'ouvrier européen ne peut
sous c e climat de feu et dans ce bain de vapeur
perpétuel fournir la s o m m e de travail qu'il donne
dans nos p a y s tempérés. Sans d o u t e , le condamné
souvent malingre, chétif, anémié par la triste exis-
tence qu'il a menée en France, est moins qualifié

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 5 9
que tout autre p o u r faire de bonne b e s o g n e . Sans
doute aussi sa bonne volonté dans ce travail c o n -
traint sera souvent douteuse et chancelante m ê m e .
Mais aussi dispose-t-on d'effectifs énormes et la
quantité rachète alors ce que la qualité peut avoir
de défectueux. Mettons que le travail du condamné
en Guyane aura une productivité du tiers de celle
du travail du terrassier français en France, et
tout sera dit : p o u r les ouvrages à entreprendre on
calculera les effectifs en conséquence. En résumé,
le transporté, tout en restant sous la c o u p e des
surveillants militaires et sous l'autorité discipli-
naire de l'administration pénitentiaire, seule j u g e
des faveurs à lui a c c o r d e r , devrait être un numéro
à répartir entre des équipes e m p l o y é e s à des tra-
vaux faits au c o m p t e et au profit de la colonie
(service l o c a l ) . Des corvées pourrraient aussi, dans
les mêmes conditions, être a c c o r d é e s aux c o m -
munes, au service administratif ou colonial ( c o m -
missaires des colonies, dépenses incombant à la
métropole) et m ê m e (mais alors avec b e a u c o u p de
prudence et à b o n escient seulement) aux sociétés
ou aux particuliers entrepreneurs ou concession-
naires de grands travaux d'utilité réellement
publique : wharfs, ports et rades, routes, p o n t s ,
chemins de fer, aménagement des rapides ou sauts,

1 6 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
dessèchements de grandes étendues de marais, etc.
Les travaux miniers, qui d'aucune façon ne peuvent
être considérés c o m m e d'intérêt public en seraient
toujours exceptés, ceci p o u r éviter les critiques
auxquelles donna lieu le contrat dit du “ Nickel ” .
Et ces principes peuvent s'appliquer d'ailleurs
exactement à la relégation qui dans son régime
n'est, selon le m o t de M . Jules Leveillé, qu'un
s y n o n y m e de la transportation.
Il existe enfin une autre main-d'œuvre, celle-là
libre, bien que d'origine pénale : celle des libé-
rés. Elle est à vrai dire bien plus dangereuse
qu'utile : le libéré, qui est déjà un criminel avéré
en France avant sa condamnation, ne s'est pas
amendé au b a g n e , ou du moins est-ce bien rare :
le plus souvent il y a contracté des habitudes
d'hypocrisie et d'obséquiosité qui ne le rendent
que plus r e d o u t a b l e ; presque toujours, il y a
appris des mœurs infâmes qui achèvent de l'avilir
et de lui enlever tout reste de dignité humaine.
“ Le forçat l i b é r é , écrit M . L é v e i l l é , ne peut
plus, s'il a faim, recourir aux bons offices de
l'administration, qui ne lui doit plus rien; mais
d'autre part il é c h a p p e à l'action disciplinaire
de l'autorité; il est devenu son maître; il a telle-
ment souffert autrefois de la servitude qu'il abuse

L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S 1 6 1
presque fatalement des premiers mois d e son
émancipation; il contracte vite des habitudes de
fainéantise, de v a g a b o n d a g e , d'insubordination;
et la masse flottante et déguenillée des libérés
présente au b o u t de quelques années un danger
public p o u r les colonies pénitentiaires ( 1 ) . ”
Quoi qu'il en soit, et, quelle que soit la moda-
lité a d o p t é e , la main-d'œuvre pénale peut aider
la Guyane française à trouver enfin la voie de
la prospérité. Si elle sait c o n c e v o i r son rôle
d'une façon plus modeste mais plus efficace, l'ad-
ministration pénitentiaire peut rendre les plus
grands services à la colonie. Qu'elle se résigne à
n'être qu'un “ entrepreneur de main-d'œuvre ” ( 2 ) ,
et que cette main-d'œuvre soit dirigée par un gou-
verneur intelligent! Qu'elle j o u e le rôle de la main-
d'œuvre coolie à Surinam et à D e m e r a r a ! Une
force pareille non gaspillée jointe au d é v e l o p p e -
ment de l'industrie aurifère peut relever cette
colonie et la rendre à jamais florissante.
Paris, le 3 0 avril 1 9 0 1 .
( 1 ) Jules L É V E I L L É , La Guyane et la question pénitentiaire colo-
niale, 1 8 8 6 .
( 2 ) Il convient de noter que, postérieurement à la rédaction de
cet ouvrage, les décrets du 2 9 mars 1 9 0 1 (art. 6 ) et du 2 9 mars 1 9 0 3
ont tendu à faciliter l'utilisation, par les services locaux, de la main-
d'œuvre pénale.
1 1


A N N E X E S



I
R É G I M E D E S T E R R E S E T D E S C O N C E S S I O N S
D A N S L A G U Y A N E H O L L A N D A I S E
C e q u i f r a p p e à p r e m i è r e v u e d a n s l a G u y a n e h o l l a n -
d a i s e , c'est l ' a b s e n c e a b s o l u e d e c e n t r e s h o r s l a c a p i t a l e
P a r a m a r i b o , v i l l e d e 3 6 , 0 0 0 h a b i t a n t s , d o n t 4 0 0 E u r o p é e n s
s e u l e m e n t e t 400 h o m m e s d ' i n f a n t e r i e e t d ' a r t i l l e r i e . C e l a ,
d a n s u n e c o l o n i e d e 6 6 , 0 0 0 h a b i t a n t s a u p l u s . A p e i n e
p e u t - o n e n s u i t e c i t e r d e u x o u t r o i s m a l h e u r e u x b o u r g s :
A l b i n a , T o t n e s s o u C o r o n i e , N i e w - N i c h e r i e . E n o u t r e l e s
“ s t a t i o n s ” o u postes d e d i s t r i c t s c o m p r e n a n t l e p l u s s o u -
v e n t : u n e m a i s o n p o u r l e c o m m i s s a i r e d e d i s t r i c t , u n e
m a i s o n p o u r l e s e c r é t a i r e d e d i s t r i c t , u n e s t a t i o n d e p o l i c e
et u n e g e ô l e , u n e é g l i s e c a t h o l i q u e e t u n e é g l i s e d e f r è r e s
M o r a v e s ; l e s c o n d a m n é s d é t e n u s d a n s l a g e ô l e t r a v a i l l a n t
à l ' e n t r e t i e n d e l a s t a t i o n , s o u s l a s u r v e i l l a n c e d e s g e n -
d a r m e s .
L a c ô t e d e l a G u y a n e h o l l a n d a i s e est u n i f o r m é m e n t
basse e t b o r d é e d e p a l é t u v i e r s . O u t r e les d e u x g r a n d s f l e u v e s
d e C o r e n t i n e e t d u M a r o n i q u i s é p a r e n t l e t e r r i t o i r e h o l -
l a n d a i s d e s t e r r i t o i r e s a n g l a i s e t f r a n ç a i s , d e u x g r o u p e s
d e f l e u v e s g é m i n é s , l e S u r i n a m e e t l e C o m m e n y n e , l e
C o p p e n a n e e t l e S a r a m a c c a , p é n è t r e n t p r o f o n d é m e n t à
l ' i n t é r i e u r des t e r r e s . C ' e s t l à , a u p o i n t d e v u e é c o n o m i q u e ,

1 6 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
u n e s i t u a t i o n h e u r e u s e , c a r e l l e r e n d m o i n s u r g e n t l e
b e s o i n d e v o i e s d e c o m m u n i c a t i o n s p e r f e c t i o n n é e s . D e
p l u s , d e s c a n a u x , s o i t n a t u r e l s , s o i t a r t i f i c i e l s ( s p l e n d i d e s
o u v r a g e s c r é é s , e n g é n é r a l , a v a n t l ' a b o l i t i o n d e l ' e s c l a v a g e )
f o n t c o m m u n i q u e r ces r i v i è r e s e t l e u r s a f f l u e n t s e n t r e e u x :
t e l s , les c a n a u x d e S a r a m a c c a e t d e P a r a , e n t r e l e S u r i n a m e
et l e s r i v i è r e s d e m ê m e n o m ; t e l l e , l a c o m m u n i c a t i o n n a t u -
r e l l e q u i s ' é t a b l i t , a u m o m e n t d e s h a u t e s e a u x , e n t r e l e
M a r o n i e t l a C o t t i c a a f f l u e n t d u C o m m e n y n e . D e c e t t e
s i t u a t i o n d é c o u l e n a t u r e l l e m e n t l a d i s p o s i t i o n d e s t e r r e s
c u l t i v é e s l e l o n g d e s r i v i è r e s . S u r u n e s u r f a c e d e 15 à
16 m i l l i o n s d ' h e c t a r e s , 3 0 , 0 0 0 s e u l e m e n t s o n t p o s s é d é s e t
1 6 , 0 0 0 c u l t i v é s . L a r é p a r t i t i o n p e u t se f a i r e a i n s i :
Cacaoyers 1 3 , 0 0 0 hectares.
Cannes à sucre 1 , 5 0 0 —
Caféiers et autres 1 , 5 0 0 —
C e s r é g i o n s d e c u l t u r e s s o n t a u r e s t e s a i n e s , l a m o r t a -
l i t é y v a r i a n t d e 2 6 à 2 9 p o u r 1,000. L e s c h i f f r e s p r é c é d e n t s
n o u s d o n n e n t u n e p r o p o r t i o n d e 2 p o u r 1,000 s e u l e m e n t
d e l a s u r f a c e t o t a l e p o s s é d é s . S i o n e x a m i n e l a c a r t e d e
L o t h ( 1 ) , o n v e r r a t o u t e l a r é g i o n d e s c u l t u r e s d i v i s é e e n
u n e s é r i e d e c a r r é s t e i n t é s e n c o u l e u r s d i f f é r e n t e s . L e s u n s
c o r r e s p o n d e n t à l a g r a n d e c u l t u r e , c e s o n t l e s p l a n t a t i o n s .
L e s a u t r e s c o r r e s p o n d e n t à l a p e t i t e c u l t u r e : c e s o n t l e s
p a r c e l l e s d o n n é e s s o i t e n c o n c e s s i o n , s o i t e n l o c a t i o n à d e
p e t i t s c u l t i v a t e u r s n o i r s , c o o l i e s o u c h i n o i s . O n r e m a r q u e
e n f i n , s u r l a m ê m e c a r t e , d a n s l a r é g i o n s u p é r i e u r e d e s
g r a n d s fleuves, à d e g r a n d e s d i s t a n c e s d a n s l ' i n t é r i e u r ,
d e u x n o u v e l l e s e s p è c e s d e r e c t a n g l e s m a i s b i e n p l u s é t e n -
d u s : l e s u n s r e p r é s e n t e n t les t e r r i t o i r e s c o n c é d é s e n m i n e s ,
e t les a u t r e s c e u x c o n c é d é s e n e x p l o i t a t i o n s d e b a l a t a . Pas-
s o n s e n r e v u e ces d i v e r s e s e n t r e p r i s e s .
(1) Éditée chez J . - H . de Bussy, à Amsterdam, 1 8 9 9 .

A N N E X E S
1 6 7
À . — PETITE CULTURE
Ces parcelles sont sauvent fort peu étendues. Ainsi à
D o m b u r g , station sur le Haut-Surinam, le total des par-
celles concédées est de 3 0 0 hectares d'un seul tenant et
chacune d'elles est de 2 hectares au plus. Un m ê m e con-
cessionnaire peut, il est vrai, en obtenir plusieurs. Le ré-
gime de ces concessions est le suivant ; Il y a deux caté-
gories de terres, les unes destinées à être louées, les autres
à être vendues. Les concessionnaires sont de petits cultiva-
teurs noirs, coolies ou chinois.
a) Terra à louer. — Ce sont les terre* comprises dans
les villages. L e concessionnaire en reçoit le libre usage
pour s i x a n s , après quoi il a l'immeuble eu location m o y e n -
nant une redevance annuelle.
b) Terres à vendre. — Ce sont les terres lion comprises
dans les périmètres des villages. L e concessionnaire en
reçoit là encore le libre usage pour six ans, après quoi il
en acquiert la propriété, s'il justifie avoir rempli certaines
conditions de mise en exploitation ou en culture. Si ces
conditions ne sont pas remplies, la terre peut lui être
cependant laissée en location. Enfin, si, dès le début, le
concessionnaire a mis en valeur une fraction très notable,
il peut obtenir la propriété définitive au bout de deux
ans. D'ailleurs il reste bien entendu que toutes ers con-
cessions, en cas de non culture ou de mauvaise culture,
peuvent être retirées à toute époque, bien avant les six
années fixées par le délai.
B . GRANDE CULTURE
Les plantations sont d'immenses domaines possédés par
des capitalistes qui les exploitent au m o y e n des i m m i -
grants coolies que leur fournit la colonie. Leur origine

1 6 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
remonte à u n ou deux siècles et elles ont été alors don-
nées en toute propriété. Beaucoup portent encore des
noms français et révèlent le plus souvent la trace d'une
secte de protestants français qui vint se réfugier à Suri-
name, les labadistes : ainsi La Rencontre, Chatillon, etc.
Après l'affranchissement des noirs, beaucoup de ces do-
maines ont été complètement abandonnés. Lorsqu'on v o u -
lut accorder des terres à la petite culture, on se trouva en
face d'une situation analogue à celle qui motiva en G u y a n e
française le décret du 3 avril 1 9 0 0 et on dut prendre des
mesures analogues. E n remontant le Suriname ou son
affluent, le Para, on ne voit guère plus que des pinots
(espèces de palmiers très serrés ne fournissant pas de
fruits), ou des maurices, autre espèce de palmier à aspect
différent : et cependant tous ces terrains sont des planta-
tions, sur la carte du inoins. Aussi n'en accorde-t-on plus
guère en concession, tout capitaliste n'ayant que l'embar-
ras du choix pour acheter d'immenses surfaces, bien
situées, riches, mais rendues à la végétation tropicale faute
de bras pour les cultiver.
C. — MINES D'OR ET CONCESSIONS DE MINERAIS
Ici, changement de région : pour s'y rendre, il faut re-
monter plusieurs jours durant les rivières Maronï, A w a
ou Lawvva, Tapanahoni, Coinmenyne, Suriname, Sara-
macca, etc. Les concessions des mines et des minerais
divers sont données pour une période de un à quarante
ans : elles sont renouvelables. Ces concessions donnent le
droit de fouiller le terrain, mais elles ne peuvent consti-
tuer un droit de propriété du sol supérieur et, par consé-
quent servir à d'autres exploitations. Toutefois, pendant
la durée de la concession minière, le sol et les produits qui
y poussent ne peuvent être concédés à qui que ce soit,
sauf au concessionnaire du sous-sol.

A N N E X E S
169
Formalités. — L e s o l l i c i t e u r é t a b l i t u n e d e m a n d e s u r
p a p i e r t i m b r é d e 0 f r . 3 0 a v e c c r o q u i s o u p l a n des t e r r a i n s
d é s i g n é s . C e d o s s i e r est e x a m i n é p a r l e g o u v e r n e m e n t q u i
a c c o r d e o u q u i r e f u s e . E n cas d e r e f u s , l ' a v i s d u c o n s e i l
p r i v é est n é c e s s a i r e e t l e s m o t i f s d u r e f u s d o i v e n t t o u j o u r s
ê t r e n o t i f i é s a u d e m a n d e u r ; c e t t e d e r n i è r e f o r m a l i t é a é t é
i n s t i t u é e a f i n d ' e m p ê c h e r les d o n a t i o n s d e f a v e u r .
Redevances. — E l l e s s o n t a i n s i f i x é e s :
lre et 2 e année, l'hectare 1 0 cents (0 fr. 2 0 )
3e et 4 e — — 2 5 cents (0 fr. 5 0 )
4 e année et suivantes, l'hectare. . 5 0 cents (1 fr. ” )
I l y a, e n o u t r e , u n d r o i t d e d é c o u v e r t e d e l ' o r q u i se
c o n f o n d a v e c l ' e n t r é e à P a r a m a r i b o . C ' e s t p l u t ô t u n droit
d'écoulement de l'or, c a r , p o u r v e n i r d e s p l a c e r s e t a t t e i n d r e
les l i e u x o ù o n p e u t l u i t r o u v e r d e s d é b o u c h é s , l ' o r d o i t
t r a v e r s e r u n e s é r i e d e postes é t a g é s s u r l e c h e m i n d e s p l a -
c e r s . C e t i m p ô t d ' e n t r é e est d e 0 f r . 14 p o u r u n g r a m m e ,
(7 c e n t s . )
Personnel dans les placers. — L a m a i n - d ' œ u v r e d a n s l e s
p l a c e r s est s e n s i b l e m e n t a u x p r i x s u i v a n t s , p r i x faits a v e c
n o u r r i t u r e :
Ouvriers nourris . . . . . . . 2 fr. 5 0 par jour.
Conducteurs nourris . . . . 2 0 0 à 3 0 0 francs par mois.
Ingénieurs nourris 1 0 à 2 0 . 0 0 0 francs par an.
L e s o u v r i e r s s o n t d e s h o m m e s d e c o u l e u r , a u n o m b r e d e
2 , 5 0 0 e n v i r o n . L e s c o n d u c t e u r s d e t r a v a u x s o n t c r é o l e s .
L e s i n g é n i e u r s s o n t d e s E u r o p é e n s o u d e s A m é r i c a i n s d e
n a t i o n a l i t é s d i v e r s e s . L e n o m b r e d e s p l a c e r s c o n c é d é s e s t
d ' e n v i r o n 4 0 0 , c e l u i d e s p l a c e r s e n e x p l o i t a t i o n d e 2 0 0 . L e
m a x i m u m d e s c o n c e s s i o n s est d e 2 0 0 h e c t a r e s ; m a i s i l n ' y a
pas d e m i n i m u m . L e s t r a n s p o r t s p a r p i r o g u e s , b a t e a u x , e t c . ,
d a n s u n r a y o n d e h u i t à d i x j o u r s se m o n t e n t à c e n t f r a n c s
l a t o n n e e n v i r o n . L e g o u v e r n e m e n t a c c o r d e d e s p e r m i s

1 7 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
D'EXPLORATION DANS LES ENDROITS NON CONCÉDÉS. LES DROITS
PERÇUS POUR LA DÉLIVRANCE D'UN TEL PERMIS SONT DE SEPT FRANCS
PAR PERMIS ET LA DURÉE EU EST FIXÉE POUR UNE PÉRIODE DE
QUATRE MOIS À DOUZE MOIS. CE PERMIS PORTE SUR 2 0 , 0 0 0 HEC-
TARES, AVEC GARANTIE DE CONCESSION PENDANT LA PÉRIODE DES
RECHERCHES, DE FAÇON QUE LE PROSPECTEUR NE PUISSE PAS ÊTRE
FRUSTRÉ DES RÉSULTATS DE SES RECHERCHES PAR UN TIERS. L'INS-
CRIPTION AU REGISTRE DES RECHERCHES DONNE DROIT À UNE CON-
CESSION DE PRIORITÉ PENDANT QUARANTE-HUIT HEURES, CELA,
POUR PERMETTRE AU SOLLICITEUR DE SE PROCURER L'ARGENT NÉCES-
SAIRE ET DE FOURNIr leS PIÈCES DU DOSSIER : DEMANDES, PLANS, ETC.
TEL EST JE RÉGIME DES MINES D'OR ET AUTRES MINERAIS. ON
EMPLOIE DANS LES PLACERS LE FAMEUX APPAREIL CONNU SONS LE
NOM DE LONG-TOM; ON Y BROYe BEAUCOUP DE QUARTZ AURI-
FÈRES. MAIS, LE GRAND OBSTACLE QUI S'OPPOSE AU BON FONC-
TIONNEMENT DE CETTE INDUSTRIE EST LA PÉNURIE D'EAU SUR LES
PLACERS; L'EAU MANQUANT, ON NE PEUT PLUS ACTIONNER LES
MACHINES OU LAVER LES MINERAIS, ON ARRÊTE LE TRAVAIL, ET
PENDANT CE TEMPS, LES FRAIS GÉNÉRAUX ÉNORMES COURENT TOU-
JOURS. ON A CONÇU DE GRANDS ESPOIRS SUR CES PLACERS, MAIS
IL SEMBLE QU'IL FAILLE ÊTRE TRÈS PRUDENT À CET ÉGARD. TELLE A
TOUJOURS ÉTÉ LA CONDUITE DE LA BANQUE DE SURINAME, DONT LE
DIRECTEUR EST M. VAN EWELD, CONSUL DE FRANCE. LA PLUS
SÉRIEUSE ET LA PLUS IMPORTANTE DE CES ENTREPRISES SEMBLE ÊTRE
LA COMPAGNIE FRANÇAISES DES MINES D'OR DE LA GUYANE HOLLAN-
DAISE (PLACERS DE L'AWA) DONT L'AGENT GÉNÉRAL EST M . BOSCH ( 1 ) .
D . — C O N C E S S I O N S D ' E X P L O I T A T I O N D E B A L A T A
ELLES SE TROUVENT DANS LES MÊMES RÉGIONS QUE LES PLACERS,
SOUVENT ATTENANTES, PARFOIS ENCHEVÊTRÉES, QUELQUEFOIS PLUS
(1) Dans tout ce qui précède, nous avons, pour simplifier les cal-
culs, considéré un florin comme 2 francs, au lieu de 2 fir. 1 0 ; en
réalité, les chiffres sont légèrement plus élevés que ceux que nous
avons indiqués.

A N N E X E S
1 7 1
rapprochées de la mer. L e régime de ces concessions est
sensiblement le m ê m e que celui des mines. Il est réglé par
une ordonnance du 2 1 janvier 1 8 9 3 . Nous retrouvons là
encore une redevance annuelle de 1 0 cents ( 0 fr. 2 1 ) par
hectare, portant sur le fonds qu'il soit exploité ou n o n .
L'exploitation d e l à g o m m e de balata doit être ménagée de
façon à conserver les arbres et ne pas dégrader les essences
précieuses de la forêt ainsi concédée.
C U L T U R E S . — R É S U L T A T S O B T E N U S
Nous avons vu que, sur une surface de 1 5 à 1 6 millions
d'hectares, la G u y a n e hollandaise n'en offrait guère que
le millième en élat de culture, soit 1 6 , 0 0 0 hectares ainsi
décomposés : 1 3 , 0 0 0 en cacao, 1,500 en sucre, 1,500 en
café et divers. A la suite de l'affranchissement des noirs et
de la crise sucrière, d'immenses étendues sont revenues à
l'état de bosch (brousse), d'autres se sont transformées en
exploitations de cacao et de café. Par ces chiffres, on le
voit, la tendance à abandonner la canne à sucre, continuelle
depuis vingt ans, s'est largement fait sentir et la transfor-
mation est presque achevée. Seules, quelques puissantes
sociétés continuent à pratiquer la culture d e l à canne.
CANNE A SUCRE. DOMAINES DE MARIENBUBG ET DE ZOELEN
La plus importante des exploitations de canne à sucre
est constituée par l'ensemble des deux domaines attenants
de Marienburg et de Zoelen ; le premier, de 1 , 2 0 0 hectares
et le deuxième de 4 0 0 : soit 1,600 hectares dont 8 0 0 cul-
tivés presque exclusivement en canne à sucre et 8 0 0 en
friche. Cette plantation fait partie du domaine de la a Neder-
landsche Handels Maatschappy « , sorte de compagnie des
Indes hollandaises dont le siège est à Amsterdam . Cette

1 7 2 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
société paissante, sûre d'une clientèle solide et ferme a pu
développer ses champs de canne, alors que les autres péri-
clitaient. A la tête de cette exploitation, se trouve à Marien-
burg, un agent de comptabilité, directeur responsable,
chargé de la partie financière, M . de Ruyter; puis, un
deuxième directeur, agent de culture (plantations, exploi-
tation, etc), M . Navor. Tous deux résident à Marienburg.
Non loin de Marienburg se trouve la plantation annexe
de Zoelen avec un directeur de culture. Deux voies ferrées
parallèles, à 1"',28 d'écartement, vont jusqu'au bout de la
propriété. Elles sont réunies, de distance en distance, par
des voies transversales perpendiculaires. Ces deux voies
principales aboutissent aux débarcadères de Marienburg
et de Zoelen, sur la rivière C o m m c n y n e . Elles ont chacune
plus de 10 kilomètres. Enfin, un passage établi spéciale-
ment à travers la forêt permet, avec une dérivation de la
voie ferrée greffée sur la seconde artère principale, de
déboucher sur la rivière de Suriname. On circule sur ces
voies à l'aide de wagons avec locomotives ou (pour les
hommes) de wagonnets poussés par les coolies. Ces coolies
courent alors pieds nus sur le rail surchauffé dont la t e m -
pérature accuse au thermomètre Fahrenheit 1 8 0 degrés,
soit 8 2 ° 2 centigrades. A côté des champs de canne à sucre,
on trouve aussi, soit en champs, soit en bordures, quelques
cultures de café de Libéria, café arabique ou de m o k a ,
cacao et bananes. Il y a une seule usine à sucre pour les
deux plantations de Marienburg et Zoelen. Cet immense
domaine absorbe la main-d'œuvre de 3 , 0 0 0 travailleurs et
renferme à peine dix E u r o p é e n s ; ces travailleurs sont sur-
tout des coolies en contrat de travail ou libres.
Les plants utilisés sont des espèces cultivées à la Marti-
nique, aux îles F i d j i , à Demerara et à Bourbon : il y en
a plusieurs variétés.
Plantation, préparation du sol. — L e terrain déboisé et
défoncé est asséché par une série de fossés ou petits

A N N E X E S
173
c a n a u x e n q u i n c o n c e s q u i a b o u t i s s e n t à d e g r o s c a n a u x
p a r a l l è l e s a u x v o i e s f e r r é e s . L e s b o u t s d e c a n n e d e v a n t
d o n n e r n a i s s a n c e a u x b o u t u r e s s o n t p l a n t é s r é g u l i è r e m e n t
e n l i g n e d r o i t e e n l e s i n c l i n a n t à 4 5 d e g r é s ( p l a n t é s
c o m m e o n f a i t p o u r l e s b a m b o u s ) . O n t r o u v e p l u s a v a n t a -
g e u x d e n e f a i r e q u ' u n e r é c o l t e t o u s l e s d e u x a n s , c a r l e
s o l a b e s o i n d e r e p o s . L e s t e r r e s e n j a c h è r e s o n t a l o r s
i n o n d é e s a u m o y e n d e s c a n a u x i r r i g a t e u r s e t a s s é c h e u r s .
C e t t e f a ç o n d e n o y e r l e s c a n n e s à s u c r e a l e d o u b l e a v a n -
t a g e d e d é t r u i r e c e r t a i n e s m a l a d i e s e t d e l a i s s e r r e p o s e r
l e s o l , q u i e s t a l o r s c o n v e n a b l e m e n t h u m i d e e t m e u b l e
l ' a n n é e s u i v a n t e . O n o b t i e n t a i n s i u n r e n d e m e n t , d e
15 t o n n e s d e s u c r e à l ' h e c t a r e , c e q u i f a i t u n e p r o d u c t i o n
a n n u e l l e d e 5 à 6 , 0 0 0 t o n n e s . O n c o n ç o i t q u ' i l e s t d i f f i -
c i l e d ' é t a b l i r d e s v o i e s f e r r é e s s u r u n s o l a l l u v i o n n a i r e s i
h u m i d e ; l ' i n f r a s t r u c t u r e e n est c o n s t i t u é e p a r d e s f a s c i n e s ,
des f a g o t s q u i , m é l a n g é s à d e l a t e r r e b a t t u e , s u p p o r t e n t
les t r a v e r s e s d e g r o s b o i s . L e s c o o l i e s a b a t t e n t l e s c a n n e s
p a r é q u i p e s t r a v a i l l a n t d a n s u n m ê m e c h a m p , s o u s l a d i r e c -
t i o n d e s u r v e i l l a n t s à c h e v a l . L e s c a n n e s c o u p é e s s o n t
c h a r g é e s s u r les w a g o n s e t c o n d u i t e s à l ' u s i n e à s u c r e .
Village. — L e v i l l a g e f o r m é p a r t o u t l e p e r s o n n e l d e
3 , 0 0 0 h o m m e s c o m p r e n d , p o u r l a p a r t i e d e M a r i e n b u r g
s e u l e m e n t , l ' é g l i s e c a t h o l i q u e , l ' é g l i s e d e s f r è r e s M o r a v e s ,
l ' h ô p i t a l a v e c p h a r m a c i e e t m é d e c i n , l ' é c o l e p o u r l e s
c o o l i e s h i n d o u s e t l ' é c o l e h o l l a n d a i s e p o u r l e s n o i r s , d i t e
Gouvernements School, e n f i n , u n é c o n o m a t o u boutique
t e n u e p a r l e p a t r o n l u i - m ê m e d a n s u n b u t d é s i n t é r e s s é e t
p h i l a n t h r o p i q u e . L e s d e u x i n s t i t u t e u r s e t l e m é d e c i n s o n t
p a y é s p a r l e g o u v e r n e m e n t c o l o n i a l ; a i n s i , l e m é d e c i n
r e ç o i t 4,000 f l o r i n s d e l a c o l o n i e . O n t r o u v e e n c o r e d a n s
ce v i l l a g e d e s v a c h e s v e n a n t d e D e m e r a r a e t d e s B a r b a d e s ;
e l l e s f o u r n i s s e n t u n b o n l a i t , m a i s e n p e t i t e q u a n t i t é ( u n
l i t r e p a r j o u r ) . I l y a a u s s i u n e f a m i l l e d e b u f f l e s a c h e t é s
q u a n t à l e u r s o u c h e à C a y e n n e e t v e n a n t d u T o n k i n ; i l s

1 7 4 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
se sont multipliés, mais ne constituent guère que des ani-
maux de luxe ; les essais faits pour les utiliser c o m m e
animaux de trait pour traîner les wagons de la voie ferrée
n'ont donné aucun résultat.
Usine. — L'usine comprend : 1° les appareils de
b r o y a g e ; 2" les appareils de distillation et, en outre, un
atelier de réparations avec plusieurs locomobiles-machines
assez bien outillé.
Broyage. — Les cannes apportées en wagons à l'usine
passent dans des cylindres broyeurs, qui donnent un pre-
mier jet de suc renfermant la mélasse destinée à former
le sucre de consommation (après raffinage) Ensuite, un
système de chaînes sans fin fait passer les cannes une
seconde fois au broyage pour en extraire ce qui peut rester :
c'est le second jet de suc renfermant la seconde mélasse
(pour le rhum). Les bois sont séparés automatiquement et
brûlés ensuite pour entretenir les machines à vapeur.
Traitement chimique et distillation. — Les mélasses sont
ensuite refoulées par des pompes dans des cuves métal-
liques, rondes et chauffées, dans lesquelles on fait barboter
de l'acide sulfureux produit par la combustion directe d u
soufre : on les traite ensuite par un lait de chaux, c'est-à-
dire de l'eau de chaux. Ces opérations ont pour but de les
blanchir et de les épurer. Ce traitement chimique est à
noter, car à la Martinique on arrive au m â m e résultat par
un traitement purement mécanique (un filtrage à travers
du noir de fumée). La mélasse n° 1 est séchée pour former
le sucre par les procédés connus. La mélasse n° 2 est
envoyée dans des cuves mélangées à l'eau pour fermenta-
tion; huit jours suffisent; ces cuves renferment alors
8 7 pour 100 d'alcool. Ces mélasses sont ensuite distillées
par les procédés ordinaires. On a ainsi le rhum qu'on
laisse d'abord dans de grands récipients de 1 7 , 2 0 0 et
1 2 , 5 0 0 litres. E n résumé, dans cette exploitation, le rap-
port à ihectare est de 1 5 , 0 0 0 kilogrammes de sucre et de

A N N E X E S
1 7 5
1,2OO l i t r e s d e r h u m . L e c a p i t a l e n g a g é clans c e t t e a f f a i r e
s e r a i t d e 36 m i l l i o n s d e f r a n c s e t le b é n é f i c e n e t a n n u e l
p e u t a t t e i n d r e 7 0 0 , 0 0 0 florins.
L e s s u c r e s se v e n d e n t d e 12 à 13 florins (25 f r . 2 0 à
27 f r . 30) ; i l s s ' é c o u l e n t e n A m é r i q u e a u p r i x d e 13 flo-
r i n s les 100 k i l o s . N o u s r e n c o n t r o n s , e n e f f e t , i c i u n e p a r -
t i c u l a r i t é i n t é r e s s a n t e d e l a G u y a n e h o l l a n d a i s e ; p r e s q u e
t o u t s o n c o m m e r c e se f a i t a v e c les E t a t s - U n i s et e n t o u t
cas p r e s q u e t o u s ses p r o d u i t s a g r i c o l e s t r o u v e n t l e u r é c o u -
l e m e n t a u x E t a t s - U n i s .
Q u o i q u ' i l e u s o i t , la c u l t u r e d e l a c a n n e à s u c r e à S u r i -
n a m e s e m b l e a p p e l é e à d é c r o î t r e o u à r e s t e r l ' a p a n a g e
e x c l u s i f d ' u n e o u d e d e u x g r a n d e s s o c i é t é s m e r v e i l l e u s e -
m e n t o r g a n i s é e s e t o u t i l l é e s . D é j à , s u r 1,500 h e c t a r e s
q u ' e l l e c o m p r e n d e n t o u t d a n s l a c o l o n i e , 800 a p p a r t i e n -
n e n t à u n e m ê m e s o c i é t é : e n c o r e , c e l l e - c i p o s s è d e - t - e l l e
u n t r o i s i è m e d o m a i n e à S u r i n a m e . L a c r i s e s u c r i è r e a
t r o p é p r o u v é les a u t r e s p l a n t a t i o n s , e t l e c a c a o est v e n u
h e u r e u s e m e n t r e m p l a c e r la c a n n e .
C A C A O ET C A F É . - P L A N T A T I O N D E J A G T L U S T
( P R O P R I É T É D E M . B A R N E T - L Y O N )
C e t t e p l a n t a t i o n s i t u é e a u n o r d - e s t d e P a r a m a r i b o , d e
l ' a u t r e c ô t é d e l a r i v i è r e S u r i n a m e , est c o m p o s é e d e
c a c a o y e r s , d e c a f é i e r s d e L i b é r i a et d e c a f é i e r s d ' A r a b i e .
P r o p r i é t é d u d i r e c t e u r d e l ' i m m i g r a t i o n e l l e p e u t ê t r e , à
b o n d r o i t , c o n s i d é r é e c o m m e l e m o d è l e d u g e n r e . S o n
é t e n d u e c u l t i v é e est d e 840 a r e s , s o i t 358 h e c t a r e s , d o n t
600 a r e s e n c a c a o , l e r e s t e e n c a f é s . I l y a 5 à 600 h o m m e s
t r a v a i l l a n t s u r l a p r o p r i é t é , d o n t 150 J a v a n a i s e n v i r o n e t l e
r e s t e H i n d o u s . O n n ' y t r o u v e q u ' u n s e u l n o i r .
L e s d i v e r s c a f é i e r s s o n t d e s a r b u s t e s q u i a p p a r t i e n n e n t
t o u s à l a m ê m e f a m i l l e q u e l e g a r d e n i a o u l a r o s e d u C a p ,

1 7 6 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
mais les fleurs des caféiers, si elles ressemblent au gar-
denia, sont loin d'être aussi belles. 11 y a deux variétés
principales : le caféier de Moka ou d'Arabie, qui donne
un produit fin et de luxe (produit à Suriname, on l'ap-
pelle dans le commerce café de S u r i n a m e ) ; puis, le caféier
de Libéria, plus grand et plus fort que le précédent, qui
donne un café de marque médiocre. A Suriname, il est pré-
féré, car il résiste beaucoup mieux, croit plus vite, demande
moins de soins et donne un rendement bien supérieur.
La culture du cacao nécessite une pépinière pour les
semis. La propriété a été divisée en longs rectangles, irré-
guliers à leur base, par une série de canaux d'assèche-
ment. Ces canaux déversent les eaux dans des canaux plus
grands destinés, à marée basse, à renvoyer à la rivière le
trop plein des eaux d'assèchement ; enfin, un réservoir garde
leseaux en cas de sécheresse. Grâce à ces travaux hydrau-
liques où excellent les Hollandais, se trouve résolu le pro-
blème de donner au cacao ce qu'il réclame : une humidité
permanente sans cependant q u e le sous-sol soit imprégné
d'eau. Chaque rectangle comprend trois ou quatre rangées
d'arbustes plantés de 4 mètres en 4 mètres environ. Enfin,
tous les 2 0 ou 2 5 mètres se trouvent des arbres plantés en
alignement central et destinés à donner aux cacaoyers,
qu'il importe de préserver du soleil, de la fraîcheur et de
l'ombrage. Les mêmes arbres abritent aussi les caféiers.
Les arbres-abris employés pour les cacaoyers et les caféiers
sont de l'espèce appelée scientifiquement Erythrina om-
brosa, qite les Espagnols appellent du nom symbolique de
Madré de cacao et qu'à Trinidad on n o m m e bois immortel.
Pour les jeunes caféiers, on omet souvent de s'en servir,
et on les remplace par des bananiers, dont l'ombre suffit.
Les cacaoyers produisent toute l'année, mais, il y a deux
saisons plus productives que toute autre époque, l'une en
m a i , l'autre en novembre. Il y a plusieurs variétés de
cacaoyers. Suivant qu'il s'agit de l'une ou de l'autre, la

A N N E X E S
1 7 7
GOUSSE OU CABOSSE EST JAUNE OU ROUGE, OU DEVIENT L'UN OU
L'AUTRE EN MuRISSANT : LORSQU'ELLE EST MÛRE ON L'ABAT ET ON
LA RECUEILLE. ON RECONNAÎT QU'ELLE EST VENUE À MATURITÉ,
LORSQUE LES SILLONS QU'ELLE PORTE SONT PROFONDÉMENT MAR-
QUÉS ET BIEN JAUNES. SUIVANT LES VARIÉTÉS, ON MESURE DE
18 À 2 0 CENTIMÈTRES DE LONGUEUR POUR UNE CABOSSE. ENTRE
L'AXE ET LA SURFACE DE LA CABOSSE SONT LES GROS GRAINS DONT
ON EXTRAIT LE CACAO. LE PROBLÈME EST DONC DE CHOISIR ENTRE
LES VARIÉTÉS DE CACAOYERS CELLE DONT LA CABOSSE SERA LA PLUS
LONGUE ET PRÉSENTERA PAR SA FORME LE MOINS D'ESPACE PERDU.
ON TROUVE ICI QUATRE VARIÉTÉS : a) Calabacillo, RARE, PARCE
QUE TROP PETIT; b) Cariollo, DE FORME DÉSAVANTAGEUSE;
C) Ameladono; d) Forestaro, LE PLUS RÉPANDU. LES ARBRES
DÉJÀ ANCIENS SONT ATTEINTS D'UNE MALADIE PARASITAIRE QUI
FAIT DÉVELOPPER SUR LES BRANCHES DES BOURGEONS TRÈS GROS ET
RESSEMBLANT À DES ASPERGES. IL Y A AUSSI UNE LARVE QUI
ATTAQUE LES ARBRES EN CREUSANT DES SILLONS DANS L'ÉCORCE ET
L'AUBIER. BOURGEONS ET LARVES SONT ENLEVÉS RÉGULIÈREMENT.
ON COMPTE HABITUELLEMENT 2 0 À 2 5 GOUSSES OU CABOSSES
POUR DONNER UNE LIVRE DE CACAO. LES GOUSSES JAUNES SONT
MÛRES LORSQU'ELLES JAUNISSENT FRANCHEMENT ET PRENNENT LA
TEINTE SPÉCIALE D'UN MELON ARRIVÉ À MATURITÉ. LES GOUSSES
SONT OUVERTES SUR PLACE ET LES AMANDES APPORTÉES À L'USINE.
LES CAFÉIERS DE LIBÉRIA ET D'ARABIE SONT OBTENUS DANS
UNE PÉPINIÈRE, PUIS PLANTÉS DANS DES CONDITIONS ANALOGUES
AUX CACAOYERS. L'ARBUSTE ARRIVÉ À TROIS MÈTRES ENVIRON EST
TAILLÉ AU SOMMEt POUR ÉVITER UNE TROP GRANDE CROISSANCE
ET FACILITER AINSI LA RÉCOLTE.
L'ARBRE PRODUIT À CINQ ANS ENVIRON. LA TERRE EST TRA-
VAILLÉE À L'ENTOUR AU MOINS UNE FOIS PAR AN ET NETTOYÉE DES
HERBES ET POUSSES GÊNANTES. LA MANIPULATION INDUSTRIELLE
DU CACAO ET DU CAFÉ DIFFÈRE : LE CACAO PRODUISANT TONTE
L'ANNÉE, L'USINE EST TOUJOURS EN ACTIVITÉ. LES AMANDES SONT
APPORTÉES ET MISES DANS DES FERMENTEURS OU BOXES EN BOIS,
OÙ ELLES SÉJOURNENT TROIS À QUATRE JOURS. ELLES SONT ENSUITE
1 2

1 7 8 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
SÉCHÉeS AU SOLEIL SUR D'IMMENSES WAGONS SÉCHEURS POSÉS
SUR RAILS ET POUVANT TROUVER ABRI DANS UN GRAND HANGAR;
SUIVANT L'ÉTAT DE L'ATMOSPHÈRE, LA PLUIE, LE VENT, ETC., ON
LES Y RENTRE OU ON LES EN FAIT SORTIR. SI LES PLUIES CONTINUES
S'OPPOSENT AU SÉCHAGE AU SOLEIL, LES AMANDES SONT PASSÉES
DANS DES APPAREILS DE SÉCHAGE À LA VAPEUR. UN COURANT D'AIR
EST ÉTABLI PAR UNE MACHINERIE OÙ UNE SORTE DE TARARE PER-
MET D'EXPULSER LES PARTIES LÉGÈRES QUI ENVELOPPENT LES
FÈVES. LES FÈVES SÈCHES SONT RÉUNIES EN UNE COUCHE DE
0 M. 1 0 SUR LE PARQUET SUPÉRIEUR DE L'USINE ET PEUVENT ÊTRE
EXPÉDIÉES EN SACS SUR LES CENTRES DE DÉBOUCHÉS, NOTAMMENT
AUX ETATS-UNIS. POUR LE CAFÉ, LE FRUIT VERT EST PASSÉ À L'AP-
PAREIL DÉCORTIQUEUR, PUIS LAVÉ. 11 EST ENSUITE PLACÉ DANS DES
RÉCIPIENTS OÙ IL FERMENTE DEUX OU TROIS JOURS, PUIS IL PASSE
DANS UNE SÉRIE D'APPAREILS DESTINÉS À LE SÉCHER, À COMPLÉTER
SA DÉCORTICATION, À LE TRIER PAR GROSSEURS DIFFÉRENTES DE
GRAINS ET ENFIN À LE RENDRE PRÊT À LA CONSOMMATION. LE
CAFÉ GAGNANT EN QUALITÉ EN VIEILLISSANT, UNE CERTAINE RÉSERVE
EST FAITE À TITRE D'EXPÉRIENCE POUR ÊTRE VENDUE AU BOUT DE
QUELQUES ANNÉES. LE PERSONNEL DE L'USINE COMPREND UN DI-
RECTEUR ET UN GÉRANT, QUI ONT CHACUN UNE MAISON SPÉCIALE.
LES SURVEILLANTS EUROPÉENS, AU NOMBRE DE SEPT OU HUIT,
ONT UNE CHAMBRE CHACUN, UNE SALLE D'ÉTUDE COMMUNE ET
UNE SALLE À MANGER. ILS SE RENDENT À LEUR TRAVAIL SOIT À PIED,
SOIT SUR LES BERGES DES CANAUX, SOIT EN PIROGUES, CELA DÈS LE
MATIN; ILS DÉJEUNENT SUR LES LIEUX ET NE REVIENNENT QU'AU
SOIR.
TELLE EST L'ÉCONOMIE DES PLANTATIONS DE CACAO ET DE CAFÉ.
LE CACAO EST EN PLEINE PROSPÉRITÉ, SE VEND TRÈS BIEN, ET
C'EST BIEN LA CULTURE D'AVENIR. IL TROUVE TOUT SON ÉCOULE-
MENT AUX ÉTATS-UNIS : LES GRANDES MAISONS D'EUROPE COMME
VAN HOUTEn FONT VENIR LEURS CACAOS FINS DE LA RÉPUBLIQUE
DE L'EQUATEUR. POUR LE CAFÉ, IL Y A LIEU DE CRAINDRE LA SUR-
PRODUCTION ; IL EST VRAI QUE LA CLIENTÈLE AMÉRICAINE DU CAFÉ
INFÉRIEUR DE LIBÉRIA EST TRÈS EXTENSIBLE. QUOI QU'IL EN SOIT,

A N N E X E S
1 7 9
o n v o i t , c h a q u e a n n é e , d e n o u v e l l e s p l a n t a t i o n s d e s u c r e
se t r a n s f o r m e r e n c u l t u r e s d e c a c a o e t d e c a f é d e L i b é r i a .
O n t e n t e a u s s i e n ce m o m e n t l a c u l t u r e e n g r a n d d u
t a b a c et o n f o n d e s u r c e t t e e n t r e p r i s e d e g r a n d e s e s p é -
r a n c e s à S u r i n a m e . O n e n a p l a n t é d e g r a n d e s é t e n d u e s à
W o r s t e l i n g J a c o b s , d a n s l e H a u t - S u r i n a m e , très l o i n d a n s
l ' i n t é r i e u r ; l e d i r e c t e u r e n est M . K l é b e r , u n s p é c i a l i s t e
v e n u d e s I n d e s . M a i s l a c u l t u r e d u t a b a c d e m a n d e u n e
p r o f o n d e c o n n a i s s a n c e d e s s a i s o n s , et t o u t d é p e n d d u m o -
m e n t c h o i s i p o u r l a p l a n t a t i o n . A u s s i l e p r e m i e r essai
a - l - i l é t é u n é c h e c . L e s e c o n d a d o n n é d ' e x c e l l e n t s r é s u l -
t a i s , d i t - o n . L ' a v e n i r m o n t r e r a ce q u ' i l e n f a u t p e n s e r .
C a n n e à s u c r e , c a c a o , c a f é , t a b a c , ce s o n t l à les g r a n d e s
c u l t u r e s .
V o y o n s les p e t i t e s c u l t u r e s e t e n p a r t i c u l i e r l e r i z . L a
p r o d u c t i o n d e la c o l o n i e e n r i z est i n s i g n i f i a n t e : 150 sacs
d e 100 k i l o s p a r a n , s o i t 15 t o n n e s , q u i , à 400 f r a n c s l a
t o n n e , d o n n e n t u n e v a l e u r d e 6 , 0 0 0 f r a n c s . I l n ' a pas été
f a i t d ' e s s a i s e n g r a n d s , m a i s f e u l e m e n t d e s c u l t u r e s d e
n o i r s , c o o l i e s o u C h i n o i s , o u des e x p é r i e n c e s e n p e t i t d e s
p l a n t e u r s . C e p e n d a n t , les d i v e r s e s q u a l i t é s r e ç u e s d e l a
c o l o n i e o n t é t é e x c e l l e n t e s : e l l e s o n t d o n n é u n r i z e x q u i s
et fin, q u ' o n a e n v o y é e n E u r o p e . L e r i z p r o d u i t est j a u -
n â t r e , g r a s , et n o n b l a n c , a t o n e et p o u s s i é r e u x , c o m m e t a n t
d e r i z d u c o m m e r c e . M a i s t o u t c e l a est e n c o r e i n s i g n i f i a n t .
I l s e m b l e q u e l e r i z r é u s s i r a i t p a r t i c u l i è r e m e n t d a n s l e
C o t t i c a et l e H a u t - C o m m e n y n e . M a i s , f a i t e e n g r a n d , c e t t e
c u l t u r e n é c e s s i t e b e a u c o u p d e c a p i t a u x . D ' u n a u t r e c ô t é , l a
c o l o n i e i m p o r t e é n o r m é m e n t d e r i z d o n t i l est f a i t g r a n d e
c o n s o m m a t i o n p a r les c o o l i e s et les c h i n o i s : ce r i z v e n u
d ' A m s t e r d a m e s t r e n d u à S u r i n a m e t o u s d r o i t s p a y é s d a n s
des c o n d i t i o n s d e b o n m a r c h é q u ' o n n e p o u r r a i t j a m a i s
a t t e i n d r e à S u r i n a m e . A u s s i n e s ' a g i r a i t - i l q u e d e p r o d u i r e
d u r i z f i n et c h e r p o u r l ' e x p o r t a t i o n et n o n u n p r o d u i t d e
c o n s o m m a t i o n s u r p l a c e .

1 8 0 L A M A I N - D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
Quant à la vanille, la question est la m ê m e que pour le
riz : pas d'essais en grand, seulement des petites cultures
ou des expériences.
Il y a partout de petites cultures de bananes et elles figu-
rent comme produits secondaires dans toutes les grandes
exploitations. Autrefois, nourriture exclusive des noirs,
elles figuraient parmi les grandes cultures : ainsi le do-
maine de Jagtlust ne produisait autrefois que des bananes
et donnait un fort gros revenu. Mais les coolies préférant
le riz, cette culture est devenue accessoire.
Le maïs vient très bien et est très apprécié des noirs :
c'est l'une des petites cultures les plus importantes. Citons
aussi le manioc sur lequel nous n'insistons pas, Varrow-
rool, dont la fécule sert en pharmacie c o m m e fortifiant et
qui fait l'objet d'un grand commerce aux Antilles anglaises
(à A n t i g u a ) ; enfin les cultures maraîchères (aubergines,
patates, etc.), surtout faites par les boers hollandais.

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1,704,57
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Florin
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1,136,60
1.178,06!
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72,08
Florin
PAYE
7
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S
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1888-189
281,88
554,80
400,08
268,23
188,60
241,56
604,38
E X C È S
39,07
Florin
DE L'EXPORTATION
sur
7
6
4
2
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9
0
0
s
la production
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49,43
59,21
Florin
DE L'EXPORTAI ION
8
par rapport
1
1
3
s
à la production

II
B I B L I O G R A P H I E D E S G U Y A N E S ( 1 )
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3 . — Annuaire de la G u y a n e française, années 1 8 9 9 ,
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5 . — ( A n o n y m e ) . — De la Guyane française et du projet
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in-8«. Paris, 1 8 2 2 .
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( 1 ) Cet index bibliographique a été établi d'après les notes et la
collection des ouvrages rassemblés par M . Jean Duchesnc-Fournet.

1 8 4 L A M A I N D ' O E U V R E D A N S L E S G U Y A N E S
8. — ( A n o n y m e ) . — Précis historique de (expedition du
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9. — ( A n o n y m e ) . — Quelques mots sur la Guyane fran-
çaise, in-8». Paris, 1 8 8 2 .
10. — ( A n o n y m e ) . — La Guyane v'o'ée et calomniée,
i n - 1 2 . Cayenne, 1 8 8 4 .
11. — Arrest du Conseil d'État du Roi du 1 4 août 1777,
qui accorde pour quinze ans à la Compagnie de
la Guyane française le privilège exclusif do la
Iraite des noirs et du commerce, depuis le Cap
Vert jusqu'à la rivière de Cazamance.
12. — Arrest du Conseil d'État du Roi du 1 5 mai 1 7 8 4 ,
qui prolonge jusqu'au l" juillet 1 7 9 2 l'effet des
lettres patentes du 1ER mai 1 7 6 8 , qui accordaient
à l'isle de Cayenne la liberté du commerce avec
toiHcs les nations.
13. — Aubigny (d'). — L a politique coloniale de ChoUèul.
{Annales de l'Ecole libre des sciences politiques.)
Paris, 1 8 8 8 .
1-4. — Au bin eau. — Les Jésuites au bagne {Toulon,
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15. — Aymé (J.-J.). — Déportation et naufrage de M .Aymé,
ex-législateur, suivis du Tableau de vie et de
mort des déportés à son départ de la G u y a n e .
16. — lîiJOM. — Mémoire pour servir à l'histoire de
Cayenne et de la Guyane française. 2 vol. in-8°.
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18. — Babbère (Pierre). — Nouvelle relation de lâFrance
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billon, pour être transportées dans 1 isle de
Cayenne où elles auront cours seulement. V e r -
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Cayenne, les 7 janvier 1 7 7 7 , 1 9 mai et jours
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B I B L I O G R A P H I E D E S G U Y A N E S 1 9 3
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testé franco-brésilien, in-8°. Paris, 1898.
120. — LEVÂT (D). — Guide pratique pour la recherche et
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Paris, 1898.
121. — LEVÂT (D.). — Utilisation de la main-d'œuvre pé-
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tional de 1900.)

122. — LEVÂT (D.). — Le chemin de fer de la Guyane
française, in-8°. Paris, 1901.
123. — LEVEILLÉ (Jules). —- La Guyane et la question
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124. — Loi relative aux colonies et particulièrement à
celles de l'île Cayenne et de la Guyane fran-
çaise, donnée à Parts le 11 juillet 1792 (l'an IVe

de la liberté).
125. — Lois, décrets et règlements relatifs à la transpor-
tation et à la relégation, in-8°. Melun, 1894.
126. — MALOUET. — Examen de cette question: Quel sera
pour les colonies de l'Amérique le résultat de la
Révolution française, de la guerre qui en est la
suite et de la paix qui doit la terminer, in-8°.
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127. —MALOUET. — Lettre à M. S. D., membre du Par-
13

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1" edit., 1 8 0 5 ; 2» édit., 1 8 0 7 , in-8", Paris.
155. — Plans de Cayenne et de sa banlieue ( 1 9 0 0 ) .
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T A B L E D E S M A T I È R E S
P a g e s .
P R É F A C E . . I
i K T n O D U C T I O N V I I
1 1
II 2 0
III 3 4
I V 4 6
V 7 7
V I 1 0 7
V I I 1 4 7
A N N E X E S
I . Régime des terres et ties concessions dans la Guyane
hollandaise 1 6 5
I I . Bibliographie des Guyanes 1 8 3
U n e carte des trois Guyanes.
1 4


P A R I S
T Y P O G R A P H I E P L O N - N O U H B I T ET C"
8 , B U E G A R A N C I E R E




Document Outline

  • Préface
  • Introduction
  • I
  • II
  • III
  • IV
  • V
  • VI
  • VII
  • Annexes
    • I. Régime des terres et des concessions dans la Guyane hollandaise
    • II. Bibliographie des Guyanes
    • Une carte des trois Guyanes