CONTES NÈGRES
(10e série.)
G. H A U R I G O T
CONTES NÈGRES
SOUVENIRS DE LA GUYANE FRANÇAISE
I L L U S T R A T I O N S D E C A R R E Y
P A R I S
A N C I E N N E L I B R A I R I E F U R N E
B O I V I N & Cie É D I T E U R S
3 R I 5, R U E P A L A T I N E (VIe)
Tous droits résrevés
A MADAME G. H.
CONTES A DORMIR DEBOUT
E N G U I S E D ' A V A N T - P R O P O S
Vous me demandez, chère amie, ce que j ' a i r a p p o r t é de
cette affreuse Guyane pour laquelle j e partis, malgré vos
sages conseils, quatre ans déjà passés. Est-ce seulement
cette fièvre bizarre dont les visites inattendues viennent
parfois vous i n q u i é t e r ? Sont-ce u n i q u e m e n t ces petits
oiseaux habillés de p o u r p r e et de rubis qui « font si bien
sur les chapeaux » ou ces petits cailloux d'or « si jolis u n e
fois m o n t é s en bracelet » ? N'ai-je pas recueilli encore, en
piroguant de Cayenne à l'îlot d'Apatou, quelques-uns de
ces contes naïfs que vous vous plaisez, affectueuse et indul-
g e n t e , à m ' e n t e n d r e r e d i r e ?
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C O N T E S N È G R E S
Hélas, ma chère, pensant à vous, j ' a i bien songé à faire
une cueillette de ces fleurs exotiques pour, au r e t o u r , vous
en offrir un bouquet. Mais, de vrai, la tâche ne m'était pas
facile. Et, laissant de côté toute figure de r h é t o r i q u e , j e
vais en quelques lignes vous expliquer p o u r q u o i .
Les contes de la Guyane sont à peu près impossibles à
r e n d r e en français.
Non qu'ils p r é s e n t e n t des difficultés de traduction ! Ce
n'est pas cela, bien qu'on emploie sur les bords de l'Oya-
pock, du Maroni et de la rivière de Cayenne une langue des
plus étranges. Les personnes qui s'imaginent que les noirs
de nos colonies parlent le langage dont on trouve dans les
livres des échantillons comme celui-ci : « petite négresse
dire à petit blanc li aimer li de tout son c œ u r » se t r o m p e n t
du tout au tout. Vous pourrez en j u g e r par les phrases s u i -
vantes, que je choisis à dessein banales et tout à fait cou-
rantes dans les r u e s de Cayenne :
— Comment ou fika? — Mo bien mossô.
— Côté ou pagara fika ? — Oho !
— Sizé. — Guiokoti. — Kaouka. — Li soucou Kaba.
— Mô maman ! mé gendames cabrit Ka vini !
— Baille mô mossô di l'eau sèque, souplé.
Je défie bien nos plus distingués polyglottes de deviner
que cela veut dire :
— Comment vous portez-vous? — Assez bien.
— Où est votre p a n i e r ? — Je ne sais p a s . — Asseyez-vous.
— Baissez-vous. — Taisez-vous. — Il fait sombre déjà.
— Mon Dieu! voilà les gardes de police qui viennent !
— Donnez-moi un peu d'eau p u r e , s'il vous plaît.
Vous voyez que le créole cayennais, composé de mots
CONTES A DORMIR D E B O U T
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indiens, portugais, hollandais, anglais, et même français,
mais d'un français plus que c o r r o m p u , p o u r r i , constitue
une véritable langue étrangère. On s'y fait vite cependant,
et, encore un coup, là n'est pas la difficulté.
Elle provient à la fois du fond môme des histoires, des
sujets traités, et de la forme qu'on leur d o n n e , ou p o u r être
plus exact, de la manière dont les nègres racontent.
D'abord, ils miment leurs récits autant, au moins, qu'ils
les disent, et voilà u n avantage dont l'écrivain se trouve
tout de suite privé.
Puis, ils les entrecoupent d'interminables chansons que
l'auditoire r é p è t e ou accompagne : second détail de mise
en scène que ne peut reproduire le livre, même imparfaite-
ment, car l a . . . naïveté de ces chants dépasse les bornes
permises et les r e n d intraduisibles. Vous en trouverez un
spécimen dans mon conte intitulé Comment capitaine Coq
gagna ses éperons et son plumet.
Enfin, le n a r r a t e u r nègre ne se lasse jamais des onoma-
topées, ou mieux il ne saurait s'en passer, et il en émaille
son récit avec une profusion dont on ne peut se faire une
idée quand on ne l'a pas entendu soi-même. Voici, par
exemple (en accentuant u n peu p o u r mieux me faire com-
prendre), comment il parlera : « Le chasseur a r m a son
fusil : tic tac ; il tira : pan ! et le gibier tomba de l'arbre à
t e r r e : pouf!... Tous les autres oiseaux s'envolèrent en
faisant coui, coui, coui, coui, coui, coui, et u n crapaud
effrayé se dirigea p a r bonds pressés vers la m a r e : Kialam,
Kialam, Kialam !... A ce moment on entendit sur la r o u t e
le galop d'un cheval : blocoto, blocoto, blocoto », etc.
8 CONTES NÈGRES
Vous voyez combien de pareilles répétitions seraient
fatigantes en français. Il n'y faut pas songer.
Quant aux sujets, ils ne présentent d'intérêt, en général,
que pour les propres habitants du pays.
Comme le sage n'avance rien qu'il ne p r o u v e , j e vais,
autant que faire se peut, appuyermon dire par des citations.
Voici deux sujets de contes guyanais.
Un tigre fort maigre rencontre u n e t o r t u e très grasse.
— Bonjour, commère, comme vous voilà bien p o r t a n t e !
Où donc trouvez-vous à faire b o n n e c h è r e ? moi j e n'ai plus
rien à manger !... Après bien des hésitations, la t o r t u e
consent à révéler au tigre son secret. Elle l'emmènera
même avec elle, s'il veut s'engager à se conduire r a i s o n n a -
blement et à ne pas p o r t e r la patte s u r les objets qu'elle lui
interdira de t o u c h e r . Chose convenue, et les voilà p a r t i s .
Or, savez-vous quelle était la salle à manger de la t o r t u e ?
c'était le ventre de l'éléphant du roi !... Nos deux compa-
gnons s'introduisent dans cet intérieur. La gloutonnerie
du tigre lui fait oublier ses p r o m e s s e s , et il commet tou-
tes sortes de sottises dont le détail, en français, serait au
moins fatigant. Le pire est de manger le cœur de l'énorme
pachyderme. Que voudriez-vous que fît l ' é l é p h a n t ? qu'il
m o u r û t !... et c'est à quoi il ne m a n q u e p a s .
Un tigre a g u e r r e avec u n lamantin. Les deux adversai-
res se livrent de fréquentes batailles avec des chances d i -
verses de succès. Un j o u r , d a n s u n combat décisif, l'hôte
des forêts est vaincu par l'habitant d e s m e r s . Le cétacé
t r i o m p h a n t lui inflige u n supplice h o r r i b l e . Il lui ouvre le
v e n t r e , le vide e n t i è r e m e n t , le remplit de sable, le recoud
d e s pieds à la t ê t e , puis le renvoie chez lui dans cet état
CONTES A DORMIR DEBOUT
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lamentable et humiliant. Au r e t o u r du t i g r e , toute sa fa-
mille lui trouve un air étrange. Je le crois bien, on serait
gêné à moins ! On tourne autour de la pauvre bête en se
demandant : mais qu'est-ce qu'il a donc de c h a n g é ? . . . Subi-
tement la couture faite par le lamantin se r o m p t sur un
point, tout le sable dont le tigre était rempli s'écoule :
il ne r e s t e plus bientôt q u ' u n e peau vide et flasque.
Il n'est pas facile, croyez-le bien, de faire que ces aven-
tures bizarres deviennent plaisantes à parcourir quand elles
passent dans n o t r e langue. J ' a u r a i du moins t e n t é l'entre-
prise au moyen d'une artificieuse combinaison. Conser-
vant parfois le fond d'un conte n è g r e , en d'autres endroits
prenant pour texte un simple proverbe cayennais, j ' a i r e -
vêtu les u n s et les a u t r e s d'un habit taillé à m a fantaisie
et p r o p r e , j e crois, à m e p e r m e t t r e d'atteindre u n double
résultat : faire u n e œuvre personnelle — r e n d r e ces récits
exotiques présentables à des lecteurs français.
En ce qui concerne les petits, mon ambition n'est point
déçue si j e m'en rapporte au bon r i r e par lequel Paulette
accueille les disputes de M. Tigre et de Mme T o r t u e . P o u r
vous, le volume dont j e vous prie d'agréer l'hommage suf-
fira à vous donner une idée de la littérature orale des grands
bois. C'est tout ce que j e m e proposais en l'écrivant à deux
mille lieues de Paris, bien loin de vous par les yeux, tout
p r è s de vous par le c œ u r .
G. H .
LES
MÉSAVENTURES D'UN TIGRE
Les deux personnages dont les faits et gestes défraient
le plus souvent les récits des conteurs Guyanais sont le
Tigre et la T o r t u e . Leur histoire, avec ses n o m b r e u s e s
péripéties, forme u n véritable cycle : à eux donc l'honneur
de défiler les premiers dans la revue que je vais passer p o u r
mes j e u n e s lecteurs.
Mais avant de r e t r a c e r leurs aventures, la conscience
littéraire — il en faut m o n t r e r même dans les œuvres les
plus h u m b l e s — m e fait un devoir de dégager m a r e s p o n -
sabilité au sujet du caractère attribué en ces récits à nos
intéressants personnages. Il est, en effet, de nature à cho-
quer les idées r e ç u e s en F r a n c e sur les h é r o s de ces con-
tes. Aussi tenais-je à prévenir mon public q u e , ce carac-
t è r e , ce n'est p a s moi qui le crée : j e me contente de le
r e p r o d u i r e tel que j e l'ai trouvé invariablement dépeint
dans la légende créole.
Le Tigre, pour parler de lui seulement, le Tigre, qui
inspire u n e si profonde t e r r e u r sur les bords du Gange et
de l'Indus, est beaucoup moins redouté entre les rives de
l'Oyapock et du Maroni.
A la vérité, l'animal auquel on d o n n e , en ces derniers
parages, le nom de Tigre, n'est pas du tout le redoutable
félin des jungles du Bengale.
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CONTES NÈGRES
J a g u a r , ou cougouar, il a bien quelques liens de p a r e n t é
éloignée avec le despote asiatique ; mais ce dernier le r e -
connaîtrait tout au plus p o u r un petit cousin et refuserait
de l'appeler frère.
Ce n'est pas qu'il n'étrangle fort p r o p r e m e n t , à l'occa-
sion, u n e biche, u n e vache, ou toute autre bête sans dé-
fense. Parfois m ê m e il cause parmi les troupeaux du pays
de déplorables ravages, et l'annuaire de Cayenne enre-
gistre à certaines dates des mentions qui donnent à réflé-
chir.
Mais les seuls animaux pâtissent de la dent ou de la
griffe du carnassier guyanais. L ' h o m m e le méprise comme
e n n e m i personnel, et le tue avec u n e extrême facilité.
Souvent il le chasse avec des chiens, comme u n simple
lièvre. Le tigre fuit devant les a b o i e m e n t s de ses ennemis,
et, s e r r é de p r è s , finit par se réfugier s u r u n a r b r e . Le
chasseur arrive sans se p r e s s e r , et l'occit sans p é r i l . C'est
en Guyane seulement, j e p e n s e , que l'on peut ainsi tirer
des tigres b r a n c h é s .
Je ne sais si la chose se passe aussi fréquemment qu'on
m e l'a dit. Quoi qu'il en soit, le fait certain, c'est que les
récits du pays r e p r é s e n t e n t invariablement le tigre comme
u n être lâche et stupide. Dans les scènes de la fable créole,
il j o u e , avec l'autorité donnée par u n e longue possession
d'état, les rôles d'imbécile, de couard, de personnage à
b e r n e r .
Tigre cheminait, u n j o u r , solitaire et triste. Solitaire,
car la compagnie des méchants est peu r e c h e r c h é e .
Triste, parce qu'il venait de se voir dépossédé, de la façon
LES M É S A V E N T U R E S D ' U N T I G R E
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la plus inattendue, d'une maison de campagne bâtie à
frais communs par Singe et par l u i .
Tigre et Singe s'étaient associés p o u r construire de
compte à demi, et à l'insu de leurs familles, u n e habita-
tion de plaisance où ils iraient le dimanche faire de m a u -
vais coups.
La case t e r m i n é e , grande dispute e n t r e ces deux francs
vauriens p o u r savoir qui en prendrait le premier posses-
sion. Car ni l'un ni l'autre n'entendait cohabiter avec son
compagnon.
Ne pouvant tomber d'accord, ils avaient appelé comme
arbitre madame la T o r t u e , p e r s o n n e r e n o m m é e p o u r sa
grande sagesse et sa finesse e x t r ê m e . Telles, de nos j o u r s ,
la France et la Hollande se contestant la propriété du ter-
ritoire de l'Awa, ont remis à u n e grande puissance du
Nord le soin de t r a n c h e r le différend.
La dame à carapace était v e n u e , avait chaussé, avec
peine comme toujours, ses lunettes sur son nez, p u i s , t o u -
t e s les pièces du litige examinées minutieusement, avait
déclaré de sa voix de clarinette que la possession exclusive
du logis reviendrait h u i t j o u r s à l'un, h u i t j o u r s à l ' a u t r e .
Sur le point de savoir quel serait le premier occupant,
Tortue n'avait pas hésité u n e seconde : sa vieille animosité
contre Tigre lui avait fait accorder la préférence à Singe.
Après ce beau j u g e m e n t qui ne rappelait que de très
loin celui de Salomon, elle avait d e m a n d é u n e grosse
somme pour sa peine, tiré sa révérence, et repris cahin-
caha le chemin de sa cabane.
F o r t de la sentence r e n d u e , m a î t r e Singe s'était ins-
tallé. Mais sa période venait de prendre fin, et compère
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CONTES NÈGRES
Tigre, sans p e r d r e u n e m i n u t e , s'était r e n d u d a r e - d a r e
sur les lieux afin de remplacer le compagnon.
Jugez de sa surprise et de sa colère, quand il avait trouvé
la case occupée non par le m a c a q u e , mais p a r un vieux
n è g r e barbu q u i , sans doute, avait chassé, tué p e u t - ê t r e ,
le premier habitant du logis. Eternelle histoire des fon-
d a t e u r s et des c o n q u é r a n t s ! . . .
Cet u s u r p a t e u r , dès l'apparition de Tigre au bout de
l'avenue, s'était armé d'un fusil et avait couché en j o u e le
nouvel arrivant.
Celui-ci, peu désireux d'engager une bataille incertaine,
avait détalé au plus vite, exaspéré, furieux, et trouvant à
peine un léger soulagement à sa douleur dans cette réflexion
que lui inspirait la fin probable de Singe : « C'est bien
fait ! voilà ce qui arrive quand on veut passer avant moi ! »
Brave c œ u r , v a ! . . . il était de ceux qui pensent qu'il
faut t u e r les gens pour leur apprendre à vivre.
Macaque, comme vous le savez déjà, a plus d'un t o u r
dans son sac. J e ne vous s u r p r e n d r a i donc pas outre m e s u r e
en vous disant que c'est lui-même q u i , affublé d'un panta-
lon de toile bleue et d'un panama volés à l ' h a b i t a t i o n 1 voi-
sine, avait j o u é le personnage du vieux n è g r e . Le fusi
que Tigre, dans sa frayeur, avait cru distinguer e n t r e ses
pattes, était une simple canne à sucre arrachée à un champ
des environs. (Car à l'époque lointaine où se passent ces
choses, on voyait encore en Guyane française quelques
t e r r e s cultivées. )
I . A u x colonies, le t e r m e g é n é r a l d'habitation d é s i g n e toute m a i s o n des
c h a m p s , toute exploitation r u r a l e . On n e dit pas : « Je v a i s à la c a m p a g n e »,
m a i s « j e v a i s à l'habitation ».
Un v i e u x nègre l ' a v a i t couché en joue.
LES M É S A V E N T U R E S D'UN TIGRE
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Et pendant que Tigre s'en allait grommelant, pestant, et
se j u r a n t de tirer vengeance du premier animal r e n c o n t r é ,
— pourvu du moins que ce ne fût pas u n t a m a n o i r 1 , —
Macaque riait si fort en se roulant par t e r r e , qu'il en fit
sauter les boutons du pantalon volé.
La Providence, qui a parfois d e s distractions dont les
méchants bénéficient, sembla d'abord vouloir d o n n e r à
Tigre u n e p r o m p t e satisfaction.
Cette même après-dîner, un j e u n e cabri, plein de malice,
s'en allait, tout joyeux, en quête de distractions.
Il sautait gaiement de rocher en rocher, s'arrêtait p o u r
se mirer quand il rencontrait u n e flaque d'eau, puis secouait
sa tète m u t i n e , et r e p a r t a i t d'un bond plus alerte.
Bondir n'est p a s un crime, surtout p o u r un cabri, qui
n'a rien de commun, j e le p e n s e du moins, avec un m e m -
bre d'une grave assemblée. P o u r ma part, j ' a d o r e voir u n
gracieux petit animal p r e n d r e ses ébats, qu'il s'agisse d'un
cabri véritable, ou d ' u n de ces chevreaux déchaînés qui
répondent au nom de Jacques ou de P i e r r e , chevreaux à
museau rose et boucles blondes, que parfois leur e s p i è -
glerie même n o u s rend plus c h e r s .
Non, certes, bondir n'est pas un crime. Mais, quand, de
saut en saut, on s'éloigne du toit maternel, oublieux des
sages conseils que l'on a r e ç u s , on commet u n e désobéis-
sance, u n e i m p r u d e n c e grave, et il en peut r é s u l t e r d e s
conséquences extrêmement fâcheuses.
— Surtout, mon enfant, d e m e u r e a u x environs, avait
1. Tamanoir, é n o r m e édenté, d u g e n r e f o u r m i l i e r . A r m é de quatre o n g l e s
aux pattes de d e r r i è r e , il s'en sert a v e c u n e v i g u e u r t e r r i b l e q u a n d on l'atta-
que, et ces a r m e s n a t u r e l l e s font des b l e s s u r e s affreuses. Buffon a dit : « l e
j a g u a r n'a pas de p l u s c r u e l e n n e m i q u e l e t a m a n o i r . »
2
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CONTES NÈGRES
dit la mère Cabri en voyant partir son fils. Les chemins
ne sont pas sûrs !
Mais b a s t ! le fils allait t o u j o u r s . . . Il allait, content de
lui-même, le beau garçon, car il était j e u n e , d ' h u m e u r
indépendante, et même, j e crois, u n peu frotté de littéra-
t u r e . Que faut-il de p l u s ?
— Les chemins ne sont pas s û r s !... Voilà bien, pensait
notre étourdi, de ces craintes exagérées dont ne peuvent
décidément pas se garder les p a r e n t s !... La brise t o u r -
mente les bambous qui se balancent les uns contre les
autres avec des craquements tristes comme des p l a i n t e s ;
mais pour qui connaît ce bruit, il n'a rien de sinistre. Le
soleil, qui descend à l'horizon, découpe sur le sol l'ombre
des feuillages d e n t e l é s , et les chevelures frissonnantes des
palmistes se tordent, pareilles à de m o n s t r u e u x s c o l o p e n -
dres ; mais des feuilles, après tout, sont toujours des
feuilles, et n'ont p a s de dents p o u r m o r d r e . Les chemins
ne sont pas s û r s ! . . . ne dirait-on pas, en vérité, qu'il n'est
pas possible de faire u n pas sans r e n c o n t r e r Titi... Tihi-
higre !...
Ici un désarroi complet se produisit dans les pensées de
Cabri.
Malédiction !... Juste au moment où il songeait à Tigre,
voilà que la bête sanguinaire et vorace se dressait devant
lui.
Ramassée sur ses pattes basses, battant de la queue son
long corps fauve moucheté de noir — (car le tigre Guyanais
n'est pas rayé comme son grand frère d'Asie), la dupe de
Macaque paraissait prête à bondir sur sa proie sans défense.
Le pauvre Cabri fermait les yeux pour ne pas voir l'hor-
LES M É S A V E N T U R E S D'UN TIGRE
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rible b ê t e . Il serait m o r t de frayeur, si la situation eût d u r é
quelques secondes de plus, car il croyait déjà sentir dans
ses chairs les griffes acérées du dévorant.
Aussi, quelle joyeuse surprise il éprouva, quand il enten-
dit celui-ci lui adresser la parole ! . . .
Si quelque lecteur partage cet é t o n n e m e n t , j e lui dirai
que le tigre dont il s'agit dans mon histoire était à p e u près
du même âge que le chevreau, et encore inexpérimenté,
vu sa j e u n e s s e , aux affaires d'égorgement. Il n e possédait
pas le secret de ce coup de gueule rapide et mortel comme
la foudre qui fait la réputation des m e m b r e s de sa famille,
et n'avait encore commis q u e d e s m e u r t r e s assez r a r e s .
« A i n s i q u e l a v e r t u l e c r i m e a ses d e g r é s ! »
Peut-être aussi le bandit en h e r b e n'avait-il pas depuis
assez longtemps achevé son quimbé-cœur, collation n a t i o -
nale dont t o u s les habitants de la Guyane, qui n e dînent
20
CONTES N È G R E S
qu'à partir de huit h e u r e s du soir, coupent quotidiennement
l ' a p r è s - m i d i l .
Bref, pour u n motif ou pour un a u t r e , il ne crut pas
devoir étrangler sans délai le cabri, le réservant sans d o u t e ,
dans sa pensée, pour son repas n o c t u r n e . Il fallait seule-
ment ne pas p e r d r e de vue ce souper aux pattes agiles.
— Bonjour, n e v e u 2 , dit-il de sa voix la plus aimable qui
rappelait le grincement d'une poulie mal graissée. Comme
te voilà gentil !... Veux-tu faire un tour de promenade avec
moi ?
— Maman m ' a recommandé de r e n t r e r de bonne h e u r e ,
et j e n e voudrais pas y m a n q u e r , répondit le chevreau, qui
se disait, mais un peu tard, que l'obéissance a du b o n .
— Allons donc ! mon c h e r , p o u r une fois que t u enfrein-
dras les o r d r e s de ta m è r e , ce ne sera p a s u n bien grand
crime. Si l'on écoutait les parents, on n e s'amuserait
jamais. Viens I
Le pauvre Cabri, comme bien vous pensez, eût volontiers
faussé compagnie à ce r ô d e u r de grands chemins. Mais il
craignit que sa résistance n'avançât l'heure d'un d é n o u e -
ment auquel il ne trouvait rien d'agréable.
— Comme il vous plaira, seigneur ! fit-il avec résignation.
— Seigneur I... s'exclama Tigre. Quitte avec moi, j e t e
prie, ce ton cérémonieux. Appelle-moi « m o n oncle », et
marchons côte à côte.
Les voilà donc trottinant de compagnie.
A voir le soin avec lequel Cabri évitait de se trouver trop
1. ON donne aussi ce n o m au p r e m i e r repas du m a t i n . L a t r a d u c t i o n littérale
est tient-cœur.
2. Dans les contes g u y a n a i s . T i g r e est l ' o n c l e de tous les a n i m a u x .
LES MÉSAVENTURES D'UN TIGRE
21
proche de son compagnon, on eût dit un pot de t e r r e , ins-
truit par l'expérience, voyageant de conserve avec le pot
de fer.
Où allèrent-ils ? quel fut le sujet de leur c o n v e r s a t i o n ? . . .
Ces points, hélas I r e s t e r o n t éternellement obscurs dans
l'histoire, comme tant d'autres d'ailleurs. Quel homme fut
le « Masque de fer », q u i , au surplus, portait un masque de
v e l o u r s ? . . . L'enfant qui m o u r u t au Temple le 20 prairial
an III (8 juin 1795), était-il réellement Louis-Charles
de France ? ou bien le cordonnier Simon, gagné par des
émissaires du prince de Condé, a-t-il favorisé l'évasion du
fils de Marie-Antoinette, qui serait devenu Naündorff,
Richemont, ou tout autre ?... Questions toujours pendantes,
comme celle des propos q u ' é c h a n g è r e n t nos deux nigauds,
et des lieux qu'ils visitèrent ; car de cette aventure Tigre ne
parle pas volontiers, et quant au chevreau, il déclare q u e ,
préoccupé d'une pensée unique en cette dramatique con-
joncture, il n'a gardé qu'un souvenir confus des détails de
la j o u r n é e .
Il déclare ?... le tigre ne le croqua donc point comme il
le méritait pour sa désobéissance ? . . . Sans plus d'ambages,
voici comment finit son é q u i p é e .
La nuit était venue. Non pas une de ces n u i t s ineffable-
ment blondes dont la Guyane s'enorgueillit, où la lune
inonde de clarté bleue les profondeurs du firmament et la
face frémissante de la t e r r e , mais une nuit que seuls fai-
saient moins b r u n e les prunelles d'or des clignotantes étoi-
les. On y voyait devant soi juste à la l o n g u e u r du nez de
M. Machin.
Les deux compagnons, parvenus au bord de la mer qui
22
CONTES NÈGRES
commençait à m o n t e r , grimpèrent sur deux roches voisi-
nes l'une de l'autre, d'où ils dominaient les flots j a u n e s .
P o u r Tigre, le moment était venu de souper, d'autant
plus que la brise marine aiguisait agréablement son appé-
tit. Il se préparait donc à bondir sur Cabri e t à lui ouvrir
la gorge d'un coup de patte, quand ses oreilles furent frap-
pées par u n bruit é t r a n g e .
Tel, du moins, à cause de son ignorance, lui p a r u t ce
bruit ; mais il avait en réalité u n e cause fort simple : Cabri
ruminait.
Les chevreaux, m e s petits amis, comme les m o u t o n s que
vous voyez dans la campagne, comme les chameaux et les
girafes que vous avez admirés au Jardin des Plantes, a p -
partiennent à l'ordre des ruminants. Les animaux de cette
espèce tirent leur nom de la singulière faculté qu'ils ont de
ruminer, c'est-à-dire de faire revenir dans leur b o u c h e et
de mâcher une seconde fois les aliments qu'ils ont avalés
quelques h e u r e s auparavant. Pourvus de quatre estomacs,
pas un de moins, ils accumulent dans le premier, qui est le
plus vaste et qu'on appelle panse, une quantité d'herbes à
peine écrasées au p a s s a g e . Puis, quand ils ont faim, ou
simplement quand ils s'ennuient et veulent s e d i s t r a i r e , ils
r a m è n e n t sous leurs dents tout ou partie de cette r é s e r v e ,
et r e c o m m e n c e n t à la broyer.
C'est ce que faisait n o t r e cabri.
Cette mastication s'accomplit p a r un mouvement circu-
laire d e s mâchoires qu'accompagne un bruit bien connu et
facile à observer.
Tigre cependant ne le connaissait pas, et, en l'entendant,
il était fort intrigué.
LES MÉSAVENTURES D'UN TIGRE 23
Il se rendait bien compte que le chevreau mâchait quel-
que chose, mais renonçait à deviner ce que l'on pouvait
trouver à m a n g e r sur u n e roche parfaitement n u e , et s u r -
tout pourquoi l'opération produisait un pareil tapage.
— Eh ! neveu, q u e diable fais-tu l à ? interrogea-t-il.
Le chevreau, doué d'un esprit très alerte, comprit d'un
seul coup dans quelle perplexité il plongeait, sans y s o n -
ger, le redoutable mais stupide compagnon, et quel parti
il pouvait tirer de son ignorance.
— Moi ? répondit-il en enflant sa voix autant que faire
se pouvait; m o i ? j ' a i faim, et j e croque quelques cailloux
q u e j ' a i r e n c o n t r é s là.
— Des cailloux! s'écria Tigre. Tu as donc de terribles
d e n t s ?
— P e u h !... comme tu l'entends.
— P a r ma queue ! se dit le t i g r e , j ' a l l a i s faire une jolie
sottise en m'attaquant à ce gaillard-là. S'il mange si facile-
ment les r o c h e r s , il entamerait sans peine ma peau qui est
si gracieusement m o u c h e t é e . . . Bonsoir, neveu, reprit-il
24
CONTES NÈGRES
tout haut. L'air de la nuit devient h u m i d e , et j ' a i les p o u -
mons délicats. A une autre fois!
Et il regagna sa t a n i è r e .
En le voyant disparaître, le cabri poussa un soupir de
soulagement comme si on lui eût enlevé de la poitrine la
r o c h e sur laquelle il était é t e n d u .
Il y resta j u s q u ' a u j o u r .
Et alors, à la clarté protectrice du soleil, ennemi des mal-
faiteurs, au milieu des bonnes gens qui se r e n d a i e n t au
dégrad1 de Cayenne, il alla retrouver sa famille.
Certes, il méritait d'être puni sévèrement. Mais la bonne
M m e Cabri fut si h e u r e u s e de revoir ce fils qu'elle pleurait
déjà, qu'elle ne sut que frotter doucement son museau
contre le sien, ce qui est la manière de s'embrasser de la
famille.
Le j e u n e imprudent fit d'ailleurs une maladie grave, cau-
sée par l'immense frayeur qu'il avait e u e . P o u r arriver à
sa guérison, qui n'a jamais été bien complète, car il a
gardé dans l'allure quelque chose de brusque et de n e r -
veux, — il dut avaler une quantité de drogues d'un goût
nauséabond ordonnées par un vieux bouc des plus savants.
Comme vous voyez, il est revenu de loin.
On peut se tirer d'un danger avec du sang-froid et de la
présence d'esprit, pilotes qui nous préservent parfois des
naufrages. Mais le mieux est que les chevreaux ne c h e r -
chent point les aventures, car plus d'un y périt, victime
de ses téméraires désobéissances.
1. En G u y a n e , on appelle dégrad (de grabus) tout endroit où l'on s ' e m b a r q u e .
A C a y e n n e , ce mot désigne spécialement le m a r c h é , situé près de la place où
accostent les p i r o g u e s qui apportent des provisions.
I
COMMENT CAPITAINE COQ GAGNA S E S
É P E R O N S ET, SON PLUMET
Tigre, un j o u r , donnait un grand r e p a s .
Il y a de cela belle l u r e t t e , car c'était avant l'apparition
de l'homme sur la t e r r e .
Tigre, à cette époque, exerçait dans les forêts de la
Guyane un pouvoir incontesté.
« L e p r e m i e r q u i fut roi fut u n soldat h e u r e u x »
dit un vers célèbre.
Or, brave, batailleur, armé de puissantes mâchoires et de
griffes acérées, n o t r e félin se tirait avec b o n h e u r des nom-
breuses batailles qu'il engageait.
De tous les animaux qu'il avait provoqués, les u n s étaient
morts et ne se plaignaient pas, les a u t r e s reconnaissaient
en lui un maître contre lequel il ne faisait pas bon lever
l'étendard de la révolte. Chacun courbait la tête, chacun
lui payait tribut. Bref, c'était pour lui la monarchie a b s o -
lue, avec ses gloires triomphales, ses richesses inépuisa-
bles, ses jouissances sans cesse renouvelées.
Depuis, ce prince jadis si h e u r e u x , si puissant, est t o m b é ,
par sa faute, dans un état fort misérable. Les flagorneries,
les adulations ont obscurci la lucidité de son intelligence
jadis prompte aux hardies e n t r e p r i s e s , l a paresse a émoussé
26
CONTES NÈGRES
son courage, et autant on le redoutait autrefois, autant
aujourd'hui on en fait peu de cas. Ceux qui ne le méprisent
pas ouvertement se moquent de lui de façon fort agréable.
Et ce n'est pas du tigre seulement q u e ces quelques lignes
contiennent l ' h i s t o i r e ! . . . Mais r e v e n o n s à notre récit.
Donc, n o t r e m o n a r q u e donnait u n dîner royal, auquel
il avait convié le ban et l'arrière-ban des dignitaires de sa
cour : m a ï p o u r i s 1 , tamanoirs, moutons p a r e s s e u x , aigles
indigènes, boas, caïmans, serpents à sonnettes, tous avaient
r é p o n d u à l'appel, t r o p h e u r e u x d'approcher le maître en un
j o u r de liesse, et chacun d'eux, pour a u g m e n t e r l'éclat de
la fête, s'était fait accompagner d'une suite n o m b r e u s e .
A h ! c'était un beau spectacle, m e s seigneurs !
Vous pensez si, pour n o u r r i r tant de personnages de
grande vie, doués d'un estomac aux digestions r a p i d e s , il
fallait des provisions et des victuailles !... Un immense aba-
tis était la salle de festin. La table, c'était le sol l u i - m ê m e .
Et si l'on ne voyait s'y étaler aucune des friandises qui vous
sont chères, m e s petits amis, s'il n ' y avait là ni crème au
chocolat, ni œufs à la neige, ni pâtisseries, ni confitures,
en revanche d'énormes monceaux de viande saignante s'en-
tassaient devant chaque convive.
On commença. Tous s'escrimaient des mandibules ou du
bec, des griffes ou d e s s e r r e s . Crrr, c r r r ! . . . g n a c , g n a c ! . . .
miam, m i a m ! . . . on entendait un bruit horrible d'os broyés
sous les d e n t s , de chairs qui se déchiraient comme des
étoffes.
Tigre, à lui seul, dévorait plus que quatre de ses d î n e u r s
ordinaires. D'abord parce qu'il s'appelait Tigre ; ensuite
1. Maïpouri, n o m i n d i e n d u tapir .
CAPITAINE COQ GAGNA SES ÉPERONS ET SON PLUMET 27
parce q u e , à son avis, le meilleur moyen pour un a m p h i -
tryon de pousser ses hôtes à bien faire est de leur p r ê c h e r
d'exemple.
S'il faut tout dire, et c'est le devoir de l'impartial histo-
rien, il mangeait u n peu gloutonnement. Hélas ! p o u r être
prince, on n'en est pas moins t i g r e !
Tout à coup il poussa un rugissement si h o r r i b l e , que
tous les animaux en s u r s a u t è r e n t de frayeur, et d e m e u r è -
rent immobiles, la bouche pleine.
C'est la d o u l e u r qui avait a r r a c h é au roi cet épouvantable
cri, et la cause d é t e r m i n a n t e de sa souffrance était une
grosse arête de poisson subitement implantée dans sa gorge
de la façon la plus m a l h e u r e u s e du monde.
Quand pareille aventure vous arrive, vous savez quels
moyens on emploie pour vous soulager. D'abord, si la chose
est possible, on essaie d'extirper délicatement l'objet qui
vous blesse ; mais quand, au lieu d'un gentil bébé, c'est un
coquin de tigre qui subit l'accident, la prudence la plus élé-
mentaire conseille de ne h a s a r d e r ni main ni patte dans la
gueule de la victime. Ainsi pensaient sans doute les h ô t e s
du prince, car leur p r e m i e r mouvement fut de laisser la
place libre autour de lui.
En second lieu, on prie le patient d'avaler, sans la mâ-
cher, u n e boulette de mie de p a i n , destinée à entraîner avec
elle l'arête m a l e n c o n t r e u s e . — Mais il n'y avait pas de pain
sur la table de Tigre, et cela pour plusieurs raisons :la p r e -
mière, c'est que les boulangers n'étaient pas encore inven-
tés. La s e c o n d e . . . mais c'est inutile, n'est-ce p a s ?
Enfin, on vous e x h o r t e à boire u n p e u d'eau fraîche. —
Mais il n'y avait pas d'eau non plus.
28
CONTES NÈGRES
Du moins on pouvait s'en procurer sans t r o p de r e t a r d ,
car une rivière coulait non loin de là.
Tigre, qui pouvait à peine se faire e n t e n d r e , adressa des
gestes éloquents à ses amis pour les p r i e r de courir au
fleuve lui c h e r c h e r un soulagement.
Ces bons amis !... S'ils avaient été bien s û r s que leur cher
prince dût en m o u r i r sans rémission, probablement aucun
d'eux n'aurait bougé. Mais il pouvait en réchapper, et alors
gare la griffe !... On s'arma donc de tous les couis que l'on
trouva, et l'on partit en bande vers la rivière.
Le temps était pluvieux ce j o u r - l à , ce qui mettait en
gaieté les crapauds et les grenouilles, et ces estimables ba-
traciens chantaient à t u e - t ê t e . Ah ! mes enfants, quel tapage
ils font à la Guyane, quand ils s'en m ê l e n t ! . . . Je ne crois
pas q u ' e n aucun pays du monde il y ait une aussi grande
variété de batraciens de toutes les tailles et de tous les ra-
m a g e s . Dans l'harmonieux concert où leurs voix formaient
la basse, les soprani étaient r e p r é s e n t é s par d'autres a n i -
m a u x que vous ne connaissez guère : on les appelle en France
cancrelats, et ravets aux colonies.
Ces d e r n i e r s , des infiniment petits pour les nobles c o n -
vives de Tigre, étaient peu familiers à ces h a u t s p e r s o n n a -
ges, qui n'avaient jamais prêté attention à leurs c h a n t s .
Telles nos Excellences et nos Altesses ignorent les m œ u r s
du menu peuple.
Or, les ravets, cachés en grand nombre sous les h e r b e s
tout le long de la rivière, piaillaient à perdre h a l e i n e :
Y é , y é , y é , K i a l a m ou sa ia.
Y é , y é , y é , eyé bon G u i é ,
Y é , y é , y é , K i a l a m ou sa ia !
On entendant un bruit horrible d'os broyés.
CAPITAINE COQ GAGNA S E S ÉPERONS ET SON PLUMET 31
A ces voix mystérieuses, sortant on n e savait d'où, à ces
mots étranges dont personne n ' a jamais bien su le sens, les
puissants d e s b o i s s'arrêtèrent, car l'inconnu impressionne
même les plus braves, et ils sentirent le frisson de la p e u r
courir le long de leur é c h i n e .
L'un d'eux, plus lâche q u e les a u t r e s , tourna b r u s q u e -
ment tête sur q u e u e , et reprit a u petit galop le chemin de
l'abatis.
Les paniques étant contagieuses, aussitôt la t r o u p e e n -
tière se débanda.
Quelques-uns revinrent auprès du malade, disant l'abord
du fleuve défendu par des monstres r e d o u t a b l e s ; mais pres-
que tous gagnèrent les retraites obscures des forêts, sou-
haitant au fond du cœur de ne plus se r é u n i r que pour p o r -
ter en t e r r e la royale victime.
Quand Tigre, qui souffrait cruellement, apprit l'insuccès
de la démarche t e n t é e , sa fureur ne connut plus de bornes.
Il se roulait en d'effroyables convulsions, avec des r a u q u e -
m e n t s 1 dont tremblaient les alentours, et j u r a i t p a r tous
les diables qu'on le lui paierait c h e r ; ou bien, r e p r e n a n t un
peu de calme, il suppliait qu'on allât lui quérir de l'eau, et
assurait de mirifiques récompenses à celui qui le soulage-
rait. — Quand les grands ont besoin des petits, ils ne sont
pas chiches de p r o m e s s e s 2 ; l'aventure finie, r a r e m e n t elles
se réalisent. Cette vérité n'est pas neuve, elle a même b e a u -
coup servi déjà, mais elle peut servir encore.
Coq, suivi de son poulailler, s'était e n h a r d i , au départ
!.. Ce m o t , proposé par Buffon, a été repoussé, m a i s à tort selon m o i . — G.H.
2 . Je dédie cette pensée à mon a m i M . . . X . , — G. H.
32
CONTES N È G R E S
des convives, à venir picorer les miettes qui couvraient le
sol.
Coq, cadet sans fortune, n'était pas à cette époque le su-
perbe gallinacé que n o u s voyons a u j o u r d ' h u i . Il avait le
plumage grisâtre, la tête n u e , les pattes d é s a r m é e s . Mais
déjà, sous son crâne étroit, bouillonnait l'esprit aventu-
r e u x et e n t r e p r e n a n t qui en fait le plus belliqueux habitant
de nos basses-cours.
Il s'avança courageusement devant Tigre, tandis que ces
dames Poules demeuraient sagement à l'écart, fit un salut
d e s plus gracieux, et dit d'une voix claire :
— Sire, mes faibles forces ne me p e r m e t t e n t pas de
vous garantir d'avance le succès. Mais je puis, du moins,
j u r e r de donner ma vie p o u r vous, s'il le faut. Que l'on
me confie un coui, et je cours à la rivière. J'en reviendrai
mort ou victorieux !
— Va, g é n é r e u x oiseau, râla Tigre, en faisant de la patte
droite un geste auquel, malgré ses souffrances, il sut don-
ner une royale noblesse. Va, et si tu me rapportes de l'eau,
t u peux compter sur ma reconnaissance. De l'eau, de
l ' e a u ! . . . mon royaume p o u r un peu d ' e a u ! . . .
Coq partit, suivi des Poules, qui auraient bien voulu
essayer de le retenir, mais qui n'osèrent pas s'y h a s a r d e r ,
car elles le savaient obstiné et violent.
Remarquez, je vous prie, q u ' e n tenant le langage rap-
porte plus h a u t , notre volatile préhistorique avait m o n t r é
un très grand courage. Il allait, en effet, au-devant du d a n -
ger sans savoir autre chose que l'existence même de ce
danger. Il s'attendait à rencontrer quelque ennemi r e d o u -
table, et il marchait bravement au-devant de lui, comptant
CAPITAINE COQ GAGNA SES ÉPERONS ET SON PLUMET 3 3
sur les ressources de son imagination pour triompher de
tous les obstacles. La seule pensée qui le chagrinât était
l'impossibilité où il se trouvait, vu son ignorance complète
des périls p r o c h a i n s , de combiner d'avance u n plan de d é -
fense ou d'attaque.
Chemin faisant, tout en songeant à ces choses, et à d'au-
tres encore, il lissait, à petits coups de bec, les plumes de
ses ailes ; car, se disait-il à lui-même, si j e dois mourir, au
moins j e veux laisser de moi le souvenir d'un oiseau p r o -
pre et bien fait de sa p e r s o n n e .
Arrivé au bord de la rivière, il regarda et ne vit rien.
Il écouta, et entendit le chant monotone qui c o n t i n u a i t :
Y é , y é , y é , K i a l a m ou sa ia ;
Y é , y é , y é , é y é bon G u i é ;
Y é , y é , y é , K i a l a m ou sa ia !
Coq ne pouvait en croire ses oreilles. Car il savait, lui,
de quels méprisables adversaires émanaient ces piailleries,
et il imaginait difficilement q u ' u n e si sotte espèce eût mis
en fuite de puissants s e i g n e u r s .
2
34
CONTES NÈGRES
Cependant les ravets poursuivaient toujours :
Y é , y é , y é , K i a l a m ou sa ia ;
Y é , y é , y é , é y é bon G u i é ;
Y é , y é , y é , K i a l a m ou sa ia ! . . .
Quand notre aventurier fut sûr du genre d'ennemis a u -
quel il avait affaire, il poussa u n éclat de r i r e strident, qui
fut r é p é t é , mais avec plus de modestie, par mesdames
Poules.
P o u r vous expliquer en deux mots cette joie i m m o d é r é e ,
j e vous dirai que les ravets constituent un mets dont toute
la famille Coq se m o n t r e extrêmement friande. Le fait est
tellement connu qu'il a passé en proverbe, et l'on dit aux
Antilles comme en Guyanne: ravett pas jamé t i n i réson
1
divant poules, les ravets n'ont jamais raison devant les
poules.
La gent emplumée se précipita donc avec des glousse-
ments joyeux, fouillant avidement les touffes d ' h e r b e s . Les
ravets s'en échappaient de tous côtés, mais n'allaient pas
bien l o i n : p i c ! u n coup de bec, paf ! un coup de p a t t e .
Et pic, et paf, et paf, et pic, ce fut un massacre dont bien
peu r é c h a p p è r e n t . (Assez cependant p o u r que la race se
soit perpétuée h é l a s ! et exerce de déplorables ravages, —
l'auteur en a fait la douloureuse expérience ! — dans les
armoires coloniales.)
L'hécatombe terminée, Coq emplit d'eau un grand coui,
et, avec d'infinies précautions, aidé de ses poules, le porta
au r o i .
Celui-ci but avec avidité, le courant entraîna l'arête, le
monarque se trouva du même coup soulagé et g u é r i .
1. En G u y a n e , gain a u l i e u de Uni.
CAPITAINE COQ GAGNA SES É P E R O N S ET SON PLUMET 35
On m'a dit, et j ' a i lu souvent, que l'ingratitude est d e -
venue vertu royale. Voire !... je n'en sais r i e n , et ce n'est
pas, h e u r e u s e m e n t , mon affaire. Mais les princes de ces
temps éloignés tenaient toujours leurs promesses, et le
premier usage que Tigre fit de la parole entièrement r e -
couvrée fut de demander à Coq ce qu'il désirait pour sa
récompense.
Les courtisans p r é s e n t s à la scène c r u r e n t qu'il allait r é -
clamer des dons magnifiques. A leur grande s u r p r i s e , il se
contenta de prier le roi de vouloir bien, par la baguette
de son magicien o r d i n a i r e , lui donner les belles plumes
jaunes et rouges, la crête écarlate, les ergots pointus dont
nous le voyons aujourd'hui p a r é , et qui le font r e s s e m -
bler à un général de Sa Majesté Britannique.
C'est ainsi que capitaine Coq gagna ses éperons et son
plumet.
Il savait bien ce qu'il faisait, cet ancêtre des modernes
cocoricos ! il devinait le prestige et la séduction q u ' e x e r -
cerait un j o u r dans le m o n d e un brillant uniforme.
Et ses pressentiments ne le trompaient pas, comme vous
savez : le coq, dans la suite des t e m p s , est devenu un
volatile plusieurs fois historique, l'égal de l'aigle, maître,
des airs. Les Grecs et les Romains l'avaient consacré à
Mars. Nos pères les Gaulois, ces guerriers qui craignaient
seulement la chute du ciel, l'avaient pris p o u r e n s e i g n e . . .
disent certains a u t e u r s ; d'autres, il est vrai, soutiennent
le contraire : allez donc y voir !
P o u r moi, si j ' é t a i s tenu de me prononcer, je n e pour-
rais que dire comme Philoxène : Que l'on me ramène en
Guyane !
3G
CONTES NÈGRES
De nos j o u r s , un pacifique roi des Français, — p e u -
ple dont la tendance à p r e n d r e des images p o u r des
réalités est universellement r e c o n n u e , — eut l'idée i n g é -
nieuse de choisir le coq belliqueux comme emblème de
son gouvernement. C'était un roi de beaucoup d'esprit.
LE BLANC,
L'INDIEN ET LE NÈGRE
Il était u n e fois, — il y a de cela longtemps, longtemps !
— il était une fois trois h o m m e s et trois femmes qui for-
maient u n e m ê m e famille.
Ils étaient de h a u t e taille, bien faits, avec de beaux c h e -
veux lisses, mais ils étaient tout noirs.
Ils ne songeaient pas à se plaindre de leur couleur,
parce qu'ils ne connaissaient p e r s o n n e qui en eût une
autre.
Jamais il ne s'élevait de dispute e n t r e ces braves gens
et leurs voisins, car ils n'avaient pas de voisins, étant les
seuls habitants humains de la t e r r e .
Cela vous paraîtra invraisemblable, m e s e n f a n t s ; mais
il y a eu positivement une époque où l'on ne connaissait
ni les avocats, ni les savants, ni les professeurs, ni les
avoués, ni les notaires, ni les j u g e s , ni les huissiers, qui
font l'ornement le plus agréable de n o t r e société actuelle.
Jamais non plus ces êtres naïfs et bons, — ce sont les
trois h o m m e s et les trois femmes tout noirs que je veux
dire, — jamais non plus, dis-je, ils ne se querellaient entre
eux, car ils ne possédaient r i e n , ou mettaient en commun
le peu qu'ils avaient. Ignorants des règles du tien et du
mien, ils vivaient comme des frères.
38
CONTES NÈGRES
Ils n'étaient pas allés à l'école, et ils passaient leur vie
à la chasse et à la pêche ; ce q u i , j ' e n suis certain, sem-
blera à bien des petits garçons de ma connaissance une
occupation fort agréable.
N'ayant pas de maisons (car des h u t t e s de feuillage leur
suffisaient), ils n'avaient pas de concierges, pas de d o m e s -
t i q u e s , et ils ne se mettaient jamais en colère.
Enfin, chose plus extraordinaire encore, ils n'étaient
jamais malades, car à cette époque, — oh ! mais il y a de
cela bien longtemps, vous dis-je ! — on n'avait pas encore
inventé les médecins. Et il n'y avait pas de pilules, pas de
p u r g e s , pas de vomitifs, pas de vésicatoires, pas de sang-
sues et pas de cataplasmes.
Vous me croirez si vous voulez, malgré tout ce qui leur
manquait, les trois hommes et les trois femmes tout noirs
jouissaient d'une félicité parfaite dont la r e c e t t e a été per-
due depuis.
Un tel état de choses, vous l'admettrez sans peine, ne
faisait pas l'affaire du roi des Masquililis, le diable de ce
temps-là.
Le roi des Masquililis était u n nain difforme, au corps
couvert de poils fauves, au pieds t o u r n é s en arrière, dont
l'occupation favorite consistait à jouer des t o u r s penda-
bles aux hôtes des forêts. Voler les petits oiseaux à leurs
m è r e s , casser les œufs dans les nids, tirer la q u e u e des
chats, attacher des fagots d'épines à celle des chiens, j e t e r
les petits chevreuils dans la rivière, avec u n e pierre au
cou, tels étaient les plaisirs habituels de ce démon p r é h i s -
t o r i q u e .
On m'a assuré à Cayenne qu'il existe encore dans le fond
LE BLANC, L'INDIEN ET LE NÈGRE
3 9
des grands bois. Il s'en échappe quelquefois pour enlever
les petits enfants qui vont se promener tout seuls loin de
leur maison, et il ne leur rend la liberté q u ' a p r è s leur avoir
ôté la parole.
Je racontais l'autre j o u r ce détail à une dame. Savez-
vous ce qu'elle m'a r é p o n d u ?... Elle m'a déclaré qu'elle
voudrait bien voir enlever dans ces conditions-là sa petite
fille qui, paraît-il, ne cesse de parler du matin au soir,
racontant à tort et à travers tout ce qui a été dit et fait devant
elle.
Cette dame assure q u ' u n e enfant muette vaudrait mieux
q u ' u n e enfant bavarde. J e lui laisse la responsabilité de
son opinion, mais comme j ' a i m e beaucoup les petites filles,
je les e n g a g e a toujours réfléchir u n peu avant de parler, de
peur que leurs mamans ne les fassent p r e n d r e par le Roi
des Masquililis.
Celui-ci, je l'ai déjà indiqué, n'aimait pas nos trois
frères.
Très méchant, il se trouvait offusqué de leur b o n h e u r
paisible.
Très laid, il jalousait leur b e a u t é .
Aussi résolut-il d'y m e t t r e fin.
Il essaya d'abord de divers moyens qui ne r é u s s i r e n t pas,
et ne firent que t o u r n e r à sa confusion. Mais un beau j o u r ,
il se frappa joyeusement le front en s'écriant : j ' a i
trouvé !
Ce qu'il venait de trouver c'était une maxime dont on a
beaucoup fait usage depuis cette époque, sans jamais l'at-
t r i b u e r à son véritable auteur : « Diviser p o u r r é g n e r . » Le
peuple romain, Louis XI, Catherine de Médicis, Machiavel,
40
CONTES NÈGRES
tous gens dont il n'était pas encore question, et dont vous
apprendrez un j o u r l'histoire, se sont beaucoup servi de ce
principe, sans parvenir à l'user, et sans en soupçonner
l'inventeur.
Le roi des Masquililis alla donc vers les cabanes des trois
frères. Il fit en arrivant devant eux sa plus belle cabriole,
et leur tint à peu près ce langage.
— Mes chers amis, j ' é p r o u v e p o u r vous u n e tendresse
sans égale. Aussi veux-je vous donner une preuve i r r é c u -
sable de mon affection, en vous révélant u n secret dont la
possession vous r e n d r a encore plus h e u r e u x que vous n e
l'êtes. Je connais, ici près, un bassin rempli d'une eau qui
jouit d'une propriété singulière : elle rend blanc tout ce qui
s'y plonge.
— Blanc? s'écrièrent les trois frères avec ensemble, que
veut dire cela? Voilà un mot dont nous ne saisissons pas
la signification.
— Il serait superflu, reprit le nain, de l'expliquer m i n u -
tieusement à des êtres aussi primitifs que vous. Je vous
dirai donc simplement q u e le blanc est la couleur du lait q u e
vous buvez, celle des lys et des marguerites que vos com-
pagnons cueillent parfois pour en orner leur chevelure.
(Remarquez en passant, je vous prie, q u ' à cette époque
où l'on ne connaissait rien, on savait déjà q u ' u n e fleur b l a n -
che fait bien au milieu des cheveux n o i r s . Ce qui p r o u v e . . .
Mais je ne viendrais pas à bout de mon conte si je voulais
tout déduire. « Qui ne sut se b o r n e r ne sut jamais
é c r i r e . »)
— Avouez, continua le Roi des Masquililis, que le blanc
est une nuance c h a r m a n t e ? . . . Mais ce n'est pas tout, et ma
LE B L A N C , L'INDIEN ET LE NÈGRE
41
prescience de l'avenir me permet de vous affirmer que cette
couleur prendra plus tard dans le monde une importance
considérable. Le blanc deviendra, sans que jamais p e r s o n n e
sache pourquoi, le symbole de l'innocence, de la p u r e t é , de
la candeur de l'âme. Quand les h o m m e s , devenus plus nom-
breux sur la t e r r e , se choisiront des rois, ceux-ci adopte-
ront d'abord le blanc p o u r la couleur de leurs b a n n i è r e s ,
et ils n o m m e r o n t Blanche les plus jolies de leurs filles.
Le noir, au contraire, le noir, votre couleur, deviendra
le signe du deuil. Le mot même qui la désigne p r e n d r a les
sens les plus fâcheux. Quand on voudra exprimer la mélan-
colie, la tristesse, c'est lui qu'on emploiera ; on dira h u m e u r
noire, noirs pressentiments, noirs soucis. S'agira-t-il de
qualifier u n e action odieuse, p e r v e r s e , atroce, c'est encore
cette malheureuse nuance que l'on y emploiera : noire
ingratitude, noire calomnie, noir attentat. Je le r é p è t e , per-
sonne ne pourrait donner une raison de cela, mais cela
sera ainsi.
Peut-être ne comprenez-vous pas très bien tout ce que
je vous raconte là. Aussi l e m i e u x est-il de m'en croire sur
parole, de suivre le conseil que j e vous donne, et de vous
plonger dans les eaux merveilleuses, dont j e vous parle.
Hâtez-vous seulement, car elles s'écoulent avec rapidité et
bientôt il n'en r e s t e r a plus.
Ayant ainsi parlé, le Roi des Masquililis fit u n e nouvelle
cabriole, disparut, et s'alla cacher près du bassin pour voir
ce qui adviendrait.
Les trois frères étaient r e s t é s songeurs. Quand ils e u r e n t
réfléchi un instant, l'aîné prit la parole.
— Que vient nous raconter ce nain plein de malice !
42
CONTES NÈGRES
s'écria-t-il. Je crois qu'il se moque de n o u s ; car a-t-on
jamais entendu parler de quelqu'un qui fût blanc ?... Toutes
ces belles promesses ne me disent rien qui vaille.
Et puis ce n'est pas une petite affaire que de changer de
peau ! quant à moi, je me déclare satisfait de la mienne, et
je resterai tel que je suis.
— Je ne suis pas mécontent non plus, répliqua le cadet.
Cependant mon frère a peut-être parlé trop vite; peut-être
faudrait-il réfléchir encore avant de dire définitivement
non.
— P o u r ma part, c'est tout vu, déclara le plus j e u n e , qui
était le plus vif. La nouveauté me t e n t e . D'ailleurs ce doit
être bien joli, une peau couleur des marguerites et des l y s !
J e vais me baigner.
Et il s'élança vers le bassin, entraînant sa femme avec
lui.
Ils s'y plongèrent tout entiers et s'y lavèrent des pieds à
la t ê t e .
Quand ils sortirent, ils resplendissaient de b e a u t é . L'eau
merveilleuse avait donné à leur peau la blancheur du lait,
à leurs j o u e s l'incarnat délicatement nuancé des r o s e s , à
leurs yeux le bleu infini du ciel. Leur chevelure semblait
d'or, et leur b o u c h e , aux lèvres p u r p u r i n e s , était toute
petite.
En se voyant ainsi, ils poussèrent des exclamations de
joie et s'élancèrent comme s'ils avaient eu des ailes.
— Que nous avons bien fait, disaient-ils, de suivre le con-
seil du roi des Masquililis !...
En r e t o u r n a n t vers leur h u t t e , ils rencontrèrent le
deuxième frère, qui venait à petits pas, avec sa femme, se
Quand ils sortirent, ils resplendissaient de beauté.
L E B L A N C , L ' I N D I E N ET L E N È G R E
4 5
rendre compte de la manière dont les choses se passaient.
Ceux-ci, à la vue des deux blancs, levèrent les bras au ciel,
ce qui a été de tout t e m p s , paraît-il, u n e m a r q u e d'admi-
ration.
— Vite, vite, s'écria le mari, courons faire comme eux !
Malheureusement, l'eau fraîche avait déjà fui, il n'en
restait plus q u ' u n e petite quantité mélangée de vase.
Ils s'en frottèrent avec acharnement, mais sans obtenir
les étonnants résultats qui avaient tant charmé leurs p r é -
décesseurs. Ils ne r e s t è r e n t pas noirs, mais ils ne devinrent
pas blancs. Leur nuance ressemblait un peu à celle de la
brique pilée : les Indiens, ou P e a u x - R o u g e s , venaient de
naître.
Quand l'aîné vit ses frères ainsi m é t a m o r p h o s é s , il vou-
lut, lui aussi, changer de peau. Mais h é l a s ! en arrivant au
bassin, il n'y avait plus une goutte d'eau : seul le fond du
trou paraissait encore un peu h u m i d e . Il y sauta. La plante
de ses pieds et la paume de ses mains p r i r e n t une couleur
un peu moins foncée, mais tout le reste de son corps
demeura comme auparavant.
46
CONTES NÈGRES
Revenu vers ses compagnons, ils lui semblèrent b e a u x
tandis qu'il se trouvait laid.
Alors, bien qu'en réalité il ne dût son malheur qu'à sa
propre paresse, il entra dans une f u r e u r . . . n o i r e , et se mit
à injurier tout le m o n d e .
A ce moment, un éclat de rire strident retentit derrière
lui : c'était le Roi des Masquililis qui se réjouissait du suc-
cès de sa r u s e .
Les h o m m e s , il le sentait bien, étaient désormais voués
au malheur, car la colère, la jalousie, l'envie venaient de
faire leur apparition sur la t e r r e , et ses habitants, jusque-là
si t e n d r e m e n t unis, n'étaient déjà plus des frères.
A la vue de son p e r s é c u t e u r , le nègre, ne se contenant
p l u s , bondit sur lui avec l'espoir de l'étrangler. Mais il
n'était pas de force à lutter contre l'être diabolique.
Ce dernier fit u n e p i r o u e t t e , et lestement évita l'homme
n o i r , qui s'étala tout de son long sur le sol, où, du choc,
son nez s'aplatit. Ses lèvres restèrent gonflées de la c h u t e .
Sautant alors entre ses deux épaules, le nain lui prit la
tête à deux mains et lui t i r a r u d e m e n t les cheveux. Les
doigts du Masquililis brûlaient comme des fers r o u g e s : à
leur contact la longue chevelure de son adversaire crépita
comme sous l'action du feu, et se recroquevilla comme de
la laine.
Tout cela se fit si rapidement qu'au moment même
où le Blanc et l'Indien allaient se porter au secours du Noir,
le nain put disparaître au milieu de deux ou trois g a m b a d e s ,
satisfait de tout le mal qu'il avait accompli depuis le m a t i n .
Chose curieuse, ce n'était pas seulement l'aspect extérieur
des h o m m e s qui s'était modifié. En même temps que leurs
LE B L A N C , L'INDIEN ET LE NÈGRE
47
corps changeaient, une quantité d'idées nouvelles naissaient
dans leur esprit, et chacun, sans en rien dire aux a u t r e s ,
projetait de se séparer de ses anciens compagnons, chacun
concevait à sa m a n i è r e un genre d'existence différent de
celui qu'ils avaient mené j u s q u ' a l o r s .
Le soir de ce m ê m e j o u r , un bon Génie (c'est le p r e m i e r
dont il soit fait mention dans l'histoire), un bon Génie qui
habitait u n bois voisin, vint visiter les trois frères.
Eux si joyeux d'habitude, il les trouva t r i s t e s , et, voyant
le changement qui s'était opéré en eux, il comprit la cause
de leur tristesse sans qu'on eût besoin de la lui expliquer.
Notre bon Génie, qui était véritablement bon, aimait
beaucoup les trois frères.
— Mes chers amis, leur dit-il, j ' a i depuis longtemps
trois présents à vous faire.
J'ai hésité j u s q u ' à ce j o u r à vous les offrir, car vous étiez
si parfaitement h e u r e u x que vous n'aviez besoin de r i e n .
Mais maintenant l'heure est v e n u e .
Je vous donne trois biens inestimables lorsqu'on en fait
un bon usage : L A R I C H E S S E , L A L I B E R T É E T L ' I N T E L L I G E N C E .
A vous de les partager et de vous en servir comme vous
l'entendrez.
Et maintenant, adieu, car je prévois que n o u s ne nous
reverrons pas de sitôt.
Richesse, liberté, intelligence !...
Ces m o t s , qui, la veille encore, auraient paru vides de
sens à nos compagnons, ils en comprenaient très bien
maintenant la signification.
— Attention ! dit l'aîné. J'ai été le plus mal partagé dans
l'affaire de la fontaine, et j e n ' e n t e n d s pas qu'il en soit ainsi
48
CONTES NÈGRES
cette fois. Je veux choisir le p r e m i e r ; et si quelqu'un s'y
oppose, comme j e suis le plus grand et le plus fort, je le
t u e r a i .
Je suis moins beau que vous ; mais si j ' a i beaucoup d'or,
et que vous restiez pauvres, c'est toujours moi qui passerai
le premier. Je choisis donc la richesse. Quant à l'esprit, je
m'en soucie fort p e u . La richesse supplée à t o u t .
— A quoi bon les trésors quand on n'a pas la liberté ?
s'écria le Peau Rouge. Elle me semble le premier des b i e n s .
C'est elle que j e préfère à tout, et j e la p r e n d s sans plus
tarder. Adieu !...
— Il ne reste plus que l'intelligence, reprit le Noir en
s'adressant au Blanc avec un rire mauvais : je te conseille
donc de la choisir. Bien du plaisir, mon c h e r ; je m'en vais
de mon côté.
Vous savez, mes petits amis, ce qui est arrivé dans la
suite des temps, quand les hommes ont eu peuplé le m o n d e .
Les descendants des trois anciens compagnons se sont fait
partout une guerre a c h a r n é e , et partout et toujours l'avan-
tage est resté à ceux qui étaient les plus intelligents, qui
avaient le plus de cet esprit dont le Nègre et l'Indien avaient
fait fi.
Les fils de ce dernier, trop faibles pour résister aux
attaques de leurs adversaires, ont vu leur nombre diminuer
au point que leur race ne t a r d e r a pas à disparaître de la
face de la t e r r e .
Quant aux enfants du p r e m i e r , leur sort fut plus miséra-
ble encore. Réduits en esclavage par les blancs oublieux
des sentiments de justice et de bonté, ils subirent pendant
d e s siècles une condition révoltante. Ils n'ont dû q u ' à l'ini-
LE B L A N C , L'INDIEN E T LE NÈGRE
tiative de quelques h o m m e s généreux de recouvrer depuis
peu la liberté p e r d u e .
Désireux de r é p a r e r les fautes du passé, les blancs tra-
vaillent a u j o u r d ' h u i à féconder, par des efforts incessants,
l'esprit un peu obscurci de leurs frères si longtemps
méconnus.
Espérons que lorsque les uns et les a u t r e s jouiront dans
toute leur plénitude des deux premiers bienfaits du bon
génie, le troisième, c'est-à-dire la richesse, deviendra aussi
le partage de t o u s .
LE LION ET LE SINGE
Messire le lion et compère le singe voyageaient un j o u r
de compagnie.
S'il advenait qu'un adversaire se présentât sur la r o u t e ,
d'un coup de gueule et de griffes le lion devait le m e t t r e en
pièces. Mais le cas paraissait peu probable, car les grands
chemins d'alors étaient plus sûrs que ceux d'aujourd'hui,
— J'entends pour les singes et les lions. En outre, le félin,
bon chasseur de son n a t u r e l , avait charge de pourvoir la
table de venaison.
Le singe, de son côté, exécutait mille gambades pour
amuser son retoutable ami, ou lui contait des histoires si
drôlatiques, que les échos des bois étaient ébranlés par les
formidables éclats de rire du roi des animaux.
Ainsi, l'un veillait à la sécurité et au bien-être de ia
société, l'autre la préservait de l'ennui, ennemi dange-
reux et mauvais conseiller. Chacun, en ce bas monde, a son
mérite ou son talent ; le tout est qu'il puisse le faire valoir.
Nos deux compagnons m a r c h è r e n t bien des j o u r s et bien.
des nuits ensemble. Ils allaient fort loin, voulant se r e n d r e
dans le pays où régnait à cette époque un prince nommé
Parfait Bonheur. (Ne cherchez pas ce pays sur la carte : le
prince est mort depuis longtemps, sans laisser d'héritiers,
52
CONTES NÈGRES
et ses voisins se sont arraché les lambeaux de son
royaume.)
Aucun incident notable n'avait encore m a r q u é le voyage,
quand voilà qu'un matin nos deux amis t r o u v è r e n t leur
chemin absolument b a r r é par un grand feu qu'on avait
allumé là à cause des f o u r m i s - m a n i o c 1 . La r o u t e , dans
toute sa largeur, et sur u n e profondeur assez g r a n d e , était
couverte de charbons a r d e n t s .
— Diable ! . . . fit le singe en se grattant la t ê t e .
— Diable! diable !... r é p é t a le lion, en se battant les
flancs de sa puissante q u e u e .
— Vous n'auriez pas sur vous u n e pompe à incendie ?
demanda le maître farceur.
— Mauvais plaisant ! répliqua l'autre, t u choisis mal ton
temps pour r i r e .
— Eh bien, si nous restions ici ?
— Qu'oses-tu dire ? Oublies-tu donc où nous allons :
dans l'état de Parfait Bonheur D'ailleurs, j ' a i donné ma
parole royale au prince mon cousin.
— Alors, prenons patience. D'ici u n e h e u r e ou d e u x . . .
— Jamais !... déjà j ' a i failli a t t e n d r e .
Et reculant pour p r e n d r e du champ, Louis X I V . . . P a r -
don ! c'est le lion que j e veux dire. — Le lion donc, s'étant
éloigné de quelques m è t r e s , revint au galop j u s q u ' a u bord
du brasier, et d'un bond vigoureux s'enleva par-dessus les
flammes. Il se brûla bien un peu les pattes en retombant de
1. Grosses f o u r m i s r o u g e s q u i causent d'effroyables d é g â t s s u r les r a r e s
plantations de l a G u y a n e . Quand u n e b a n d e de ces déplorables insectes a passé
d a n s u n c h a m p , il n ' y reste plus q u e les squelettes des v é g é t a u x : l e s feuilles ont
été e n t i è r e m e n t d é v o r é e s .
Vous n'auriez pas sur vous une pompe à incendie.
L E L I O N E T L E S I N G E
55
l'autre côté, mais comme il avait conscience de sa haute
situation, il n'en laissa rien paraître sur son royal mufle, et
sa majesté ne fut point compromise.
— Allons! viens, dit-il simplement en faisant signe au
singe.
Le q u a d r u m a n e , assis sur son séant, après s'être gratté la
tête, se grattait le côté.
— J'ai dit : viens ! rugit le prince fauve.
Les singes, comme chacun sait, sont les plus lestes des
animaux. Les puissants de ce monde n'admettant pas qu'on
leur soit supérieur en quoi que ce soit, fût-ce en cabrioles,
les lions ne veulent pas convenir du fait; mais en matière
d'agilité, un ouistiti leur en r e m o n t r e r a i t . Il était donc facile
au macaque dont je suis l'historiographe de faire le saut
qu'avait exécuté son énorme compagnon. Mais voilà ! . . . s i le
singe est léger, il est encore plus paresseux, et surtout il est
lâche, deux défauts qui vont souvent ensemble.
Les yeux de braise des tisons causaient g r a n d ' p e u r au
mien, — ou au vôtre, si vous y tenez, — enfin mettons au
nôtre.
— Adieu, sire, cria-t-il de loin au lion, en gagnant le pied
d'un a r b r e . Beau sire, adieu ! Bien des compliments de ma
part, je vous prie, au prince P a r f a i t - B o n h e u r ; pour moi,
je trouverai le mien ici. Je sauterais bien, pour aller vous
rejoindre, par-dessus ce petit feu ; mais ma queue est trop
longue et m ' e m b a r r a s s e .
Ayant donné cette belle raison, il décampa.
Un poltron trouve toujours un prétexte pour expliquer sa
couardise.
56
CONTES NÈGRES
P . - S . — Ce conte déjà fait, je reçois une lettre d'un d e s -
cendant du singe que j ' a i mis en scène.
— « Monsieur, m'écrit-il, votre bonne foi a été s u r p r i s e .
Les motifs qui inspirèrent la conduite de mon parent ne sont
point du tout ceux que vous avez c r u s . D'abord ce parent
était u n e p a r e n t e , une dame Singe. A l'époque où elle se
mit en voyage avec le lion, elle traînait à sa suite u n e
séquelle d'enfants, et ces macaques en bas-âge l ' e m b a r r a s -
saient fort. Si elle eût été seule, elle aurait s a u t é , cela ne
fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Mais que fût-il advenu
de ses petits ?... elle craignit pour eux, se sacrifia, et voilà
comment les enfants de cette m è r e , comme ceux de b e a u -
coup d ' a u t r e s , m ' a s s u r e - t - o n , s'opposèrent à ce qu'elle
connût jamais le royaume de Parfait Bonheur. C'est dans
ce sens que la queue trop longue du singe, qui l'empêche
de se tirer d'affaire, est passée en proverbe dans le lan-
gage créole de Cayenne. »
Dont acte.
L E CHIEN-CRABIER ET L'URUBU
Un grain torrentiel venait de finir.
Le soleil laissa pointer, au bord de l'horizon, le bout de
ses flèches de feu, puis, s'élançant dans le ciel comme un
guerrier sûr de m e t t r e en déroute ses adversaires, dissipa
rapidement les dernières ombres des nuages et de la nuit.
A ce m o m e n t , un u r u b u . . . — L'urubu, Kekcèkça (qu'est-
ce que c'est que ça?) demandera un gamin de P a r i s .
L'urubu (il n'est pas p e r m i s , — par les u r u b u s — de
l'ignorer), l'urubu, oiseau qui porte un nom brésilien,
forme l'espèce la plus n o m b r e u s e de l'ordre des r a p a c e s .
Répandue dans toute l'Amérique méridionale, p a r t i c u -
lièrement au Brésil et en Guyane, sa famille a envoyé u n e
grande quantité de ses m e m b r e s prendre possession de la
bonne ville de Cayenne. Là, préposés par eux-mêmes à la
police de la voirie, les u r u b u s entretiennent une p r o p r e t é
relative dans les r u e s , où les habitants, avec un sans-gêne
admirable, jettent t o u t e s sortes d'immondices. H e u r e u s e -
ment, nos oiseaux, doués d'une voracité extraordinaire,
font disparaître en trois coups de bec tout ce qu'ils r e n -
contrent sur leur chemin.
Un u r u b u donc, se détachant de la cîme d'un cocotier,
s'abattit lourdement sur la plage, et y commença la p r o m e -
58 CONTES NÈGRES
nade matinale que son médecin lui avait recommandé de
faire chaque j o u r pour provoquer l'appétit et faciliter la
digestion.
Avec sa r o b e noire, ses pattes m a i g r e s , sa tête et son
cou dénudés, d'un gris sale, certes il n'était pas b e a u , le
minuscule vautour guyanais !
Et cependant il faisait des grâces.
Tantôt il marchait d'une allure lente et grave,
C o m m e u n r e c t e u r s u i v i d e s q u a t r e F a c u l t é s ,
ou au contraire s'enlevait par bonds courts, comme un c h e -
val au petit galop de chasse, tantôt il prenait pour sécher
ses plumes des poses h é r a l d i q u e s . Ses ailes large ouver-
tes lui donnaient — de t r è s loin — un faux air d'aigle
éployé.
Et p e u t - ê t r e , en effet, se prenait-il p o u r un aigle. N ' a r -
rive-t-il point, parfois, que l'on s'abuse sur sa p r o p r e va-
l e u r ? Du moins chez les u r u b u s ; car j e ne pense pas que
des êtres intelligents, des enfants, par exemple, commet-
tent d'aussi grossières e r r e u r s . Ainsi petit Jacques ne p e u t
croire, je suppose, qu'il est u n écolier laborieux, et
Mlle J e a n n e , malgré la vivacité de son imagination, ne
saurait se figurer qu'elle n'est pas g o u r m a n d e .
Bref, en quelque h a u t e estime que se tînt notre u r u b u ,
ce n'était qu'un vulgaire couroumou ,1 à peine plus gros
q u ' u n e grosse poule, car l'opinion que n o u s avons de n o u s -
m ê m e s n ' a u g m e n t e en rien notre m é r i t e .
Comme il se prélassait sur le sable, il vit venir un chien.
L'oiseau, s'il eût jamais fait un voyage en F r a n c e , aurait
i . Nom de l'urubu en patois c a y e a n a i s .
LE CHIEN-CRABIER ET L ' U R U B U
59
pris le nouvel arrivant pour un de ces intelligents animaux
dont se font accompagner les bergers dans nos champs,
précieux auxiliaires de l'homme pour la conduite et la
garde des t r o u p e a u x .
Le chien avait piteuse m i n e . Ses os semblaient près de
lui percer la peau, la boue souillait son poil fauve, u n filet
de sang coulait sur son nez, et sa queue pendait d'un air
mélancolique,
— Croâââh ! fit l'urubu, quand le chien passa près de
lui. Croâââh ! Quel vilain animal !
Cette exclamation désobligeante lui venait tout naturel-
lement, car les gens les moins b e a u x sont j u s t e m e n t les
plus empressés à trouver les autres l a i d s .
— Vilain toi-même ! riposta le chien. Voyez un peu le
bel oiseau, avec son crâne déplumé, qui se permet de cri-
tiquer les p a s s a n t s !
— Croâh, c r o â h ! . . . monseigneur le chien est de m é -
chante h u m e u r , paraît-il. Je n'en suis pas a u t r e m e n t sur-
pris d'ailleurs : c o m m e n t se sentir bien disposé q u a n d on
est fait comme l u i ? . . . Passant qui passes, par où donc a s -
tu passé, pour te trouver de si bon matin aussi crotté,
égratigné, efflanqué et hérissé ?
— Méchant corbeau, soupira le chien, je ne devrais pas
te faire l'honneur de m ' a r r ê t e r à converser avec toi. Mais
j'ai couru si longtemps, que j e suis las, et autant me r e p o -
ser ici q u ' a i l l e u r s . Tu sauras, p a r e s s e u x , que j ' a i chassé
une partie de la nuit, désireux de p r e n d r e quelque gibier
pour mes petits qui m ' a t t e n d e n t non loin d'ici. Mais agou-
tis et packs, bécasses et t o u r t e s ont été plus fins que moi :
je n'ai rien attrapé.
60
CONTES NÈGRES
— Alors c'est toi qui l'es, attrapé ! ricana l'urubu.
— Je me fais vieux déjà, continua le chien sans r é p o n -
d r e à cette médiocre p l a i s a n t e r i e . Peut-être aussi les mas-
kililis, protégeant les hôtes des bois, m'ont-ils j o u é q u e l -
que tour de leur façon. Je me suis alors rabattu vers la
mer, car il ne faut jamais se décourager d'un p r e m i e r in-
succès : j ' e s p é r a i s encore m e dédommager sur les habitants
du rivage. Hélas ! les h u î t r e s m ' o n t blessé les pattes, les
cancres m ' o n t fendu le nez, j e ne r a p p o r t e pas seulement
u n maigre calichat. Je suis triste parce que mes petits pâ-
tiront. Moi-même j ' a i grand faim ; mais la pensée de leurs
souffrances m ' e m p ê c h e de sentir les m i e n n e s .
— Cela m'est parfaitement indifférent, mon brave, r é -
pondit l'urubu. J e n'ai pas encore déjeuné, mais j e ne tar-
derai g u è r e , dès que mon plumage sera complètement sec,
et je ne me sens nullement inquiet, bien certain de trouver
à contenter mon appétit.
— Je le crois parbleu bien ! Tes frères et toi, vous ne
passez pas pour délicats dans le choix de vos mets : vous
vous repaissez de toutes les o r d u r e s que l'incurie des
Cayennais laisse s'amonceler par tas dans les r u e s de la
ville.
— Doucement, l ' a m i ! . . . C'est là u n signalé service que
nous r e n d o n s , et sans n o u s la peste ne tarderait pas à d é -
soler le pays. Mon aïeul, un profond philosophe, avait cou-
tume de dire : Semez de la graine de radis dans le cœur de
l'homme, elle y poussera p e u t - ê t r e ; mais semez-y de la
graine de reconnaissance, elle ne poussera jamais. Et il
avait raison. S'il en était a u t r e m e n t , si les habitants pen-
LE CHIEN-CRABIER ET L ' U R U B U 61
saient j u s t e , ils devraient nous estimer, nous aimer,
n o u s . . .
— T u r l u t u t u ! on ne vous doit r i e n , maître hypocrite,
car ce qui fait s u r t o u t le mérite d'une action, c'est le m o -
bile qui l'inspire. Or, vous nous débarrassez, il est v r a i ,
Vingt fois l'opération eut le m ê m e succès.
d'une certaine quantité d'immondices, que vous englou-
tissez ; mais, ce faisant, vous ne songez nullement à vous
rendre utiles ou agréables, vous obéissez purement et sim-
plement à vos instincts de gloutonnerie malpropre.
Ils en étaient là de leur conversation aigre-douce, quand
62
CONTES NÈGRES
un nègre, débouchant d'un bouquet de cocotiers où il
avait tout entendu, apparut sur la plage.
Il portait d'une main u n panier et de l'autre un petit
bâton à crochet.
Des crabes gros comme le poing traînaient sur la vase,
que la mer en se retirant découvrait peu à peu, leur cui-
rasse d'un rouge s o m b r e , et des calichats plus légers p r o -
menaient de-ci de-là leur corselet vermeil, sans songer
bien certainement aux potages délicats que les Guyanais
font de leur chair.
• A l'aspect du noir qui s'avançait avec précaution, et
sans doute animé d'intentions hostiles, tout ce petit
monde disparut, comme par enchantement, dans les t r o u s
qu'il h a b i t e .
Le chien pensa que l'homme ne serait pas plus heu-
r e u x que lui dans ses projets de chasse ou de p ê c h e .
Il fit part de sa réflexion à l'urubu, qui se mit à r i r e m é -
c h a m m e n t .
Le nègre cependant ne semblait pas inquiet sur le r é -
sultat des opérations qu'il projetait, et même un large
sourire découvrait ses dents d'une blancheur éblouissante.
Sans paraître r e m a r q u e r nos deux i n t e r l o c u t e u r s , il
s'approcha d'un t r o u de crabe et y introduisit le bout à
crochet de son bâton, qu'il r e m u a ensuite tout doucement.
Une légère secousse ne tarda pas à l'avertir que le loca-
taire du trou, impatienté par ce manège, venait de saisir
dans ses robustes pinces le bois qui lui portait ombrage.
Alors, d'un coup sec, il eut bientôt extrait de son logis la
bête à carapace, qu'il déposa dans le panier.
LE CHIEN-CRABIER ET L'URUBU 6 3
Vingt fois il recommença l'opération, et vingt fois elle
eut le m ê m e succès.
Après quoi, l'air de plus en plus réjoui, il regagna d'un
pas lent le bouquet de cocotiers, où il s'arrêta pour assister,
en spectateur invisible, à la fin de l'aventure de l'urubu et
du chien.
— Que l'homme est adroit et m a l i n ! s'écria ce dernier,
quand il crut l'indigène parti. Ah ! que ne puis-je comme ce
noir m e servir d'un bâton ! J'aurais bientôt u n e récolte de
crabes à satisfaire l'appétit de m e s enfants et le mien, j e
pourrais même inviter au r e p a s u n p a r e n t ou u n ami.
Ayant dit ces paroles, le pauvre chien parut s'absorber
dans ses tristes réflexions.
Tout à coup, l'urubu le vit avec s u r p r i s e se lever d'un
air joyeux, et se diriger, la q u e u e en t r o m p e t t e , vers un
trou de crabe. Arrivé tout au b o r d , l'intelligent animal
t o u r n a le dos à l'habitation du petit m o n s t r e marin, et y
introduisit, en frémissant de tout son ê t r e , l'appendice qui
termine son corps.
6 4
CONTES NÈGRES
Soudain le brave toutou partit au galop. Il poussait des
h u r l e m e n t s de douleur, mais un superbe crabe était accro-
ché à sa q u e u e et la serrait d'autant plus fort que la course
de son ennemi devenait plus p r é c i p i t é e . . — L ' u r u b u croas-
sait de plaisir.
J'ai connu, longtemps après l'époque où se passait l'a-
venture narrée en ces pages, u n bohême de province qui,
semble-t-il, en avait ouï parler, et en tirait profit à sa ma-
nière. En effet, grand amateur de h o m a r d , mais trop pauvre
p o u r se p r o c u r e r , à beaux deniers comptants, ce crustacé
délicieux, il se livrait parfois à la mauvaise plaisanterie
que je vais d i r e .
Ce b o h ê m e ne possédait rien sous le soleil ; mais, malgré
sa pauvreté, il avait un chien ami constant dans le m a l h e u r ,
qui, comme l'homme, est quelquefois puni de sa fidélité.
A certains j o u r s , notre gaillard se r e n d a i t au m a r c h é ,
son fidèle toutou sur les talons. Après un examen sournois,
mais attentif, de la figure des marchandes de homards et
du contenu de leurs p a n i e r s , il s'arrêtait devant celle dont
le visage lui paraissait indiquer u n e n a t u r e naïve et c r é -
dule. C'était aussi, autant que faire se pouvait, celle dont
la corbeille contenait les plus belles écrevisses de m e r :
Alors s'engageait la conversation s u i v a n t e :
— Eh ! bonjour la maman, comment va ce m a t i n ?
— Vous êtes ben h o n n ê t e , M o n s i e u r ; j e vais bien,
merci.
— Et les affaires ?
— P a s comme je voudrais; tout d o u c e m e n t , tout dou-
c e m e n t .
(Remarquez qu'un marchand, vendeur de h o m a r d s ou
LE CHIEN-CRABIER ET L ' U R U B U
65
vendeur de perles fines, ne manque jamais de dire : « les
affaires vont bien petitement », alors même qu'il a les
meilleures raisons du monde de se déclarer satisfait. C'est
une manie incurable.)
— Ah ! reprenait notre b o h ê m e , c'est que p o u r attirer le
chaland, il faut avoir de la marchandise bien fraîche.
— Oh ! p o u r cela, Monsieur, répliquait la marchande un
peu p i q u é e , pour cela je ne crains rien ; mes h o m a r d s sont
vivants.
— Vivants ? vivants ?... Allons donc, vous voulez rire !
Ils sont morts depuis si longtemps qu'ils sentent déjà u n
peu.
— Malhonnête ! . . . eh bien, mettez un peu, p o u r voir,
vos doigts entre leurs pinces.
— Mes d o i g t s ? nenni !... mais j ' y mettrai, si vous
voulez, la queue de mon chien, et j e parie qu'il ne lui a r r i -
vera aucun mal.
— Essayons ?
— Essayons!
Le bohême sifflait le chien, introduisait la q u e u e de l a
victime dans le panier de crustacés grouillants, et avec un
diabolique sourire il agaçait un instant les pinces du plus
beau des h o m a r d s .
Vous devinez ce qui arrivait. La bête q u e , par une m é -
prise célèbre, Jules Janin a appelée « le cardinal des mers »
serrait solidement dans ses tenailles naturelles la q u e u e
du chien, et celui-ci s'enfuyait en h u r l a n t . . . , emportant
avec lui le futur déjeuner de son m a î t r e .
— Arrêtez-le, arrêtez-le !... criait la m a r c h a n d e , qui, si
cette figure ne semble pas trop h a r d i e , riait d'un œil, en
5
66
CONTES NÈGRES
voyant punie la présomption de son interlocuteur, et avait
envie de p l e u r e r de l'autre, car elle se demandait comment
lui reviendrait son beau h o m a r d .
— Ne craignez r i e n , Madame, se hâtait de dire notre
bohême peu scrupuleux. J e cours après mon chien, j e le
r a t t r a p e , j e le débarrasse, et dans cinq minutes je vous r a p -
porte votre marchandise qui, décidément, est bien vivante.
T o u s mes compliments !...
Il disparaissait lestement et, bien e n t e n d u , on ne le r e -
voyait p l u s .
Mais revenons aux héros de notre histoire.
Le chien ne t a r d a pas à revenir, a p r è s avoir laissé sa
p r e m i è r e capture à ses petits.
Dès qu'il le v i t :
— Que tu es bête ! mon pauvre garçon, s'écria l'urubu
en éclatant de r i r e .
— Je ne trouve p a s , répliqua le c h i e n . J e dirais m ê m e ,
s'il était permis de faire son p r o p r e éloge, que le s t r a t a -
gème dont je m e suis avisé est assez ingénieux. Doulou-
reux aussi, j ' e n conviens, très douloureux ; mais n'est-ce
pas le rôle des pères de se sacrifier pour leurs e n f a n t s ? . . .
Mes petits ont déjà entamé u n repas dont ils avaient grand
besoin. Je ne m ' a r r ê t e r a i pas en si bon chemin.
Et le courageux animal alla recommencer dans un a u t r e
trou l'opération qui lui avait à la fois si h e u r e u s e m e n t et
si désagréablement r é u s s i .
— Tiens ! s'écria le m a n g e u r de charogne, il n'est pas
p e r m i s d'être stupide à ce point. J'aime mieux m'en aller
p o u r ne pas assister plus longtemps au spectacle de ta
bêtise. Au surplus, mes plumes sont sèches. Adieu!
LE CHIEN-CRABIER ET L ' U R U B U
67
Et a p e r c e v a n t à quelques pas de là un poisson g r o s -
ventre, que la m e r , en se retirant, avait laissé sur la vase,
il vola lourdement vers lui, et des pattes et du bec com-
mença de le déchiqueter.
Mais chose étrange, il ne tarda pas à tomber à côté de sa
proie ; de suprêmes convulsions agitèrent u n moment son
corps, puis il demeura immobile ; il était m o r t .
Le chien fut bien s u r p r i s , quand il revint encore une
fois, de voir que l'oiseau avec lequel il causait un instant
auparavant n'était plus qu'un cadavre. Mais en apercevant
les restes du poisson gros-ventre, il comprit t o u t .
— Hélas ! m u r m u r a la bonne bête, cet u r u b u était j e u n e ,
je m'en suis bien aperçu au peu d'indulgence dont témoi-
gnaient ses d i s c o u r s . Il a quitté trop inexpérimenté encore
le trou de rocher où ses p a r e n t s , qui ne font jamais de nid,
avaient déposé l'œuf dont il est éclos.
(Ce simple toutou pratiquait, on le voit, mieux qu'un
grand nombre d'hommes, un des plus beaux préceptes de
l'Évangile: pardonnez-vous les u n s aux a u t r e s . A l'occa-
sion, imitez-le.)
S'il m'avait consulté, je lui aurais appris que la chair
du poisson gros-ventre est délicate, mais qu'il faut, avant
d'y goûter, le débarrasser soigneusement de cette énorme
vessie qu'il enfle quand il le veut p o u r se faire porter à
la surface de la m e r , et qui lui a valu son n o m . J'ai vu des
hommes même m o u r i r p o u r en avoir mangé sans p r e n d r e
cette précaution.
Adieu, pauvre u r u b u ! Tu me trouvais stupide et ta
bêtise et ta voracité t'ont p e r d u .
Pauvre u r u b u , adieu !
68
CONTES NÈGRES
De plus la triste fin du j e u n e vautour guyanais contient en
elle-même bien des e n s e i g n e m e n t s .
D'abord celui-ci : il ne faut jamais porter à sa b o u c h e ,
comme le font beaucoup d'enfants, les choses que l'on ne
connaît p a s . Un fruit de l'aspect le plus séduisant, u n e
fleur aux brillantes c o u l e u r s , peuvent contenir u n violent
poison.
Mais de mon petit conte découlent encore bien d'autres
vérités de p l u s i e u r s n a t u r e s . Les u n e s sont éternelles, et
c'est pour cela qu'elles ne sont pas neuves, car le commen-
cement de l'éternité est aussi éloigné de nous que sa
fin.
Celles-ci, par exemple : la j e u n e s s e est i m p r u d e n t e ; —
pas de plaisir sans peine ; — l'égoïsme et la méchanceté
reçoivent toujours u n châtiment, e t c . , e t c .
Il faut, assure-t-on, r é p é t e r cela aux enfants. Je le veux
bien, chère Madame. Je me conforme de mon mieux, comme
vous voyez, à cette recommandation, quoique j e tienne p o u r
absolu cet axiome formulé par Jules Noriac, j e crois, et que
les tout petits ne comprendront p a s , — h e u r e u s e m e n t :
l'expérience donne des leçons, mais elle fait de bien mau-
vais élèves.
Mes autres vérités sont locales en quelque sorte, et p r o -
p r e s à cette affreuse Guyane d'où j e reviens.
Le chien enseigna à ses fils devenus grands les moyens
par lesquels il s'était p r o c u r é leur déjeuner en un j o u r de
disette, et c'est de cette époque que date la dynastie des
chiens-crabiers.
Le nègre raconta le curieux spectacle dont il avait été le
LE CHIEN-CRABIER ET L'URUBO
69
témoin, et c'est à ce moment que le patois cayennais s'enri
chit de la pittoresque expression « bono chien-crabié »,
bonheur du chien-crabier, félicité qui ne va pas sans souf
france.
MOSSIEU LOLOTTE
Connaissez-vous monsieur Lolotte,
Que p o u r faire plus court, parfois on nomme Lotte ?...
Pas plus haut q u ' u n e b o t t e ,
Il est encore plus petit
D'esprit.
Mais de ses qualités l'ensemble méritoire
Nous apparaîtra mieux au cours de cette histoire.
Je me contente donc de vous dépeindre ici
Le personnage en raccourci.
Ses pieds larges et plats, et longs d'un demi-mètre,
Chaussés de forts souliers soutiennent de leur maître
L'équilibre douteux, que pourrait compromettre
Le poids d'un abdomen en r o n d e u r tout pareil
A celui d'un poisson gros-ventre au clair soleil.
Otez cette solide base,
Et notre nigaud dans la vase
S'étalerait à chaque t r o u ,
Car ses jambes hélas ! ont d'un j e u n e bambou
La fragile m i n c e u r . Comme u n dos de tatou
S'arrondit son échine.
Tel que le front ambré des enfants de la Chine,
Qui portent dans le dos un long cordon t r e s s é ,
72
CONTES NÈGRES
Tel encor q u e le front à t u r b a n d e s a r a b e s ,
Son crâne épais s'étale affreusement r a s é ,
Et caves sont ses yeux comme des t r o u s de crabes*.
Mettez au-dessous d'un nez écrasé,
Une large bouche à la dent qui cloche,
Et p u i s , pour finir, u n m e t o n galoche.
Que pensez-vous de ce p o r t r a i t ? . . .
J e le garantis en tout point fidèle,
Et pourtant, lecteurs, Lolotte ainsi fait,
Lolotte se croit la m i n e fort belle,
P r é t e n d ne jamais trouver de cruelle,
Se m o n t r e , en un mot, aussi fat que laid.
Avant moi, La Fontaine a dit sur la matière :
« Dieu fit pour nos défauts la poche d e d e r r i è r e . »
Ah ! m e s amis, il faut le voir,
Quand six j o u r s écoulés ramenant le dimanche,
Monsieur a mis chemise blanche,
Pantalon gris, h a u t chapeau noir,
A ses pieds u n e fine botte,
Et pour singer le m a s s o g a n 2 ,
Sur son torse la redingote
Qu'il h é r i t a de sa g a n g a n 3 .
Dans ses atours fripés l'imbécile s'admire,
Et croit de tous les yeux être le point de m i r e .
1. L e s n è g r e s ont, e n g é n é r a l , les y e u x à fleurs de tête. A v o i r les y e u x c a v e s
est pour eux u n e difformité repoussante.
2. D a n s son sens étroit, ce m o t n e d é s i g n e q u e le b l a n c de c o n d i t i o n infé-
rieure ; m a i s les n o i r s l ' a p p l i q u e n t v o l o n t i e r s , c o m m e t e r m e de d é d a i n , à t o u s
les b l a n c s en g é n é r a l .
3. Gangan, g r a n d ' m è r e .
MOSSIEU LOLOTTE
7 3
« Quand je passe, dit-il, saluant de la main,
Tel q u ' u n parfum d'encens monte sur mon chemin
Le m u r m u r e flatteur de ceux que j e d é g o t t e 1 .
Et quant aux dames, saperlotte !
Elles disent tout bas : « Voilà mossieu Lolotte :
Mo maman, li jolotte ! »
2
Tel que j e l'ai dépeint, l'animal cependant
N'est pas m é c h a n t .
Avec ses compagnons si parfois il se grise,
Jamais on ne l'a vu m e t t r e flamberge au vent :
J ' e n t e n d s par là t r o u s s e r les b r a s de sa c h e m i s e ,
Et menacer,
P r ê t à b o x e r ,
— En criant comme c'est de mise :
« Tenez-moi ! tenez moi I j e vais tout défoncer3 ! »
P e u t - ê t r e le gaillard, poltron plutôt que s a g e . . .
Mais écoutez la suite, et jugez son c o u r a g e .
1. Ce verbe q u i s'écrit indifféremment dégoter ou dégotter, n'est p a s , c o m m e
le croient certaines personnes, u n t e r m e d'argot. Il est assez v i e u x , e t on e n
trouve des e x e m p l e s dans de bons auteurs. Je n ' e n ai q u ' u n sous l a m a i n ;
« J'ai peur q u e M. le d u c de P r a s l i n n ' a i m e pas m o n i m p é r a t r i c e de Russie ;
j ' a i p e u r q u ' o n la dégote. » (Voltaire.)
2 . Mon D i e u , q u ' i l est j o l i !
3. Rien de plus a m u s a n t à v o i r q u e les préparatifs, les p r é l i m i n a i r e s d'un c o m -
bat entre deux n è g r e s .
U n cercle se forme autour d'eux. Mais i l s t i e n n e n t à a v o i r b e a u c o u p de c h a m p
ou plutôt b e a u c o u p d'espace entre e u x ; aussi, tout en s'accablant d'injures
m o i n s relevées q u e celles des héros d'Homère, ils écartent la foule, ils a g r a n -
dissent, agrandissent, agrandissent le c e r c l e . Enfin, dix ou douze m è t r e s les
séparant, ils se j u g e n t suffisamment é l o i g n é s . L a bataille v a c o m m e n c e r .
— « T e n e z - m o i ! vocifère l ' u n , pour sûr j e v a i s faire u n m a l h e u r !... » E t i l
r e l è v e u n e m a n c h e de sa c h e m i s e en r e c u l a n t d ' u n pas.
— « A t t a c h e z - m o i , h u r l e l'autre, j e l e t u e r a i , c'est certain. » Il r e l è v e aussi
u n e m a n c h e , et fait d e u x pas en arrière.
74
CONTES NÈGRES
Notre Adonis forme un beau j o u r
Le grand projet de p r e n d r e femme.
P e u t - ê t r e croyez-vous que d'une tendre flamme
Son cœur se consumait embrasé par l'Amour ?
Nenni !... Le petit dieu de Gnide
N'a rien à faire ici.
L'intérêt seul était le guide
Qui conduisait Lolotte, et son souci,
Le voici :
— Maintenant, disait-il, j e n'ai pas g r a n d e p e i n e ,
Car ma m è r e s u r moi veille fort à p r o p o s .
Avec elle, il est vrai, j e suis un peu sans gêne :
Ne lui laissant aucun r e p o s ,
Qu'il soit dimanche ou fête, ou bien j o u r de semaine,
Vêtements,
Aliments,
Je lui demande tout, de tout elle m ' a l l è g e .
Mais elle est vieille en diable, et voilà mon tracas I . . .
Si j e n'y songe p a s ,
Elle peut un j o u r , — que Dieu m e protège ! —
Passer sottement de vie à t r é p a s ,
Et m e laisser dans l'embarras.
Avisons au plus tôt, et pour c e , p r e n o n s femme.
P r i m o , j e la veux r i c h e , et p u i s . . . riche ! — B é d a m e !
— « Mais tenez-moi donc ! reprend le p r e m i e r , v o u s v o y e z b i e n que j e le
m a s s a c r e ! . . . » Et il r e l è v e l ' a u t r e m a n c h e . M ê m e j e u c h e z l ' a d v e r s a i r e . A p r è s
les m a n c h e s de c h e m i s e , o n r e l è v e aussi, j u s q u ' a u g e n o u , l e s j a m b e s d u panta-
lon ! Cela d u r e u n b o n q u a r t d ' h e u r e . C o m m e , p e n d a n t ce t e m p s , l e s d e u x
r i v a u x se sont j e t é à l a figure, de l o i n , tout ce q u ' i l s a v a i e n t à se r e p r o c h e r ,
n e u f fois sur dix l e s choses en restent l à , et le c o m b a t finit... a v a n t d ' a v o i r c o m -
m e n c é . L e p e u p l e s ' é l o i g n e satisfait, — l ' h o n n e u r a u s s i .
MOSSIEU LOLOTTE
75
Son argent sera mien, car la communauté
(Je n'ai p a s , q u a n t à moi, seulement une igname)
Est naturellement le r é g i m e adopté.
Ah !... je la veux aussi de r o b u s t e s a n t é .
Car de la distraire, eh ! j e ne suis pas en peine :
Laver et repasser,
Aller à la fontaine,
Coudre et rapetasser,
Cuisiner, fricasser,
Puis balayer la case
Et vider le grand vase,
Cirer mes b e a u x souliers,
Tels seront, en deux m o t s , de ma chère compagne
Les plaisirs j o u r n a l i e r s ,
— Et toujours de fatigue un plaisir s'accompagne.
Plein de bonté d'ailleurs, on ne m e verra point
La frapper en j u r a n t , — sauf en mes j o u r s d'ivresse.
A moins que cette ingrate, incline à la paresse,
Ose de ses plaisirs oublier un seul point.
En ce cas, j e saurai la b a t t r e ,
Oh ! mais la battre comme p l â t r e .
Ainsi m a r i o n s - n o u s .
J e v a i s . . . Oui-da, tout doux !
Suffit-il au futur de posséder bâton ?
Non pas !... Il faut hélas ! avoir aussi maison.
J'en bâtirai donc u n e , et belle j e l ' e s p è r e .
Ouais !... où p r e n d r e le b o i s 1 ? . . . Où ? ma foi, je suis b o n !
1. L e s m a i s o n s de la G u y a n e , c o m m e d ' a i l l e u r s celles des A n t i l l e s , sont pres-
que toutes c o n s t r u i t e s en b o i s .
76
CONTES NÈGRES
Eh ! n'ai-je pas Jean, mon excellent frère,
Hardi compagnon, vaillant ouvrier,
Qui dans le h a u t de la rivière
Fait merveille sur son c h a n t i e r 1 ?
P o u r l'aller t r o u v e r m e t t o n s - n o u s en r o u t e .
Le voyage est long, fatigant, sans doute.
Moins brave que moi pourrait r e c u l e r ;
Moi, le b u t visé g r a n d i t mon c o u r a g e ;
Jean m e p r ê t e r a , — (qui prête sans gage
Au lieu de p r ê t e r s'expose à d o n n e r ) , —
Jean m e d o n n e r a , car c'est mieux parler,
Jean me d o n n e r a , car il est peu sage,
A u t a n t de bois qu'il m'en faudra.
Et l à - d e s s u s , maître Lolotte,
Dans les flancs de son p a g a r a 2
Entasse chemise et culotte,
Veste, chapeau,
Et bacaliau 3 ,
Bon j u s de cannes 4
Régime de bananes,
1. Chantiers, établissements formés e n p l e i n e forêt pour l'exploitation d u b o i s .
On ne les trouve plus g u è r e à présent q u e dans le h a u t des r i v i è r e s , la zone du
littoral a y a n t été la p r e m i è r e exploitée.
2 . Pagara, g r a n d p a n i e r presque toujours carré, à c o u v e r t u r e plu s ou m o i n s
i m p e r m é a b l e , m a i s très solide, q u i sert a u x noirs de m a l l e , de v a l i s e , de sac de
n u i t , etc. On fabrique ce m a î t r e Jacques des articles de v o y a g e , d a n s lequel les
A n t i l l a i s reconnaîtront a i s é m e n t l e panier caraïbe de la Guadeloupe et de la
Martinique, — a v e c l'écorce d ' u n roseau n o m m é en G u y a n e arouman.
3 . Morue sèche, de qualité i n f é r i e u r e .
4. Tafia.
L e s matelots riaient.
MOSSIEU LOLOTTE
79
Et souliers, et h a m a c 1 ,
Sans oublier un peu de c o u a c 2 .
Puis en fredonnant : « n o n , Jean n'est pas sage »,
Sur le quai s'en va pour chercher passage.
Une barque était là, toute prête à partir.
— « Bonjour ! cria Lolotte aux gens de l'équipage,
Avez-vous, j e vous prie, u n e place à m'offrir ?
Là-bas, au bout de la rivière,
Je voudrais aller voir mon frère,
— Une place pour toi ? » demanda maître P i e r r e ,
Le patron du bateau.
« N'as-tu plus p e u r de l'eau,
Ni du soleil, ni de la brise ?
— P e u r , moi ? » dit n o t r e homme en courroux,
« Fi donc ! p o u r qui me prenez-vous ? . . .
Si d'un danger que j e méprise
La menace s'offrait à n o u s ,
Comptez sur moi pour vous défendre,
J e n'ai jamais de la frayeur
Senti l'ombre même en mon c œ u r .
— En ce cas, soit ! tu peux descendre ;
1. E n G u y a n e , o n ne v o y a g e j a m a i s san s son h a m a c , v u l'absence t o t a l e
d ' a u b e r g e s et m ê m e de m a i s o n s h a b i t a b l e s , dès q u ' o n a franchi q u e l q u e s kilo-
m è t r e s , v e r s l ' i n t é r i e u r . L e h a m a c , dont on attache les cordes à d e u x arbres,
c'est le lit q u ' o n est h e u r e u x de r e t r o u v e r après des m a r c h e s toujours
a c c a b l a n t e s .
2. F a r i n e de m a n i o c g r o s s i è r e et de c o u l e u r j a u n â t r e . Il constitue, a v e c le
bacaliau, la p r i n c i p a l e n o u r r i t u r e de l a classe p a u v r e en G u y a n e . L e s g e n s
aisés l'apprécient b e a u c o u p a u s s i , c o m m e friandise a c c o m p a g n a n t b i e n tous l e s
plats à s a u c e . L ' E u r o p é e n à q u i on fait m a n g e r ce m é l a n g e p o u r l a p r e m i è r e
fois se m o n t r e disposé à croire q u ' o n l u i offre du m o r t i e r f r a î c h e m e n t g â c h é
par un m a ç o n .
8 0
CONTES NÈGRES
A l'œuvre on j u g e un beau parleur,
Embarque vite, cher compère ;
En te conduisant à ton frère,
Que Dieu nous garde de m a l h e u r ! »
Ils p a r t e n t .
Dans l'eau j a u n e 1 enfonçant la pagaie,
Les robustes r a m e u r s r e m o n t e n t le courant.
Pendant que leur effort d'une chanson s ' é g a i e 2 ,
Vers un b u t inconnu les rives vont courant,
Et déjà de la ville, en la b r u m e estompée,
Les contours affaiblis s'effacent à leurs yeux.
Bientôt tout disparaît. Dans sa robe t r e m p é e ,
La nuit, la nuit d ' h i v e r 3 , lente descend des c i e u x ;
Et des palétuviers le rideau monotone,
Aussi loin que l'on voit, implacable s ' é t e n d 4 .
0 Lotte, qu'as-tu donc ? . . . Soudain ta voix d é t o n n e
(Car tu ne r a m e s pas, mais du moins on entend,
On entendait plutôt ta bouche h a r m o n i e u s e
Au chant des pagayeurs mêler des sons aigus).
Quel péril a troublé ton âme radieuse ?
Comme les Templiers, Lotte ne chante plus.
1. F l e u v e , r i v i è r e , o c é a n , toutes les e a u x sont j a u n e s e n G u y a n e , à c a u s e de
la p r o d i g i e u s e quantité de l i m o n c h a r r i é e par les c o u r s d ' e a u .
2 . L e s noirs n e p a g a y e n t bien q u ' e n chantant . L e s m é l o p é e s d o n t ils a c c o m -
p a g n e n t l e u r s coups de p a g a i e sont le plus s o u v e n t d ' u n e d o u c e u r et d ' u n c h a r m e
infinis.
3. On appelle hiver e n G u y a n e l a saison p l u v i e u s e q u i d u r e e n v i r o n h u i t m o i s
4. Toutes les cotes sont bordées, à perte de v u e , de p a l é t u v i e r s , et c o m m e elles
sont u n i f o r m é m e n t basses, sans u n accident de t e r r a i n , c e décor i m m u a b l e
-donne u n e i m p r e s s i o n d ' u n e tristesse é c r a s a n t e .
MOSSIEU LOLOTTE
81
Il parle s e u l e m e n t ; m ê m e , m ê m e , il bégaie :
— « P i e r r e , dit-il, vous t o u s , maîtres, mes p a . . . p a t r o n s ,
Que chacun aussitôt r e n t r e sa p a . . . pagaie,
Car deux bêtes, là-bas, nous m o n t r e n t leurs dos r o n d s ! . . . »
On r e g a r d e , et l'on voit, — j e vous le donne en mille, —
Sur l'eau flotter un palan 1 fort tranquille,
En cet endroit placé p a r un p ê c h e u r .
Aux dépens d'un hableur on peut bien se distraire :
Aussi P i e r r e feint-il à son tour la frayeur.
— « Mô maman qui fè mô ! dit-il, pauvre compère,
Bien vite cache-toi, car c'est un t o n a c r i 2 ,
Deux mêmes ! . . . »
Lotte pousse un cri,
Puis au fond du bateau se j e t t e face à t e r r e .
— « Cache-toi bien, faisait ce bon farceur de P i e r r e .
Ces monstres-là, vois-tu, c'est très méchant :
En moins d'une m i n u t e ils mangent un enfant,
Et d'un bel h o m m e , de ta taille,
Ils feraient un r e p a s d'une h e u r e , sans bataille.
— Ah ! m u r m u r a i t Lolotte à moitié mort de p e u r ,
Pourquoi suis-je parti ? . . . Si vous avez du cœur,
Par pitié sauvez-moi !... Que ne suis-je m a c a q u e ,
Et j u s q u ' a u h a u t du mât j e ne ferais qu'un saut !
— Mais t u ne fais qu'un sot,
P a r d o n n e - m o i l'attaque,
Lança Pierre m o q u e u r ,
1. Palan, l o n g u e l i g n e de p ê c h e tendu e dans l'eau entre d e u x grosses cale
basses q u i s e r v e n t de b o u é e s .
2. Tonacri, monstre m a r i n fabuleux. L a n u i t , il s o u l è v e sa tête à fleur d ' e a u
pour g u e t t e r les p ê c h e u r s e n d o r m i s dans l e u r s p i r o g u e s . Ses bras g i g a n t e s q u e s
e n l a c e n t les i m p r u d e n t s et les e n t r a î n e n t au fond des gouffres.
6
82
CONTES NÈGRES
Et quant à ton désir d'être singe, compère,
P o u r le réaliser il te faut bien peu faire.
Allons, lève le nez : au loin, dans la rivière,
Plongent les tonacris qui causèrent ta p e u r .
— Que parlez-vous de p e u r , g r o s P i e r r e ? »
Répliqua le poltron entendant ce p r o p o s .
« Je vous trouve plaisant de t r o u b l e r mon r e p o s .
De grâce, entendez ma prière :
Ma nuit est commencée et j e veux la finir ;
Si j e me suis couché, ce n'est que p o u r dormir. »
Il se leva pourtant, et sans beaucoup attendre,
Car le fond du bateau
A ses membres douillets offrait un lit peu t e n d r e .
Mais son regard craintif sans répit scrutait l'eau,
Et le plus petit bruit lui dressait les oreilles.
Les tonacris passés, l'équipage moqueur
Vit se renouveler maintes scènes pareilles :
C'était u n caïman, et de belle longueur,
Le tronc d'arbre p o u r r i flottant à la dérive ;
Et si quelque r o c h e r , émergeant près des b o r d s ,
Coupait de son dos noir la blancheur de la rive,
C'était « m a m a n - d i - l ' e a u 1 » prête à faire des m o r t s .
Lotte de se cacher, matelots de se tordre !...
Verdâtre de colère autant que de frayeur :
« Ah ! messieurs, disait-il, gare à quelque m a l h e u r !
Avec vos sots discours vous me ferez vous m o r d r e .
i. Ce que l'on appelle c o m m u n é m e n t maman-di-l'eau en patois, et couleuvre
en Français de C a y e n n e , n'est autre chose que le boa. Les n è g r e s de certains
pays donnent le m ê m e n o m a u l a m a n t i n .
MOSSIEU LOLOTTE 8 3
Tout joué, ç'a joué ;
Mé bois la zoré, ç'a pas joué »,
1
Nos gens à l'horizon voyaient rosir l ' a u r o r e ,
Que sans cesse levé, sans cesse se couchant,
Le m a l h e u r e u x poltron ne dormait pas e n c o r e .
Soudain, au fond des bois, d'une gorge sonore,
Les grands singes h u r l e u r s 2 entonnèrent leur chant.
Le diable, j e l'avoue, en aurait pris les a r m e s .
— « Ciel ! fit Lotte, é c o u t e z ! . . . »
P i e r r e dit : « C'est très bien !
Quand les t i g r e s , vois-tu, font de pareils vacarmes,
Les tigres sont r e p u s et ne cherchent plus rien. »
A peine des félins à la dent m e u r t r i è r e
Le redoutable nom était-il prononcé,
Que Lotte, cette fois tout à fait insensé,
Sauta comme u n nigaud en plein dans la rivière.
P i e r r e eut grand'peine à le sauver.
Il m a n q u a bien de se noyer,
Prouvant un coup de plus qu'on a raison de dire :
« Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire. »
Du moins, après ce bain, tapi dans le bateau,
Il finit le trajet sans accident nouveau.
1. P r o v e r b e très expressif par lequel on indique q u ' u n e plaisanterie dépasse
les bornes p e r m i s e s . Il signifie l i t t é r a l e m e n t : tout j e u est u n j e u , mais casser
d u bois dans les oreilles n'est pas un j e u
2 . Alouates ou stentors, fort c o m m u n s en G u y a n e . L e u r l a r y n x , très c o m p l i -
q u é , é m e t des sons d'une force prodigieuse, q u i s'entendent à une très g r a n d e
distance. Certains v o y a g e u r s n'hésitent pas à comparer le bruit q u ' i l s font à
celui que produirait l'écroulement d'une masse de rochers. Je n'ai pas t r o u v é
c e l a , m a i s j ' a i pu vérifier u n autre fait très c u r i e u x . On n'entend d'abord q u ' u n
seul h u r l e u r , qui semble exécuter un solo assez l o n g ; puis quand il s'arrête,
tous les stentors des e n v i r o n s reprennent a v e c e n s e m b l e u n c h œ u r assourdis
sant.
8 4 .
CONTES NÈGRES
Lorsque Jean, au chantier, vit venir le c o m p è r e ,
Sa mine s'allongea, son front se fit colère :
L'égoïste, en tous lieux, est reçu sans plaisir.
— « Lotte ici ! se dit Jean : pour moi mauvaise affaire !
J'ignore du gaillard le but et le d é s i r ;
Mais la seule amitié n'a pas conduit mon frère,
Et j e gagerais bien deux francs contre un m a r q u é 1
Que de me faire dupe il s'est encore t a r g u é .
Or ça, tenons-nous bien ! Veillons sur notre poche,
Cadenassons mon c œ u r ,
Et, de peur d'anicroche,
Avant qu'il ne nous j o u e , évinçons le hâbleur. »
Lotte, après les saluts, débuta sans ambage :
— « F r è r e , j e me m a r i e . . . — As-tu fait bon voyage ? »
Demanda maître Jean sentant venir un coup.
— « Très bon. Je te disais... — Comment va notre m è r e ?
— Fort bien. Je me marie, et je v i e n s . . . — A ton goût !
Mais réponds-moi : dans un état prospère,
Nos bons amis vivent toujours, j ' e s p è r e ?
— Chacun va comme il peut. Quant à moi, j ' a i b e s o i n . . .
— De boire un peu sans doute ? à qui vient de si loin,
Un verre d'eau bien claire est toujours agréable.
Et notre chien Médor, que fait-il ? — Par le diable !
Il est mort l'autre soir, et je veux sans r e t a r d
Te voir aussi mourir, intraitable bavard,
Si je ne puis enfin te placer ma r e q u ê t e .
Je prends femme, te dis-je, et n'ayant point d'argent,
Chez amis et parents je vais faisant la q u ê t e .
Tous mettent à donner un ensemble touchant,
1. Marqué, la plus petite m o n n a i e de la G u y a n e . Elle v a u t dix c e n t i m e s .
H o , h o ! m a s q u i l i l i , êtes-vous l à ?
MOSSIEU LOLOTTE
Et qui ne peut d o n n e r avec plaisir me p r ê t e .
Sur toi, plus que s u r t o u s , ainsi que de raison,
J'ai compté, car de tous c'est toi que j e préfère,
A Lolotte ton frère,
Donne, p r ê t e , ou bien vends, comme tu p o u r r a s faire,
Le bois qui pour bâtir u n e belle maison
A ton œil exercé paraîtra nécessaire.
— Voilà, répondit J e a n , qui s'appelle parler.
P o u r q u o i n'avoir pas dit plus tôt ton espérance ?
Car t u saurais déjà que j e veux, sans tarder,
L'exaucer. Et merci de cette préférence
Que dans ton e m b a r r a s t u daignes me g a r d e r . »
De son âme sans foi, de sa vilaine t ê t e ,
Lotte sentait déjà s'envoler tout souci,
Et disait en lui-même : « ah ! que ce Jean est bête ! »
Mais voilà q u e , rêveur, Jean poursuivit ainsi :
— « Je te donnerai donc, c'est chose convenue,
Tout ce qu'il te plaira. Du nain aux longs cheveux
(Car ta discrétion, de moi si bien connue,
M'autorise à te faire en secret ces aveux),
De mon compagnon donc (jure moi de te taire !)
Il me faut seulement
Obtenir le c o n s e n t e m e n t .
— Quel nain ? s'écria Lotte, et quel est ce mystère ?
— A ne te rien cacher, c'est u n masquilili
Qui travaille avec moi, mon maître et mon ami.
A lui seul il abat autant d'arbres par t e r r e ,
Que douze comme nous en un jour pourraient faire.
Mais son adhésion en tout m'est nécessaire,
88
CONTES NÈGRES
Et s'il arrivait u n e fois
Que sans le prévenir j'enlevasse du bois,
F û t - c e pour t'en d o n n e r , mon frère,
Je perdrais l'ouvrier qui m'est si précieux,
Et le nain en partant nous crèverait les yeux.
Courons le consulter. — Jamais ! h u r l a le lâche.
— Viens, tu le p e u x . Point n'est besoin de l'approcher.
Je parlerai de loin. Et m ê m e , mon cher, tâche
De n'aller point, h a r d i , le fixer sans relâche :
Il est fort susceptible et p o u r r a i t s'en fâcher.
Haut le pied, beau futur, et h o n t e à qui se cache !
P o u r faire plus gaîment b o n n e mine au danger,
Emporte dans mon c o u i 1 quelque chose à manger. »
Après des si, des mais et beaucoup de sans doute,
Lolotte avec son frère enfin se m e t en r o u t e .
L'un se mourait de p e u r ,
L'autre riait d'avance,
« Car c'est double plaisir de t r o m p e r un t r o m p e u r ».
Assez loin en forêt notre groupe se lance,
Et maître Jean s'arrête à certain lieu du bois
— Où dormait un écho réveillé maintes fois.
— « Attention ! dit-il, Lolotte, j e commence :
Ho, ho ! masquilili, m o n chef, êtes-vous l à ? »
Et l'écho, sur-le-champ, de lui r é p o n d r e : « là ! »
Notre nigaud jamais n'ayant vu chose telle,
A se gausser de lui le m o q u e u r l'avait belle.
1. Coui. A v e c u n e calebasse fendue e n d e u x , grattée et s é c h é e , on fait d e u x
c o u i s , ou récipients q u i s e r v e n t à c o n t e n i r les a l i m e n t s , à p u i s e r de l ' e a u , etc.
Quelquefois o n les p e i n t a v e c d u r o u c o u , ou on les e n r i c h i t d'arabesque p r i m i -
t i v e s . Ces ustensiles de m é n a g e d e v i e n n e n t alors des objets d'art.
MOSSIEU LOLOTTE
— « Voyez-vous le monsieur qui mange dans mon coui?
Et le docile écho répond aussitôt : « oui ! »
— « P o u r venir j u s q u ' à nous il a pris un p a s s a g e . . .
— Pas sage !
— Il m'offre, pour du bois, un reçu de son n o m . . .
— Non, non !
— C'est Lolotte, mon frère, arrivé de Cayenne...
— Hyène !
— A ses désirs, ami, montrez-vous i n d u l g e n t . . .
— Jean, Jean !...
— Ne lui direz-vous rien pour lui donner courage ? . . .
— Coups, rage !
— Hélas ! souffrirez-vous qu'il s'en revienne à b o r d . . .
— A mort ! »
Entend Lolotte en sa frayeur extrême •
Sans vouloir
Rien savoir,
Il s'enfuit au galop, s'embarque à l'instant même,
Criant de loin à Jean : « Adieu, pas au revoir ! . . .
Au diable ta forêt et celui qui l'habite !...
Que ne suis-je déjà revenu dans mon gite !...
Hélas ! pour un péril q u ' e n fuyant je m'évite,
Que de dangers encor sans les masquililis !
Tigres, mamans-di-l'eau, caïmans, tonacris,
M'attendent au passage ;
F r è r e , tu peux chanter : non, Lotte n'est p a s sage ! »
Et d u r a n t sa verte saison,
Notre h o m m e d e m e u r a sans femme et sans maison.
Suffisance et poltronnerie
Attirent plus d'une avanie.
LA POULE ET LE P A N I E R
Un j o u r , en se p r o m e n a n t , u n e poulette sauvage arriva
près d'une case et p é n é t r a dans la cour.
P r e m i è r e i m p r u d e n c e , car il ne faut pas s'aventurer seul
dans les endroits que l'on ne connaît p a s .
Une fois e n t r é e , n o t r e étourdie se crut en t e r r e conquise,
ou du moins se comporta en conquérante à l'égard de tous
les objets qui frappaient sa v u e . Elle picorait de droite, de
g a u c h e , voletait s u r les barriques vides, gloussait sans
motif, grattait p a r t o u t , touchait à tout du bec et des p a t t e s .
F a u t e s sur fautes, comme vous voyez.
Tels, certains enfants de ma connaissance, lorsqu'ils
arrivent dans un salon, j e t t e n t des mains indiscrètes sur
t o u s les objets à leur p o r t é e . Ils r e n v e r s e n t les coupes sur
le guéridon, salissent les pages des albums, font t o u r n e r ,
si on ne les voit pas, les aiguilles de la p e n d u l e , frottent
leurs pieds sur la soie ou le velours des fauteuils ou des
canapés, ouvrent les boîtes et les b o n b o n n i è r e s , tapotent
les t o u c h e s du piano, e t c . , e t c . , en u n mot m e t t e n t au s u p -
plice les m a î t r e s de la maison, qui, parfois, n'osent rien
d i r e , et s'exposent e u x - m ê m e s , sans qu'ils s'en d o u t e , à
bien des p é r i l s .
Voici, en deux m o t s , un petit drame m a n q u é qui s'est
92
CONTES NÈGRES
passé dans ma p r o p r e maison, et dont le souvenir, après
plusieurs a n n é e s , me donne encore la chair de poule.
Un de nos petits neveux, gamin de sept ou huit ans, était
venu passer la j o u r n é e avec n o u s . Pendant mon absence,
échappant un instant à la surveillance de ma femme, il se
glissa dans ma chambre, grimpa sur mon lit, et décrocha
un revolver chargé qui se trouvait pendu au chevet. Après,
quoi, tout joyeux d'avoir e n t r e les mains une arme dans les
flancs de laquelle la mort dormait à son insu, il alla se
m e t t r e en embuscade dans un coin, p o u r faire peur, a-t-il
avoué plus tard, à la personne qui viendrait à la décou-
v e r t e .
Ma femme, qui le cherchait, ne tarde pas à p a r a î t r e , et
l'aperçoit blotti dans sa cachette, le revolver braqué sur
elle.
— M a l h e u r e u x ! s'écrie-t-elle, que fais-t... ?
Pan !... u n e détonation lui coupe la parole. L'enfant, pris
de frayeur en voyant le visage bouleversé de sa tante et en
entendant son exclamation, avait laissé tomber l'arme qui
était partie toute seule.
La balle s'enfonça dans la cloison, au ras de t e r r e , et il
n'y eut h e u r e u s e m e n t pas de blessé ; mais, vous le voyez,
j ' a i bien failli p e r d r e ce jour-là l'être qui m'est le plus cher
au m o n d e , ou bien encore mon polisson de neveu, Il me
p a r d o n n e r a volontiers d'avoir évoqué ce désagréable sou-
venir, car il est devenu depuis un j e u n e h o m m e c h a r m a n t .
Le plus curieux de l'histoire, c'est que les p a r e n t s du
gamin, à qui il fallut bien conter l'aventure, lui a d r e s s è -
r e n t seulement une légère r é p r i m a n d e . Ils déclarèrent que
c'était moi qui avais tort de garder un revolver chargé dans
Il saisit tout joyeux la captive.
LA POULE ET LE P A N I E R
95
ma c h a m b r e . Remarquez q u e , comme j e l'ai déjà expliqué,
il fallait, p o u r atteindre cette a r m e , être couché ou monté
sur mon lit.
P a r e n t s qui, en parlant de votre p r o g é n i t u r e , vous écriez
à tout propos : « Dieu ! que cet enfant est mal élevé ! »
changez, j e vous prie, de langage, car c'est votre p r o p r e
condamnation que vous prononcez en vous exprimant ainsi.
Les enfants s o n t . . . ce que les parents les font.
Mais passons, ou plutôt revenons à notre poulette
sauvage.
D'objets en objets, elle en arriva devant u n vieux panier
à huile, peu solide sur sa base, et l'attaqua vigoureusemen t
du b e c . P r e s q u e aussitôt, le panier chancela, tomba sur
elle, et la retint p r i s o n n i è r e . Le maître du logis survenant
s u r ces entrefaites saisit tout joyeux la captive dans son
poulailler, et, quelques j o u r s a p r è s , la mangea avec ses
amis.
C'est de ce r e p a s q u e date le dicton cayennais : poule
sassé pangnin, pangnin couvri li — la poule a cherché le
panier, le panier l'a r e c o u v e r t e .
Mes petits amis, ne vous frottez point aux paniers que
vous ne connaissez pas.
HISTOIRE D'UN TIGRE, D'UNE TORTUE,
ET D'UNE DEMOISELLE A MARIER
Tigre et Tortue professent l'un à l'égard de l'autre une
animosité des plus m a r q u é e s . Quelle est l'origine de ces
sentiments coupables ? . . . on en retrouve la trace dans la
nuit des t e m p s . Quant à l'aventure qui fit éclater la riva-
lité des deux espèces, elle remonte à leurs p r e m i e r s r e p r é -
sentants sur la t e r r e , et c'est toute u n e histoire. La
voici :
César Tigre et Jean Tortue courtisaient tous deux u n e
demoiselle, que l'un et l'autre se promettaient d'épouser.
Ce n'est pas qu'ils sentissent brûler en eux la flamme de
ce divin amour qui purifie le cœur, le grandit, et le rend
fort contre toutes les épreuves de la vie. Point ; mais la
j e u n e p e r s o n n e , une orpheline au regard de j a i s , aux d e n t s ,
d'ivoire neuf, à la toison crépue comme celle d'un mouton
noir, possédait, outre ces avantages physiques, — biens
périssables hélas ! — de n o m b r e u x abatis sur la route de
Montabo, et, ce qui valait mieux encore, d'immenses con-
cessions dans l'Awa.
Et César Tigre, ainsi que Jean Tortue, avait la gorge d e s -
séchée par l'ardente soif de l'or.
Aussi faisaient-ils l'un et l'autre une cour acharnée à la
7
9 8
CONTES NÈGRES
j e u n e fille, q u e , pour la commodité du récit, nous nomme-
r o n s . . . Au fait, comment l'appellerons-nous? Car ceci se
passe, j e dois vous en prévenir, en un pays dont les h a b i -
tants sont ennemis j u r é s de la simplicité, et où l'on voit
surgir, même dans le choix des noms, la prétention la plus
extraordinaire. Les Lodoïska, les Idelma, les Elinda, et
cœtera, courent les r u e s d e . . . Potintown, et dans mon désir
de conserver la couleur locale, m e voilà fort embarrassé.
Bast ! j e me décide pour u n nom popularisé l à - b a s par u n e
chanson martiniquaise, et qui est, j e trouve, suffisamment
ambitieux : Régina !
Je disais donc : Tigre et Tortue livraient au cœur de
Régina une bataille en règle, lui j u r a n t que le pouvoir de ses
beaux yeux faisait d'eux, à jamais, ses fidèles esclaves,
quand, en réalité, ils étaient r e t e n u s auprès d'elle seule-
m e n t par les beaux yeux de sa cassette. Fi ! les m e n t e u r s !...
Ces choses-là, h e u r e u s e m e n t , ne se voient que dans le
monde des Tigres et des T o r t u e s .
Régina était une fille aussi avisée que belle. Et cela se
trouvait à merveille, car sa position, des plus délicates,
exigeait beaucoup de tact et des ménagements infinis.
C'est déjà chose grave, en effet, même quand on n'a r i e n
à se r e p r o c h e r dans son passé, de se voir, dans le p r é s e n t ,
deux futurs à la fois. Mais la situation, vous l'avouerez, se
complique ex-tra-or-di-nai-re-ment, lorsque les p r é t e n d u s ,
outre leur naturelle rivalité de sentiments, nourrissent à
l'égard l'un de l'autre des antipathies de r a c e .
Or, tel était le cas de César Tigre et de Jean T o r t u e . On
ne voyait pas encore, chez ces j e u n e s habitants des bois, la
haine qui, depuis, a immortalisé leurs familles, comme en
HISTOIRE D'UN T I G R E , D'UNE TORTUE, ETC. 9 9
d'autres pays les Guelfes, partisans des P a p e s , et les Gibe-
lins, soutiens de l'Empereur, — les Capulets, dont fut
Roméo, et les Montaigus, dont Juliette était fille. Sans
doute ; mais déjà les germes de cette haine, qu'un incroyable
événement va bientôt faire éclater sous nos yeux, fermen-
taient sourdement dans l'âme de nos h é r o s . Leurs esprits
semblaient faits d'atomes crochus, toujours prêts à s'agrif-
fer ; ils ne tombaient jamais d'accord de rien, par cette raison
suffisante que si l'un disait blanc, c'était assez pour que
l'autre dît noir.
Régina, qui craignait par-dessus tout le bruit, sachant
combien il faut peu de choses en son pays pour faire mar-
cher les langues, avait trouvé un ingénieux moyen de t o u r -
ner les difficultés e n g e n d r é e s par cet état de choses.
Il est fort simple, et je vous le recommande si par hasard
vous connaissez, —supposition invraisemblable, je l'avoue,
— une demoiselle dans le même cas que n o t r e o r p h e l i n e .
Elle avait expressément défendu à ses deux a d o r a t e u r s de
se p r é s e n t e r ensemble chez elle, se déclarant p r ê t e à r o m -
pre toute relation s'ils violaient la consigne, et elle ne les
recevait jamais le même j o u r . Elle accueillait les hommages
de César les lundis, mercredis et v e n d r e d i s ; les mardis,
jeudis et samedis, elle permettait à Jean de lui conter des
d o u c e u r s . Et le d i m a n c h e ? . . . le dimanche, bien tranquille
en son logis, elle se moquait d'eux ensemble ou séparé-
ment.
Aimer à se moquer est un défaut assez commun chez les
Régina.
Chacun des prétendants avait soin, lors de sa visite,
100
CONTES NÈGRES
d'abord de faire son propre éloge, ensuite de dauber sur son
rival.
Tigre vantait ses qualités, énumérait les biens qu'il p o s -
sédait, disait à la demoiselle combien il la r e n d r a i t h e u -
r e u s e . Le lendemain, Tortue récitait à peu près la même
antienne. Chacun son tour, chacun sa part !
Un j o u r , Tigre faisait ressortir toutes les imperfections
de T o r t u e .
— Voyez, d i s a i t - i l , combien Jean est laid, comment son
dos est rond, combien ses pattes sont courtes. Si vous lui
accordez la préférence, comment fera-t-il p o u r vous don-
ner le b r a s ? comment, le cas échéant, pourra-t-il vous
défendre ?
Le lendemain, Tortue attirait l'attention de Régina sur
le mauvais caractère de Tigre, ses m œ u r s grossières et ses
manières b r u t a l e s .
— A h ! ma pauvre demoiselle, disait-il, vous ne voyez
donc pas combien ses dents sont longues, ses griffes poin-
tues ! Il vous fera mal en vous embrassant. Avec cela,
paresseux comme u n mouton paresseux ! devenue sa femme,
vous êtes à peu p r è s sûre de m o u r i r de faim. Et bête, et
b ê t e ! . . . non, vous ne pouvez pas vous figurer à quel point
il est stupide. Ah ! vous ne vous amuserez guère dans le
tête-à-tête.
Les choses d u r è r e n t ainsi pendant six mois et plus sans
incident notable. Tortue prenait seulement grand soin de
ne pas se trouver s u r le chemin de Tigre. La demoiselle
ne se décidait toujours pas à faire un choix, et renvoyait
de semaine en semaine la déclaration de ses volontés.
Jean Tortue avait de l'esprit. De plus, il était fatigué
Tigre vantait ses qualités
HISTOIRE D'UN TIGRE, D'UNE TORTUE, ETC.
1 0 3
d'aller et de venir inutilement, de perdre son temps sans
r é s u l t a t ; enfin, il craignait, à certains symptômes, que
Régina n'accordât la préférence à Tigre. Aussi, u n beau
matin, prit-il u n grand p a r t i .
— Saperlipopette ! se dit-il, c'est bon ! demain, c'est
mon j o u r . Et après ce que j e dirai à Régina, si elle hésite
e n c o r e , j ' y veux p e r d r e mon nom !
Le lendemain, Jean se fait beau et va au rendez-vous. Il
courtise, courtise, courtise, donne à Tigre absent le paquet
habituel, p u i s , au moment de p r e n d r e congé :
— Ainsi, Mademoiselle, dit-il, vous ne savez pas encore
lequel de nous deux vous choisirez?
— Hélas ! non, monsieur Jean, répond Régina.
— Eh bien, vous en ferez ce que vous voudrez, mais je
dois vous avertir d'une chose. Je vous ai déjà prévenue que
Tigre est fort b ê t e . Il est bête à tel point q u e , si vous le p r e -
nez pour mari, le j o u r où j e voudrai, j e p r e n d r a i , moi,
votre mari p o u r mon cheval.
— Pas possible, monsieur J e a n ? est-ce vrai ce que vous
me dites là?
— Je vous le j u r e , foi de Tortue !
— Eh bien, si vous me faites voir cela, j e vous promets
que j ' i n t e r d i r a i ma maison à Tigre, et que c'est vous que
je choisirai.
— Ah ! a h ! . . . Alors, grand merci, chère Régina, car je
considère la chose comme accomplie. Tout ce que je vous
d e m a n d e , c'est de garder j u s q u ' à nouvel o r d r e le silence
sur l'engagement que nous p r e n o n s l'un et l'autre. Vous
pouvez toutefois r é p é t e r à Tigre que j'ai mal parlé de lui ;
car, vous savez, sa colère ne me fait pas p e u r . Vous verrez
104
CONTES NÈGRES
si ce n'est pas sur son dos que je viens vous r e n d r e ma
prochaine visite. Adieu, c h è r e , au revoir, à bientôt je l'es-
p è r e .
Jean Tortue courut s'enfermer chez lui, bien certain
d'avance de ce qui allait arriver.
Voici ce qui se passa. Quand Tigre alla faire le len-
demain sa visite habituelle, Régina ne m a n q u a p a s de lui
dire que son rival avait parlé de lui en des t e r m e s si déso-
bligeants qu'elle n'osait même p a s les lui r é p é t e r .
Et en effet, elle ne les répéta pas, de quelques instances
que pût la presser Tigre, dont la curiosité était piquée au
vif.
Etait-ce fidélité à la promesse faite ? u n autre le croira,
moi j ' e n doute b e a u c o u p . Je p e n s e plutôt que la j e u n e
fille prit un malin plaisir à exaspérer son adorateur en lui
donnant à entendre qu'elle savait sur lui des choses, ah !
mais des c h o s e s ! . . . Bref, en lui en laissant accroire bien
plus encore qu'il n'y en avait.
Le résultat de cette tactique ne se fit pas l o n g t e m p s at-
tendre : Tigre partit comme un furieux pour la maison de
son déloyal adversaire. La colère obscurcissait son peu de
cervelle, et le disposait admirablement à tomber dans tous
les pièges qu'on lui t e n d r a i t .
C'est précisément ce que voulait Jean T o r t u e . Il a t t e n -
dait l'ennemi, et avait pris ses précautions p o u r le recevoir.
Quelles précautions ? . . . vous le verrez tout à l ' h e u r e . J e
me contente, pour le moment, de dire que l'on a p e r -
cevait sur la table de nuit du compère un œuf et un grand
foulard r o u g e .
Il se tenait immobile et attentif, l'oreille au guet. Il e n -
HISTOIRE D'UN T I G R E , D'UNE TORTUE, ETC.
105
tendit Tigre venir de loin, car le fauve arrivait au grand
g a l o p , blocoto, blocoto, blocoto, brisant les b r a n c h e s sur
son passage.
Vite Tortue mit l'œuf dans sa bouche, ce qui lui donna
l'air d'une personne affligée d'une fluxion, attacha le
foulard sous son menton, et sauta dans son h a m a c .
L'instant d'après, bam ! bam ! bam ! Tigre heurtait à la
p o r t e .
P o u r toute r é p o n s e , T o r t u e se mit à pousser des cris la-
mentables :
— Aïe ! ayayaye ! . . . houaaaaye ! mô maman, quelle
1 0 6
CONTES NÈGRES
douleur est-ce l à ? Est-ce que moi, pauvre Jean, j'avais
besoin de cela? Aïe ! Aïe ! Aïe ! houaaaaye !...
— Boum ! boum ! boum !
Tigre entendait bien ces plaintes, mais n'en avait cure,
et frappait de plus belle, faisant un vacarme infernal.
— Hein? je crois qu'on a f r a p p é ? . . . Qui est là? A ï e !
qui est l à ? . . . A ï e ! qui est là a a a a h ? . . .
— C'est moi, Tigre, ouvrez-moi vite la porte ou je dé-
fonce tout.
— A h ! cher oncle, ne faites pas cela. J'ouvre parce que
c'est vous, a ï e ! . . . car j e suis si malade, a ï e ! . . . que je ne
voulais voir p e r s o n n e , ayayaye!...
Ce disant, Jean T o r t u e alla t i r e r le v e r r o u , et dès q u e
Tigre fut entré se mit à h u r l e r de plus belle, ne s ' a r r ê t a n t
de crier que pour cracher. Il avait cassé l'œuf dans sa
b o u c h e , de sorte qu'il semblait expectorer des fragments
de coquille mélangés d'une sorte de bave j a u n â t r e , p r o p r e s
à faire croire qu'il avait quelque mal épouvantable.
Tigre entra comme u n e t r o m b e .
— Je viens, cria-t-il...
— A h ! mon o n c l e , j e vous en prie, interrompit Tortue
en parlant du nez plus que jamais ; j e vous en p r i e , ne
criez pas si haut : ma tête se fend!... Je sais bien que ce
n'est pas votre faute : vous êtes si fort !... Crrrrrrac! p h u t t !
voyez ce que je crache !
— Il ne s'agit pas de cela, T o r t u e .
— Ah ! qu'est-ce q u i . . . ayayaye ! j ' a i bien mal !... qu'est-
ce qui vous amène? Je croyais, tant j e souffre, qu'il était
déjà bien t a r d .
— Tu as l'audace, misérable, de demander ce qui m'a-
HISTOIRE D'UN TIGRE, D ' U N E TORTUE, ETC.
107
mène ? tu ne le sais p a s , tu ne t'en doutes p a s ? eh bien, j e
vais te l ' a p p r e n d r e ; et n o u s réglerons nos comptes a p r è s .
— A t t e n t i o n ! pensa T o r t u e ; voici le m o m e n t , j o u o n s
serré !
— Qu'est-ce que tu as dit à Régina s u r mon c o m p t e ?
r e p r i t T i g r e .
— Moi, mon o n c l e ? que voulez-vous que j e lui aie d i t ?
j ' a i causé avec elle comme d'habitude. Ah! je souffre, ah !
je souffre, a h ! je souffre! Aïe! Crrrrrrac ! p h u t t ! . . .
— Gomment ! vilain m e n t e u r , t u ne lui as pas d i t . . .
— Ayayaye !... c r r r r r r a c ! . . . phutt !...
— Tu ne lui as pas d i t . . .
— Aââââh !... c r r r r r r a c !... p h u t t !...
— Me laisseras-tu parler, scélérat ? Il nous faut n o u s ex-
pliquer sur l ' h e u r e . Ou plutôt, allons n o u s expliquer chez
Régina. Tu me feras des excuses devant elle, ou je
t'étrangle,
— Quoi ! mon oncle, chez Régina, ce soir m ê m e ? mais
vous n'y pensez p a s ! Voyez donc dans quel état je s u i s ! . . .
C r r r r r r a c ! p h u t t ! . . . Je ne peux pas m a r c h e r , j e souffre
trop ! Crrrrrrac ! phutt !
— J e te porterai s'il le faut, mais n o u s irons.
— Ayayaye !... Je ne suis pas u n enfant p o u r que vous
me portiez, mon oncle.
— Si, je te p o r t e r a i !
— Je sais bien que cela vous serait facile, vous êtes si
fort! mais j e n e veux p a s , j e ne peux p a s , j ' a i trop mal.
C r r r r r r a c ! p h u t t ! . . . vous voyez, je suis p e r d u .
— P e r d u ou non, tu viendras. Je te p o r t e r a i , te dis-je.
— Non!
108
CONTES NÈGRES
— Si !
— N o n !
— A h ! nous allons bien voir!
A ces mots, Tigre qui était le plus fort, jeta T o r t u e sur
son dos et partit.
A peine avait-il fait quelques pas, que ce gros malin de
Jean, rentrant p r u d e m m e n t tête et pattes dans sa maison,
se laissa choir à t e r r e .
Aussitôt les bois retentirent de cris tels, que tous leurs
habitants effrayés r e n t r è r e n t dans leurs retraites.
— Allons, allons, disait Tigre, assez h u r l é ! r e m o n t e
sur mon d o s .
— Jamais de la vie !
— Remonte !
— Ce n'est pas la p e i n e , mon oncle. Cette p r e m i è r e
chute m'a tué aux trois q u a r t s , et comme je ne tarderais
pas à tomber encore, c'est un cadavre que vous porteriez
chez Régina.
— Tu ne tomberas plus, j e vais t ' a t t a c h e r .
— M ' a t t a c h e r ? a h ! n o n , par exemple : j ' a i m e m i e u x
que vous me dévoriez t o u t de suite. Ah ! si encore vous
aviez sur le dos u n e de ces machines qui soutiennent les
cavaliers, u n e . . . u n e . . .
— Une selle ?
— Oui, mon oncle. Ah ! comme vous êtes savant !
— Eh bien, qui nous empêche d'en faire u n e ? J e tiens
absolument à ce que t u arrives vivant chez Régina p o u r
t'obliger à me demander pardon devant elle.
Ce disant, Tigre cassait des b r a n c h e s et des lianes et en
confectionnait une sorte de bât qu'il plaçait sur son échine.
HISTOIRE D'UN TIGRE, D'UNE TORTUE, ETC. 1 0 9
— Monte, dit-il ensuite à Tortue d'un ton qui ne souf-
frait pas de réplique.
Le faux malade grimpa donc sur le dos de son rival
imbécile, en poussant des plaintes à fendre le c œ u r .
Dès que Tigre eut r e p r i s son galop, les gémissements
redoublèrent :
— Aïe !... le vent qui donne sur mes mâchoires aug-
m e n t e ma souffrance. Crrrrrrac !... phutt ! Ayayaye ! les
arbres eux-mêmes voient ce que j ' e n d u r e . Mon oncle, j e
vous en supplie, attendons j u s q u ' à demain !
Mais Tigre allait toujours.
Tout à coup, pouf !... voilà Jean de nouveau étendu s u r
le gazon.
Cette fois, il resta u n grand moment sans parler, et
Tigre crut positivement que c'était fini. A force de soins
cependant, il réussit à ranimer le r u s é cavalier, et reve-
nant à son idée fixe :
— Remonte, lui dit-il.
— Je ne peux pas, je suis m o r t .
— Comment ! t u es m o r t ? Ce n'est pas vrai, p u i s q u e tu
parles. Est-ce que tu m e prends pour un imbécile ?
— Oh ! n o n , mon oncle, vous avez trop d'esprit pour
cela. A h ! que je souffre !... Mais réfléchissez un peu, et
vous reconnaîtrez qu'il est bien inutile d'aller plus loin.
— Pourquoi cela?
— Parce que maintenant il ne m e reste plus assez de
forces pour m e tenir en selle. Je ne ferai pas autre chose
que tomber, et en admettant que je ne me tue pas tout à
fait, ce qui est invraisemblable, nous arriverons si tard
1 1 0
CONTES NÈGRES
chez Régina qu'elle sera couchée et refusera de nous
o u v r i r .
— Comment faire ? ne peux-tu pas t'accrocher ?
— Et à quoi, Seigneur !... Cette maudite selle glisse
comme un mât de cocagne, et je n'ai rien pour me r e t e n i r .
Les cavaliers, eux, ont à la main u n e . . . ayayaye ! que j ' a i
mal !... u n e . . .
— Une bride, imbécile?
— Oui, mon oncle ; comme vous êtes instruit ! une
bride, j u s t e m e n t , qui s'accroche a u . . . a u . . . c r r r r r a c !
p h u t t ! . . a u . . .
— Au mors ?
— Ah ! vous savez le nom de toute chose !... mais il n'y
faut pas songer.
— Au contraire, j e ne p e n s e qu'à cela. Attends un peu,
tu vas voir.
Tigre cassa un morceau de bois, et alla dans un champ
voisin ramasser des tiges d'ignames, pendant que Tortue
riait de ce rire silencieux que lui a emprunté depuis le
Bas-de-Cuir de Fenimore Cooper. Puis il se mit aussitôt en
devoir de confectionner un m o r s et u n e bride.
— Vous ne pourrez jamais, mon oncle !
— Mais si, mais si! Tiens, r e g a r d e , c'est fait.
— Oh ! que vous êtes adroit !... Aussi adroit que fort,
aussi fort que spirituel, aussi spirituel q u ' i n s t r u i t , a u s s i . . .
— Allons, trêve de compliments, monte !
— Aidez-moi, ou je n'y arriverai pas.
Cet idiot de Tigre aida Tortue à se r e m e t t r e en selle,
passa dans sa propre bouche le mors improvisé, et remit
L a jeune fille éclata de rire à ce spectacle inattendu.
1 1 2
CONTES NÈGRES
les r ê n e s à son coquin de neveu. P u i s , p o u r r é p a r e r le
t e m p s p e r d u , il repartit au g r a n d galop.
Le chemin disparaissait sous lui, et déjà la case de
Régina apparaissait à l'horizon, quand il sentit son cavalier
glisser de nouveau.
— Allons, allons T o r t u e , dit-il, ne fais pas ton imbécile,
avec moi, h e i n ? . . . Tu vois que n o u s arrivons, et tu vou-
drais bien tomber encore p o u r t ' é c h a p p e r et te d é r o b e r à
ce qui t'attend. Mais t u n'as plus maintenant aucun p r é -
texte, et t u dois te trouver fort à l'aise sur mon dos,
canaille !
— Vous vous trompez, mon oncle. Je ne m'y t r o u v e r a i s
pas trop mal, en effet, m e s souffrances à p a r t , . . c r r r r a c !
phutt !... si j e n'étais très incommodé par les moustiques
e t les m a r i n g o u i n s . Ils me piquent si fort qu'ils m e font
p e r d r e l'équilibre. Nous n ' a r r i v e r o n s pas, c'est certain, à
moins q u e . . .
— A moins que ? . . .
— A moins que vous ne vouliez avoir une d e r n i è r e bonté
pour votre pauvre neveu, qui bien certainement, ne survi-
vra pas à ce voyage. Ah ! vous pourrez épouser Régina
tout à votre aise !
— Des bontés, pour toi surtout, ce n'est pas mon h a b i -
t u d e ; mais parle toujours.
— Eh bien, mon oncle, donnez-moi u n e petite b r a n c h e
pour que j e puisse m e défendre contre ces insectes.
— Qu'à cela ne t i e n n e !
P r e s s é d'arriver, Tigre satisfit r a p i d e m e n t ce désir et
r e p a r t i t de plus belle.
Tandis qu'il file ventre à t e r r e , blocoto, blocoto, blocoto,
H I S T O I R E D ' U N T I G R E , D ' U N E T O R T U E , E T C .
1 1 3
Jean Tortue procède sur son dos à une toilette s o m m a i r e .
Il enlève le foulard qui lui attachait la t ê t e , achève de cra-
cher le reste de son œuf, et passe sur sa figure u n peu
d'eau parfumée qu'il a emportée avec lui. Il rayonne, le
voici au comble de ses vœux, car il a entièrement réalisé
son invraisemblable projet, et ses espérances sont même
dépassées. Il s'avance solidement campé sur u n e bonne
selle attachée au dos de Tigre, q u i , ô comble d'humiliation,
a dans la bouche un m o r s , symbole d'esclavage. Il pourra
présenter à Régina son rival sellé, bridé et h a r n a c h é .
Mais ce n'est pas tout : le succès grise Tortue et redouble
son audace. Il arrache toutes les feuilles de la b r a n c h e que
lui a i m p r u d e m m e n t remise son trop crédule adversaire, et
la transforme ainsi en une b o n n e cravache.
La maison de Régina n'est plus qu'à une centaine de
mètres ; on aperçoit la j e u n e fille qui p r e n d le frais devant
sa p o r t e .
Zing !... un p r e m i e r coup de houssine cingle l'échine de
Tigre.
— Qu'est-ce que tu fais donc, Tortue ? crie celui-ci en
faisant un saut prodigieux.
— Ce sont les m o u s t i q u e s , mon oncle. Z i n g ! . . . z i n g . . .
— Veux-tu finir, animal ?
— Ce sont les maringouins, mon oncle. Zing !... zing !...
zing !...
— Ah ! brigand, t u m e paieras cela !
— Zing ! zing! zing ! zing !...
Maintenant c'est une grêle de coups qui tombe sur Tigre,
zébrant de b r û l u r e s cuisantes sa croupe et son mufle.
Affolé, aveuglé, il bondit, il galope, il fend l'air, le voici
8
114
CONTES NÈGRES
devant Régina, et la j e u n e fille éclate de rire à ce spectacle
inattendu.
— Eh bien, que vous avais-je p r o m i s ? demande Tortue
à la belle, en se laissant tomber gracieusement à ses pieds
au moment où il passe devant elle.
Et Tigre, cependant, emporté dans une course furieuse,
comprenant enfin à quelle humiliation l'a conduit son
rival, disparaît à l'horizon, allant cacher sa honte dans le
fond des forêts.
De longtemps il n'osa reparaître ; Tortue, qui d'ailleurs
se tenait sur ses gardes et prenait mille précautions, épousa
en grande pompe la belle Régina.
Ils vécurent très h e u r e u x , car ils n ' e u r e n t pas d'enfants.
CANAILLE, MAIS HABILE !
Si le t i g r e , dans les contes guyanais, personnifie la
couardise et l'imbécillité, la t o r t u e , au contraire, symbo-
lise la finesse et la p r u d e n c e .
P o u r q u o i ? Je ne sais.
La seconde de ces qualités, passe encore ! P o u r compren-
d r e qu'on en fasse l'apanage de la t o r t u e , il suffit de se r a p -
peler la sage lenteur des mouvements de l'animal p o r t e -
maison, et la retraite qu'il ne m a n q u e jamais d'opérer, au
moindre bruit alarmant, dans l'intérieur de son inviolable
carapace.
Mais la finesse, quelle raison plausible, d'en faire un
attribut presque exclusif de la t o r t u e ? . . .
Je n'en vois point, et je constate le fait sans m'en éton-
ner a u t r e m e n t : tant de gens jouissent de réputations qu'ils
seraient fort en peine de justifier si l'on allait au fond des
choses ! . . . Mais on n'y va jamais, h e u r e u s e m e n t pour eux.
Suivons u n e fois par hasard, — ici c'est sans danger, —
u n usage si bien établi, et prenant la bête amphibie p o u r
telle qu'on nous la donne, voyons-la seulement à l ' œ u v r e .
Un j o u r . . . Ceci se passait après la venue de l'homme sur
la t e r r e . Déjà la paix profonde qui, à l'origine, avait régné
dans le monde, n'existait plus qu'à l'état de souvenir. Les
1 1 6
CONTES NÈGRES
humains se faisaient la g u e r r e , et les animaux, imitant
leur exemple, se déchiraient entre eux. Ils auraient pu,
sans cela, vivre assez tranquilles, car on ne les p o u r c h a s -
sait pas encore comme la mode en est venue depuis, et la
plupart vivaient avec nos semblables dans u n e promiscuité
que troublait rarement quelque incident grave.
Malgré sa finesse et sa prudence, dame Tortue se trouvait
un beau, ou plutôt un vilain matin, à court d'argent.
L'accident peut arriver à tout le m o n d e , et voilà le cas de
rappeler les adages toujours t e n u s à la disposition de ceux
qu'il frappe, et qui sont fort consolants — pour ceux qui
les citent: plaie d'argent n'est pas mortelle, pauvreté n'est
pas vice, etc.
Tortue, d'ailleurs, n'était pas pauvre, mais momentané-
ment gênée. En possession depuis longtemps d'une charge
d'agent d'affaires où les clients se voyaient traités aussi
bien qu'on peut l'être dans un bois, on lui connaissait du
bien au soleil. Seulement, des rentrées sur lesquelles elles
comptait tardaient à s'opérer, et il lui fallait trouver, sans
aucun délai, quatre billets de mille francs.
Après avoir m û r e m e n t réfléchi au meilleur moyen de se
t i r e r d ' e m b a r r a s , dame Tortue mit son chapeau et ses
gants, envoya sa bonne chercher un fiacre, et entreprit
une tournée chez diverses personnes de sa connaissance.
Quand elle monta en voiture, un fin sourire éclairant sa
vieille figure ridée indiquait chez elle quelque projet ma-
chiavélique.
Elle s'arrêta d'abord à la porte de Coq, qui exerçait la
charge d'officier de r e c r u t e m e n t pour les armées du roi.
— Capitaine, lui dit-elle sans ambages dès qu'ils furent
C A N A I L L E , M A I S H A B I L E ! 111
assis dans le beau salon rouge et or de Coq, capitaine, j ' a i
besoin de mille francs pour vingt-quatre h e u r e s . Comme
je connais votre grande âme, votre générosité sans bornes,
j e m'adresse à vous sans hésitation, bien certaine de voir
ma r e q u ê t e accueillie.
— H u m ! c'est que j e suis moi-même un peu gêné en
ce moment, fit Coq en se grattant la tête.
— Oh ! commandant, une si faible somme, et pour si peu
de temps !... Vous ne voudriez pas, dans de telles condi-
tions, vous priver du plaisir de m'obliger, vous si grand,
vous si bon, vous chez qui l'on voit les plus charmantes
qualités du cœur alliées aux dons les plus étincelants de
l'esprit.
1 1 8
CONTES NÈGRES
Tortue parlait du nez, mais avec l'accent d'une convic-
tion profonde. Coq se rengorgeait en l'écoutant, et se disait
qu'en vérité il aurait mauvaise grâce à éconduire u n e per-
sonne qui le connaissait si bien.
— Et vous me rendrez cela d e m a i n ? d e m a n d a - t - i l avec
une dernière hésitation.
— Oui, mon colonel. Si vous refusiez, j e croirais que
vous n'avez plus au service des dames cette obligeance
proverbiale d o n t . . .
— Si fait, si fait, ma chère : et où vous reverrai-je ?
— Chez-moi, mon général, à cinq h e u r e s précises, si
vous voulez bien p r e n d r e la peine de passer à la m a i s o n .
Voici mon r e ç u .
Coq lui donna un billet de mille francs.
T o r t u e , d'un geste coquet, le fit disparaître dans sa cara-
pace, puis en lui d i s a n t : merci, c a p i t a i n e ! . . . s'esquiva de
son pas le plus léger.
— Imbécile ! pensait-elle en s'en allant, j e te fais l'hon-
n e u r de penser à toi pour ton argent, et t u as l'air de r e -
chigner. Tu me paieras cela !
Elle se rendit aussitôt chez A ï r a 1 , qui tenait comme
elle-même u n cabinet d'affaires.
Ici la conversation fut plus b r è v e .
— Bonjour, compère. J'ai besoin de mille francs, p r ê -
tez-les moi.
— Bonjour, c o m m è r e . C'est tout à fait impossible. J'ai
à sortir, e t . . .
— J e vous en rendrai quinze c e n t s .
1. Aïra, animal qui tient à la fois du renard et du chien sauvage.
CANAILLE, MAIS HABILE !
119
— A h ! . . . donnez-vous donc la peine de vous asseoir.
Et quand cela?
— Demain soir, chez moi, à cinq h e u r e s dix. Soyez
exact. Voici mon r e ç u .
— Voilà votre argent. Comptez que j e ne manquerai pas
au rendez-vous.
— Adieu!
— Non, au revoir !
— Allons ! se disait Tortue en descendant l'escalier, ce
vieux grigou prend des manières qui ne me conviennent p a s .
J'ai connu cette espèce sans sou ni maille, et maintenant
sa maison se permet quelquefois de gêner la m i e n n e . Il
est plus que temps d'aviser.
De chez son confrère, Tortue se fit conduire à la campa-
gne. Une fois arrivée, laissant sa voiture sur la grande r o u t e ,
elle s'enfonça dans un bois où elle savait trouver Tigre.
Il vivait solitaire. Car si Tortue avait pris u n e bonne
part des vices qui commençaient à se r é p a n d r e sur la t e r r e ,
Tigre de son côté portait sur la conscience le poids de
plus d'un méfait, et n'aimait pas à rencontrer l'homme.
Que lui dit la r u s é e commère quand ils furent en p r é -
sence ? . . . Elle ne l'a pas consigné dans ses Mémoires que
j ' a i retrouvés et d'après lesquels j ' é c r i s cette véridique
histoire. En cet endroit du manuscrit, il y a seulement une
parenthèse avec ces mots énigmatiques : « lui p r o m e t t r e
bon r e p a s . »
Le fait certain, d'après ses livres de commerce, c'est
qu'elle renouvela au sauvage seigneur des bois la demande
précédemment faite à Coq et à Aïra, et obtint près de lui
le même succès qu'auprès d'eux.
1 2 0 CONTES NÈGRES
P o u r le r e m b o u r s e m e n t , il se fixèrent un rendez-vous au
lendemain soir, chez T o r t u e , à cinq h e u r e s vingt.
Avant de r e n t r e r en ville, l'astucieuse commère s'arrêta
devant une petite case où demeurait le chasseur du r o i ,
Nemrod bronzé et sans scrupules, avec qui elle faisait d e -
puis longtemps commerce d'amitié.
De la route elle aperçut l'homme q u i , la mine renfro-
gnée, fumait sa pipe à la fenêtre.
— Bonjour, fameux t u e u r d'agoutis, lui cria-t-elle avec
un signe affectueux. Comment ou fika?
— Mô bien mossô ; et ou p a ?
— O h o 1 ! . . . Peut-on m o n t e r vous dire u n petit bonjour ?
— Entrez, chère dame, entrez : vous êtes toujours la bien
venue.
— Eh bien, continua le chasseur quand Tortue fut con-
fortablement installée dans u n e b e r c e u s e , quel bon vent
vous amène ? Serais-je assez h e u r e u x pour que vous ayez
un service à me demander ?
— Oh! ma foi non, cher ami, répondit d'un air détaché
la malicieuse b ê t e . J e revenais de visiter un nouvel abatis
que j e fais au bord de l'eau, e t , vous voyant chez vous, j e
n'ai pas voulu passer devant votre porte sans m ' a r r ê t e r un
instant. De votre côté, quelles nouvelles? vous chassez
toujours b e a u c o u p ?
A cette question, le visage de l'homme, qui s'était un ins-
tant éclairé à l'arrivée de sa visiteuse, se r e m b r u n i t d e
nouveau.
1. Début i n v a r i a b l e de toute c o n v e r s a t i o n entre d e u x G u y a n a i s q u i se rencon-
trent. Ces mots b i z a r r e s v e u l e n t dire tout s i m p l e m e n t : c o m m e n t v o u s portez-vous ?
— Assez b i e n , et v o u s ? — Couci-couça.
Il visa Tigre à son aise.
C A N A I L L E , MAIS H A B I L E !
123
— Oui, répondit-il, mais j ' a i toujours cette même p r é o c -
cupation dont j e vous ai déjà e n t r e t e n u e .
— Ah !... cette fameuse descente de lit en fourrure que
désire la fille du roi ?
— Oui.
— Vous n'avez pas encore pu vous la p r o c u r e r ?
— N o n .
— Pas le m o i n d r e tamanoir en v u e ?
— Aucun.
— Voyons, ne me répondez pas comme cela entre les
d e n t s . Tenez, c'est peut-être moi qui vous tirerai d'em-
b a r r a s .
— Et comment, chère amie ?
— Que diriez-vous, pour votre affaire, d ' u n e belle peau
d e . . . Mais laissez-moi vous m u r m u r e r cela à l'oreille.
Et T o r t u e marmotta au chasseur quelques mots mysté-
r i e u x .
— Ce que je dirais? s'écria celui-ci les yeux étincelants.
A h ! pardine,je d i r a i s : s u p e r b e , magnifique, a d m i r a b l e ! . . .
Mais ce serait folie, ajouta-t-il en fronçant le sourcil, de
concevoir u n e pareille espérance. L'animal dont vous par-
lez est u n malfaiteur de la pire espèce, sans d o u t e , et n o t r e
b o n roi, comme vous le savez, a m i s sa tête à prix. Il y au-
rait donc pour moi grand mérite et double avantage à le
faire passer de vie à t r é p a s . Mais il n'y faut point songer.
Outre q u ' u n e r e n c o n t r e avec ce brigand offre toujours quel-
que danger, impossible maintenant de le voir face à face.
Caché au plus profond des bois, il ne sort que la nuit p o u r
s e s terribles rapines, et on ne le r e n c o n t r e nulle p a r t . La
peau d e . . . Ah ! commère, j e compterais de bon cœur deux
124
CONTES NÈGRES
mille francs, oui deux mille francs, à celui qui me fourni-
rait l'occasion de me la p r o c u r e r .
— V r a i m e n t ? . . . eh bien, t o p e , c o m p è r e ! . . . Donnez-moi
seulement la moitié de cette somme, et demain, sans faute,
je vous fais t u e r votre e n n e m i . Ce n'est pas que j ' a i e besoin
d'argent : h e u r e u s e m e n t mes affaires vont fort bien, et ma
caisse regorge d ' é c u s ; mais mille francs sont toujours bons
à gagner. Sans doute e n c o r e , l'effusion du sang me r é p u -
gne ; mais comme vous le disiez fort j u s t e m e n t à la m i n u t e ,
l'animal en question est un scélérat des plus d a n g e r e u x , et
ce sera œuvre pie que d'en d é b a r r a s s e r la t e r r e . Le marché
vous plaît-il? J e vous le livrerai sans défense.
Le chasseur ne pouvait s'en r a p p o r t e r à ce qu'il e n t e n -
dait. Il crut d'abord à u n e plaisanterie de T o r t u e .
— Toujours le mot pour r i r e , dit-il en tapotant la cara-
pace de son interlocutrice.
Mais celle-ci le fit de nouveau approcher tout p r è s , tout
p r è s d'elle, afin de pouvoir lui parler bien b a s , et de sa voix
nasillarde lui glissa dans l'oreille u n e confidence qui dura
longtemps.
Le chasseur, en l'écoutant, devenait tout pâle. Quand elle
eut t e r m i n é , il réfléchit un instant, p u i s , d'un ton r é -
solu :
— C'est dit, déclara-t-il. Voici mille francs, et demain
soir, à cinq h e u r e s et demie précises, je frapperai à votre
p o r t e .
— Je puis compter sur vous?
— Comme sur vous-même.
— A demain donc, et bon courage !
La vieille dame se fit r e c o n d u i r e chez elle, riche des
CANAILLE, MAIS HABILE !
125
quatre mille francs dont elle avait besoin, et q u e l q u ' u n qui
l'eût épiée au fond de son fiacre, l'aurait vue se frotter les
pattes à s'arracher la peau.
Le j o u r suivant, chacun des quatre personnages visités
la veille par Tortue fut exact au rendez-vous.
Coq arriva donc le p r e m i e r . Sa débitrice lui fit mille poli-
tesses : elle se confondait avec lui en compliments et en
amabilités.
— Voulez-vous un peu de punch, capitaine?
— Merci, chère amie, vous savez bien que je n'en p r e n d s
jamais, pour conserver ma voix claire. H u m , h u m ! je suis
un peu pressé, et si vous vouliez bien me r e n d r e mes mille
francs...
— Comment donc ! mon beau capitaine, mais à l'instant
m ê m e , répondit Tortue en se dirigeant vers sa caisse.
Elle eut quelque peine à trouver la clef, et enfin l'intro-
duisit dans la s e r r u r e juste au moment où quelqu'un h e u r -
tait à la p o r t e .
— Au diable le fâcheux qui vient nous d é r a n g e r ! s'écria
la rusée commère en r e g a r d a n t par la fenêtre. Ah ! peste,
ce n'est pas un de vos amis qui frappe, mon pauvre
Coq.
— Qui d o n c ?
— Aïra !
A ce nom r e d o u t é , l'infortuné volatile se mit à trembler
de toutes ses plumes, et, p o u r la p r e m i è r e fois depuis que
le monde était monde, on vit un coq avoir la chair de poule.
— Cachez-moi,ma bonne Tortue,s'écria-t-il, cachez-moi
ou j e suis p e r d u .
— Ne craignez r i e n , mon ami, répondit la t r a î t r e s s e .
1 2 6
CONTES NÈGRES
Entrez dans ce petit cabinet, et j e vous promets que vous
n'attendrez pas longtemps.
Coq disparu, la bête à carapace s'empressa d'introduire
Aïra.
— Ha, ha !... voilà qui s'appelle de la ponctualité, fit-elle
en le recevant. Mon cher, vous serez mieux récompensé
que vous ne le pensez de votre exactitude.
— Oui, oui, ma b o n n e , dépêchons, répondit l'animal
d'affaires. Mes quinze cents francs!
— F i ! le vilain, qui tout de suite parle ainsi d'argent en
arrivant chez une vieille amie. Voyons, mon bon, que
diriez-vous si, avant de vous compter cette petite somme,
je vous faisais faire un excellent r e p a s ?
— Un excellent r e p a s . . . qui ne coûterait r i e n ?
— Pas u n centime.
— En ce cas, j e vous dirai de grand cœur : merci, ma
chère, vous êtes mille fois gracieuse.
— Eh bien, entrez-là, fit l'ingrate t o r t u e en le poussant
vers le cabinet où Coq s'était réfugié, et vous m'en direz
des nouvelles.
Aïra regarda par u n e fente de la p o r t e , aperçut le m a l -
h e u r e u x cocorico, et n'écoutant que ses instincts de glou-
tonnerie féroce, il se précipita sur lui.
Tandis qu'il l'égorgeait, buvait son sang et dévorait sa
chair, Tigre se p r é s e n t a .
Tortue j o u a en r i a n t à ce nouveau visiteur la même
comédie qu'au précédent, et le poussa doucement vers son
cabinet aussi sanglant que celui de Barbe-Bleue.
Tigre fit à Aïra exactement ce qu'Aïra avait fait à Coq.
P e n d a n t qu'il procédait à cette petite opération très
CANAILLE, MAIS H A B I L E !
1 2 7
a g r é a b l e . . . p o u r lui, arriva le chasseur du roi, son arc et
ses flèches à la main.
Conduit par la terrible vieille dame, il s'avança s u r la
pointe des pieds, visa fort à son aise Tigre t o u t occupé à
croquer feu Aïra, et lui décocha en plein cœur u n trait
qui étendit raide mort le redoutable carnassier.
Certain désormais de pouvoir offrir à la fille du roi, grâce
à cette chasse s u p e r b e , une magnifique descente de lit, c e r -
tain encore d'être richement récompensé par le prince, le
Nemrod se confondit en r e m e r c i e m e n t s envers celle qui
lui procurait une si b o n n e aubaine, et ils se q u i t t è r e n t
enchantés l'un de l'autre.
T o r t u e , à partir de ce j o u r , devint immédiatement riche
et vécut fort considérée.
Un usage bien établi voudrait que j e vous la fisse voir
maintenant punie de ses crimes ; mais non : le châtiment
qui m a r c h e avec des béquilles, n'est pas encore venu. La
fortune de la traîtresse, dont les bases sont cimentées par
le sang d'un triple m e u r t r e , forme aujourd'hui un édifice
colossal, et tout réussit aux descendants de la coupable.
Pensez-vous que cela d u r e r a t o u j o u r s ? . . . C'est à v o u s -
m ê m e s , c h e r s lecteurs, que j e laisse le soin de philoso-
p h e r sur la question.
TABLE DES MATIÈRES
CONTES A DORMIR DEBOUT 5
LES MÉSAVENTURES D'UN TIGRE ..... 11
COMMENT CAPITAINE COQ GAGNA SES ÉPERONS ET SON PLUMET. 25
LE BLANC, L'INDIEN ET LE NÈGRE 37
LE LION ET LE SINGE 51
LE CHIEN-CRABIER ET L'URUBU 5 7
MOSSIEU LOLOTTE 70
LA POULE ET LE PANIER 91
HISTOIRE D'UN TIGRE, D'UNE TORTUE ET D'UNE DEMOISELLE A MARIER 9 7
CANAILLE MAIS H A B I L E . 115
FIN DE LA TABLE
Sté Gle d'Imp. et d'Ed., i, rue de la Bertauche — S e n s . — 4-37.
Document Outline
- Contes à dormir debout
- Les mésaventures dun Tigre
- Comment capitaine Coq gagna ses éperons et son plumet
- Le Blanc, lIndien et le Nègre
- Le Lion et le Singe
- Le Chien-crabier et lUrubu
- Mossieu Lolotte
- La Poule et le Panier
- Histoire dun Tigre, dune Tortue et dune demoiselle à marier
- Canaille mais habile