LA GUYANE.



Laveuse de Racine
Grateuse de Manioc

LA G U Y A N E ,
0 V
HISTOIRE, MOEURS, USAGES
E T C O S T U M E S
D E S H A B I T A N S D E C E T T E P A S T I E D E l ' A M E R I Q V E ;
PAR M . F E R D I N A N D D E N I S ,
Membre de l'Athénée des Sciences, Belles-
Lettres et Arts de Paris.
O ï T R A G E ORNÉ DE SEIZE GRAVURES..
T O M E P R E M I E R .
P A R I S ,
N E P V E U , Libraire, Passage des Panoramas.
l823.


LA G U Y A N E .
C H A P I T R E I.
Aperçu historique.
C'EST À u n e époque où la F r a n c e
semble vouloir s'occuper de ses p o s -
sessions dans la G u y a n e , que nous
nous empressons de présenter u n
coup-d'œil général sur cette belle por-
tion du Nouveau Monde : placée dans
une situation avantageuse p o u r le
c o m m e r c e , richement p o u r v u e par
la n a t u r e de tous les végétaux u t i l e s ,
elle semble n ' a t t e n d r e , c o m m e les
pays dont elle est e n t o u r é e , q u e des
bras laborieux qui veulent bien ex-
ploiter ses immenses forêts et ses sa-
vanes incultes. Un fait malbeureuse-
I . 1

2 LA GUYANE.
ment trop p r o u v é , a jusqu'à présent
éloigné un grand nombre d'agricul­
t e u r s , nous voulons parler de l'insa­
lubrité de quelques districts, inondés
par des fleuves et trop peu élevés pour
laisser un facile écoulement aux eaux
qui les couvrent. Des hommes entre-
prenans ont cependant donné u n e
preuve incontestable qu'un travail
soutenu et surtout bien dirigé pouvait
convertir ces plaines marécageuses en
des champs fertiles. Les Hollandais,
accoutumés à conquérir en E u r o p e
leur territoire sur l'Océan, ont porté
dans le nouveau monde l'industrie
qui les distingue de toutes les na­
tions, et l'on a vu dans la colonie de
Surinam que rien n'est impossible à
la persévérance des hommes. Si nous
laissons parler un administrateur

LA GUYANE. 3
éclairé qui avait c o m m e n c é à faire
jouir Cayenne des avantages offerts
p a r le mode d'agriculture q u ' o n t
adopté nos laborieux voisins, on s'a-
percevra facilement qu'avec un t e r r i -
toire plus ingrat q u e le n ô t r e , ils sont
parvenu à former u n e colonie e x t r ê -
m e m e n t florissante.
« A S u r i n a m , dit M. de Malouet,
où les montagnes sont à quinze lieues
du bord de la m e r , le Hollandais en
y a b o r d a n t n'a dû voir q u ' u n e plage
i m m e n s e couverte d ' e a u x et de bois
pendant la m a r é e , et de b o u e p e n d a n t
le jusant. C'est là dans ce p r e m i e r i n s -
tant que j ' a d m i r e et suis é p o u v a n t é
du courage, de l'industrie, de l'audace,
de cet E u r o p é e n barbotant dans la
boue, et disant à son c a m a r a d e : F a i -
sons ici une c o l o n i e , desséchons ce
bourbier.

4 LA GUYANE.
« Lorsque de cette parole il résulte
en moins d ' u n siècle quatre cents ha-
bitations c o n t i g u ë s , travaillées sur le
m ê m e p l a n , présentant le m ê m e en-
semble d ' o r d r e , de vues et de moyens;
lorsqu'enfin je m e suis vu sur une de
ces habitations nouvellement sorties
de dessous l ' e a u , p a r c o u r a n t des j a r -
dins aussi bien dessinés que les Tuile-
r i e s , des terrasses aussi bien nivelées
que celles de B e l l e - V u e , des canaux
de soixante pieds de large sur deux
mille toises de l o n g , je ne m e défends
pas d ' u n e impression profonde d'ad-
m i r a t i o n , et qui se r é p è t e vivement
chaque fois que j'en parle. »
On se convaincra en lisant cet o u -
vrage que les Français qui avaient été
à m ê m e de choisir le lieu de leur pre-
mier é t a b l i s s e m e n t , ne s'étaient point

LA GUYANE. 5
trompés en adoptant le territoire connu
p e n d a n t si l o n g - t e m p s sous le n o m
de France équinoxiale. Cette contrée,
limitrophe des possessions portugaises,
possède presque tous les produits du
B r é s i l , et aurait p u , au m o y e n d ' u n e
saine administration, arriver au plus
h a u t degré de prospérité. On ne p e u t
se dissimuler que l'on n'ait b e a u c o u p
exagéré les dangers que doivent y
courir les nouveaux colons. T o u s les
districts ne sont point également mal-
s a i n s , et vers l'intérieur s u r t o u t , il
paraît q u ' o n pourrait former de n o m -
breux établissemens avec la plus
grande sécurité.
Malheureusement nous nous som-
mes dépouillés d ' u n e partie du
pays qui n o u s appartenait p r é c é -
d e m m e n t , réduits au territoire peu

6 LA GUYANE.
considérable de C a y e n n e , il ne nous
reste plus q u ' à tâcher de l'utiliser et à
le rendre important p a r l'agriculture,
s'il ne l'est point par son é t e n d u e .
C o m m e toute la Guyane est p o s -
sédée aujourd'hui par q u a t r e nations;
après un court aperçu historique et
g é o g r a p h i q u e , nous décrirons les dis-
tricts qui leur sont échus en partage.
P o u r r é p a n d r e un égal intérêt sur l'ou-
v r a g e , nous ne p a r c o u r r o n s point la
côte du nord au sud, mais n o u s ferons
d'abord connaître la partie française
et celle qui appartient aux P o r t u g a i s ,
p o u r passer delà dans la colonie hol-
landaise et sur les possessions espa-
gnoles.
C'est a u x Espagnols que l'on doit
la découverte de la G u y a n e . Ils étaient
conduits p a r l'immortel Colomb qui,

LA GUYANE. 7
dans l'année 1498, se dirigea au sud
des Antilles, vit l'île de la T r i n i t é , et
reconnut le 11 d'août le continent
voisin que les I n d i g è n e s n o m m a i e n t
la terre de P e r i a , n o m qu'il ne voulut
point changer. Il paraît q u ' a p r è s avoir
pris connaissance de l ' u n e des b o u c h e s
de l ' O r e n o q u e , près de laquelle il
pensa périr, il s'éloigna sans c h e r c h e r
à t i r e r a u c u n avantage de sa d é c o u -
v e r t e .
L ' a n n é e suivante on acquit des con-
naissances plus é t e n d u e s sur ce pays
p a r les rapports d'Alphonse Ojeda, de
J e a n de la Cosa et d'Americ Vespuce,
qui visitèrent t o u t e la côte en s ' a v a n -
çant vers l ' o u e s t , après avoir abordé
à deux cents lieues à l'est de l'Ore-
noque. Il se passa ensuite u n assez
long espace de t e m p s , sans que l'on

8 LA GUYANE.
se décidât à faire aucune expédition
bien importante ; mais vers 1 5 3 5 u n
Espagnol n o m m é Diego de Ordaz alla
p e r d r e u n e partie des navires qu'il
c o m m a n d a i t en voulant entrer dans
l ' O r e n o q u e . Q u e l q u e temps après ses
efforts furent couronnés d u succès, et
on le vit r e m o n t e r ce fleuve m a g n i -
fique j u s q u ' à plus de q u a t r e cents
lieues de son e m b o u c h u r e . Ce ne fut
pas toutefois sans avoir couru de
grands dangers au milieu des I n d i -
g è n e s , qu'il était continuellement
obligé de c o m b a t t r e . N o n - s e u l e m e n t
il ne p u t former aucun établissement,
m a i s il se vit obligé de se r e t i r e r ,
après avoir perdu u n e partie de ses
bâtimens et de ses h o m m e s .
Bientôt les conquérans du P é r o u ,
toujours insatiables de richesses, c r u -

LA GUYANE. 9
rent sans doute n'avoir rencontré
q u ' u n e faible portion des trésors du
Nouveau M o n d e , et conçurent l'idée
extravagante que les déserts inconnus
de la Guyane renfermaient une contrée
où l'or et les pierres précieuses se
trouvaient à la surface de la t e r r e , en
m ê m e temps qu'elle était baignée p a r
un lac i m m e n s e renfermant des riches-
ses incalculables! L'Eldorado, le lac Pa-
rima jouissent encore d ' u n e fabuleuse
célébrité ; mais alors le désir de les
t r o u v e r embrâsait tous les e s p r i t s ,
et bientôt l'on vit se former plusieurs
expéditions destinées à conquérir leurs
trésors. P i e r r e de O r d a z , et Gonzale
de Ximenez de Queseda furent les
premiers à envoyer des troupes d ' a -
venturiers au travers du continent de
l'Amérique m é r i d i o n a l e , après avoir

10 LA GUYANE.
parcouru des déserts i n c o n n u s , sup-
porté des fatigues de t o u t e e s p è c e ,
ces m a l h e u r e u x succombèrent p r e s -
q u e tous. Quelques détails nous sont
p a r v e n u s sur les principaux événe-
m e n t s qui leur a r r i v è r e n t ; mais n o u s
ne les donnerons pas i c i , on y verrait
avec douleur que dans ce t e m p s plus
que clans tous les autres les h o m m e s
ambitieux trouvaient des gens a r -
dens et crédules que l'ignorance ne
tardait point à r e n d r e l e u r s victimes.
Ce fut dans u n e de ces expéditions
que Gonzale P i z a r r e , frère de celui
q u e nous avons déjà c i t é , se trouvant
absolument d é n u é de vivres donna à
Francisco d'Orellana le c o m m a n d e -
m e n t d u seul brigantin qu'il possé-
dât, en le chargeant de faire ses efforts
p o u r r a p p o r t e r quelques approvision-

LA GUYANE. 11
nemens ; celui-ci entraîné p a r le c o u -
rant et p e u t - ê t r e enflammé à son tour
du désir des découvertes, descendit
le N a p o , entra dans le fleuve des
A m a z o n e s , parvint au P a r a , cotoya
la G u y a n e , visita l ' e m b o u c h u r e de
l'Orenoque et finit par se rendre en
E s p a g n e où il rendit c o m p t e de son
étonnant voyage. L'infortuné Pizarre,
après avoir éprouvé toutes sortes de
m a l h e u r s , était p a r v e n u quoiqu'avec
b e a u c o u p de peine à se rendre à Quito
où son arrivée d u t p r o b a b l e m e n t b e a u -
c o u p refroidir le zèle de ceux qui se
disposaient à suivre ses traces.
C'est à-peu-près de cette époque que
date le p r e m i e r établissement fondé
dans la Guyane. Diego de Ordaz avait
obtenu de C h a r l e s - Q u i n t le singulier
privilège de pouvoir seul reconnaître

12 LA GUYANE.
le pays d ' E l d o r a d o , à l'exclusion de
ses compétiteurs ; il fit de n o m b r e u x
préparatifs p o u r ses diverses e x c u r -
s i o n s , et finit par bâtir Saint-Thomas
de la G u y a n e à soixante lieues de
l'entrée de l ' O r e n o q u e , près de l'em-
b o u c h u r e de la rivière de Carony.
Cette bourgade qui n'a jamais guères
contenu plus de cent cinquante habi-
tations dans le temps de sa prospérité,
devint dès cette époque d ' u n e très-
grande ressource p o u r les Espagnols,
en raison de la fertilité de son t e r -
titoire.
A-peu-près vers l'époque où les Es-
pagnols avaient c o m m e n c é leurs e x -
p é d i t i o n s , on vit quelques Français
venir charger différentes marchandises
à la G u y a n e , où ils étaient parfaite-
m e n t accueillis par les Indigènes.

LA GUYANE.
i 3
Mais ce ne fut que long-temps après
qu'ils formèrent des élablissemens.
Les Anglais ne virent point sans envie
les avantages qu'ils pouvaient obtenir
par le commercedecepays.Undeleurs
plus célèbres navigateurs , Walter
Raleigh , s'enflamma au récit mer-
veilleux que l'on faisait même en Eu-
rope du pays d'Eldorado ; il s'embar-
qua en i 5 g 4 ; alla attaquer les Espa-
gnols dans l'île de la Trinité, et après
avoir brûlé lavillede San-Jozè et fait
prisonnier le gouverneur, il se dirigea
vers l'embouchure de l'Orenoque,
sans pouvoir pénétrer plus avant dans
la Guyane. Il recueillit pendant cette
expédition tous les contes absurdes
qui avaient été inventés sur l'intérieur
du pays, aussi n'est-ce point sans une
sorte de dégoût que l'on peut lire sa
i .
2

14 LA GUYANE.
r e l a t i o n , où il est r a p p o r t é fort s é -
rieusement qu'il existe dans cette con-
t r é e , u n e race d ' h o m m e a c é p h a l e s ,
et qu'à l ' e m b o u c h u r e de l ' O r e n o q u e ,
u n e nation entière fait son séjour h a -
bituel sur des arbres croissant au mi-
lieu des eaux (1). Quoi qu'il en soit,
Raleigh, malgré les m o y e n s qu'il avait
à sa disposition, n e forma point d ' é -
tablissement. I l se contenta sans doute
p o u r séduire l'esprit de ses c o m -
patriotes de consigner dans son o u -
vrage les rêveries que lui r a p p o r t a
B a r r e o , et il r e t o u r n a à l'île de la T r i -
(1) Il paraît certain, d'après M. Leblond,
que les Guaraunos habitent de vastes maré-
cages couverts de mangliers, sur les raci-
nes desquelles ils font leurs habitations.
C'est ce qui a probablement donné lieu aux
Fables de Raleigh.

LA GUYANE. 15
n i t é , après avoir examiné une portion
de l'Orenoque et remarqué quelques-
uns de ses affluens.
Les récits qu'on ne m a n q u a pas de
faire en Europe de cette e x p é d i t i o n ,
e n g a g è r e n t L a u r e n t K e y m i s à quitter
l'Angleterre. 11 partit en 1596 p o u r
la G u y a n e , mais tous ses succès se
réduisirent à p r e n d r e une connais-
sance plus é t e n d u e de la c ô t e , et à
établir quelques relations c o m m e r -
c i a l e s ' a v e c les naturels de l ' O r e -
noque. Un troisième v o y a g e , e n t r e -
pris i m m é d i a t e m e n t après c e l u i - l à ,
n e donna absolument aucun résultat
avantageux.
Ce fut environ huit ans a p r è s , que
les Français c o m m e n c è r e n t à vouloir
former u n e colonie dans ce vaste
p a y s , mais le g o u v e r n e m e n t ne s'en

16 LA GUYANE.
occupa en aucune façon; car il n'avait
pas eu lieu d'être satisfait de l'expé-
dition envoyée plusieurs années a u -
paravant dans le M a r a n h a m . Des m a r -
chands de Rouen firent partir en 1624
vingt-six personnes qui c o m m e n c è -
rent à élever leurs habitations sur les
bords de la rivière Sinamary. Deux
ans après une nouvelle colonie vint
s'établir à C o n a n a m a , à six lieues
d e l à , et bientôt l'on vit les cultures
prospérer é g a l e m e n t bien dans les
deux e n d r o i t s , s u r t o u t , lorsque la
F r a n c e c o m m e n ç a à s'occuper s é -
rieusement de leur réussite. Nous n'in-
diquerons point les divers établisse-
m e n s qui se formèrent successivement
sur la côte, et nous nous contenterons
de d i r e , q u e dès 1634» après avoir
chassé les A r i k a r e t s , dont n o u s a u -

LA GUYANE.
J 7
rons occasion d'entretenir nos lec-
teurs, on commença à cultiver la fer-
tile côte de Remire dans l'île de
Cayenne. En 1602 , au rapport de
Biet , après la mort d'un certain
Poncet de Bretigny, qui avait com-
mencé des défrichemens considé-
rables, on vit arriversoixante hommes
dirigés par un jeune homme appelé
le Vendangeur, qui avait autrefois
résidé parmi les sauvages, et connais-
sait parfaitement leur langue. La pe-
tite colonie s'était augmentée d'un
renfort, et avait commencé à élever
des palissades sur la montagne de Cé-
pérou pour soutenir l'effort des Indi-
gènes , lorsque le 29 septembre de la
même année, deux navires considé-r
rables entrèrent dans le port; ils ame-
naient un grand nombre de planteurs
2*

18 LA GUYANE.
mis sous la direction d ' u n e réunion
d'associés ( 1 ) ayant reçu le titre de sei-
gneurs du p a y s , et fondant les plus
belles espérances sur leur expédition.
Ils avaient fait assassiner en m e r le
g é n é r a l , M. de R o u y l l e , qu'ils p r é -
tendaient vouloir s ' e m p a r e r de tout
le p o u v o i r , et sacrifier la colonie.
Cette e n t r e p r i s e , c o m m e n c é e sous
d'aussi funestes a u s p i c e s , n ' e u t point
le succès qu'on en attendait en F r a n c e .
La discorde se mit parmi les chefs ;
les s a u v a g e s , m é c o n t e n s des h o m m e s
avides q u i voulaient les dépouiller d e
leur t e r r i t o i r e , c o m m e n c è r e n t u n e
(1) Ils faisaient partie d'une association
de plusieurs marchands, nommée la Com-
pagnie du Cap de Nord, qui avait obtenu
des lettres-patentes du roi Louis X I I I par

LA GUYANE. 1 9
guerre cruelle, qui empêcha la n o u -
velle colonie de s'améliorer sensible-
m e n t . Cependant il se forma dès cette
époque plusieurs établissemens assez
importans, qui excitèrent, à ce qu'il pa-
r a î t , l'envie des H o l l a n d a i s , p u i s -
q u ' a u rapport de la B a r r e , ils avaient
envoyé une colonie dans le m ê m e
lieu ( 1 ) .
lesquelles on leur accordait le privilège le
plus exclusif pour le commerce et la navi-
gation de la Guyane. Mais jamais entre-
prise n'eut un succès moins heureux : les
colons étaient arrivés au nombre de plus
de sept cents ; au bout de quinze m o i s , il
n'en restait plus guère que cent trente ou
cent cinquante qui se virent presque tous
obligés d'aller chercher un refuge à Suri-
nam.
( 1 ) Ce ne fut très-probablement qu'après
le départ de celle des Français.

20 LA GUYANE.
Ce v o y a g e u r , dont la carte est main-
tenant précieuse, parce qu'elle indique
l ' é t a t du pays à cette é p o q u e , fut en-
voyé à la Guyane en 1664 p a r une
compagnie qui servit plus tard de
base à celle des Indes occidentales. I l
paraît que ce p a y s , auquel l'on d o n -
nait toujours le titre p o m p e u x d e
F r a n c e é q u i n o x i a l e , é t a i t , lors de
l'arrivée du n o u v e a u d i r e c t e u r , dans
l'état le plus déplorable. Il s'exprime
ainsi sur ce sujet : « A m a descente
en cette île, d'autres gens moins réso-
lus eussent été épouvantés p a r le
n o m b r e de nos malades, p a r les restes
languissans de la colonie hollandaise
q u e nous t r o u v â m e s en ce lieu, et par
les malédictions que ces p a u v r e s gens
d o n n è r e n t à une t e r r e qu'ils n'avaient
pas daigné cultiver, c o m m e si elle eût

LA GUYANE. 21
dû produire sans travail de leur part et
sans assistance de l ' E u r o p e . Leurs vi-
sages parlaient autant que leurs l a n -
g u e s , et ces vifs tableaux de leur m i -
s è r e , quoiqu'ils n e fissent point d ' i m -
pression sur les esprits de mes offi-
c i e r s , en firent néanmoins sur ceux
d e quelques-uns de mes volontaires
et soldats. » Ces derniers furent ren-
voyés en F r a n c e , où ils tracèrent le
tableau le plus exagéré des désastres
de C a y e n n e , dont M. de la Barre ne
fut pas aussi effrayé. Il commença à
administrer avec fermeté; les travaux
furent r é g l é s , les plantations s'accru-
r e n t . B r e f , à cette é p o q u e , C a y e n n e
pouvait être considérée c o m m e un gros
b o u r g , et l'on fit des établissemens
h o r s de l'île sur la rivière Kourou qui
réussirent parfaitement.

22 LA GUYANE.
Lorsque la C o m p a g n i e des Indes
occidentales s'établit en 1669, sous le
règne de Louis X I V , elle acquit p a r
privilèges la propriété de la F r a n c e
é q u i n o x i a l e , et elle entra en posses-
sion de Cayenne et des autres établis-
semens formés sur le continent. C'est
à - p e u - p r è s à cette époque que l'on
peut fixer d ' u n e manière c e r t a i n e ,
les guerres des Français et des H o l -
landais dans l'Amérique. Vers 1640.
Nous avions voulu nous établir à
S u r i n a m , mais ce pays d e v e n u de-
puis si florissant fut dédaigné alors
d e nos c o l o n s , qui t r o u v è r e n t le t e r -
rain t r o p bas et t r o p m a r é c a g e u x .
Les Anglais y vinrent d é b a r q u e r ; ils
ne restèrent point long-temps maîtres
de cette portion de la côte. Les H o l -
landais profitèrent de ce qu'ils étaient

LA GUYANE.
25
en guerre avec eux , pour s'emparer
en 1666 de leurs établissemens dont
ils obtinrent l'entière cession vers
1674.
Quoique très-peu affermis encore
dans l'Amérique, les nouveaux habi-
tans de Surinam songèrent à venir
ruineries possessions françaises. Quel-
ques années auparavant ils avaient été
chassés du Brésil et ils cherchaient
sans doute à réparer cette perte au-
tant qu'il était en leur pouvoir Aussi
envoyèrent-ils vers le commencement
de 1G76 onze navires destinés à s'em-
parer de l'île de Cayenne, et de sa
capitale. On ne put leur résister ; la
colonie passa sous le joug de ces étran-
gers qui ne négligèrent rien pour s'y
fortifier, et y laissèrent encore une
garnison de quatre cenls hommes de

24 LA GUYANE.
troupes réglées, sans oublier d'établir
des forts sur les rivières d ' O y a p o k o
et d ' A p r o v a c k , où ils avaient formé
des établissemens à l'insu des F r a n -
çais.
Toutes leurs précautions furent
vaines. Une flottille c o m m a n d é e par le
maréchal d'Estrées se présenta l'année
suivante devant C a y e n n e , qui rentra
b i e n t ô t , ainsi que le reste de l'île au
pouvoir des Français. Les deux forts
furent complètement ruinés. Les c o -
lons reprirent u n nouveau c o u r a g e ,
l'agriculture commença à p r o s p é r e r ,
et ce fut alors q u e l'on p u t consi-
dérer la colonie c o m m e devant être
d ' u n e utilité directe à la France. Les
Flibustiers, dit Belin, ne contribuèrent
pas peu à l ' a u g m e n t e r et à l ' e n r i c h i r ,
en y apportant un grand n o m b r e de

LA GUYANE. 25
piastres qu'il savaient gagnées à la mer
du sud.
Vers la m ê m e é p o q u e , S u r i n a m s ' é -
tait élevé à un haut degré de prospérité
que les colons ne voyaient pas sans
e n v i e , et M. Ducasse étant arrivé en
1688 eut peu de peine à leur p e r s u a d e r
de l'accompagner dans u n e expédi-
tion qu'il méditait contre la possession
hollandaise. Bientôt l'on mit à la voile
et l'on parvint à l ' e m b o u c h u r e de là
rivière de S u r i n a m , où selon Barrère
nos rivaux avaient contuMe d ' e n t r e -
tenir une grosse barque p o u r observer
de loin les navires qui voyageaient le
long de la côte. A défaut d ' u n e force
t r è s - i m p o s a n t e , les Français se virent
obligés d'employer la ruse. Quelques-
uns d'entre eux prirent les armes et
les ornemens des s a u v a g e s , se b a r -
I. 3

26 LA GUYANE.
bouillèrent de r o c o u , et furent dans
u n e pirogue s ' e m p a r e r de la barque
d ' o b s e r v a t i o n , qui aurait pu donner
avis à la colonie de l'arrivée de l ' e x -
pédition. L'attaque de la ville de-
vait suivre i m m é d i a t e m e n t ce coup
de main ; il paraît q u e le vaisseau de
M. D u c a s s e , resta plusieurs jours
mouillé à quelques lieues du p o r t ,
qu'il fit connaître sa présence p a r
un m a n q u e absolu de p r é c a u t i o n s ,
et qu'enfin les ennemis e u r e n t le
t e m p s de ramasser leurs forces et de
se retrancher avec activité. Lorsque
nous nous décidâmes à effectuer le
d é b a r q u e m e n t , nous fûmes repoussés
de la manière la plns v i g o u r e u s e , et
obligés de nous éloigner p r o m p t e -
m e n t , après avoir laissé b e a u c o u p
de p r i s o n n i e r s , que plus tard on r e n -

LA GUYANE. 27
voya aux îles françaises, où ils finirent
par s'établir. Tout le inonde s'accorde
à dire que Cayenne fut l o n g - t e m p s à
se relever de la p e r t e qu'elle avait
faite de la plupart de ses habitans.
C'est à - p e u - p r è s à l'époque de ce
funeste é v é n e m e n t , que les Portugais
songèrent à traverser le fleuve des
Amazones, p o u r venir s'établir dans
la G u y a n e ; ils bâtirent d'abord le fort
de Santo-Antonio sur la rivière d'Ar-
o u a r y , puis ils vinrent s'établir pen-
dant la m ê m e année 1688 à Macapa,
sur les ruines d ' u n fort abandonné à
la vérité par les F r a n ç a i s , mais où
ils avaient cependant laissé q u a t r e
pièces d ' a r t i l l e r i e , des boulets et des
balles avec p r o b a b l e m e n t l'intention
de revenir. La F r a n c e se plaignit de
cette usurpation à la cour de P o r t u -

28 LA GUYANE.
g a l , qui accéda à sa d e m a n d e , et fit
détruire le fort en s'opposant à la fon-
dation d'autres établissemens.
Cette m o d é r a t i o n ne devait point
être de longue durée ; les Brésiliens
furent jaloux de notre prospérité et m é -
contens de voir trois puissances se par-
tager des déserts non moins fertiles que
ceux qu'ils possédaient. Ils rétablirent
le fort de M a c a p a , gagnèrent insen-
siblement du t e r r a i n , formèrent q u e l -
ques plantations, et finirent par pos-
séder u n e assez g r a n d e é t e n d u e de
terrain au-delà du fleuve des Ama-
zones, dont les rives sont presqu'abso-
l u m e n t incultes m a l g r é leur fertilité.
Ce fut en 1713 que le traité d ' U -
trecbt la leur accorda.
Nous ne suivrons point les quatre
colonies dans leurs progrès successifs;

LA GUYANE.
3 9
celle des Hollandais prit un rapide ac-
croissement, mais les autres donnè-
rent plus d'espérances à leurs métro-
poles qu'elles ne leur offrirent de réels
avantages. La France équinoxiale fut
souvent abandonnée parla mère patrie
qui permit presqu'aux Portugais de
l'envahir entièrement. Barrère disait
en 1745 : « Cette grande province ,
que nous avons acquise les premiers,
est aujourd'hui comme partagée et
soumise à plusieurs puissances mari-
times, et la France n'en occupe pro-
prement que la plus petite partie. Les
Hollandais, malgré les bornes qui ont
été marquées de ce pays par la ri-
vière de Marony, nous disputent en-
core les terres qui sont en-deçà de
cette rivière. Les Portugais font tou-
jours de nouvelles courses jusques
3*

3o LA GUYANE.
auprès de C a y e n n e , et s'emparent
insensiblement de toutes nos terres :
ils se sont avisés de venir en 1723
faire u n abati à O u y a p o k , où ils ont
érigé sur un poteau les a r m e s du roi
de P o r t u g a l , et les ont m ê m e gravées
sur un rocher. » Ces m a r q u e s de pos-
session ne restèrent point l o n g - t e m p s ;
nous les fîmes e n l e v e r , mais elles
semblaient être u n juste présage de
ce qui devait arriver plus tard. On ne
comptait à cette é p o q u e , m a l g r é l'an-
cienneté de n o t r e établissement, que
q u a t r e - v i n g t - d i x habitans à C a y e n n e ;
cent v i n g t - c i n q Indiens esclaves en
a d m e t t a n t les femmes et les e n f a n s ,
quinze à seize cents nègres travaillant
et payant un droit de capitation ;
soixante r o u c o u r i e s , dix-neuf sucre-
ries et quatre indigoteries. Fermin

LA GUYANE. fi
disait à-peu-près vers la m ê m e époque
en parlant de la capitale de S u r i -
nam : l'on voit p r é s e n t e m e n t près de
soixante vaisseaux hollandais en rade
sans c o m p t e r les barques anglaises.
A la m ê m e é p o q u e les seuls plantages
de la rivière de S u r i n a m allaient à cent
vingt. Nous ne comptons point ceux
des autres rivières qui forment u n
total b e a u c o u p plus considérable; la
comparaison n'est point ici difficile à
faire, elle se trouve m a l h e u r e u s e m e n t
entièrement à l'avantage de nos r i -
vaux ( 1 ) .
(1) Ils devaient cet état de prospérité à
la bonne administration de la Compagnie
des Indes occidentales, qui ne se trouvant
pas en état d'envoyer dans la Guyane tous
les secours nécessaires pour continuer à
défricher les terres marécageuses et à en-

3a LA GUYANE.
Séduit p r o b a b l e m e n t par l'état de
la colonie h o l l a n d a i s e , le ministère
conçut en 1763 le projet de fonder
de nouveaux établissemens à la
Guyane. P r e f o n t a i n e , a u t e u r de la
maison rustique de C a y e n n e , p r é -
senta alors des plans qui ne furent
m a l h e u r e u s e m e n t point a d o p t é s , et
l'expédition ne d o n n a q u e les plus
tristes résultats. Quinze mille h o m m e s
furent d é b a r q u é s , et on leur donna
sur le continent t o u t le terrain de la
rivière K o u r o u jusqu'à l'anse. Lais-
sons parler un ancien habitant du
fermer une colonie, en c é d a , dit F e r m i n ,
un tiers aux magistrats, un autre tiers à
M. F. Van Aarssen, seigneur de Som-
melsdyk. et ne s'en réserva qu'un tiers.
C'est de là qu'on a nommé cette colonie la
Société de Surinam.

LA GUYANE. 33
bourg qui y fut établi, et l'on aura
u n e idée des désastres que p e u t p r o -
duire une mauvaise administration.
Cette forêt qui nous obstrue le j o u r ,
dit-il à M. Pitou, était rasée jusqu'aux
rochers. J'ai v u ces déserts aussi fré-
quentés que le jardin du Palais-Royal;
des dames en robes t r a î n a n t e s , des
messieurs à p l u m e t s , marchaient j u s -
qu'à l ' a n s e , et K o u r o u offrit pendant
un mois le coup-d'œil le plus galant et
le plus magnifique. On y avait amené
jusqu'à des filles de j o i e ; mais c o m m e
on avait été pris au d é p o u r v u , les h a b i -
tations n'étaient point assez v a s t e s ,
trois et q u a t r e cents personnes l o -
geaient ensemble. La peste commença
son r a v a g e , les fièvres du pays s'y
joignirent, et la mort frappa indis-
tinctement. Au bout d e six m o i s , dix

34 LA GUYANE.
mille h o m m e s périrent, tant aux îlots
qu'ici. » Si quelques précautions eus-
sent été prises, que de m a l h e u r s n ' e û t -
on pas évité; il fallait dès cette époque
se m o d e l e r sur les H o l l a n d a i s , s'oc-
cuper avant tout du dessèchement, et
l'on aurait éloigné u n e affreuse m o r -
talité qui ne pouvait m a n q u e r de dis-
créditer la c o l o n i e , et qui tenait p o u r
le moins autant à la négligence q u ' a
l'insalubrité du district. C e r t e s , les
s o m m e s dépensées p o u r la nouvelle
colonie étaient assez considérables
p o u r la faire p r o s p é r e r , puisqu'elles
s'élevaient à t r e n t e - t r o i s millions. Il
y e u t une h o n t e u s e dilapidation q u ' o n
aurait pu prévenir en choisissant des
chefs d ' u n e probité reconnue. D'après
les détails p r é c é d e m m e n t cités, P r é -
fontaine avait d e m a n d é trois cents

L A G U Y A N E . 3 5
ouvriers et des nègres à p r o p o r t i o n
p o u r leur apprêter l'ouvrage. Il v o u -
lait que chaque année en fournît un
pareil nombre et que la Guyane se
peuplât insensiblement d'habitans l a -
b o r i e u x , s u r t o u t en r e m o n t a n t les
fleuves, et en ne se b o r n a n t pas à la
côte. Ce projet était r a i s o n n a b l e , il
ne satisfaisait pas l'ambition de quel-
ques h o m m e s et il ne fut point adopté.
On crut devoir renouveler en 1768,
un essai de colonisation semblable à
celui de K o u r o u , mais sur u n e échelle
moins i m p o r t a n t e , puisque soixante-
dix soldats robustes et parfaitement
acclimatés, furent seulement choisis
pour cultiver un district sur la rive
droite de T é n é g r a n d e , à dix lieues de
Cayenne. Une partie des travailleurs
m o u r u r e n t , les autres t o m b è r e n t dans

36 LA GUYANE.
le découragement et la nouvelle co-
lonie se dissipa e n t i è r e m e n t .
Depuis cette époque on sembla ne
plus guère s'occuper en F r a n c e de la
G u y a n e , p o u r y former des établis-
semens d ' E u r o p é e n s . La révolution
s u r v i n t , et elle fut choisie p o u r le lieu
des déportations du 18 f r u c t i d o r , à
u n e époque où elle se trouvait dans
un véritable état de dépérissement.
Cependant sous le g o u v e r n e m e n t
de M. H u g u e s , qui c o m m e n ç a en
1800, la colonie acquit u n certain
degré de prospérité qu'elle d u t aux
prises considérables faites p a r ses cor-
saires. Mais il en résulta une fâcheuse
négligence dans l ' a g r i c u l t u r e , qui dût
nécessairement d o n n e r à la métropole
de l'indifférence p o u r son territoire ;
en 1809, elle fut livrée sous capitula-

L A G U Y A N E . 37
tion aux Portugais qui ne la gardèrent
que huit ans ; rentrée sous la protection
de la F r a n c e , elle a fait des progrès
considérables qui p e u v e n t d o n n e r l'es-
poir d ' u n e grande augmentation dans
sa population et dans ses richesses.
4

38 LA GUYANE,
C H A P I T R E I I .
Géographie générale. Climat. Qualité du
terrain. Histoire naturelle.
T O U T E cette vaste étendue de t e r ­
r a i n , qui s'étend depuis la rive gauche
du fleuve des Amazones jusqu'à la
rive droite de l'Orenoque, est désignée
sous le nom de Guyane. C o m m e les
deux fleuves dont nous venons de faire
mention communiquent entre eux
par le Rio N e g r o , il n'y a pas de
doute que ce ne soit une île i m m e n s e ,
enclavée en quelque sorte dans le vaste
continent de l'Amérique méridionale,
et pouvant avoir environ deux cent

LA GUYANE. 39
v i n g t - c i n q lieues du nord au s u d ,
sur trois cent vingt lieues de l'est à
l'ouest. Au n o r d - o u e s t elle confine
avec le nouveau r o y a u m e de G r e n a d e ,
dont elle est séparée par l ' O r e n o q u e .
Au sud-est l'Amazone forme ses limi-
tes avec le Brésil ; l'océan Atlantique
la baigne au n o r d - e s t , et elle touche
au P é r o u vers le s u d - o u e s t , ayant
dans cette direction le Rio Negro.
Un pays e n t o u r é de fleuves aussi
considérables doit nécessairement être
arrosé dans p r e s q u e tous les sens :
aussi distingue-t-on plusieurs fleuves
et plusieurs rivières qui fertilisent le
t e r r i t o i r e , mais n e p e r m e t t e n t p a s
toujours d'établir des communications
d ' u n district à l ' a u t r e , à cause des
sauts multipliés qui i n t e r r o m p e n t fré-
q u e m m e n t le cours de la n a v i g a t i o n ,

40 LA GUYANE.
et rendent e x t r ê m e m e n t pénibles les
m o i n d r e s voyages ; il en est cependant
q u e l q u e s - u n s que nous aurons occa-
sion de n o m m e r dans le cours de l ' o u -
v r a g e , et qui sont de la plus g r a n d e
utilité.
On n ' a point reconnu dans ce p a y s
j u s q u ' à présent de m o n t a g n e s d ' u n e
h a u t e u r t r è s - r e m a r q u a b l e ; le terrain
se compose en général de vastes plai-
nes entrecoupées de collines et de m a -
r é c a g e s , et l'on y voit p a r t o u t des fo-
r ê t s i m m e n s e s , qui n ' a t t e n d e n t que la
h a c h e d ' u n cultivateur laborieux p o u r
faire place à des plantations de tous
genres.
C e t t e contrée, dont nous allons n o u s
efforcer de faire connaître les p r o d u c -
tions et les h a b i t a n s , se divise, c o m m e
nous l'avons déjà d i t , en q u a t r e p o r -

LA GUYANE.
41
tions inégales, appartenant à quatre
puissances différentes, et nous nous
réservons d'indiquer leur géographie
en en donnant la description.
Comme le pays est situé sous la li-
gne, les jours y sont dans tous les temps
égaux: le soleil se lève le matin à six
heures et disparaîtvers lamêmeheure
du soir, sans que le jour varie ja-
mais de plus de quarante minutes.
On compte, selon Fremin, quatre sai-
sons ; deux de sécheresse et deux de
pluie. Mais beaucoup de voyageurs
ne font que deux divisions. Les cha-
leurs immodérées commencent au
mois de juin et finissent en septembre
ou octobre. Le temps où il tombe des
pluies considérables reçoit le nom
d'hivernage, et finit ordinairement
en mars. A toutes les époques , il s'é-
4 *

42 LA GUYANE.
lève un vent frais de l ' o c é a n , qui
souffle de l'est à l ' o u e s t , et qui d u r e
quelquefois depuis neuf heures du
m a t i n jusqu'à cinq h e u r e s du s o i r .
P e n d a n t la nuit il règne u n vent de
terre dont les navigateurs savent pro-
fiter.
La G u y a n e est sans contredit u n e
des contrées les plus intéressantes de
l'Amérique p o u r les personnes q u i se
livrent à l'étude de l'histoire naturellle.
Mais le botaniste et le zoologiste se
sont plus occupés d'y faire des obser-
vations q u e le minéralogiste habile (1).
I l est probable cependant q u e cette
dernière classe de savans t r o u v e r a i t
de quoi exciter v i v e m e n t sa c u r i o s i t é ,
( 1 ) Il faut en excepter M. Leblond, qui a
donné quelques détails intéressans sur la
géologie, dans un petit ouvrage fort rare.

LA GUYANE. 4 3
surtout vers l'intérieur des terres. On
en sera convaincu en lisant ce q u e dit
M. de Malouet relativement à la q u a -
lité des terrains. « Le continent de la
G u y a n e , dit ce judicieux é c r i v a i n ,
paraît être r é c e m m e n t bouleversé p a r
l'action des feux s o u t e r r a i n s , le s é -
jour et la retraite des eaux. C'est de
cette cause d é m o n t r é e q u e provient
le désordre des formes et des couches
de t e r r e , dans toutes les parties qui
ont dû être pleines a u t r e f o i s , parce
que le m o u v e m e n t des e a u x , l ' e x p l o -
sion des v o l c a n s , le m é l a n g e des laves
y a été plus libre et plus varié q u e
dans les grandes masses de t e r r e qui
formaient les chaînes des m o n t a g n e s
avant cette époque. »
Les terrains nouvellement b o u l e -
versés sont incontestablement les plus

44 LA GUYANE.
curieux à observer. Dans le pays dont
n o u s n o u s o c c u p o n s , on a t r o u v é u n e
t r è s - g r a n d e quantité de fer; mais on
ignore encore si les anciennes fables
débitées relativement à l'or étaient
établies sur quelques données raison-
nables. Il doit être permis de penser
q u ' u n district, aussi voisin du Brésil et
des possessions e s p a g n o l e s , ne doit
pas être privé de m é t a u x précieux et
m ê m e de pierres de couleur.
Le sol est en général fertile ; mais
on doit le diviser en d e u x espèces t r è s -
d i s t i n c t e s , connues sous le n o m de
terres basses et de terres élevées. Ce
sont en général ces dernières que l'on
s'est occupé à défricher en arrivant
dans la colonie. Couvertes de forêts
m a j e s t u e u s e s , les collines offrirent
d'abord au cultivateur l'espérance des

LA GUYANE. 45
plus belles récoltes. Les arbres t o m -
b è r e n t , leurs cendres fertilisèrent en-
core ce t e r r a i n , qui produisit p e n d a n t
quelques années au-delà de ce qu'on
lui demandait : mais l'on ne tarda point
à s'apercevoir que la couche de terre
végétale, e m p o r t é e par des pluies c o n -
t i n u e l l e s , diminuait à vue d ' œ i l , sans
pouvoir être r e m p l a c é e p a r le delri-
t u s des forêts. De n o u v e a u x abattis
devenaient chaque jour nécessaires ;
mais ils exigeaient de grands frais
sans améliorer p o u r l o n g - t e m p s l'a-
griculture du pays. Quoique les H o l -
landais indiquassent suffisamment la
m a r c h e q u ' o n devait s u i v r e , on n é g l i -
gea long-temps les terres basses, sans
cesse inondées et nécessitant p a r cela
seul de n o m b r e u x t r a v a u x avant d'ê-
tre exploitées. Le baron de B e s n e r ,

4 6 LA GUYANE.
M. de M a l o u e t , d o n n è r e n t l'impulsion
aux habitans. Plusieurs savannes m a -
récageuses c o m m e n c è r e n t à être d e s -
s é c h é e s , et produisirent de riches
moissons, en en faisant espérer de plus
abondantes p o u r l'avenir. L ' e a u q u i
filtre et dégoutte sur une surface plane,
engraisse la terre sans l ' é p u i s e r , et y
tient pendant q u e l q u e t e m p s les sels
en dissolution. Au r a p p o r t d ' u n o b -
s e r v a t e u r , ces principes de la fertilité
ne p e u v e n t être entraînés que p a r
les t o r r e n s ou les chutes rapides. Dans
les plaines garnies de fossés, la pente
douce des eaux laisse opérer le sédi-
m e n t des particules végétales dont
elles sont c h a r g é e s ; ainsi dans les bas-
fonds les parties constituantes du sol
sont a u g m e n t é e s par les p l u i e s , t a n -
dis qu'il en est tout a u t r e m e n t sur les
parties élevées.

LA GUYANE. 47
Ces champs que l'on découvre sous
les eaux sont très-propres à la c a n n e
à s u c r e , au c a c a o , et m ê m e au café,
tandis que l'on t r o u v e vers les colli-
nes des forêts magnifiques, qui four-
nissent d'excellens bois de construc-
tion et d'ébénisterie.
Les moulins à scie p e u v e n t facile-
m e n t exploiter le bois de l e t t r e , qui
est u n i et m o u c h e t é , le bois v i o l e t ,
le p a n a n o c o , le bois s a t i n é , dont la
c o u l e u r r o u g e veiné de jaune fait un
si joli effet, l e bois de r o s e , le j a c a -
r a n d a , l ' a c a j o u , et la p l u p a r t des
grands Végétaux qui se t r o u v e n t dans
les possessions portugaises. Les arbres
résineux et oléagineux ne sont pas
moins c o m m u n s .
I l existe aussi un bois de t e i n t u r e ,
ayant une sorte d'analogie avec le bois

48 LA GUYANE.
du Brésil; mais il paraît certain que
le véritable ibirapitanga n ' y croît
point. II serait facile de le t r a n s p l a n -
t e r dans certaines parties é l e v é e s , et il
ne tarderait pas à d e v e n i r un objet
considérable d'exportation. Les v é -
g é t a u x utiles à la médecine croissent
dans plusieurs districts. Le sassafras,
qui est u n puissant s u d o r i f i q u e , n e
p r o s p è r e pas moins que le gayac. Le
simarouba offre u n r e m è d e contre la
dyssenterie. L e t a m a r i n donne son
fruit purgatif et raffraîchissant, le
copahu son b a u m e . La salsepareille,
l'ipécacuanha ne viennent pas moins
bien q u ' a u Brésil. Les palmiers offrent
p a r t o u t de grandes ressources ; m a i s
on distingue s u r t o u t le p i n a u , qui
sert à faire des l a t t e s , ainsi qu'à
garnir les chemins, lorsqu'on l'a coupé

LA GUYANE. 49
en d e u x ; le s a m p a , dont on fait des
canaux ; l ' a o u a r a , dont on obtient
u n e huile fort utile ; l ' a r r o u m a , qui
sert à fabriquer une foule de c h a r -
m a n s ouvrages de v a n n e r i e ; et enfin
le l a t a n i e r , d o n t quelques habitans
t i r e n t , ainsi que les indigènes, le plus
g r a n d parti. Ces derniers en couvrent
leurs c a s e s , en récoltent du fil p o u r
faire des h a m a c s , et fabriquent l e u r s
voiles en taillant son bois c o m m e des
l i t a u x , qu'ils arrêtent avec des fils de
pitte. Les arbres à fruits de la Guyane
sont à p e u près les m ê m e s q u e ceux des
autres pays situés sous les tropiques.
On y voit croître en abondance l'o-
r a n g e r , le c i t r o n n i e r , le m a n g u i e r , le
sapotilier, l ' a v o c a t , l'abricotier de
S a i n t - D o m i n g u e , le p i t a n g a , ou ce-
risier du p a y s , le g o y a v i e r , l'acajou
I 5

5o LA G U Y A N E .
à p o m m e s , le c a l e b a s s i e r , le coros-
s o l i e r , le b a n a n i e r , le c o c o t i e r , et la
p l u p a r t des palmiers de l ' A m é r i q u e ,
q u i fournissent des fruits plus ou moins
agréables. La p l u p a r t des arbres q u e
nous indiquons ici sont c e u x qui se
r e n c o n t r e n t le plus h a b i t u e l l e m e n t
a u t o u r des h a b i t a t i o n s , et q u e l q u e s -
u n s ont été transplantés d ' u n pays
p l u s éloigné ; m a i s on en r e n c o n t r e
dans les forêts, qui p r o d u i s e n t des
fruits que les indigènes font t r è s - s o u -
vent servir à leur n o u r r i t u r e , et q u e
les blancs ne dédaignent pas toujours.
Le balisier ne p e u t guère être goûté
que des s a u v a g e s , qui se servent é g a -
lement de ses larges feuilles p o u r cou-
vrir leurs cabanes. Le p e k i a , ou
boulet de c a n o n , se fait r e m a r q u e r
p a r sa grosseur et sa chair assez

LA GUYANE. 51
d o u c e ; elle e n t o u r e plusieurs noyaux.
Le conana palmiste d o n n e une a m a n d e
agréable ; le conana s a u v a g e , qui
n'est point du tout de la m ê m e fa-
m i l l e , ressemble assez à u n c o i n g ,
et fournit a u x indigènes une boisson
qui a p p r o c h e plus du vin q u ' a u c u n e
de celles dont ils font usage. Le ge-
nipape ressemble à une mauvaise
p o m m e c u i t e , et teint la peau en n o i r
d ' u n e m a n i è r e très-solide. Le m o n -
b i n est u n e espèce de p r u n e assez
a g r é a b l e , d ' u n e o d e u r flatteuse, mais
agaçant les dents. La poire de la
G u y a n e , qui ressemble assez aux
grosses noix de F r a n c e , p e u t ê t r e mise
au r a n g des meilleurs fruits venant
sans c u l t u r e .
Les plantes utiles sont p e u t - ê t r e
plus variées que les arbres dont n o u s

52 LA GUYANE.
venons d'indiquer les productions. Il
serait b e a u c o u p trop long de d o n n e r
ici m ê m e un court aperçu de leurs
propriétés ; nous nous contenterons
de n o m m e r l ' i g n a m e , la p a t a t e , la
tayove, l'arachis ou pistache terrestre.
Le r i z , le maïs d o n n e n t , dans tous
les t e m p s , u n e n o u r r i t u r e saine et
agréable. L'agave fournit une espèce
de c h a n v r e , q u ' o n sait utiliser dans
toutes les colonies. Le g i n g e m b r e ,
ainsi que diverses espèces de p i m e n t ,
sont utiles p o u r l'assaisonnement de
différens mets. Le s i n a p o u , l'ouassa-
cou servent à enivrer le p o i s s o n , et
peuvent être d ' u n e g r a n d e utilité dans
u n voyage vers les parties de l'inté-
r i e u r , où il est difficile de se p r o c u r e r
des vivres. Les r a q u e t t e s , les diffé-
rentes espèces d'ananas et d ' a l o ë s ,

LA GUYANE. 53
u n e foule de lianes, dont on ignore
presque les n o m s , achèvent de d o n n e r
à la végétation de ce beau pays u n e
apparence de vigueur et de majesté
qu'on ne rencontre q u e dans les pays
fécondés p a r le soleil des tropiques.
Les a n i m a u x naturels à cette partie
de l ' A m é r i q u e , s o n t , à p e u d e chose
p r è s , ceux q u e l'on r e m a r q u e dans le
Brésil. Le tapir habite les rivages d e
quelques fleuves. Le j a g u a r se fait re-
d o u t e r dans p r e s q u e toutes les parties
p e u habitées. La famille des singes
est aussi n o m b r e u s e q u e variée. Les
q u a t y s , les a g o u t i s , les paresseux se
rencontrent f r é q u e m m e n t , ainsi q u e
les tatous et les tamanoirs. Les p é c a -
ris offrent en divers endroits une
n o u r r i t u r e abondante. Les cerfs sont
de m o y e n n e t a i l l e , ont un bois t r è s -
5*

54 LA GUYANE.
c o u r t , et sont en général très-recher-
chés. Les différens animaux domesti-
q u e s , transportés d ' E u r o p e , ont pas-
sablement multiplié, mais sans avoir
acquis aucun perfectionnement. Les
bœufs, les v a c h e s , les moutons habi-
tent de vastes savannes, où l'on s'oc-
cupe peu de leur donner ces soins
toujours nécessaires en Europe. On
remarque souvent dans les m ê m e s
pâturages une espèce de chèvre appe-
lée cabrit, dont la chair est d ' u n goût
a g r é a b l e , et que l'on prétend indigène
de l'Amérique. Les c h e v a u x , dont il
serait probablement facile de perfec-
tionner la r a c e , n'acquièrent ordinai-
rement q u e la hauteur d'un âne de
grande dimension ; mais ils sont n é a n -
moins assez vifs et assez vigoureux, et
rendent de grands services aux plan-
teurs.

LA GUYANE. 55
Le pays dont n o u s nous occupons
en ce m o m e n t est sans contredit un
de ceux qui ont fourni le plus d'objets
a u x cabinets des ornithologistes. Les
plus b e a u x oiseaux s'y t r o u v e n t r a s -
semblés. L ' a u t r u c h e d ' A m é r i q u e p a r -
c o u r t ses vastes savannes. Différens
v a u t o u r s attristent les c a m p a g n e s p a r
leur cri l u g u b r e . Le flammant a n i m e
le rivage des fleuves, ainsi que le
guara. Différentes espèces de spatules
et des c a n a r d s , qui forment un excel-
lent g i b i e r , l'oiseau t r o m p e t t e , le
h o c c o , le dindon sont originaires du
p a y s , et se ressemblent assez p o u r la
grosseur et p o u r la forme; les d e u x
derniers se r e n c o n t r e n t en a b o n d a n c e
dans les b a s s e s - c o u r s , où ils habitent
avec les poules d ' E u r o p e et les p i n -
tades apportées d'Afrique. Les p i -

56 LA GUYANE.
geons et les tourterelles sont en très-
grand n o m b r e , et se font chasser dans
p r e s q u e toutes les forêts. P o u r d o n n e r
u n e idée de la quantité de p e r r o q u e t s
q u e l'on rencontre dans certains d i s -
tricts, il suffira d e r a p p o r t e r ce q u e
dit F r e m i n en parlant de ces oiseaux
et de leur chasse: « N o u s f û m e s , d i t -
i l , au n o m b r e de s e p t , une h e u r e
avant le c o u c h e r du soleil, les attendre
au bord de la r i v i è r e , parce que c'est
ordinairement vers le soir q u e c h a q u e
t r o u p e se rassemble p o u r venir se jeter
sur les arbres à café. A peine y f u r e n t -
ils, q u e nous c o m m e n ç â m e s à tirer
dessus d ' u n e telle m a n i è r e , q u ' e n
moins d ' u n e h e u r e nous en t u â m e s
ou blessâmes plus d ' u n e centaine. »
Les araras bleus et rouges fournissent
aux indigènes les plumes brillantes

LA GUYANE. 57
dont ils foraient leurs plus riches orne-
mens. Les t a n g a r a s , les c o t i n g s , les
t o u c a n s , les colibris et les oiseaux
mouches étalent de tous côtés l e u r
belle p a r u r e , et se m ê l e n t aux fleurs
des forêts, au milieu desquelles il sem-
blent p r e n d r e plaisir à se j o u e r du
chasseur.
La m e r , les fleuves et les lacs ne
sont pas moins peuplés d'une foule
d ' a n i m a u x a m p h i b i e s , et de poissons
dont on p e u t tirer le plus grand parti.
Le lamantin, q u i n e pèse pas moins d e
cent livres, fournit u n e viande excel-
lente que l'on conserve en la salant ;
p e n d a n t tout l'été on s'occupe de la
pêche de la t o r t u e d u côté de Sina-
m a r y , et l'on en prend quelques-unes
du poids de deux cent cinquante à
trois cents livres ; on les garde dans

58 LA GUYANE.
de grands réservoirs fermés par des
palissades, p o u r les v e n d r e à diffé-
rentes époques. L'espèce de ces a n i -
m a u x désignée sous le n o m de caret, et
fournissant au c o m m e r c e son écaille,
était b e a u c o u p plus c o m m u n e a u t r e -
fois qu'elle ne l'est m a i n t e n a n t ; sa
chair n'est point très-estimée.
Dans les savanes n o y é e s , de m ê m e
que dans les fleuves, on r e n c o n t r e un
grand n o m b r e de c a ï m a n s , et le fu-
m e t qu'ils r é p a n d e n t est tel, au dire
d ' u n v o y a g e u r , q u e l'odorat les fait
ordinairement découvrir avant la
vue.
C o m m e plusieurs reptiles se p l a i -
sent en général au milieu des endroits
m a r é c a g e u x , il n'est pas r a r e d ' e n
r e n c o n t r e r dans les campagnes de la
G u y a n n e ; le b o a - c o n s t r i c t o r , n o m m é

LA GUYANE. 59
dans le pays a b o m a , paraît être le
plus g r o s , puisqu'il parvient j u s q u ' à
vingt pieds. Ce n'est point lui t o u -
tefois que les h o m m e s doivent le plus
r e d o u t e r , parce q u ' o n peut l ' é v i t e r ,
et qu'il n'est point v e n i m e u x ; mais le
serpent à sonnettes, ainsi que plusieurs
autres, p e u v e n t d o n n e r u n e m o r t aussi
p r o m p t e qu'elle est terrible.
Les poissons d e m e r , q u e l'on se
procure à Cayenne et en général sur
toute la côte, sont très-variés. Le m a -
choiran q u i pèse quelquefois de v i n g t
à trente livre, a sur le dos, un peu au-
dessous de la t ê t e , un piquant de la
grosseur du d o i g t , et long de q u a t r e
ou cinq pouces, avec lequel il ne craint
pas de c o m b a t t r e l ' e s p a d o n , qui se
rencontre aussi dans ces p a r a g e s , et
fournit une assez grande quantité

60 LA GUYANE.
d'huile pour l'éclairage. Il existe s u r
cette côte une raie é n o r m e , désignée
sous le n o m de raie diable, qui pèse,
dit-on, presque dix milliers, mais dont
on ne cherche ordinairement point
à s ' e m p a r e r . L ' a u t e u r du tableau de
C a y e n n e dit qu'il s'en était pris une
dans ces é n o r m e s filets n o m m é s
folles, q u ' o n fixe p a r le m o y e n de
petites ancres placées de distance en
distance. L ' é n o r m e poisson, après les
avoir fait chasser et les avoir réunies
p r e s q u ' a u m ê m e p o i n t , se t r o u v a
e m p é t r é de manière à ne pouvoir
faire aucun m o u v e m e n t . Ce qu'il y a
de plus h e u r e u x q u a n d elle s'engage
a i n s i , c'est qu'elle parvienne à se re-
tirer. Les raies de petite d i m e n s i o n ,
l ' a c o u p a , la s o u b i n e , le mulet et les
gros ceux fournissent un aliment re-

LA GUYANE. 6 1
cherché de presque tous les colons.
Tous les voyageurs s'accordent à
regarder les crabes c o m m e une v é -
ritable m a n n e p o u r la Guyane. Les
colons font le plus grand cas de la
chair de ce crustacé, et c'est un des ali-
m e n s les plus économiques. On en
compte quatre e s p è c e s , le crabe de
t e r r e , le violet, que l'on t r o u v e assez
loin des c ô t e s , le crabe blanc, qui se
r e n c o n t r e dans les lieux m a r é c a g e u x ,
près de la m e r , et le cirique, que l'on
peut se p r o c u r e r dans les rivières et
sur les rochers au bord de l'océan.
Il est inconcevable que leur n o m -
b r e ne diminue pas sensiblement
depuis q u ' o n leur fait u n e chasse con-
tinuelle. On affirme que les indigènes
ont le plus grand soin a certaines
époques de ne prendre que les mâles,
I. . 6

62 LA GUYANE.
et de laisser les femelles qui doivent
p e r p é t u e r l'espèce.
On doit p e n s e r q u e dans un pays
aussi m a r é c a g e u x q u e la G u y a n n e
les insectes de toute espèce doivent
ê t r e e x t r ê m e m e n t multipliés. Les
v o y a g e u r s n ' o n t p e u t - ê t r e pas d ' e n n e -
mis plus redoutables. Des m y r i a d e s
de moustiques s'élèvent c o n t i n u e l l e -
m e n t dans l'air et p i q u e n t de la m a -
nière la plus cruelle ; les chiques ou
puces p é n é t r a n t e s s'introduisent d a n s
les p i e d s , y déposent leurs œufs et
font quelquefois b e a u c o u p souffrir. Si
l'on m a r c h e au milieu des h e r b e s
touffues, il n'est point rare q u ' o n en
sorte couvert de petit insectes r o u g e s ,
qui entrent dans la peau et c a u s e n t
les démangeaisons les plus vives. Les
mouches sans raison sont plus t e r r i -

LA GUYANE. 6 3
bles e n c o r e ; lorsque l'on passe à por-
t é e de leur n i d , elle se jettent s u r
vous avec fureur et vous font sentir
la force de leur aiguillon. Les fourmis,
les p o u x des b o i s , les s c o r p i o n s , les
araignées crabes d e v i e n n e n t un v é -
ritable fléau; les ravets, qui sont plus
gros q u ' u n grand h a n n e t o n , d o n n e n t
u n e o d e u r e x t r ê m e m e n t fétide à t o u t
ce qu'ils t o u c h e n t , et d é v o r e n t les li-
v r e s , les v ê t e m e n s , ainsi que les s o u -
liers.
Si l'on rencontre t r o p s o u v e n t ces
insectes i n c o m m o d e s , il en est d ' a u -
tres presqu'aussi c o m m u n s q u e l ' o b -
servateur ne p e u t se lasser d'examiner.
On doit m e t t r e au p r e m i e r r a n g le
scarabé r h i n o c é r o s , qui a depuis la
t ê t e j u s q u ' à l ' e x t r é m i t é d e son corps
près de quatre pouces de long et deux

64 LA GUYANE.
pouces et demi de large. La m o u c h e
lumineuse produit pendant la nuit un
effet presque magique: sa lumière brille
un instant et s'évanouit presque aussi-
tôt, mais c'est pour reparaître au b o u t
de quelques secondes avec plus d'éclat.
Il en est u n e espèce qui parvient à
peu près à la grosseur d u hanneton,
et dont la lumière suffit p o u r lire en
approchant des caractères. Le porte-
l a n t e r n e , sur lequel on a débité plus
d'une fable, se fait r e m a r q u e r par sa
conformation bizarre ainsi q u e l'arle-
quin. ( Voyez la gravure en regard).
Les lubellunes sont aussi variées que
dans le reste de l'Amérique ; mais ce
sont surtout les papillons qui m é r i -
tent d'être conservés pour orner les
cabinets de nos enthomologistes. Le
p o u r p r e , l'azur et l'or brillent sur



LA GUYANE. 6 5
leurs ailes c h a r m a n t e s , et se n u a n c e n t
de la m a n i è r e la plus variée.
Nous d i r o n s , pour t e r m i n e r cette
esquisse b e a u c o u p t r o p r a p i d e , q u e
les personnes qui s ' o c c u p e n t dans la
G u y a n e à conserver des objets d'his-
toire naturelle doivent r e d o u b l e r de
soins et de précautions. L ' h u m i d i t é ,
les fourmis et quelques autres insectes
sont les p l u s terribles ennemis des
c o l l e c t i o n s , et p e u v e n t en un instant
vous faire p e r d r e le fruit de plusieurs
mois de travail.
6 *

6 6 LA GUYANE.
C H A P I T R E I I I .
La ville de Cayenne. Sa situation. La ma-
nière dont elle est bâtie. Ses babitans.
Leur façon de vivre. Jardin public.
Commerce.
CAYEnNE, q u e l'on a c o n s i d é r é de
t o u t t e m p s c o m m e la capitale d e la
G u y a n e française, est aussi la seule
ville q u e n o u s possédions dans cette
v a s t e colonie. C o m m e l'on a i n d i q u é
son o r i g i n e , l ' o n se c o n t e n t e r a d e r a p -
p e l e r qu'elle a é t é b â t i e dans la p a r t i e
n o r d - o u e s t de l'île qui lui d o n n e son
n o m , et quelle est située au b o r d de
la m e r , p a r les 4° 56' de lat. n o r d ,

LA GUYANE, 67
et les 59° quelques minutes de long
occidentale. S o n aspect est bien loin
d'offrir un coup d'œil imposant. Elle
ne renferme q u e des maisons en bois
m a l c o n s t r u i t e s , à peine défendue
p a r de m a u v a i s r e m p a r t s d o m i n é s
p a r un fort en t e r r e , qui p e u t être
seul de q u e l q u e utilité. Q u a n d on
e n t r e dans les rues étroites dont se
compose la vieille v i l l e , on est tenté
de répéter ce que disait M. de Malouet
en 1776 : « Un é t r a n g e r ne devine
p a s , d i t - i l , c o m m e n t un p e t i t n o m -
b r e d ' h o m m e s , maîtres d ' u n grand
p a y s , ont pu v o l o n t a i r e m e n t s'enfer-
m e r dans un c o i n , et a r r ê t e r , p a r des
r e m p a r t s qui ne sont b o n s à r i e n , la
circulation de l'air dans un pays b r û -
lant et marécageux. » La nouvelle
ville est dans un cas tout différent ;

68 LA GUYANE.
elle s'élève hors des r e m p a r t s dans
u n e grande s a v a n n e , et s'accroît de
jour en jour. Les rues tirées au c o r -
deau sont l a r g e s , p e r m e t t e n t à l'air de
circuler l i b r e m e n t , et laissent voir
quelques maisons d ' u n e assez belle
apparence.
Les édifices n e sont pas t r è s - n o m -
b r e u x ; mais on r e m a r q u e cependant
le g o u v e r n e m e n t , et l'ancienne maison
des j é s u i t e s , o c c u p a n t en entier les
deux faces opposées de la place d ' a r -
m e s , qui offre dans tous les t e m p s u n
c o u p d'œil e x t r ê m e m e n t a g r é a b l e , à
cause des é n o r m e s orangers d o n t elle
est plantée.
Les habitans que l'on voit circuler
dans les rues se composent en g r a n d e
partie d'esclaves à peine v ê t u s , p u i s -
qua souvent les h o m m e s ne p o r t e n t

LA GUYANE. 69
pas m ê m e un simple caleçon de toile,
et se contentent de cacher les parties
que la p u d e u r ordonne de voiler
avec une bande d'étoffe large de q u a -
tre d o i g t s , qui reçoit le nom de ca-
limbé. Les femmes n'ont souvent
qu'une simple jupe attachée au-dessus
des r e i n s , et laissent la poitrine à
découvert ; mais quelques-unes p o r -
tent cependant une petite chemise
descendant jusqu'au bas-ventre. A
un doigt et demi de cette brassière,
elles savent entortiller une toile plus
ou moins f i n e , ayant u n e aune et
demie de tour sur trois quarts de
l a r g e , et elles la recouvrent d'un mor-
ceau d'étoffe de c o u l e u r , n o m m é
camisa.
On r e m a r q u e aussi de temps à a u -
tres quelques indigènes, dont tout le

70 LA GUYANE.
v ê t e m e n t , q u a n d ils v i e n n e n t à la ville,
consiste dans u n e g r a n d e chemise de
toile g r o s s i è r e ; q u e l q u e s - u n s y joi-
g n e n t u n e c u l o t t e , mais cela est ex-
t r ê m e m e n t rare. Les femmes c o n s e n -
tent à p o r t e r un petit j u p o n de t o i l e ,
qu'elles quittent en r e n t r a n t dans les
forêts. I l y a vingt a n s , l'on voyait
encore quelques chefs, q u e sous le
r è g n e de Louis XV on avait imaginé
d e distinguer p a r des décorations e x -
térieures : ils portaient d o n c un habit
bleu galonné en o r , avec u n e médaille
d ' a r g e n t t o m b a n t sur l e u r poitrine ;
u n e c a n n e c o m m e celle de nos t a m -
b o u r s - m a j o r s achevait d'indiquer leur
p r é é m i n e n c e ; mais ils allaient sans
bas ni souliers, et leur ensemble avait
quelque chose d ' e x t r ê m e m e n t grotes-
que.

LA GUYANE. 71
Ces indigènes, dont nous aurons
occasion de faire connaître les m œ u r s
plus h a u t , parlent quelquefois un
français c o r r o m p u , parce qu'ils fré-
quentent les habitations du voisinage.
Dans la ville ils tutoient t o u j o u r s , et
donnent indifféremment à ceux qui
leur parlent le n o m de Banarè, qui
veut dire m o n ami dans la langue
dont ils font usage habituellement.
• Les Créoles que l'on rencontre dans
les lieux publics et dans les p r o m e n a -
des se font r e m a r q u e r par u n e t o i -
lette assez soignée; ils font un plus
grand usage du drap qu'autrefois, e t
ils savent éviter par ce moyen une
foule de maladies causées p a r des r e -
froidissemens subits.
Les femmes sortent r a r e m e n t , et
passent une partie de la journée dans

72 LA GUYANE.
le plus grand repos. Leurs salons sont
la plupart du t e m p s garnis de h a m a c s
d ' u n t r a v a i l e x t r ê m e m e n t r e c h e r c h é ,
q u ' o n se p r o c u r e p a r le c o m m e r c e des
indigènes. Ils ont o r d i n a i r e m e n t six
ou sept pieds de l o n g , s'accrochent
dans l'angle de l ' a p p a r t e m e n t , a u x
d e u x murailles c o n t i g u e s , et p e n d e n t
en guirlande c o m m e u n e espèce d'es-
carpolette.
« C ' e s t u n grand a r t , dit l ' a u t e u r
d u Tableau de C a y e n n e , q u e celui
de tirer de ce m e u b l e tout le parti
dont il est s u s c e p t i b l e , et on ne peut
s'empêcher de rendre aux créoles de
C a y e n n e la justice de dire qu'elle le
possèdent au s u p r ê m e degré : elles s'y
asseyent avec grâce, ou plutôt s'y c o u -
chent à d e m i , et trouvent le m o y e n
de s'y balancer du m o u v e m e n t le plus

LA GUYANE 73
égal et le plus uniforme p e n d a n t des
h e u r e s e n t i è r e s , grâce à u n e j a m b e
négligemment s u s p e n d u e , qui frappe
de t e m p s en temps le p l a n c h e r , sans
q u ' o n s'en aperçoive. Ce talent ni c e
goût ne sont n u l l e m e n t étrangers aux
h o m m e s . »
Il serait possible aux habitans d e
Cayenne d'avoir u n e table e x t r ê m e -
m e n t r e c h e r c h é e , car les fleuves et
les forêts fournissent du gibier et d u
poisson en abondance ; mais on p r é -
tend qu'ils préfèrent en général les
salaisons à tous les autres m e t s ; p a r
la m ê m e raison sans d o u t e , on leur
voit servir à tous les repas plusieurs
espèces de p i m e n t , dont q u e l q u e s -
unes sont d ' u n e violence e x t r ê m e , et
q u ' u n palais e u r o p é e n a b e a u c o u p de
peine à supporter. Les fruits c o m m e
I. 7

74 LA GUYANE.
tous ceux des t r o p i q u e s , offrent une
grande variété ; mais l ' a n a n a s , la
m a n g u e et l ' o r a n g e , sont considérés
c o m m e les m e i l l e u r s , et p e u v e n t faire
oublier aisément la pêche et la poire
de l ' E u r o p e : la vigne donne des fruits
d ' u n e qualité médiocre à peu près
dans tous les t e m p s , sans qu'on ait
encore songé sérieusement à en fabri-
q u e r du v i n , parce que p r o b a b l e m e n t
ces essais seraient en p u r e perle.
I l existe à C a y e n n e un jardin bota-
n i q u e , qui offre a u x regards du cu-
rieux les plantes de l'Asie, croissant
à côté de celles q u ' o n a fait venir
d ' E u r o p e , ou q u ' o n a recueillies dans
le pays m ê m e . I l paraît que l'on
a tenté dernièrement d'y naturali-
ser l'arbuste à t h é c o m m e à Rio-
Janeiro ; mais ces deux essais ne peu-

LA GUYANE. 7 5
vent être comparés en a u c u n e façon.
Au Brésil on voit déjà u n e planta-
tion assez r e m a r q u a b l e , tandis que la
colonie française ne possède q u ' u n
faible r e j e t o n , qui p e u t périr d ' u n
instant à l'autre. Les vingt-sept C h i -
nois amenés des Manilles p o u r deve-
nir les fondateurs d ' u n e nouvelle cul-
t u r e ont cessé d ' e x i s t e r , et il ne reste
plus rien d ' u n e grande opération d o n t
on pouvait raisonnablement attendre
des résultats utiles.
On considère le port de C a y e n n e
c o m m e plus avantageusement situé
p o u r le c o m m e r c e q u e ceux des riches
colonies hollandaises. Les bâtimens
tirant jusqu'à seize pieds d'eau p e u -
v e n t mouiller dans le p o r t en t o u t e
sûreté. Les frégates et les navires d e
h a u t bord se trouvent en parfaite

76 LA GUYANE.
Sûreté dans le mouillage qui est à
l ' I l e t - l e - P è r e . P o u r donner u n e idée
à peu près exacte du commerce de
C a y e n n e , nous dirons qu'il est entré
en 1820 dans la rade cinquante-huit
b â t i m e n s , dont vingt-cinq étrangers.
Ils ont i m p o r t é diverses espèces de
marchandises p o u r la s o m m e de 1,762,
1 1 4 fr. 88 c . , et ont chargé en d e n -
rées d u pays 2,382, 705 fr. 72 c. :
il y a donc u n e différence de 620,
590 fr. 84 c. en faveur de la colonie.
Mais M. de S a i n t - A m a n t , dont nous
e m p r u n t o n s plusieurs détails, dit :
« Ce bénéfice n'est qu'illusoire, en ce
q u e les impôts absorbent près des deux
tiers de cette s o m m e , et q u e l'on ne
p e u t point considérer l'autre tiers
c o m m e équivalent aux pertes que la
colonie fait chaque année en n u m é -
raire. »

LA GUYANE. 77
Dans cette c o l o n i e , c o m m e dans
toutes les a u t r e s , il s'agit de choisir
un temps convenable p o u r se d é b a r -
rasser de ses m a r c h a n d i s e s e s , et l'on
p e u t faire des bénéfices considérables
sur des objets dont le pays m a n q u e
m o m e n t a n é m e n t . L ' a u t e u r déjà cité
affirme q u e , dans un m o m e n t où
Cayenne m a n q u a i t de b e u r r e et de
g r a i s s e , deux bâtimens chargés de
ces denrées les vendirent à six francs
la livre. I l en est de m ê m e p o u r les
autres a p p r o v i s i o n n e m e n s , dont on
a un pressant besoin.
7 *

78 LA GUYANE.
C H A P I T R E IV.
Population. Déportation. Agriculture.
AVANT de nous occuper d'autres
o b j e t s , il nous semble raisonnable de
faire connaître la population exacte
du pays que nous nous efforçons de
faire connaître. Selon le recensement
de 1820, la population blanche de la
Guyane se m o n t e à 1,004 i n d i v i d u s ,
en comptant les femmes et les enfans.
Les gens de couleur libres forment
un total de 1,733. On compte 1 3 , 1 5 3
esclaves, et 1,100 indigènes environ.
Ce qui donne en t o u t 16,990, aux-
quels on peut ajouter 420 homme»

LA GUYANE. 7 9
composant la garnison. M. de S a i n t -
A m a n t , en donnant ces documens
précieux d ' u n e manière plus détaillée
q u e nous le faisons i c i , semble c o n -
sidérer les indigènes c o m m e formant
u n e population moins considérable
q u ' o n ne le croit généralement. P e u t -
être aussi n'entend-il point parler de
ceux qui vivent dans u n état absolu-
m e n t sauvage. M. de Malouet faisait
monter les Galibis à 10,000 âmes vers
l'année 1776.
L'île de C a y e n n e , qui forme en
quelque sorte le territoire de la ville
dont nous venons de donner une courte
description, a fait probablement partie
du continent dans des t e m p s reculés.
Elle est formée au nord par la m e r ,
et dans tout le reste de son c o n t o u r
par les rivières d ' O u y a , de Cayenne.

8o LA GUYANE.
et d ' O r a p u , qui la séparent de la terre
ferme. Elle peut avoir environ cinq à
six lieues de l o n g u e u r sur trois de
l a r g e . C'est un terrain b a s , p a r s e m é
de collines charmantes. Le s o l , quoi-
que s a b l o n n e u x , présente u n e super-
ficie n o i r â t r e , qui est r e m p l a c é e p a r
une t e r r e r o u g e à d e u x pieds de pro-
fondeur. I l est g é n é r a l e m e n t p r o p r e
à la c u l t u r e du c a f é , des cannes à
s u c r e , de l ' i n d i g o , du maïs et du ma-
nioc. P e n d a n t la saison de pluies on
voit naître des pâturages a b o n d a n s , qui
disparaissent avec la sécheresse. On
p r é t e n d que ce territoire c o m m e n c e à
s ' é p u i s e r , et ne peut point se c o m -
p a r e r , p o u r la fertilité, avec celui
des derniers établissemens fondés s u r
le continent.
L'étendue de terrain comprise e n -

LA GUYANE. 81
tre les c i n q u a n t e - q u a t r e et les c i n -
quante-six degrés q u a r a n t e - c i n q mi-
nutes de longitude o c c i d e n t a l e , est
considérée m a i n t e n a n t c o m m e for-
m a n t la G u y a n e française. Les p r i n -
cipales rivières qui arrosent ce vaste
pays sont celles d ' O y a p o c k , d'Aproua-
g u e , d ' O u y a , de K o u r o u et de Sina-
m a r y , en ne c o m p t a n t point le Ma-
r o n i , et le fleuve du cap de N o r d , qui
lui ont servi de limites. C o m m e il
n'existe a u c u n chemin tracé dans cette
partie de l'Amérique méridionale, c'est
en r e m o n t a n t ces rivières q u ' o n peut
explorer le pays : aussi donnent-elles
leur n o m à p r e s q u e tous les districts
qu'elles arrosent.
On a formé dans ces contrées p l u -
sieurs établissemens d ' u n e grande im-
portance ; mais c'est à Aprouage que

82 LA GUYANE.
se sont faits les premiers essais de des­
séchement pour tirer parti des terres
n o y é e s , que l'on négligeait d'abord.
Elles sont cependant d'une fertilité
admirable, et deviendront par la suite
une source véritable de richesses.
Parmi les fleuves que nous avons
n o m m é s , il en est un sans doute que
nos lecteurs auront distingué des au­
t r e s , et qui aura fait naître de tristes
pensées dans leur âme. Le Sinamary
parcourt des déserts que plus d'un
malheureux a fait retentir des cris de
désespoir, et l'on ne peut le désigner
sans éprouver un frémissement invo­
lontaire.
C'est dans le district qu'il arrose
que furent exilées les victimes du Di­
rectoire. On les envoyait à la m o r t ,
et la mort devint complice de cet

LA GUYANE. 8 3
horrible dessein. Pendant une af-
freuse t r a v e r s é e , ces m a l h e u r e u x
souffrirent tout ce q u e p e u v e n t faire
e n d u r e r de plus cruel des chefs sans
p i t i é , qui les entassaient dans un en-
t r e p o n t i n f e c t , et n e leur donnaient
q u ' u n e n o u r r i t u r e insuffisante. Débar-
qués sur une terre i n h o s p i t a l i è r e , ils
eurent encore à regretter leur capti-
v i t é , et leur sort fut plus déplorable
que jamais. E n deux mois Sinamary
vit m o u r i r , c o m m e les déserts de
K o n a n a m a , la moitié de ses nouveaux
h a b i t a n s , qui expiraient souvent dans
un entier d é n u e m e n t des choses les
plus nécessaires ( 1 ) . L ' h u i l e , le sa-
v o n , le tafia, qui leur étaient accor-
(1) Ce n'est point sans frémir que l'on
peut lire les détails que nous donne un
déporté sur la fin de ses infortunés compa-
gnons, et sur le peu de respect qu'on avait

84 LA GUYANE.
dés par la l o i , furent successivement
retranchés à c e u x qui r e s t a i e n t , sans
qu'il leur fût permis de se plaindre au
g o u v e r n e m e n t . Mais nous devons d é -
t o u r n e r nos regards de cet horrible
tableau, p o u r nous occuper de l ' a g r i -
c u l t u r e , et des avantages qu'elle p e u t
offrir dans un pays qui semble con-
venir à toutes les denrées coloniales ;
nous nous efforcerons principalement
de faire connaître la manipulation
des divers produits qui ont offert
jusqu'à présent les p l u s grands avanta-
ges à la colonie.
Les habitations de C a y e n n e et des
pour eux après qu'ils avaient cessé d'exis-
ter. On a v u , dit-il, ceux qui enterraient
les morts, leur casser les jambes, leur

marcher et peser sur le ventre, pour faire
entrer bien vite leurs cadavres dans une

fosse trop étroite et trop courte. Ils com-
mettaient ces horreurs pour courir à la
dépouille d'autres déportés expirans.

LA GUYANE. 85
environs ne sont pas très-nombreuses;
mais il est probable qu'elles a c q u e r -
ront un grand a c c r o i s s e m e n t , en
raison de la fertilité du terrain et de
la facilité q u e les propriétaires p e u -
v e n t avoir à se p r o c u r e r u n e foule de
bois de construction et de matériaux
utiles. On s'y est occupé dans tous les
t e m p s de la c u l t u r e des cannes à sucre,
du café, du c a c a o , de l'indigo du co-
ton et du rocou ; ( 1 ) mais les premières
de ces denrées étaient réservées a u x
riches habitans, à cause des frais con-
sidérables dans lesquels elles entraî-
n e n t ; tandis que les moindres proprié-
taires p e u v e n t aisément cultiver les
autres avec un petit n o m b r e d'esclaves,
(1) Ce n'est que beaucoup plus récem-
ment que l'on a cultivé les girofliers, les
canneliers, les muscadiers et les poivriers.
I. 8

86 LA GUYANE.
et m ê m e en tirer un profit assez c o n -
sidérable, s'ils les fournissent au com-
m e r c e d ' u n e qualité supérieure.
U n e habitation un peu considérable
se compose d ' u n assez g r a n d n o m b r e
d e b â t i m e n s . On t r o u v e p o u r la cons-
truction deux assez mauvaises espèces
de p i e r r e s , de la brique d ' u n e assez
passable qualité; mais il n'existe point
de p l â t r e , et l'on se sert plus h a b i -
tuellement des bois, qu'il est facile de
se p r o c u r e r en a b o n d a n c e , surtout
dans les nouveaux abattis. La chaux
nécessaire p o u r tous les ouvrages de
m a ç o n n e r i e se fabrique avec les c o -
quillages du bord de la m e r , et les
c o u v e r t u r e s se font ordinairement avec
du bardeau : ce sont des morçeaux de
bois débités d ' u n demi-pouce d'épais
sur un pied et demi de l o n g , et de sept

LA GUYANE. 8 7
à huit de l a r g e , posés sur des l a t t e s ,
qu'on attache sur des chevrons. Q u e l -
ques personnes préfèrent les feuilles
de p a l m i e r , ou des plantes de diffé-
rentes e s p è c e s , croissant en grand
n o m b r e dans certains districts.
La maison du planteur n'a pas t o u -
jours un étage; elle se compose m ê m e
le plus souvent d ' u n rez-de-chaussée
garni de galeries extérieures qui s e r -
v e n t à respirer le frais dans les grandes
c h a l e u r s , facilitent la p r o m e n a d e à
couvert dans les t e m p s de pluie et ga-
rantissent les m u r s de l'humidité. Le
magasin à vivres du maître tient à la
maison ; vient en suite la cuisine. La
case à cassave, la buanderie, etc. sont
placées dans l'endroit jugé le plus
c o n v e n a b l e , mais toujours à p r o x i -
m i t é du bâtiment principal. C o m m e

88 LA GUYANE.
on y allume fréquemment du feu, on
a soin qu'ils soient toujours sous le
vent des autres p o u r éviter les incen-
dies. Les cases à nègre ont c o m m u -
n é m e n t trente-six pieds de long sur
douze de large. C h a q u e famille ou
chaque noir célibataire doivent en
avoir une p o u r e u x seuls. Préfon-
taine dit q u ' o n les place souvent au
h a s a r d ; mais qu'il est infiniment plus
convenable qu'elles soient rangées sur
deux lignes avec un espace d'environ
vingt pieds entre elles. Cet espace
empêche que si le feu prenait à une
de ses c a b a n e s , il ne se c o m m u n i q u â t
aux autres ; d'ailleurs il est souvent
nécessaire p o u r y cultiver quelques
arbres u t i l e s , des p o i s , du t a b a c et
u n e foule d'autres p r o d u c t i o n s , qui
peuvent jeter quelques adoucissemens

LA GUYANE. 89
sur le sort des m a l h e u r e u x esclaves.
I l existe ordinairement dans u n e n -
droit séparé u n hôpital p o u r les m a -
lades, qui doit être toujours sous la sur-
veillance du maître. Le moulin à
s u c r e , la case à bagasse, la distillerie,
la r o c o u e r i e , l ' i n d i g o t e r i e , s'il en
existe, forment encore autant de b â -
timens séparés, dont nous aurons occa-
sion de parler plus t a r d .
O n voit p a r l'indication générale q u e
n o u s venons de d o n n e r des c o n s t r u c -
tions nécessaires à u n e habitation con-
sidérable, qu'elle forme une espèce
de village, dont les maisons sont bâties
à peu près sur le m ê m e modèle. Les
noirs qui l'occupent sont quelquefois
t r è s - n o m b r e u x , et nous allons présen-
ter un aperçu de la manière dont ils sont
traités. Ces infortunés ne jouissent
8*

9o LA GUYANE.
pas dans nos colonies d ' u n sort aussi
h e u r e u x que dans les possessions por-
t u g a i s e s ; car les jours de fête ne sont
pas aussi n o m b r e u x , tandis que la sé-
vérité est b e a u c o u p plus grande. A
C a y e n n e , un m a î t r e ne nourrit pas
toujours ses noirs ; mais dans ce cas
il leur d o n n e un terrain où ils p l a n -
tent des vivres de toute e s p è c e , et
qu'ils ont la liberté de cultiver le s a -
medi et le dimanche ( 1 ) . Préfontaine,
dont nous sommes bien éloignés d ' a -
d o p t e r les principes relativement aux
n o i r s , donne cependant à leurs m a î -
tres des conseils qu'il serait h e u r e u x
( 1 ) I l n'en est pas ainsi, comme nous l'avons
d i t , dans toutes les habitations : voilà ce
que dit M. Leblond relativement aux noirs
de quelques planteurs. Ils sont traités
beaucoup plus doucement que dans nos

LA GUYANE. 91
que l'on adoptât dans toutes les habi-
tations. I l termine en disant : J e n'ai
g u è r e vu de nègre aller m a r r o n l o r s -
qu'il a un jardin cultivé près de la
c a s e , u n c o c h o n , des volailles, et les
autres douceurs q u ' u n maître h u m a i n
p e u t leur p r o c u r e r sans se faire tort ;
il leur en coûte t r o p p o u r se décider à
p e r d r e ces avantages.
Dans presque toutes les plantations
les ordres p o u r le travail du lendemain
se d o n n e n t toujours après ou bien
avant la prière du soir. C'est la p l u -
part du t e m p s le c o m m a n d e u r qui les
autres colonies : tons leurs travaux ont été
déterminés à la tâche ; les plus diligens la
finissent à midi, plus tôt ou plus tard ; et
une fois a c h e v é e , ils se retirent à leurs
cabanes, ils s'y reposent, dorment, ou font
ce qu'il leur plaît le reste du jour.»

92 LA GUYANE.
transmet aux noirs : c o m m e il les leur
fait e x é c u t e r , on sent aisément c o m -
bien de prudence on doit m e t t r e dans
le choix d'un h o m m e chargé d ' u n e
semblable direction ; c'est de lui t r è s -
souvent que dépend le b o n h e u r d ' u n
grand n o m b r e d'individus, et l'on a
vu s o u v e n t , au rapport de plusieurs
v o y a g e u r s , la dureté et l'injustice de
certains c o m m a n d e u r s contraindre
des ateliers à se disperser dans les
bois, p o u r se soustraire à d'horribles
châtimens.
Dans certaines habitations on pré-
fère que le c o m m a n d e u r soit un blanc;
mais il en résulte de graves inconvé-
n i e n s , tels que son libertinage avec
les négresses, et quelquefois une ex-
trême violence que l'on a plus de
peine à réprimer que celle d'un noir.

LA GUYANE. 93
On est généralement dans l'habi-
tude de donner une demi-heure de
repos à déjeuner, u n e heure et demie
à dîner, pour reprendre le travail jus-
qu'au soir. Non content d'accorder
aussi peu de loisir, quelques maîtres
exigent de leurs nègres une espèce de
corvée qui prend le nom de v e i l l é e ,
et qui dure trois heures soir ou m a -
tin. La veillée du soir commence o r -
dinairement à six heures et d e m i e , et
finit à neuf heures et demie. Si l'ha-
bitant préfère celle du m a t i n , que l'on
n o m m e le coq chanté, il la fait c o m -
mencer à trois ou quatre h e u r e s ,
bien avant le lever du soleil. I l serait
extrêmement injuste d'en demander
d e u x , et très-peu de planteurs osent
le faire. Cependant il y a quelques
circonstances qui exigent un travail

94 LA GUYANE.
c o n t i n u , c o m m e le t e m p s où les m o u -
lins à sucre t o u r n e n t . On se voit alors
obligé d'établir le q u a r t , et il paraît
q u e cet a r r a n g e m e n t ne déplaît point
a u x noirs.
I l serait v i v e m e n t à souhaiter q u e ,
d a n s la p l u p a r t des h a b i t a t i o n s , les
chemins fussent assez bien entretenus
p o u r que l'on p û t facilement trans-
p o r t e r les fardeaux au m o y e n de char-
r e t t e s , et que l'on n'accablât pas les
noirs d ' u n travail qui les éreinte, leur
d o n n e des descentes et les e m p ê c h e de
grandir q u a n d il sont jeunes. Selon
u n auteur déjà cité, un enfant de douze
ans porte v i n g t - c i n q l i v r e s , un
h o m m e fait p o r t e soixante l i v r e s ,
lorsque le chemin est c o u r t ; c a r s'il
excède un q u a r t de l i e u e , il doit n'en
p o r t e r que cinquante.

LA GUYANE 95
Les travaux continus, les défriche-
mens dans des terres m a r é c a g e u s e s ,
quelquefois le m a n q u e d ' u n e n o u r r i -
ture suffisante, donnent aux noirs u n e
foule de m a l a d i e s , p o u r lesquelles le
pays p r o d u i t quelques remèdes effi-
caces. I l en est u n e , qne l'on consi-
dère c o m m e la plus terrible de toutes,
à cause de ses funestes résultats. Les
pians ou le p i a n , regardé c o m m e ori-
ginaire de l ' A f r i q u e , attaque p r e s q u e
tous les jeunes e s c l a v e s , et souvent
les h o m m e s faits. Des taches r o u g e â -
tres paraissent sur leur c o r p s , et ces
t a c h e s , qui forment u n e espèce de
gangrène s è c h e , font e n d u r e r , en se
f o r m a n t , les douleurs les plus vives.
Le mal dure quelquefois plusieurs
a n n é e s , et finit quelquefois p a r e s -
tropier ceux qui en sont attaqués. Un

96 LA GUYANE.
remède qui pourrait le p r é v e n i r , se-
rait le plus grand bienfait que l'on eût
jamais répandu sur nos colonies.
O u t r e la chique, le carapate et quel-
ques autres insectes qui s'introduisent
dans la chair des m a l h e u r e u x qui
n ' o n t point la possibilité de porter des
chaussures et des vêtemens convena-
bles p o u r s'en g a r a n t i r , les noirs sont
sujets, de m ê m e q u e les indigènes et
les p l a n t e u r s , à se voir ronger p a r le
v e r macaque. Cet animal i n c o m m o d e ,
gros c o m m e u n t u y a u de p l u m e ,
long d ' u n p o u c e , rousseâtre ou d ' u n
b r u n foncé, naît sous la p e a u , o r d i -
nairement aux jambes, aux cuisses, au
g e n o u ; il y fait sentir une grande dé-
m a n g e a i s o n , et sa présence est i n d i -
quée par un bouton que l'on perce
p o u r le tirer dehors au m o y e n d ' u n
m o r c e a u de bois fendu.

LA GUYANE.
9 7
Le verde Guinée est beaucoup plus
dangereux, et n'attaque, à ce que pré-
tend Barrère, que les esclaves nouvel-
lement arrivés d'Afrique. Il est situé
en zigzag longitudinalement ou con-
tourné sur lui-même, et quoiqu'il
soit délié à peu près comme un fil,
il a quelquefois jusqu'à six aunes de
longueur. Il afflige ordinairement les
parties supérieures du corps , et lors-
qu'il veut sortir, dit l'auteur dont
nous empruntons ces détails , « on
le roule autour d'un petit morceau de
bois rond, jusqu'à ce qu'on trouve
quelque résistance ;• on revient le len-
demain tortiller la partie du ver qui
se présente, et l'on continue ainsi pen-
dant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'en-
fin il soit entièrement dehors. La plaie
se cicatrise difficilement, et il n'est
i .
9

98 LA GUYANE.
pas sans exemple que le malade ait
succombé. »
Avant que le pays n'eût subi les
grands défrichemens qui ont r e n d u
son climat plus s a l u b r e , le thétanos,
ou mal de mâchoire, exerçait de bien
plus grands ravages qu'aujourd'hui.
On n o m m e ce mal affreux simple-
m e n t la maladie, parce qu'il enlève à
lui seul plus de noirs que tous les
autres réunis. Il attaque principale-
m e n t ceux qui sont nouvellement
nés, et les emporte en trois ou quatre
jours. Leurs machoires se serrent, les
extrémités deviennent roides, et des
mouvemens convulsifs emportent en
peu d'instans le malade.
Les hommes éprouvent à peu près
les mêmes s y m p t ô m e s , mais d ' u n e
manière plus t e r r i b l e , et souvent il

LA GUYANE. 99
ne leur reste pas la facilité de r e m u e r
un seul m e m b r e . Ce qu'il y a de plus
r e m a r q u a b l e , c'est qu'ils é p r o u v e n t
une faim d é v o r a n t e , sans avoir la l i -
berté d'avaler. Barrère assure avoir
guéri u n grand n o m b r e d'esclaves
attaqués de ce m a l , en les arrosant
plusieurs fois par j o u r avec de l'eau la
plus fraîche que l'on puisse t r o u v e r ,
et en faisant usage du m e r c u r e d o u x ,
et de l'éthiops minéral, que l'on mêle
avec des p u r g a t i f s , c o m m e la r h u -
b a r b e , le d i a g r è d e , le jalap. Il paraît
que cette m é t h o d e est encore généra-
lement r é p a n d u e .
Nous nous sommes p e u t - ê t r e u n
peu étendus sur ces diverses maladies ;
mais nous avons cru devoir le f a i r e ,
parce qu'elles se rattachent plus p a r -
ticulièrement aux détails q u e nous
donnons sur les noirs.

100 LA GUYANE.
L'avarice en général tient lieu
d'humanité dans beaucoup de colo-
nies; et dès qu'un esclave est m a l a d e ,
l'on a trop d'intérêt à conserver sa
v i e , p o u r ne point lui d o n n e r t o u t e
espèce de soins. Rien n'engage m a l -
h e u r e u s e m e n t à r e n d r e leur situation
morale plus h e u r e u s e . Leurs passions
sont vives, et l'on ne songe pas qu'ils
puissent avoir des passions. La ja-
l o u s i e , l ' a m o u r exercent sur eux leur
empire avec f o r c e , et cependant on
n e craint point de leur ravir leur m a î -
tresse, ou de les e m p ê c h e r d e se li-
v r e r au plus doux de tous les senti-
mens. Rien n ' a r r ê t e un jeune nègre
a m o u r e u x . Il traverse les forêts pen-
dant la n u i t , il passe les fleuves à la
n a g e , et il s'expose à toute espèce de
danger pour voir celle qu'il chérit. La

L A G U Y A N E .
101
plupart du temps cependant elle appar-
tient à un autre maître, et jamais il
ne pourra jouir dubonheur de lui voir
partager sa cabane. Si cependant, par
un arrangemen t fait entre les deux plan-
teurs , il lui était permis de se marier,
il acquerrait une famille nombreuse,
et la colonie se-peuplerait ; tandis que
la traite, désavouée par toutes les
nations , est obligée continuellement
de fournir a la population noire dans
nos colonies, où l'on encourage en-
core moins les mariages que dans les
possessions portugaises.
Dans une habitation bien organisée
de la Guyane , outre les noirs , on
loue un certain nombre d'indigènes,
qui travaillent, moyennant une partie
de leur nourriture, des hachc9 , des
serpes , ou des choses équivalente».
9 *

102 LA GUYANE.
Ils font des abattis ; ils excellent à
construire des c a n o t s , et l'on en d é -
tache quelques-uns p o u r aller à la
c h a s s e , ou à la p ê c h e , selon la nation
à laquelle ils appartiennent. Ils sont
en général paresseux et ivrognes, m a i s
e x t r ê m e m e n t adroits ; et l'on en t i r e -
rait de plus grands s e r v i c e s , si l'on
p o u v a i t c o m p t e r davantage sur les
Conventions que l'on fuit avec e u x , et
qu'ils n e se font pas toujours scru-
p u l e de v i o l e r , si on les a surtout payés
d'avance.
Si u n p l a n t e u r n'accorde point à ses
noirs u n e portion de terrain consacrée
à les n o u r r i r , son p r e m i e r devoir est
de leur faire cultiver une foule de r a -
c i n e s , qui sous les tropiques sont
destinées à remplacer le pain. Les igna-
m e s , les p a t a t e s , le camanioc et le

LA GUYANE. 103
manioc sont dans ce cas ; la dernière
production surtout f o r m e , avec le
riz et le m a ï s , la base de la nourriture
des esclaves. On assigne aux différentes
branches de l'agriculture les portions
de terrain qu'on juge leur être le plus
convenables : le sol qu'on regarde
c o m m e favorable au manioc ( jatro-
phus manioc ) serait quelquefois d é -
d a i g n é , s'il s'agissait de planter d'au-
tres végétaux. Cet arbrisseau s'élève
à trois ou quatre pieds dans la Guyane,
où l'humidité l'empêche p e u t - ê t r e
d'acquérir plus d e hauteur. Sa tige
tortueuse et noueuse se partage en
plusieurs r a m e a u x fragiles, qui se
trouvent garnis à leur extrêmité de
feuilles alternes extrêmement palmées,
fermes, l i s s e s , d ' u n vert obscur en
dessus, d'un ver glauque par-dessous.

104 LA GUYANE.
Les s e g m e n s , ou lobes p a r lesquels
elles sont partagées varient dans leurs
n o m b r e de trois à sept; ils sont lancéo-
l é s , pointus et p e u v e n t avoir cinq à
six pouces de longueur. Les fleurs
jaune-pâle ou r o u g e â t r e , de la gran-
d e u r de celle de la d o u c e - a m è r e , for-
m e n t des grappes l â c h e s , réunies au
n o m b r e de trois ou quatre aux aisselles
des feuilles, ou dans la bifurcation
des r a m e a u x . On compte à C a y e n n e
plusieurs espèces de manioc: le maillé,
qui tire son n o m d ' u n e nation i n d i -
g è n e , le rouge et le b a c c a o u a , dont
les sauvages font seuls usage.
Lorsque les pluies se font sentir, et
après que la terre a été p r é p a r é e con-
v e n a b l e m e n t , l'on dispose des b o u -
tures qui ont sept à huit pouces de
h a u t , et l'on c o m m e n c e à les plan-

LA GUYANE. 105
ter. Ainsi le décrit Préfontaine : «Tan-
dis q u ' u n n è g r e m e t en t'as les branches
qu'il c o u p e , d ' a u t r e s font des trous
en terre à trois pieds l ' u n de l ' a u t r e ,
et les n é g r e s s e s , après avoir mis u n
bâton ou m o r c e a u coupé dans c h a q u e
t r o u , le recouvrent de t e r r e , en o b -
servant de laisser dehors u n des
bouts avec u n ou deux yeux. J e con-
seillerai, p o u r ne pas c o u r i r le risque
de m a n q u e r sa récolte, de m e t t r e deux
bâtons au lieu d ' u n , c o m m e on fait à
l'égard des cannes à sucre : si l ' u n n e
réussit pas l'autre vient ; on emploie
le d o u b l e du b o i s , mais pas plus d e
temps. »
Le rouge doit rester en terre au
moins u n an ; mais au b o u t de huit à
neuf m o i s , le maillé p r o d u i t des r a -
cines excellentes à r é c o l t e r , à peu

106 LA GUYANE.
près de la grosseur et de la couleur
d ' u n très-gros panais. On commence
par les laver ; on les gratte p o u r
les débarrasser de la terre qui les en-
t o u r e , et de leur première pellicule.
( Voyez la gravure en regard. ) Après
ces o p é r a t i o n s , on procède à une
a u t r e , q u e l'on appelle grager, et qui
consiste à râper toutes les racines.
Les i n s t r u m e n s destinés à u n sembla-
ble usage sont le plus ordinairement
fabriqués p a r les s a u v a g e s , et se
n o m m e n t grage; ce sont des planches
de deux pieds de long sur huit pouces
de l a r g e , hérissées de petites pierres
taillées en facettes et rangées en l o -
sange avec beaucoup de symétrie.
Trois noirs sont placés devant une es-
pèce d'auge de b o i s , et appuient la
partie supérieure de leurs corps s u r


Grageurs de Manioc.

LA GUYANE. 1 0 7
ces espèces d e r â p e s , en usant la
racine par la plus grosse extrémité.
( Voyez la gravure en regard. )
Lorsque le manioc a été réduit en
une espèce de pâte h u m i d e , on le
met dans ce q u e l'en appelle une
couleuvre, espèce de chausse faite
avec les fils de l'arrouma. Elle est
attachée par son extrémité supérieure
à u n e gaule reposant sur deux pieux
fourchus, dont le premier est plus
élevé de quelques pouces que l'autre.
L'extrémité inférieure est en même
temps fixée par le bas à une autre
gaule beaucoup plus l o n g u e , passant
entre les deux p i e u x , et retenue près
de terre par deux fourches de b o i s ,
qui lui permettent cependant d e s'é-
lever un peu dans u n e situation v e r -
ticale. On la charge d'un poids consi-

108 LA GUYANE.
d é r a b l e ; le manioc se trouve p r e s s é ,
( Voyez la gravure en regard ) et rend
un jus blanchâtre t r è s - d a n g e r e u x , que
l'on a soin de jeter hors de la portée
des a n i m a u x , qu'il tuerait infaillible-
m e n t . Préfontaine dit m ê m e qu'un
habitant attentif a , sous l'endroit où se
m e t la c o u l e u v r e , u n trou en terre
couvert d'une grille de bois, p o u r que
l'eau qui y tombe puisse se perdre.
Fremin a fait avec ce liquide des e x -
périences qui ne laissent point de d o u -
te sur ses qualités vénéneuses ( 1 ) .
Lorsque le manioc a été pressé de
la manière q u e nous venons d'indi-
q u e r , il ne s'agit plus que de le faire
cuire pour qu'il puisse servir de nour-
(1) On assure que le vrai contre-poison
est une poignée de rocou avalée sur-le-
champ.

Presseurs de Manioc;.


L A G U Y A N E .
109
Jiture. Si l'on veut le corïVertir en
farine que l'on appelle couac, rien
n'est plus facile ; il ne faut qu'une
poêle de quatre pieds de diamètre
et de six pouces de profondeur ; on y
jette la pâte retirée de la couleuvre, et
on la remue pendant huit heures de
suite sur un feu égal et modéré : au
bout de ce temps le couac séché en
petits grains peut servir d'aliment,
et se garde plusieurs années.
La cassave est préférée dans nos co-
lonies à la simple préparation que
nous venons d'indiquer. Pour la fa-
briquer on expose la pûte de manioc,
telle qu'elle sort de la couleuvre, sur
un boucan ayant quatre pieds et demi
de hauteur, et au-dessous duquel on
entretient moins de feu que de fumée ;
quand elle est devenue compacte, on
1.
10

n o
LA GUYANE.
la casse pour la faire passer dans u n e '
espèce de tamis appelé manaret.
( Voyez ta gravure en regard. ) Puis
on fait chauffer une platine qui se
trouve quelquefois en pierre , mais
que l'on tâche le plus souvent de se
procurer en fer ou en cuivre. Lors-
qu'elle a acquis le degré de chaleur
suffisant, on étend la farine jusqu'au
bord, de tous les côtés. On reconnaît
que l'espèce de galette est cuite d'un
côté, quand elle se couvre de petites
élévations ; on la retourne alors pour
lui faire prendre la môme consistance
de l'autre côté ; puis on l'expose au
soleil, afin de faire évaporer toute l'hu-
midité.
Le jus de manioc finit par déposer
au fond du vase une fécule extrême-
ment blanche, qu'on lave, et que l'on

Passeuse de Farine de Manioc.
Faiseuse de Cassave


LA GUYANE. 111
brasse plusieurs fois dans de l'eau
nouvelle, pour lui ôter toutes ses qua-
lités malfaisantes. On appelle cette
préparation cipipa, et c'est ce que l'on
n o m m e tapioka au Brésil : elle est des-
tinée à faire u n e foule de friandises.
Le cabïou se fabrique encore avec
l'eau simple de m a n i o c , et celle qui
s u r n a g e au-dessus du cipipa. On les
fait bouillir; on y ajoute u n p e u de cette
fécule dont nous venons de p a r l e r ,
d u s e l , du p i m e n t ; et c'est alors u n
assaisonnement r e c h e r c h é , dont c e -
p e n d a n t il faut user avec précaution.
Le l a n g o u , qui forme souvent la
nourriture des noirs, se fait en t r e m -
pant une certaine quantité de cassave
dans de l'eau froide. On la jette en-
suite dans une chaudière d'eau bouil-

112 LA GUYANE.
lante ; on la b r a s s e , et il se forme
i m m é d i a t e m e n t une pâte saine et l é -
gère. Le m a t e t é est u n e espèce de
l a n g o u , auquel on ajoute du sucre ou
du s y r o p , et q u e l'on p e u t faire égale-
m e n t avec le camanioc et le maïs.
Après avoir indiqué les diverses
préparations du m a n i o c , nous allons
faire c o n n a î t r e celles de l'aoura, d o n t
on obtient u n e huile si utile p o u r les
n o i r s , qui en assaisonnent une partie
de leurs m e t s .
L ' a o u a r a est u n e espèce de pal-
m i e r qui se plaît en général sur le b o r d
d e la m e r , quoiqu'il vienne dans p l u -
sieurs autres districts. Il s'élève à
u n e assez grande h a u t e u r , et se
trouve garni de piquans le long de
sa tige. Son beau fruit rouge vient
p a r r é g i m e , et t o m b e de l u i - m ê m e


Instrument à Boucanner.
Pileurs d'Aouara.

LA GUYANE. 113
lorsqu'il est m û r . On le recueille
avec soin; on le met par t a s , qu'on
couvre de feuilles et que l'on a soin de
charger de b o i s , afin qu'il ne souffre
point du grand air ou d u soleil. Au
bout de quinze jours il est pouri ;
on le pile dans u n e espèce d'auge en
bois pour séparer la chair d'avec le
noyau. (Voyez la gravure en regard.)
On m e t cette chair dans une chau-
dière posée sur le feu; on la remue
continuellement pour que les parties
huileuses puissent surnager; puis lors-
q u ' o n la voit fumer fortement, on en
charge u n e presse ou m ê m e u n e cou-
leuvre à manioc : l'huile commence
à couler en abondance, et est mise aus-
sitôt dans des p o t s , pour bouillir de
nouveau au bout de quelques temps
et se purger de toute son eau. Elle
10*

114 LA GUYANE.
sert à l'éclairage, et n'est point d'un
goût désagréable, lorsqu'elle a été
préparée avec soin. On s'en sert h a -
bituellement au Brésil. Avec l'amande
conservée dans le n o y a u , on fait une
espèce de graisse nommée quioquio,
d'un usage assez général pour p u r g e r
les noirs.
Nous ne donnerons pas ici de dé-
tails sur la manière dont se fabrique
le sucre à C a y e n n e , ainsi que sur la
méthode que l'on emploie pour culti-
ver le c o t o n , le café et le cacao.
Cette colonie ne verse pas en Europe
u n e aussi grande quantité de ces dif-
férentes denrées que les Antilles ou
les possessions espagnoles : aussi se
réserve-t-on d'en p a r l e r , lorsque par
la suite on donnera la description des
contrées que nous venons de citer.

Cuiseuses d'Aouara


LA GUYANE. 115
Il n'en est pas de m ê m e du rocou ;
Cayenne a passé dans tous les temps
p o u r en fournir une très - grande
quantité d ' u n e qualité excellente, et
nous allons faire connaître sommaire-
m e n t la m a n i è r e dont il se fabrique.
L'arbrisseau qui le d o n n e a été
t r o u v é , selon B a r r è r e , chez les s a u -
vages p a r les p r e m i e r s colons fran-
çais. C e p e n d a n t il n e vient n a t u r e l l e -
m e n t dans aucune partie de la colo-
n i e , et il est p r o b a b l e que ces i n d i -
gènes l'avaient apporté du B r é s i l ,
dont il paraît être originaire : nous
allons r é p é t e r ici la description que
nous en avons donnée en parlant d e
l'histoire naturelle de ce pays.
Le rocou ne peut guère être con-
sidéré que c o m m e un grand arbuste ;
ses feuilles sont cordiformes ; ses fleurs

116 LA GUYANE.
disposées e n b o u q u e t o n t u n e teinte
r o s é e , et sont de la polyadelphie; son
fruit qui parvient à la grosseur d ' u n e
châtaigne est r o u g e â t r e , composé de
d e u x valvules parsemées d'épines m o l -
les et r a r e s , et tapissées d ' u n e m e m -
b r a n e qui contient i n t é r i e u r e m e n t
u n e g r a n d e quantité de petites graines
couvertes d ' u n e substance rouge qui
d o n n e la t e i n t u r e .
L o r s q u ' u n abattis a été fait, et q u e
l'on y a m i s le feu dans un temps con-
v e n a b l e , on r e m u e l é g è r e m e n t la
terre à l'endroit où le roucou doit être
semé. Après que la graine a été l a v é e ,
on la sème de dix pieds en dix p i e d s ,
ou bien l'on forme u n e espèce de p é -
p i n i è r e , dont on transplante ensuite
les jeunes p l a n t s , qui r a p p o r t e n t plus
p r o m p t e m e n t q u e ceux venus de

LA GUYANE. 117
graine, mais d u r e n t aussi moins long-
temps. E n général la récolte se fait
au b o u t de d i x - h u i t mois à deux ans:
on en fait d e u x chaque a n n é e ; celle
d'hiver est la plus a b o n d a n t e . L o r s -
qu'on a épluché le roucou et q u ' o n
l'a p i l é , on le m e t t r e m p e r dans u n e
auge de bois avec u n e quantité d'eau
suffisante. Lorsqu'il y a resté p e n d a n t
six jours ( 1 ) , on le passe dans de gros
tamis ou m a n a r e t s , que l'on change
pour en p r e n d r e successivement de
plus fins, en le pilant chaque fois; on
dépose le tout dans u n e autre a u g e ,
q u e l'on conserve soigneusement. Le
( 1 ) Barrère dit que l'on peut le laisser
tremper huit ou quinze jours, et que si l'on
le laissait plus long-temps, il rendrait da-
vantage : le roucou n'en serait pas si beau ;
il serait même brun, tirant sur le noir.

118
LA GUYANE.
principe de la teinture va au fond, et
il surnage une eau que l'on jette, ou
que l'on conserve pour faire tremper
de nouvelle graine.
On prend ce qui s'est précipité; on
le fait bouillir dans de grandes chau-
dières, et l'on diminue le feu lors-
que l'on voit des bulles se former et
crever à la surface de la teinture, que
l'on laisse refroidir pour l'étendre le
lendemain dans des caisses, qui doi-
vent être mises à l'abri de la pous-
sière. Selon Préfontaine, le rocou
séché à l'ombre est infiniment plus
coloré que celui qu'on expose au
soleil ; la couleur en est infiniment
plus vive. Dès qu'il est sec, on le met
en magasin. Pour être de bonne qua-
lité, on exige qu'il soit d'une couleur
de feu, plus vive intérieurement

LA GUYANE. 119
q u ' e x t é r i e u r e m e n t , d ' u n e consistance
telle q u ' u n e balle de p l o m b , jetée
dessus de la h a u t e u r d ' u n pied et
demi e n v i r o n , n'y entre point. C'est
u n e marchandise qu'il e s t , d i t - o n ,
aisé de falsifier, et l'on accuse quel-
ques individus d'user de m o y e n s qui
font un tort véritable au commerce.
Mais ils ne sont pas p r o b a b l e m e n t
en grand n o m b r e , puisque le rocou
de C a y e n n e a toujours été e x t r ê m e -
m e n t recherché. Sa culture et sa fa-
brication ne sauraient être t r o p en-
c o u r a g é s , parce qu'il n'exige pas les
meilleures qualités de t e r r a i n , et que
les petits habitans peuvent aisément
s'en occuper.
Dans ce pays presque entièrement
v i e r g e , on é p r o u v e souvent de g r a n -
des difficultés à former une planta-

120 LA GUYANE.
tion ; mais la fertilité du sol ne tarde
pas à vous d é d o m m a g e r . Les abattis
sont ce qu'il y a de plus pénible.
L'on doit avant tout couper les a r -
b r i s s e a u x , p o u r que les gros arbres
puissent être abattus sans blesser
p e r s o n n e , en ayant la facilité d'évi-
ter leur chute. Malgré leur a d r e s s e ,
dit l'auteur de la Maison r u s t i q u e ,
en parlant des noirs employés aux
défrichés, m a l g r é l'habitude qu'ils en
o n t , ils regardent ce travail c o m m e
dangereux ; il y en a qui en y allant
embrassent leurs enfans et leur disent
adieu.
Les indigènes s'occupent de m ê m e
q u e les noirs des différens abattis
q u ' o n veut leur faire faire, m o y e n -
n a n t certaines conditions. Q u a n d ces
ouvriers rencontrent des arbres dans


Boucan ou échaffaudage couper des Arbres au dessus des Racines

LA GUYANE. 121
la m ê m e direction, ils les entaillent
de façon qu'en abattant le p r e m i e r ,
il entraîne les autres dans sa chute.
On leur recommande de faire t o m b e r
avec précaution ceux dont on a l'in-
tention de fabriquer des canots.
Il existe dans les forêts primitives
de la Guyane, comme dans celles du
Brésil, des arbres qu'il est presque im-
possible de couper à leur base : le
figuier sauvage, le c a r a p a , le sipa-
naou et quelques autres sont dans ce
c a s , parce q u e leur tronc s'élève sur
des espèces de racines extrêmement
larges, que l'on n o m m e arcabas et
qui ont plusieurs pieds de hauteur.
On fait autour d'eux un échafaud
nommé b o u c a n , et on les sappe bien
au-dessous de leur base. ( Voyez la
gravure en regard. )
I. 11

122 LA GUYANE.
Avec l'espèce de planches n a t u -
relles qui se p r o l o n g e n t a u t o u r du
t r o n c , l'on fabrique des tables de
cuisine et quelques autres objets d ' u -
tilité.
Au bout de trois semaines que
les arbres sont a b a t t u s , on peut
y m e t t r e le feu ; m a i s on a t t e n d ,
p o u r faire cette o p é r a t i o n , que le
soleil ait dardé ses rayons les plus
brûlans p e n d a n t une journée entière.
On porte la flamme le plus au vent
que cela est possible, en observant
cependant que le courant d'air n e
soit pas t r o p v i o l e n t , parce que tout
brûlerait t r o p superficiellement : il
est difficile d'imaginer quelque chose
de plus magnifique q u e cet e m b r a s e -
m e n t d ' u n e portion de f o r ê t , surtout
pendant la nuit. Nous avons joui

LA GUYANE. 123
f r é q u e m m e n t de ce spectacle au Bré-
s i l , et il nous a toujours fait la plus
vive impression.
Nous n e p r é t e n d o n s point indiquer
ici tous les travaux que doit exécuter
un p l a n t e u r avant d'utiliser son n o u -
vel a b a t t i s , et d'en former u n e h a b i -
tation ; mais n o u s dirons qu'il t r o u v e ,
dans les simples productions de la
n a t u r e , les choses qui contribuent à
r e n d r e son existence physique sup-
portable m ê m e dès le c o m m e n c e m e n t
de l'établissement. L'aouara lui four-
nit de l'huile p o u r l'éclairer; le cau-
m o u n en d o n n e u n e qui n'est point
désagréable à m a n g e r . L e b e u r r e de
cacao devient quelquefois très-utile.
Le g i n g e m b r e et les différentes es-
pèces de piment offrent en tous
t e m p s un assaisonnement dont on fait

124 LA GUYANE.
u s a g e , surtout mêlé avec le citron.
Les boissons fermentées ne m a n q u e n t
point : le v i c o u , le c a c h i r i , le palinot,
le p a y a , sont autant d'espèces de
b i è r e , que l'on p e u t p r é p a r e r très-
facilement avec la farine de manioc, ou
bien avec la cassave ( 1 ) . On fait avec
les patates u n vin moins agréable
que celui de b a n a n e s , mais cependant
recherché des noirs. L'ananas et le
corossol fournissent également des
boissons fermentées très - rafraîchis-
santes. Bref, un p l a n t e u r qui peut avoir
à son service u n chasseur et un p ê -
( 1 ) II paraît qu'elles étaient en usage de
temps immémorial parmi les sauvages. Les
anciens voyageurs en parlent fréquemment;
mais elles étaient préparées, comme chez
les Tupinambas, de la manière la plus dé-
goûtante.

LA GUYANE.
ia5
cheur, peut avec quelque activité et
de l'intelligence, se procurer une
table passablement servie ; mars il ne
faut point qu'il se laisse entraîner par
l'influence du climat, et qu'il fasse
une comparaison toujours désavanta­
geuse de ce dont il jouit avec ce
qu'il pourrait se procurer en Europe.
1 1 *

126 LA GUYANE.
C H A P I T R E I V .
Les Indigènes de la Guyane. Leur état
physique. Manière dont ils subviennent
à leurs besoins, leur religion, etc.
N o u s s o m m e s p a r v e n u s au c h a -
pitre qui intéresse le plus ordinaire-
m e n t toutes les classes de l e c t e u r s ,
dans les relations écrites sur les diffé-
rentes contrées de l'Amérique. Q u o i -
que les nations sauvages de cette
vaste partie du m o n d e aient u n e s i n -
gulière analogie dans leurs c o u t u m e s ,
on aime à s'instruire des modifica-
tions que le climat et le pays les ont
nécessairement forcé d'adopter. Au

LA GUYANE. 127
premier coup d'œil on s'aperçoit
d ' u n e grande ressemblance dans les
usages des indigènes de la Guyane
et dans ceux des T u p i n a m b a s , qui
habitaient autrefois le Brésil : aussi
est-il infiniment probable qu'ils for-
m a i e n t u n e m ê m e nation dans des
t e m p s éloignés ( 1 ) . P l u s h e u r e u x que
leurs voisins les T u p i n a m b a s , les
Galibis, les P a l i c o u r s , les M a r o n i s ,
ont en q u e l q u e sorte conservé leur
i n d é p e n d a n c e ; mais q u e l q u e s - u n s
d ' e n t r e e u x s'acheminent vers la c i -
vilisation, et plusieurs peuplades pré-
sentent d é j à , avec moins d'énergie
qu'il y a un s i è c l e , les traits c a -
ractéristiques des nations sauvages.
( 1 ) D'Azara prétend que la race des Gua-
ranis du Paraguay avait pénétré même dans
la Guyane.

128 LA GUYANE.
Les Galibis forment encore un p e u -
ple assez c o n s i d é r a b l e , et c'est e u x
que nous allons nous attacher p r i n c i -
palement à faire c o n n a î t r e , en nous
aidant de voyageurs instruits et de
d o c u m e n s qui p o r t e n t le cachet de
la vérité, p o u r quiconque a été à m ê m e
de voir les sauvages de l'Amérique
méridionale.
Les G a l i b i s , c o m m e tous les sau-
vages de l ' A m é r i q u e m é r i d i o n a l e ,
sont d ' u n e taille médiocre et ont la
peau d ' u n b r u n tirant sur le rouge.
Ils se barbouillent en général tout le
corps de r o u c o u , et cette t e i n t u r e , si
elle ne flatte pas agréablement l'odo-
r a t , les m e t à d'abri de la piqûre
de plusieurs insectes malfaisans. Elle
a d'ailleurs été dans tous les temps
un objet de p a r u r e adopté p a r les

LA GUYANE. 129
sauvages de cette c ô t e , qui y joi-
gnaient encore le jus noir du j e n i -
paba. La chevelure de ces indigènes
est e x t r ê m e m e n t lisse et du noir le
plus éclatant ; on la laisse la plupart
du t e m p s t o m b e r sur les é p a u l e s ,
quelquefois on en fait u n e espèce de
queue au m o y e n d ' u n cordon.
Biet affirme que de son t e m p s les
sauvages se perçaient la lèvre infé-
rieure p o u r y introduire u n e p i e r r e ,
c o m m e les T u p i n a m b a s ; mais il p a -
raît q u e cet usage a d i s p a r u , d u
moins chez ceux q u ' o n est le plus
à m ê m e de voir : cependant l ' a u t e u r
du T a b l e a u de C a y e n n e dit avoir v u
des femmes qui p o r t a i e n t trois é p i n -
gles passées en dedans de la lèvre
i n f é r i e u r e , de m a n i è r e à y être rete-
nues p a r la t ê t e , et que la presque
totalité ressortît en dehors.

130 LA GUYANE.
Les Galibis, lorsqu'ils n'ont que peu
de relations avec les E u r o p é e n s , vont
presque absolument nus : les h o m m e s
couvrent ce que la pudeur ordonne
de cacher avec u n camiza ou bande
de c o t o n , pouvant avoir quatre à
cinq pieds de long sur cinq de large ;
ils l'attachent à la ceinture avec un
fil de c o t o n , et le font passer entre
les deux cuisses. Les femmes ont u n
petit tablier appelé kouyou, ayant
la forme d ' u n trapèze. On emploie
p o u r le fabriquer de la rassade, et il
est ordinairement fait avec une adresse
toute particulière. Les h o m m e s qui
viennent à la ville portent u n e longue
chemise de toile, et leurs compagnes
revêtent un petit j u p o n , qui laisse à
découvert les parties s u p r i e u r e s du
corps.


Camira
Tablier
Bonnet de Plumes
Bonnet
Ceinture
Ajustemens des Sauvages de la Guyane

LA GUYANE. 131
Dans les districts un peu éloignés
de la côte, où les usages se sont con-
servés tels qu'ils étaient autrefois,
les indigènes portent des bonnets
de plumes de la plus rare b e a u t é ,
ainsi q u e des ceintures et des orne-
mens du m ê m e genre. Barrère nous
en a conservé la f o r m e , qu'on peut
voir dans la gravure en regard.
Les femmes qu'on est le plus à
m ê m e d'apercevoir dans la colonie,
regardent comme u n e grande beauté
de se serrer le dessus et le dessous
du gras de la jambe avec des bande-
lettes d'étoffe rouge. Elles portent
aussi des colliers et des bracelets de
rassade de diverses couleurs, qui dès
le principe ont formé un objet impor-
tant de commerce avec tous les n a t u -
rels de la Guyane.

132 LA GUYANE.
Les Galibis ont les a r m e s en usage
p a r m i tous les sauvages de l ' A m é r i -
que du sud ; leur a r c , fabriqué de
bois de l e t t r e s , p e u t avoir cinq à six
pieds de h a u t e u r ; les flèches sont
quelquefois plus longues. O n les fait
de la tige d ' u n r o s e a u , à laquelle on
ajuste un m o r c e a u de bois t r è s - d u r ,
long de trois ou q u a t r e p o u c e s , qui
est quelquefois a r m é de pointes de
f e r , mais que l'on garnit aussi
c o m m e autrefois de piquans de cer-
tains poissons, tels q u e le machoi-
ran et la raie. « Ce piquant de r a i e , dit
l ' a u t e u r du Tableau de C a y e n n e , est
long d'environ quatre pouces, et garni
des deux côtés d ' u n e m u l t i t u d e de
dents inclinées de m a n i è r e à e n -
t r e r avec u n e grande facilité, et à
ne pouvoir sortir q u ' e n causant des

Ceintures, Jarrelières et Coliers de
Sauvages de la Guyanel



LA GUYANE.
i33
déchiremens affreux. » Ils ne se con-
tentent point quelquefois d'une seule
pointe, ils en mettent cinq très-sou-
vent: c'est un roseau façonné en forme
de fer qu'ils emploient habituellement.
Quoique le voyageur cité en peu plus
haut affirme qu'ils n'empoisonnent
aucune de leurs flèches , Barrère dit
formellement qu'ils les trempent
souvent dans le suc vénéneux du
cururu de Pison, ou dans le lait d'un
arbre appelé pougouly. II est inutile
de dire qu'elles sont empennés de
plumes très-fortes, à l'exception de
celles qu'on destine à percer le pois-
son dans l'eau.
Outre les armes que nous venons
de décrire, les Galibis font usage
d'une espèce de casse-tête appelé
boutou, qui semble être le même
i.
12

134 LA GUYANE.
que celui des anciens Tapuyas du
Brésil. Cette arme longue d e deux
p i e d s , épaisse de près d ' u n p o u c e ,
étroite p a r le m i l i e u , e t large aux
deux bouts qui sont fort anguleux,
se fabrique ordinairement avec du bois
de fer ou du bois de lettres. Les sau-
vages se faisaient autrefois des haches
en pierre avec une adresse singulière;
mais ils s'en procurent maintenant
des E u r o p é e n s , et il est probable
qu'ils ont abandonné ce genre d'in-
dustrie. On en a représenté u n e
( Voyez la gravure en regard), à côté
d'un bouclier en usage autrefois parmi
les habitans de la c ô t e , et employé
probablement encore dans l'intérieur.
Les habitations des Galibis se n o m -
ment k a r b e t s , comme les principales
cabanes de T u p i s ; elles sont de la plus

Armes, Meubles et Ornements des Sauvages
de la Guyane.


LA GUYANE. 135
extrême simplicité. Ce sont de g r a n -
des chaumières plus longues q u e
l a r g e s ; il y en a deux espèces, les
unes sont basses et les autres élevées.
Les premières sont c o n s t r u i t e s , selon
Barrère, de deux poteaux, sur lesquels
est p o r t é e une g r a n d e perche qui
soutient tout l'édifice ; on couche sur
ce faîte des branches d'arbres de tous
côtés ; on les recouvre de feuilles
d ' a h o u a i , et on forme la c o u v e r t u r e
de feuilles de palmier. On p r a t i q u e
à l ' u n e des parties latérales une petite
porte qui forme l ' e n t r é e . La case
h a u t e est s o u t e n u e p a r des p i e u x , et
le plancher construit avec des lattes do
bois de p a l m i s t e , arrangées les unes
contre les autres et liées à des t r a v e r -
s e s ; on y m o n t e p a r u n e échelle gros-
sièrement façonnée.

136 LA GUYANE.
On p e u t r e m a r q u e r dans ces caba-
nes un assez grand n o m b r e d ' u s t e n -
siles. Les Galibis m e t t e n t en général
beaucoup de soin dans la manière
dont ils fabriquent l e u r s h a m a c s ; ils
savent faire aussi dans la perfection
une foule d e jolies corbeilles n o m -
mées p a g a r a s , qui sont de la plus
plus g r a n d e utilité p e n d a n t u n voyage,
parce q u e les objets q u ' o n y serre
sont en quelque sorte à l'abri de l'hu-
m i d i t é ; ceux dont on se sert com-
m u n é m e n t ont la figure d'un carré
long.
Les sauvages étaient autrefois ex-
t r ê m e n l habiles à se p r o c u r e r toute
sorte de p o t e r i e , et ils ont conservé
en g r a n d e partie le talent de leurs
ancêtres ; mais ils en font très-peu
d'usage aux environs de C a y e n n e ,

LA GUYANE.
137
où ils T i e n n e n t acheter la plus grande
partie des vases qu'ils emploient. Les
habitans trouvent cependant les leurs
d'une qualité excellente , et tâchent
souvent de s'en procurer; des mana-
rets, des grages, des couleuvres com-
plètent leur ameublement, et peuvent
dans bien des cas être utiles aux Euro-
péens.
Ce que l'on doit le plus admirer
chez ces sauvages, c'est l'industrie
avec laquelle ils savent fabriquer
leurs pirogues. Elles sont faites d'un
tronc d'arbre creusé, et relevées quel-
quefois par les côtés avec des mor-
ceaux de bois; il y en a qui ont de
trente à quarante pieds, et d'autres qui
ne peuvent guère contenir que deux
ou trois personnes. On emploie le
feu pour les creuser , et elles sont
12 *

138 LA GUYANE.
d ' u n e admirable l é g è r e t é : quelques-
unes sont p o u r v u e s d ' u n gouvernail
et d ' u n e voile c a r r é e , faite avec des
m o r c e a u x de b a c h e , de p a l m i e r ,
arrangés les uns s u r les a u t r e s ,
et attachés au m o y e u de petites
lianes ou de fils d'aloës. Les rames
avec lesquelles on dirige de s e m b l a -
bles embarcations se n o m m e n t p a -
g a y e s , sont longues d e cinq à six
pieds et ont b e a u c o u p d'analogie aveo
une pelle de b o u l a n g e r .
Ces pirogues fournissent aux sau-
vages une g r a n d e partie de leur n o u r -
riture : ils longent les c ô t e s , ou bien
ils entrent dans les c r i q u e s , et là on
les voit pêcher à la l i g n e , employer
le harpon avec la plus g r a n d e adresse,
et m ê m e flécher le poisson qu'ils
aperçoivent à la surface de l'eau. La

LA GUYANE, 139
justesse de leurs regards est si e x -
traordinaire dans ce d e r n i e r c a s , q u e
jamais ils ne lancent leurs traits vers
l'endroit où paraît la victime. Ils
calculent m e r v e i l l e u s e m e n t les effets
de la résistance de l'eau. 11 est m ê m e
r a p p o r t é dans le Tableau de C a y e n n e
un fait qui paraît peu vraisemblable
au p r e m i e r coup d ' œ i l , et sur la certi-
t u d e d u q u e l n o u s n ' a v a n ç o n s c e p e n -
dant aucun d o u t e , parce qu'il nous a
été raconté au B r é s i l , des sauvages
de ce p a y s , et que nous avons m ê m e
failli en être témoin sur les bords d ' u n
fleuve.
« Si par h a s a r d , dit n o t r e a u t e u r ,
un obstacle intermédiaire e m p ê c h e
de viser directement sur du p o i s s o n ,
ou des oiseaux d'eau rassemblés, ils
lancent leur flèche en l'air avec une

140 LA GUYANE.
précision de coup d'œil a d m i r a b l e ;
elle décrit u n e espèce de p a r a b o l e ,
et dans sa chute rapide elle vient
presque toujours frapper l'objet sur
lequel ils l'avaient dirigée.
Ils prennent au harpon plusieurs
poissons m o n s t r u e u x , tel que l'espa-
don qui fournit de l'huile à b r û l e r , le
l a m a n t i n , ou poisson bœuf (peixe
boy) des Portugais. Ce c é t a c é , dont
le n o m indique suffisamment la gros-
s e u r , pèse quelquefois de cinq à six
cents livres; sa tête à quelque analogie
avec celle d ' u n veau; son corps est tout
couvert d ' u n petit poil extrêmement
court et presque r o i d e , et la femelle
a deux grosses m a m e l l e s , qui lui s e r -
vent à alaiter le seul petit qu'elle fasse
chaque année. Ce singulier animal
se tient toujours dans les rivières, et

LA GUYANE. 141
se rencontre fréquemment dans les
tributaires d e l'Amazone. Sa n o u r r i -
ture ordinaire consiste vers la côte en
feuilles de manglier blanc. Il paît
aussi sur les bords des fleuves et des
lacs le moucou-moucou, espèce d'herbe
qu'il trouve en abondance à sa portée,
en élevant la tête au-dessus de l'eau.
Sa chair est d ' u n gout fort agréable,
et sa graisse sert à l'assaisonnement
de plusieurs mets. Le r e q u i n , lorsqu'il
peut le rencontrer, lui fait une guerre
impitoyable, et lui enlève de grands
lambeaux de chair.
Lorsque les indigènes veulent le
p ê c h e r , ils se mettent trois ou quatre
dans un c a n o t , qu'ils dirigent sans
bruit avec leurs pagayes; dès qu'ils
l'aperçoivent, ils se laissent dériver
sur l u i , et le plus adroit lui lance le

142 LA GUYANE.
harpon dans l'endroit où il peut l'at-
traper. (Voyez la gravure en regard.)
L e lamantin va au fond de l'eau ; on
laisse filer la l i g n e , qui a trente ou
quarante brasses de long, et à laquelle
on a attaché un morceau de bois
flottant, servant à m a r q u e r l'endroit
où est arrêté le poisson. Quand on
r e t r o u v e cette l i g n e , c'est u n signe
certain que la victime est fatiguée, et
r e m o n t e pour r e s p i r e r ; on la h a r -
ponne de n o u v e a u , jusqu'à ce qu'elle
soit sans m o u v e m e n t ; on l'amarre
au canot, et on la conduit à terre. On
p e u t saler la v i a n d e , qui se garde
pendant assez l o n g - t e m p s ; mais les
sauvages se contentent la plupart du
temps de la faire boucaner.
Les Galibis, comme à peu près tous
les indigènes de l'Amérique méridio-

Plan de l'arbre disposé pour être creusé.
Developpement du Canot.
après son ouverture et par ses tenailles.
Profil du Canot
et élévation en longueur.


LA GUYANE. 143
n a l e , enivrent dans certains cas le
poisson, et le p r e n n e n t alors avec la
plus grande facilité ; mais il ne peut
pas se garder aussi long-temps que
celui qu'ils se sont procuré avec la
flèche ou avec la ligne. Quand ils
veulent faire une de ces pêches g é n é -
r a l e s , ils ferment à la m e r haute une
crique avec une claie faite de petites
branches flexibles, attachées e n s e m -
ble de manière qu'on puisse la ployer
comme un p a r a v e n t , ou plutôt la
rouler lorsqu'on veut la transporter.
Lorsque le poisson ne trouve plus
d'issue pour p a s s e r , les sauvages
battent l'eau avec un certain bois
appelé i n e k o u , et connu en b o -
tanique sous le nom de bignonia
scandens venenata spicata - purpu-
rea : son effet est plus immédiat

144 LA GUYANE.
que celui de la coque d u levant. Le
poisson vient à la surface de l ' e a u , et
l'on p e u t quelquefois en remplir un
c a n o t ; il n'est nullement malfaisant
p o u r ceux qui s'en nourrissent. On
voit dans Biet que les Galibis faisaient
u n secret aux E u r o p é e n s de cette
m a n i è r e de pêcher.
La chasse ne leur fournit pas moins
de quoi se n o u r r i r dans certains dis-
tricts : ils se tiennent ordinairement
cachés dans les bois de manière à
pouvoir s u r p r e n d r e le gibier, lorsqu'il
passe ; quelquefois aussi, ils ont à leur
disposition des chiens assez l a i d s ,
ressemblant b e a u c o u p à un l o u p ,
mais excellens. Les indigènes ayant
de fréquens rapports avec les E u r o -
p é e n s , commencent à faire usage du
fusil, et s'en servent fort a d r o i t e m e n t ;

LA GUYANE. 145
mais ils se servent d ' u n m o y e n assez
extraordinaire p o u r t u e r les gros l é -
zards que l'on m a n g e à C a y e n n e et
au Brésil. Ces a n i m a u x se tiennent
le plus souvent sur des branches d ' a r -
bres très - é l e v é e s , et u n v o y a g e u r
récent d i t , en parlant d ' e u x , que les
chasseurs garnissent l'extrémité de
leur flèche avec u n m o r c e a u d'épis
de m a ï s , et q u e de cette m a n i è r e ils
assomment l ' a n i m a l , qui t o m b e aus-
sitôt tout é t o u r d i . Les sauvages d u
Brésil qui suivent les naturalistes, gar-
nissent leur flèche a i n s i , ou m ê m e a v e c
u n seul grain de m a ï s , p o u r ne point
gâter le p l u m a g e des petits oiseaux.
O u t r e les divers m o y e n s de subsis-
tance que n o u s venons d ' i n d i q u e r , les
Galibis cultivent en petite quantité
le m a n i o c , l'igname et la p a t a t e ; ils
I. 13

146 LA GUYANE.
font des boissons f e r m e n t é e s , surtout
avec la p r e m i è r e de ces p r o d u c t i o n s ,
qu'ils mâchaient autrefois c o m m e les
T u p i n a m b a s , et qu'ils p r é p a r e n t en-
core assez s o u v e n t de cette m a n i è r e
dégoûtante. Ils sont aussi habiles à
faire la cassave que les E u r o p é e n s ;
mais ils ne se décident guère à en
fabriquer q u e p o u r leur c o n s o m m a -
tion.
Les différens voyageurs s'accordent
en général assez sur le caractère d e
ces sauvages ; mais Barrère paraît ê t r e
celui qui les a le m i e u x o b s e r v é s , et
nous croyons faire plaisir à nos l e c -
teurs en leur présentant le tableau
m o r a l qu'il en a tracé.
« A l'égard des qualités de l ' â m e ,
d i t - i l , tous les Indiens sont très-
s u p e r s t i t i e u x , l â c h e s , efféminés et

LA GUYANE. 147
paresseux. Ils n e m a n q u e n t c e p e n -
dant ni d'adresse ni d ' e s p r i t ; et
q u e l q u e froids qu'ils p a r a i s s e n t , il n ' y
a pas de nation qui ait p e u t - ê t r e plus
de vivacité. On p o u r r a i t définir un
Guyanais en g é n é r a l , un h o m m e qui
paraît au dehors dans u n e parfaite
indolence et apathie p o u r toutes c h o -
s e s , mais dont les passions sont extrê-
m e m e n t vives : en effet ils poussent
tout à l'excès ; ils sont libertins au
s u p r ê m e dégré; ivrognes au-dessus
de ce q u e l'on p o u r r a i t dire ; leurs
haines sont immortelles, et leur v e n -
geance ne peut s'assouvir q u e dans
le sang m ê m e de ceux dont ils ont
reçu quelque m é c o n t e n t e m e n t , et qui
ont le triste sort de t o m b e r entre leurs
mains.
« L'ivrognerie à p a r t , les Indiens

148 LA GUYANE.
guyanais en g é n é r a l , et les Galibis
s u r t o u t q u e je connais le m i e u x , sont
d'assez bonnes gens ; leurs m œ u r s
ne sont pas si c o r r o m p u e s qu'elles
semblent le devoir être. Ils ont u n e
certaine équité naturelle qui règne
dans leurs a c t i o n s , et des principes de
d r o i t u r e dans leur conduite ; ils ont
m ê m e u n e espèce de politesse et d'af-
fabilité : m a l g r é l'idée affreuse q u e
l'on a d ' u n s a u v a g e , s'ils parlent
e n t r e e u x , c'est toujours avec m o d é -
ration et avec r e t e n u e , » On p e u t
ajouter qu'ils sont susceptibles d ' u n e
amitié très-vive e n t r e e u x , et q u ' o n
les a vus plus d ' u n e fois d o n n e r des
p r e u v e s de d é v o u e m e n t à ceux dont
ils avaient reçu de bons traitemens.
Quoique l'on n'ait que des notions
fort imparfaites sur la religion des Ga-

LA GUYANE.
»4g
libis, il paraît certain que, tout en re-
connaissant un être supérieur nommé
Tamoussi, ou le Grand Père, ils n'ont
aucune idée distincte de ses attribu-
tions. On pense qu'ils ne le regardent
que comme le plus ancien d'entre
eux. Quant aux esprits malins, ils
leur attribuent une foule de fonctions :
celui qu'ils craignent le plus s'appelle
chinay, se nourrit de leur chair, suce
leur sang, de même que l'hyorbkan
étrangle les uns et donne toute sorte
de maladies aux autres, et correspond
parfaitement à l'anhenga ou jurupari
des Tupinambas. Nous ne dirons rien
des autres, parce que le chapitre serait
trop long. Il paraît que de même que
les Bouticondos, ils les craignent tous,
sans cependant leur adresser aucun
culte. Quelques individus nommés
! 3 *

150 LA GUYANE.
piayes persuadent qu'ils se trouvent
en relation avec e u x , et sont consi-
dérés comme les devins et les m é d e -
cins de la n a t i o n ; les épreuves néces-
saires pour obtenir le titre qui les
distingue de tous les autres individus
sont extrêmement remarquables. Elles
consistent à supporter un jeûne ri-
goureux de plusieurs années, à souf-
frir patiemment la piqûre de grosses
fourmis, celle de g u ê p e s , de mouches
et d'autres insectes, et à se mettre enfin
sous la direction d'un devin plus an-
cien. Quand l'aspirant a supporté ce
rude noviciat, et qu'il est parvenu à l'é-
tat le plus effrayant de m a i g r e u r , un
jour est indiqué pour célébrer le festin
d'initiation : il ne touche à aucune des
viandes;mais on lui apporte une grande
coupe remplie de jus de t a b a c , qu'il

LA GUYANE. 151
doit avaler d ' u n seul trait devant toute
l'assemblée. Quelquefois il ne résiste
pas à cette dernière c é r é m o n i e , et il
m e u r t dans d'affreuses convulsions ;
mais s'il en r é c h a p p e , il est admis au
n o m b r e des p i a y e s , et il p e u t faire
usage du maraca. Cet i n s t r u m e n t
m y s t é r i e u x consiste, c o m m e chez les
indigènes du Brésil, dans une cale-
basse contenant des cailloux ou des
grains de maïs. C h a q u e piaye affecte
d'avoir un espèce de génie familier,
par l'entremise duquel il opère tout
ce qu'il v e u t . S'il est appelé chez
q u e l q u ' u n en qualité de m é d e c i n , il
c o m m e n c e p a r m e t t r e sous le h a m a c
du malade un plat sur lequel on pose
le maraca. Il suce ensuite la partie
qui fait le plus v i v e m e n t souffrir son
p a t i e n t ; puis il procède à une o p é r a -

152 LA GUYANE.
tion que B a r r è r e , r a p p o r t e et qui a
q u e l q u e analogie avec la m a n i è r e
d o n t on magnétise m a i n t e n a n t en E u -
rope. « Il souffle tantôt à p e r d r e h a -
l e i n e , et enfle les deux joues c o m m e
u n s o n n e u r de t r o m p e t t e , tantôt il ne
fait q u e passer les d e u x mains sur le
m a l a d e , et les joignant e n s u i t e , il
frappe l ' u n e contre l ' a u t r e , après
quoi il souffle dans la p a u m e de la
m a i n , p o u r chasser le diable qui s'y
est a t t a c h é , et qu'il fait accroire qu'il
a tiré du corps du m a l a d e ; souvent
il se p r e n d la peau l u i - m ê m e , et se
pinçant avec les d e u x m a i n s , il e n
e x p r i m e de l'embonpoint et de la
s a n t é , qu'il applique aussitôt à grosse
poignée au m a l a d e en lui passant les
m a i n s dessus. » II y a u n e a u t r e m a -
nière de p i a y e r , q u e les indigènes

LA GUYANE. 153
appellent yatamangary et qui fait la
plus vive impression sur leurs esprits.
Le devin entre dans le carbet de celui
qu'il doit guérir, et exige qu'il y règne
l'obscurité la plus profonde : aussitôt
il agite son maraca ; il se m e t à chan-
ter et à hurler d'une manière é p o u -
vantable ; il parle à son génie fami-
l i e r ; il contrefait toute sorte de voix,
et il ordonne au malin esprit de sor-
t i r ; quelquefois il s'enfuit l u i - m ê m e
de la c a b a n e , et il fait une peur
abominable aux malheureux sauvages,
dont il va gratter les hamacs pendant
l'obscurité. Au rapport de l'auteur
que nous consultons, le piaye an-
nonce de temps en temps à l'assem-
blée qu'il va monter au ciel, et il leur
fait ses a d i e u x ; puis il diminue sa
voix jusqu'à ce qu'on puisse penser

154 LA GUYANE.
qu'il est élevé à u n e grande distance
dans les airs.
C o m m e les idées superstitieuses
sont celles qui restent le plus l o n g -
t e m p s dans l'esprit des h o m m e s ,
il est p r o b a b l e q u e les piayes exer-
cent encore u n e g r a n d e influence
sur les s a u v a g e s , et p a r t i c u l i è r e m e n t
sur ceux de l'intérieur des t e r r e s . Ce
q u e nous rapportons ici a été à la vé-
rité écrit en 1 7 2 2 , et l'on a s o u v e n t
tenté depuis de convertir plusieurs
peuplades au christianisme ; mais
au r a p p o r t de M. de M a l o u e t , on a
réussi que d ' u n e m a n i è r e e x t r ê m e -
m e n t i m p a r f a i t e , et l'on en s e r a
aisément c o n v a i n c u , q u a n d on réflé-
chira sur ce qu'il dit r e l a t i v e m e n t
aux missionnaires envoyés de son
temps du coté de la baie d e Vincent-

LA GUYANE. 155
Pinson. Ces ecclésiastiques réunirent
tous les dimanches un assez grand
n o m b r e d ' I n d i e n s , auxquels ils fai-
saient distribuer u n e ration de tafia,
après leur avoir expliqué le c a t h é -
chisme et t â c h é de les instruire dans
la religion catholique. Bientôt les
approvisionnemens s'épuisèrent ; il
n'y eut plus de présens, et le zèle
des c a t h é c u m è n e s se refroidit t e l l e -
m e n t , q u ' a u c u n d'entre eux n e v o u -
lut plus venir entendre le service
divin. Le missionnaire commit l'im-
p r u d e n c e de les envoyer chercher
p a r des soldats a r m é s , et ils d é -
p u t è r e n t plusieurs chefs à M. de
Malouet p o u r se plaindre d ' u n e sem-
blable violence. Nous rapportons ici
leur d i s c o u r s , p a r c e qu'il fera m i e u x
connaître que tous les autres détails

156 LA GUYANE.
l'esprit de liberté dont ils sont t o u -
jours animés, et l'idée sigulière qu'ils
se forment des missions. « Nous v e -
nons savoir ce q u e tu nous v e u x , d i -
rent-ils à l'administrateur de C a y e n n e ,
après s'être b e a u c o u p divertis en se
regardant dans u n e glace ; p o u r q u o i
tu nous as e n v o y é des blancs qui
nous t o u r m e n t e n t . Ils ont fait avec
n o u s un traité qu'ils ont violé les p r e -
miers ; nous étions convenus, m o y e n -
n a n t une bouteille de tafia par s e -
m a i n e , de venir les entendre c h a n t e r ,
et nous m e t t r e à genoux dans leur
carbet : tant qu'ils nous ont donné du
taffia, n o u s sommes venus ; l o r s -
qu'ils l'ont r e t r a n c h é , nous les avons
laissés sans leur rien d e m a n d e r , et
ils nous ont envoyé des soldats p o u r
nous conduire chez e u x ; nous ne le

LA GUYANE. 157
voulons point Ils veulent nous faire
s e m e r à la manière des blancs; nous
ne le voulons pas. Nous pouvons te
fournir vingt chasseurs et p ê c h e u r s ,
à trois piastres p a r mois p o u r chaque
h o m m e : si cela te c o n v i e n t , nous le
ferons ; mais si t u nous fais t o u r -
m e n t e r , nous irons établir nos c a r -
bets sur u n e a u t r e rivière. » L'excel-
lent M. de M a l o u e t , e n n e m i de tout
despotisme, les r a s s u r a , leur fit d i -
vers présens et les renvoya t r è s - s a -
tisfaits, mais sans avoir u n e idée plus
exacte de n o t r e religion, que le préfet
apostolique de Cayenne avait cepen-
dant fait ses efforts p o u r leur expli-
quer.
P o u r achever de faire connaître le
caractère des Galibis et les idées t e n a n t
à la r e l i g i o n , nous rapporterons quel-
I. 14

158 LA GUYANE.
ques détails fort c u r i e u x , consignés
p a r Barrère dans son ouvrage. Ces
indigènes, d'après ce qu'il dit, o b s e r -
vent scrupuleusement plusieurs c o u -
tumes pendant leur v o y a g e , et ils se
garderaient bien s u r t o u t de n o m -
m e r différentes choses p a r le n o m
qui les désigne : si l'on parle d ' u n
lézard p a r e x e m p l e , il faut dire celui
qui a u n e longue q u e u e ; p o u r faire
entendre qu'il est question d ' u n e
pierre ou d ' u n r o c h e r , on dit celui
qui est d u r , etc. etc. bref, on ne p e u t
n o m m e r ni les criques, ni les î l e s ,
ni une foule d'autres o b j e t s , sous
peine de voir t o m b e r la pluie p a r t o r -
rens. Il arriva q u ' u n des amis de n o t r e
voyageur s'avisa de d e m a n d e r le n o m
d ' u n e petite rivière à u n e vingtaine
d ' I n d i e n s avec lesquels ils naviguaient:

LA GUYANE. 159
tout le m o n d e fit d ' a b o r d la sourde
oreille ; mais il devint si pressant et
les railla t e l l e m e n t , q u ' u n d ' e n t r e
e u x finit p a r lâcher la parole fatale.
A peine l ' e u t - i l p r o n o n c é e , q u e p a r
u n e espèce d e fatalité, la pluie com-
mença à t o m b e r de la m a n i è r e la plus
v i o l e n t e , p o u r d u r e r u n e partie de la
n u i t . Le v o y a g e u r fut à son t o u r r é -
p r i m a n d é ; mais le babillard qui avait
été assez facile p o u r lui n o m m e r la
r i v i è r e , reçut les plus cuisans r e p r o -
ches de tous ses c o m p a g n o n s , qui fu-
r e n t plus que jamais entêtés de leurs
idées ridcules.
Les chefs Galibis n ' o n t q u ' u n p o u -
voir e x t r ê m e m e n t l i m i t é , et au r a p -
p o r t de M. de Malouet, ils représentent
parfaitement nos maires de village ;
ils n'ont de c o m m a n d e m e n t absolu

160 LA GUYANE.
q u ' à la g u e r r e , qui se décide toujours
dans un conseil c o m m u n , composé des
principaux de la tribu.
Biet nous a conservé dans sa rela-
tion le détail des différentes épreuves
auxquelles étaient soumis les jeunes
gens q u i voulaient acquérir le titre de
guerriers: s'il n'y a point d'exagération
dans son r é c i t , il est difficile d'en
imaginer de plus t e r r i b l e s , s u r t o u t à
cause des pénitences austères qu'elles
commandaient. A cette é p o q u e , la
nation était infiniment plus considé-
rable, et s'occupait bien d'avantage de
chasse et de guerres. Les déclarations
de g u e r r e , les alliances entre nations
surtout se font avec une sorte de p o m -
pe;dans cette dernière circonstance, le
chef étranger est invité à un festin avec
c e u x qui l'ont a c c o m p a g n é ; puis on

LA GUYANE.
161
prépare des espèces de cigarres nom-
més oulemary ; son hôte lui en al-
lume une aussitôt, qu'il lui présente
dans son hamac Où il est nonchalam-
ment étendu ; puis il s'assied auprès
de lui sur un siège de bois appelé
moulée, dont la forme est extrême-
ment incommode, puisqu'il est assez
creux pour qu'on y enfonce jusqu'à
la ceinture. « Dans cette position, dit
Barrère, le chef des étrangers com-
mence sa harangue qui est toujours
fort longue : il débute souvent par
quelques préambules qui n'ont quel-
quefois aucun rapport avec ce qu'il
va dire ; il porte la parole au nom
de toute la nation. Pour l'ordinaire
il expose le sujet de leur voyage : ce
sont ici des discours de longue ha-
leine, dont la prononciation est tout-
14*

1 6 a LA GUYANE.
à-fait différente de celle dont on a
c o u t u m e de se servir c o m m u n é m e n t ;
ils parlent avec une rapidité extraor-
dinaire et une grande volubilité de
langue ; ils se servent alors de c e r -
taines liaisons qui ne sont point en
usage dans les discours familiers ; ils
affectent surtout de parler du n e z , et
appuient si fort sur les finales, qu'on
dirait qu'ils parlent une tout autre
langue que la leur : nos Français a p -
pèlent cette manière de converser
karbeter. Dès que l'étranger a fini,
le chef du lieu harangue à son t o u r ,
et répond à peu près dans le m ê m e
style : il prononce avec beaucoup de
gravité et d'un ton f e r m e , semblable
à un h o m m e qui déclame ; souvent
ils ne s'écoutent ni l'un ni l'autre. Il
y en a qui parlent des demi-heures

LA GUYANE. 163
entières sans s'arrêter un moment ;
l ' a u t r e , pendant ce temps-la, se dis-
trait comme il lui plaît, et s'entre-
tient m ê m e tout bas avec ceux qui
sont auprès de l u i , sans que cela cho-
que aucunement celui qui harangue :
bien entendu qu'il rendra à son tour
la pareille, lorsque l'autre reprendra
la p a r o l e , et ils passeront quelque-
fois des matinées entières à karbeter
et à se parler de la sorte. Ce qu'il
y a de plus plaisant, c'est que si l'é-
tranger est u n I n d i e n , d'une nation
dont la langue est très-différente,
chacun karbette en sa langue, et ainsi
l'on se parle des heures entières, où
le plus souvent on n'entend rien de
part et d'autre. »
Il paraît certain que les guerres des
Galibis avec les autres nations sont

164 LA GUYANE.
loin d'être aussi terribles qu'elles l ' é -
taient autrefois : dans tous les t e m p s
ils ont employé la ruse, et se sont fait
r e d o u t e r p a r leur patience à poursui-
v r e l'ennemi. Lorsque les Français
c o m m e n c è r e n t à s'établir à C a y e n n e ,
la plupart de leurs plantations furent
dévastées p a r différentes tribus, contre
lesquelles nos armes à feu ne p o u -
vaient que fort peu de chose. Ces
sauvages, c o m m e ceux qui habitaient
anciennement les environs de P e r -
n a m b u c o , faisaient usage de flèches
garnies de coton enflammé, qu'ils l a n -
çaient sur le toit des habitations ;
aussi se trouvaient-elles en un instant
embrasées de toute part. Si dans les
combats ils faisaient des p r i s o n n i e r s ,
c'était p o u r leur réserver le sort le plus
affreux. Les anciens voyageurs que

LA GUYANE. 165
nous avons sous les y e u x , retracent
des scènes d ' h o r r e u r t r o p abomina-
bles p o u r être rapportées : plus t e r -
rible que les T u p i n a m b a s , l'habitant
de la Guyane ne dévorait son enne-
m i q u ' a p r è s lui avoir fait e n d u r e r
toute espèce de t o u r m e n s . Sans doute
quelques peuplades maintenant exis-
tantes sont encore a n t h r o p o p h a g e s ,
diverses relations en font foi; mais
tous les jours elles t e n d e n t , p a r le
c o m m e r c e des européens, à abandon-
ner cette c o u t u m e cruelle.
Les mariages se font avec u n e ex-
t r ê m e simplicité, et la polygamie est
permise. Une j e u n e fille éprise d ' u n
guerrier de la tribu lui offre du bois
vers le soir p o u r allumer sous son
h a m a c : si elle éprouve un refus, elle
s'éloigne; dans le cas contraire elle

166 LA GUYANE.
vient tendre son h a m a c près de celui
de son a m a n t , et elle se regarde dès-lors
c o m m e son épouse. Le lendemain la
nouvelle mariée lui apporte à boire
et à m a n g e r , et c o m m e n c e à le s e r -
vir c o m m e elle est destinée dans tous
les t e m p s à le faire. Le sort de cette
m a l h e u r e u s e est souvent fort à plain-
d r e ; elle p e u t être répudiée sans a u -
c u n e r a i s o n , et il n'est pas r a r e que
son mari lui fasse ressentir les fu-
nestes effets de son extrême jalousie.
P r e s q u e tous les travaux pénibles lui
sont réservés ; il faut m ê m e qu'elle
aille chercher le gibier tué p a r le
chasseur dans les forêts : celui-ci a eu
le plus grand soin de r o m p r e sur son
chemin des branches de différentes
espèces, qu'il lui r e m e t à son r e t o u r
et qui lui servent de guide.

LA GUYANE. 167
On voit r é g n e r chez les Galibis,
c o m m e p a r m i différentes nations des
bords de l ' O r e n o q u e , la c o u t u m e la
plus ridicule et la plus bizarre q u e
les h o m m e s aient jamais p u adopter.
Lorsque la f e m m e d ' u n nouveau
m a r i é est a c c o u c h é e , il est obligé d e
se tenir dans son h a m a c , où il g a r d e
p e n d a n t quelques t e m p s le j e û n e le plus
a u s t è r e , et il reçoit ensuite quelques
légères scarifications en plusieurs e n -
droits du corps. L'usage le force é g a -
l e m e n t à se m e t t r e p e n d a n t quelques
t e m p s au service d ' u n h o m m e plus
â g é , et il doit s'abstenir de certains
a l i m e n s , ainsi q u e de certains t r a v a u x ,
sous peine de causer de t r è s - g r a n d s
m a u x à l'enfant. Ces épreuves finies,
on lui rend sa femme avec b e a u c o u p
de cérémonie et après un festin.

168 LA GUYANE.
Les cérémonies funèbres ne se dis-
tinguent guère de celles des autres
peuples de l'Amérique méridionale.
T o u t e la tribu se r é u n i t p o u r p l e u r e r ,
et les f e m m e s , assises sur leurs t a -
l o n s , passent légèrement les mains
sur le m o r t en lui tenant toutes sortes
de discours. C'est ainsi qu'elles lui
répètent : Est-ce que t u n'étais pas
content de nous ? P o u r q u o i nous as-
t u donc abandonnés ? Tu étais si bon
c h a s s e u r , tu attrapais si bien le pois-
son et les crabes! Après avoir rappelé
toutes ses q u a l i t é s , on le m e t dans
un h a m a c avec ses a r m e s , et on l'en-
terre accroupi dans u n e fosse p e u
p r o f o n d e , creusée dans le grand car-
b e t , servant de cimetière général :
on a soin d ' a l l u m e r du feu p e n d a n t
environ deux semaines p o u r chasser

LA GUYANE. 1 6 9
les v a p e u r s pestilentielles. Le deuil
consiste à se raser la t ê t e , à ne se
point p a r e r et à ne point user de
certains alimens. Du r e s t e , ces m a l -
h e u r e u x , lorsqu'ils t o m b e n t dangereu-
s e m e n t m a l a d e s , courent les plus
grands d a n g e r s , surtout à cause de
leur extrême apathie. M. de M a l o u e t ,
en allant visiter les villages de la
rivière d ' A p r o u a g u e , trouva u n e peu-
plade attaquée d ' u n e affreuse dyssente-
rie qui en avait déjà enlevé la moitié. Le
digne administrateur de C a y e n n e p r o -
posa aux m a l h e u r e u x qui restaient de
les faire transporter à l'hôpital du
fort ; mais ils lui répondirent de m ê m e
que leur chef : Ce n'est point la peine ;
autant vaut m o u r i r ici qu'ailleurs. Ils
m o u r u r e n t tous effectivement en trois
s e m a i n e s , sans avoir voulu consentir
I. 15

170 LA GUYANE.
à se s o u m e t t r e à a u c u n e espèce de
r é g i m e , ni p r e n d r e aucun r e m è d e .
Barrère dit cependant qu'ils possè-
dent plusieurs m é d i c a m e n s , tels que
le simarouba et le x o u r o u q u o i , dont
ils font usage p o u r guérir cette m a l a -
die ; mais ils n'en avaient p r o b a b l e -
m e n t point à leur d i s p o s i t i o n , et
a u c u n d ' e n t r e e u x ne possédait assez
d'énergie p o u r chercher à s'en p r o c u -
rer. L ' a u t e u r dont on prend ces derniers
d é t a i l s , dit que les Galibis ne lais-
sent jamais dans leurs souffrances
échapper un c r i , ou m ê m e un soupir.
Ces h o m m e s de la n a t u r e ne sont
néanmoins sujets qu'à un très-petit
n o m b r e de maladies, quoique s o u -
vent ils se livrent à tous les excès de
l'intempérance la plus révoltante ; et
on les a vus plus d ' u n e fois boire du

LA GUYANE. 171
vin de manioc pendant trois ou quatre
jours de suite sans interruption. Bar-
rère évalue la quantité de liquide con-
sommée dans ces occasions par c h a -
que individu à une barrique de vin :
aussi ne font-ils continuellement que
débarrasser leur estomac et recom-
m e n c e r a boire. Nous devons affirmer
que ces détails ne paraîtront point exa-
gérés aux personnes qui ont été à m ê m e
de vivre parmi les indigènes de l'A-
rique méridionale, dont le principal
bonheur est de s'enivrer.
Ces o r g i e s , que les anciens voya-
geurs appellent faire un vin, sont en
général précédées d'une danse où tous
les m e m b r e s de la tribu paraissent
dans leurs plus beaux atours. C'est
u n e de leurs superstitions de croire
que le premier qui verrait m a l h e u -

172 LA GUYANE.
r e u s e m e n t arriver les danseurs sur la
place du k a r b e t , m o u r r a i t dans l ' a n -
née ; ils ont donc tous grand s o i n ,
dit B a r r è r e , de se cacher dès que les
danseurs veulent partir. A peine sont-
ils arrivés, qu'ils sortent tous à la fois
de leur retraite en faisant des huées et
en criant c o m m e des enragés : ils vien-
nent ainsi assister à la d a n s e ; alors les
jeunes filles du lieu, parées le m i e u x
qu'il leur a été possible, se joignent
aux danseurs. Leur manière de danser
est assez singulière; c'est plutôt u n e
m a r c h e q u ' u n e danse : elle consiste
principalement à frapper du pied
en cadence toujours s o u t e n u e , et
à accompagner cela d ' u n m o u v e m e n t
d u c o r p s , assez semblable à celui
d'un boiteux. Les instrumens qui s e r -
vent dans une pareille f ê t e , consis-

LA GUYANE. 173
lent dans des espèces de flûtes faites
d ' u n m o r c e a u de gros roseau, d ' e n v i -
ron trois pieds de l o n g , et d o n n a n t
chacune un son différent. Elles p e u -
vent s'accorder de m a n i è r e à p r o d u i r e
des espèces d'airs. Le fruit retentis-
sant de l'ahouai joue aussi u n grand
rôle dans cette m u s i q u e ; on en fait
des bracelets p o u r les j a m b e s , et des
trousses q u e l'on agite avec bruit au
b o u t d ' u n b â t o n .
Au r a p p o r t d ' u n observateur d i s -
t i n g u é , la langue des Galibis est
douce, a g r é a b l e , abondante en voyel-
l e s , ainsi q u ' e n synonymes ; sa s y n -
taxe est aussi o r d o n n é e q u e s'ils
avaient u n e académie. Plusieurs a u -
teurs du reste nous ont donné des
notions fort étendues sur cet idiome;
mais on distingue principalement le
15*

174 LA GUYANE.
vocabulaire de Préfontaine et les es-
pèces de dialogues de Biet.
Voila à peu près ce qu'on a pu
rassembler de plus i m p o r t a n t s u r les
usages de la principale nation de la
G u y a n e , q u i , selon M. de Malouet, n e
se compose plus guère en tout que de
dix mille individus. I l est t r è s - p r o -
bable que l'on ne parviendra jamais
à leur faire subir entièrement le j o u g
de la civilisation, si l'on n'a point d ' é -
g a r d à l e u r caractère m o r a l : il n ' y
a g u è r e que des missionnaires instruits
qui pussent les r a s s e m b l e r en villages ;
mais il faudrait qu'ils usassent de
la plus e x t r ê m e t o l é r a n c e , et qu'ils
leur laissassent encore en partie l e u r s
coutumes. Celte égalité que n o u s
avons si douloureusement cherchée
sans pouvoir y a t t e i n d r e , c o m m e

LA GUYANE. 175
le dit u n a u t e u r déjà c i t é , ils l'ont
trouvée et la maintiennent sans effort.
La parfaite indépendance est p o u r eux
le plus précieux supplément de tout
ce qui, selon n o u s , m a n q u e à leur ci-
vilisation : il faut donc les laisser jouir
e n t i è r e m e n t de cette douce indépen-
d a n c e , qu'ils regardent c o m m e le pre-
m i e r des b i e n s ; mais on p e u t rendre
leur sort plus h e u r e u x en les e n g a -
g e a n t , autant que possible, à se livrer
à l'agriculture et à des échanges dont
ils pourraient tirer autant d'avantage
que les E u r o p é e n s .
Les Galibis n e sont pas les seuls
indigènes existant dans la Guyane
française : il existe un grand n o m b r e
d'autres nations peu considérables,
dont quelques-unes dominent l'inté-
rieur, et sur lesquelles on n'a que des
notions fort peu étendues.

1 7 6 LA GUYANE.
C H A P I T R E VI.
Guyane portugaise.
LES Portugais occupaient autrefois
vingt-cinq ou trente lieues de terrain
compris entre le fleuve des Amazones
et la rivière du cap de N o r d ; mais
on l e u r céda en 1809 les possessions
françaises qu'ils ont en partie resti-
tuées p a r le traité de 1814 : nous ne
décrirons donc sous le n o m de Guyane
portugaise que la partie ancienne-
m e n t peuplée p a r les colons b r a s i -
l i e n s , et nous nous réglerons sur les
anciennes limites.
L ' o n n'a pu se procurer q u ' u n très-

LA GUYANE. 1 7 7
petit n o m b r e de détails intéressans
sur ce beau pays, qui a la p l u s g r a n d e
analogie avec la capitainerie du Para,
et qui en est considérée c o m m e u n e
dépendance. Le territoire n'a pas p a r -
tout la m ê m e fertilité, et il est plutôt
bas que m o n t u e u x ; les a r b r e s acquiè-
r e n t u n e grosseur c o n s i d é r a b l e , s u r -
tout dans le voisinage des fleuves et
dans les terrains humides. Ceux que
l'on considère c o m m e les plus utiles,
dont les produits p e u v e n t former u n e
b r a n c h e de c o m m e r c e , sont le m y r -
t u s cariophillata, ou arbre tout é p i c e ,
le p e c h u r i m , qui p e u t remplacer la
m u s c a d e , le c o p a h u , et le cacoatier
formant vers certaines parages des
forêts assez considérables.
Le Rio N e g r o , qui établit la c o m -
munication de l'Amazone avec l'Ore-

178 LA GUYANE.
noque, p e u t être considéré avec juste
raison c o m m e la rivière la plus con-
sidérable de cette partie de la G u y a n e .
I l p r e n d naissance dans la p r o -
vince de P o p a y a n , au nord du Hya-
p u r a , avec lequel il court paralléle-
m e n t douze lieues avant de se jeter
dans l ' A m a z o n e ; il se sépare en deux
b r a s inégaux. La C o n d a m i n e , qui m e -
sura la b r a n c h e orientale a trois lieues
de l ' A m a z o n e , lui t r o u v a 1,203 toises
de largeur dans la partie la plus étroite.
L e m ê m e voyageur dit qu'il s'élargit
considérablement à m e s u r e qu'il s'é-
loigne du grand fleuve, et q u e les
deux rives sont quelquefois éloi-
gnées de q u a t r e et six lieues. C'est
à environ v i n g t - c i n q lieues de son
e m b o u c h u r e q u e l'on rencontre le
plus considérable des tributaires qui

LA GUYANE. 179
viennent le grossir de leurs eaux : le
Rio Branco se jette p a r q u a t r e b o u -
ches différentes; les trois premières
sont rapprochées ; l'autre est à q u a t r e
lieues. C'est vers ces parages que l'on
a placé le fameux lac P a r i m a , dont on
nie maintenant l'existence. Vers 1740,
un voyageur hardi e u t la folie d'aller à
sa r e c h e r c h e ; m a i s après avoir t r a -
versé de vastes c a m p a g n e s d é s e r t e s
avec des peines et des fatigues i n -
c r o y a b l e s , il se t r o u v a dans le Rio
N e g r o sans avoir rien r e n c o n t r é de
satisfaisant.
C e m a l h e u r e u x essai n'a p o i n t d é -
couragé d'autres voyageurs e n t r e p r e -
n a n s , puisque M. Depons parle d ' u n e
expédition m o d e r n e qui fut e n t r e -
prise p o u r découvrir ce pays et n ' e u t
que la plus m a l h e u r e u s e issue.

180 LA GUYANE.
Le pays arrosé par le Rio N e g r o ,
est peuplé de quelques missions beau-
coup plus nombreuses autrefois q u ' e l -
les ne le sont m a i n t e n a n t ; on n'a que
fort peu de détails sur les Indiens q u e
l'on e6t parvenus à y rassembler. Ils
seraient cependant d ' u n bien vif inté-
r ê t , et feraient connaître les m œ u r s
des peuplades entièrement sauvages
qui se r e n c o n t r e n t dans ces vastes
contrées.
La capitale de la Guyane p o r t u -
gaise est située sur la b r a n c h e orien-
tale du Rio Negro qui lui donne son
n o m , bâtie sur u n e colline à trois
lieues d u fleuve des Amazones. Elle
c o m m e n c e à p r e n d r e quelque i m p o r -
tance ; son origine est due à quelques
familles des nations B a m b a , Barré
et P a s s é , qui s'établirent près d ' u n

LA GUYANE.
181
fort que l'on avait bâti sur son em-
placement , et que l'on conserve en-
core. Cette ville est un entrepôt gé-
néral des marchandises destinées à
l'exportation; on y remarque, au rap-
port de la Corografia, une corderie
de Piassaba, une poterie et une fa-
brique de tissus de coton , adminis-
trées pour le" compte de la Real Fu-
zenda ; on entend de Yilla do Rio
Negro le bruit que fait une magnifi-
que cascade formée à une lieue de là
par le Rio Cachoera. On compte en-
core dans ce pays une vingtaine de
bourgs plus ou moins considérables,
avec un assez grand nombre de vil-
lages : celui de Macappa est le plus
considérable ; il est situé sur le fleuve
des Amazones, près d'une rivière à
une lieue au nord de la ligne, et se
I.
16

182 LA GUYANE.
t r o u v e défendu p a r le fameux fort
dont il prend le n o m , et q u ' o n p e u t
considérer c o m m e le p r e m i e r établis-
sement des Portugais h o r s de leurs
limites naturelles.
Nous n e quitterons pas ce pays sans
dire que le n o m b r e des nations i n -
digènes est p r o d i g i e u x , si l'on s'en
r a p p o r t e aux simples indications de la
Corografia, qui les n o m m e en g r a n d e
p a r t i e , et p r e s q u e toujours d'après des
d o c u m e n s certains. C'était sur les
bords du Rio D i m e n e que l'on ren-
contrait autrefois les G u y a n n a s , qui
ont d o n n é sans doute leur nom à t o u t
le pays.
FIN DU PREMIER VOLUME.

T A B L E
DES MATIÈRES DU PREMIER VOLUME.
CHAP. I. Aperçu historique. Page 1
CHAP. I I . Géographie générale. Climat.
Qualité du terrain. Histoire natu-
relle. 38
CHAP. I I I . La ville de Cayenne. Sa si-
tuation. La manière dont elle est
bâtie. Ses habitans. Leur façon de
vivre. Jardin public. C o m m e r c e . 66
CHAP. I V . Population. Déportation.
Agriculture. 78
CHAP. V . Les Indigènes de la Guyane.
Leur état physique. Manière, dont ils
subviennent à leurs b e s o i n s , leur re-
l i g i o n , e t c . 126
CHAP. V I . Guyane portugaise. 176
Fin de la Table.
DE L'IMPRIMERIE DE D ' H A U T E L .





Document Outline

  • CHAP. I. … Aperçu historique
  • CHAP. II. … Géographie générale. Climat. Qualité du terrain. Histoire naturelle
  • CHAP. III. … La ville de Cayenne. Sa situation. La manière dont elle est bâtie. Ses habitans. Leur façon de vivre. Jardin public. Commerce
  • CHAP. IV. … Population. Déportation. Agriculture
  • CHAP. V. … Les Indigènes de la Guyane. Leur état physique. Manière, dont ils subviennent à leurs besoins, leur religion, etc
  • CHAP. VI. … Guyane portugaise