LA
GUYANE FRANCAISE
IMPRIMERIE GÉNÉRALE D E CH. L A H O R E
Rue de Fleurus, 9, à Paris
LES FORÇATS CANNIBALES. (P. 270.)
LA
GUYANE FRANÇAISE
NOTES E T SOUVENIRS D'UN VOYAGE
E X É C U T É E N 1862-1863
P A R F R É D É R I C B O U Y E R
Capitaine de frégate
O U V R A G E I L L U S T R É
DE TYPES, DE SCÈNES ET DE PAYSAGES
PAR RIOU
E T D E F I G U R E S D ' H I S T O I R E N A T U R E L L E
P A R R A P I N E E T D E L A H A Y E
D ' A P R È S L E S C R O Q U I S D E L ' A U T E U R
E T L E S A L B U M S D E M E S S I E U R S T O U B O U L I C , M A S S O n , F A R C Y E T RODOLPHE
O F F I C I E R S D E LA M A R I N E I M P É R I A L E
P A R I S
L I B R A I R I E D E L . H A C H E T T E E T C
B O U L E V A R D S A I N T - G E R M A I N , N ° 77
1 8 6 7
T o u s d r o i t s r é s e r v é s
A
M O N P È R E
L E DR B O U Y E R
A N C I E N M É D E C I N D E P R E M I È R E C L A S S E D E L A M A R I N E I M P É R I A L E
C H E V A L I E R D E L A L É G I O N D ' H O N N E U R , E T C .
Il a visité avant moi les pays que j'ai voulu décrire. Il les
reconnaîtra, je l'espère, malgré les années écoulées ; car si les institu-
tions changent, la nature reste immuable.
B r e s t , l e 1 5 d é c e m b r e 1 8 6 6 .
FRÉD. BOUYER.
PREMIÈRE PARTIE
D E T O U L O N A C A Y E N N E
1
I.'A L E C T O N .
I
LE D É P A R T . — LA MER.
L'Alecton est un joli aviso à vapeur de la force de 120 chevaux, long comme
une frégate, étroit comme une yole. Il est en bois, à roues à aubes, à cylindres
oscillants; il a été construit, coque et machine, par la Compagnie industrielle des
forges et chantiers de la Méditerranée.
Ce n'est pas un marcheur de première force; ses 120 chevaux ne sont pas des
plus fringants; mais son allure est satisfaisante, douce et modérée, et, s'il ménage sa
monture, c'est sans doute pour aller loin.
Alecton est, comme on le sait, la première de ces trois furies dites par
4
LA GUYANE FRANÇAISE.
antiphrase Euménides et qui avaient pour mission, dans la théogonie païenne, de
taquiner les humains dans ce monde et de leur être particulièrement désagréables
dans l'autre. Oreste eut de vilains rapports avec ces dames qui se coiffaient de
couleuvres; il est vrai qu'il le méritait quelque peu, et que, de nos jours, il eût
été traduit à un autre tribunal que celui de sa conscience.
Les bâtiments à vapeur ont quelque chose de surnaturel et de fatal dans leur
essence. Le noir panache de fumée qui les couronne, le foyer générateur de
l'élément vital qui circule dans leurs veines de cuivre, tout donne une figure
diabolique à ces étranges créations du génie de l'homme.
Il n'est donc pas étonnant qu'on leur ait cherché un nom de baptême dans le
calendrier mythologique, section des enfers. Le polythéisme païen est assez riche
pour fournir des patrons aux marines les plus puissantes, soit qu'on exploite le
personnel des sombres bords, soit qu'on s'adresse à la topographie de ces lieux
ténébreux.
De sorte que, si déplaisant qu'il puisse être pour un marin breton, catholique,
apostolique et romain, de vivre sub invocatione païenne, il lui faut bien accepter pour
patronne la susdite Alecton, fille aînée de l'Achéron et de la Nuit, généalogie dûment
constatée à l'armoriai de l'Olympe.
Dans ce bas monde on est, plus ou moins, l'esclave de son nom; aussi
l'Alecton a-t-il été tout naturellement désigné pour la station navale de Cayenne,
un pays où la France a depuis quelques années établi une colonie pénitentiaire.
De fait, les trois Euménides, exécutrices patentées des vengeances divines, n'étaient-
elles pas attachées à ce pénitencier éternel qu'on nommait les Enfers?
Le 21 novembre 1861, l'aviso à vapeur l'Alecton, sur lequel, en écrivain
consciencieux, nous avons donné au lecteur tous les renseignements historiques
désirables, quittait le port de Toulon et la France pour se rendre à sa destination
et se lançait dans la haute mer.
La mer! que de poëtes, d'historiens et de savants ont, depuis quelques
années surtout, exploité cette mine féconde ! Jusqu'à ces derniers temps, la mer avait
été respectée dans cette grande recherche de l'inconnu. Mais dans ce siècle interrogateur
où semblent marcher de front le positif et l'idéal, l'imagination et le réalisme , si
les grands phénomènes de la nature font éclore sur la harpe d'or les fleurs les
plus rayonnantes de la poésie, les penseurs et les philosophes aiment aussi à scruter
leurs mystères les plus cachés et leur demandent leurs lois les plus intimes.
On avait depuis longtemps déterminé d'une manière mathématique les règles des
marées; on avait reconnu l'influence immédiate des astres sur les mouvements de
l'océan ; on savait les raisons des intermittences régulières d'avance et de recul ; on
avait étudié quelques courants généraux ou particuliers; on connaissait les trombes,
les ouragans, les tempêtes par leurs terribles effets ; la sphère céleste avait dit presque
tous ses secrets; la mer avait gardé les siens.
La mer sans fond, disait-on, l'abîme immense! Et le génie qui avait mesuré
LA MER.
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cette grande masse liquide sur deux de ses étendues, semblait s'arrêter devant la
troisième et n'en pouvait pénétrer les vertes profondeurs. 11 était temps de déchirer
le voile qui cachait le sanctuaire, d'étudier la constitution physique, le régime
constant de la mer, de montrer le rôle important qu'elle remplit dans le mécanisme
du monde.
Il appartenait à une nation jeune et qui marche à pas de géant vers l'avenir,
à une nation qui doit sa force et sa vitalité puissante à la mer, d'établir les bases
et les lois organiques de ce milieu inconnu.
« Il est un fleuve au sein de l'océan ; jamais il ne tarit, jamais il ne déborde.
Ses rives et son lit sont des couches d'eau froide, à travers lesquelles coulent à flots
pressés ses ondes tièdes et bleues. Il est plus rapide que l'Amazone, plus impétueux
que le Mississipi, et la masse de ces deux fleuves ne représente pas la millième
partie du volume d'eau qu'il déplace. »
Ce fleuve, c'est le Golf-Strim (Gulf-Stream) : le courant du golfe.
C'est par l'étude de cette merveille de la mer que le savant américain Maury
arrive à pénétrer dans tous les phénomènes de l'océan , et désigne clairement le
Gulf-Stream comme le grand régulateur de tous les mouvements qui se manifestent
au sein des eaux de l'Atlantique.
Ce prodigieux courant du Gulf-Stream puise des trésors de chaleur dans le golfe
du Mexique et les répand généreusement dans le monde, de l'Amérique vers l'Eu-
rope, tandis que les eaux froides, refoulées et modifiées par cette force irrésistible,
se frayent à leur tour des chemins dans la mer, arrivent par des circuits plus ou
moins longs à cette même source et vont, par une chaîne sans fin et une circulation
éternelle, alimenter le foyer générateur.
Ainsi se conserve le grand équilibre de l'immense océan. Ainsi viennent à se
compenser les degrés d'évaporation et de saturation saline que les différences de
latitude et de profondeur ont établis dans les mers. Ainsi chaque flot, chaque vague
participe au mouvement général de la masse infinie.
La goutte d'eau qui a reflété le Vésuve, qui s'est embaumée aux senteurs de
Sorrente, après avoir parcouru le monde comme un éternel voyageur, ira, quelque
jour, se congeler aux abords sombres du pôle et former le sommet d'albâtre de
quelque îlot glacé.
En même temps que les preuves les plus éclatantes se groupaient pour prouver
cette vérité du mouvement des mers, l'ingénieux appareil de sondage de Broocke
promettait de tracer en tout lieu le profil de la mer et d'en étudier la constitution
physique. La mer sans fond était un mot à rayer du dictionnaire des impossibilités.
La nature de ce fond, dont la sonde rapportait des échantillons, permettait de r a i -
sonner sur des certitudes. L'horizon des mystères s'éclaircissait.
Piddington développait les lois circulaires des tempêtes et des ouragans, établis-
sait leurs zones et leurs phases diverses, leurs rapports avec les courants, trop heurtés
quelquefois, des eaux chaudes et des eaux froides. Il semblait prédire le moment
6
LA GUYANE FRANÇAISE.
de leur naissance, l'heure de leur chute, le chemin probable parcouru par ces cyclones
tourbillonnants.
Et tous ces phénomènes, tous ces prodiges reliés entre e u x , constituent les lois
immuables de l'univers et concourent dans un merveilleux accord à rendre hommage
à la sagesse suprême du Créateur, qui a permis que les lois du mouvement des
mondes fussent tôt ou tard connues des hommes, et n'a voulu laisser dans les limbes
impénétrables que les mystères de sa divine essence, tout en révélant à chaque
instant sa puissance infinie.
Déduisant des règles pratiques de ces précieuses découvertes, Maury guide les
navires dans leur marche indécise et leur indique la meilleure route à suivre pour
profiter de certains courants, pour éviter les autres. Rasée sur des milliers d'observa-
tions, l'expérience vient nous apprendre que ce qui est vrai en théorie ne l'est pas
toujours en pratique, et que la ligne droite n'est pas toujours le chemin le plus
court pour aller d'un point à un autre.
Des lois des tempêtes, l'illustre marin tire de lumineuses conséquences. Assis
dans son cabinet de travail à l'observatoire de Washington, il calcule le point où l'on
doit rencontrer cette épave qui s'appelait le San-Francisco, et qui, broyée par l'ou-
ragan, flottait éperdue à la merci des vents et des flots. Il détermine par des chiffres
la courbe qu'avait dû suivre le vent, et la dérive que la mer, le vent et le courant
avaient dû imprimer au navire, et au point exact indiqué par Maury, on arrachait
six cents malheureux à la mort. Une heure après ce miraculeux sauvetage, l'épave
s'engloutissait dans les flots.
Merveilleux résultat, près duquel pâlissent les stériles découvertes des planètes
nouvelles vers lesquelles s'emporte cependant l'enthousiasme du monde savant!
La mer n'était donc plus qu'un livre jusqu'alors écrit dans une langue inconnue,
en mystérieux caractères , mais dont le génie de l'homme pouvait trouver la clef.
Dans cette arène ouverte, d'autres talents s'élancèrent à la suite du commodore
Maury. Plusieurs ne sont ni de simples traducteurs ni des plagiaires. Disciples d'une
science nouvelle, ils y ont apporté leur esprit propre. D'autres ont combattu, discuté
certaines assertions du maître; mais admirateurs ou adversaires, les uns comme les
autres ont fait progresser l'œuvre. Ils ont rendu lucides bien des points obscurs,
dégagé bien des inconnues. Au nouvel édifice, incomplet comme toute chose humaine,
ils ont apporté bien des pierres utiles à l'ensemble, bien des ornements nécessaires
aux détails.
Honneur à ces infatigables travailleurs, parmi lesquels nous sommes heureux
de rencontrer plus d'un officier de la marine française. Ils ont popularisé une théorie
d'une utilité pratique incontestable ; ils ont prouvé que si les phénomènes de la mer
frappent nos regards, ils impressionnent notre esprit, et que nous ne sommes pas
de ces hommes à plaindre, dont parle l'Écriture, qui ont des yeux pour ne pas voir,
des oreilles pour ne pas entendre.
Debout tous les jours sur la brèche, spectateurs incessants des grands spectacles
LA MER.
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de la nature, acteurs dans ces combats terribles que nous livre la mer, de quelle
gratitude ne devons-nous pas accueillir ceux de nos frères d'armes qui nous appren-
nent l'histoire de l'ennemi, qui nous montrent son côté faible, qui nous enseignent
comment il faut éluder, pour la vaincre, cette force brutale, irrésistible, qui nous
briserait si nous l'attaquions de face, et qui, prise avec adresse, peut nous fournir
elle-même les moyens de la museler.
Parmi tous ces ouvrages, il en est un qui nous a particulièrement frappé :
les Harmonies de la mer, de M. Félix Julien, lieutenant de vaisseau. Ce n'est pas
un livre vulgaire. Si l'auteur a dû emprunter quelques matériaux à ceux qui sont
venus avant lui, il les a si bien disposés, ordonnés, combinés ; il les a enrichis
d'aperçus si nouveaux, qu'il a presque le droit de dire que l'œuvre est toute à lui.
Ce n'est pas une réclame que nous faisons en faveur d'un ami, c'est un hommage
spontané que nous rendons au talent de l'écrivain et au mérite de l'ouvrage.
Puis après les savants, les poëtes. Voici venir dans la carrière un nouvel athlète,
un de ces princes de la plume et de la pensée qui, pareils à ces charmeurs qui
font naître les fleurs sous leurs pas, semblent transfigurer tous les sujets qu'ils
abordent.
Michelet, le sévère historien, paraît depuis quelques années n'avoir plus à sa lyre
qu'une seule corde ; mais quels accents variés et sonores son archet magistral sait tirer
de cette corde unique!
La mer semble n'être pour lui qu'une variante à son thème exclusif. Que son
livre s'appelle la Femme ou l'Amour ou la Mer, c'est toujours le même dieu qu'il
chante, Éros, fils d'Aphrodite née de l'écume des flots bleus de la mer d'Ionie.
Sur la crête des vagues, comme au sein de l'onde amère, glisse le char de la
déesse d'Amour; non pas la Vénus platonique, la Vénus nonchalante, endormie
dans sa conque de nacre au milieu de sa cour mythologique, mais bien la Vénus
passionnée, la Vénus Genitrix, la mère des amours sans fin, des embrassements
éternels, l ' A l m a parens rerum, le principe vivant de la reproduction incessante des
êtres, présidant aux orgies de la nature exaltée.
La mer! c'est le théâtre des amours des atomes, du mariage des molécules,
c'est le flot animé de l'Écriture, ou plutôt c'est la génération elle-même; c'est le
grand foyer central de vitalité productive; c'est la santé, la force, le médecin,
la nourrice de l'humanité!...
Depuis les infusoires et leurs passions microscopiques, depuis les polypes
rudimentaires et incomplets jusqu'aux baleines immenses qui font frémir la mer
de leurs embrassements étranges, tout s'agite, tout s'anime, tout palpite dans ce
milieu liquide et sur la crête phosphorescente des flots, Éros et Cupido tiennent
les violons des noces éternelles.
Dans la description de cette Genèse dont il suit les phases diverses, le célèbre
écrivain laisse après lui de lumineux reflets, comme tous les météores. Mais le sujet
est si scabreux par lui-même, et ses idées semblent parfois si paradoxales, q u e ,
8
LA GUYANE FRANÇAISE.
sans prétendre m'ériger en critique d'un pareil maître, je me hasarderai pourtant
à dire, comme Gil-Blas, que j'aime mieux ses autres homélies.
Et cependant en cette nouvelle façon d'envisager la mer, il y a pour nous
un haut enseignement. L'étude des grandes lois de la nature n'est complète qu'autant
qu'elle arrive à en faire ressortir le côté pratique et utile à l'humanité. Certes
nous devons un juste tribut d'éloges aux hommes consciencieux qui parviennent
à nous faire comprendre les systèmes qui régissent les révolutions des mondes. On
s'incline devant l'ingénieuse théorie de M. Adhémar, qui trouve dans la précession
des équinoxes l'explication des déluges passés et des déluges futurs. Ses savantes
observations sur les blocs erratiques, sur les glaciers, sur le refroidissement d'un des
pôles et le réchauffement de l'autre, sont du plus haut intérêt, et personne ne lui
contestera une honorable place parmi les savants de l'époque. Mais quelle utilité
pratique peut-on retirer de cette théorie?
Empêcherons-nous les envahissements successifs du glacier du Sud? Empêcherons-
nous la révolution fatale qui doit s'accomplir, quand cet empiétement progressif aura
détruit l'équilibre des mers ? révolution qui se traduira par un nouveau déluge, dans
sept mille six cents ans. Et nos descendants de cette triste période en seront-ils
plus heureux de savoir à l'avance l'époque fixe de leur trépas? Hélas! si nous sommes
tous condamnés à mort ici-bas, notre seule consolation n'est-elle pas d'ignorer l'heure
de l'exécution et de nous cramponner jusqu'au dernier moment à l'ancre dorée de
l'espérance?
Sans chercher à combattre cette théorie qui me semble peu d'accord avec
la grande loi des courants qui répandent dans le monde une constante répartition
de chaleur, je me demande quel enseignement se peut tirer de cette prophétie?
sinon pour faire disposer à l'avance l'arche de salut, qui, cette fois, je l'espère,
guidée par l'expérience, n'ouvrira plus ses portes qu'aux couples d'animaux munis
d'un certificat d'utilité publique apostillé de bonnes signatures....
Tandis que si Maury nous indique les rails d'invisibles chemins de fer sur
lesquels glissent plus facilement nos vaisseaux, si ses conseils abrégent les voyages,
tout cela se traduit en économie de travail, en développement commercial et indus-
triel. Des relations plus fréquentes s'établissent entre les peuples, et le progrès fait
un pas de plus.
Loin de moi la pensée de chercher à déprécier le mérite des savants.
L'homme ne vit pas seulement de pain. La nourriture spirituelle lui est aussi
nécessaire que la nourriture matérielle. Tout ce qui rehausse l'intelligence humaine,
tout ce qui l'emporte vers les sphères supérieures doit être acclamé avec enthou-
siasme. Mais, entre une découverte stérile et une découverte productive, quelque
brillante que soit la première, mon choix est fait, et mon admiration se partage
inégalement.
Cette fécondité exubérante de la mer, cette manufacture de vie nourrissante,
comme l'appelle Michelet, a donné naissance à une science particulière dite la Pisci—
LA MER.
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culture. Il s'agissait de diriger cette faculté prolifique, de mettre de l'ordre dans ce
chaos de génération.
Mais, rien de nouveau sous le soleil. Les anciens, hélas ! ont volé bien des idées aux
inventeurs modernes, ce qui fait que bien des découvertes ne sont que des sou-
venirs. La fécondation artificielle remonte à des temps bien reculés. Les Chinois, ce
peuple étrange qui touche à toutes les inventions sans en trouver le dernier mot, qui
en véritable égoïste met ses lumières sous le boisseau de peur d'éclairer les autres, les
Chinois ont ensemencé la mer de temps immémorial pour arriver à nourrir à peu près
leur population débordante.
Les Romains pratiquaient cette science avec succès. L'Allemand Jacobi l'a réin-
ventée au siècle dernier. Les Anglais s'en sont emparés. Enfin l'ensemencement de la
mer et des rivières prit faveur en France; le nouveau culte eut ses adeptes et son grand
prêtre; et les observations du passé réunies aux découvertes du présent devaient faire
de la pisciculture une science populaire qui, fertilisant de nouveau le champ qui
semblait usé, allait ramener dans les flots qui baignent nos rivages, dans nos étangs et
dans nos fleuves, la manne bienfaisante de la nourriture souveraine.
L'âge de la viande avait cessé, l'âge du poisson allait commencer. Les ichthyophages
et les ostréophiles se pâmaient d'aise.
Et sur les berges gazonnées des fleuves et sur les galets que roulent le flux et le
reflux de l'Océan, les populations alléchées par les promesses de l'affiche, affriandées
par les splendeurs du programme, attendaient qu'on les conviât à des fritures à bon
marché.
Faut-il descendre des hauteurs de notre enthousiasme et changer nos applaudis-
sements d'allégresse en murmures de déception? Je ne sais comment se conduisent les
naïades des eaux douces, mais, hélas ! les nymphes de la mer ne sont pas plus généreuses
que par le passé pour les consommateurs. Voilà plusieurs années que l'on sème, et l'on
ne récolte guère, et moins heureux que les Hébreux au désert nous n'assistons pas à
la multiplication des poissons.
Nous ne sommes cependant pas des gens de peu de foi et nous espérons encore
dans l'avenir.
Malheureusement, dans la poursuite de cette nouvelle pierre philosophale comme
dans la recherche de l'autre, il faut de l'or, beaucoup d'or, et la marine, qui paye
voudrait voir quelques goujons, quelques mollusques sortir du creuset dont son budget
alimente les fourneaux.
Quoi qu'il en soit, qu'on étudie la mer sous ce point de vue de foyer central d'ali-
mentation de l'espèce humaine, qu'on recherche dans ses varechs, dans ses fucus, dans
ses plantes, dans ses coquilles, dans ses poissons, des engrais revivifiants, des antidotes
ou des remèdes, que la découverte de ses courants et de ses mouvements généraux
donne des preuves nouvelles de l'universelle harmonie, il est certain que ces travaux
variés, infinis de la mer doivent avoir un attrait supérieur pour nous qui la contem-
plons chaque jour du haut de nos vaisseaux. Nous qui appartenons à ces populations
10 LA GUYANE FRANÇAISE.
riveraines qui naissent et meurent au bruit des vagues mugissantes ! Nous qui passons
notre vie, tantôt doucement bercés sur les ondes paisibles, tantôt rudement ballottés
par les folles colères de l'élément déchaîné !
C'est pourquoi je demande d'avance pardon au lecteur d'avoir négligé dans ce
récit les banalités de la vie de bord, pour l'initier quelque peu à la physiologie de
la mer, à ses mouvements et à ses inconstances. Pardon d'avoir légèrement soulevé
le voile qui cache ses saints mystères, sujet attrayant, grandiose, livre sublime à peine
entr'ouvert, mais dont il suffit d'avoir lu une première page pour ne plus pouvoir le
quitter.
Jamais la Méditerranée n'a revêtu physionomie plus placide; jamais novembre n'a
vu des ondes plus tranquilles, une nappe aplanie plus bleue, s'ouvrir plus docilement
sous la proue d'un vaisseau. La tigresse a rentré ses griffes, la grande courtisane, comme
la nomme Barbier, n'a pour nous en ce jour que des caresses de jeune fille.
Ce calme qui pour un navire à voiles serait un sujet de désespoir et d'ennui, est
une bonne fortune pour un navire à vapeur. Le panorama de la côte d'Espagne se
déroule devant nous avec rapidité. Nous autres marins, nous comptons notre chemin de
cap en cap, de promontoire en promontoire, comme le voyageur terrestre compte de
ville en ville, de village en village. Ce sont les jalons qui nous servent à couper la
longueur de ces routes immenses que nous traçons sur les océans.
Nous avons franchi successivement le golfe de Lion, où la mer dresse d'habitude
une crinière d'écume; nous passons le golfe de Valence, et laissant à notre gauche ces
îles Baléares qui, nous l'espérons bien, seront françaises un jour, nous défilons devant
le cap Saint-Martin, où le paladin Roland, tranchant les monts de sa redoutable épée,
a laissé cette étrange coupure connue dans le pays sous le nom de Cuchillada de
Rollon.
Voici le cap Palos. Là-bas, c'est Carthagène, la ville d'Asdrubal et de Scipion,
tombeau pour l'un, triomphe pour l'autre, quatrième port de la côte sud d'Espagne
qui, d'après le dicton populaire, en possède encore trois autres, Juin, Juillet et Août.
Le cap de Gate se reconnaît à ses grandes taches calcaires qui ressemblent à des
draps étendus au soleil; nous voyons les montagnes de Malaga, et le 25 novembre
de grand matin, quatrième jour depuis notre départ de Toulon, nous sommes devant
Gibraltar.
On n'ose plus écrire sur Gibraltar sans craindre de retomber dans les redites. Le
monde entier est initié aux mystères de ce musée d'artillerie plus effroyable par l'appareil
militaire qu'il déploie que par son importance réelle.
Gibraltar est devenu une sorte de puits artésien qui, quelque jour, au lieu d'eau,
lancera en l'air, à la façon des volcans, du fer, des boulets, des obus et des matières
fondues. Les Anglais ont tellement creusé, tellement miné, tellement travaillé l'intérieur
de la montagne, que de ce gros pâté il ne restera bientôt plus que la croûte, et encore
cette croûte arrivera-t-elle à être si mince que, pour la garantir des insultes des nouvelles
pièces, il faudra quelque jour la garnir de plaques de dix pouces.
GIBRALTAR.
11
Gibraltar me représente un de ces coffres de fer, chef-d'œuvre de serrurerie et
de mécanique que nulle force ne peut ouvrir si l'on n'en connaît le secret, mais
dont la main d'un faible enfant initié au mystère peut faire tourner la clef. Ce n'est
pas le coffre-fort qui fait l'importance d'une maison de commerce, ce sont les ca-
pitaux qu'il renferme. Ce n'est pas un canon de plus, rayé ou non, une casemate
nouvelle creusée dans le rocher, une dent de plus ajoutée à la vieille, suivant
l'expression espagnole, ce n'est pas là ce qui fait la puissance de Gibralter; c'est l'es-
cadre mouillée sous la protection de ces canons, de ces dents, de ces casemates. Quand
la maison de commerce aura perdu ses capitaux, sa caisse lui sera inutile; quand
l'Angleterre aura perdu ses flottes, le fantôme s'évanouira de lui-même.
Si le nouvel élément introduit dans la navigation a diminué l'importance de ce
poste avancé de l'Angleterre dans la Méditerranée, si la menace n'est plus aussi ter-
rible, la honte est la même pour l'Espagne, qui ne supporte qu'en frémissant de rage,
mais de rage impuissante, la pression du pied hérétique implanté sur son sol.
Lorsqu'en 1462 le comte d'Arcos enleva aux Maures cette position redoutable,
la nouvelle en fut si agréable au roi Henri IV, qu'il ajouta à ses titres de roi
de Castille et de Léon celui de roi de Gibraltar. Avec quelle joie le cabinet de
Madrid recevrait aujourd'hui une semblable nouvelle !
Certes, lorsque Charles-Quint, le grand empereur, faisait moderniser les forti-
fications de Gibraltar, il ne croyait pas travailler pour les successeurs de Henri VIII.
Sic vos non vobis.
La fameuse guerre de succession fut aussi désastreuse pour la France que pour
l'Espagne. La première y perdit Dunkerque, la seconde Gibraltar. C'est au nom de la
maison d'Autriche que la flotte combinée, aux ordres du prince de Hesse-Darmstadt,
prit ce rocher dont les cent canons n'étaient servis que par soixante hommes qui
ne se défendirent même pas. L'Angleterre trouva moyen de garder pour elle seule
ce qui avait été pris en commun, et le traité d'Utrecht si fatal à l'Espagne, si fatal
à la France, passa condamnation sur le fait accompli.
La Grande-Bretagne avait implanté sa griffe sur le rocher. Le hasard le lui
avait donné, la force le lui conserva. La nature avait beaucoup fait, la science
militaire fit plus encore et rendit la forteresse inexpugnable.
Si bien que, lorsqu'après un siècle de tentatives diplomatiques qui venaient échouer
contre une volonté immuable, l'Espagne requit de nouveau le concours de la France
pour jouer sa partie suprême, les efforts réunis des armées de terre et de mer des deux
grandes puissances se brisèrent contre ce bloc de granit hérissé de pointes de fer, que
ne purent entamer ni les quarante-sept vaisseaux de ligne, commandés par dix amiraux
et escortés de dix batteries flottantes incombustibles et insubmersibles, armées de deux
cent douze pièces de canon de gros calibre, ni les quarante mille hommes de troupes
commandés par le duc de Grillon et animés par la présence de deux princes du sang.
Il est vrai que l'un de ces princes, le comte d'Artois, prétendit que de toutes
les batteries de ce siége, la meilleure était sa batterie de cuisine.
12 LA GUYANE FRANÇAISE.
Le traité de 1783 vint alors derechef légitimer l'usurpation dont l'Angleterre
a joui sans conteste depuis.
Le crayon et le pinceau, la photographie et la plume ont donné de trop fidèles images
du rocher de Gibraltar pour que je me hasarde à le portraiturer à mon tour. Heureux
le touriste bien recommandé qui obtient l'insigne faveur de gravir le chemin de ronde
qui serpente au flanc de la montagne. Debout sur l'antique Calpé, au pied du drapeau
qui, comme un cimier de casque, couronne le front du colosse, en face d'Abyla, l'autre
colonne d'Hercule, plus humble et plus modeste, qui domine les murs de Ceuta, il
peut promener ses yeux émerveillés sur de splendides horizons.
11 voit les deux mers se heurter avec de sourds murmures; il voit le Maroc et
l'Espagne, et les deux continents que sépare à peine le détroit, et sa pensée, planant
dans d'autres espaces, établit entre les deux rivages un abîme plus vaste : barbarie d'un
côté, civilisation de l'autre ; et cette civilisation qui fait crouler les institutions vermou-
lues, lui plus sûrement que la guerre mine et détruit les conquêtes fondées sur l'injustice,
lui apparaît comme le bélier vainqueur qui renversera quelque jour l'orgueilleux
édifice que l'Angleterre croit établi sur d'impérissables assises.
Chose singulière! sur le sommet de la montagne, sur cette déclivité rapide,
inaccessible, qui regarde tristement les lignes espagnoles; à l'abri des poursuites de
l'homme, de nombreuses familles de singes grisâtres ont fait élection de domicile parmi
les crevasses des pierres, au milieu des vignes vierges et des plantes parasites, vrilles
et crampons, qui poussent dans les interstices des rochers.
A l'heure où l'ombre noire estompe sur le ciel de fantastiques images, où le beftroi
de la citadelle fait vibrer son douzième coup, à l'heure où tous les chats sont gris,
plus d'un highlander aux jambes nues, montant sa première faction au pied de la
tour O'hara, a senti ses cheveux se dresser d'épouvante et soulever sa toque écos-
saise sur son front.
Il a vu s'animer les pierres; il a vu grimacer d'étranges petites figures qui ont bondi
autour de lui avec des contorsions diaboliques, puis ont disparu tout à coup comme
une bande de djinns sur le versant de la montagne avec des cris d'instruments de
métal et des plaintes de crécelle, et il a dû rêver des sorcières de Macbeth et des
lutins de ses bruyères natales célébrant les rites du sabbat.
Le lendemain l'œuvre des ténèbres était dévoilée. Les jardins du voisinage
gardaient les traces de l'invasion des djinns, qui, comme les hauts barons des rives
du Rhin d'autrefois, étaient remontés dans leur burg, chargés du butin de la nuit.
Les propriétaires dévastés jetaient feu et flamme contre les pillards effrontés. Un
bill de proscription était lancé contre les singes; la tête des coupables était mise à prix.
Puis quelque membre de la société protectrice des animaux prenait charitablement
leur défense, l'assemblée s'attendrissait, le bill de mort était rapporté. On en était quitte
dans chaque jardin pour faire la part des singes.
Cependant, de temps à autre, quelque braconnier trop osé tombe sous les coups
d'un horticulteur rancunier; les soldats de la garnison en prennent quelques-uns aussi
GIBRALTAR.
13
pour charmer les ennuis du corps de garde, et la petite république, malgré l'immunité
dont elle paraît jouir, va diminuant de jour en jour.
Ce qu'il y a de particulier, c'est que les singes de Gibraltar ne se rencontrent sur
aucun autre point de la côte d'Espagne, et qu'une race de quadrumanes parfaitement
semblables habite le Mont-aux-Singes de l'autre côté du détroit, sur la côte
d'Afrique.
De cette étrange similitude, les faiseurs de systèmes, ces gens qui bâtissent un monde
sur la pointe d'une aiguille, ont conclu que la Méditerranée était jadis une mer intérieure,
que l'Europe et l'Afrique se réunissaient et qu'une convulsion terrestre seule a pu
séparer ces familles simianes avec toute la brutalité d'un cataclysme.
Quoi qu'il en soit, cette espèce de trêve de Dieu établie par le fait entre les singes
et les Anglais paraît justice, car les uns et les autres sont sur le rocher de Gibraltar au
même titre, celui de l'usurpation, et encore les premiers peuvent-ils revendiquer
l'ancienneté de possession. Il est en effet probable qu'ils y sont venus portés sur le sac
ou sur le turban des Africains envahisseurs à la suite de Tarif, qui donna son nom à la
montagne, Djebel-Tarif, lorsque le comte Julien, marquant son front de la tache qui
flétrit tous les Coriolans, appela l'étranger dans son pays.
Et puis la nostalgie les prit, ces pauvres singes; et comme Mignon, ils pleurèrent
la patrie absente. Ils grimpèrent alors sur le sommet du rocher, d'où ils pouvaient du
moins contempler la terre de leurs pères, où parfois quelque senteur parfumée portée
sur les ailes des nuages, quelque lointain écho voituré par la brise leur rappelait plus
vivement l'air du pays natal. Ils finirent par s'accommoder de leur patrie nouvelle et en
vinrent à l'aimer, et ces farouches montagnards forment aujourd'hui un petit monde à
part. Du haut de leurs inaccessibles retraites, stoïques spectateurs des révolutions des
empires, ils ont vu successivement le rocher passer sous bien des maîtres, sans faire
comme les hommes de basses concessions aux vainqueurs, sans jeter la pierre aux
vaincus, pareils à ces nobles citoyens de la célèbre république de Saint-Marin qui
jamais ne voulurent reconnaître le roi des Français, Louis-Philippe.
Cependant, quand la grosse voix du Rock-Gun donne le signal des fêtes, et que le
fracas de l'artillerie descend en spirales sonores du haut du rocher jusqu'en bas pour
célébrer quelque auguste anniversaire, les petits ermites de la montagne doivent
trembler d'effroi dans leurs cellules ébranlées et maudire le néant des vanités humaines ;
ils doivent jurer à leur façon contre ceux qui troublent le repos de leurs thébaïdes
qu'ils auraient bien eu le droit de croire garanti par une élévation de 423 mètres
au-dessus du niveau de la mer.
Laissons Gibraltar et ses singes, ses canons et ses souvenirs ; la vapeur nous emporte,
passons! Jetons un rapide regard sur cette rive africaine qui du cap Spartel à la
province d'Oran découpe si hardiment ses promontoires escarpés, ses plages de sable
et ses criques sauvages. Si les victoires de la France, Isly, Mogador et Tanger, ont
imprimé une terreur salutaire aux puissances barbaresques ; si les forbans de ces parages
n'osent plus porter leurs audacieux brigandages jusque sur les côtes espagnoles ; en un
14 LA GUYANE FRANÇAISE.
mot, si le métier de pirate n'est plus tenable pour les riverains de Fez et du Maroc,
sachez pourtant que ces honnêtes gens-là sont toujours écumeurs de mer au fond du
cœur et qu'ils n'attendent que l'occasion propice pour rentrer en fonction.
Soyez certains, dès que vous voyez le lourd chebeck sortir des rochers du Riff, ou la
tartane rapide déployer ses ailes blanches, soyez certains, vous dis-je, que ces canots qui
paraissent inoffensifs renferment des bandits en disponibilité, et agissez en conséquence.
Il en est de même dans l'Archipel. Quand un navire a été pillé, prenez au hasard dix
honnêtes pêcheurs grecs et accusez-les avec assurance. C'est là que vous pouvez dire
avec raison : si ce n'est toi, c'est donc ton frère, ou bien quelqu'un des tiens. Vous
pouvez les pendre de confiance, car pour les uns vous punirez le présent ou le passé,
pour les autres vous escompterez sagement l'avenir.
Donc, en 1854, un gros navire était encalminé près de la côte du Riff. C'était une
grande corvette de charge à batterie couverte. Elle avait eu jadis sa phase de gloire
et de guerre ; elle avait vu les trois couleurs flotter sur le fort de Saint-Jean d'Ulloa ;
mais la transformation de la marine l'avait fait baisser de bien des crans dans l'échelle
des navires. En ce moment la pauvre Fortune ne représentait plus qu'un certain nombre
de tonneaux de vivres destinés à l'armée d'Orient. Elle était commandée pourtant par
un officier supérieur ; elle avait quarante hommes d'équipage, plus deux caronades
de 12, quelques fusils, quelques gargousses pour appeler des pilotes; mais de boulets,
pas un.
C'est que là-bas il se faisait une rude consommation d'hommes, de projectiles et
de poudre, et qu'il fallait déshabiller Pierre pour habiller Paul. Si l'on était prodigue
dans un endroit, force était bien, pour rétablir les lois de l'équilibre, d'être économe
ailleurs.
Déjà quelques chebecks, tartanes, mystiques, balancelles, tous bateaux qui sentent
la piraterie d'une lieue, étaient venus flairer le navire. On lui trouvait l'air bien
bénin et bien inoffensif à ce pesant vaisseau; mais peut-être aussi avait-il au dedans
bec et ongles; c'était peut-être un lion au repos et qui cachait ses griffes, et quand on
veut courre le lièvre, on n'aime pas à rencontrer le sanglier
Cependant, à bord de la Fortune, on commençait à s'inquiéter des allées et des
venues de ces canots aux allures suspectes. Le calme paralysait la voilure qui battait
tristement le long des mâts. Il fallait songer à la défense ; on distribua les fusils à
l'équipage.
Malheureusement, les deux caisses à cartouches étaient au fond de la soute aux
poudres, et on avait logé par-dessus des boîtes de conserves, système Appert, des
légumes, pressés, système Chollet, munitions de bouche qui en valent bien d'autres
à l'occasion; mais chaque chose a son temps. Or il fallait une grande journée pour
dégager tout cela, et le danger était urgent.
En effet, après avoir tenu une sorte de conseil, de plus en plus enhardis par la
tournure pacifique du bâtiment, une foule de canots chargés de gens armés se diri-
geaient vers la corvette, qui se trouvait, ma foi, en fâcheuse position.
GIBRALTAR.
15
Une inspiration lumineuse la sauva.
Ici, nous sommes obligés d'entrer dans un détail de cuisine. Pour servir d'assai-
sonnement au lard qui forme le fond de la nourriture du matelot, on a l'habitude
d'embarquer une certaine quantité de moutarde. On la prend en graine pour en con-
server la fleur et le parfum. Quant au mode de préparation, il est tout primitif; un
seau sert de récipient, le vinaigre fait le dissolvant, et c'est au moyen d'un boulet de
canon qu'on l'écrase.
Un matelot monta donc sur le pont, portant triomphalement le boulet à la
moutarde encore enveloppé de son enduit doré. Heureusement qu'il était de calibre.
Le chef de pièce pointe avec recueillement. Une fois le coup lâché il n'y avait plus
à y revenir.
Tout à coup, le flanc de la corvette se couvre d'un nuage de fumée et le projec-
tile va fracasser un des canots principaux qu'il met en complet désarroi. L'escadrille
ennemie s'arrête. Décidément, ce gros dormeur a l'œil ouvert, ce paisible voyageur
est armé; son calme n'était pas de la faiblesse, c'était le repos de la force, le silence
du mépris. Les pirates rebroussent chemin et vont tenir conseil hors de portée de
canon.
Or, par bonheur, les voiles jusqu'alors immobiles commencèrent à s'enfler sous
une légère risée; peu à peu, la brise prit faveur, et la Fortune, après sa démonstration
menaçante, put s'éloigner à tire-d'ailes de ce dangereux passage. Un capitaine de
frégate, quatre officiers, quarante matelots, l'honneur de la marine militaire et du
pavillon tricolore, la subsistance de l'armée de Crimée, tout cela venait d'être sauvé par
le boulet à la moutarde.
G I B R A L T A R .
V U E D E C A D I X .
I I
CADIX. - LE POULPE GÉANT - LES ARCHIPELS D'AFRIQUE.
Il est impossible de ne pas se sentir le cœur oppressé par de tristes souvenirs,
lorsque, remontant de Gibraltar à Cadix, on passe devant le cap Trafalgar. C'est là
que s'est dénoué, il y a près de soixante ans, un des plus sanglants drames de la mer.
Sans récriminer sur le passé, sans chercher à y raviver les haines pour l'avenir, sans
rechercher les fautes de cette journée fatale pour la marine française, nous, les fils
et les neveux de ces héroïques vaincus, signons-nous pieusement en passant sur leur
tombe!
Voici Cadix qui fait surgir à l'horizon ses blanches maisons et les dômes de ses
églises, comme une naïade qui élève sur les eaux son buste d'albâtre. Cadix! à ce nom,
quel jeune aspirant n'a senti battre son cœur sous son aiguillette d'or, et n'a vu, dans
la lunette de la fantaisie, papilloter mantilles et prunelles noires, castagnettes et tor-
reros? Qu'êtes-vous devenue, Espagne de Cervantes et de Gil-Blas, Espagne héroïque
et galante, monde charmant, ressuscité par Byron et Musset? Cid et don Juan, Inès
et Chimène, Elvire et dona Sol, héros du roman et de la poésie, où êtes-vous ?
Que devient la couleur locale? Quel est le pays où l'or pur n'a pas subi l'alliage
étranger? Hélas! tout se courbe sous le même niveau; habits et passions se taillent
sur le même patron. Du sein des pyramides, les Pharaons entendent grincer le rail-
way qui conduit le train de plaisir aux plages de la mer Rouge. Les hydrographes
3
18 LA GUYANE FRANÇAISE.
mesurent la grande marée qui engloutit l'armée du fils du grand Ramsès. Pompéi
est une station de chemin de fer comme Pontoise. Le bateau à vapeur heurte sur le
lac Ontario la pirogue d'écorce du Gros serpent sous sa peinture de guerre. Juliette
attend sa majorité pour épouser Roméo après des sommations respectueuses. La
marquise d'Amaëgui se classe dans le demi-monde. Dona Sabine, qui trafique de
sa beauté de colombe, est une fille de marbre comme Marco, et met au mont-de-
piété son chapelet du temps de Charlemagne; quant à Rosine, elle danse le lancier
avec Lindor, tandis que Bartholo fait son whist.
A la rescousse, poëtes et romanciers, car l'Espagne se meurt, car l'Espagne
s'éteint! Chaque jour enlève un fleuron à la couronne du caprice et l'idéal disparait,
effaçant chaque personnalité, chaque caractère, pour calquer sur le même modèle un
type officiel, prosaïque assemblage des laideurs de tous.
Quelques pays vivent encore par, les souvenirs du passé ; grandes ombres,
grands noms qui défient les siècles et restent debout quand même. Mais ceux qui
ne tirent leur lustre que de l'originalité, voient rapidement décroître leur royauté
de convention.
Cadix n'est plus qu'une ville comme toutes les autres villes, c'est-à-dire un
ensemble de rues plus ou moins bien percées, et ornées de maisons dont l'édilité corri-
gera l'alignement, des pierres sur des pierres, des boutiques avec des bourgeois,
des promeneurs et des gens d'affaires, des gardes nationaux et des soldats. Une ville,
c'est à savoir une population de tant de mille âmes, de telle catégorie, évêché,
préfecture, etc. Commerce, importation et exportation, revenus de douane et impo-
sitions. — tant, un chiffre et rien de plus; un article plus ou moins long du
dictionnaire de Bouillet : histoire et géographie.
On peut se renseigner parfaitement, du reste, au Guide du voyageur : « Visiter
l'Alaméda, les places, la cathédrale, le musée. — Les paquebots y relâchent; — dépôt
de charbon à 32 fr. 50 cent. le tonneau; c'est la grande route de l'Univers; chemin
de fer jusqu'à Séville. — L'hôtel des Quatre-Nations est le meilleur; on y parle
anglais et français; il n'y a pas de punaises. »
Dérision et pitié! Lugete veneres, cupidinesque, pleurez, pleurez, touristes! et
fondez-vous en eau; car c'est là tout ce qui reste de Cadix et de Séville, les belles
villes aux sérénades. Pleurez! Le railway a tout tué, a tout exproprié pour cause
d'utilité publique : alamédas et posadas, brigands et muletiers; et les nymphes du
Guadalquivir demandent à tous les échos le nom du fleuve heureux que n'ont pas
défloré l'hélice et les roues à aubes, qui poursuivent en tout lieu les naïades
éperdues.
Ai-je vu autrefois Cadix avec d'autres yeux qu'aujourd'hui? Le sage Ubalde
m'a-t-il présenté le miroir magique? Les années ont-elles jeté l'eau froide de la
désillusion sur le brasier de mon enthousiasme juvénile? Avais-je tort alors, ai—je
raison aujourd'hui? Ai-je perdu ou gagné à ne plus regarder les hommes et les
choses à travers le prisme de la jeunesse? Les fous sont-ils les sages, les sages
CADIX.
19
sont-ils les fous? Quien save! dit l'Espagnol, qui sait! Mot profond, qui résume
toute la sagesse humaine dans un autre plus triste : le doute!
En ce moment Cadix est en fête. On célèbre l'arrivée de l'illustre général Prim,
que la guerre civile a fait comte de Reuss et qui vient de gagner le titre de marquis
de Castillejos sur un champ de bataille marocain. Le général Prim est le héros
du jour. Il semble personnifier le réveil de l'Espagne. Sa biographie se vend à tous
les coins de rue, à côté de celle des sept infants de Lara et du Cid Campeador.
lequel semble lui avoir confié sa vaillante épée. Aussi va-t-il commander l'armée
du Mexique.
Je ne veux pas quitter Cadix sans visiter le Musée. Il y a là, parmi de bien médiocres
toiles, quelques beaux originaux de Zurbaran, de Murillo et de Ribeira. Sombres pein-
tures, sujets sinistres, empreints de cette religion farouche qui allumait le flambeau de
la foi au bûcher de l'inquisition. Il y a surtout, à la sacristie de la cathédrale, un tableau
qui m'a toujours vivement impressionné. C'est une Madeleine de Murillo ou d'Alonzo
Cano. Jamais le repentir n'a creusé sur un jeune front de rides plus profondes; cheveux,
chair, vêtements, arbres et rochers, tout semble avoir revêtu la livrée du désespoir, sans
que les tons lugubres de cette palette en deuil laissent passer, par le moindre coin bleu
du ciel, le regard de bonté du Dieu qui pardonne à la pécheresse.
Mais l'Alecton chauffe; ses 120 chevaux s'impatientent; on m'annonce qu'il y a de
la pression; adieu Cadix! Machine en avant!!!...
L'Océan est pour nous aussi aimable que la Méditerranée. Il est des navires pré-
destinés, devant lesquels les flots s'apaisent et les tempêtes reculent. Les vaisseaux ont
leur étoile comme les hommes. Ils subissent comme eux des chances heureuses ou
malheureuses. On serait parfois tenté de croire que ces grands corps de bois et de fer
auxquels notre existence est attachée sont animés d'un certain esprit; que tous les
petits lutins frappeurs, tourneurs, parleurs des planches et des tables se sont intégrés
dans une grande individualité. Je n'ose m'embarquer dans cette théorie de peur de
m'échouer sur un paradoxe.
Pourquoi tels navires sont-ils battus par tous les orages, frappés par toutes les
épidémies? Pourquoi vont-ils se heurter à tous les écueils, se blesser à tous les récifs?
Ne semblent-ils pas marqués du sceau de la fatalité pendant leur carrière, je n'ose dire
pendant leur vie, jusqu'au naufrage qui est leur mort violente? Et tandis qu'ils subissent
ainsi tous les coups de l'adversité, d'autres, construits sur les mêmes chantiers, enfants
jumeaux d'un même père, ne rencontrent jamais que les sourires de la fortune !
Je n'en avais pas terminé avec mes pourquoi. Appuyé sur le plat-bord de l'Alecton,
à demi songeur, à demi éveillé, je pensais à cette inégalité de répartition dans les
destinées, tout en contemplant cette mer qui déroulait avec majesté ses volutes d'azur.
Un incident vint m'arracher à ma rêverie.
« Commandant, la vigie signale un débris par bâbord.
— C'est un canot chaviré.
— C'est rouge, ça ressemble à un cheval mort.
20
LA GUYANE FRANÇAISE.
— C'est un paquet d'herbes.
— C'est une barrique.
— C'est un animal, on voit les pattes.»
Je me dirigeai aussitôt vers l'objet signalé et qui était si diversement jugé, et je
reconnus le Poulpe Géant dont l'existence contestée semblait reléguée dans le domaine
de la fable.
Je me trouvais donc en présence d'un de ces êtres bizarres que la mer extrait parfois
?
L E P O U L P E G É A N T .
de ses profondeurs comme pour porter un défi aux naturalistes. L'occasion était trop
inespérée et trop belle pour ne pas me tenter. Aussi, eus-je bien vite pris la résolution
de m'emparer du monstre, afin de l'étudier de plus près.
Aussitôt tout est en mouvement à bord ; on charge les fusils, on emmanche les
harpons, on dispose les nœuds coulants, on fait tous les préparatifs de cette chasse
nouvelle.
Malheureusement la houle était très-forte, et dès qu'elle nous prenait par le travers,
elle imprimait à l'Alecton des mouvements de roulis désordonnés qui gênaient les évo-
LE POULPE GÉANT.
21
lutions, tandis que l'animal lui-même, quoique restant toujours à fleur d'eau, se déplaçait
avec une sorte d'instinct et semblait vouloir éviter le navire.
Après plusieurs rencontres qui n'avaient permis encore que de le frapper d'une
vingtaine de balles auxquelles il paraissait insensible, je parvins à l'accoster d'assez
près pour lui lancer un harpon ainsi qu'un nœud coulant, et nous nous préparions à
multiplier le nombre de ses liens, quand un violent mouvement de l'animal ou du
navire fit déraper le harpon qui n'avait guère de prise dans cette enveloppe visqueuse ;
la partie où était enroulée la corde se déchira et nous n'amenâmes à bord qu'un
tronçon de la queue.
Nous avions vu le monstre d'assez près et assez longtemps pour en faire une exacte
peinture. C'est un encornet gigantesque. Il semble mesurer dix-huit pieds de la tête à
la queue. La tête, qui a la forme d'un bec de perroquet, est enveloppée de huit bras de
cinq à six pieds de longueur. Sa couleur est d'un rouge brun, ses yeux glauques ont la
dimension d'une assiette: la figure de cet embryon colossal est repoussante et terrible.
Officiers et matelots me demandaient à faire amener un canot pour essayer
de garrotter de nouveau le monstre et de l'amener le long du bord. Ils y seraient peut-
être parvenus si j'eusse cédé à leurs désirs; mais je craignais que dans cette rencontre
corps à corps l'animal ne lançât un de ses longs bras armés de ventouses sur le bord
du canot, ne le fît chavirer, n'étouffât plusieurs hommes de ses fouets redoutables,
chargés, dit-on, d'effluves électriques et paralysantes, et comme je ne pouvais pas
exposer la vie de mes hommes pour satisfaire une vaine curiosité, je dus m'arracher
à l'ardeur fiévreuse qui nous avait pris tous en cette poursuite acharnée et j'ordonnai
d'abandonner sur les flots le monstre mutilé qui nous fuyait maintenant et qui, sans
paraître doué d'une grande rapidité de déplacement, plongeait de quelques brasses et
passait d'un bord à l'autre du navire dès que nous parvenions à l'approcher.
La partie de la queue que nous avions à bord pesait 14 kilogrammes. C'est une
substance molle répandant une forte odeur de musc. La partie qui correspond à l'épine
dorsale commençait à acquérir une sorte de dureté relative. Elle se rompait facilement
et offrait une cassure d'un blanc d'albâtre. L'animal entier, d'après mon appréciation,
devait peser de deux à trois tonneaux, près de six mille livres. Il soufflait bruyamment;
mais je n'ai pas remarqué qu'il lançât cette substance noirâtre au moyen de laquelle
les petits encornets que l'on rencontre à Terre-Neuve troublent la transparence de
l'eau pour échapper à leurs ennemis.
Des matelots m'ont raconté qu'ils avaient vu, dans le sud du cap de Bonne-
Espérance, des poulpes pareils à celui-ci, quoique de taille un peu moindre. Ils
prétendent que c'est un ennemi acharné de la baleine. Et de fait, pourquoi cet être
qui semble une grossière ébauche ne pourrait-il atteindre des proportions gigantesques?
Ni os, ni carapace, rien n'arrête sa croissance, et l'on ne voit pas a priori de bornes
à son développement.
Quoi qu'il en soit, cet horrible échappé de la ménagerie du vieux Protée me
poursuivra longtemps dans mes nuits de cauchemars. Longtemps je retrouverai fixé
\\
22
LA GUYANE FRANÇAISE.
sur moi ce regard vitreux et atone, et je sentirai ces huit bras qui m'enlacent dans
leurs replis de serpents; longtemps je garderai la mémoire du monstre rencontré par
l'Alecton le 30 novembre 1861, à 2 heures de l'après-midi, à 40 lieues dans le
nord-est de Ténériffe.
Depuis que j'ai vu, de mes yeux vu cet animal étrange, je n'ose plus fermer dans
mon esprit la porte de la crédulité aux récits des navigateurs. Je soupçonne la mer
de n'avoir pas dit son dernier mot, et de tenir en réserve quelques rejetons des races
éteintes, quelques fils dégénérés des Trilobites, ou bien encore, d'élaborer dans son
creuset toujours actif, des moules inédits pour en faire l'effroi des matelots et le su-
jet des mystérieuses légendes des océans.
Quand on regarde attentivement la carte de l'Atlantique, on est surpris de
l'existence de ces archipels, espacés ainsi du nord vers le sud à des distances
presque égales, alignés généralement de l'est à l'ouest. D'abord les Açores, puis
les Canaries, puis les îles du Cap-Vert, puis ces rochers épars dans le golfe de
Guinée, qu'on nomme l'île du Prince, l'Ascension, Sainte-Hélène.
On dirait les gouttes de fonte qu'a crachées la cuiller du haut fourneau, qui
fondit le bloc principal.
Toutes ces îles ont beaucoup d'analogie entre elles. Productions volcaniques,
côtes escarpées et accores; bizarres entassements de rochers dont les sommets appellent
les orages; sol tourmenté et brûlé par le soleil, aspect sauvage et désolé.
Les îles Canaries se trouvent dans les meilleures conditions. C'est la transition
du ciel des tropiques au ciel de l'Europe. Elles ignorent les extrêmes de chaleur
et de froid.
Est-ce pour la douceur de cette température que les anciens, qui eurent
connaissance de ces îles, les baptisèrent du nom d'îles Fortunées? La chose est
fort possible. Peut-être que ces monts dénudés se couvraient alors des richesses
d'une flore évanouie. D'autant mieux que c'est par là, dit-on, qu'étaient sis les
jardins où la belle Armide endormit la vaillance du paladin Renaud. Je me suis
assuré qu'aucune trace ne reste plus du palais merveilleux. L'histoire rapporte au
surplus que la magicienne fit disparaître l'oasis sous un coup de sa redoutable ba-
guette, quand elle se vit réduite au sort de Calypso.
Quelques vignes échappées au maléfice nous ont transmis un échantillon du
nectar que les blanches mains de l'enchanteresse versaient à son amant dans des
coupes de cristal. Bon vin et jolie hôtesse; on comprend que le guerrier ait
éprouvé quelque peine à changer de garnison.
Ici, comme dans bien d'autres pages de l'histoire des découvertes, se lit encore
le nom de la France. En 1402, Jean de Béthancourt, seigneur de Caux, Granville
et autres lieux, part de la Rochelle avec une troupe d'aventuriers normands et gas-
cons, aborde à Lanzarote et s'en rend maître, malgré la résistance des Guanches.
Ainsi se nommaient les insulaires, une race courageuse qui avait repoussé en 1334
Louis de la Cerda, comte de Clermont, prince castillan.
TÉNÉR1FFE.
23
Si jamais nation fut prédestinée aux conquêtes, c'est évidemment la France.
Nous avons le génie qui conçoit, le courage qui exécute; nous avons ce je ne
sais quoi qui fait aimer en nous jusqu'à l'épée du conquérant et nous fait pardonner
nos triomphes. Malheureusement nous ne savons pas garder ce que nous avons su
prendre.
En ce temps-là, de simples particuliers supportaient seuls les risques et les
dépenses de ces audacieuses entreprises; et quand ils réussissaient, ils faisaient
hommage à leur souverain de leur conquête d'outre-mer. Quelquefois le roi dai-
gnait accepter ces somptueux présents, et étendait sur les possessions lointaines son
manteau fleurdelisé.
Hélas! c'était sous le règne fatal de Charles VI. L'État, déchiré par des secousses
de tout genre, n'était pas en demeure de songer à des conquêtes transatlantiques.
Béthancourt fit hommage des Canaries à Henri III de Castille; il laissa son nom
à la capitale de Fuerte-Ventura, et bien des familles des îles revendiquent l'hon-
neur de descendre de son illustre maison.
De tous les sommets que les îles de cet archipel dressent à l'envi vers les nues,
le plus élevé est le pic de Teyde, en l'île de Ténériffe, 3714 mètres au-dessus
du niveau de la mer. On le voit, dit-on, de trente lieues par des temps clairs.
Au-dessous de ce géant canarien, le mont Chabora doit à ses 3014 mètres une
mention honorable. Puis après, vient le menu fretin, la plèbe des géants de granit,
hauts de 2000 pieds environ, qui se feraient peut être remarquer ailleurs et ici n'ob-
tiennent pas un regard. Le Pic les efface tous. A lui toute la célébrité et toutes les visites
des touristes. Ces visites du reste sont hérissées de fatigues et d'ascensions pénibles;
et, pour aller soi-même porter sa carte au sommet du colosse, il faut avoir tout
le courage que donne l'amour de la science ou l'excentricité.
Ceux qui dressent soigneusement le bilan du plaisir de ces expéditions, qui en
supputent les profits et les pertes, ceux-là, et je suis du nombre, se contentent
de regarder d'en bas le front neigeux de la montagne, quand il veut bien se prê-
ter à cette contemplation et se débarrasser de la calotte de brume qui le dérobe
d'habitude aux regards des mortels.
Santa-Cruz est la capitale et le port de l'île de Ténériffe, si toutefois on peut
appeler port un ancrage dangereux, une rade foraine, où la houle déferle jusqu'à
la plage et rend les communications difficiles et périlleuses. Ce caractère inhospitalier
est particulier à ces îles à pic, à ces terres qui ne se relient point entre elles
et sortent brusquement de la mer, accores, roides, escarpées, droites comme des
murailles. C'est à peine si l'étroite corniche de granit qui gît au pied de ces
falaises verticales laisse une place pour mordre à l'ancre des navires.
En dehors de ce rebord, de cet étroit plateau, la sonde se perd dans de
vastes profondeurs.
Cette absence de ports enlève à l'archipel des Canaries une grande partie de
son importance commerciale. En dehors de ses excellents vins, son sol est favo-
24
LA GUYANE FRANÇAISE.
rable à toutes les cultures tropicales, et les nopals qui y croissent en abondance
nourrissent la cochenille. Enfin la pèche est une grande ressource pour les insu-
laires. Elle emploie près de seize mille marins qui, sur une centaine de barques,
exploitent les atterrages du cap Bojador, du cap Blanc et du banc d'Arguin,
que le naufrage de la Méduse a rendu si célèbre. Cette pêche produit annuel-
lement cent soixante mille quintaux de morue qui se prépare généralement dans
le vert.
Cette morue est exactement de la même espèce et de la même qualité que
celle de Terre-Neuve. Du reste, les pêcheurs français fréquentaient jadis ces parages,
et c'est l'impossibilité seule de trouver sur la côte un point où ils pussent sécher
et préparer leur poisson qui les a forcés à la retraite.
Sur les deux cent trente-cinq mille habitants des îles Canaries, Ténériffe en
a quatre-vingt-onze mille , et sur ces quatre-vingt-onze mille, la ville de Santa-Cruz
en compte treize mille, cette cité, bâtie en amphithéâtre au bord de la mer, offre
l'aspect pittoresque qui caractérise assez généralement toutes les villes hispano-améri-
caines. Aujourd'hui, elle présente une émotion singulière et un mouvement inac-
coutumé. Maisons et habitants ont fait des frais de toilette. Les consulats ont arboré
leurs pavillons nationaux, partout ailleurs flotte le drapeau espagnol.
C'est que la frégate l'Ulloa, qui porte le général Prim et une partie de l'expé-
dition du Mexique, est arrivée le matin même et que la ville prépare à ces héros
de l'avenir une splendide réception. A Cadix, l'enthousiasme n'était pas chauffé
à une aussi haute température; la curiosité publique se partageait entre l'illustre
général et Muley-Abbas, frère de l'empereur du Maroc, entre le vainqueur et le
vaincu. Ici, le passage des grands hommes est trop rare pour qu'on n'en profite
pas, c'est une bonne fortune unique qu'on saisit avidement.
Le consul de Santa-Cruz, M. Berthelot, est un de ces représentants de la France
comme on est heureux d'en rencontrer en pays étranger. Son honorabilité, ses façons
gracieuses, sa profonde érudition en font un hôte respectable et un charmant cicerone.
Sous ces auspices, nous voyageons en pensée sur toutes les îles de cet archipel
canarien dont il nous décrit les sites, les mœurs et l'histoire.
Depuis que Madère a été mortellement frappée dans ses vignobles, les vins
des Canaries ont remonté dans l'opinion publique. Malheureusement, ces vins qui
avaient à combler un déficit immense, ont eu à subir d'étranges procédés de mul-
tiplication pour suffire à la consommation du monde entier, et comme déjà leur
qualité était de beaucoup inférieure à celle des vrais madère, j'ai peur que leur
réputation ne chavire à la suite de ces mouillages désordonnés.
Il est cependant quelques crus canariens qui peuvent soutenir une honorable
comparaison avec les souvenirs de Madère. C'est avec le respect qui lui est dû que
je parlerai d'une certaine bouteille que le consul sacrifia en notre faveur sur l'autel
de l'hospitalité. Elle provenait des caves d'un vieux chanoine, habitant les environs
de Palmas dans la Grande-Canarie.
.
TÉNÉRIFFE
E
D
C
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U
D
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VU
LES ILES DU CAP-VERT.
27
Le cratère d'un volcan éteint a étage ses couches de lave et de scories refroidies,
comme les gradins d'un amphithéâtre immense, jusqu'au fond d'une charmante
vallée où s'abrite sous les orangers la maison du bon chanoine. La main de l'homme,
cultivant les marches de cet escalier dont la nature a été le premier architecte, y a
planté la vigne qui profite si bien dans les terres volcaniques. Du haut du plateau,
l'œil plonge dans un cirque de verdure qu'émaillent des fleurs et des fruits dorés.
Là, le bon chanoine jouit béatement de tous les biens de la terre, adorant Dieu dans
les produits dont il a doté la vallée de larmes.
Mais il faut nous arracher à la charmante causerie du consul; le Casino res-
plendit par toutes ses fenêtres, la musique fait entendre des airs provoquants; entrons.
Le péristyle décoré de trophées militaires se présente sous l'aspect le plus guer-
rier. Des artistes amateurs ont retracé à la détrempe sur les murailles quelques-
uns des hauts faits du héros du jour. La chose a été traitée en conscience; les
Marocains y sont rudement menés ; les Espagnols sont vainqueurs sur toute la
ligne et le général à cheval remplit convenablement le premier plan.
Décidément, les Mexicains n'ont qu'à se bien tenir.
L'entrée d'étiquette, comme le comportaient les cartes d'invitation, était pour
huit heures. Le général eut la politesse de l'exactitude, et au bruit des vivat et
aux sons de la musique, fit le tour des salons, suivi de son état-major, souriant à
tous les hommes et saluant le personnel féminin avec l'exquise galanterie castillane.
Quelques minutes après, la valse et la polka reprenaient leur empire.
A dix heures, le banquet a coupé le bal et les discours ont commencé.
Les dictionnaires géographiques se sont rendus coupables d'une grosse omis-
sion au chapitre des productions des îles Canaries. Ils ont oublié de mentionner
que les fleurs de poésie y poussent en plein champ et que le Pic de Ténériffe
rivalise avec le Pinde et le Parnasse.
C'est à qui exécutera les plus brillantes fantaisies sur le clavier de la flatterie.
Lauriers africains, lauriers américains, lauriers frais, lauriers secs, Cortez Montezuma,
le Cid, Gonzalve, forment les étoiles de ce feu d'artifice poétique. Odes, sonnets,
cantates, prose, vers, exécutent un feu roulant d'éloges dithyrambiques que le guerrier
reçoit sans sourciller.
Le général prit la parole à son tour, et pour un pois leur rendit une fève.
Alors l'enthousiasme déborda de tous côtés, la salle retentit d'un tonnerre d'applau-
dissements frénétiques, et le héros du jour dut opérer une sage retraite pour se
dérober à sa gloire.
Après son départ, les libations continuèrent. Les orateurs s'enivrèrent au parfum
des compliments et du champagne; on but à celui-ci et aussi à celui-là; aux présents,
aux absents, aux vivants et aux morts. Les danseurs allèrent retrouver leurs parte-
naires, les amateurs du jeu et de la table se renfermèrent dans leur spécialité, et la
fête finit comme finissent toutes les fêtes dans tous les pays de la terre. Chacun rentra
chez soi, exactement comme après le convoi du général Marlborough.
28 LA GUYANE FRANÇAISE.
Une chose m'a frappé à Santa-Cruz : c'est la taille d'un soldat qu'on avait mis
de planton à la porte du gouverneur; il mesurait bien près de sept pieds; c'était
un montagnard descendant des Guanches. Il paraît que ces hommes de haute futaie
sont très-communs dans l'île et que la taille des femmes y est à l'avenant de celle
des maris. On parle anssi avec admiration de la quantité d'aliments que peuvent
engloutir certains de ces colosses, bien qu'on soit d'accord pour convenir que la
race dégénère ; mais alors je me demande où devaient s'arrêter les ancêtres de ces
tambours-majors? Je ne m'étonne plus qu'on ait eu jadis de la peine à venir à bout
de ces gens-là.
Comme trait final de cette esquisse de Ténériffe, patrie officielle des serins, je
dirai que ces oiseaux y sont verts et ressemblent à des verdiers. Les canaris jaunes
qu'on y trouve viennent de Hollande et se vendent vingt-cinq francs le couple. Et
moi qui me berçais du doux espoir d'entendre chanter sous toutes les feuillées,
de voir voltiger sur tous les buissons, comme des moineaux vulgaires, ces jolis
oiseaux jaunes, dans le gosier desquels Dieu a mis tant de mélodie ! Encore une
illusion qui tombe.
La vie d'un bâtiment à vapeur se passe à acheter du charbon et à le dépenser.
A peine l'Alecton a - t - i l terminé son approvisionnement, qu'il laisse derrière lui
Sainte-Croix de Ténériffe et continue sa route.
Le 4 décembre, nous passons le tropique, dont la fête se célèbre suivant les
rites et coutumes que la tradition a consacrés. C'était la première fois que l'Alecton
franchissait la frontière du royaume des Trois-Piques, ainsi que le nomment les
matelots, avec ce profond mépris de la langue française qui les caractérise. Je dus
racheter par une forte amende la tête du navire que menaçait la hache des percepteurs
des revenus du prince. Il est avec toutes les puissances célestes des accommodements.
Je ne décrirai pas les épisodes du baptême du Tropique dont les scènes sont
toujours les mêmes. Les personnages aussi offrent toujours les mêmes types, comme
ceux de la comédie italienne, et les plaisanteries ne sont jamais que des répétitions;
mais que voulez-vous de mieux, du moment que l'hilarité est toujours la même et
que les mêmes lazzis ont le même succès?
De grands enfants que ces marins qui jouent tous les jours avec la mort et que
la moindre drôlerie jette en des accès de fou rire.
Que les rigoristes attaquent cette vieille coutume maritime et la traitent d'orgie
carnavalesque, de saturnale irrespectueuse et sacrilége : honni soit qui mal y pense!
Gardons-nous d'enlever aux gens de mer leurs joies et leur insouciance. Il n'est pas
exact de dire que l'autorité soit méconnue, oubliée; la discipline n'exclut pas la
gaieté; et la gaieté, c'est la santé, c'est la force, c'est la vie du matelot. Il a besoin
de ce gros rire sonore qui prouve la paix du cœur. Il a besoin de chasser parfois
ce terrible ennemi, plus redoutable que typhus, choléra et fièvre jaune, et qu'on
nomme le mal du pays.
J'ai vu un équipage fatigué, abattu, qui fournissait plus de recrues à l'infirmerie
LES ILES DU CAP-VERT. 29
qu'au service du bord. La manœuvre y allait devenir impossible faute de bras, quand
le commandant eut l'ingénieuse idée de faire fabriquer un biniou, dont se mit à
sonner un matelot bas breton. A ce son magique, à ces accents du pays, tous
tressaillirent. Les danses nationales, les gais refrains, les bons souvenirs, tout revint
à la fois. Les malades sortaient de leur lit pour prendre part à l'allégresse générale;
l'équipage fut sauvé.
Donc, vive la joie, la danse et les ris, et foin de la tristesse! A bord des navires,
célébrons la fête du Tropique, la fête de la Ligne, la sainte-barbe et la saint épissoir1,
récemment inscrite au calendrier maritime. Saisissons bien vite, en un mot, toute
occasion d'offrir quelques plaisirs à ces hommes dévoués, en compensation de leurs
rudes travaux.
Il y a cinq jours que nous avons quitté les Canaries, et voici les îles du
Cap-Vert qui se dessinent à l'horizon. Formés tous deux par des jets volcaniques,
ces deux archipels se ressemblent sous bien des rapports.
Ce fut en 1450 que le Génois Antoine Noli découvrit les îles du Cap-Vert,
au profit du Portugal, à qui ces îles appartiennent encore aujourd'hui. Elles sont
au nombre de neuf et comptent environ cent mille habitants, dont sept mille
esclaves.
Comme population, l'île Saint-Antoine serait la principale, mais elle n'a pas de
port. Le dépôt de charbon établi dans la baie de Porto-Grande, en l'île Saint-
Vincent, a donné à ce point une importance relative. C'est là qu'est l'escale des
paquebots français de la ligne du Brésil, qui vont à Lisbonne et à Bordeaux, avec
une annexe au Sénégal. Les paquebots portugais d'Angola y relâchent également.
L'île ne compte que deux mille habitants, et la ville de Porto-Grande n'en a
que douze cents. La baie conserve encore un peu de la houle du N. E., que ne
brise pas entièrement l'île Saint-Antoine, qui la borne au nord, mais elle est d'un
accès facile et la tenue y est bonne. On y mouille par petits fonds de huit à dix
mètres, tout près de terre.
Je ne connais pas de pays d'aspect plus dénudé, plus chauve, que ces montagnes
qui dominent la ville, si ce n'est la plaine qui l'environne. Du sable et de la
poussière, et c'est tout. L'herbe y pousse à regret, et les quelques buissons maigres,
les quelques tamarins clair-semés qui surgissent dans le paysage ne l'embellissent pas.
L'île semble, à vrai dire, ne devoir produire que du charbon, et encore le fait-on
venir d'ailleurs.
C'est un M. Miller, un Anglais, consul de France, d'Angleterre et de mille
autres lieux, qui fournit tout ce qui concerne son état, charbon, vivres, eau, etc.
11 a une nombreuse et charmante famille; si nombreuse, que la mémoire lui fait
souvent défaut quand on le consulte sur le numéro d'ordre de quelqu'un de ses
1. Epissoir, morceau de bois ou de fer dont se servent les gabiers pour faire des épissures; l'épissure est un
n œ u d qui marie deux cordes en entrelaçant leurs torons. Les t o r o n s . . . . (Voy. le Dictionnaire de marine.)
30
LA GUYANE FRANÇAISE.
enfants. Aussi a-t-il grand soin de tenir un registre de poche qu'il ouvre à l'oc-
casion, et sur lequel une méthode mnémotechnique ingénieuse vient l'aider à coor-
donner ses souvenirs rebelles.
L'aspect de la ville est triste et lamentable : force masures, force haillons. Ce-
pendant, quelques constructions commencées et trois ou quatre maisons de négociants
debout semblent annoncer une velléité de prospérité future. En général, les r e s -
sources y sont nulles et se bornent à l'approvisionnement du charbon; mais il est
juste de reconnaître que ce charbon ne se fait pas attendre. C'est ici qu'on paraît
comprendre la vérité de l'axiome américain, qui dit que le temps est de l'argent.
Les chalands sont sur rade et renferment le charbon mis en sacs et pesé à l'avance.
Dès qu'arrive un navire à vapeur, un petit remorqueur conduit les chalands le long
du bord. On peut les accepter les yeux fermés, car le poids y est d'une scrupuleuse
exactitude. M. Miller est un honor able gentleman.
M. le capitaine de vaisseau Philippe de Kerallet, dans ses instructions n a u -
tiques, est fort généreux pour ces îles, sous le rapport de la chasse. Son programme
m'avait fait venir l'eau à la bouche; il parlait de pintades, de perdrix, de cailles.
Aussi, dès le lendemain de mon arrivée, étais-je debout avant l'aurore, désireux
de vérifier les dires de l'histoire, et accompagné d'un Miller dont le numéro
m'échappe. Mais la chasse se borna, hélas ! à une promenade au fusil à travers
des plaines poudreuses. A la longue pourtant, mon guide se souvint de certaine
place où s'étaient groupés quelques brins d'herbe pour protester contre l'aridité absolue,
et pensant judicieusement que s'il y avait du gibier quelque part, ce devait être
là, il eut le bon esprit de me conduire en cette oasis. Effectivement, ce spécimen
de gazon donnait asile à trois cailles. Je n'en tuai que deux, pour laisser un échan-
tillon de l'espèce à ceux qui viendraient après moi.
Mais si le gibier brille ici par sa rareté, le poisson, en revanche, y abonde.
La pêche offre des plaisirs infinis. Je ne puis trop recommander cette distraction,
que dis-je, cette volupté, à ceux que leur bonne fortune amène à Saint-Vincent.
Qu'ils prennent un canot et le munissent richement de lignes et d'hameçons, et
puis qu'ils aillent mouiller leur barque près de terre, à gauche de la ville, par
trois mètres de fond....
Vous vous rappelez ce conte des Mille et une Nuits, dans lequel un prince,
devenu pêcheur, prend, dans un lac inconnu, des poissons verts, des poissons rouges,
des poissons bleus. On dirait également ici d'un vrai lac enchanté. A chaque instant
la main éprouve cette secousse vertigineuse qui fait palpiter d'allégresse le cœur
du vrai pêcheur. Puis, ce sont des poissons bleus, des poissons verts, des poissons
rouges, des poissons jaunes, qui viennent frétiller au fond de la barque.
Ce sont des dorades aux couleurs métalliques, des morues à la robe brune et au
large bec, des anguilles de mer longues comme des couleuvres, des rascas, chéris
des enfants de la Provence, des carangues aux reflets d'azur. Il y a là une variété
incalculable de figures, de formes, de tailles, d'ouïes, de nageoires; il y a de gros
LES ILES DU CAP-VERT. 31
poissons, il y en a de longs, il y en a de jolis, il y en a de laids, il y en a de
difformes; on en voit qui se gonflent comme des vessies, d'autres qui chantent
comme le cygne au moment de rendre l'âme; d'autres sur la robe desquels la
mort amène ces dégradations de nuance et ces déclins du prisme lumineux, qui
prouvent que la vie est un flambeau, et que le trépas c'est l'ombre. Il y en a enfin
de formes qui défient la classification, comme ce poisson dont nous donnons ici
la figure exacte, et que des dimensions restreintes empêchent seules d'entrer dans
la classe des monstres effrayants. En un mot, par la diversité et l'abondance du
D A C T Y L O P T E M S V O L I T A N S (1/4 G. N.) P R I S A S A I N T - V I N C E N T , Î L E S D U C A P - V E R T ( D É C E M B R E 1 8 6 1 ) .
poisson, notre barque ressemblait à celle des saints apôtres, lors de la pêche
miraculeuse.
Par moments, à travers la transparente limpidité de l'eau, l'on voyait tous
les accidents du fond. Alors, c'était plaisir que de suivre de l'œil les manœuvres
du poisson. Les uns se jetaient gloutonnement sur l'hameçon, les autres le mor-
dillaient et dégustaient l'appât sans s'y laisser prendre; d'autres le flairaient avec
défiance ou l'avalaient après réflexion; d'autres s'en écartaient instinctivement.
C'était une scène pleine d'intérêt, et sur laquelle un nuage passant au ciel
32 LA GUYANE FRANÇAISE.
jetait par moments un voile ténébreux qui rendait à la pêche tout l'attrait mysté-
rieux de l'inconnu.
Pendant un de ces intervalles lumineux, un des hôtes de la mer attirait toute
mon attention et toute ma convoitise. C'était une sorte de dorade à écailles roses,
qui, insoucieuse et nonchalante, semblait mépriser l'appât avec lequel je la pour-
suivais et l'agaçais vainement. J'aurais cru à son sommeil, si par moments quelques
mouvements de la queue et des nageoires n'avaient révélé son existence. J'avais
fait près d'elle de nombreuses captures sans qu'elle parût s'en inquiéter, lorsque
tout à coup ma belle paresseuse sortit de sa torpeur. C'est qu'elle avait vu un
individu de son espèce se diriger vers l'appât. Aussitôt ses écailles roses semblèrent
se foncer d'une teinte pourprée, et la secousse que reçut en ce moment ma ligne
faillit me l'arracher des mains. Décidément les animaux ont des passions comme
les hommes, c'est-à-dire ne valent guère mieux que nous.
Cependant les poissons de l'île Saint-Vincent n'ont pas les mœurs subversives des
murènes antiques qui se nourrissaient d'esclaves; ils n'imitent pas le requin dont la
voracité est inintelligente; l'autruche, dont l'estomac est par trop complaisant, et enfin
la pie voleuse, recéleuse au premier chef, dont Palaiseau garde la lamentable
chronique.
Ils ne ressemblent pas non plus au poisson historique qui, dans un mouvement
de gourmandise irréfléchie, avala l'anneau de Polycrate, tyran de Samos, et qui se fit
prendre, cuire et manger afin de restituer le bien d'autrui acquis illégalement : exemple
d'une conscience scrupuleuse que devraient suivre bien des êtres classés dans les ani-
maux intelligents. Non, les poissons de Saint-Vincent n'en sont pas arrivés à ce degré
d'honnêteté, mais ils respectent la propriété étrangère quand elle se présente à leurs
yeux sous les espèces de l'or et de l'argent. On peut leur confier un trésor sans crainte
qu'ils en abusent; et j'ai par devers moi la preuve de ce que j'avance.
Mon domestique eut un jour la maladresse de jeter mon argenterie à la mer.
Comme j'avais eu la mauvaise idée de donner à déjeuner aux notables de Saint-Vincent,
la réunion était assez nombreuse et tout mon service de table y avait passé. Or, je
déteste le ruoltz, et tiens à mon argenterie de famille, toute vierge qu'elle soit
d'armoiries.
Ce funeste événement se passait au milieu du jour, mais je n'en fus avisé que le soir
au moment du dîner; mon domestique avait peut-être espéré que je ne m'apercevrais
pas du déficit. Le navire avait quelque peu tourné à droite, à gauche, évité à la marée,
et la nuit se faisait. A tout hasard, je fis mouiller un plomb de sonde au lieu présumé
du sinistre et je fis demander un plongeur à terre.
Le lendemain matin, un noir de Cayenne, nommé Plutus, matelot passager, qu'on
rapatriait comme phthisique, fit demander à me parler.
« Commandant, bonjou.
— Bonjour, Plutus; que me veux-tu?
— Commandant, mo pas content to.
LES ILES DU CAP-VERT.
33
— Pourquoi ça, n'es-tu pas content de moi ?
— To fait affront marins di bord; pourquoi to mandé aut mond pour plongé
to couvert. Mo capab trouvé li si to voulé.
— Je ne savais pas avoir près de moi ce que j'allais chercher ailleurs. Je
respecte ta noble susceptibilité, compère Plutus, et du moment qu'il y a concur-
rence, je m'empresse de faire droit à ta réclamation. Du reste, ton nom est d'un
S A I N T - V I N C E N T . — LA P È C H E D E L ' A R G E N T E R I E .
heureux présage, je compte sur le Dieu de la fortune. Mais tu n'as pas peur des
requins? »
Plutus poussa une exclamation de mépris que je ne chercherai pas à orthographier ;
puis, prenant son costume de bain qui, je dois le dire, était d'une extrême simplicité,
il se jeta dans l'eau qui semblait être son élément. Il nageait comme un triton; du
reste, un canot le suivait et deux autres matelots tiraient la brasse auprès de lui
pour lui donner bon courage, suivant son expression.
Je n'étais cependant pas sans quelque inquiétude. L'eau avait huit mètres de
profondeur; elle était assez transparente, mais on n'en voyait pas le fond. En revanche,
5
34
LA GUYANE FRANÇAISE.
on apercevait des raies énormes, des poissons de toute taille, qui rôdaient autour des
nageurs, sans paraître les redouter beaucoup. On épiait les ailerons accusateurs
des requins, mais on n'en signalait pas.
Plutus avait plongé plusieurs fois sans réussite, quand tout à coup il sortit de
l'eau en criant comme un beau diable : « Je les tiens! je les tiens! » Effectivement
il avait les deux mains pleines de couverts. A peine l'en eut-on débarrassé qu'il plongea
de nouveau avec autant de succès. Cette fois, le complément y était; fourchettes,
cuillers grandes et petites, rien n'y manquait.
Les poissons avaient respecté le dépôt confié, à leur délicatesse. Je rentrais en
possession de mon bien, et donnais de grand cœur à Plutus la récompense qu'il avait
si bien méritée. Quant à lui, il savourait les joies du triomphateur, riait bruyamment
en montrant ses dents blanches, et se délectait d'un bol de punch, en compagnie des
deux autres nageurs.
Parmi les jours passés à Saint-Vincent, se trouva le dimanche. Aussi voulûmes-
nous accomplir nos devoirs de chrétiens et aller ouïr la messe.
Du temple orné partout de festons magnifiques,
Le peuple saint en foule inondait les portiques...
L'église était en réparation, de sorte que le service divin se célébrait dans la
sacristie quelque peu délabrée et qu'envahissaient les poules du presbytère. Quant
à la foule, ce qui fait peu d'honneur à la piété des habitants de l'île, elle se composait
d'une trentaine de fidèles, nous compris.
Le curé, vêtu de noir, était noir de visage ; l'enfant de chœur était noir. Un petit
noir avait fait de son dos un lutrin sur lequel des chantres noirs psalmodiaient des
notes noires, et qu'un artiste noir accompagnait sur une guitare au manche d'ébène.
Que de noir! Ce spectacle nous en mit jusqu'en l'âme. Tous ces gens me semblaient
plutôt faits pour représenter le diable que le bon Dieu, que mon ridicule préjugé
d'homme blanc s'obstine à matérialiser sous la belle et majestueuse figure d'un vieil-
lard à tête blanche. Quant à ces frons-frons de guitare accompagnant des chants
d'église, on ne se figure pas l'effet étrange qu'une semblable musique peut produire
sur l'esprit et sur le système nerveux.
Je doute fort qu'un chrétien chancelant fortifie sa foi, ou qu'un mécréant se
convertisse dans l'église de Saint-Vincent. Après cela, la grâce est si puissante et la foi
si robuste qu'il est bien possible que l'homme pieux trouve son Dieu partout, et que
la prière aux ailes radieuses s'élève également vers les cieux, qu'elle parte du pied
d'un grossier Calvaire ou des marches du riche autel, paré de pierreries et d'or et
vêtu de dentelles.
Adieu, Saint-Vincent, adieu! Adieu aux pays qui malgré leur parfum exotique,
me parlent encore de l'Europe. La première terre où je dois toucher maintenant,
c'est Cayenne, c'est la Guyane, c'est l'Amérique, c'est la zone brûlante où le soleil
L'ARRIVÉE.
35
à pic tamise ses rayons à travers la fournaise; où l'homme est en lutte constante
avec mille ennemis visibles et invisibles, où la fièvre et la maladie l'attendent et le
guettent, où tous les animaux depuis l'imperceptible jusqu'au colosse, depuis le
moustique jusqu'au boa, sont avides de son sang.
Maintenant pour finir le voyage, pour arriver au terme de ma route, l'océan
à franchir sans étapes, sans relâches; plus rien pour couper désormais la triste mono-
tonie des jours qui se suivent et se ressemblent. Toujours le ciel d'azur et toujours
la mer bleue; pas même la consolation de la rapidité de la marche. Nous n'avons
pas assez de charbon pour aller jusqu'à Cayenne, et il nous faut demander son faible
secours à la voile, une pauvre auxiliaire, car l'Alecton a été construit tout exprès
pour marcher à la vapeur, et c'est à peine s'il ressent l'influence des belles brises
alizées sur la toile dont il est couvert.
Pendant ces jours de petits sillages, quelques requins rôdent autour du navire;
des poissons volants, poursuivis par les bonites et qui perdent comme Icare leurs
ailes au soleil, viennent tomber à bord. Souvenir dérisoire des pêches miraculeuses
de Saint-Vincent. Adieu, paniers, vendanges sont faites !
Hélas! oui, ce sont les gens de mer qui mangent le moins de poisson, et cette
assertion qui semble paradoxale au premier aperçu n'en a pas moins une grande vérité.
La vie maritime est le tombeau de bien des plaisirs. Si nous péchons souvent par pensée
et par omission, c'est rarement par action.
L'océan est comme le désert. Le grand flot des barbares dans ses invasions pério-
diques traverse les solitudes, mais ne s'y arrête pas.
L'océan est un passage.
On n'y voit stationner que des hordes de pillards, tels que les thons, les requins
et les grands cétacés, bédouins errants de ces plaines liquides et vivant à l'instar des
enfants du désert, des dîmes prélevées sur les caravanes d'émigrants.
Il faut aux poissons de la mer les verts pâturages des algues, les couches sablon-
neuses qu'émaillent les coquilles nacrées, les réduits mystérieux des roches madré-
poriques, les secrets abris que le varech enlace de ses lianes et tapisse de ses feuilles
rubanées.
A travers le milieu liquide qui l'environne, l'habitant des eaux aime à deviner
le ciel bleu. Dans ses thébaïdes sous-marines, il ne veut pas rester étranger à l'air
qui se respire dans la patrie des oiseaux et des hommes.
Ce n'est donc pas par ces grandes profondeurs où la sonde n'aboutit pas, ce n'est
pas au-dessus de ces gouffres immenses que la pêche est le plus fructueuse, mais bien
par les petits fonds, près des côtes. C'est sur les bancs ou plateaux culminants des mon-
tagnes sous-marines, c'est au sein des vertes prairies ensevelies sous les ondes qu'aime
à paître le menu bétail du vieux Protée.
Donc, plus rien pour charmer l'ennui des longs loisirs, rien que la contemplation
des splendides couchers du soleil tropical. L'astre, pareil à un grand artiste qui sait
ménager ses effets, commence par noyer l'occident d'un déluge de feux, découpe l'arête
36 LA GUYANE FRANÇAISE.
vive des nues en silhouettes fantastiques, puis fait s'éteindre soudain dans les teintes
grises du crépuscule tous ces tons qui se heurtent, tous ces monstres qui se menacent,
se chevauchent, se poursuivent au sein de la fournaise, et laisse enfin le ciel libre
échanger son costume éblouissant du jour contre sa robe étoilée de la nuit.
Enfin, le 23 décembre, une certaine perturbation dans les eaux de la mer annonce
l'approche des Guyanes. L'eau perd son amertume ; elle a pris cette nuance sombre,
puis jaunâtre qui signale le voisinage des rivières. L'influence des grands courants se
trahit par des signes manifestes; sans avoir vu se dessiner aucun profil à l'horizon, on
pressent que la terre est proche. Nous sommes en un mot sous l'impression de ce même
phénomène qui, en 1498, frappa Christophe Colomb.
Jusque-là, l'illustre Génois n'avait vu que des îles; il devina un continent. Son
génie lui démontra que les fleuves qui apportaient ce trouble dans les eaux de l'Océan
devaient traverser un monde.
« Là, dit-il, en étendant la main vers la rive américaine, là est une terre qui s'étend
plus loin que ma pensée ne peut le préciser. »
La sonde nous annonçait effectivement les dégradations successives du fond : j'eus
connaissance dans la nuit du rocher le Connétable, puis des îles Rémire, et le 24 au
matin je mouillais aux îles du Salut, près de la frégate à vapeur la Cérès, qui venait
d'amener un convoi de 500 transportés.
Me voilà donc à la Guyane, en ce pays dont le décret du 8 avril 1852 a fait la
terre d'expatriation des déportés de toute catégorie; réservoir dans lequel la France
écoule toute sa lie; colonie privilégiée au profit de laquelle la mère patrie se débarrasse
non-seulement de l'écume de ses prisons et de ses bagnes, mais encore de tous ceux qui,
à quelque titre que ce soit, sont pour elle un sujet de gêne ou de crainte, une menace
pour l'avenir ou une difficulté pour le présent.
Le décret de 1852 ne faisait que consacrer une vieille habitude. Il y a toujours
ainsi des lieux choisis vers lesquels les gouvernements des sociétés, sous quelque forme
qu'ils soient constitués, dirigent ceux qui leur portent ombrage. Le Directoire n'a pas
été moins dur que la monarchie française aux malheureux bannis.
Les mots déportation, bannissement, relégation, ostracisme, sans être entièrement
synonymes, représentent cependant les variations d'une même peine : l'exil, c'est-à-dire
l'expulsion hors du pays.
« Ingrate patrie, dit Lycurgue, tu n'auras pas mes os. » — « Portez mes os dans
la terre de mes pères, » dit l'Indien mourant dans une tribu étrangère. Et l'imprécation
du philosophe grec et le vœu suprême du sauvage s'inspirent de la même pensée. C'est
que la terre natale a droit aux os de ses enfants; c'est que l'homme est appelé à
graviter autour des mêmes êtres et des mêmes choses et que sa tombe doit être au-
près de son berceau.
A ce point de vue la déportation paraît être la plus rigoureuse de ces mesures
qui ressemblent cependant à de la douceur et à de la clémence comparées aux
proscriptions romaines et aux régimes suivis jadis dans les prisons d'État.
L'ARRIVÉE.
37
Mais ce n'est pas encore le retour au beau temps des républiques grecques,
où l'exilé pouvait choisir le lieu de son exil; où Diogène, banni de Synope, allait
habiter Athènes et Corinthe; où Thucydide et Xénophon, bannis d'Athènes, se retiraient
l'un dans l'île d'Égine, l'autre à Scillonte, et recevaient d'Athènes tous les documents
nécessaires à leurs travaux sur l'histoire de la Grèce.
Certes, si les proscrits du 18 fructidor avaient été consultés, ils n'auraient pas
choisi pour lieu de leur exil les plages inhospitalières et les marais de la Conanama.
La déportation, qui a frappé de grands citoyens, des ambitieux, des adversaires
politiques, des ministres disgraciés, des factieux, des rebelles, des suspects, des sectes
religieuses, des familles, des races entières; la déportation, qui a été une arme
aveugle et cruelle entre les mains de la royauté, de l'aristocratie ou du peuple, a
revêtu de nos jours l'appareil de la légalité. Elle s'est substituée à une autre pénalité
pour atteindre les criminels vulgaires, pour punir les attentats contre les personnes,
pour frapper les voleurs, les faussaires et les assassins, sans pour cela renoncer à la
possession de ses droits, quant à ce qui est des attentats contre le gouvernement
établi.
Utiliser les bagnes au profit de la colonisation, voilà quel est le problème qu'on
s'est proposé. Les Anglais sont nos prédécesseurs dans cette voie, et leurs colonies
pénitentiaires de Botany-Bay nous ont encouragés à tenter l'épreuve.
Une question immense, compliquée d'énigmes infinies et d'une foule de consi-
dérations sociales, agricoles, politiques, morales, une question qu'il faut de toute
nécessité résoudre, mais devant laquelle légistes, criminalistes, humanitaires, esprits
subtils, élevés et généreux semblent encore flotter éperdus dans la mer désolante
du doute !
C'est une société à fonder avec des matériaux étranges, des vertus à faire pousser
dans un cloaque immonde. C'est en même temps une colonie à relever de ses ruines,
un cadavre à ressusciter, un principe à reproduire, un avenir à créer avec un élément
infécond.
Il ne m'appartient guère, à moi, humble officier de marine, d'aborder ces hautes
sphères où peuvent s'égarer les plus grandes intelligences, les raisons les plus éclai-
rées. Dieu me garde d'apporter en de si difficiles matières des jugements irréfléchis
ou des applaudissements intempestifs. Pour établir les bases de cette société nouvelle,
pour bien la suivre en ses développements, l'encourager en ses essais, la diriger dans
ses pas incertains, il faut le génie et le savoir et l'abnégation et la persévérance
que rien ne décourage, et Dieu ne prodigue pas les caractères de cet ordre.
Donc, devant les essais des hommes éminents chargés d'une aussi lourde tâche,
je dois m'imposer la plus grande réserve. Je ne me ferai point, et pour cause, le
conseiller des mesures à prendre; je ne me lancerai point dans les sphères élevées
de l'analyse et de la comparaison des différents systèmes; je ne discuterai pas, je
raconterai. Je sais ce qu'il faut taire et ce qu'on peut dévoiler sans péril; et sans
avoir besoin de pénétrer jusqu'au fond de ces questions capitales, j'espère pouvoir
38 LA GUYANE FRANÇAISE.
trouver encore à la surface d'un pays vierge, où la nature est si riche et si bizarre,
quelques sujets de récits intéressants et neufs. Et si, par hasard, l'histoire de la
transportation se présente sous ma plume, illustrée de ses drames lugubres et san-
glants, dont le bruit a passé la mer, je tâcherai de concentrer la morale de mes
faits divers dans la sphère exclusive des intérêts de la société coloniale.
Alecton, f é v r i e r 1 8 6 2 .
DEUXIÈME PARTIE
L A G U Y A N E
Î L E S D U S A L U T E T B A T T U R E S D E M A L M A N O U R Y , V U E S D U L A R G E .
I
DÉCOUVERTE DE LA GUYANE. - L'ELDORADO. — LES AMAZONES.
On donne le nom de Guyane à cette vaste contrée de l'Amérique équinoxiale
qui est comprise entre l'Orénoque, l'Amazone, le Rio-Negro et la mer. Le Rio-
Negro, qui la limite à l'ouest, sert en même temps de trait d'union aux deux
grands fleuves qui la bornent au nord et au sud.
Aujourd'hui, ce grand territoire est partagé entre quatre nations : le Brésil, qui,
en sa qualité d'héritier du Portugal, possède la rive gauche de l'Amazone et reven-
dique la propriété du pays compris entre ce fleuve et l'Oyapock; la France, dont
les possessions s'étendent de l'Oyapock au Maroni; la Hollande, du Maroni au Co-
rentin; et l'Angleterre enfin, du Corentin à l'Orénoque.
Ces quatre Guyanes, brésilienne, française, hollandaise, anglaise, formaient jadis
une seule colonie appartenant à la France et qui s'est appelée la France équinoxiale;
mais les malheurs de nos guerres maritimes et les fautes de nos gouvernements ont
fini par réduire des deux tiers notre ancien territoire colonial, et les puissances rivales
ont profité de nos désastres pour se faire leur part dans ce domaine immense, choi-
sissant de préférence les provinces les mieux disposées pour le commerce et la colo-
nisation.
6
42
LA GUYANE FRANÇAISE.
Christophe Colomb eut le premier connaissance des Guyanes, lorsqu'à son troi-
sième voyage il aborda vers les bouches de l'Orénoque, en 1498.
Alphonse d'Ojéda et Jean de la Cosa atterrirent au même point un an plus
tard; mais les uns et les autres continuèrent leur route vers le nord; aussi peut-on
attribuer justement tout l'honneur de la découverte de la Guyane à Vincent Yanes
Pinçon, qui n'y aborda cependant qu'après ces premiers explorateurs.
Ce Vincent Yanes Pinçon et ses deux autres frères furent les compagnons de
Colomb lors de son premier voyage. Enhardi par le succès de la première entreprise,
Vincent Pinçon tente l'aventure pour son propre compte et part de Palos, au com-
mencement de décembre 1499, avec une flottille de quatre caravelles.
Après avoir touché aux Canaries et aux îles du Cap-Vert, il fait route au sud-
ouest, passe l'équateur et perd de vue l'étoile polaire, ce qui déroute singulièrement
ses habitudes nautiques. Ayant cependant continué bravement sa route, il reconnaît
le continent américain le 20 janvier 1S00, vers le cap Saint-Augustin.
Il suit la côte pour chercher à entrer en relations avec les naturels; il mouille
dans une baie et expédie les embarcations à terre. Elles sont attaquées par les
Indiens, qui leur tuent une dizaine d'hommes.
Pinçon s'empresse de quitter cette plage inhospitalière, et après quarante lieues
de navigation, faites sans perdre la terre de vue, il repasse l'équateur et trouve
l'eau de la mer si douce qu'il en remplit ses futailles. Surpris de ce phénomène,
il s'approche de terre et mouille près d'un groupe d'îles verdoyantes placées à
l'entrée d'une rivière dont l'embouchure avait plus de trente lieues de largeur, et
dont les eaux pénétraient à quarante lieues au large avant de perdre leur douceur.
Il éprouve à ce mouillage un phénomène de courants et de marées qui met
ses navires dans le plus grand péril.
Remettant rapidement sous voiles, il gagne la haute mer en doublant un cap,
revoit l'étoile polaire, et continue à côtoyer le continent pendant trois cents lieues
environ. Il arrive à l'Orénoque et touche encore en quelques points sur lesquels il
oublie de nous laisser d'intéressants détails.
Quand on suit, la carte à la main, l'itinéraire du voyageur espagnol, on penche
à croire que le point où il a subi l'agression des sauvages doit être la baie de
Cayété, et que la grande rivière dont il parle est le fleuve des Amazones. En effet,
quarante lieues séparent ces deux points et le fleuve des Amazones réunit seul dans
ces parages les particularités sur lesquelles Pinçon s'appesantit, c'est-à-dire de modi-
fier l'amertume de la mer à une grande distance, d'avoir à sa large embouchure un
groupe d'îles verdoyantes, enfin d'être soumis à ce dangereux phénomène de marée
connu sous le nom de Prororoca.
Il semblerait donc rationnel de placer dans l'ouvert de l'Amazone même cette baie
ou cette rivière de Vincent Pinçon, qui, diversement placée sur les anciennes cartes,
oubliée par les uns, méconnue par les autres, sert cependant de base à un traité
sur les limites. Il faut dire, en effet, que cette difficulté géographique non résolue
DÉCOUVERTE DE LA GUYANE. 43
jusqu'à ce jour a amené entre le Portugal, le Brésil et la France des échanges de
notes officielles et de protocoles, de traités ébauchés et de conventions avortées, qui
ont usé depuis le traité d'Utrecht plusieurs générations de diplomates.
Je reviendrai plus tard sur ce procès de mur mitoyen qui est encore entre les
mains des juges, et qui sera peut-être tranché brutalement quelque jour, comme
tous les nœuds gordiens que la légalité ne peut débrouiller.
On sait que les aventuriers qui envahirent l'Amérique centrale au commence-
ment du seizième siècle s'attachèrent surtout à la conquête des grands empires du
Mexique et du Pérou et laissèrent de côté les plaines marécageuses, les forêts impé-
nétrables de la Guyane qui ne passaient pas pour recéler de l'or, unique objet de
l'éternelle convoitise.
En effet, cette soif de l'or était le seul mobile qui poussait l'Europe sur l'Amé-
rique; l'amour de la science et l'ardeur de la foi ne venaient qu'en seconde ligne.
Ce pays féerique semblait devoir réaliser toutes les chimères de l'espérance.
On y voyait le précieux métal partout. On le demandait aux entrailles de la terre,
au sable des rivières, aux pierres des montagnes, à tous les règnes de la nature.
Il est facile de se faire une idée de ces rêves quand on se rappelle la fièvre qu'a
donnée à l'Europe moderne la découverte récente des gisements aurifères de la
Californie.
A côté de la réalité déjà splendide, la fiction ne tarda pas à apporter ses exa-
gérations et ses fables.
Sur le rapport d'un prisonnier, Pizarre se met à la recherche d'un grand prince
qui était couvert d'or de la tête jusqu'aux pieds. La poudre d'or était fixée sur la
peau au moyen d'une résine odoriférante. La haute température du pays autorisait
ce genre de vêtement; mais il parait qu'il était peu commode pour le sommeil
de la nuit; car, suivant la chronique, le prince s'en débarrassait chaque soir par
un bon bain, et comme sa garde-robe était fort riche en ce genre d'étoffe, il s'ha-
billait de neuf chaque matin.
On l'appelait El Dorado, l'homme doré, et par suite le pays que gouvernait
ce prince métallique prit le nom d'Eldorado.
Il est avéré que les Indiens se firent parfois des paillettes de mica sur quelques
parties du corps, sur le front et dans la chevelure. Cette ornementation brillante,
usitée encore de nos jours, doit découler d'une mode ancienne.
Les États du monarque étaient à l'avenant de la livrée royale. L'homme d'or,
le roi resplendissant, habitait une ville aux palais de métal. Autour de cette fan-
tastique cité, la terre avait jeté sans ordre les pierres les plus précieuses de son
écrin, et le lac Parimé, du sein duquel sortait la capitale de l'Eldorado, roulait
ses ondes sur des perles; les cailloux étaient des diamants.
Hélas! Pizarre, ne trouva pas le chemin de cet éblouissant royaume, que l'or
croyait situé vers les limites des Guyanes; mais cette fiction séduisante attira vers
cette contrée, jusqu'alors inexplorée, des milliers de chevaliers errants, dont la
44 LA GUYANE FRANÇAISE.
vaillance et l'audace n'ont pu mettre à fin l'entreprise ni détruire l'enchantement
qui dérobe toujours aux regards le lac Parimé et la ville de l'or.
Toutefois la poursuite de cette merveilleuse chimère ne fut pas entièrement
abandonnée et elle a conservé des adeptes jusqu'à nos jours.
L'illustre Walter Raleigh, ce galant favori de la reine Élisabeth, fit infructueu-
sement dans l'Orénoque plusieurs voyages pour pénétrer au foyer de tant de richesses.
Un autre Anglais, Keymis, tenta, en 1596, une expédition qui ne fut pas plus heu-
reuse.
Ce voyageur s'était dirigé vers l'Oyapock, où il supposait que se trouvait la
ville de l'or, qu'il ne put atteindre. Il nous apprend que, dès cette époque, les
Français allaient à la Guyane pour y chercher des bois de couleur.
L'opinion de Keymis sur la position de l'Eldorado est adoptée par un des gou-
verneurs de Cayenne, M. d'Orvilliers, qui, en 1720, envoie un détachement dans
le Camopi, principal affluent de l'Oyapock. Ce détachement met six mois à faire
son voyage, et, au lieu d'or, rapporte des échantillons de cacao, pris dans une vaste
forêt de cacaoyers sauvages.
Il y avait là une haute leçon et un ingénieux apologue. En effet, la mine la
plus riche, la plus féconde de la Guyane, c'est l'agriculture. C'est le trésor dont
parle le Fabuliste, éternelle vérité qui montre la fortune dans le travail. Les
baumes, les essences, les bois d'ébénisterie et de construction, en un mot le règne
végétal et ses mille produits, voilà les vrais trésors d'un Eldorado réel, à la portée
de tout courage et de toute persévérance.
Aujourd'hui que l'exploration de la plupart des rivières de la Guyane a fait
justice de toutes ces fables, que le bon sens public a dépouillé la légende de son
manteau d'illusions, quelques entêtés croient cependant encore à un placer immense,
à une carrière colossale pavée de blocs d'or.
On interroge les souvenirs des Indiens, on cherche dans les rares paroles de
ces silencieux enfants de la nature quelque renseignement, quelque mot magique
qui puisse ouvrir cette caverne enchantée. On interprète un sourire, une réticence,
un vague indice, et l'on se lance de nouveau à la recherche de l'inconnu.
Le sauvage à peau rouge exploite parfois la crédulité des visages pâles; quel-
quefois aussi il se laisse prendre lui-même à ces trompeuses amorces, il accepte
le rêve pour la réalité et devient un mystificateur involontaire.
On a les demi-confidences d'un vieillard à son lit de mort, ou les aveux arra-
chés aux hallucinations de l'ivresse, et sur ce thème toujours incomplet, l'imagina-
tion brode ses étranges fantaisies. Autour de ce fait principal, le conteur groupe
toutes les superstitions admises, toutes les fables vulgaires. Rien ne manque à ces
légendes merveilleuses, ni la couleur locale, ni le cachet excentrique, ni le sur-
naturel, ni le drame. Le trésor est gardé comme tout trésor doit l'être. Le dragon
des Hespérides a des collègues en Amérique : en fait de monstres, la Guyane est
bien approvisionnée.
L ' E L D O R A D O .
L'ELDORADO.
47
Je prends au hasard parmi ces mille récits. Ab uno disce omnes.
Miroubatwa allait mourir; Miroubatwa arrivait à ce moment solennel où les
paroles suprêmes sont recueillies comme un héritage et comme un souvenir sacré.
Voici ce que raconta le vieil Indien:
« Il y a bien longtemps de cela, mes enfants. Celui qui est aujourd'hui sans
force et qui va partir pour les prairies bienheureuses, avait alors la vigueur de
la jeunesse. Son œil distinguait le plus petit oiseau sous le feuillage des arbres, sa
flèche ne manquait jamais le but, son pied était infatigable, son oreille percevait
tous les bruits de la forêt. Miroubatwa était vaillant, il était grand, il était fort;
il était heureux.
« Miroubatwa voulut voir Cayenne, la grande ville; Miroubatwa goûta de l'eau
de feu, et une funeste passion pénétra dans son cœur et l'esprit de vertige s'em-
para de lui. Chef dans sa tribu, roi dans la forêt, il se vit petit et méconnu
chez les blancs ; il souffrit dans son orgueil et dans sa vanité ; il méprisa la
noble pauvreté de son peuple; il voulut de l'or, beaucoup d'or, pour devenir
l'égal des visages pâles.
« Miroubatwa avait entendu raconter les merveilles de la ville mystérieuse, de
la ville aux palais dorés; Miroubatwa chercha le chemin du lac enchanté dont
lui avaient parlé ses pères.
« Seul dans sa pirogue légère, Miroubatwa remonte l'Oyapock, sa pagaie r e -
foule le courant du grand fleuve et son canot bondit sur les flots.
« C'était un jour que les pluies de l'hivernage avaient grossi les cascades.
L'eau du ciel et l'eau de la mer se confondaient dans un même déluge. Une
barrière inconnue se dressa devant l'Indien. A travers les roches escarpées et glis-
santes, les ondes se précipitaient furieuses, mugissantes, écumeuses. La foudre gron-
dait avec fracas. La colère de Miranda1 s'abattait sur la terre.
« En dépit de sa force et de son courage, Miroubatwa sentit la fatigue s'em-
parer de ses membres. Il attacha la pirogue au tronc d'un palétuvier et chercha
un abri dans la forêt. Malgré le dôme épais des grands arbres, la pluie continuait
de ruisseler sur le corps de l'Indien; alors il construisit un carbet de feuillage et
alluma du feu. Puis il but un peu d'eau-de-vie pour réchauffer son cœur, puis
il but encore et encore jusqu'à ce qu'il eût épuisé la précieuse liqueur. Alors un
grand bien-être pénétra dans les veines de l'Indien et il se sentit plus dispos,
plus vaillant et plus robuste.
« Soudain Miroubatwa entendit un grand bruit sur les bords du fleuve. Des
sifflements stridents se mêlaient à des rugissements sauvages; mais la peur était
inconnue à Miroubatwa. Il mit sur son arc la flèche de guerre, la flèche trempée
dans le poison Wourara, et marcha résolûment au danger.
« Il vit un tigre rouge et une grande couleuvre qui se livraient un terrible
1. Miranda, n o m sous lequel les Indiens désignent l'Être suprême.
48
LA GUYANE FRANÇAISE.
combat. Malgré ses efforts désespérés, la couleuvre allait succomber dans la lutte,
quand Miroubatwa frappa le tigre rouge de sa flèche empoisonnée. Le féroce animal
se tordit dans les convulsions de l'agonie et tomba mort, et la couleuvre délivrée
disparut dans les profondeurs du fleuve.
« Alors il se fit un grand bouillonnement dans les eaux et il en sortit une
grande femme blanche et nue. Les fleurs du Moucoumoucou1 couronnaient son
front ; ses longs cheveux flottaient sur ses épaules et sur sa gorge d'albâtre, et le
bas du corps, serpent ou poisson, se perdait dans les brumes du fleuve : c'était la
Maman-di-l'Eau.
« Les regards de la fée, d'ordinaire méchants et farouches, s'étaient radoucis
et se reposaient sans colère sur l'Indien; mais son mauvais sourire avait à peine
disparu de ses lèvres minces.
« — Merci, lui dit Maman-di-l'Eau, merci! J'étais la couleuvre, et tu m'as sauvée;
« merci! Je connais tes plus chers désirs, et je veux les accomplir. Tu verras la
« ville de l'or. »
« Alors il sembla à l'Indien que le torse de la Maman-di-l'Eau grandissait
démesurément. Ses bras atteignirent la cime d'un carapa2, où deux aras étaient
perchés. Elle leur arracha deux plumes, une plume rouge et une plume bleue, et
les jeta dans la flamme du foyer.
« Et de la flamme du foyer s'élevèrent deux nuées lumineuses, l'une rouge,
l'autre bleue, qui marchèrent devant l'Indien; et l'Indien suivit ces guides fantas-
tiques, et devant eux les aouaras3 rentraient leurs épines, et les lianes s'écartaient
et livraient passage, et la forêt ouvrait des chemins inconnus.
«Les pieds de Miroubatwa ne touchaient pas le sol; il glissait sur les pripris4
et sur les croûtes des savanes tremblantes, et les bêtes féroces le regardaient passer.
« Il franchit des criques et des rivières; il passa sur le territoire des Pipirouis
et des Oyampis; il gravit de hautes montagnes, il descendit dans de profondes val-
lées, et la fatigue pas plus que la faim n'avaient d'action sur lui, et son corps
agile semblait obéir à une force mystérieuse.
« Enfin le bois parut s'éclaircir, et, à travers les arbres, Miroubatwa aperçut
comme un rayonnement immense, et bientôt un splendide spectacle éblouit ses yeux.
« La ville de l'or était devant lui!
« C'était un lac vaste, infini, sans bornes, et de ce lac l'or sortait, sous toutes
les formes et sous toutes les figures, colonnes, pyramides, dômes et piliers que
couronnaient des pierres aux facettes étincelantes, des cristaux qui jetaient des
clartés pareilles à des flammes.
1. Moucoumoucou (Caludium giganteum), plante à larges feuilles qui croît le long d e s rivières en grande
abondance. On peut en faire du papier. Cette question est à l'étude.
2 . Carapa, un des plus grands arbres de la Guyane. Le fruit donne de l'huile.
3. Aouara, palmier épineux très-commun dans les bois.
4. Pripris, marécages.
L'ELDORADO.
49
« Et parmi ces colonnes, ces pyramides, ces dômes et ces piliers, on voyait jaillir
hors des eaux des gerbes brillantes qui, après s'être élevées dans les airs, s'épar-
pillaient en pluie, et les gouttes de cette pluie c'étaient des pépites et des pièces
d'or de toute espèce et de tout pays qui retombaient dans le lac avec un bruit
métallique et sonore.
« Miroubatwa poussa un cri de joie et se précipita vers le lac; mais entre
le lac et la forêt s'étendait une plage aride et sauvage. Aucun brin d'herbe ne
poussait sur ce sol imprégné de bave et d'écume empoisonnée. Là, d'horribles rep-
tiles, des grages1 venimeux, des caïmans immenses, des serpents de toute taille,
des crapauds fétides, des monstres hideux enlaçaient leurs corps visqueux et leurs
anneaux immondes. Au-dessus de cet amas d'écailles et de peaux gluantes, pareil
à un mât de navire, se dressait parfois un serpent gigantesque, balançant sa tête
plate et dardant sa triple langue hors de sa gueule sanglante.
« Mais devant les deux nuées lumineuses l'infect troupeau se sépare, se divise
et laisse passer l'Indien. L'Indien marche sur les eaux, il touche aux colonnes
resplendissantes, il étend ses bras vers la pluie magique qui ruisselle en pièces d'or.
« Tout à coup sa main éprouve une brûlure terrible; une commotion soudaine
agite ses membres, un rire éclatant, moqueur, fatal retentit dans les airs; tout
disparaît à ses yeux, palais d'or, nuées lumineuses, hideux reptiles; il est seul, cou-
ché sur la terre humide, près de son foyer éteint, sous son carbet silencieux. La
Maman-di-l'Eau a trompé l'Indien, elle lui a montré la séduisante image qui s'est
évanouie quand il l'a touchée.
« Miroubatwa avait-il rêvé? Non, non, Miroubatwa n'avait pas rêvé. Au bord
du fleuve était le corps du tigre rouge, mort depuis longtemps, à demi corrompu,
à demi dévoré par les fourmis. Le foyer était éteint depuis longtemps, et la brûlure
de Miroubatwa était fraîche et saignante, et son corps était épuisé de fatigue comme
au retour d'un long voyage. Non, Miroubatwa n'avait pas rêvé.
« Miroubatwa s'est fait laver pour le serpent; il a des pïayes2 contre leurs
morsures; il ne craint ni le grage, ni le corail, ni le serpent aye-aye3 : il peut
braver tous les dangers. Vingt fois il a recherché le chemin de la ville de l'or,
souvent il a retrouvé ses traces dans des lieux où jamais son pied ne s'était reposé
avant ce jour fatal, mais jamais il n'a pu atteindre le but désiré.
« Aujourd'hui la lumière se fait dans son esprit; Miroubatwa revoit le chemin
qu'il a parcouru.... il revoit la ville.... il revoit les colonnes d'or.... il va dire à
ses enfants.... il va les guider.... il v a . .
. . . . . .
En ce moment intéressant la mort interrompt toujours le récit de l'Indien qui
1. Grage, espèce de trigonocéphale, un des plus gros serpents venimeux de la Guyane.
2. Playes, remèdes, talismans.
3. Aye-aye. On a nommé ainsi ce serpent parce que l'on prétend que si l'on est piqué, on n'a que le temps
de prononcer cette exclamation aye-aye avant de mourir.
50 LA GUYANE FRANÇAISE.
ne peut tracer l'itinéraire ni pointer la carte géographique du merveilleux royaume.
C'est vraiment dommage, car il y aurait là une belle collection minéralogique à
faire.
Comme on le voit, Maman-di-l'Eau, Maman-la-Mé1 occupe un rôle important
dans la superstition indienne. C'est le mauvais génie dont le regard méchant s'illu-
mine rarement d'un bon sentiment et dont le dossier criminel est plus chargé de
méfaits que celui de Charybde et Scylla, de mythologique mémoire. Cette sirène
cruelle, cette femme marine implacable est l'éditeur responsable de tous les acci-
dents et de tous les malheurs. Pirogue chavirée, Indien noyé, piqué par un serpent,
dévoré par un caïman, mangé par une de ces grosses couleuvres qui atteignent
jusqu'à quarante pieds de longueur, tous ces événements tragiques sont le fait de
Maman-di-l'Eau. Ce Protée femelle a pris toutes les formes pour commettre son
crime, puis il disparaît et l'on entend retentir son rire moqueur que répète l'oiseau
de la mort et le hibou ourou-kourou.
Vraisemblablement l'apparition des lamentins, des phoques et des autres cétacés
mammifères a donné naissance à cette fable que les Indiens ont acceptée avec naïveté,
aimant mieux attribuer les accidents à une puissance surnaturelle que d'en recher-
cher les causes vulgaires.
Puisque nous sommes entrés dans les récits légendaires, disons ce que nous
savons des fameuses Amazones qui ont donné leur nom à ce grand fleuve formé
des mille filets d'eau suintant du versant oriental des Cordillères et qui va se
jeter dans l'Atlantique après un parcours de douze cents lieues.
Impossible certes de rechercher la généalogie d'un plus puissant personnage,
et cependant son baptême et son blason sont entourés d'un profond mystère.
Dans beaucoup de pays de l'ancien continent il y a eu des femmes guerrières
et le courage peut être fort bien l'apanage du beau sexe. Jeanne d'Arc et Jeanne
Hachette ont prouvé que la main qui tient l'aiguille peut aussi manier l'épée et
la hache de bataille, et la garde de certains rois de l'Asie et de l'Afrique est
aujourd'hui encore confiée à des femmes.
Lorsque Christophe Colomb découvrit l'Amérique il rencontra aussi des héroïnes,
et, dans les rangs des guerriers caraïbes, il vit des femmes qui ne le cédaient en
valeur à aucun de leurs sauvages compagnons d'armes. Toutefois, malgré sa
disposition à broder d'un peu de merveilleux un voyage si merveilleux l u i -
même, l'illustre aventurier ne dit pas que ces guerrières fussent réunies en corps
de nation.
Orellana est le premier qui affirme le fait et qui livre cette étrangeté en pâture
à la curiosité publique.
Il a rencontré une belliqueuse république de femmes dans la rivière connue
depuis sous le nom de rivière des Amazones; il leur a même livré, entre le Rio-
1. M a m a n - l a - M e r .
LES AMAZONES.
51
Négro et le Xingu, un combat dont il ne dit pas l'issue. En tout cas, il ne fit pas de
prisonnières, et les limites assignées au champ de bataille en laissent le lieu fort
vague.
Il admet sur ces femmes toutes les fables de la mythologie classique et leur
donne les mœurs des célèbres Amazones vaincues par Hercule sur les bords du
Thermodon.
Il les désigne sous le nom de Couquantainsecouimas, femmes indépendantes
n'admettant le commerce des hommes que dans le mois d'avril. Il faut convenir
que voilà un mot qui dit bien des choses et que s'il est long à prononcer on ne
perd pas son temps.
On les nommait plus généralement Aikeambénanos, femmes libres.
La tribu favorisée de l'amour éphémère de ces dames était celle des Indiens
Vokéaros. Sur les fruits qui provenaient de ces visites annuelles elles ne conservaient
que les filles et mettaient impitoyablement à mort les garçons. L'histoire ne dit pas
si les femmes des Vokéaros fermaient les yeux sur les infidélités périodiques de leurs
époux ou si les Vokéaros formaient une tribu exclusivement composée d'hommes,
ce qui présenterait une certaine difficulté pour sa reproduction, à moins qu'elle ne
se recrutât parmi les jolis garçons des peuplades voisines.
Les Amazones possédaient et distribuaient des amulettes auxquelles on attribuait
de merveilleuses vertus, curatives et autres. Ces pierres, que l'on se transmet en-
core de génération en génération dans certaines familles indiennes, portent toujours
le nom de pierres des Amazones.
Vespucci, Ferdinand Colomb, Géraldini, Oviédo, tous les écrivains et les voya-
geurs de cette époque sont également convaincus de l'existence des Amazones.
Le fameux Raleigh accepte ces croyances avec un peu de légèreté, et ne
fournit aucune preuve à l'appui de sa foi.
La Condamine fait aussi partie des croyants. Comme pièce de conviction, il
montre les pierres vertes, les divins talismans. Un vieillard de Cayenne les lui a
données, lui disant qu'elles provenaient du pays des femmes à l'ouest des Rapides
de l'Oyapock.
Pour un savant académicien, la démonstration n'est pas concluante et rappelle
l'histoire du tambour-major dévoré par un serpent boa; la présentation officielle
de la canne n'a pas changé l'opinion des incrédules.
Le R. P. Gili, missionnaire italien, raconte une histoire qu'il tient d'un Indien
Quaqua, qui donne pour résidence aux Aikeambénanos la rivière Cuchivero
Quant à M. de Humboldt, il ne repousse ni n'admet la légende qu'il présente
sans appréciation. Il enrichit cependant sa collection minéralogique des pierres des
Amazones qu'il reconnaît être une sorte de jade, ou plutôt du feldspath orthose
vert céladon, que l'on trouve également en Sibérie. Pour le savant allemand ce
n'était pas une chronique à exhumer, mais bien une pierre à classer.
Dans cette partie de l'Amérique, l'histoire n'a rien gravé sur le granit pour
52 LA GUYANE FRANÇAISE.
l'instruction des races futures; point de monuments, d'archives ni de manuscrits;
les Indiens ne disent ou ne savent rien; la tradition n'a pas laissé un seul jalon
pour guider la revue rétrospective. Les pluies torrentielles de l'hivernage emportent
les villages aux carbets de feuillage, donnent aux fleuves débordés de nouveaux
parcours et modifient chaque année la face du pays.
Que sont devenues les nombreuses tribus établies sur les bords de tous ces
fleuves, de toutes ces rivières? Que sont devenus les Palikours, les Tocoyènes, Pi-
rious, Oyampis, Palenkes, Caranes, Galibis, Macapas et tant d'autres qui ont fui
devant l'invasion étrangère ou que les vices de la civilisation ont décimés?
Hommes, choses, êtres animés ou inanimés, tout a changé, tout a disparu,
tout s'est renouvelé, et les anciens temps restent plongés dans une nuit où il est
difficile de faire la lumière.
L'histoire de notre colonie de Cayenne ou de la Guyane est dans ses com-
mencements l'histoire de toutes nos colonies. Guerres avec les peuplades indiennes,
discussions intestines, abus de pouvoir, révoltes, guerres étrangères.
Ainsi que le fait judicieusement observer M. de Milhau dans un recueil de
lettres manuscrites, les Français ont établi dans ces pays des colonies éphémères. Ils
n'ont servi qu'à montrer le chemin aux autres nations, à leur défricher un peu de
terrain, à leur faire connaître qu'on pouvait y faire des établissements solides dont
notre légèreté nous empêchait de profiter pour nous-mêmes.
La période de guerres religieuses qui désola la France jeta cependant sur
l'Amérique une foule de gens appartenant pour la plupart au culte réformé. La
plus importante de ces entreprises, tentées par des hommes de cœur et d'intelli-
gence, fut celle du commandeur de Villegagnon sur Rio-Janeiro.
Quoique patronnée par Coligny, l'expédition qui eut un brillant début n'a
laissé de traces que dans le nom de Villegagnon donné à un fort brésilien, et les
essais de colonisation, tant en deçà qu'au delà de l'Amazone, ne furent pas plus
heureux. 1594, 1604, 1612.
La première connaissance sérieuse de la Guyane par les Français date de
1604. Le capitaine de la Ravardière se rendit à Cayenne; parti du Havre le
12 janvier 1604, il était de retour le 15 août. Son voyage est écrit par son com-
pagnon Jean Moquet, qui fut depuis nommé garde des curiosités du roi.
Surinam fut primitivement occupée par les Français en 1626, mais ils ne com-
prirent pas l'avenir et l'avantage de cette position. Mal à l'aise sur ce terrain plat
et marécageux qui ne pouvait produire qu'après de grands travaux de canalisation;
séduits par l'aspect ravissant des petits îlots et des coteaux de la rivière de Cayenne,
ils abandonnèrent Surinam en lâchant la proie pour l'ombre. Les Hollandais, plus
prévoyants, et instruits par l'expérience de leur propre pays, s'y établirent
en 1634.
Sans énumérer minutieusement les divers essais avortés, je ne parlerai que des
entreprises qui ont préparé et fondé la colonie actuelle.
HISTOIRE MILITAIRE, COLONISATION. 53
En 1643 se forme la compagnie de Rouen, qui obtient, par lettres patentes,
tous les pays compris entre l'Amazone et l'Orénoque, à condition d'y faire des
établissements et de les peupler. L'expédition, considérable à cette époque, ne
comptait pas moins de trois cents personnes conduites par Poucet de Brétigny,
homme vain, cruel, emporté, et peu propre à diriger une pareille entreprise.
C'est en l'île de Cayenne que l'on s'établit. Le mont Céperou, ainsi nommé du
chef indien qui l'habitait, fut fortifié afin de mettre les colons à l'abri des attaques
des indigènes. Le caractère odieux de M. de Brétigny amena sa triste fin qui fut
justement méritée. Assassiné par les Indiens dans la rivière de Cayenne, il laissa
par sa mort la colonie dans la position la plus précaire.
En 1632 se forme à Paris la compagnie dite des Douze-Seigneurs, parmi les-
quels on citait M. de Roiville qui en fut nommé le chef, un abbé de Laboulaye,
intendant général de la marine sous M. de Vendôme, et enfin l'abbé de Marivault,
homme d'une haute intelligence qui semblait l'âme de l'expédition.
On réunit un fonds de huit mille écus ; on rassemble sept à huit cents hommes
et l'on part de Paris, puis du Havre le 2 juillet 1652. Malheureusement l'abbé de
Marivault se noya dans la Seine au départ : M. de Roiville fut poignardé pendant
la traversée, et l'expédition, débutant sous de pareils auspices, défendit à peine
pendant deux années contre les Indiens l'héritage de la compagnie de Rouen.
Les Hollandais, trouvant la place vacante, s'y établissent et en donnent le com-
mandement à Guérin-Springer. Ils y restent jusqu'à 1663.
Nous arrivons enfin à une tentative sérieuse dirigée par un homme qui semble
le vrai fondateur de la colonie de Cayenne. Je veux parler de M. de la Barre.
Antoine Lefébure de la Barre, frère de M. d'Ormesson, rapporteur dans le procès
de Fouquet, était fils du sieur de la Barre, ce prévôt des marchands de Paris qui joua
un rôle important pendant les troubles de la minorité de Louis XIV. Il fut succes-
sivement conseiller au parlement de Paris, maître des requêtes, intendant du Bour-
bonnais et de l'Auvergne, puis intendant de Paris, et dans ces divers emplois il sut
se concilier l'estime générale. Il fonde l'association dite Compagnie de la France
équinoxiale et reçoit du roi la commission de son lieutenant général dans toutes les
terres de l'Amérique méridionale, avec le titre de capitaine de vaisseau.
Cette Compagnie de la France équinoxiale dura peu. On comprenait l'impuis-
sance de ces sociétés partielles, rivales et jalouses les unes des autres, se nuisant au
lieu de se prêter un loyal concours, n'ayant à leur disposition que des moyens in-
suffisants, et le gouvernement les fondit toutes en une association générale dite
Compagnie royale des Indes occidentales.
Des lettres patentes du 11 juillet 1664 accordent à la nouvelle compagnie en
toute propriété, justice et seigneurie, le Canada, les Antilles, l'Acadie, Terre-Neuve,
Cayenne et les pays de l'Amérique méridionale depuis l'Orénoque jusqu'à l'Amazone,
avec le pouvoir d'y faire seule le commerce pendant quarante ans. A la Compagnie
le droit de nommer ses officiers de guerre et de justice, ses prêtres et ses mis-
54 LA GUYANE FRANÇAISE.
sionnaires; le droit de déclarer la guerre et de faire la paix; Sa Majesté ne se
réservant que la foi et l'hommage lige avec une couronne d'or du poids de trente
marcs à chaque changement de règne.
M. de la Barre arrive donc à Cayenne avec ordre d'en chasser à main armée
tout autre occupant. Les Hollandais, se voyant par trop inférieurs en nombre, ne
se défendent pas et capitulent. Les Français rentrent en possession de la colonie,
qui prend un certain caractère de stabilité sous l'habile direction de son gouverneur,
aussi bon administrateur que marin intrépide.
En mai 1665, M. de la Barre part pour la France. Lors de la rupture avec
l'Angleterre, il décide l'expédition d'une escadre en Amérique; il en obtient le com-
mandement et y sert de la manière la plus brillante jusqu'à la paix de Bréda.
Pendant ce temps, la colonie avait été prise et ravagée par les Anglais. Le
R. P. Morelet, curé de Cayenne, qui s'était réfugié dans les bois avec les débris
de la colonie, la reconstitue et la remet entre les mains de M. Cyprien Lefébure
de Lezy, frère de M. de la Barre, jusqu'au retour de celui-ci en 1668.
En 1670, M. de la Barre quitte encore la Guyane, et la guerre avec la
Hollande le rappelle à la vie active. Il est au combat du 7 juin 1673, sur les côtes
des Flandres; il commande l'Aimable, au 12 janvier 1675, à la bataille où Duquesne
défit Ruyter, et le 2 juin il contribue par sa valeur à la victoire que le maréchal
de Vivonne remporte sur les flottes combinées d'Espagne et de Hollande.
L'intérim fait par M. de Lezy en l'absence de M. de la Barre n'était pas
heureux pour Cayenne. Le 5 mai 1676 les Hollandais s'en emparent sous les ordres
de l'amiral Binkes; mais, malgré les travaux de fortifications qu'ils accomplirent et
malgré la nombreuse garnison qu'ils préposèrent à la défense de l'île, ils ne profi-
tèrent pas longtemps de leur conquête.
Louis XIV, mécontent du désordre qui régnait dans les compagnies, froissé dans
son juste orgueil en voyant le drapeau fleurdelisé humilié dans des querelles de
voisinage et des guerres de marchands, range les colonies sous le domaine de la
Couronne, y nomme pour gouverneurs des officiers relevant de son autorité directe,
et regarde les colonies comme des provinces transatlantiques dont la mère patrie
doit sauvegarder l'honneur ou l'intégrité menacée.
Au cabinet des médailles à Paris, parmi celles qui sont destinées à perpétuer
les faits glorieux d'un règne, on en voit une qui fut frappée à l'occasion de la
reprise de Cayenne. Neptune dans sa main droite tient un trident levé contre un
fort et dans sa main gauche un étendard semé de fleurs de lis; les mots de la
légende sont : Batavis cœsis, ceux de l'exergue : Cayana recuperata, 1676.
Louis XIV avait ordonné de reprendre Cayenne, et, à cette époque glorieuse
pour la marine française, les ordres de victoire étaient ponctuellement exécutés par
nos amiraux. L'amiral d'Estrées commandait la flotte qui partit de Brest pour la
Guyane. Je vais citer le rapport par lequel le vaillant neveu de la belle Gabrielle
rend compte de ce brillant fait d'armes, et dans les détails parfois naïfs de
LE MARÉCHAL D'ESTRÉES.
55
ce bulletin officiel nous trouverons la peinture exacte de ce qu'était alors la
marine.
D e l a M a r t i n i q u e , l e 21 j a n v i e r 1 6 7 7 .
« Quoique l'escadre des vaisseaux de Sa Majesté soit partie de Brest avec un
vent aussi favorable qu'on pourrait le souhaiter et qu'il ait continué de même
jusqu'aux îles du Cap-Vert, les vaisseaux marchands qui avaient pris occasion de
son escorte et le Fendant même, qui s'est trouvé différent des autres vaisseaux de
Sa Majesté pour la voile, ont tellement retardé sa navigation, que cela, joint à
quelques jours de calme près des Canaries et des îles du Cap-Vert, l'a empêchée
d'arriver à la rade de Saint-Yago devant le 4 novembre.
« Après avoir fait l'eau nécessaire et construit les chaloupes qu'on avait apportées
en fagots, on en partit le 9, et la navigation depuis n'a pas été moins longue ni
moins ennuyeuse que la première. Il n'y a pas de jour qu'on n'ait été obligé d'at-
tendre le Fendant, et à compter juste ce qu'on a perdu à l'attendre, on peut assurer
qu'on serait arrivé quinze ou seize jours plus tôt.
« Sous le 10e et 9e degré de la Ligne on a aussi beaucoup souffert de calmes
et de pluies qui paraissaient de nature dangereuse en ce qu'elles engendraient de
petits vers en tombant sur le pont et sur les habits.
« Cependant on a été assez heureux pour n'avoir pour ainsi dire pas de malades
dans les bords lorsqu'on est arrivé par le travers de la rivière d'Approuague, à douze
lieues de Cayenne.
« Toute notre navigation jusque-là a été accompagnée de peu d'aventures. Aux
Canaries, une chaloupe chargée de douze ou quinze mariniers espagnols et de deux
marchands qui prirent les vaisseaux de Sa Majesté pour la flotte anglaise qui vient
en cette saison charger du vin de Ténériffe, se mit inconsidérément entre nos mains.
« On remit aussitôt à terre un des marchands, nommé Rémond, parce qu'on le
reconnut pour être celui qui avait assisté et secouru de vin et de rafraîchisse-
ments les vaisseaux de Sa Majesté à la côte de Guinée en 1670; et on descendit
l'autre, qui est de Dunkerque, avec ce qui restait de marins espagnols en l'île de
Saint-Yago.
« A six vingt lieues de Cayenne, le grand mât du Fendant eut un effort; mais
l'ayant fortifié avec des jumelles, il n'y a eu rien à craindre depuis.
« On rencontra vers la rivière d'Approuague un petit vaisseau de Nantes, parti
vingt jours après l'escadre, dans lequel étaient le chevalier de Lezy et le sieur Leclerc.
Ils amenèrent un Français qu'ils avaient trouvé traitant avec les Indiens le long
de la côte et qui était sorti du fort de Cayenne, il y avait quinze jours, avec la
permission du gouverneur.
« Il apprit que la garnison était composée de près de trois cents hommes de
troupes réglées qui ne s'occupaient ni à la culture des terres, ni à aucun autre
56
LA GUYANE FRANÇAISE.
emploi qu'à la garde du fort et des travaux; qu'ils avaient renforcé les palissades,
élevé des cavaliers et placé vingt-six ou vingt-sept pièces de canon en divers endroits
des retranchements, qui pouvaient battre de front et par les flancs à la sortie des
bois qui en sont fort proches.
« Cet avis, contraire à l'opinion qu'on avait eue jusque-là de la force de l'en-
nemi, ne ralentit pas l'ardeur des officiers et des soldats, quoique ce grand nombre
de canons fit juger que l'attaque serait plus difficile.
« On mouilla le 17 décembre devant l'anse de Miret, qui est à trois lieues du
port, et on se prépara à faire la descente le lendemain. Les soldats et matelots,
au nombre de huit cents, étaient partagés en deux corps sous les officiers suivants :
« Le premier, où M. le vice-amiral était en personne, composé des soldats et
matelots du Glorieux, du Fendant, du Laurier, du Soleil-d'Afrique et de la Fri-
ponne, était commandé par le sieur comte de Blenac, capitaine.
« Le second corps, composé des soldats et matelots du Précieux, de l'Intrépide,
du Marquis et de la Fée, sous les ordres des sieurs Pannetier, capitaine, et de
Grand-Fontaine.
« Le sieur chevalier d'Arbouville, major d'escadre.
« Les volontaires auprès de M. l'amiral étaient les sieurs de Martinac, chevalier
Parizot, chevalier de Lezy, Cauchy, ci-devant gouverneur de la Grenade, etc.
« Les choses étant ainsi disposées, on crut qu'on devait se partager pour la
descente afin de partager aussi les forces de l'ennemi s'il voulait s'y opposer, qu'il
était à propos que les cinq grands vaisseaux demeurassent mouillés à la rade de
Miret, sous le commandement du sieur Gabaret, pour soutenir l'effort de ceux de
l'ennemi, si l'escadre dont on avait eu avis en partant de France arrivait en ce
temps-là; et que le Laurier, le Soleil-d'Afrique, la Fée et la Friponne s'avançassent
le plus possible du fort pour donner jalousie en plus d'un endroit.
« La barque longue, commandée par le sieur de la Boissière, était destinée à
soutenir les chaloupes chargées de soldats et de matelots et à retourner ensuite
en garde à la tête des grands vaisseaux.
« La mer s'étant trouvée plus grosse que d'ordinaire, les deux corps se virent
obligés de descendre à Miret, où cette opération est plus aisée. Les ennemis, sortis
au nombre de deux cents pour inquiéter le débarquement, se contentèrent de nous
faire observer par cinquante mousquetaires. Ils auraient pu cependant nous incom-
moder beaucoup dans la descente et dans les défilés où on fut obligé de marcher
la nuit, dans un terrain sablonneux et sans y trouver d'eau pour rafraîchir les soldats.
« Le 19 se passa à les faire reposer, à attendre les munitions de guerre et
de bouche, les outils et matériaux nécessaires et à reconnaître les postes par où
chacun devait attaquer.
« On fut aussi sommer ce jour-là le gouverneur et les officiers de rendre la
place, par le chevalier de Lezy, plutôt dans le but de reconnaître les travaux que
dans l'espérance qu'ils se rendraient sans combattre. Aussi répondirent-ils qu'étant
LE MARÉCHAL D'ESTRÉES.
57
un si grand nombre de gens ils mériteraient d'être pendus en Hollande s'ils ne
songeaient à se défendre.
« Toute la difficulté de l'attaque consistait, outre les travaux bien palissadés,
à rendre inutile cette grande quantité de canons que les Hollandais y avaient placés,
et dans ce but on résolut de les attaquer de nuit; mais comme la lune était encore
trop pleine, on résolut d'attendre jusqu'au 21 décembre qu'il y eût assez de nuit
entre le coucher du soleil et le lever de la lune pour donner le temps à chacun
de se porter au lieu de son attaque sans être découvert, parce qu'il fallait défiler
du bois à deux cents pas des travaux.
« Ce mouvement s'exécuta avec un plein succès et l'attaque commença avec
tant de vigueur de tous les côtés à la fois que les travaux furent partout emportés
en moins d'une demi-heure.
« Les ennemis s'étaient flattés que parce qu'on avait différé de les attaquer on
n'avait pas résolu de le faire, mais seulement de piller l'île et de se rembarquer.
Ce qui les confirma dans cette confiance, c'est qu'ils entendirent battre la retraite
8
58
LA GUYANE FRANÇAISE.
à l'ordinaire dans le camp alors que les troupes étaient déjà dans les bois et assez
près des retranchements.
« Nonobstant toutes ces précautions et la surprise de l'ennemi, on n'a pas
laissé d'y perdre du monde et d'y avoir eu assez de gens blessés, même de coups
de pique et d'esponton; mais on ne saurait assez louer la vigueur des officiers dont
il serait difficile de dire en paroles les actions. Cependant, si on considère que des
troupes levées seulement quinze jours devant l'armement, avec quelques matelots
peu aguerris, ont agi dans cette rencontre comme auraient pu le faire les meilleurs
régiments des armées de Sa Majesté, on l'attribuera sans doute à la valeur et à
l'exemple des officiers.
« M. le vice-amiral a été témoin de la conduite et de la vigueur de M. le
comte de Blénac à exécuter les ordres qu'il avait donnés, et il est certain qu'il ne
peut s'y rien ajouter.
« Le sieur Pannetier, ayant été blessé dès le commencement de l'attaque d'une
blessure très-grande, n'a cessé d'encourager les soldats à bien faire quoiqu'il ne fût
plus en état d'agir.
« Le sieur de Grand-Fontaine, étant incommodé d'un pied, en sorte qu'il ne
pouvait marcher, se fit porter en chaise, et son premier porteur ayant été tué d'un
coup de mousquet, n'a pas cessé d'achever son attaque avec le même ordre et la
même vigueur que s'il avait eu d'aussi bonnes jambes que les autres.
« Le sieur chevalier de Machault, commandé avec trois chaloupes, a bien pris
son temps et la marée et a fort bien fait, aussi bien que le sieur Julien, embarqué
avec lui.
« Les sieurs de la Mélinière et le chevalier de Lezy, chargés d'une attaque, et
le sieur chevalier d'Hervault d'un détachement de cinquante hommes, ont tous éga-
lement et parfaitement fait. Les deux premiers ont pris le gouverneur et les officiers
prisonniers.
« Le sieur d'Harbinville, major de l'escadre, et Bellecroix et d'Armainville, ont
fait ce qu'on pouvait attendre d'eux.
« Tous les volontaires ci-dessus nommés ont été les premiers à arracher les
palissades, et le sieur Patoulet, commissaire général, n'a pas quitté M. le vice-
amiral.
« On a été peu secouru des Français qui étaient restés dans l'île. Une partie
ayant été retenue prisonnière au fort par les Hollandais; les autres s'étant trouvés
sans armes et sans aucun pouvoir sur les nègres qui s'étaient révoltés et pillaient
les habitations. De sorte que tout le service des habitants fut de servir de guides
dans les bois, et que n'en ayant tiré aucun nègre, les fascines ont été faites par les
soldats et matelots aussi bien que les transports de poudres, munitions et matériaux,
tellement que les uns et les autres ont été beaucoup fatigués. Et ceux qui étaient
demeurés dans les vaisseaux ne l'ont pas été moins que les autres, parce qu'étant
mouillés à deux lieues et demie pour le moins, les chaloupes chargées de vivres et
MALOUET, VICTOR HUGUES. 59
de toutes les autres choses nécessaires étaient quelquefois huit heures à nager contre
les courants qui ne se peuvent concevoir que par ceux qui les ont vus.
« A ces incommodités il faut ajouter celle des pluies et du mauvais temps qui
règnent depuis le mois de décembre jusqu'au mois de mai. Elles commencèrent le
lendemain que les troupes furent descendues, et les hommes passèrent toute la
nuit et une partie du jour à essuyer une pluie continuelle et sans couvert. On eut
beaucoup d'inquiétude que si le temps continuait de même, les choses devinssent
bien difficiles; heureusement il se mit au beau le lendemain et le jour de l'attaque,
mais depuis il n'a pas cessé de pleuvoir et de faire un temps effroyable. . . . .
« Signé : le comte D'ESTRÉES. »
(Archives de la marine à Versailles.)
Pour compléter ce rapport que j'ai peut-être cité trop au long, entraîné par
l'intérêt qu'il me présentait à moi-même, afin de prouver la difficulté de l'entre-
prise, je dirai que les Français y eurent deux officiers tués et dix blessés, tant
de coups de mousquet que de coups de pique et d'armes blanches; trente-huit sol-
dats ou matelots furent également tués sur place, et il y eut quatre-vingt-quinze
blessés, dont quinze mortellement. L'ennemi eut trente-cinq blessés et trente-deux
morts et nous fîmes deux cent quarante-trois prisonniers, parmi lesquels quatre
déserteurs français dont l'un fut fusillé pour l'exemple.
Voilà donc la Guyane redevenue française et qui, petit à petit, marche dans la
voie de la prospérité. M. de la Barre y retourne en 1688, y fait quelques construc-
tions nouvelles, bâtit l'église Saint-Sauveur, augmente les fortifications; et si la popu-
lation ne s'accroît pas d'une manière sensible, Cayenne prend du moins un aspect
plus imposant.
Cependant on guerroyait à droite et à gauche, vers Surinam et vers l'Amazone,
avec une alternative de succès et de revers. Ducasse faisait une fatale expédition
sur Surinam. La promesse du pillage de la ville hollandaise avait attiré sur sa flotte
nombre de gens de Cayenne. Après son échec, il partit pour la Martinique, et beau-
coup de bras furent ainsi perdus pour notre colonie, qui en avait grand besoin. La
revanche que prit Cassard en 1713 ne répara pas le préjudice; les désastres des
dernières années du règne de Louis XIV encore moins. Finalement, les stipulations
du traité d'Utrecht en 1713 renfermèrent la Guyane française entre l'Oyapock et le
Maroni.
Il y avait là, du reste, un espace suffisamment étendu pour former une colonie
puissante, et les émigrants n'en ont exploité qu'une bien minime portion. Encore
si l'on avait su tirer parti des ressources de cette nature féconde, et si les leçons de
60
LA GUYANE FRANÇAISE.
I
l'expérience avaient réussi à triompher de l'ignorance et de l'incurie des adminis-
trateurs. Mais les divers essais de colonisation tentés par le gouvernement n'abou-
tirent qu'à des résultats décourageants, et la Guyane cheminait avec une telle len-
teur dans la voie du progrès, que dans l'année 1775, c'est-à-dire un siècle et demi
après le premier établissement, elle ne comptait encore que treize cents personnes
libres et huit mille esclaves.
L'exportation ne dépassait pas quatre cent quatre-vingt-huit mille cinq cent
quatre-vingt-dix-huit livres tournois.
C'était là un triste résultat en présence des sacrifices de toute sorte faits par
la métropole. Plus de soixante millions, somme énorme à cette époque, avaient été
dépensés en pure perte, lorsque le gouvernement, attribuant avec juste raison cette
série de mécomptes à l'incapacité notoire de ses agents, fit choix d'un homme éminent,
qui imprima à la colonie une direction nouvelle, et prouva le parti qu'on pouvait
tirer de cette, nature féconde.
Je veux parler de M. Malouet1, envoyé comme ordonnateur à la Guyane en 1776.
Avant de rien entreprendre, M. Malouet voulut tout voir par lui-même, et fit
des études comparatives des divers genres de culture usités dans les colonies voisines.
Il ramena de Surinam l'ingénieur Guizan, qu'il engagea au service de la France
avec l'agrément du gouvernement hollandais.
L'association de ces deux hommes intelligents changea la face du pays. La réforme
agricole fut complète. On renonça aux terres hautes, seules exploitées jusqu'alors,
mais qui perdaient rapidement leur fertilité, et l'on s'occupa des terres basses et
noyées.
Dessèchement des marais, assainissement, drainage, canalisation, tous les impor-
tants travaux datent de cette habile administration, et inaugurèrent une heureuse
1. M . Malouet, né à R i o m en 1 7 4 0 et mort en 1 8 1 4 à P a r i s , a eu une carrière d e s mieux r e m p l i e s . M ê l é
aux principaux événements politiques, depuis le règne de Louis X V jusqu'à la première Restauration, il a laissé
une correspondance des plus intéressantes. Son petit-fils, M . le baron M a l o u e t , conseiller référendaire à la Cour
des comptes, s'occupe en ce moment à classer ces précieux documents historiques, qui seront prochainement
livrés à la publicité.
VICTOR HUGUES.
61
période pour notre colonie, dont la population et le commerce avaient presque
doublé en 1790. Il est vrai que ce furent des années de paix profonde pendant
lesquelles les habitants n'eurent d'autre souci que celui de la culture des produits
coloniaux.
Mais bientôt le contre-coup de la Révolution française se fait sentir par delà
les mers. Le 11 avril 1793, Jeannet-Oudin, neveu de Danton, est envoyé pour
républicaniser le pays; la corvette l'Oiseau apporte le décret de l'abolition de
l'esclavage, et la colonie se trouve plongée dans le désordre et le chaos le plus
complet.
Jeannet-Oudin est un de ces hommes vulgaires impuissants au mal comme au
bien. Quoique l'opposition qu'il rencontrait dans le conseil colonial l'engageât à s'ap-
puyer sur l'élément noir afin de s'y créer des partisans, il ne fit pas au pays tout
le mal qu'il aurait pu faire et laissa adopter de sévères mesures pour le maintien
du travail.
Cependant les révoltes fréquentes des noirs et plus tard les guerres maritimes
qui coupèrent les communications extérieures entravaient la prospérité publique et
un grand nombre d'habitations étaient abandonnées. La loi du 2 mars 1802 avait
bien rétabli l'esclavage, mais le coup fatal avait été porté, et les blessures faites au
pays ne devaient pas se cicatriser de sitôt.
Jeannet-Oudin eut pour successeur Burnel vers 1799; mais les tendances du
nouvel agent du Directoire exaspérèrent la partie honnête de la population. Il était,
du reste, connu par de fâcheux antécédents et l'on en fit prompte et bonne justice.
On l'embarqua sur un navire en partance et on l'envoya, comme l'on dit, se faire
pendre ailleurs.
Voici apparaître dans l'histoire de la Guyane, de 1800 à 1809, une grande et
énergique figure dont les traits véritables ont bien de la peine à arriver jusqu'à
nous, à travers les portraits divers tracés par les passions créoles : c'est celle de
Victor Hugues.
Ses ennemis, et il en avait beaucoup, sont obligés de lui reconnaître de hautes
qualités; et quant à ses défauts, ils furent une exagération de ses qualités. Victor
Hugues est un de ces hommes tout d'une pièce que la période révolutionnaire lança
dans l'arène politique : ardents, fiévreux, implacables, prêts à tout pour soutenir un
principe, de ces hommes que les passions du moment enivrent et qui marchent sans
remords dans la voie tracée quelle qu'elle soit.
Fils de ses œuvres, élevé à la rude école de nos troubles civils, Victor Hugues
était un de ces instruments vigoureusement trempés qu'enfantent ces époques de tran-
sition. Comme militaire il eut une phase glorieuse aux Antilles; quant à sa conduite
après la victoire, il ne m'appartient pas de l'examiner, encore moins de la juger.
Le cadre que je me suis tracé ne me permet que de l'étudier pendant neuf années
de pouvoir à la Guyane, et. surtout lors de la reddition de cette colonie aux Anglo-
Portugais. Je ne suis pas de ceux qui ouvrent une tombe à peine fermée pour
62 LA GUYANE FRANÇAISE.
insulter des cendres chaudes encore sous le spécieux prétexte que les hommes poli-
tiques appartiennent à l'histoire.
J'aime mieux dire, à l'honneur de Victor Hugues, que pendant sa longue admi-
nistration il sut maintenir l'ordre dans la colonie et la préserver par son énergie des
désastres de Saint-Domingue; qu'il fut la terreur des Anglais, et que les corsaires
armés à Cayenne sous son initiative apportèrent le plus grand dommage au commerce
de nos ennemis tandis qu'ils enrichissaient la colonie française.
Que Victor Hugues n'ait pas toujours marché dans la légalité, qu'il ait spé-
culé pour son propre compte dans ces courses maritimes, c'est possible; mais outre
que cela n'a jamais été clairement démontré, il ne faut pas juger ces actes avec
notre puritanisme actuel; il faut se reporter au milieu dans lequel il vivait, et
songer que ce qui est imputé à crime aujourd'hui était regardé comme un péché
bien véniel à une époque d'anarchie administrative.
Un seul fait réellement accusateur se lève contre la mémoire de Victor Hu-
gues : celui relatif à la reddition de Cayenne. On se demande comment le valeu-
reux gouverneur de la Guyane, oubliant son glorieux passé, a pu se laisser tom-
ber du faîte où l'avaient élevé ses ennemis eux-mêmes et montrer tant de faiblesse
dans la défense de la colonie.
Subit-il l'influence de ce pays étrange qui abat par moments l'âme la mieux
trempée? était-il dans un de ces instants de découragement et d'abaissement moral
où les obstacles grandissent alors que le courage diminue? n'était-il pas informé du
nombre des ennemis, de leurs ressources, de leurs moyens d'attaque? N'avait-il
qu'une confiance modérée dans les troupes placées sous ses ordres? redoutait-il enfin
les noirs toujours prêts à la révolte, toujours prêts à porter sur les habitations la
torche de l'incendie?
Toujours est-il, et c'est là le triste à penser et à dire, que la colonie de Cayenne
capitula et se rendit sans lutte, sans combat, à six cents hommes,.dont cinq cents
Portugais mal armés et cent Anglais.
Il faut convenir que les dispositions prises par Victor Hugues pour la défense
du pays furent bien mauvaises et qu'elles étaient loin de répondre à ce qu'on devait
attendre des talents militaires et de l'énergie déployés par le commissaire de l'Em-
pereur en d'autres circonstances.
La ville de Cayenne, dont les fortifications avaient été remaniées vers 1800, était
défendue du côté de la mer par la citadelle et par les ouvrages qui en dépendent,
présentant un front de vingt pièces de canon de 24, bien suffisant pour arrêter
toute attaque du côté de la mer. C'était le côté opposé qu'il fallait mettre en état de
défense.
L'île de Cayenne a cinq lieues et demie de long du sud au nord et quatre lieues
dans sa plus grande largeur. Elle est bornée au nord par la mer, au sud par la
rivière du Tour-de-l'Ile de vingt mètres de large, à l'est par la rivière du Mahury,
et à l'ouest par la rivière de Cayenne.
VICTOR HUGUES. 63
L'île est divisée en deux parties par une rivière de trente pieds de largeur
et creusée de main d'homme appelée la Crique-Fouillée, communiquant d'un côté
avec la rivière de Cayenne, de l'autre avec la rivière du Mahury. La partie de l'île
de Cayenne comprise entre la Crique-Fouillée et le Tour-de-l'Ile est un terrain presque
complétement inondé, plus difficile à attaquer qu'à défendre. Pour y arriver il faut
remonter le Mahury et s'être emparé des trois positions situées entre la Crique-Fouillée
et l'embouchure. C'était donc dans la première partie de l'île que devaient se con-
centrer l'attaque et la défense.
La première de ces positions, appelée le Diamant, est bâtie sur une montagne
à la pointe de l'île ; on n'y parvenait que par un sentier difficile et elle était regardée
comme imprenable.
A dix-huit cents toises sur la droite était la seconde position nommée le Dégras-
des-Cannes.
La troisième, nommée le Trio, était établie à l'entrée de la Crique-Fouillée,
à environ mille toises du Dégras-des-Cannes.
Sur la rive droite du Mahury étaient situées les principales habitations du pays,
sur les bords du canal Torcy, qui relie le Mahury à l'Approuague. Parmi ces habita-
tions était celle de M. Hugues.
Le 3 décembre 1808, les Portugais venant de la partie qu'ils occupaient dou-
blèrent le cap d'Orange et entrèrent dans la baie de l'Oyapock. Les forces alliées
se composaient d'une corvette anglaise de vingt canons, d'une goëlette, deux brigs
et quelques embarcations du pays, le tout portant un effectif de huit cents hommes
environ.
Ne trouvant pas de résistance dans l'Oyapock, l'ennemi s'enhardit dans des
projets encore peu arrêtés; il pénètre dans l'Approuague et s'empare des positions
de cette rivière. Un corps de troupes envoyé de Cayenne se borne à observer l'en-
nemi sans songer à l'attaquer et se retire en laissant l'incendie dévorer les habita-
tions. L'irrésolution et la faiblesse des inférieurs précédaient et semblaient justifier
ou du moins expliquer les fausses mesures et la conduite du chef supérieur qui,
jugeant la colonie perdue, semblait n'y apporter qu'une défense molle et pour ainsi
dire de commande.
Le gouverneur de la Guyane avait cependant sous ses ordres cinq cent onze
soldats européens, deux cents créoles organisés en miliciens et cinq cents noirs armés.
En admettant qu'il ne comptât pas sur les troupes coloniales, les cinq cents hommes
de garnison étaient de ces vaillants enfants de la France qui n'avaient pas habitué
l'Europe à les voir déposer les armes sans combattre.
Le 7 janvier, l'ennemi mouille à l'entrée du Mahury. A 3 heures du matin il
commence son débarquement, surprend le poste du Diamant défendu par cinquante
hommes commandés par un capitaine qui est tué dans son hamac; de là, marche
rapidement sur le Dégras-des-Cannes, défendu par quinze hommes commandés par
un sergent, enlève également ce poste et procède au débarquement du reste des
64 LA GUYANE FRANÇAISE.
troupes, débarquement entravé par les vases profondes qui entourent l'île et qui
à ce moment de la marée apportent une extrême lenteur à une opération difficile
en toute circonstance.
A 4 heures et demie du matin le gouverneur averti fait rassembler les troupes
et se met en marche sur le Dégras-des-Cannes. Mais on s'arrête au moulin de
Loyola, sous prétexte de fatigue et de chaleur excessive; considérations bien puériles
et bien secondaires en ce moment suprême. On avait fait, il est vrai, deux lieues,
mais le soleil se levait à peine; une demi-heure de repos suffisait, et on devait
marcher en avant. Il ne restait plus qu'une lieue à franchir pour atteindre l'en-
nemi encore occupé dans les embarras d'un débarquement, et il était facile de le
jeter à la mer.
Victor Hugues ne s'arrête pas à ce plan qui était le seul admissible ; cédant
à des considérations inexplicables ou à des craintes chimériques, il ne prend au-
cune détermination, et finalement envoie un détachement de cent cinquante hommes
pour reprendre la position. Ce détachement arrive trop tard, alors que l'ennemi
s'y était parfaitement établi; il est repoussé, et Victor Hugues revient à Cayenne
avec toutes ses forces.
L'ennemi attaqua le lendemain les postes du Trio et du canal Torcy et s'en
empara.
Sans essayer de résister, dominé par l'idée des désastres qui allaient frapper
les habitations et les récoltes, M. Hugues oubliant sa vieille réputation militaire,
donnant une fois de plus l'exemple d'hommes vaillants de leur personne et que la
responsabilité écrase à de certains moments, se décide à traiter avec l'ennemi et ne
songe plus qu'à obtenir la capitulation la moins désavantageuse.
Certes la guerre a de fatales conséquences et de cruelles nécessités. Le passage
des armées amies et ennemies sur les campagnes y laisse de tristes souvenirs, mais
tous ces malheurs s'effacent devant le but impérieux qui les commande.
Ce sont cependant là les motifs mis en avant comme explication et comme
excuse dans la capitulation du 12 janvier 1809, proposée par M. Victor Hugues,
officier de la Légion d'honneur, commissaire de S. M. l'Empereur et Roi, comman-
dant en chef à Cayenne et Guyane française et acceptée par MM. James Lucas
Yeo, capitaine de vaisseau de S. M. Britannique, commandant les forces combinées
anglaises et portugaises, et Manoel Marquès, chevalier des ordres militaires de Saint-
Benoît d'Aviz, lieutenant-colonel, chef et directeur de l'artillerie du Para, comman-
dant l'avant-garde de l'armée portugaise.
Citer les premiers paragraphes de cette convention qui remettait la Guyane au
Portugal, c'est montrer l'idée fixe à laquelle cédait le commissaire de l'Empereur,
et qui fut le mobile d'une conduite que ses contemporains jugèrent sévèrement, à
une époque où le prestige militaire était tout-puissant, où chacun s'exaltait devant
la gloire et lui sacrifiait toute autre considération.
« Quoique les postes avancés aient été emportés par la force et que le com-
VICTOR HUGUES.
65
missaire de l'Empereur et Roi soit réduit avec sa garnison au chef-lieu, il doit
aux sentiments d'honneur qui l'ont toujours distingué, à la valeur et à la bonne
conduite des officiers et soldats placés sous ses ordres, à l'attachement des habitants
de la colonie pour S. M. l'Empereur et Roi, il doit, dis—je, déclarer hautement
qu'il se rend moins à la force qu'au système destructeur d'affranchir tous les es-
claves qui se rangeraient du côté de l'ennemi, et d'incendier toutes les habitations
et postes où il y aurait de la résistance.
« Que le commissaire de l'Empereur, après avoir vu l'incendie de plusieurs
habitations, ne l'avait attribué d'abord qu'aux événements de la guerre; que la
désorganisation des ateliers et l'affranchissement des esclaves ne lui avaient paru
qu'une mesure momentanée; mais, que s'étant assuré par écrit que MM. les offi-
ciers anglais et portugais agissaient en vertu des ordres de S. A. R. le prince
régent ;
« Voulant donc sauver la colonie d'une ruine totale et conserver à son auguste
maître des sujets qui lui ont donné tant de preuves d'attachement et de fidélité, le
commissaire de S. M. Impériale et Royale remet la colonie aux forces de S. A. R. le
prince régent, aux conditions suivantes : »
Quant à ces conditions, elles furent les meilleures et les plus honorables pos-
sibles. L'ennemi craignait tellement qu'on ne revînt sur la première détermination
et avait si peu de confiance dans ses propres forces, qu'il souscrivit à tous nos
désirs.
Il faut avouer, comme justification de Victor Hugues1, que ce fut peut-être
un bien pour la colonie, qui, remise intégralement sous la domination portugaise,
prospéra mieux qu'elle ne l'eût fait sous l'administration française ; et que de 1809
à 1815 ce fut peut-être l'époque où s'adonnant exclusivement à la culture des terres,
la Guyane se développa avec le plus de tranquillité et arriva à son maximum de
production agricole.
Elle était française de cœur, de mœurs, d'habitudes sous une direction étran-
gère; et lorsque 1815 vint rendre à la France ses colonies conquises, elle rentra
sans transition sous un régime administratif qu'elle avait à peine quitté pour la
forme.
Alors le pays était riche et puissant; de grandes habitations où se cultivaient
le sucre, le café, le girofle, s'élevaient le long des rivières, et les gens de Cayenne,
comme on les appelait, ne cédaient comme luxe, comme façons généreuses, grandes
et hospitalières, ni aux bourgeois de la Guadeloupe, ni à ces messieurs de la Mar-
tinique, ni aux seigneurs de Saint-Domingue.
1. Traduit devant une commission militaire, Victor Hugues fut honorablement acquitté. M a i s en butte
à des récriminations rétrospectives et à des tracasseries sans nombre, il en conçut un vif chagrin. Il devint
aveugle et mourut à Cayenne en 1 8 2 6 , à l'âge de cinquante-six ans. Il n'a point laissé de fortune, ce qui réduit
a néant une majeure partie des accusations portées contre lui.
9
66
LA GUYANE FRANÇAISE.
La secousse de 1848 vint ébranler ce bel édifice et le renverser violemment.
L'abolition de l'esclavage tua le travail, ruina les propriétaires, dépeupla la Guyane,
anéantit des fortunes solidement assises.
Le dernier mot est-il dit? l'oraison funèbre doit-elle être prononcée sur ce
corps couché dans la bière ? c'est ce que l'avenir décidera.
LA C R I Q U E - F O U I L L É E ( R A D E D E C A Y E N N E ) .
L E S Î L E S D U SALUT.
I I
LES ILES DU SALUT. — KOUROU. - LES DÉPORTÉS. — SINNAMARY.
CONDITIONS CLIMATÉR1QUES.
Le premier point de la Guyane où l'Alecton jetait l'ancre était donc aux îles
du Salut.
Les îles du Salut forment un groupe de trois îlets situés à neuf lieues dans
le nord-ouest de Cayenne, en face de la rivière de Kourou, dont elles sont distantes
de trois lieues environ.
La principale se nomme l'île Royale, la seconde l'île Saint-Joseph, et la der-
nière l'île du Diable, nom sous lequel l'archipel était connu jadis jusqu'au moment
où on jugea convenable de lui donner une appellation moins effrayante.
La France venait de perdre le Canada et la plus grande partie de ses pos-
sessions du nord de l'Amérique; on résolut de coloniser la Guyane sur une large
base afin de regagner dans un hémisphère ce qu'on avait perdu dans l'autre.
MM. de Choiseul et de Praslin avaient obtenu la concession des terrains compris
entre la rivière de Kourou et la rivière du Maroni, concession convertie en fief hérédi-
taire avec les droits y attachés et l'autorisation de donner les noms de leur famille
aux lieux principaux. Ce sont les puérils détails qui firent la principale préoccupation.
68 LA GUYANE FRANÇAISE.
M. de Chanvalon, nommé intendant général de la colonie, avait envoyé à l'avance
M. de Préfontaine pour préparer les logements des émigrants ainsi que les vivres et
provisions qui leur seraient nécessaires à leur arrivée. Mais cette mission si impor-
tante ne fut malheureusement pas bien exécutée. Il en advint d'horribles consé-
quences.
Après les fatigues d'une traversée pénible, ces massifs de verdure, ces trois cor-
beilles de feuilles et de fleurs qui sortaient du sein des flots se présentaient aux
voyageurs sous l'aspect le plus séduisant. On les acclama comme la terre promise,
on les appela les îles du Salut.
Ce fut une première illusion qui dura peu et leur fit paraître la réalité plus triste.
La halte passagère que l'on dut faire sur les îles avant de débarquer sur les
plages de Kourou les initia aux misères qu'ils devaient subir par la suite.
Sous l'ombrage de ces arbres toujours verts, des myriades d'insectes troublaient
le sommeil des émigrants, et de ces rochers qui formaient la charpente des îles ne
coulait aucune source, aucun ruisseau pour apaiser leur soif.
Les convois d'émigrants, qui devaient s'espacer à des intervalles réguliers, arri-
vaient coup sur coup, et rien n'était disposé pour les recevoir.
M. de Chanvalon était arrivé avec le gros de l'expédition porté sur onze navires.
Plusieurs convois l'avaient précédé, d'autres se succèdent rapidement, tant par des
navires de commerce que par les frégates la Fortune, la Ferme et le Centaure.
On ne comptait plus les arrivants qui débarquaient tant sur les îles que sur
les plages de Kourou, femmes, enfants, malades, sans abris, sans outils, sans vête-
ments. La confusion était à son comble, le désordre complet. Les distributions de vivres
étaient irrégulières et insuffisantes, la fraude et l'incurie étaient partout.
Qu'on se représente l'horrible position de ces infortunés provenant pour la plu-
part de la Lorraine et de l'Alsace, transportés dans un pays et sous un climat si nou-
veaux pour eux, entassés dans des lieux malsains, inondés par des pluies torrentielles,
brûlés par un soleil torride, attaqués par ces mille petits ennemis qui, rampant et
volant, pullulent sous la chaleur humide des tropiques; souffrant de la faim, de la
soif, en proie à la maladie, à la lièvre qui abat le courage et qui engendre le déses-
poir, les hallucinations folles, la misère et la mort.
Et pendant les sombres scènes de ce drame réel et lugubre dont les péripéties
fatales se déroulaient devant ses yeux, M. de Chanvalon, insoucieux et sceptique,
montait un théâtre et faisait jouer des comédies et arlequinades, ou bien passait son
temps en de vaines discussions avec le gouverneur de Cayenne.
Ce chef écrit cependant en France le fâcheux état de la colonie et dévoile la
conduite de M. de Chanvalon. Le chevalier Turgot est envoyé à la Guyane; mais sa
mission, au lieu d'être efficace pour les colons, n'a pour résultat que la destitution
de M. de Chanvalon et la recherche de ses fautes. Au bout de trois mois, M. Turgot
part pour France avec ce fonctionnaire disgracié, et les émigrants restent plus que
jamais abandonnés à eux-mêmes.
ILES DU SALUT.
69
Pour résumer cet épouvantable épisode qui a valu à la Guyane son sinistre
renom dans l'histoire coloniale, il suffit de dire qu'égarées par le désespoir, des mères
jetaient leurs enfants du haut des rochers de Kourou dans la rivière et s'y précipi-
taient ensuite, que sur les quatorze mille individus qui arrivèrent de 1753 à 1754
tant aux îles du Salut qu'à Kourou, neuf cent dix-huit seulement survivaient encore
en 1855, et malades, amaigris, moribonds, fuyaient une terre détestée.
La faim, la maladie, la misère avaient dévoré le reste.
V U E D E L ' Î L E D U D I A B L E , P R I S E D E L A P O I N T E D E L ' Î L E R O Y A L E .
Certes, l'éternel justicier qui pèse dans sa balance les actions humaines aura eu
un terrible compte à demander à ces chefs dont l'ignorance et l'imprévoyance cou-
pable, l'ambition et la légèreté ont amené de pareils désastres.
Après ce sinistre, les îles du Salut restèrent longtemps inhabitées, puis on y
établit une léproserie qui fut ensuite transportée à Mana. Enfin, lorsque la loi du
8 avril 1852 fit de la Guyane la terre de la transportation, ces îlets parurent mer-
veilleusement disposés pour un grand établissement pénitentiaire.
Ce fut là qu'on plaça le dépôt central sur lequel les navires venant de France
70
LA GUYANE FRANÇAISE.
évacuèrent les bagnes de Brest et de Rochefort et où l'on verse momentanément les
convois annuels venant de Toulon; classés ensuite par catégories, les transportés
restent définitivement sur les îles ou sont dirigés sur les autres établissements de la
colonie.
L'île Royale centralise le commandement des trois îles dont elle est la plus
grande; c'est là que sont les forçats proprement dits. L'île Saint-Joseph reçoit les repris
de justice, et les déportés politiques sont internés sur l'île du Diable.
Escarpée sur la plus grande partie de ses abords, sur un périmètre d'environ trois
milles anglais, élevée d'une soixantaine de mètres, l'île Royale présente un sol singu-
lièrement accidenté. L'aspect en est des plus pittoresques. Le déboisement a été opéré
peut-être d'une façon trop exclusive. La couleur rouge brun des terres alterne avec
le vert foncé qui est la nuance de la végétation guyanaise. Le clocher et le phare
qui dominent l'île, les établissements plaqués aux flancs de la montagne ressemblent
à ces maisons massives, jouets d'étrennes avec lesquels les enfants composent des villes
et des villages.
Ici nous sommes en plein bagne, ici l'on retrouve ces figures où le vice a
marqué son empreinte, mais pâlies par l'anémie, mais ayant abdiqué sous un ciel
énervant cette énergie sauvage qui les rendait si dangereux en France : c'est une
patiente résignation qui a de rares révoltes contre l'autorité et qui se concentre pour
l'évasion.
Car que faire en un gîte, à moins que l'on n'y songe ; que faire dans une prison,
à moins d'y songer à s'en échapper?
ILES DU SALUT.
71
Les transportés, c'est le nom officiel substitué à celui de forçats et par lequel ils
sont tous désignés; les transportés travaillent aux routes, aux constructions dé l'île,
au déchargement des navires, aux ateliers de confection où l'on fait sabots, chapeaux,
effets, meubles pour le service général. Ils sont employés aux forges, à la menuiserie,
à la fonderie, et acquièrent des grades dans le travail avec une rémunération qui
varie de cinq à dix centimes par jour.
De plus, ils ont leurs heures de liberté pendant lesquelles ils travaillent à leur
propre compte.
On a même trouvé parmi les transportés les éléments d'un corps musical. S'il est
vrai que l'harmonie adoucisse les mœurs, elle a ici une rude besogne à remplir, et
l'on frémit devant la composition de cet orchestre dont chaque instrumentiste est
assassin, incendiaire, faussaire ou voleur, ce qui ne l'empêche pas d'exécuter sur la
É G L I S E L E L ' Î L E ROYALE.
flûte ou sur le piston les modulations les plus suaves, tout comme si la conscience
était pure de tout forfait.
L'uniforme des transportés se compose d'une chemise et d'un pantalon de toile
grise et d'un chapeau de paille. Le peloton de correction seul porte la chaîne et le
costume traditionnel rouge et jaune. Il se recrute dans les hommes incorrigibles, les
évadés, les paresseux; il est chargé des travaux les plus pénibles, des plus dures cor-
vées. C'est une punition plus ou moins longue qui, avec le cachot et les coups de
corde, forme le système répressif au moyen duquel on cherche à assouplir les natures
rebelles.
Pour approprier l'île Royale à sa nouvelle destination, il a fallu exécuter de
grands travaux de terrassement.
Pour trouver sur les plateaux supérieurs l'emplacement nécessaire il ne fallait
rien négliger. Le camp, c ' e s t - à - d i r e l'ensemble des baraques dans lesquelles les
72
LA GUYANE FRANÇAISE.
transportés sont parqués par escouades ou chambrées, les casernes des soldats et des
surveillants, la gendarmerie, les logements du commandant particulier, ceux des offi-
ciers, des agents divers, l'hôpital, l'église, les magasins et ateliers de confection absor-
bèrent tout l'espace.
Dans la partie inférieure de l'île on installa un quai, un dépôt de charbon, des
chantiers, des forges et des ateliers d'ajustage pour les réparations des bâtiments à vapeur.
Quand tout cela fut fait, il ne resta aucune place pour le cimetière. Il n'eût
même pas été possible d'en construire u n , vu la mince épaisseur de terre qui
T R A N S P O R T E S E T S U R V E I L L A N T .
recouvre la charpente osseuse de l'île, vu l'étendue qu'il fallait donner à ce champ
du repos. En effet, outre la mortalité spéciale aux îles où se trouve rassemblé un
personnel de près de deux mille personnes, le chiffre des décès s'augmente de celui
des malades de Kourou qui sont transportés à l'hôpital de l'île Royale ; et Kourou
est un des points les plus malsains de la Guyane.
C'est donc la mer qui est le cimetière des détenus aux îles du Salut, comme
au château d'If. Seulement ici on ne précipite pas du haut des rochers les p r i -
sonniers décédés.
LES TRANSPORTÉS.
73
Malgré cette différence, ou peut-être à cause de cette différence, un transporté
qui avait lu sans doute Monte-Cristo, prit au génie inventif de M. A. Dumas le
projet d'une étrange évasion.
Quand un transporté est mort, il est enfermé dans un linceul de toile à
voile, alourdi par quelques pierres. Un cercueil, le même pour tous, reçoit le corps.
Une clochette sonne quelques glas, auquel avertissement une embarcation part du
C I M E T I È R E D E S T R A N S P O R T É S A U X Î L E S D U S A L U T .
môle et se rend à la pointe ouest de l'île où l'on a descendu le cercueil par un
sentier qui serpente au flanc de la montagne.
Le canot embarque son funèbre chargement et prend le large. Arrivé à une
certaine distance, il s'arrête; on ouvre le cercueil, le corps est jeté à la mer,
puis canot et bière vide reprennent le chemin de l'île.
A peine le cadavre a-t-il été immergé, qu'il s'opère un singulier mouvement
dans cette nappe liquide qui semblait, il n'y a qu'un moment, immobile et inhabitée.
Les requins des Guyanes ont les mœurs plus sournoises que celles de leurs
collègues des autres pays. On dirait que certains d'être cachés aux regards par ces
10
74
LA GUYANE FRANÇAISE.
eaux boueuses au milieu desquelles ils vivent, ils ne veulent trahir leur incognito,
ni révéler leur présence par aucun signe extérieur. On ne voit point paraître au-
dessus des eaux cet aileron accusateur qui les signale d'habitude.
Ces sinistres pirates ont suivi silencieusement le canot, et dès que la proie
qu'ils convoitent est à leur portée, queues, nageoires, ailerons, gueules aux triples
dents remuent la mer dans de tumultueux élans. Les requins se disputent le ca-
davre qui est dépecé quelquefois avant d'arriver au fond.
On dit que ces animaux reconnaissent le bruit de la clochette. Attentifs à ce
signal qui semble les convier à de funèbres banquets, attendant le festin promis à
leur voracité, ils stationnent en bandes nombreuses aux abords de cette partie de
l'île avec une préférence instinctive, une prescience divinatoire.
Nous avons expliqué la cause de la fréquence des décès sur l'île; toutefois il
y a de nombreux jours de chômage; la mort n'a pas toujours la faux à la main.
Un transporté eut l'ingénieuse idée d'utiliser ce cercueil pour sa fuite. Il était
au courant de l'état sanitaire et savait qu'à moins d'accidents, il avait quelques
jours devant lui.
On ne garde pas une bière comme un coffre-fort, on ne met pas sous clef
ces sortes d'objets, ne pensant pas qu'ils puissent tenter la cupidité d'un voleur.
Aussi le forçat put-il, sans être inquiété en aucune façon, pénétrer dans le hangar
sous lequel la bière était remisée et eut toute facilité pour faire ses préparatifs.
Il calfata avec soin cette étrange nacelle, c'est à-dire qu'il garnit d'étoupe les
joints des planches pour qu'elle ne fit pas d'eau; il y mit une sorte de banc, il
façonna deux palettes en forme de pagayes indiennes, se munit de quelques p e -
tites provisions, et pendant une nuit obscure, trompant l'œil des sentinelles, mar-
chant ou rampant, portant ou traînant son cercueil, il le descendit au rivage.
Là, il lança à la mer cette sorte de barque à Caron, s'y étendit et se livra
courageusement à la merci des flots, comptant principalement sur le vent et le
courant pour conduire le funèbre esquif vers les côtes de la Guyane anglaise où
le droit d'asile est scrupuleusement respecté.
Il avait cent cinquante lieues à parcourir; mais cette énorme distance l'in-
quiétait médiocrement, il voulait fuir et mettait résolûment sa vie pour enjeu dans
la partie.
Malheureusement pour lui, il avait compté sans l'instabilité et l'innavigabilité
de son navire.
Le lendemain, on s'aperçut bien qu'il manquait un homme à l'appel, mais
aucune embarcation n'étant absente, on supposa qu'il s'était noyé par accident ou
volontairement; on ne songea pas à le poursuivre, ne croyant pas à une évasion.
Ce fut le hasard qui amena sur sa route une goëlette qui vit flotter une épave à
demi submergée. Une foule d'oiseaux de mer volaient à l'entour et venaient la frôler
de leur aile, tandis que deux énormes requins la heurtaient par moments et sem-
blaient convoiter une proie.
LES TRANSPORTÉS.
75
Le bâtiment se dirigea vers cette singulière caisse et l'on fut fort surpris d'y
trouver un homme à demi noyé, à demi évanoui, à demi mort, et qui, pareil à
Lazare, semblait sortir du tombeau.
Je ne sais si, en vertu du mérite de l'invention, on lui fit grâce des cinquante
coups de corde et autres punitions qu'entraîne toute tentative d'évasion. Dura lex,
sed lex.
Quelques mois plus tard, l'aviso l'Abeille, entrant dans le Maroni, vit flotter
É V A S I O N D A N S U N C E R C U E I L .
un tronc d'arbre qui dérivait au courant. Sur cet arbre encore garni de ses feuilles,
il y avait quelque chose qui n'attira pas d'abord les regards.
C'est si commun de voir flotter des arbres sur ces rivières qu'on y prête peu
d'attention, à moins qu'ils ne se trouvent sur le chemin des roues, auquel cas on
s'occupe de les éviter.
Des religieuses, passagères à bord, vinrent tout émues trouver l'officier de quart,
lui assurant qu'elles voyaient un homme sur cet arbre.
Leur zèle humanitaire fit réintégrer au pénitencier ce déserteur incorrigible,
76 LA GUYANE FRANÇAISE.
toujours le même, non rebuté par un premier échec et qui n'avait trouvé que ce
moyen extrême de fuir à tous risques un lieu maudit.
Qu'est-ce que le danger, qu'est-ce que la mort pour un prisonnier qui voit
poindre, quelque faible qu'il soit, un espoir de délivrance et de liberté? Peut-être
que cette monomanie de l'évasion dont est atteint ce transporté aura une plus heu-
reuse issue à la troisième tentative.
Du haut de l'île Royale, la vue se promène sur la côte de la Guyane qui se
développe sur une ligne uniforme de palétuviers que n'interrompent pas d'une ma-
LES TRANSPORTÉS.
77
nière sensible les rivières de Kourou, de Sinnamary et de Conanama. Quelques
sommets de moyenne hauteur, situés à quelques lieues du rivage, servent seuls de
points de reconnaissance pour attaquer l'entrée de ces rivières, qui ne sont acces-
sibles qu'à de très-petits navires.
Conanama, Sinnamary partagent avec Kourou une triste célébrité.
Le 18 fructidor an V (4 septembre 1797), le Directoire chasse les deux con-
seils et déporte à la Guyane les députés, généraux, prêtres, journalistes, qui lui
faisaient ombrage. C'est à Conanama et à Sinnamary que sont internés les proscrits.
Certes, il y a ici des bourreaux et des victimes, et les ordres sévères du Direc-
toire furent interprétés par des agents inhumains et exaltés par les passions poli-
tiques. Cependant, il y a de l'exagération dans les récits des transportés, qui ne
voyaient les choses qu'à travers le crêpe lugubre assombri par leur imagination.
Ainsi, les misères dont se plaignent si amèrement MM. Jean-Jacques Aimé, Barbé-
Marbois et Ange Pitou, sont celles que subissent chaque jour soldats et marins, sou-
mis aux inconvénients de l'encombrement dans des navires mal emménagés et durant
de longues traversées; ce sont les vicissitudes journalières de la vie intertropicale.
Mais les prisonniers ont le droit de maudire leurs geôliers et leur prison.
Parmi les trois cent vingt-huit déportés à Sinnamary, il n'y avait guère que
des hommes appartenant à une haute position sociale, des hommes âgés, des prêtres,
des gens d'étude et de cabinet, qui changeaient le bien-être d'une vie confortable
contre les souffrances de l'exil. Séparés brutalement de leur famille, emportant avec
eux ce ver rongeur du désespoir qui tue plus sûrement encore sous ce pays b r û -
lant et insalubre, ils subissaient l'influence du moral sur le physique, alors que les
ressources ordinaires de la vie leur faisaient défaut, alors qu'ils souffraient à la fois
dans leur cœur, dans leur esprit et dans leur corps.
Hommes de plume et de loisirs, étrangers aux soins matériels, à la vie pratique,
à l'agriculture, en un mot, ne connaissant de l'existence que son côté spirituel,
c'étaient là de tristes colons pour résister au climat de la Guyane.
En lisant avec calme et sans esprit de parti le récit de M. Aimé, je ne vois
pas dans les ordres de l'agent Jeannet-Oudin ces mesures cruelles et arbitraires
dont se plaint le proscrit. J'y vois les précautions militaires que tout chef est
obligé de prendre envers des gens internés et soumis à sa surveillance. Seulement,
ces mesures, appliquées à des gens tels que Pichegru, Lafont-Ladebat, Barthélemy,
Tronçon-Ducoudray, Barbé-Marbois, etc., deviennent tyranniques et vexatoires.
Le rôle de certains chefs est parfois fort difficile, quand ils ont à appliquer la
loi à d'illustres coupables; l'obéissance est imputée à crime, et la responsabilité
incombe seule à ceux qui ne sont que des instruments passifs.
Parfois aussi les agents inférieurs s'érigent en tyrans subalternes, spéculent sur
l'infortune, insultent au malheur et rendent la captivité plus cruelle. Ce sont de ces
infamies que l'on ne voit que trop souvent et dont tout l'odieux retombe sur l'auto-
rité supérieure qui ne les a ni empêchées ni réprimées.
78
LA GUYANE FRANÇAISE.
Quand Tronçon-Ducoudray mourant sollicitait la permission de se faire trans-
porter à Cayenne, on lui écrit pour réponse : « Ta faconde n'aura pas ici plus de
succès qu'elle n'en a eu en France quand tu as entrepris de défendre la veuve du
tyran. »
Le vieux général Murinais se vit également refuser cette autorisation, quoiqu'il
offrît sa parole d'honneur de ne pas fuir : « On ne croit pas plus à ta parole
d'honneur, lui fut-il répondu, qu'à celle du tyran. »
A la stricte rigueur on avait le droit de repousser leur demande, mais on n'avait
pas celui de les insulter. Il y avait une sévérité légale dans le fond, un arbitraire
vexatoire dans la forme.
Le manque de médecins, de médicaments, d'infirmiers, la mauvaise foi des
agents des vivres, les difficultés de communication avec le chef-lieu, tout vint se
réunir aux mauvaises conditions des lieux pour aggraver la triste position des déte-
nus, et la maladie et la mort s'abattirent sur eux d'une façon terrible.
Sur trois cent vingt-huit déportés, dont deux cent cinquante-deux prêtres inser-
mentés, cent soixante-un succombèrent. Quelques-uns, parmi lesquels Pichegru,
Villote, de Larue, Aubry, Barthélemy, Letellier, Ramel, Dossonville, parvinrent à
s'évader et gagnèrent les États-Unis.
D'autres, tels que Barbé-Marbois et Lafont-Ladébat, obtinrent leur rappel en
France.
Il n'est pas étonnant que tous aient gardé un triste et douloureux souvenir
des plages inhospitalières de la Guyane et que l'amertume déborde de leurs récits
quand ils parlent du lieu de leurs souffrances.
M. Barbé-Marbois fut un des ennemis les plus opiniâtres de la Guyane, et sa
parole tombant du haut de la tribune de la Chambre des pairs avait une grande
influence.
Il avait supporté l'exil avec le plus grand courage. Le journal qu'il y écrit
accuse une âme fortement trempée. Comme Ovide au milieu des Sarmates écrivant
ses Tristes, il semble aussi se complaire dans le récit de ses infortunes. Il aime
beaucoup à se comparer à l'illustre proscrit romain; mais il ne fait pas les mêmes
concessions, il ne s'humilie pas devant ses persécuteurs. Il ne brûle pas d'encens
devant l'image de Livie, il n'adore ni la statue de Tibère ni celle d'Auguste, il ne loue
ni le divin la Réveillère ni l'immortel Barras.
Au milieu des désespoirs qui abattent le moral de la plupart de ses compagnons,
en dépit de la maladie qui consume ses forces, M. Barbé-Marbois conserve le même
caractère résolu. Il refuse de fuir, ainsi que le firent beaucoup de déportés; il refuse
de changer une simple formule de fin de lettre à l'agent du Directoire, alors que la
substitution du mot « respect » peut apporter une amélioration sensible à sa position.
On aime à trouver de ces fières natures que le malheur ne renverse jamais. Toutefois,
plus l'empire qu'il a su prendre sur lui-même a été puissant, plus son ressentiment est
profond, et il voudrait effacer la Guyane de la carte du monde.
CONDITIONS CLIMATÉRIQUES.
79
A ces deux saisissants épisodes de 1754 et de 1797, de Kourou et de Conanama,
vint s'ajouter la terrible épidémie de fièvre jaune de 1848, et l'opinion publique, égarée
par la lecture de ces sombres pages de l'histoire coloniale, a pris pour niveau général
la mortalité de ces jours tout d'exception et a considéré la Guyane comme un vaste
tombeau, comme un ossuaire.
Cette réputation imméritée est cependant fort accréditée. On plaint le sort des
fonctionnaires que leur service désigne pour la Guyane et on leur conseille charitable-
ment de faire leurs dispositions testamentaires avant le départ.
Essayons de ramener les faits dans le domaine de l'exactitude et de combattre la
prévention avec les chiffres de la statistique.
Malgré sa position, la Guyane, située presque sur la ligne équinoxiale, n'est pas
frappée d'un climat aussi brûlant qu'on pourrait le croire. La moyenne du thermomètre
à l'ombre y est de 27 degrés centigrades, hauteur qui, dans les grandes chaleurs de
l'été, monte à 30 ou 32, et baisse pendant les nuits de 2 à 3 degrés.
Le Sénégal, dont la latitude est beaucoup plus septentrionale, subit une tem-
pérature bien autrement torride.
La constitution physique du pays explique cette bizarrerie. En effet, comme le
fait très-judicieusement observer le naturaliste Leblond, il n'y a ici ni sable, ni
pierres, ni rochers couvrant des surfaces d'une grande étendue, seuls propres à
augmenter les effets du rayonnement. Le sol est toujours argileux, il est couvert
de plantes, de forêts, d'où la chaleur ne jaillit pas comme d'une plaine sablon-
neuse. La direction des rayons solaires approche toujours de la ligne verticale; mais
leur feu est tempéré par les brises continues qui pendant le jour soufflent de la pleine
mer. La fraîcheur est entretenue par les brises de terre qui leur succèdent, ainsi que
par la longueur des nuits à peu près égales aux jours et souvent mouillées de rosées
et de brouillards.
Les conditions climatériques d'un pays ne dépendent pas d'une façon exclusive
de sa position géographique; elles sont aussi sujettes aux influences locales inhérentes
à la nature du sol.
Vue à vol d'oiseau, la Guyane apparaît comme une mer de feuillage. C'est l'ex-
pression la plus complète de la puissance de la séve tropicale.
A part quelques reliefs, contre-forts éloignés de la grande chaîne des Andes, à
base schisteuse et calcaire, qui coupent à angle droit les rivières et en interrompent le
cours navigable à une vingtaine de lieues de leur embouchure, la Guyane est un
pays de plaines d'où s'élèvent quelques sommets isolés qui ressemblent à des îles
sortant de la mer.
La saison de l'hivernage amène des pluies torrentielles qui, d'après le calcul fait au
moyen du pluviomètre, couvriraient le pays d'une nappe liquide de 4 à 5 mètres de
hauteur si les eaux ne trouvaient issue vers les nombreuses rivières qui déversent ce
trop-plein à la mer.
Peu de contrées offrent un réseau hydrographique plus complet, plus multiplié;
80
LA GUYANE FRANÇAISE.
outre ces trois grandes artères nommées l'Oyapock, l'Approuague et le Maroni, une
foule de rameaux secondaires, les uns indépendants, les autres ramifications des
branches principales, sillonnent en tous sens cette partie du continent américain. Ces
rivières ont un aspect particulier; elles ne coulent généralement pas entre des berges
déclivées et verticales, et leurs bords ne sont indiqués le plus souvent que par les arbres
des forêts noyées qui viennent y baigner leurs racines.
Toutes les fois que ces rivières ont leur cours renouvelé par le flux et le reflux,
que les affluents s'écoulent d'une manière régulière, que des canaux naturels ou factices
réglementent et activent l'expulsion de cette inondation annuelle, que les brises de
mer viennent corriger l'air vicié par les exhalaisons de senteurs végétales trop éner-
giques pour nos organes, alors la salubrité générale n'est pas compromise.
Mais quand la nature des lieux arrête l'écoulement des eaux, quand de vastes
marécages n'attendent leur desséchement que de l'évaporation et de l'absorption, les
miasmes délétères des détritus végétaux en putréfaction, les émanations des limons
boueux des lacs et des marais stagnants amènent tout le cortége fatal des fièvres et des
affections paludéennes. Alors, malheur aux lieux placés sous le vent de ces foyers
épidémiques dont l'influence se fait sentir à de grandes distances.
C'est ainsi que dans la Guyane certains endroits jouissent d'une santé publique
très-florissante, tandis que d'autres séjours sont mortels sans que la cause du mal soit
immédiate, sans que l'on voie l'ennemi dont on ressent les coups.
C'est ainsi qu'on a dû renoncer à coloniser certains quartiers qui, par eux-mêmes,
ne paraissaient présenter aucun danger, mais qui subissaient des influences étrangères.
Les sommets, que l'on avait crus beaucoup moins malsains que les plaines, ont été
également soumis à ces lois, avec d'autant plus de force que les miasmes tendent
toujours à monter. L'habitation de la Gubrielle, par exemple, située en terre haute,
un des points les plus élevés de la colonie et où le gouvernement voulut faire
une habitation modèle, s'est trouvée un des lieux les plus malsains, étant sous le
vent des grands marais de Kaw qui l'inondent de leurs effusions pestilentielles.
Les essais que l'on a dû faire pendant les dernières années pour chercher
un point favorable à la transportation ont amené bien des mécomptes de ce genre
et augmenté d'une manière bien sensible le chiffre de la mortalité, tant parmi
les détenus que parmi le personnel libre et les soldats affectés à leur garde et
qui jadis bornaient leur service à l'île de Cayenne.
L'île de Cayenne jouit d'un état sanitaire des plus satisfaisants. Le Maroni
est dans des conditions à peu près identiques, malgré les défrichements récents, et
cet état ne pourra que s'améliorer, car ce n'est jamais impunément que l'on remue
les terres vierges, et généralement les premiers pionniers laissent bien des morts
sur la place. Ce sont ces troupes sacrifiées à l'avance que les conquérants b a r -
bares lancent à l'attaque des villes, c'est sur leurs corps que les bataillons d'élite
arrivent aux murailles.
Les effrayants épisodes que nous avons retracés ne doivent pas entrer en ligne
CONDITIONS CLIMATÉRIQUES.
81
de compte dans une statistique consciencieuse, pas plus que l'on ne doit prendre
avec son chiffre réel la mortalité des transportés. Usés par une vie malheureuse
pu coupable ainsi que par le régime des prisons, agglomérés sur des points en
défrichement, subissant l'empire de causes morbides étrangères au pays, ces hommes
sont en dehors des lois générales. La statistique ne doit rouler que sur la garnison
européenne.
Or les observations de 1838 à 1847, c'est-à-dire dans un espace de neuf ans,
donnent les résultats suivants pour les colonies françaises.
M O Y E N N E D E M O R T A L I T É A N N U E L L E 1 .
Guyane
2,53 pour cent.
Bourbon
3,05 —
Martinique
. . . . 9,04 —
Guadeloupe
. . . . . . . . . . . 8,90 —
6,17 —
Cette statistique serait des plus favorables à la Guyane et cela s'explique. Les
fièvres de la Guyane, à moins qu'elles ne revêtent un caractère pernicieux, usent
l'homme, mais ne le tuent pas. La dyssenterie n'est pas commune, et la fièvre
jaune n'y apparaît qu'à de rares époques, tandis qu'elle est endémique aux autres
colonies.
Les grandes contagions suivent des lois presque immuables dans leur dépla-
cement et leur propagation. Composées d'atomes insaisissables, champignons ou
insectes invisibles et impalpables, ces effluves sont portées sur les nuages ou sur les
flots avec grands courants du ciel et de la mer. Il est bien rare que les maladies
qui sont le fléau du golfe du Mexique arrivent à la Guyane française. La Guyane
anglaise, qui en est plus voisine, en subit parfois l'influence, tandis que la Guyane
française est tributaire des épidémies du Brésil qui remontent la côte mexicaine avec
les vents et les courants généraux. C'est ainsi que l'épidémie qui décima le Brésil
vint s'abattre à Cayenne en 1848 et y fit tant de victimes.
De 1819 à 1847 la moyenne annuelle de la mortalité des troupes de la Guyane
anglaise est de 8,40 pour cent, tandis que celle de la Guyane française pendant le
même laps de temps est de 2,81. Cette différence est expliquée par le caractère
essentiel des deux peuples.
Si l'odeur des végétaux en floraison ou en décomposition est un poison mortel
pour l'Européen, l'abus des plaisirs et l'intempérance le frappent tout aussi sûrement.
L'homme n'a souvent d'autre ennemi que lui-même.
1. Ces documents officiels sont puisés dans les Annales maritimes et coloniales.
11
82
LA GUYANE FRANÇAISE.
Le chiffre de la mortalité de la Guyane française n'est pas effrayant quand on
le compare à celui des grandes villes de l'Europe.
En effet la mortalité à Paris est de . . . . 1 sur 31 par an.
à Naples
1 sur 34 —
à Madrid .
1 sur 29 —
dans le Wurtemberg.
1 sur 33 —
à Amsterdam
1 sur 24 —
à Vienne
1 sur 22 —
A Cayenne elle serait de 1 sur 30, mais ce chiffre semble encore base sur la
garnison seule.
Résumons :
De l'insalubrité indéniable de certains points de la Guyane il serait injuste de
conclure à l'insalubrité absolue et universelle du pays, comme il serait absurde de
juger de l'Italie par les Marais-Pontins, de la France par la Sologne. Il y a dans la
Guyane des lieux insalubres et des lieux fort sains. Il s'agit de borner la colonisation
à ces derniers points et de n'attaquer les autres que partiellement et avec une
extrême réserve. Il ne faut jamais s'obstiner dans une voie que l'on reconnaît
dangereuse et l'on doit fuir sagement devant l'ennemi quand on désespère de le
vaincre. L'opiniâtreté serait en ce cas un crime, et le vrai courage est de savoir
reconnaître une erreur en abandonnant des points marqués d'un sceau fatal.
Somme toute, on peut vivre à la Guyane comme ailleurs. On y voit des vieil-
lards dans toutes les classes de la société et dans toutes les couleurs, parmi les
créoles et parmi les Européens, et l'on peut constater divers cas de longévité.
En 1779 mourut, dans l'Oyapock, un centenaire, Jacques Blaisonneaux, ou
Jacques des Sauts, ainsi nommé à cause de sa prédilection pour le bruit de la grande
cascade, au pied de laquelle il avait fait sa demeure.
C'était un vieux soldat de Louis XIV. Blessé à la bataille de Malplaquet, en 1709.
il avait été pansé par Fénelon. Maintes fois il avait monté la garde à Cambrai, à
la porte de ce vertueux prélat. Les hommes et les choses du grand siècle avaient pris
place dans sa mémoire, qui resta lucide jusqu'à ses derniers moments. Il aimait
à parler de Catinat, de Villars et du roi Soleil, beau et grand prince à perruque
noire.
Jacques Blaisonneaux était venu à la Guyane en 1730, et il fut employé comme
économe chez les Jésuites. Puis il fit de l'agriculture à son compte, et arriva à une
certaine aisance, qu'il perdit par la suite.
Quand M. Malouet le vit dans l'Oyapock, en 1777, il ne lui restait de sa prospérité
passée qu'un petit jardinet, que cultivaient deux vieilles négresses, qui composaient
toute sa société. Il était aveugle et nu, mais droit encore, et jouissant de toutes ses
facultés intellectuelles. Depuis vingt-cinq ans il n'avait bu de vin ni mangé de pain,
et il éprouva une joie d'enfant devant le repas que son hôte lui fit faire.
Au départ de M. Malouet, le vieillard ne put retenir des larmes; il pria Dieu,
CONDITIONS CLIMATÉRIQUES. 83
et donna solennellement sa bénédiction au voyageur. Deux ans plus tard, le soldat
de Malplaquet payait son tribut à la mort, qui semblait l'avoir oublié.
Il était dans sa cent douzième année.
Après ce Mathusalem guyanais, je ferai mention d'un autre personnage historique :
Mathurin Bruneau, qui se prétendait fils de l'infortuné Louis XVI. Les tribunaux
firent justice de cette imposture, et le soi-disant Dauphin, après avoir subi plusieurs
années d'emprisonnement en France, fut déporté à la Guyane, où il fut simplement
interné. Il y vécut misérablement sur l'assistance publique, et, pris en pitié par les
autorités, il remplit de petits emplois, modestement rétribués. Il fut agent de culture
dans la rivière de la Comté et à l'Ilet-la-Mère; mais ces fonctions ne furent jamais
qu'une sinécure, car le prétendu Louis XVII n'était qu'un médiocre jardinier.
Il se maria avec une négresse; mais je ne sais pas s'il a laissé des enfants mâles
qui puissent réclamer l'héritage de saint Louis.
Il est mort, presque octogénaire, il y a deux ou trois ans.
De ces exemples je ne prétends déduire aucune règle. On ne trouve à la Guyane
ni la fontaine de Jouvence ni l'élixir d'immortalité. J'ai cité ces cas de longévité pour
prouver que ce climat, réputé meurtrier, accorde parfois à l'existence humaine ce
qu'on est convenu d'appeler les années de grâce. Toutefois, il faut ici, plus que dans
d'autres pays, se souvenir que tout excès, toute intempérance, toute infraction à
l'hygiène sont causes morbides et se payent tôt ou tard. Il faut observer dans le
régime quelques précautions, mener une vie sobre et régulière, ne pas s'exposer au
grand soleil, ce qui n'exclut pas même le travail de l'agriculture, attendu qu'on
peut utiliser les heures du soir et du matin et essayer même du travail de la nuit.
Si enfin la constitution se trouve attaquée par le climat, il faut faire comme le
géant Antée qui luttait avec Hercule, il faut aller toucher la terre de France pour
y puiser de nouvelles forces afin de continuer le combat.
S C O R P I O N D E LA G U Y A N E .
C A Y E N N E V U E D E L A R A D E .
III
CAYENNE. - LES URUBUS. — MŒURS ET COUTUMES. - LES PIAYES.
TOXICOLOGIE INDIENNE.
La traversée des îles du Salut à Cayenne se fait en quatre heures avec un
bâtiment à vapeur de marche moyenne ; il faut refouler le courant qui porte tou-
jours vers l'ouest et qui à l'époque des doucins est très-violent. On nomme doucins
les envahissements de la mer par les eaux douces des rivières grossies outre
mesure par les pluies de l'hivernage.
La zone des ouragans qui désolent les Antilles ne s'étend pas jusqu'à la Guyane.
Les vents y soufflent généralement du nord-est à l'est, mais rarement avec violence.
86 LA GUYANE FRANÇAISE.
La mer épaisse, opaque, y est d'une couleur jaune qui, vers la côte anglaise, prend
des tons de sépia; ce ne sont plus les eaux bleues et limpides de l'Atlantique. Parfois
on voit flotter des îlots de branches et d'herbes arrachées au rivage, et sur lesquelles les
oiseaux de mer fatigués trouvent un repos d'un instant.
Les côtes ne sont pas d'un abord facile ; les bancs s'étendent fort loin au large, et
souvent on ne voit que très-imparfaitement la terre, alors que le peu de profondeur de
l'eau défend de s'en approcher davantage. La sonde devient alors le guide le plus
infaillible et le meilleur pilote.
Il s'est produit depuis quelques années un singulier phénomène. Autrefois, si
grand que fût le vent, il soulevait à peine ces eaux boueuses; mais aujourd'hui les
dépôts des vases se sont solidifiés en plusieurs endroits et ont formé des bancs de vases
dures qui gênent le mouvement de la mer.
Sur cette arène inégale et accidentée, les courants qui charrient le limon bourbeux
des rivières luttent avec les lames de l'Atlantique, et de cette rencontre résultent des
ressacs tumultueux qui se traduisent en ras de marée et en barres partielles. Les
petits navires s'y trouvent parfois compromis, et petits et grands y subissent des roulis
et des tangages qui donnent le mal de mer aux navigateurs les plus aguerris. Les
bâtiments passent successivement des vases molles aux vases dures, c'est-à-dire du
calme à l'agitation, et la connaissance de ces divisions maritimes, de ces gisements de
repos et de trouble, n'est point indifférente afin de régler l'heure des repas quand on
aime à manger tranquillement.
Les îles du Salut reposent sur un banc de vases molles; mais de chaque côté de ce
banc se rencontre la mer la plus dure de toute la côte de la Guyane. Le banc de
Macouria, le Trou du Diable et les battures de Malmanoury ont un renom qui
fait l'épouvante des pauvres passagers.
Les ras de marée commencent en décembre pour finir en avril : ce qui ne veut
pas dire qu'ils ne troublent pas l'assiette des eaux pendant le reste de l'année; mais
durant les mois que je cite, c'est un état chronique.
Nous étions à la fin de décembre, et l'Alecton, grand rouleur, s'en donnait à cœur
joie. Jamais la mer océane ne l'avait autant secoué depuis Toulon. Il semblait se
tordre et tressaillir jusqu'à la quille, avec des soubresauts brusques et des rappels à
arracher l'âme, tandis que des lames courtes, sourdes, traîtresses, montaient le long
de ses flancs et faisaient irruption sur le pont.
C'était un vilain avant-goût de la navigation guyanaise.
Voici l'Enfant-Perdu1, écueil isolé, dominant la mer de quelques mètres et sur
lequel déferlent les embruns des lames. Les parents de cet Enfant sont l à - b a s à
l'horizon; ce sont les îles Rémire, le Père, la Mère et les Filles, qui portaient jadis les
noms indiens assez durs à prononcer de Samaoum, Spénézary, Éporcérégéméra. Nous
1. E n 1863, un phare à charpente de 1er a été élevé sur l'Enfant-Perdu. C'est un excellent relèvement
pour atterrir et entrer de nuit à Cayenne.
.
L'ENFANT-PERDU
E
D
E
PHAR
CAYENNE.
89
voyous aussi les montagnes de l'île de Cayenne, anciennement appelée Moccumbro
d'après les uns et Mattoury d'après les autres. Quant au mot Guyane, il vient du mot
indien Guainia, qui, dans la langue des Marsitans, aussi répandue que le caraïbe
de l'Amérique équatoriale, est donné au Rio-Négro et aux terres adjacentes.
Les grands navires, c'est-à-dire ceux dont le tirant d'eau dépassait cinq mètres,
mouillaient jadis à l'Enfant-Perdu, ne pouvant entrer dans le port de Cayenne.
Mais aujourd'hui ils ne peuvent tenir à ce mouillage et vont aux îles du Salut.
L'entrée du port de Cayenne n'est pas des plus faciles. Beaucoup de navires
doivent attendre la marée, attendu que le chenal à basse mer n'a que trois mètres
de fond; de plus, il y a une barre qui est parfois extrêmement grosse. Par suite
du déplacement des bancs, le port de Cayenne a été une fois bouché après un violent
ras de marée. Les bâtiments n'eurent d'autre sortie que la rivière du Tour-de-l'Ile,
qui n'est praticable que pour de petits navires à vapeur. Un autre mouvement sous-
marin ouvrit le passage un moment fermé. Toutefois, ces variations donnent certaines
inquiétudes pour l'avenir déjà triste d'une colonie qui ne peut subsister par elle-
même, qui ne vit que par la mer, et qui périrait si la mer lui faisait défaut.
L'aspect de Cayenne vue de la rade est des plus pittoresques. Ces montagnes
accidentées et verdoyantes, ces bouquets de palmistes et de cocotiers, entremêlés
aux maisons, le style des édifices, la bordure de palétuviers qui termine le panorama,
tout cela réalise l'idée qu'on se fait d'une ville créole.
Quand on descend à terre, l'impression est encore plus complète. Maisons et
populations sont à l'avenant. Les vitres sont inconnues, et les appartements sont défendus
contre le soleil et la pluie par des galeries extérieures fermées de nattes vertes et de
jalousies mobiles qui laissent librement circuler l'air. C'est mieux compris qu'aux
Antilles, où l'on imite trop les constructions européennes.
Les monuments n'abondent pas, le style architectural ne frappe pas les regards,
mais les édifices publics sont suffisamment grandioses, eu égard à l'importance de la
colonie. L'hôtel du gouverneur, la caserne, la gendarmerie, l'hôpital, le palais de
justice, l'église se présentent sous une apparence assez respectable. Il ne faut
pas se montrer trop exigeant, et demander à la Guyane les splendeurs de Paris et
de Londres.
Les rues, larges et médiocrement pavées, sont couvertes en été d'une poussière
rouge, ferrugineuse, qui, délayée par les pluies de l'hiver, forme une boue désastreuse
pour les vêtements. L'herbe pousse volontiers dans les rues; cependant, depuis que
l'administration des ponts et chaussées a des escouades de transportés à sa disposition,
il y a une grande amélioration dans l'entretien de la voirie.
Toutefois, dans ce pays de mœurs patriarcales et de grandes libertés, l'esprit
d'indépendance descend aux oiseaux de basse-cour et aux animaux domestiques, qui
prennent leurs ébats sur la voie publique avec un laisser-aller charmant, en dépit
des procès-verbaux que dressent les gendarmes cabris, sorte de police coloniale, dont
le sobriquet indique la principale occupation.
12
90
LA GUYANE FRANÇAISE.
La propreté des rues est exclusivement entretenue par des bandes de gros
corbeaux nommés urubus sorte de vautours noirs d'un aspect répugnant. Ce
sont les récureurs patentés qui nettoient la voie publique des immondices de
toute espèce qu'on y jette. Omnivores et peu délicats dans le choix de leurs
aliments, ces impurs volatiles respectent tout ce qui est animé, tout ce qui
est vivant, mais s'attaquent à tout ce qui est mort. Leur odeur est fétide, leur
démarche lourde, leurs allures inquiètes. Quand ils sont repus de leurs abjectes
R U E D E B E R R Y , A C A Y E N N E .
réfections, ils se perchent sur le toit des maisons. Là, ils supportent philosophi-
quement le soleil et les pluies du ciel. Quand revient le beau temps, ils ouvrent
leurs ailes mouillées, comme un navire qui met ses voiles au sec et tournent au
vent comme de vraies girouettes.
Leur existence est sauvegardée pour cause d'utilité publique, la protection
municipale les couvre de son égide sacrée, ce sont des fonctionnaires inviolables;
1. Coragyps urubu, tribu des vautours, famille des Percnoptères.
CAYENNE. 91
défense d'y toucher sous peine de grosse amende. Du reste, à l'encontre de certains
quadrupèdes dont ils partagent les goûts, les urubus ne valent quelque chose que
pendant leur vie, car pour trouver un aliment dans leur chaire puante, il faudrait
appartenir à la tribu des mangeurs de choses immondes dont parle l'auteur de
Salammbo.
D'après les nègres, la reproduction de cet oiseau est surnaturelle. On dit qu'on
n'a jamais trouvé de nids, ni d'œufs, ni de petits de corbeaux urubus; ce s'ont
H Ô T E L D U G O U V E R N E U R , A C A Y E N N E .
des êtres mystérieux qui viennent on ne sait d'où et disparaissent comme ils sont
venus. Quand ils sont bien vieux, bien vieux, quand leurs plumes noires ont
des reflets grisâtres, ils cherchent un lieu isolé, bien écarté, bien désert, et s'y
installent pour mourir. Mais la mort n'est chez eux qu'une transformation, car du
corps du vieillard décrépit naît un autre urubu, adulte, vigoureux, en tout sem-
blable à son père rajeuni. C'est le phénix qui renaît de ses cendres. Les siècles se
succèdent, déplaçant l'ignorance sans la supprimer.
La façade de l'hôtel du gouverneur est des plus gracieuses. Elle s'abrite derrière
92 LA GUYANE FRANÇAISE.
un parterre où la flore guyanaise étale ses plus jolis échantillons. Vis-à-vis s'élève
la caserne d'artillerie, devant laquelle s'étend une allée de manguiers au feuillage
touffu. Plus loin c'est la place des Palmistes.
Rien de plus original que ces alignements de palmistes dont les tiges droites,
régulières, faites au tour, semblent des colonnes antiques. A la même hauteur du
tronc de ces géants du règne végétal, se développent leurs panaches de feuilles qui
simulent les chapiteaux d'un temple colossal.
La chute de ces feuilles n'est pas indifférente, et le jeune malade qui se promène à
pas lents dans ces allées exotiques doit éviter soigneusement la feuille qui tombe au lieu
de lui adresser les vers élégiaques de Millevoye. Car s'il ne meurt pas de la poitrine,
comme le chant plaintif du poëte le fait tristement présumer, il pourrait être prosaï-
quement écrasé par une feuille qui représente cinquante kilogrammes de verdure.
On dirait vraiment que la divine Providence a été imprévoyante ici. Si elle
agit sagement en Europe, mettant la citrouille sur le sol et le gland sur le chêne,
elle se livre sous le ciel américain aux écarts de la fantaisie. Ici, le gland du
cocotier, le fruit du calebassier, du manguier et de l'abricotier sont des façons
de boulets de gros calibre que le vent balance sur vos têtes, suspendus par un fil
comme l'épée de Damoclès.
Un autre inconvénient vous menace sur cette place des Palmistes ; c'est
celui qui causa au vieux Tobie l'ophthalmie que put seul guérir le fiel du poisson
pêché dans l'Euphrate. Encore cet accident était-il le fait d'un tout petit oiseau,
d'une mignonne hirondelle. Mais, sur cette terre américaine tout acquiert de larges
proportions, et le feuillage des palmistes sert de dortoir et de belvédère à messieurs
les corbeaux urubus qui sont fort irrespectueux pour les promeneurs.
Donc il y a une fort belle promenade à Cayenne, mais il faut se garder d'y passer.
La ville est très-étendue par rapport à sa population. Les maisons sont souvent fort
espacées, et les intervalles sont remplis par des jardinets, assez mal entretenus pour la
plupart et qu'on a grand'peine à défendre contre l'envahissement d'une végétation
improductive et nuisible qui étouffe les arbres fruitiers et les plantes potagères.
Au recensement de 1862, la population de la Guyane française présentait un effectif
de 25 395 personnes, sans y comprendre les transportés. En voici le détail :
Habitants 19 559
Indiens aborigènes (chiffre approximatif) 1500
Réfugiés brésiliens 270
Militaires et employés européens 1 245
Immigrants africains 1 214
Coolies indiens. . . 1 147
Chinois . . . . . 95
Transportés (hors pénitenciers). 365
Total. . . . . 25 395
.
CAYENNE
,
A
PALMISTES
S
DE
E
PLAC
CAYENNE.
95
Sur cet effectif, l'île de Cayenne entre pour environ la moitié et la ville
pour le tiers.
En faisant des études comparatives entre les divers recensements, on est amené
à une fatale conclusion : c'est que le chiffre de la population tend plutôt à baisser
qu'à augmenter.
En effet, l'année 179.0 donne un effectif de 14 520 personnes; l'année 1820,
15 090; l'année 1830, 22 666; l'année 1862 n'en a que 19 559.
Il y a donc entre 1830 et 1862 une diminution de 3107 dans le chiffre
de la population.
La production et les cultures ont marché dans la même progression décrois-
sante. Il est triste d'avouer l'état actuel de l'agriculture. Sur une étendue de pays de
plus de 16 000 lieues carrées, la statistique de 1861 ne présente que 5213 hectares
cultivés, parmi lesquels 2822 sont employés à la culture des denrées alimen-
taires consommées dans le pays; il ne reste donc que -2391 hectares en cannes
à sucre, café, cacao, coton, girofle et roucou, c'est-à-dire en produits d'expor-
tation.
Et encore sur les 1031 hectares sous roucou, beaucoup restent inutiles, attendu
le grand abaissement de la valeur de cette teinture végétale qui fait que la
récolte est parfois négligée.
Le décret de 1848, qui a aboli l'esclavage, a fait à la Guyane française une
plaie peut-être incurable. Le coup imprévu a trouvé la colonie sans défense. Le
travail a manqué brusquement, inopinément.
La prime d'indemnité de 500 francs accordée aux propriétaires par tête
d'esclave libéré a été loin de parer au préjudice causé par la mesure. De plus,
le gouvernement de la république semblait peu assis, peu assuré; on croyait peu à
ses promesses. On spécula sur les primes comme sur des actions d'une société
chancelante. Il y eut un agiotage coupable et des opérations frauduleuses qui r u i -
nèrent beaucoup de propriétaires.
La Guyane n'est pas dans les mêmes conditions que les Antilles et Bourbon.
Dans ces îles, la propriété est limitée, est connue; le bien de chacun est déterminé;
les terres d'un habitant ne se confondent pas avec celles du voisin. Le noir qui ne
possédait pas fut obligé de travailler pour vivre, à moins de se mettre en révolte
ouverte contre la propriété. Il tenta bien de le faire; mais, dompté et ramené par
la force à sa vraie position sociale, il reprit le travail avec le salaire. Les fortunes
coloniales reçurent, il est vrai, de violentes secousses; plusieurs sombrèrent dans le
naufrage, mais d'autres surnagèrent. Le prix des denrées coloniales n'augmenta pas
en proportion de l'accroissement des frais et du prix de revient; mais, malgré la
rude concurrence faite par la betterave à la canne, l'exploitation du sucre continue,
ce qui prouve cependant que les habitants, sans gagner beaucoup, font encore un
certain bénéfice.
Il n'en fut pas ainsi à la Guyane. L'étendue considérable du pays nuit à sa
96
LA GUYANE FRANÇAISE.
prospérité. Ici, que de terrains sans maître! Aux portes des villes et des villages,
que de solitudes inexplorées! que de forêts qui attendent la hache de l'homme et
qui sont le domaine exclusif des bêtes fauves! 16 000 lieues carrées et 19 000 habi-
tants, c'est-à-dire un peu plus d'un homme par lieue carrée.
Le nègre, dès que le travail ne fut plus obligatoire, dès que la loi eut reconnu
ses droits au repos et à la liberté, se livra sans remords à sa paresse naturelle.
Il se contente de peu, et ses besoins ne sont pas étendus. Il défricha, deçà, delà,
quelque coin de terre, y planta morceau 1 manioc, morceau bananes, bâtit une case
et vécut dans les délices du far-niente. Le travail n'avait été pour lui qu'une contrainte,
le nègre s'y déroba avec bonheur. L'offre du salaire ne put émouvoir sa nature
indolente et apathique. C'est cette force d'inertie si difficile à vaincre, et contre
laquelle vient s'émousser le plus actif stimulant.
Certes, le proverbe qui dit : « Travailler comme un nègre » doit être aujourd'hui
rayé de la sagesse des nations.
Et cependant on a tout fait pour ménager cette force vive de l'agriculture
coloniale, pour laisser ces bras aux habitations en souffrance, aux terres en friche.
On a exempté les noirs et gens de couleur de la conscription militaire, de cet impôt
qui pèse sur les ouvriers et le peuple de la métropole. C'est à grand'peine qu'ils
obéissent à l'inscription maritime, qui, de loin en loin, prend quelques pêcheurs
noirs pour le service de la flotte, en cas d'urgence, et encore ne servent-ils que
dans, leur propre pays.
De quoi vivent-ils? c'est un problème. La divine Providence qui donne la pâture
aux petits des oiseaux doit souvent intervenir. Il y a malheureusement au fond de
tout cela une profonde misère qui s'étend à toutes les classes de la société.
Il y avait à la Guyane de grandes fortunes territoriales, de riches et belles
plantations; mais les créoles, avec leur insouciance de l'avenir, avec leur caractère
prodigue et imprévoyant, dépensaient largement leurs revenus. Le désastre de 1848
engloutit le capital. Que faire de ces habitations sans travailleurs, de ces plantations
auxquelles manquaient les bras pour la récolte, de ces champs de cannes, alors
qu'il n'y avait plus personne pour les couper et les porter au moulin?
Les mesures que l'on prit pour faire venir des émigrants africains, des
coolies indiens et des Chinois, arrivèrent trop tard et furent insuffisantes. Quelques
planteurs s'accrochèrent à cette dernière planche de salut : ce fut le très-petit
nombre.
Les autres abandonnèrent les habitations qui ne les faisaient plus vivre et
vinrent à Cayenne. Les habitations délaissées passèrent promptement à l'état de
ruines. La végétation les envahit de toutes parts et les ensevelit sous un linceul
de feuillage. Arbustes et buissons poussèrent dans les cours désertes, se frayèrent
1. Morceau , expression créole qui veut dire un peu; elle est très-usitée. En créole d e s A n t i l l e s , on
dit un brin.
.
.
SAINT-MICHEL
CAYENNE
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CAYENNE.
99
un passage à travers les toits effondrés, et, de la cheminée des usines, au lieu d'un
panache de fumée, l'on voit sortir le sommet d'un arbre qui semble le drapeau
de la solitude ou de l'abandon, ou bien le signe de victoire de la nature sauvage.
Aujourd'hui la Guyane, et principalement Cayenne, vivent sur la transportation.
C'est le nombreux personnel libre qu'elle entraîne après elle, c'est l'argent que ce
personnel dépense dans la ville, ce sont les fournitures considérables nécessaires
au service pénitentiaire et à la marine coloniale, qui font aller le commerce et
donnent au pays un peu de bien-être et de mouvement.
Que l'on enlève la transportation de la Guyane pour la placer ailleurs, ce sera
l'arrêt de mort de la colonie. Au bout de quelques années, la forêt reprendrait
possession d'un domaine qu'une occupation de trois siècles a entamé à peine.
Voilà donc où en est arrivée cette colonie, qui, à un certain moment de son
existence, semblait destinée à un si brillant avenir. Cette phase florissante, due à
l'habile administration de Malouet et aux travaux de Guizan, eut un rapide déclin.
Mais jamais bienfaiteurs d'un pays n'ont acquis plus de droits à sa reconnaissance
que ces deux hommes éminents. La Guyane végète encore sous cette impulsion,
mais bientôt il ne restera plus vestige de leurs importants travaux, et leur souvenir
s'éteindrait lui-même dans la nuit de l'oubli, si le nom de Guizan n'avait été donné
à un bourg de l'Approuague, et celui de Malouet à un poste de l'Oyapock. Le
bronze et le marbre des statues sont destinés aux gloires éclatantes et non pas à
ces génies modestes.
C'est pendant cette période que le café fut planté à la Guyane. C'est un lieu-
tenant de vaisseau qui fit ce cadeau à la colonie française en 1772. Le café était
déjà cultivé avec succès à la Guyane hollandaise; mais désirant conserver ce mo-
nopole, les Hollandais avaient décrété la peine de mort contre ceux qui délivre-
raient des graines de café avant de les avoir passées au feu, afin d'en détruire le
germe reproductif.
Ce lieutenant de vaisseau, nommé M. de la Motte-Aigron, se rendit à Surinam,
et là s'aboucha avec un Français nommé Mourgues, et lui promit une belle récom-
pense ainsi que le pardon de certain délit qui l'avait fait bannir de Cayenne, à
condition de l'aider dans son projet.
A force de ruse et d'adresse, les deux complices parvinrent à se procurer une
livre de café en cosse, propre à semer, et furent assez habiles pour partir de
Surinam en dérobant leur larcin aux investigations de la police, qui visitait scru-
puleusement les bagages et les voyageurs.
On sait que le café, originaire d'Arabie, avait été transporté à Constantinople
en 1554, et qu'on en faisait déjà usage à Paris en 1643. Ce fut en 1728 que sir
Nicolas Laws en planta la première graine à la Jamaïque.
Le café réussit parfaitement à la Guyane française, et celui de la Montagne-
d'Argent a eu de tout temps une juste réputation.
En 1781, une corvette arrivant de l'Ile-de-France apporta quatre plants de giro-
100 LA GUYANE FRANÇAISE.
flier que l'intendant, M. Poivre, expédiait à Cayenne, sous la direction de M. d'Alle-
mand, commissaire, qui les avait enlevés aux Moluques. Ces quatre plants furent
concédés à divers propriétaires. Plus tard, le gouvernement s'adjugea le monopole de
la culture des épices; mais ce privilége dura peu, et l'exploitation du girofle et
des autres épices devint une des branches les plus lucratives de l'exportation
coloniale.
Le cotonnier est un arbre indigène : les Indiens l'ont de tout temps utilisé. Les
plaines voisines de la mer et imprégnées de senteurs salines sont des plus favorables
à cette culture, et le coton de la Guyane a été renommé sur les marchés européens.
La canne à sucre poussait volontiers dans ces plaines marécageuses, et les
nombreux cours d'eau soumis aux marées de l'Océan faisaient facilement mouvoir
les grandes roues des anciennes machines, qui, à une époque où la vapeur était
inconnue, étaient les uniques moteurs des cylindres broyant les cannes. De là s'écoulait
ce jus précieux qui, sous la forme de sucre, de tafia et de rhum, entrait de plein
pied dans les nécessités de l'alimentation publique.
Ces richesses principales exploitées alors manquent-elles aujourd'hui? Non.
L'industrie moderne et la marche progressive de la science ont trouvé d'autres
filons encore dans cette inépuisable mine.
La noix de coco donne de l'huile en abondance, les matières textiles sont
communes dans la forêt, plusieurs fruits produisent de la cire ; avec les larges feuilles
du mocoumocou on peut faire du papier à bon marché, la riche flore guyanaise
offre à la médecine et à la chimie des produits variés, et la diversité des bois de
teinture, d'ébénisterie et de construction est infinie.
Que faut-il? des bras, des travailleurs, des capitaux.
La Guyane française offre le triste spectacle du malheureux qui meurt de faim
auprès d'un trésor. C'est le millionnaire dont le portefeuille est bourré de traites
et de billets de banque qui n'ont pas cours parmi les sauvages. Pas une porte
ne lui est ouverte; il ne trouve ni la table ni le couvert; au lieu que dans une
ville, un de ces chiffons de papier qu'on dédaigne lui procurerait palais, servi-
teurs et raffinement du luxe.
Quels sont les sauvages dans la question qui nous occupe?
Malgré cette gêne qui mine la société créole de la Guyane, elle a cependant
conservé ses façons affables et charmantes. Les femmes sont séduisantes, les hommes
généreux. La bonté est le caractère distinctif de tous ces gens-là. Ils vivent encore
au jour le jour, ils dansent pendant que la maison brûle et que les murs s'écrou-
lent. Puissent-ils retrouver quelque jour une prospérité et une fortune dont ils
feraient un si noble usage.
On a beaucoup écrit contre l'esclavage et contre ses abus. Je ne me ferai pas
l'apologiste d'une institution justement proscrite aujourd'hui, mais je dirai, en passant,
que la plupart des avocats des nègres connaissaient peu les clients dont ils prenaient
en main la cause avec une si véhémente ardeur.
CAYENNE.
101
Je trouve, dans les archives du notariat, un contrat passé entre un habitant
et M. de Ferolles, pour la vente de deux nègres, deux négresses, trois vaches, une
génisse et un veau; le tout pour la somme de mille sept cents livres payables à termes.
Cela prouve que la vie était à bon marché à Cayenne en 1704, mais cela fait
faire de tristes réflexions en voyant assimilés à des bêtes de somme des membres de
la grande famille humaine. Quelque inférieurs que les noirs puissent être dans la
hiérarchie de l'intelligence et de l'esprit, confondre ainsi des hommes avec d'im-
V I E I L L E S N É G R E S S E S C O N V E R T I E S A L A P R O C E S S I O N D E L A F Ê T E - D I E U .
mondes bestiaux est un acte impie et révoltant, qui prouve le peu de cas que
l'on faisait jadis de cette pauvre race de Cham, vouée à l'opprobre et à l'esclavage.
Toutefois, les noirs sont-ils dignes de tout l'intérêt qu'ils ont excité dans les
âmes sensibles des abolitionistes? Libres comme les blancs, citoyens de l'empire
français au même titre que leurs anciens maîtres, ont-ils élevé leur moral à la hauteur
de leur réhabilitation civile? Leur âme s'est-elle épurée par la conscience de la liberté?
Sont-ils reconnaissants envers cette France généreuse qui les a affranchis dans un
moment de noble enthousiasme?
102 LA GUYANE FRANÇAISE.
Non, hélas! non. Le nègre est resté nègre. La prise de Sébastopol, les victoires
de Magenta et de Solférino n'ont pas fait vibrer la plus petite corde dans son cœur
indifférent. Est-ce que le voile étendu sur ses sentiments par une oppression sécu-
laire ne s'est pas encore déchiré, ou bien celte tête laineuse et crépue ne loge-t-elle
pas les mêmes délicatesses que le front chevelu des fils de Japhet? Toujours est-il qu'il
ne se passionne ni pour la gloire ni pour l'idéal. Il est matérialiste en diable, le bon
nègre, et sceptique et égoïste. Il n'aime pas le blanc, mais il le regarde encore comme
son supérieur. Il y a peut-être de la haine, mais il y a chez lui du respect invo-
lontaire. Au fond, il se rend justice.
A Cayenne, il n'y a pas de bourgeoisie et de peuple; il y a des blancs et
des noirs. La fusion ne s'est pas complétement faite entre les races. Le préjugé
de couleur existe, moins fort peut-être qu'aux Antilles, mais il existe néanmoins.
On tient à l'aristocratie de la peau, et c'est une noblesse qui peut se prouver
plus facilement que toute autre, car les greffes étrangères altèrent singulièrement
les rejetons de l'arbre généalogique. Mais sur ce fossé profond que le préjugé
semble avoir placé entre les deux races, il a été jeté bien des passerelles, et
bien des endroits se franchissent à gué. Somme toute, blancs, gens de couleur
et nègres vivent en bonne intelligence.
Tout cela se touche par la base; les blancs ont leurs nourrices, leurs sœurs
et frères de lait, leurs parents de la main gauche dans la race de couleur.
Parrains et filleuls se mêlent dans des liens fort embrouillés.
Les riches donnent à ceux qui n'ont rien; les négrillons attrapent les miettes
de la table et les reliefs du festin; les mulâtresses et les négresses se parent
des robes rebutées par madame et mademoiselle.
Quand les salons du gouverneur étincellent de lumières, quand l'orchestre met
en mouvement polkeurs et valseurs, chaque famille créole qui arrive au bal est
escortée par une suite nombreuse de femmes de couleur qui ont assisté à la toilette
des jeunes filles, et qui viennent jouir de leur beauté et de leurs triomphes. Les
maîtres dansent au salon, les anciens esclaves encombrent le couloir et regardent par
toutes les portes. Si on les renvoyait de là, on se ferait de grosses affaires, et personne
n'y songe. La langue créole, si douce et si charmante dans la bouche des femmes, a
conservé les anciens mots de maître et de maîtresse. Ce n'est plus le droit, c'est
l'habitude.
Quant à la moralité des femmes de couleur, elle est la même à Cayenne que
dans toutes les colonies. Il ne faut pas leur en faire un crime, à ces pauvres filles.
La langue de l'amour se bégaye dès le jeune âge, dans un pays où les sens sont à
la hauteur de la température, où tout est si précoce, où l'enfant est nubile de si
bonne heure et où il vieillit si vite. Mais dans ces attachements le cœur entre pour une
large part. La mulâtresse ne méprise pas l'argent, mais elle aime de tout son être :
elle a le dévouement et la passion. Ce n'est pas l'amour chaste et platonique qui brille
dans ses grands yeux noirs, c'est le culte complet de la bonne déesse.
.
CAYENNE
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D
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INDIGÈNE
CAYENNE.
105
Sous ce ciel embrasé, les passions revêtent un caractère plus énergique et plus
sauvage. On dirait qu'il y a dans l'air de magnétiques et provocantes effluves. Le chant
créole a dans son rhythme traînant et sa poésie naïve quelque chose de voluptueux.
M U L A T R E S S E D E C A Y E N N E .
La démarche, la danse, les indiscrétions du costume, sont autant de marteaux qui
frappent à toutes les portes de l'amour sensuel.
La toilette habillée des dames créoles, c'est la toilette d'été des élégantes de France.
Leurs chapeaux sont de la bonne faiseuse de Bordeaux et de Nantes. Elles ont les
1 4
106 LA GUYANE FRANÇAISE.
toques à plumes, Tudors, canotiers et Marie-Stuart, et leurs crinolines sont d'une
envergure suffisante. Leur toilette de maison et de négligé est appropriée au climat.
C'est une robe d'indienne montante, sans ceinture, appelée gaule. Sur leurs cheveux
bruns se noue en forme de turban un mouchoir de soie qui donne à leur beauté un
cachet oriental et biblique.
La gaule est commune à toutes les classes de la société. Les mulâtresses la portent
également. Chez les négresses elle est moins ample, moins longue et se complète par
une pièce d'étoffe nommée camiza, qui entoure les reins et descend à terre en accusant
franchement les beautés plastiques. Enfin sur toutes les têtes, noires ou bistrées, brunes
ou nuancées, s'élève le madras national. Le madras est varié dans sa couleur; il subit
aussi les caprices de la mode, mais ce sont toujours des tons crus et voyants. Le
jaune y domine, le jaune, fard des brunes, le jaune, couleur de l'or, couleur du soleil.
Ce fond éclatant est quadrillé par des bandes noires, rouges et vertes, dont l'agencement
presque classique maintient l'artiste dans une fantaisie limitée. Pour donner plus de
brillant à ces couleurs, on les recouvre parfois d'une couche de peinture à l'huile,
ce qui alourdit singulièrement ces sortes de coiffures. Cela s'appelle des mouchoirs
calendes.
A la première vue, on dirait que tous ces madras sont mis de la même façon;
mais il y a là bien des nuances qu'une étude approfondie fait connaître. Le conscrit
ne met pas son bonnet de police de la même manière que le vieux soldat. Le madras
est tout un poëme, le madras décèle le caractère, annonce l'état du cœur, le madras
est un indiscret volontaire. Suivant que la pointe est inclinée à droite ou à gauche,
qu'elle s'élève droite et fière vers le ciel ou se penche tristement à terre, il y a là
une série d'allégories parlantes.
C'est un aveu, c'est un rendez-vous, c'est un congé, c'est le dédain, c'est l'amour.
C'est le langage symbolique des fleurs orientales, c'est l'éventail des Espagnoles, c'est
la télégraphie appliquée aux faiblesses du cœur.
On dit que lorsque le pouvoir de leurs charmes est insuffisant, les filles de la
Guyane, pour ramener l'infidèle, pour se venger du perfide, pour fixer l'inconstant,
pour ranimer une flamme éteinte ou mourante, savent trouver de mystérieux auxiliaires
dans les plantes de la savane et les arbres de la forêt. Elles sont très-habiles en
botanique, ces négresses ignorantes, ces jeunes filles sans éducation. Elles en remon-
treraient à bien des savants médecins sur la vertu des simples et sur les ressources
de la flore tropicale. Telle plante éteint la pensée, abat la volonté au profit des sens;
celle-ci énerve, celle-là tue; l'une aide à dissimuler les suites d'une faute, l'autre
donne à l'amour de plus vives étreintes.
Quand leur propre science est en défaut, quand les moyens naturels leur man-
quent, elles s'adressent alors aux sorcières indigènes qui leur vendent au poids de
l'or des talismans ou pïayes, dans lesquels elles ont la plus grande confiance.
Le mot pïaye, nom que l'on dorme actuellement à la Guyane à tous les remèdes
de commère, désignait jadis les médecins-prêtres-jongleurs des Indiens. Des débitants,
TOXICOLOGIE INDIENNE.
107
le nom a passé à la marchandise. Ces philtres ne sont pas toujours innocents. Com-
posés pour la plupart du temps d'énergiques aphrodisiaques, ils exaltent le système
nerveux et peuvent amener de graves désordres.
Le sorcier indien appartient à la grande famille des charlatans qui exploitent la
crédulité et la bêtise humaines chez tous les peuples. Il débite sa drogue avec un air
convaincu, et ne se donne même pas la peine d'accompagner sa vente du boniment
traditionnel dans la profession. Ses clients ont une foi si robuste qu'il n'a pas besoin
de dorer la pilule, et ses prescriptions sont religieusement suivies, quelque puériles
et répugnantes qu'elles paraissent.
Le pïaye joue un grand rôle dans la vie créole. 11 sert à tout, il explique tout.
C'est le mauvais œil, c'est le sort jeté par la vieille négresse au regard oblique; c'est
un fétiche, une amulette, un gri-gri; c'est un préservatif, c'est un bouclier, c'est une
arme; c'est la mauvaise fortune, c'est le bonheur.
Le pïaye n'est pas exclusif; il emprunte à tous les rites. Il fait le bien comme le
mal. Il ne borne pas sa puissance au département des amours. Son empire est plus
vaste et plus absolu. Il s'occupe de tout et même d'autre chose. S'il a des recettes
infaillibles à l'usage des amants, il s'intéresse également à la santé publique et guérit
les maux passés, présents et futurs.
Exemple : un de mes amis souffrait d'une insolation. La fièvre était ardente, la
tête brûlait, la congestion était imminente. On allait mettre en pratique la médication
du docteur Sangrado, tirer du sang dans un pays où l'on en a rarement trop pour sa
consommation, quand la propriétaire de mon ami, une vieille mulâtresse qui lui por-
tait intérêt, demanda à traiter le malade à sa façon. Voici le remède avec la manière
de s'en servir :
Prenez une bouteille de litre ; remplissez-la d'eau aux trois quarts ; mettez-y trois
grains de maïs, ni plus ni moins ; trois grains, entendez-vous? Ajoutez-y une alliance
d'argent, alliance de mariage, bénite; si l'alliance est en or, n'allez pas plus loin, la
réussite est manquée; il faut une alliance en argent. A midi, temps moyen ou temps
vrai, au choix, le malade est assis dans une chaise, ou dans un fauteuil, à l'ombre
d'un manguier ou de tout autre arbre qui donne de l'ombre. On met sur le front de
ce malade un linge mouillé et l'on y appuie fortement le goulot de la bouteille.
Peu à peu, le linge s'échauffe, la chaleur du cerveau se communique à l'eau de la
bouteille; de petits globules montent du fond à la surface, le liquide bouillonne; le
tour est joué. Retournez rapidement le récipient, bouchez vite, le soleil est en bouteille
et le malade est guéri.
Mon ami s'est parfaitement trouvé du traitement. Là, le pïaye se trouve dans les
trois grains de maïs et dans l'alliance en argent. Ne riez pas et usez à l'occasion du
spécifique. Du reste, je le donne gratuitement et sans garantie du gouvernement. En
tout cas, s'il ne fait pas de bien, il ne peut faire de mal et n'enrichira pas les phar-
maciens.
Tant que les Indiens ne s'adressent qu'aux propriétés inoffensives du règne
•
108 LA GUYANE FRANÇAISE.
végétal, on peut rire de la naïveté de leurs superstitions, sans songer que peut-être
nous en avons de tout aussi ridicules dans notre pays. Malheureusement, ils ne se
bornent pas là; leur science en toxicologie est effrayante et met entre leurs mains de
redoutables secrets. La Voisin et la Brinvilliers trouveraient de dangereux professeurs
dans la connaissance des poisons, parmi ces enfants de la nature qui n'ont pas besoin
pour leurs préparations mortelles du laboratoire et des alambics du chimiste.
L'Arabe dans ses colères et ses vengeances a les allures du lion; l'Indien rampe
avec le serpent : mais ses piqûres sont tout aussi mortelles. Sa vengeance est lente
et cauteleuse, mais elle est fatale. Haine, orgueil, amour, jalousie, ambition, tout est
motif pour le crime, et le poison est une des grandes causes de destruction des
tribus indiennes.
A ces éléments de mort sont venus se joindre la petite vérole et les alcools
importés par les conquérants européens, et qui font le vide parmi les anciens
possesseurs du sol des Guyanes. On ne saurait se figurer les ravages des maladies
éruptives chez les noirs et chez les Indiens. La peau des sauvages, tannée par le
contact immédiat de l'air, rend l'éruption plus difficile que chez les Européens dont
les habits conservent à l'épiderme toute sa délicatesse. L'inoculation est pratiquée
dans les villes ; mais les peuplades de l'intérieur, tout en connaissant le préservatif,
en font peu d'usage.
Les substances vénéneuses qui sont d'un si fréquent emploi chez les Indiens
leur servent également pour leurs armes de chasse et de guerre. Le poison dans
lequel on trempe les pointes de flèches et de lances, nommé tantôt Ticunas, du nom
de la tribu qui en a le secret, tantôt Wourara, du nom de la liane qui lui sert
de base, est connu en Europe sous le nom générique de Curaré.
Selon les u n s , les éléments toxiques sont exclusivement végétaux ; selon les
autres, l'action vénéneuse est due également aux dents de serpents, aux fourmis
venimeuses et autres principes que certaines tribus mélangent aux sucs de lianes
qui forment toujours le fond de la préparation.
La fabrication du curaré se fait solennellement, et est entourée d'habitude de
rites mystérieux. Le maître du curaré, qui est également le pïaye de la nation, et
qui préside à la mortelle cuisine, n'abdique jamais son rôle. Aucun étranger n'est
admis à cette cérémonie qui est toujours le prétexte et l'occasion d'orgies terribles,
de festins odieux chez les tribus anthropophages, et de scènes sanglantes chez les
nations indiennes les plus douces.
Toutes les peuplades ne sont pas également habiles dans la composition du
poison. Il y a du curaré médiocre et du curaré supérieur, du curaré approprié à
tous les besoins. Il en est qui ne donne aux animaux frappés que juste la syncope
qui permet au chasseur de les saisir; mais il en est dont l'action foudroyante est
terrible.
Il est évident qu'il entre dans les parties constituantes du curaré un principal
agent et que les autres ne sont que des accessoires. Ainsi, d'après le capitaine Stedman,
TOXICOLOGIE INDIENNE.
109
le ticunas, composé de trente sucs végétaux, ne serait pas aussi énergique que le
poison fabriqué chez les Indiens Accawaus qui n'y emploient que cinq ingrédients.
D'après le docteur Bancroft, voici la recette de ce poison, donnée par quelques
pïayes de la tribu qui s'accordent sur [les substances et ne diffèrent que sur les
quantités :
Six parties de la peau de la racine de wourara, deux de l'écorce de warra-coba-
courra, une de la peau de la racine de concassapi, une de baléti et une de
hatchibali.
On jette le tout dans une jarre et on fait bouillir. Après un quart d'heure
d'ébullition, on en exprime le jus avec les mains, et on rejette les écorces. Il faut que
la vieille femme préposée, dit-on, à cette opération ait les mains exemptes de toute
excoriation. C'est ce qui rend son rôle si périlleux , c'est ce qui fait qu'elle est
souvent la première victime de l'efficacité du curaré dont les vertus ne sont cepen-
dant pas arrivées à leur apogée et ne l'atteignent que par la concentration du
principe par l'évaporation, c'est-à-dire , lorsque le jus réduit par un feu modéré
obtient la consistance du goudron dont il a également la couleur.
Alors, on le retire du feu et on le distribue aux guerriers de la nation. Il y a
deux manières de conserver le curaré. Souvent, on le met simplement dans une petite
calebasse que le chasseur emporte avec lui ; parfois aussi, tandis que le poison est
encore chaud, on y jette de petits morceaux de bois de cokarito1. Le curaré s'y attache
et les recouvre comme d'un enduit gommeux. Quand cet enduit est sec, on renferme
ces morceaux de bois dans une canne creuse fermée aux deux bouts par une peau.
Pour empoisonner une arme, lance ou flèche, on en trempe la pointe dans le
toxique de façon à ce qu'elle s'en imprègne et qu'il en adhère des parcelles aux
encoches. Si le curaré est trop sec, on le ramollit à la fumée ou de toute autre
façon, ce qui est facile, attendu qu'il est soluble dans tout liquide.
La plus petite quantité de ce poison introduite dans les vaisseaux sanguins
d'un animal de petite taille le fait périr en moins d'une minute, sans douleur
apparente, sauf quelques légères convulsions au moment de la mort.
L'homme et les gros animaux résistent davantage à l'action du poison, et la bles-
sure peut ne pas être mortelle suivant la quantité absorbée, la force du toxique et la
partie du corps qui est frappée.
Il est démontré que l'effet se manifeste sur le système circulatoire; cependant,
contrairement à l'opinion de la Condamine et de plusieurs savants américains, le physi-
cien Fontana soutient que pris intérieurement, à certaine dose, ce poison est également
mortel.
Mis sur la langue, il a une saveur extrêmement amère; quant aux vapeurs de
la fumée du curaré, elles sont inoffensives, soit qu'on les flaire ou qu'on les respire.
M. de la Condamine s'était procuré des flèches empoisonnées. Il les garda trois
1. Cokarito, s o r t e de p a l m i e r .
110 LA GUYANE FRANÇAISE.
ans avant de s'en servir, et le temps et la rouille avaient dû adoucir la puissance
vénéneuse.
Grave chez Erhard.
Cependant l'expérience fut concluante. Une poule légèrement piquée mourut au
bout de sept minutes. Une autre poule, piquée à l'aile avec une flèche nouvellement
TOXICOLOGIE INDIENNE.
111
trempée dans le venin, s'assoupit au bout d'une minute; les convulsions suivirent, et
malgré le sucre qu'on lui fit avaler, elle expira. Enfin une troisième poule ayant été
secourue par le même antidote aussitôt après la piqûre, né parut éprouver aucune
incommodité.
Le sucre et le sel sont les contre-poisons indiqués, mais leur efficacité est forte-
ment contestée.
Stedman raconte qu'une négresse de Berbice ayant été blessée légèrement par
une de ces flèches, mourut à l'instant, et que l'enfant qu'elle avait à la mamelle
mourut aussi pour avoir pris le sein de sa mère un moment après qu'elle eut été
frappée : l'histoire peut être mise en doute.
Armée d'une aussi terrible puissance, la flèche n'a pas besoin de faire une pro-
fonde blessure. Pour tuer, il suffit qu'elle fasse couler le sang. Il suffit qu'elle se
mette en contact avec le réseau veineux et artériel qui emporte rapidement le virus
dans le torrent circulatoire, et il serait possible qu'une hémorrhagie abondante expulsât
le principe avant son action malfaisante. La flèche la plus en usage n'a que quelques
pouces de long. Elle se lance au moyen d'une sarbacane de six à sept pieds de lon-
gueur. L'extrémité de la flèche opposée à la pointe est garnie d'une touffe de coton
ou de soie végétale qui remplit exactement le tube. L'arme se charge par la culasse
tout comme un fusil Lefaucheux, et les Indiens expulsent le projectile à une ving-
taine de pas au moyen de leur haleine, avec assez de force et d'adresse.
Une chose assez remarquable, c'est que lorsqu'un singe est blessé par une
arme ordinaire, il se cramponne souvent aux branches et y reste quelquefois même
après la mort; quand il est frappé par une flèche empoisonnée, il se laisse tomber
immédiatement à terre et ne cherche pas à fuir. En tout cas, le gibier abattu au
moyen d'une arme empoisonnée peut être mangé impunément, et il n'est pas
d'exemple que sa chair ait été malfaisante.
Lorsque les Indiens se servent de flèches ordinaires qui ne sont munies d'aucune
préparation vénéneuse, ils lancent leurs projectiles au moyen de l'arc. Les flèches
ont alors trois à quatre pieds de longueur et sont armées d'une pointe d'acier ou
d'un os de poisson. Cette pointe est toujours barbelée, de façon à adhérer à la
blessure même quand le bois se casse, et à embarrasser le gibier dans sa fuite si le
coup n'est pas mortel. Les flèches sont garnies de plumes à leur autre extrémité.
Celles qui sont destinées au poisson sont munies d'une ficelle d'une certaine
longueur qui se termine par une bouée ou flotteur. Cela sert à reconnaître l'endroit
où le poisson est allé mourir et à le retirer hors de l'eau. Quelques flèches, au lieu de
se terminer en pointe, ont une tête arrondie de la grosseur d'une châtaigne; c'est
pour étourdir, sans les blesser grièvement, les perroquets, les aras, les ouistitis et
autres petits animaux que l'on désire prendre vivants.
Aujourd'hui que les armes à feu sont plus répandues, l'usage des flèches, em-
poisonnées ou non, est moins général, mais c'est encore le meilleur procédé pour
la pêche de l'aïmara, qui est un superbe poisson d'eau courante dont la chair par-
112 LA GUYANE FRANÇAISE.
ticipe de celle du saumon et du brochet. Perchés en sentinelles vigilantes sur les
rochers des sauts ou cataractes entre lesquels l'eau se précipite en bouillonnant,
immobiles comme des statues de bronze, les Indiens guettent ces poissons à leur
rapide passage et les atteignent presque infailliblement.
A F F U T A LA M A N I È R E I N D I E N N E .
Quelquefois l'Indien ne se donne pas la peine d'employer les armes de j e t ; il
répand dans les ruisseaux peu profonds de l'écorce de bois de nekou dont le pois-
son est très-friand, et qui a des propriétés narcotiques très-exaltées. Le poisson,
ivre mort, flotte à la surface de l'eau, et il est facile de le prendre à la main.
TOXICOLOGIE INDIENNE.
113
Il ne faut pas croire, sur la foi de quelques voyageurs enthousiastes, que l'on
trouvera des Guillaume Tell dans tous les Indiens qui portent l'arc et la flèche. Le
moyen âge a offert des archers beaucoup plus habiles, et les Indiens que j'ai vus à
l'œuvre n'auraient aucunement brillé dans les joutes des francs tireurs suisses, écossais,
génois et autres. Quant au fusil, ils s'en servent médiocrement. Jamais un Indien ne
compromet son coup : la poudre coûte cher et la balle ne se retrouve pas comme la
flèche. L'Indien ne tire ni au vol ni à la course. L'élément de ses succès cynégétiques
c'est la patience. En fait d'adresse, l'Européen est encore le maître du sauvage.
C A S E R N E D E C A Y E N N E . — V U E P R I S E D E L A R A D E .
1 5
G E N D A R M E C A B R I — F E M M E E T E N F A N T S D E L A C A M P A G N E .
IV
LE BRIGAND D'CHIMBO, DIT LE RONGOU. - SES GRIMES,
SON ARRESTATION, SA MORT.
Le 8 janvier 1862, un mouvement inusité agitait toute la ville de Cayenne. Il
n'était que six heures du matin, et la population, si paresseuse d'habitude, encombrait
la place du Marché. Il s'agissait d'une exécution capitale ; l'instrument de mort élevait
sa funèbre charpente au milieu de la place, et, en dehors de la curiosité cruelle
que ce spectacle excite en tout lieu, cette expression fatale de la justice humaine
était ici saluée comme une délivrance, tant le redoutable bandit que le glaive de
la loi allait frapper avait inspiré de terreur, tant ses crimes avaient provoqué de cris
de vengeance.
Ce misérable, qui allait expier par sa mort une vie de forfaits, était un immi-
grant africain nommé D'chimbo, plus généralement connu sous le nom de Rongou.
Les Rongous sont une tribu de nègres qui habite la rivière du Gabon, sur la côte
occidentale d'Afrique.
Lorsque les esclaves, fraîchement émancipés, se mirent en grève, l'autorité dut
116 LA GUYANE FRANÇAISE.
prendre des mesures pour venir au secours des plantations désertées. Étant admis
en principe que la race blanche est impropre aux cultures intertropicales, on dut
s'adresser aux races jaune et noire. L'Inde, la Chine et le continent africain sem-
blèrent les mines où l'on pouvait avoir ce précieux filon des travailleurs de bonne
volonté.
Des premières expériences il parut ressortir : que les Chinois et les coolies indiens
étaient bien chétifs; que, susceptibles d'entretenir des exploitations de café et de cacao
déjà en rapport, ils étaient bien médiocres dans les défrichements et les rudes labeurs
des sucreries; que les meilleurs bras étaient encore ceux que fournissait l'Afrique,
et que de toutes les immigrations c'était celle-là qu'il fallait encourager.
Sous l'égide de la légalité, on organisa un recrutement, grâce auquel les roitelets
de la Nigritie orientale et occidentale nous faisaient cession de leur excédant de sujets
sous le titre d'engagés volontaires. Ces enrôlés devaient être rapatriés au bout de
sept ans, s'ils en exprimaient le désir, et devaient rapporter au pays natal la moisson
de vertus glanées aux champs de la civilisation.
L'arbitraire présidait bien quelquefois à ces embarquements. Le monarque, peu
contrôlé dans son despotisme, ne demandait pas toujours l'agrément des gens avant
de leur faire faire un voyage de long cours; mais dans quelle entreprise humaine
ne se glisse-t-il pas quelques abus?
Toutefois, les négrophiles poussèrent de grands cris. Ils virent dans ces enrô-
lements la traite déguisée. L'odieux trafic apparaissait sous un autre nom. Les Anglais
surtout s'animèrent d'un saint zèle.
Finalement, pour un motif ou pour un autre, qu'il ne m'appartient pas de discuter,
le recrutement des nègres d'Afrique fut aboli en 1859, et l'engagement des émigrants
se borne aux coolies indiens et aux Chinois.
La Guyane française s'était principalement approvisionnée de travailleurs parmi
les tribus noires du Gabon, voisines de nos possessions, parmi les Orongous ou
Rongous, dont les villages sont répandus entre le cap Lopez et la rivière Mexias.
Malheureusement, les employés des bureaux de placement ne se donnaient pas
la peine d'approfondir le chapitre des renseignements; ils passaient légèrement sur les
antécédents des engagés, et l'émigration a fait parfois de tristes cadeaux à nos colonies.
Témoin le scélérat dont je vais raconter la criminelle histoire. Les détails sont
empruntés au rapport officiel présenté au conseil privé lors de la mise en jugement
du farouche émigrant.
Arrivé à la Guyane le 26 septembre 1858, il fut employé à l'exploitation
aurifère de l'Approuague, où il ne tarda pas à signaler son caractère malfaisant. Les
moyens disciplinaires ayant été épuisés sans qu'on parvînt à dompter cette nature
rebelle, on dut faire intervenir l'action plus sévère de la justice. Traduit devant la cour
impériale, chambre correctionnelle, il fut condamné, par arrêt du 10 décembre 1859,
à trois mois d'emprisonnement et à cinq ans de surveillance de la haute police, pour
voies de fait, vol et vagabondage.
P R I S E D ' E A U D E R O R A T A , D A N S L ' Î L E D E C A Y E N N E .
D'CHIMBO, LE RONGOU. 119
C'est pendant la durée de cette peine que D'chimbo, étant parvenu à s'évader,
se réfugia dans l'île de Cayenne, et, jetant le gant à la civilisation qui l'avait puni,
lâcha la bride à ses instincts sauvages et commença une vie de meurtres, de vols
et de brigandages.
Pendant dix-sept mois, D'chimbo a tenu en échec la police de Cayenne. Vivant
dans les bois, à quelques centaines de mètres d'une ville de 8000 âmes, invulné-
rable et insaisissable, échappant à toutes les embûches, invisible pendant quelque
temps, puis signalant sa présence par le meurtre et le vol, ce bandit a défié, pendant
dix-sept mois, soldats, gendarmes et habitants acharnés à sa poursuite.
Le bonheur avec lequel D'chimbo se dérobait aux agents de la force publique,
sa présence presque simultanée sur plusieurs points de la colonie, ajoutaient quelque
chose de surnaturel et de mystérieux à l'effroi bien justifié qu'il inspirait déjà. Les
habitants ne se hasardaient qu'en tremblant sur les chemins : les femmes surtout, qui
étaient le plus en butte à ses attentats, croyaient voir partout le terrible Rongou. On
ne sortait plus qu'en nombre, et encore n'était-on pas toujours à l'abri de ses agres-
sions ; aussi les relations de la ville et de la campagne souffraient de cet état de choses,
et le marché menaçait de ne plus être approvisionné par les cultivateurs effrayés.
Pour bien expliquer l'impunité dont sembla jouir si longtemps le bandit, il suffit
de se représenter ce que c'est que l'île de Cayenne. Quoique étant de beaucoup le
point le plus peuplé et le mieux cultivé de toute la Guyane, l'île de Cayenne a encore
bien des terrains perdus. Or, qui dit terrain perdu, dit terrain boisé, formant un fouillis
d'autant plus épais que ce n'est pas le grand bois. Dans le grand bois, les arbres de
haute futaie interceptent le soleil; la végétation inférieure est gênée dans son déve-
loppement; on peut circuler entre ces troncs séculaires, sinon facilement, du moins
en brisant quelques obstacles, en élaguant quelques branches, en abattant quelques
lianes parasites. Dans le taillis, au contraire, les plantes s'enchevêtrent au milieu des
arbres à croissance rapide des terres basses et forment autour de leurs tiges
d'inextricables réseaux.
Quelques sommets offrent encore l'image de la grande végétation tropicale, et
ceux qui veulent admirer dans sa fougue créatrice cette splendide nature n'ont qu'à
monter jusqu'à la cascade du Rorata, qui fournit l'eau à la ville de Cayenne. Mais,
autrement, c'est le taillis qui domine, le taillis épais, touffu, uniforme, impéné-
trable, ménageant, au tigre comme à l'homme, des embuscades choisies et des
repaires assurés.
Les habitations sont éparses çà et là, comme des oasis au milieu d'un désert
de feuillage. Les plantations de cannes à sucre existant encore à la Guyane se trouvent
sur le canal Torcy, dans le Ouanary, dans l'Approuague; l'île de Cayenne n'a plus
que ce qu'on nomme les habitations de Vivres, où l'on cultive les fruits et les légumes
que l'on va vendre en ville. A cette production commune à tous, le colon adjoint
une culture secondaire, et jette sur le marché quelques kilos de coton, de roucou,
de café et de cacao, quelques gousses de vanille, et, satisfait ou impuissant, il végète
120
LA GUYANE FRANÇAISE.
dans sa médiocrité. La principale culture est le manioc; mais cela exige peu de t r a -
vailleurs; aussi le personnel des habitations est généralement restreint, de même que
l'espace défriché est peu étendu. Généralement, les petites habitations se groupent
de façon à établir des services réciproques et des relations de voisinage; d'autres
fois, elles sont isolées et fort distantes les unes des autres. Pour relier ces points entre
eux et avec le chef-lieu, on a pratiqué dans le bocage des sentiers étroits où l'on
marche à la file indienne et qui serpentent entre deux murs de feuillage. Quelques
grandes routes principales étendent leurs poudreux rubans, allant du chef-lieu à Bourda,
à Baduel, à Montjoly, à Montabo, à la prise d'eau de Rorota; mais le long de ces routes
il y a peu de cases et d'habitations; de grands espaces restent isolés, déserts, sans
passages de piétons et de cavaliers, et de chaque côté se trouve le bois qui ouvrant
à la fuite d'impénétrables retraites, oppose à la poursuite d'infranchissables obstacles.
De plus, l'usage des armes à feu est peu répandu dans les campagnes. Quoique
le gibier à poil soit très-abondant, la chasse n'est ni une occupation, ni une
industrie. C'est grâce à ce détail que le Rongou a pu échapper si longtemps à la
vengeance des victimes de ses déprédations, alors que sa force herculéenne le faisait
sortir vainqueur des luttes corps à corps.
Donc, servi par le décor du théâtre où il joue ses tragédies sanglantes, mon
brigand est devenu un être légendaire; une sorte de bête du Gévaudan, unissant
la férocité de l'animal à l'astuce de l'homme, déployant dans la perpétration de ses
crimes une adresse étrange, une audace persistante et une cruauté inexorable.
On le voit, mon brigand n'est pas un bandit à l'eau de rose, un bandit d'opéra-
comique. Il ne porte pas le chapeau enrubanné de Fra-Diavolo, sa ceinture ne se
hérisse pas du classique arsenal de messieurs les gentilshommes de grande route, et
vous ne trouverez en lui ni les délicatesses ni les contrastes qui se rencontrent
parfois dans l'histoire des coquins célèbres: c'est un criminel tout d'une pièce.
Il est nu jusqu'à la ceinture. Son torse noir et athlétique exhibe de nombreuses
cicatrices et d'étranges tatouages. Les épines de la forêt et les balles ont déchiqueté
cet épiderme sombre. Il est de petite taille, son buste et ses bras sont démesuré-
ment longs, ses jambes courtes. Sa tête, petite, s'appuie sur un cou de taureau. Ses
dents de devant, limées d'après la coutume de sa race, donnent à sa physionomie
un cachet de férocité inouïe. Il ressemble au djina, à ce gorille colossal, dont il est
le compatriote, et dont il a en partage la force redoutable et les appétits sensuels.
Sa main droite est armée d'un sabre d'abatis, à lame forte, large, pesante, emmanchée
dans un grossier morceau de bois. Quelquefois ce sabre est passé sans fourreau à
sa ceinture, et le bandit porte sur l'épaule une énorme barre de fer et manie comme
une simple baguette cette pesante massue.
Chose étrange! les bras musculeux de cet hercule africain se terminent par
des mains d'enfant. Ses jambes, pareilles à des piliers, reposent sur des pieds qui
feraient l'envie et l'orgueil d'une jeune fille. Ces mains s'attachent par des poignets,
ces pieds par des chevilles d'une finesse extrême.
D'CHIMBO LE RONGOU.
121
En présence de cette espèce de taureau, en face de cet emblème de la force
brutale, l'homme le plus brave se sent un secret effroi; l'on comprend l'empire
de l'audace et du biceps aux époques barbares, et l'on conçoit la terreur qui doit
planer sur un pays, quand, doué de pareils avantages physiques, un semblable
monstre déclare la guerre à la société et se livre sans frein à sa nature farouche,
cynique et implacable.
Du jour où le bandit eut renoncé à la vie sociale et au travail, le vol devint
sa ressource unique et forcée. Les fruits sauvages sont une médiocre nourriture,
et le temps que D'chimbo avait passé chez les civilisés l'avait initié à des recherches
gastronomiques plus délicates. Aussi, afin d'approvisionner son garde-manger de volaille
et autres comestibles, pour exercer plus facilement sa coupable industrie, il s'était
construit dans les bois des carbets qu'il habitait successivement, les établissant de
préférence dans des endroits de difficile accès, mais à proximité des chemins
fréquentés et sous le vent de ces mêmes chemins, afin de mieux épier les passants,
afin de les voir et de les entendre sans en être vu ni entendu lui-même. C'était
généralement dans un rayon peu distant de cases et d'habitations isolées bien pour-
vues de vivres et de provisions; et c'était fort commode pour le malfaiteur d'aller y
faire des visites diurnes ou nocturnes et de dévaliser ces demeures écartées, tout à
fait à la portée de ses coups de main.
Voilà donc le sauvage Rongou installé dans ses repaires, et nous allons voir
se dérouler la noire série de ses forfaits. Il me serait facile de faire du roman, je
préfère ne pas broder sur ce canevas sanglant et je me borne à être l'écho fidèle
de la cour d'assises.
Déjà de nombreuses déprédations avaient été commises au préjudice des habitants;
des femmes avaient été attaquées, mais peu s'étaient plaintes, préférant garder le
secret sur l'outrage plutôt que de divulguer leur honte ; une vague inquiétude planait
sur la campagne, quand un nouveau crime vint grouper sur la même tête tous les
méfaits dont on ignorait les auteurs.
Le nommé Mouendja, immigrant rongou comme D'chimbo, mais zélé, rangé,
travailleur, occupait une petite case sur l'habitation Beauregard. On lui avait déjà
volé divers comestibles, et il était sur ses gardes. Le 21 janvier 1860, à minuit, Mouendja
fut éveillé par le cri d'une poule; il entend les pas d'un voleur autour de sa case, il
jette un cri d'alerte, appelle au secours, et, quoique muni d'un simple bâton, il se met
à la poursuite du malfaiteur et parvient à l'atteindre.
D'chimbo, car c'était lui, fait volte-face, et, armé de son sabre d'abatis qu'il ne
quittait jamais, en frappe Mouendja, le renverse baigné dans son sang, le refrappe
encore avec acharnement, et ne l'abandonne que lorsqu'il le voit sans connaissance,
sans mouvement et sans vie.
Malgré l'état désespéré du blessé, dont la tête était ouverte en trois endroits et
dont le corps présentait de graves lésions, on parvint toutefois à le rappeler à la vie,
et il put désigner son assassin qu'il connaissait de longue date.
16
122
LA GUYANE FRANÇAISE.
Neuf jours après, c'était le tour d'un autre cultivateur, Napoléon Napo, bon t r a -
vailleur, résidant sur l'habitation Bayer. Cette fois D'chimbo n'est pas seul, il s'est
associé un complice qui a échappé aux recherches de la justice.
Dans la nuit du 30 juin, Napo est réveillé en sursaut par le bruit d'une effraction.
Deux hommes enfoncent le gaulétage1 de sa case et apparaissent armés chacun d'un
sabre. Napo saisit le sien et fait face à ses deux adversaires qui en veulent à ses sous
marqués2 et à sa vie.
Une lutte s'engage dans l'obscurité, lutte inégale et désespérée, dans laquelle Napo,
blessé et meurtri, parvient à échapper un moment à ses assassins. Il ouvre sa porte et
veut fuir; mais, atteint par les deux bandits, il est renversé et sabré sans miséricorde.
Cet attentat consommé, les deux complices retournent à la case, allument une
chandelle et exécutent sans obstacle le vol dont l'idée les avait conduits là. Ils font
main basse sur tout ce qui se trouve à leur convenance, hardes, linge, volailles,
argent.
Moins heureux que Mouendja, Napo, qui respirait encore quand on le retrouva le
lendemain baigné dans une mare de sang, succomba huit jours après. Il avait reçu
seize blessures dont plusieurs étaient mortelles.
Le 21 août, une vieille négresse, nommée Eugénie Atiba, revenait de l'établisse-
ment pénitentiaire de Montjoly et suivait un sentier tracé dans le bois, quand tout à
coup elle en voit sortir le Rongou qui s'avance vers elle, le sabre levé, la saisit au
corps, lui défend d'élever la voix sous peine de mort et l'entraîne de force au plus
épais du bois. Les cinquante ans de la pauvre femme ne la défendirent pas de l'ou-
trage, et le bandit, repoussant avec dédain sa victime, lui prit le peu d'argent qu'elle
portait dans un mouchoir, ainsi que ses petites provisions.
Cette rencontre ne lit qu'irriter les désirs charnels du sauvage. Un moyen s'offrait
à lui d'avoir de plus jeunes et plus jolies femmes, c'était de mieux choisir son jour. En
effet, pendant les six jours ouvrables de la semaine, les jeunes cultivatrices de l'île de
Cayenne circulent peu dans le quartier; elles restent au travail sur les habitations.
Mais le dimanche, de grand matin, elles se parent de leurs bijoux et de leurs habits
de fête et vont entendre la messe à l'église paroissiale de Remire. Puis elles profitent
de la journée pour faire des excursions dans les environs et visiter leurs connais-
sances. De plus, pour abréger le trajet, au lieu de suivre invariablement la grande
route, il leur arrive souvent de s'engager au milieu des bois dans des sentiers de
traverse pratiqués et connus.
Avec un peu de réflexion, D'chimbo comprit que le dimanche devait être sinon
son jour unique, du moins son jour préféré pour guetter les passants, les femmes
surtout. Le résultat de cette combinaison ne se fit pas attendre.
1. Les murs et cloisons des cases à nègre sont des espèces de palissades formées d'un bois nommé bois gaulette.
2 . Le sou marqué est une monnaie coloniale qui vaut deux sous de France et ressemble à nos anciens décimes.
On dit à Cayenne que telle personne a beaucoup de sous marqués, pour dire qu'elle est riche.
D'CHIMBO LE RONGOU.
123
Julienne Cabassou, jeune et jolie capresse de vingt-deux ans, avait quitté sa
demeure de grand matin, le dimanche 26 août, pour aller entendre la messe à
Remire. Elle pensa qu'avant l'office elle avait le temps d'aller visiter une amie à
un demi-kilomètre du bourg. Elle cheminait donc tranquillement le long d'un
champ de balisiers, lorsque tout à coup elle sent deux mains s'appliquer par der-
rière sur ses épaules.
Julienne croit d'abord que c'est le badinage d'un ami, mais elle est bien vite
N É G R E S S E D E C A Y E N N E .
détrompée. Une odeur de bête fauve se répand autour d'elle, l'étreinte des deux
mains devient plus forte et la pointe d'un sabre dépasse son épaule gauche. Julienne
se retourne et pousse un cri d'épouvante. C'était le redoutable Rongou, entouré
déjà d'une sinistre renommée et qu'elle devine sans le connaître.
« Marche, marche, lui dit D'chimbo, marche où je te mènerai, et surtout
tais-toi, ou tu es morte. »
Et la tenant toujours saisie, il la pousse devant lui, l'entraîne dans le bois et
la conduit à son carbet par divers détours. 11 était alors huit heures du matin.
124 LA GUYANE FRANÇAISE.
C'est dans ce carbet que, de huit heures du matin à cinq heures du soir,
s'est passée une longue et odieuse scène, pleine d'émouvants détails dont quelques-
uns sont d'une telle nature que la plume se refuse à les retracer.
Sans force contre les entreprises du monstre au pouvoir duquel elle est tombée,
L E R O N G O U G U E T T A N T J U L I E N N E .
la malheureuse Julienne ne peut être sauvée que par un miracle, et le miracle ne
se fit pas. La solitude l'environne, la forêt muette ne répond pas à sa voix, et la
jeune captive ne peut que protester du fond du cœur contre l'outrage fait à son corps".
Satisfait de la possession d'une jeune et jolie personne, le Rongou est tout
joyeux. Sa gaieté est celle du tigre; il ne peut rentrer toutes ses griffes, mais sa joie
D'CHIMBO LE RONGOU.
125
s'épanche en un flot de paroles qui reflètent les diverses impressions de son esprit.
Peut-être le misérable, vivant depuis longtemps dans l'isolement, cède-t-il à ce
besoin qu'éprouve tout homme d'entendre sa propre voix et de communiquer ses
pensées. Ce sauvage a puisé dans ses crimes une sorte de farouche orgueil, il est
fier de son nom et de sa sinistre réputation.
D'chimbo s'exprime en langue créole, que je traduis en français pour l'intelli-
gence du lecteur.
« Tu as dû entendre parler du Rongou, dit-il à Julienne, tu as dû entendre
parler de celui qui vole, de celui qui tue, de celui qui ne craint rien, ni nègre ni
blanc? eh bien, c'est lui qui est devant toi. Tu t'appelles Rosillette, dis-tu; moi, je
M U L A T R E S S E B L A N C H E D E C A Y E N N E .
me nomme le Rongou! et quand je te dis Rosillette, je veux que tu me répondes
monsieur. Je le veux, entends-tu! »
Julienne avait emprunté ce nom de Rosillette par une sorte de délicatesse
instinctive.
« Ma journée a été bonne, ajoute D'chimbo; me voilà en possession d'une jolie
fille. Je ne te lâcherai pas de sitôt. Tu seras ma femme; mais comme mon boucan1 est
trop étroit pour deux, tu vas aller couper du bois pour l'élargir.
« Je n'aime pas les Français. Ils m'ont fait trop de misères. Je ne veux plus
travailler ni pour eux ni pour personne ; j'aime mieux ma vie libre et indépendante.
Rien ne me manque d'ailleurs; vivres, cassave2, poisson, volailles, j'en ai quand je
1 . Boucan, l i t fait a v e c d e s b r a n c h e s .
2 . Cassave, s o r t e d e g a l e t t e f a i t e a v e c l a f a r i n e p r o v e n a n t d u m a n i o c .
126 LA GUYANE FRANÇAISE.
veux; les cases voisines sont à moi, j'y vais la nuit et j'en rapporte de quoi me
nourrir. Quant aux femmes, je n'en manquerai pas non plus; tu en es la preuve.
J'arrêterai toutes celles qui me plairont. Mais toutes celles qui me résisteront, je les
tuerai; car, vois-tu, il n'a pas peur de tuer, le Rongou! Tiens, tu vois cette casaque,
ce chapeau, ce sabre? eh bien! ce sont ceux d'un vieux nègre nommé Napo, que
j'ai tué une nuit que j'étais allé pour le voler. »
Là-dessus, s'emparant d'un couteau à longue lame et le tenant levé sur Julienne,
il ajouta :
« Veux-tu juger par toi-même si j'ai peur de tuer? tu peux en faire l'épreuve
de suite. Allons, voyons si tu es une femme de courage, voilà du monde qui passe
sur la route, essaye de crier et c'est fait de ta vie. »
On se représente les folles terreurs de Julienne pendant ces démonstrations
menaçantes auxquelles le regard cruel, implacable du monstre donnait un cachet de
terrible vérité.
« Il y en a d'autres que je tuerai, ce sont ceux qui m'ont fait mettre à la geôle.
Je leur ferai leur affaire tôt ou tard, car ils ont beau me poursuivre, me cerner
avec leur police, leurs gendarmes, leurs noirs, ils ne me prendront jamais. Ils peu-
vent me porter des coups de sabre, me tirer des coups de fusil, tout cela ne me fait
rien. Le fer et les balles m'atteignent sans me faire de mal. D'ailleurs j'ai d'autres
ressources pour leur échapper. Je sais me rendre invisible; je sais prendre diverses
formes; je puis, quand je veux, me changer eu serpent, en arbre, en ruisseau. »
Cependant le Rongou vaquait aux divers soins de son ménage et forçait sa p r i -
sonnière à l'aider dans ses préparatifs de cuisine, lui montrant avec une vanité
farouche les fruits de ses vols nombreux et semblant vouloir subjuguer Julienne par
l'exhibition de son butin.
<c Tu le vois, lui dit-il, la femme du Rongou sera heureuse ; le Rongou est riche,
il a d'autres carbets encore mieux garnis que celui-ci. »
Ayant besoin d'eau pour le dîner, il sort un instant pour aller en puiser à une
source voisine et laisse sa captive seule.
A peine a-t-il disparu à travers les arbres que celle-ci s'élance vivement hors
de l'antre de la bête fauve et s'enfuit à toutes jambes. Mais elle entend bientôt
derrière elle les pas de son persécuteur; en quelques bonds le tigre ressaisit sa
proie, pousse un cri de fureur indicible, renverse Julienne sur le sol, et cherchant à
son côté une arme absente : « Tu es bien heureuse que j'aie oublié mon sabre, lui
dit-il, sans cela je t'en aurais transpercée. »
Puis il ramena sa victime au carbet; mais maintenant il la surveille davantage,
il craint une nouvelle tentative de fuite.
Dans les intervalles de ses lubriques désirs et de ses jactances cruelles, entre
ses cyniques élans et ses menaces de mort, sa nature sauvage se répand en impres-
sions* naïves et en puérilités. S'il a les passions de la bête il a les étonnements et
les admirations de l'enfant.
D'CHIMBO LE RONGOU.
127
« Voyons, dit-il à Julienne, ce que tu m'as apporté. Ton parasol est en très-
bon état, aussi je le garde ; quant au mien, qui ne vaut rien, j'en ferai des pipis soit
pour protéger mes carbets, soit pour planter autour des cases que je vais dévaliser.
De cette façon le propriétaire sort de sa case pour courir après moi, il s'enfonce
mes pipis dans les pieds et ne peut me poursuivre. »
Et le sauvage de rire de sa ruse diabolique, tout fier de sa science en fortifi-
cation passagère.
« Qu'est-ce qu'il y a dans ce mouchoir? ah! c'est une pièce d'argent! elle
est toute neuve, ma foi. Comme elle brille! comme elle est belle, comme c'est
plus joli que les vilains sous marqués de ces vilains nègres de Cayenne ! »
Et le Rongou va serrer cette pièce d'un franc, après l'avoir plusieurs fois
embrassée avec une joie puérile.
« Tu as là de jolies boucles d'oreilles, je crois qu'elles m'iraient bien. Je te
déclare donc qu'elles sont à moi et je veux que tu me les ajustes. »
Il n'y avait pas à balancer. Julienne détacha ses deux boucles, dites impéra-
trice, et les passa aux oreilles du Rongou, qui parut ravi de ce nouvel ornement.
La journée s'écoula ainsi, journée terrible pour la captive, journée dont les
heures lui parurent des siècles et qu'elle crut souvent la dernière de sa vie. Le
Rongou faisait seul les frais de la conversation, Julienne n'y répondait que par
monosyllabes; mais craignant d'irriter son farouche geôlier, la prisonnière semblait
résignée à son sort.
Le Rongou sort un moment du carbet et regarde le soleil :
« Il est quatre heures et demie, dit-il, viens avec moi, nous allons couper
du bois pour élargir notre boucan.
Je suis épuisée, dit Julienne, et mes forces sont à bout.
— Eh bien! répliqua D'chimbo, j'irai seul; mais auparavant je veux prendre
mes précautions contre toi et faire en sorte que tu ne puisses ni bouger, ni
crier. »
Là-dessus, s'emparant d'un paquet de cordes, il se met à lier et à garrotter
Julienne par les pieds, les mains et les bras. 11 lui met un bâillon dans la bouche,
et rassuré par ce luxe de précautions, il quitte le carbet pour s'engager dans le
bois, marchant toutefois à pas lents et regardant de temps à autre derrière lui
pour s'assurer que Julienne est toujours là.
11 a disparu ; la malheureuse femme n'aperçoit plus son bourreau. Elle réfléchit
qu'il lui faut un certain temps pour choisir et couper ses rameaux, qu'elle a par
conséquent un quart d'heure devant elle. Sa résolution est prise. Elle va tenter un
suprême effort pour sortir de ce repaire, pour conquérir la liberté et la vie. Elle
sait que si elle est reprise elle sera impitoyablement immolée ; mais aussi est-ce vivre
1. Pipis, m o r c e a u x d e b o i s p o i n t u s , s o r t e s d e c h e v a u x d e frise a v e c l e s q u e l s l e s n è g r e s d é f e n d e n t l e u r s
v i l l a g e s .
128
LA GUYANE FRANÇAISE.
que de rester au fond d'un bois en la puissance d'un sauvage féroce ayant toujours
la luxure au cœur, la menace à la bouche et le poignard à la main?
Après des efforts inouïs, elle parvient à élargir l'entrave qui lui unit les pieds.
Elle se lève, sort du carbet, marchant à peine, trébuchant à chaque pas et recom-
mandant son âme à Dieu; elle s'engage au hasard dans un des sentiers de la
forêt
Aucune plume ne peut rendre les transes mortelles de Julienne pendant cette
fuite que ses liens rendent si lente et si pénible. Le moindre bruit la fait tressail-
lir ; la branche qui craque au moindre souffle du vent, l'oiseau qui s'envole effrayé,
l'agouti timide qui disparaît sous la feuillée, tout est pour elle l'écho des pas de
son ennemi.
Cependant la Providence semble la guider par la main dans ce dédale de la
forêt. Le chemin qu'elle a suivi au hasard la conduit hors du bois; son persécuteur
a sans doute perdu ses traces, elle parvient sans encombre aux limites de l'habi-
tation Pacaud; elle aperçoit du monde, elle est sauvée!
Deux vieux cultivateurs, étonnés à la vue de cette femme couverte de liens, courent
à elle, la débarrassent de son bâillon et la conduisent au régisseur du domaine, où
on la délie et où l'on apprend de sa bouche son émouvante histoire.
Immédiatement on s'arme, et, sous la conduite de Julienne, on se rend au
carbet du Rongou. Mais la tanière était vide, la bête féroce l'avait quittée. Après
avoir vainement poursuivi la fugitive, pensant qu'il allait être traqué à son tour,
D'chimbo avait pris la fuite, emportant avec lui ses objets et ustensiles portatifs et
ne laissant sur les lieux que son bagage encombrant.
Les terribles émotions physiques et morales qu'avait subies la pauvre Julienne
pendant sa séquestration avaient frappé d'une manière sensible l'esprit de cette
infortunée. Dès le lendemain, sa raison l'avait abandonnée ; elle était folle. L'image
du brigand était constamment devant ses yeux; elle poussait des cris de terreur et
cherchait vainement à chasser cette terrible vision qui l'obsédait toujours. Malgré les
bons soins dont elle était entourée, on avait tout lieu de craindre que cette pertur-
bation morale ne fût sans remède, lorsqu'une grande commotion physique la sauva.
Quelques mois après cette fatale journée, Julienne mit au monde un enfant si
contrefait, si difforme, que la mort de ce petit monstre fut un véritable bonheur.
L'évasion de Julienne avait exaspéré les passions sauvages du Rongou. Désor-
mais il se promet d'être sans pitié, et trois jours à peine s'étaient écoulés depuis
l'attentat que nous venons de raconter, quand un nouveau crime vint répandre dans
le pays l'épouvante et l'indignation. Cette fois D'chimbo n'a pas attendu le dimanche.
Il est pressé de prendre sa revanche.
Le mercredi 29 août, sur les limites de l'habitation le grand Beauregard et
celle des Trois-Amis, on trouve trois cadavres gisant sur le sol dans une mare de
sang. C'est une mère avec ses deux enfants, Marceline Victor, négresse de l'habitation
Loyola, la petite Eugénie, âgée de quatre ans, et le petit Joseph, âgé de dix mois.
D'CHIMBO LE RONGOU.
129
Marceline, sabrée au visage, porte à la face trois énormes plaies qui ont dû
déterminer une mort immédiate. Le sabre n'a point frappé la petite Eugénie. Le
meurtrier lui a fracassé la tête sur un rocher. La mutilation est si complète, si
affreuse, que la figure de la petite fille a perdu toute forme humaine. Quant à
l'enfant à la mamelle, bien que gravement blessé lui-même, il respirait encore à
l'arrivée de la gendarmerie et continuait à teter le sein de sa mère. Une femme le
prit et l'emporta dans sa case afin de le secourir : mais il n'était plus temps. Indé-
pendamment du coup de sabre qui l'avait atteint à la tête, son dos était à moitié
dévoré par les fourmis manioc. 11 mourut le jour même.
Marceline avait quitté sa case avec ses enfants vers sept heures du matin. Elle
était munie d'un parasol tout neuf, reconnaissable à un signe particulier. Ce parasol
ne se retrouva pas ; mais non loin du lieu de ce triple homicide, dans un carbet
abondamment pourvu de cannes à sucre, la justice saisit le parasol de Julienne que
le meurtrier avait vraisemblablement échangé contre celui de Marceline.
Le soir de ce jour, par un beau clair de lune, D'chimbo fut reconnu au moment
où il allait commettre quelque déprédation nocturne sur l'habitation des Allées.
Poursuivi et serré de près, afin d'alléger sa course, il se décida à abandonner une
pagaye et un parasol dont il était porteur. Le parasol était celui de Marceline,
reconnu par la soeur de la victime. La pagaye était attachée avec un morceau du
camiza de la malheureuse femme. Dieu semblait accumuler les preuves pour faire
connaître d'une manière flagrante et irrécusable l'auteur de cette série de forfaits.
La présence du Rongou sur cette partie de la colonie, la pagaye dont il
était porteur, annonçaient clairement ses intentions. Il comprenait qu'il allait être
traqué comme une bête fauve et que l'île de Cayenne était pleine de dangers pour
lui. Il voulait donc franchir le Mahury et aller poursuivre ses brigandages dans un
nouveau terrain plus éloigné du chef-lieu et des agents de la force publique.
11 dut renoncer à ce projet et rentra dans les bois de l'île de Cayenne, où,
pendant trois mois environ, on n'entendit plus parler de lui.
Vivement stimulée par l'autorité supérieure, la police déployait la plus grande
activité pour la capture du malfaiteur; mais il déjouait toutes les recherches. Sa tête
avait été mise à prix, on le voulait mort ou vif; il importait à la sûreté publique
de détruire d'une façon ou d'une autre cet animal féroce; mais cette mesure amena
de fatales méprises et l'on fut obligé de la rapporter, car tandis que le bandit semblait
invulnérable, plusieurs innocents payèrent de leur vie le tort de rôder la nuit et
d'avoir la peau noire comme le Rongou.
Toutefois, instruit de toutes les poursuites dont il était l'objet, le rusé sauvage
comprit qu'il devait se reposer dans la route du crime, et, comme je l'ai dit, il
demeura tranquille pendant quelques mois, se rendit invisible, couchant rarement
deux fois au même lieu et dissimulant ses traces avec une infernale adresse.
Au bout de trois mois il se lasse pourtant de ce repos forcé et reprend son rôle de
brigand. C'est aux femmes qu'il en veut toujours et le dimanche est son jour préféré.
17
130
LA GUYANE FRANÇAISE.
Le dimanche 25 novembre 1860, trois cultivatrices de l'habitation Beauséjour
cheminaient dans un sentier, lorsqu'elles voient apparaître le Rongou, armé d'un long
bâton, d'un sabre et d'un coutelas. Le nommé Auguste Lorrain, qui accompagnait les
trois femmes, barre résolument le passage à D'chimbo qui le frappe à la tête d'un
violent coup de bâton dont son chapeau amortit un peu le choc. Mais, encouragées
par l'exemple de leur défenseur, les trois femmes déposent leurs paniers, ramassent
des pierres, appellent au secours et intimident le Rongou par leur attitude résolue.
D'chimbo recule à petits pas et rentre dans le bois; puis tout à coup il s'élance,
saisit le pagara1 d'une des femmes, et s'enfuit avec son butin en répétant avec dérision
les cris : «Au secours! » proférés par les trois femmes. Ce pagara renfermait quelque
menue monnaie et du linge.
Le dimanche 30 décembre, trois négresses rencontrent également le féroce
Rongou. C'est la femme Rose, âgée de cinquante ans, Ursule, sa sœur, âgée de
quarante-cinq ans, et la jeune Flore, fille de cette dernière, âgée de dix-sept ans.
Ces trois femmes avaient chacune leur petit panier garni de provisions, des cassaves,
des bouteilles de sirop, du maïs, du linge. Il était une heure de l'après-midi,
elles retournaient à leur demeure, et pour abréger, elles avaient pris à travers
bois. Elles marchaient à la file indienne, quand la jeune Flore, qui se trouvait en
avant, retourne la tète et aperçoit un homme qui, armé d'une barre de fer,
s'avance à la course vers elles.
ce Nous sommes perdues, s'écrie-t-elle, voilà le Rongou ! »
A peine a-t-elle jeté ce cri d'alarme, que la tante Rose, qui marchait la
dernière, n'a que le temps de voir le Rongou et reçoit aussitôt à la tête un énorme
coup de la barre de fer qui fait jaillir des flots de sang et la renverse sans
connaissance sur le sol.
Ursule veut défendre sa sœur, elle en est empêchée par Flore, et toutes deux,
jetant leurs paniers à terre, s'enfuient à toutes jambes, persuadées d'ailleurs que la
pauvre Rose a reçu le coup de la mort.
La terreur leur donna des ailes et leur sauva sans doute la vie, car probable-
ment Ursule eût été assassinée, et Flore, jeune et jolie comme Julienne Cabassou,
eût partagé le sort de cette infortunée.
D'chimbo ne les poursuivit qu'un instant et disparut après avoir fait main basse
sur les paniers abandonnés.
Quant à Rose, recueillie quelques moments après, elle reçut les soins les plus
empressés. La blessure était effroyable et ce fut un vrai miracle si elle ne succomba
pas à une telle lésion du crâne, accompagnée d'une perte notable de substance céré-
brale; au bout de deux mois, elle était hors de danger.
1. Pagara, c'est u n e espèce de panier très-employé à la Guyane dans toutes les classes de la société. Il sert
de malle, de valise, d'armoire. Le tissu est double, et entre les deux enveloppes on met des feuilles de latanier
qui le rendent i m p e r m é a b l e .
D'CHIMBO LE RONGOU.
131
A partir de cette époque, le Rongou, serré de près, passe sa vie à fuir et
parvient longtemps encore à braver la société, la justice et les lois. Certes, une
impunité aussi prolongée ne fait pas honneur à l'habileté et à la vigueur de la
police coloniale , pas plus qu'au talent des Indiens chercheurs de piste, mis à sa
poursuite. Un Rastreador des rives de la Plata eût promptement mené les agents
de la justice jusqu'au gîte du criminel, et ce fut un hasard qui amena seul la
capture du redoutable bandit et débarrassa la colonie du fléau qui la désolait.
Le 6 juin 1861, à deux heures et demie du matin, deux noirs, Tranquille et
Anguilay, tous deux employés sur l'habitation la Folie, virent un homme s'intro-
duire dans la cuisine, où il cherchait à s'emparer d'un tison ardent.
Se voyant découvert, cet homme chercha à s'enfuir; mais le nègre Tranquille,
pensant qu'il avait affaire à un malfaiteur, peut-être au Rongou lui-même, lui tira
un coup de fusil à plomb, qui, sans le renverser, l'arrêta cependant dans sa course.
D'chimbo fait volte-face, et, le sabre à la main, s'avance vers Tranquille, dans la
résolution de le tuer. Anguilay vient au secours de son camarade, et D'chimbo,
frappé d'un coup de crosse à la tête, d'un coup de sabre au bras, saisi au corps
par deux hommes robustes et résolus, malgré sa force peu commune, malgré sa
résistance désespérée, se vit enfin renversé et chargé de liens.
Alors il chercha à séduire ses vainqueurs en leur promettant de leur faire
partager un trésor enfoui dans le bois et composé de pépites d'or qu'il avait dérobées
aux mines de l'Approuague. Les deux noirs demeurèrent insensibles à cette rançon
plus ou moins réelle qu'offrait le prisonnier et le conduisirent devant le commissaire
du quartier. En présence de ce magistrat, le bandit se nomma avec un farouche
orgueil, et déclara qu'il était le Rongou.
La nouvelle de cette importante capture circula avec la rapidité de l'éclair et
répandit partout l'allégresse. C'était à qui féliciterait les deux braves dont l'énergie
rendait au pays la confiance et le repos. Tranquille et Anguilay avaient bien mérité
de la colonie, et les remercîments publics qui leur furent décernés, ainsi que la
gratification de mille francs donnée à chacun d'eux, furent une juste récompense du
service immense qu'ils avaient rendu à la société.
Une foule immense assistait à l'entrée du Rongou en ville; on voulait voir
le célèbre malfaiteur, on voulait s'assurer que c'était bien le Rongou, cet égorgeur
de femmes et d'enfants, cet ogre altéré de sang, ce démon caché sous une forme
humaine. On craignait que le peuple ne se fît justice lui-même, n'arrachât le p r i -
sonnier des mains des gendarmes et ne le mît en pièces.
Il n'en fut rien. Sauf quelques cris, quelques imprécations, quelques injures,
la foule, respectueuse envers la loi, confiante dans la justice, contint l'explosion
de la colère que l'on sentait bouillonner en elle.
Le procès du Rongou fut mené avec toute l'activité possible. Mais le nombre des
témoins était considérable, les chefs d'accusation nombreux, et l'instruction criminelle
fut longue. Enfin la cause parut devant les assises de Cayenne.
132
LA GUYANE FRANÇAISE.
D'chimbo, impassible et dédaigneux, ne nia aucun des crimes qui lui étaient
imputés et ne démentit les témoins que dans des détails insignifiants. Sa confronta-
tion avec quelques-unes de ses victimes, entre autres avec Julienne Cabassou1, fut
émouvante. A la vue du misérable, un frisson sembla passer dans le corps de la
jeune femme, et cette sensation gagna l'auditoire tout entier. Mais la déposition de
Julienne fut faite avec dignité, sans récrimination et sans haine.
Interrogé sur le triple assassinat commis sur Marceline et sur ses enfants, D'chimbo
dit qu'il a voulu l'entraîner dans le bois pour lui prendre quelques comestibles qu'elle
portait dans son mouchoir : excuse inadmissible, car il pouvait les lui prendre sur
la route. Que la mère et la petite fille s'obstinant à crier, il les a frappées pour
les faire taire, et qu'il a fini par les tuer, la mère à coups de sabre, la petite fille en
lui cognant la tête sur une roche. Quant à l'enfant à la mamelle, il n'a été frappé
que des coups portés à la mère.
La défense d'un pareil scélérat était difficile. L'avocat dut se retrancher habi-
lement derrière la nature sauvage du Rongou, ses instincts de brute que la civili-
sation n'avait pas épurés, la loi naturelle à laquelle il obéissait sans se rendre un
compte exact du crime et de la vertu, de la propriété et du vol. Une simple
question du président fit tomber cette adroite argumentation.
« Dans votre tribu, dit-il à l'accusé , l'homme qui t u e , que lui fait-on?
— On le tue, » répondit franchement D'chimbo.
Il prononçait là sa propre condamnation.
Effectivement, le Rongou fut condamné à mort, son pourvoi fut rejeté; le
conseil privé déclara qu'il n'y avait pas lieu de recourir à la clémence de l'Empe-
reur, et le coupable dut se préparer à mourir.
Le digne prêtre qui le visitait dans sa prison prétend qu'un rayon de repentir
illumina ce cœur farouche. J'en doute. Quoi qu'il en soit, venu à pied au lieu du
supplice, le Rongou a monté d'un pas ferme les degrés de l'échafaud et a déployé la
plus suprême indifférence devant les apprêts de l'exécution. Peut-être s'attendait-il
à mourir par la hache ou le glaive, et la vue de cette machine étrange ne disait
rien à son esprit. Il regardait avec étonnement
. . . . c e c r é n e a u s a n g l a n t , é t r a n g e , r e d o u t é ,
P a r o ù l ' â m e s e p e n c h e e t v o i t l ' é t e r n i t é .
VICTOR H U G O .
Enfin un signal se fit entendre et la justice des hommes fut satisfaite.
En face de l'échafaud, on avait fait mettre en rang toute la tribu des immigrants
rongous. C'était une faute, car les crimes de D'chimbo lui étaient propres, ce
1. L e r a p t d o n t J u l i e n n e f u t v i c t i m e e t l e s a u t r e s c r i m e s d u R o n g o u f o r m e n t l e s u j e t d ' u n e n o u v e l l e p u b l i é e
e n a o û t 1 8 6 6 , d a n s l e j o u r n a l l'Événement, e t q u i a p o u r t i t r e : l'Amour d'un monstre.
D'CHIMBO LE RONGOU.
133
n'étaient pas les crimes d'une race, et le nommé Anguilay qui arrêta le bandit au
risque de sa vie était lui-même un Rongou.
Quant à la foule, elle fut muette et calme et ne troubla la solennité terrible de
cet acte de justice par aucun cri, par aucune manifestation scandaleuse.
Le nom du Rongou restera toujours à la Guyane comme un sinistre épouvantail.
Amplifiée par l'imagination populaire, son histoire sera le sujet de terribles récits,
et plus d'une femme attardée dans les bois qui furent le théâtre de ses crimes
hâtera instinctivement sa marche de peur de voir apparaître à ses yeux le sinistre
fantôme.
L E S E R P E N T O R A G E , O U TRIGONOCÉPHALE D E C A Y E N N E .
P É N I T E N C I E R F L O T T A N T .
V
LA TRANSPORTATION. - LE MARONI ET SES BORDS.
UN REPRIS DE JUSTICE POETE.
Un des principaux services des bâtiments de la station navale de la Guyane,
c'est de faire le courrier bi-mensuel, c'est-à-dire de porter le paquet de la poste
à Georges-Town en la rivière de Démérara, chef-lieu de la Guyane anglaise, et
d'en rapporter les lettres venant d'Europe par la voie des paquebots anglais de
Southampton.
Quelquefois, au lieu d'aller jusqu'à Démérara, les navires s'arrêtent à la
136 LA GUYANE FRANÇAISE.
rivière de Surinam, à Paramaribo, chef-lieu de la Guyane hollandaise, et le service
postal hollandais nous sert d'intermédiaire1.
Outre la mission de porter la correspondance, nous sommes également chargés
d'approvisionner de vivres les pénitenciers situés sous le vent et au vent de Cayenne,
et d'y conduire les passagers civils, auxquels l'absence de routes par terre interdit
toute autre voie de communication.
Le but de S. M. l'Empereur, en décrétant la transportation à la Guyane,
était multiple. Il ne s'agissait pas seulement de débarrasser la France d'hôtes incom-
modes et dangereux, il fallait encore utiliser cet élément dans l'intérêt de la
colonisation, et finalement chercher à moraliser des hommes peut-être momenta-
nément égarés, et poursuivre cette pensée humanitaire en les intéressant au travail
agricole par la propriété, en les rattachant à la société par les liens de la famille.
Lorsque les premiers convois arrivèrent à la Guyane, l'exécution de la grande
et noble pensée du chef de l'État se perdait encore dans les tâtonnements et les
essais. L'étude sur la question en elle-même était à peine ébauchée, le coup d'œil
sur le pays, imparfait encore. La transportation était-elle possible en elle-même?
La Guyane était-elle propre à ce but? Il y avait là bien des oppositions et bien
des doutes.
Les premières années s'étaient passées à créer des bagnes; mais la vraie question
n'avait pas été abordée sérieusement.
La diversité qui existait entre les transportés eux-mêmes avait obligé de les classer
en différentes catégories et de les séparer les uns des autres, en les laissant cependant
soumis à une discipline et à des lois uniformes pour tous.
Il y avait les forçats proprement dits, abstraction faite de la durée de leur peine.
Il y avait les repris de justice, c'est-à-dire ceux qui ayant subi en France plusieurs
condamnations en cour correctionnelle, soumis à la surveillance de la haute police,
avaient rompu leur ban et qui, devenant pour la société une charge ou une inquiétude,
étaient envoyés à la Guyane, pour un certain laps de temps, sur un simple arrêté du
ministre de l'intérieur.
Il y avait aussi les déportés politiques que l'on ne pouvait mêler avec les autres
transportés.
Plus tard, la loi qui décréta la résidence temporaire ou éternelle après la peine
finie, pour les forçats de la première catégorie, donna encore naissance à des libérés
de trois classes, dont les deux premières suscitent de grandes difficultés à l'admi-
nistration.
1° Condamnés sous l'ancienne loi, pouvant retourner en France quand leur peine
est finie.
2° Condamnés sous la nouvelle loi à une peine de moins de huit ans, astreints à
1 . Aujourd'hui ce service est modifié. Les paquebots transatlantiques de la Compagnie Péreire ont des
annexes qui font le service postal entre les Antilles et Cayenne.
LA TRANSPORTATION.
137
une résidence égale au temps de leur condamnation et pouvant ensuite retourner en
France.
3° Condamnés à une peine au-dessus de huit ans et astreints à une résidence
éternelle.
Pour ceux-là, la position était plus simple et mieux tranchée. C'étaient là les vrais
colons de la Guyane. Quoiqu'il semble en ressortir un singulier principe; c'est que la
souche véritable de cette société future doit se recruter dans les criminels complets. C'est
un des mauvais côtés de la question ; mais cette question est tellement hérissée de diffi-
cultés qu'elle peut sortir des sentiers de la logique pour arriver au but, quelque étrange
et tortueux que paraisse le chemin qu'elle parcourt.
Ces nombreuses classes de transportés avaient donc obligé à multiplier les péniten-
ciers; et ces divers établissements, fort espacés et indépendants les uns des autres, néces-
sitent un personnel libre considérable et des mutations constantes.
L'effectif actuel de la transportation à la Guyane, en y comprenant les repris de
justice et les libérés astreints à la résidence, est de sept à huit mille. Les envois annuels
de France ne font guère que remplacer les vides que les évasions, les libérations et la
mortalité opèrent dans les rangs des condamnés. C'est un mouvement de cinq à six cents
individus par an.
En dehors de tous ces établissements disséminés, il fallait faire choix d'un lieu
susceptible d'extension indéfinie, afin d'y fonder la colonie pénitentiaire agricole, but
principal de l'œuvre et dont les autres points devaient fournir les éléments.
Il paraissait facile, d'après la nature des lieux et le faible chiffre de la population,
de diviser la Guyane en deux parties distinctes : la terre des gens libres et la terre de la
transportation. Mais l'embarras était de savoir quel était le point le plus convenable à
l'établissement de la transportation, car il y avait à choisir entre le pays que l'île de
Cayenne laissait au nord et celui qu'elle laissait au sud.
L'émancipation, en ruinant les habitations, avait rassemblé dans l'île de Cayenne
et dans ses environs à peu près toute la population du pays. Le nord et le sud étaient
donc également désertés, également vacants. Chacune des deux régions avait également
son cours d'eau, son grand fleuve, le Maroni et l'Oyapock. Toute la question était de savoir
s'il valait mieux se rapprocher du Brésil que de se fixer près de la Guyane hollandaise,
si les rives de l'Oyapock présentaient plus de chances de succès que celles du Maroni. La
question ayant été résolue en faveur du Maroni, il y avait encore à choisir entre deux
systèmes. On pouvait marcher de Cayenne sur le Maroni ou bien du Maroni sur
Cayenne; prendre Kourou pour point de départ, ou placer dans le Maroni même le
berceau de la société future.
L'abolition de l'esclavage, en 1848, avait enlevé les bras aux habitations, mais
en 1852 ces habitants étaient encore debout avec leurs dépendances et servitudes.
A partir de Kourou, de puissants éléments de colonisation subsistaient encore; les
troupeaux épars dans les campagnes s'élevaient à douze ou quatorze mille têtes, soit
en gros soit en menu bétail ; les logements étaient tout bâtis. Le gouvernement pouvait
1 8
138
LA GUYANE FRANÇAISE.
donc se faire acquéreur à bon marché de ces maisons et de ces terrains abandonnés
et y établir le centre de la colonisation par les condamnés.
Mais, d'une part, le gouvernement ne voulait pas acheter, et, de l'autre, ces noms
sinistres de Kourou, de Conanama et de Sinnamary rappelaient de douloureux souvenirs
et retentissaient encore comme un glas funèbre dans l'esprit de la métropole. Cette idée
fut donc rejetée.
Il y avait bien, en dehors des deux extrémités de la Guyane et dans l'intérieur du
pays, des plateaux élevés et des cours d'eau de moindre importance. On tâta le terrain,
on fit des essais, mais les difficultés des communications et l'insalubrité de la contrée
firent abandonner ces établissements dès leur enfance ou après quelques années d'une
malheureuse existence.
Finalement, dans cette lutte entre les deux grands fleuves, c'est le Maroni qui a
P É N I T E N C I E R D E L ' Î L E T L A M È R E .
obtenu l'avantage, et cette préférence semble dès aujourd'hui justifiée. C'est donc sur les
bords du Maroni que vont se traiter, désormais, les deux grandes questions de la résur-
rection de l'agriculture coloniale au moyen de travailleurs blancs, et de la moralisation
des transportés par le travail. Tout l'avenir de la Guyane est là.
Je ne veux pas écrire l'histoire successive et détaillée des divers établissements péni-
tentiaires de la colonie; je me bornerai simplement à dire le nom et la spécialité de
chacun d'eux.
Et, d'abord, mentionnons les trois îles du Salut, dont j'ai déjà parlé, les îles du Salut,
qui sont le lieu d'arrivée des convois et servent en même temps de dépôt principal d'où
les transportés sont, suivant leurs aptitudes, dirigés vers les autres points de la colonie.
L'île du Diable, réservée aux déportés politiques, est actuellement sans emploi. Les trois
îles sont réunies sous l'autorité d'un capitaine d'infanterie de marine qui a également
sous sa direction le pénitencier établi dans la rivière de Kourou, dont les hommes sont
LA TRANSPORTATION.
139
employés à des essais agricoles. Quelques transportés sont également détachés pour la
surveillance des ménageries1 de Passoura, d'Iracoubo et d'Organabo.
A Cayenne sont établis trois pénitenciers flottants, la Chimère, le Grondeur et
la Proserpine, vieux navires de guerre hors de service, dont le personnel est employé
aux corvées du port et de la rade, au chargement et au déchargement des navires frétés
pour l'État, au nettoyage et à l'entretien des rues et des routes, aux ateliers du
génie et des ponts et chaussées. Tous les condamnés vont à l'ouvrage à terre chaque
É T A B L I S S E M E N T DE B O U R D A POUR L E S F O R Ç A T S L I B É R É S .
matin, reviennent dîner à bord à midi, retournent au travail après ce repas, et
reviennent coucher à bord de leurs pontons respectifs.
L'îlet la Mère sert de résidence aux vieillards, aux infirmes et aux convalescents
de toute catégorie. C'est l'hôtel des Invalides du bagne.
Montjoly et Bourda, dans l'île de Cayenne, sont les deux habitations spéciales
et les deux champs de travail des libérés.
1. On appelle hattes ou ménageries les établissements consacrés à l'élève des bestiaux.
140
LA GUYANE FRANÇAISE.
La montagne d'Argent est le séjour consacré aux repris de justice. On les y
emploie à la culture du café et à celle du tabac.
Saint-Georges, dans l'Oyapock, possède une usine à tafia, une scierie mécanique,
des champs de cannes à sucre et quelques cotonniers; mais l'insalubrité avérée de
cette résidence est telle qu'on a reconnu en principe la nécessité de l'évacuer complé-
tement. On a déjà dû en rappeler tous les transportés de la race blanche.
Mentionnons enfin pour mémoire le pénitencier de Sainte-Marie, dans, la rivière
de la Comté, établissement fondé en 1854 et abandonné en 1859. Il est resté là
quelques hommes chargés de garder les bâtiments et le matériel.
A part Saint-Georges et Montjoly, confiés à des administrateurs civils, tous les
A N C I E N N E H A B I T A T I O N D U N A T U R A L I S T E L E B L O N D S U R L E C A N A L L A U S S A T .
pénitenciers sont commandés par des officiers d'infanterie de marine. Tous sont soumis
au même régime, régime essentiellement militaire, et dépendent d'un directeur gé-
néral des pénitenciers, qui n'est lui-même que le fondé de pouvoir du gouverneur,
chef supérieur de la transportation, qui assume la responsabilité des ordres qui
sont toujours supposés donnés en son nom et à titre de délégation permanente.
On comprend que pour relier ces établissements entre eux et avec le chef-
lieu, pour les approvisionner et pour satisfaire à toutes les exigences de ce service,
la marine coloniale doit déployer une immense activité ; sur cette côte surtout que
des ras de marée fréquents rendent très-mauvaise pendant l'hiver, et qui, depuis
Saint-Georges de l'Oyapock jusqu'à Saint-Laurent du Maroni, offre un développement
de plus de quatre-vingts lieues.
LE COURRIER.
141
Six bâtiments à vapeur et six goëlettes à voile suffisent à peine à ce mouve-
ment constant.
Il est huit heures du matin, l'Alecton chauffe.
Depuis deux jours, des corvées de transportés chargent les chalands à terre et
viennent en vider le contenu à bord. Ce sont des vivres et du matériel pour les îles
du Salut et pour le Maroni : vin, légumes secs, farine, chaux, outils, objets confec-
tionnés, matières premières. Dès le matin on a embarqué cinquante bœufs, la plupart
destinés à la boucherie, quelques-uns devant servir de bêtes de trait.
En ce moment, les passagers arrivent par bâbord, par tribord, à droite, à gauche,
par devant, par derrière. Le pont offre un fouillis étrange où domine ce beau désordre
P É N I T E N C I E R D E S A I N T - G E O R G E S S U R L ' O Y A P O C K .
qui est un effet de l'art. Des malles, des paquets, des pagaras, des caisses, des paniers,
des meubles, chaises, fauteuils, lits, tables, armoires, matelas, volailles, moutons, chiens,
chats, perroquets, femmes, enfants, bagages de toute catégorie, embarras de toute pro-
venance.
Ce sont des soldats qui vont relever les garnisons partielles, des gendarmes et
des surveillants changeant de résidence, voyageant avec famille et mobilier, portant
tout avec eux comme le philosophe Bias, mais dont la fortune se présente sous un
plus grand volume. Puis vient le service de santé, la phalange des pharmaciens et des
médecins, toujours militants, toujours sur la brèche et qui n'échappent à Marathon
que pour mourir aux Thermopyles.
Après les guérisseurs du corps, le personnel de la charité et les médecins de l'âme.
142 LA GUYANE FRANÇAISE.
Des religieuses de Saint-Paul de Cluny et de Saint-Joseph de Chartres, des révérends
pères de la Société de Jésus, accompagnés chacun de l'inévitable frère servant, l'ofi-
cieux des beaux jours de l'égalité républicaine; mais ici la grandeur du but religieux
relève devant le Seigneur l'humilité des fonctions terrestres. A ce nombreux contingent
s'ajoutent des cantinières qui ont le monopole de la vente aux pénitenciers, et qui s'y
constituent de petites rentes et même de grosses fortunes, et, comme appoint, le tout
se complète par une cinquantaine de transportés dont le bagage criminel ne compte
pas dans le chargement et par quelques passagers civils, noirs ou blancs.
Un simple billet de l'administration, visé par le gouverneur, sert d'introduction
à tout le monde. Le passage est gratuit.
L'officier en second et l'officier de quart, chargés de faire arrimer colis, bêtes et
gens, de veiller à l'emménagement des uns et d'écouter les réclamations des autres,
tiraillés en tous sens, ne savent parfois où donner de la tête.
Si Jupiter et son fidèle Mercure voyageaient encore sur la terre afin de s'édifier
sur la façon dont on pratique l'hospitalité chez les simples mortels, je ne leur con-
seillerais pas d'aller chercher cette vertu à bord des navires de guerre condamnés
aux passagers. Pour ne pas recevoir un accueil un peu brusque, ils feraient bien de
renoncer à leur séduisant incognito et d'exhiber préalablement leur feuille de route
de dieux de première classe.
Comme prix du passage, on pourrait profiler de l'occasion pour demander au
maître du ciel de laisser à bord ce qu'on ne trouva pas au fond de la boîte de
Pandore : la patience.
Et il en faut de la patience.
Ces charmants compagnons, ces amis de la veille, avec lesquels on a de si
bonnes relations à terre, dès qu'ils mettent le pied à bord, investis du titre officiel
de passagers, deviennent un épouvantail. Alors l'officier de marine se compose un
visage de circonstance, ce qu'on nomme la figure à vent debout; il oublie ses
formes polies et gracieuses; il se fait épineux comme un buisson et se hérisse
comme un porc-épic.
« Lieutenant, les marins auront soin de ma malle, n'est-ce pas? il y a des
objets fragiles dedans.
— Vous avez la clef?
— Parbleu! avec la société mêlée que je vois là-bas....
— Alors soyez tranquille, vous retrouverez les morceaux.
— Lieutenant, mes poules sont en sûreté?
— Oui, madame, le tigre du commandant ne mange que des pigeons.
— Ah! mon Dieu! le commandant a un tigre, et mes enfants!...
— Ne craignez rien, madame, le monstre a déjeuné hier.
— Lieutenant, mes matelas ne seront pas mouillés, du moins?
— Non, s'il ne pleut pas.
— Où donc a-t-on mis mes pantoufles jaunes?
LE COURRIER.
143
— Pourvu que mon perroquet ne soit pas trop près des chaudières! »
Le lieutenant ne répond plus, il jure.
Mais cette rudesse et cette mauvaise humeur ne sont que dans la forme, c'est
un nuage sur un beau ciel. Sous cette écorce rugueuse dont l'infortuné lieutenant
croit devoir se couvrir comme d'un bouclier, il y a de la bonhomie et de la
complaisance.
Quelquefois, un bœuf mal attaché fait invasion sur l'arrière dans une course
désordonnée et vient compliquer la situation. Devant l'animal cornu, tout fuit, sans
s'armer d'un courage inutile, et chacun cherche un abri jusqu'à ce que les matelots
ravis de l'incident aient rattrapé le fugitif. Si le pauvre ruminant se blesse dans
sa tentative d'évasion, l'allégresse est complète. Alors l'on espère, que le conseil
d'administration du bord décidera que l'animal ne pouvant supporter les fatigues
de la traversée doit être sacrifié sur l'heure. C'est un supplément de viande fraîche,
une dîme prélevée avec toute légalité sur le chargement.
Enfin le commandant arrive avec ses instructions et ses dépêches. Le sac des
lettres, la correspondance des pénitenciers, les fonds destinés au payement des
employés, tout est embarqué. On hisse les derniers canots, les coups de sifflet-
vapeur annoncent le départ par leur bruit strident, l'ancre est levée, le navire se met
en marche.
Cependant, tout s'accore petit à petit contre le roulis qui commence à
secouer l'Alecton. Force est de rester sur le pont, colis et voyageurs, sous l'abri
des tentes. Quand il ne pleut pas, il n'y a que demi-mal. Chacun se couche comme
il peut, qui sur un. fauteuil, qui sur un matelas, beaucoup même sur le pont. Le
mal de mer arrive avec son cortége de nausées. C'est la lance d'or de l'héroïne
de l'Arioste qui renverse les plus fiers champions. Le pont ressemble à un vrai
champ de bataille où l'on entend des plaintes et des gémissements. Mais voici que
l'ancre tombe sur la rade de l'Ile-Royale ; la chaîne déroule avec fracas ses anneaux
de fer. Ce bruit a la vertu de la trompette qui sonnera la fanfare du réveil dans la
vallée de Josaphat. Morts et mourants se relèvent. Les uns sont arrivés au terme
de leur voyage, les autres vont à terre pour prendre des forces afin de recommencer
le soir.
Dès que le navire est rendu au mouillage, des chaloupes et des chalands dont
les transportés forment l'équipage. viennent prendre le personnel et le matériel à
destination des îles.
Les épaules souvent nues de ces condamnés, leurs bras et leur torse exhibent
parfois d'étranges tatouages, signes indélébiles, qui constatés avec soin dans leur
signalement viennent au secours de la justice pour établir certaines individualités
douteuses. Hiéroglyphes indéchiffrables, peintures naïves, dessins honteux, sentences,
imprécations, serments d'amour et de haine ; il y a de tout dans ce singulier
musée.
La surcharge d'ornements semble être en raison directe de la criminalité. Ce
144 LA GUYANE FRANÇAISE.
sont les chevrons du bagne imprimés sur la peau. J'ai vu des épidermes qui dis-
paraissaient sous les dessins, croisés comme certaines écritures économes qui ménagent
le papier.
Ce n'est plus un homme, c'est un manuscrit illustré, où l'on a utilisé le recto
comme le verso de la page.
L'arrivée du courrier sur les pénitenciers est toujours un événement. C'est une
fièvre, une agitation générale qui se produit deux fois le mois. Après le départ du
navire qui ne reste d'habitude que quelques heures, tout rentre dans le calme
d'une vie d'ennui pour les fonctionnaires isolés de toute distraction.
A huit heures du soir, l'Alecton quitte les îles du Salut et fait route vers le
Maroni. Le lendemain matin, au lever du jour, nous sommes à l'entrée de cette
rivière, limite de la Guyane française et de la Guyane hollandaise.
Plus tard, si le succès couronne des efforts dévoués et incessants, si le Maroni
devient une colonie prospère, si des villes s'élèvent sur ses bords, il sera curieux de
remonter à leur origine, de suivre leur progrès et de voir avec quels petits moyens
on a jeté leurs fondations.
C'est en août 1852 que le Maroni fut proposé à M. Sarda-Garriga pour mener
à bonne fin la grande entreprise. Ce fut M. Mélinon , commissaire commandant du
quartier de Mana et aujourd'hui commandant supérieur de Saint-Laurent du Maroni,
qui eut cette première idée. Savant botaniste, homme de conscience et de dévoue-
ment, ses excursions nombreuses dans le pays avec les Indiens, alors qu'il recueillait
les matériaux d'un précieux herbier, lui avaient dévoilé toutes les promesses de cette
position et son appropriation à une grande exploitation agricole.
M. Mélinon y conduisit donc le gouverneur, M. Sarda-Garriga, qui goûta sa
proposition, et il fut décidé que muni d'un crédit de 2500 francs, M. Mélinon se
rendrait avec des travailleurs au lieu où est actuellement Saint-Laurent, y ferait
un abatis et bâtirait des carbets pour y loger 300 personnes.
A partir de son embouchure, le Maroni offre plusieurs criques qui semblent
profondes; mais ces criques ne sont à vrai dire que le fleuve lui-même. Elles
enserrent des îles de palétuviers noyées à la haute mer. Ce n'est qu'à une ving-
taine de milles de l'embouchure que le sol se raffermit et permet la culture sans
nécessiter un travail de drainage et de desséchement. Le palétuvier vient encore
baigner ses racines à la mer et envahit le rivage; mais la plage est sablonneuse,
et derrière ce rideau d'arbres peu profond on trouve la terre haute dont la fertilité
n'est pas invariablement la même, mais qui laisse le choix des cultures.
A la pointe Bonaparte, lieu choisi pour le berceau de la ville future, il n'y
avait qu'un carbet d'Indien; au lieu où se trouve actuellement l'usine, il y avait
quelques familles indiennes. Mais à part l'étroit défrichement fait par ces indi-
gènes qui vivent un jour là et le lendemain ailleurs, sans autre guide que leur
caprice, à part cet abatis insignifiant, la forêt étendait partout son niveau de
verdure. Tout était à faire; mais dans ces bois eux-mêmes qui nous disputaient le
LE MARONI ET SES BORDS.
145
sol, se trouvait l'élément de nos constructions, la carrière d'où devaient sortir nos
édifices et la source future d'un puissant commerce.
Mettant à exécution les engagements pris avec M. Sarda-Garriga, M. Mélinon
engage à Mana quarante noirs et se met résolûment à l'œuvre. En novembre
le crédit était dépensé; mais les carbets étaient bâtis et prêts à recevoir leur
personnel.
Sur ces entrefaites, M. Sarda-Garriga fut remplacé; M. le contre-amiral Fouri-
C A R B E T S D ' I N D I E N S G A L I B I S , S U R L E M A R O N I .
chon lui succéda, puis M. le contre-amiral Bonard, et sous ces deux administra-
tions l'idée du Maroni fut abandonnée. On se porta vers l'Oyapock, vers la rivière
de la Comté et vers d'autres points que l'on ne put garder à cause de leur
insalubrité.
En 1857, M. le contre-amiral Baudin revient à l'idée du Maroni.
Comme abord, comme navigation, le Maroni est d'un accès plus facile que
l'Oyapock. Il reçoit des navires d'un tonnage beaucoup plus fort. Son cours plus
uniforme ne présente ni les mêmes sinuosités ni les mêmes dangers, et les
19
446 LA GUYANE FRANÇAISE.
roches peu nombreuses qu'on y rencontre peuvent être facilement évitées. Il est
vrai de dire que sa vue ne séduit pas comme celle de l'Oyapock. Point de ces
collines, de ces gorges baignées d'ombre et de lumière où le carbet sauvage se
présente à l'œil d'une façon si pittoresque, avec son abri de palmiers et de bam-
bous. Mais il faut se méfier de ces mises en scène de la nature qui souvent nous
abuse par un pompeux étalage.
Le Maroni admet des bâtiments de cinq mètres de tirant d'eau. Ils n'ont poin
de grandes manœuvres à faire, attendu que le chenal longe toujours la rive
française et que la brise de terre ou la brise du large leur est alternativement
favorable pour l'entrée ou pour la sortie. Puis, dès que le commerce arrivera à
de certaines proportions, un service de remorqueurs sera établi.
L ' E N T R É E D E L A R I V I È R E D E U A R O N I V U E D U L A R G E *
La direction du fleuve est le sud, infléchissant vers le S. S. 0 . au commence-
ment et plus loin vers le S. S. E.
Trois bouées dont la dernière est à dix milles environ de l'embouchure
signalent la passe qui est assez large pour permettre le louvoyage des navires à
voiles entre le banc français et le banc hollandais. Le premier de ces bancs
découvre à marée basse.
Au premier abord, toutes les rivières des Guyanes se rassemblent jusqu'au mo-
ment où remontant leur cours, on arrive au sous-sol rocheux et au Grand-Bois.
C'est en allant vers le sud que cette transformation devient sensible; c'est en
approchant des sauts ou cataractes ou rapides que la végétation des marécages fait
place à ces arbres séculaires dont le tissu ligneux, incorruptible possède la
dureté et la résistance des métaux.
Jusque-là c'est une bordure uniforme de palétuviers envahissant les eaux dans
un chaos de branches, de feuilles et de racines. Pour un observateur attentif, il
LE MARONI ET SES BORDS.
147
existe cependant encore quelques nuances dans cette végétation désordonnée. Les
palétuviers appartiennent à deux espèces bien distinctes qui sont les indices infail-
libles de la nature des terrains.
Ainsi, le palétuvier rouge, risophora mangle, poussant ses racines ambitieuses
qui étendent indéfiniment leurs arceaux, qui sortent du tronc, qui descendent des
branches et se font arbres elles-mêmes, voilà l'indice de terres sulfureuses de médiocre
qualité.
Rien de plus tortueux que le tronc de ces enfants des marécages. C'est à quelques
mètres du sol que le plus souvent partent de leur tige dénudée des racines four-
chues qui viennent plonger dans la vase comme les pattes d'un grand échassier.
Sous ces berceaux qui recueillent les impuretés du fleuve repose sur une couche
limoneuse un hideux saurien ou un immonde reptile. Vue à mer basse, cette
partie inférieure de la végétation tropicale n'est point séduisante. Mais quand les
pieds d'argile et de boue de cette statue d'or disparaissent sous la marée montante,
la scène change et le décor du premier plan devient splendide. Toutefois, ce paysage
sans horizon, ce fouillis sans échappées, sans lointain, ne satisfait point l'artiste. Il
peut faire une étude d'arbres, mais il n'y a pas là matière à un tableau.
La seconde espèce de palétuviers, le palétuvier blanc, avicenia, n'a pas les
racines adventives du palétuvier rouge ; il pousse de petites radicelles verticales,
formant sur ces terres noyées un tapis de haute laine. Cette espèce indique les
bonnes bases, les terres propres à la culture; commune dans les cours d'eau de la
Guyane hollandaise, elle ne domine pas à l'embouchure du Maroni.
Ainsi que je l'ai dit, le chenal de la rivière est vers la rive française. La
profondeur de l'eau permet aux navires de passer si près de terre que l'on frôle
quelquefois le feuillage des arbres. Ce défilé rapide est des plus curieux.
Devant le bâtiment fuient des bandes d'aigrettes blanches et bleues qui donnent
un coup d'aile pour se reposer un peu plus loin. L'oreille est assourdie par les cris
des perroquets et des aras au plumage éclatant qui volent par couples à de grandes
hauteurs, et vont se perdre dans les profondeurs du feuillage.
Quelquefois une biche qui faisait sa sieste au bord de l'eau, troublée dans son
sommeil ou dans sa méditation par le bruit des roues du steamer, rentre tout
effrayée dans le bois.
Un jour, il fut donné à l'aviso le Casablanca de voir un étrange spectacle.
Ce vapeur remontait la rivière, quand soudain un grand bruit se fit entendre
dans le fourré. Les branches et les racines se brisaient devant deux animaux
emportés par une course folle et qui tombèrent presque en même temps à l'eau,
l'un poursuivant l'autre.
L'un était un magnifique cerf, de ceux qu'on nomme dans le pays cariacous;
l'autre était un monstrueux tigre rouge.
Chasseur et chassé ne faisaient guère attention au navire : l'un tout à l'ardeur
de la poursuite, l'autre sous l'empire de la terreur. Ils nageaient vigoureusement tous
148 LA GUYANE FRANÇAISE.
deux ; mais le tigre gagnait du chemin sur le pauvre cerf, quand le Casabianca se
mêla de la partie et s'attaqua à ce brigand des forêts, à cet audacieux braconnier
qui chassait ainsi sans permis.
Blessé de deux coups de feu, rugissant de douleur, tachant la mer de son
sang, le tigre fit bravement tête à l'ennemi. Il nagea vers le navire et chercha à
monter à bord par les roues, mais il ne put y parvenir. Alors, emporté par le
courant, perdant ses forces avec son sang, il se cramponna au gouvernail, y
E N T R É E D E L A R I V I È R E D U M A R O N I .
implanta ses griffes, et, montrant sa gueule rouge et sa terrible mâchoire, sembla
défier ses agresseurs.
Il fut alors fusillé sans merci; mais dans cette exécution sommaire et préci-
pitée, on oublia de lui jeter préalablement un laço. Frappé à mort, le tigre coula
sur place, faisant tort de sa peau qu'on avait peut-être vendue à l'avance.
Quant au cerf, il était rentré sous bois, bénissant cette heureuse intervention
qui lui sauvait la vie, mais peu soucieux de rester là pour remercier ses libéra-
teurs qui se seraient peut-être fait payer cher leur service. La pauvre bête serait
OISEAUX ET GUÊPES.
149
tombée de Charybde en Scylla et de fièvre en chaud mal, et il est probable que les
pleurs que le Casabianca versait sur son sort ressemblaient aux larmes du crocodile,
désolé de ne pas avoir dévoré les deux enfants.
L'aviso l'Alecton n'eut pas le bonheur d'assister à un épisode aussi dramatique. Il
est vrai qu'il peut dormir sans être gêné par les lauriers du Casabianca, attendu
qu'il a dans ses états de services la rencontre du fameux poulpe géant, ce grand-père
de la Pieuvre, qui a causé une certaine sensation dans le monde.
Pareille fête ne se produit pas tous les jours; mais des incidents de bien moindre
importance sont encore pour moi matière à distractions. Un singe qui grimace à la
fourche d'une maîtresse branche, un écureuil qui saute d'arbre en arbre, aussi rapide
dans sa fuite que s'il avait pris les ailes de l'oiseau, un ramier qui roucoule à la
cime d'un palétuvier, un pagani1 qui plane en méditant un meurtre, un papillon à
la robe de velours et d'azur, tout ce qui anime et peuple cette splendide verdure
m'intéresse et captive mon attention.
De l'extrémité des branches de plusieurs arbres, se balancent suspendus par un
léger lien des nids semblables pour la forme à d'énormes poires oblongues. A la
partie supérieure se trouve l'entrée de ce berceau de famille, et la main qui pénètre
par l'ouverture en atteint difficilement le fond. C'est une colonie aérienne d'oiseaux
nommés cassiques. Ces oiseaux, de la grosseur d'un merle, ont la tête, le corps et les
ailes d'un beau noir, tandis que les épaulettes, le bas-ventre, les pennes et la naissance
de la queue sont d'un jaune éclatant. M. Paul Marcoy, le savant et spirituel voyageur
de l'Amazone, cédant à un puritanisme de langage dont les dames lui sauront gré,
appelle ces oiseaux des croupions-d'or. Les nègres guyanais, qui nomment un chat
un chat et qui n'ont pas les réticences de certaine abbesse de pudique mémoire, n'y
mettent pas tant de façons et appellent ces oiseaux des culs-jaunes. Esclave de la vérité,
je maintiens le mot. Leurs œufs sont blancs, tachetés de noir. Le cassique s'apprivoise
facilement; il a du reste cela de commun avec la plupart des bipèdes et quadrupèdes
de cette partie de l'Amérique où toutes les bêtes se familiarisent vite et viennent
manger dans la main de l'homme pour peu que ce roi de la nature les autorise à
ce laisser-aller plein d'abandon. Le cassique siffle et parle comme le perroquet.
Un arbre tout couvert des nids de ces oiseaux se trouvait isolé de la grande
terre et tout entouré d'eau, mettant ainsi une barrière liquide entre la petite colonie
et les nombreuses espèces de rongeurs et de carnassiers, famille des renards et des
chats, toujours friands des œufs et des petits des oiseaux. Cet arbre était du reste peu
élevé et l'on pouvait en un moment faire ample récolte.
Dans les grandes circonstances il y a toujours quelque écrou à serrer dans la
machine d'un bâtiment à vapeur; je profitai donc de l'occasion pour stopper. On
amena le petit youyou, trois hommes s'y embarquèrent et se dirigèrent vers les
nids convoités.
1 . Pagani, e s p è c e d ' é p e r v i e r . I l y e n a d e d e u x s o r t e s , l e p a g a n i b r u n e t l e n o i r .
150
LA GUYANE FRANÇAISE.
Nous suivions de l'œil la manœuvre de nos hommes dont les exploits étaient
révélés par les cris des pères et mères qui troublaient l'air de leurs gémissements à
la façon de la plaintive Philomène, quand, tout à coup, nous vîmes nos dénicheurs
de merles porter vivement les mains à leur visage, se livrer à de singulières contor-
N I D S D E C A S S I Q U E S .
sions, puis soudainement faire un plongeon dans la rivière à l'instar des grenouilles,
rentrer dans le canot tout ruisselants d'eau et revenir précipitamment à bord.
Le mystère nous fut expliqué.
Les cassiques n'habitaient pas seuls le palétuvier.
Il servait également d'abri à un essaim de guêpes terribles, nommées mouches
OISEAUX ET GUÊPES.
151
sans raison. Ces abeilles sauvages sont de plusieurs sortes. Leurs nids sont également
suspendus aux branches. Ils sont aussi grands qu'une vessie de vache gonflée; ils en
ont la forme et la couleur, mais sont d'un ovale moins parfait. Leur composition
ressemble à du carton, d'où l'on a donné à ces mouches le nom de cartonnières.
Cependant l'essence de l'enveloppe du nid est plutôt à base argileuse qu'à base
ligneuse. L'entrée de la ruche est au centre de la partie inférieure, les cellules
hexagonales sont disposées par couches horizontales.
On appelle ces mouches sans raison, et voici pourquoi : c'est que sans provo-
cation aucune elles attaquent l'homme, c'est que leur susceptibilité est extrême, et
qu'elles se croient toujours en droit de défense. Lorsque par inadvertance quelque
passant franchit à pied ou à cheval les frontières qu'elles ont assignées à leur
empire, elles sortent avec fureur de leur ruche et poursuivent leur ennemi à outrance,
l'attaquant par instinct aux endroits les plus sensibles, aux yeux, aux lèvres, entrant
dans la barbe, dans la chevelure et causant de cuisantes douleurs.
Les nègres en ont une peur extrême, et la manière légère dont ils sont vêtus
explique du reste cette terreur.
Tout insociables que semblent ces mouches, on dit cependant qu'elles sont
susceptibles de reconnaissance. Quand elles ont fait élection de domicile auprès d'une
maison, elles semblent vouloir payer l'hospitalité par leur respect pour les habitants
qu'elles savent reconnaître et qui peuvent circuler impunément autour de leur ruche ;
mais elles ne sont pas aussi aimables pour les étrangers.
Ce fait, certifié par divers voyageurs, a été exploité par les romanciers avec
un plein succès; mais s'il peut être mis en doute, on ne peut révoquer le commerce
d'amitié qui se fait entre ces mouches et les cassiques.
Essaim de mouches et compagnie d'oiseaux logent donc souvent au même
arbre. Une sorte d'accord mutuel et de pacte de famille s'établit entre les deux
sociétés. Les ennemis de l'une sont les ennemis de l'autre, et les deux petites répu-
bliques vivent en bonne intelligence, se sauvegardant mutuellement.
Cet incident avait fort égayé l'équipage. Quant aux héros de cette malencon-
treuse expédition, ils revenaient tout honteux, les yeux et les lèvres rouges et
gonflés; mais prenant mal leur mésaventure et les rires qui les accueillirent à
leur arrivée à bord, pour venger leur honneur compromis par des mouches, ils
offrirent une partie de coups de poing contre le premier tenant.
Un fourrier bel esprit leur dit qu'ils prenaient trop vite la mouche.
Ce méchant jeu de mots faillit susciter un orage. Il fallut tout le respect dû
aux sardines du sous-officier pour éviter une collision.
Quelques quarts de vin apaisèrent leur colère et servirent de topique à leurs
blessures physiques et morales.
Je riais encore de cette aventure, quand un transporté me fit demander
audience. Je dis au capitaine d'armes de me l'amener, et il entra dans ma chambre,
conduit et escorté par ce sous-officier.
152
LA GUYANE FRANÇAISE.
C'était un repris de justice, un homme de haute taille, dont la physionomie
était peu sympathique. Un nez rouge et aviné prélevait une part notable sur le
reste de la figure et ressortait d'une façon plus sensible encore sur le teint blafard
et anémique commun aux habitués des prisons.
Ce transporté voulait me remettre une pièce de vers de sa composition.
Ces vers roulaient sur le triste sort des repris de justice; je les reproduis
textuellement :
LES REPRIS DE JUSTICE.
Puissent mes tristes vers bannir de la patrie
Le triste préjugé qu'une race flétrie
Vainement veut combattre en prouvant chaque jour
Que des vertus encore elle aime le retour,
Et que ces parias que la France rejette,
Pourraient mener encore une existence honnête,
Si le monde, pour eux, moins dur, moins inhumain,
Daignait les secourir et leur tendre la m a i n ,
Oubliant désormais dans sa noble indulgence
Les crimes dont les lois ont su tirer vengeance.
Mais non ! tout les abat. Signe réprobateur,
L'infâme surveillance entrave leur labeur.
0 rocher de Sisyphe ! il faut toujours qu'on traîne
Comme un remords vengeur cette infernale chaîne !
Qu'importent leurs regrets, leur talent, leur esprit?
Le poids de leur passé sur eux s'appesantit.
Pour eux plus de repos, de douce quiétude,
De noble affection; la nuit, la solitude,
La faim au front livide et mère du forfait
Se joignent au mépris du monde qui les hait.
L'Église, également, leur ravit l'espérance
De consacrer à Dieu leurs heures de souffrance;
La Trappe, sans pitié, repousse hors de ses murs
Ces hideux pénitents, ces vagabonds impurs.
Quelquefois, cependant, le besoin, la jeunesse,
Plus qu'un penchant au crime, ont causé leur faiblesse;
Au sein de la prison le repentir vainqueur,
De son flambeau divin illumina leur cœur.
Loi, vertu, probité, ces mots que l'homme honore,
Dans le fond de leur âme étaient écrits encore ;
Ils juraient de rentrer au chemin du devoir,
Ils doraient l'avenir.... Vains projets, fol espoir!
Plus d'amis ni d'amour, de travail ni de fête,
Sous le poids de la honte il faut courber la tête,
Et fuir les murs jadis témoins de si beaux jours
Qu'un préjugé fatal a détruits pour toujours
Mais où vont-ils cacher leur chagrin, leur misère?
Est-il pour ces lépreux un seul point sur la terre
Où l'avilissement ne les accable pas?
LE FORÇAT POETE.
153
Partout il les poursuit ; il s'attache à leurs pas.
Thémis même a tracé sur leur itinéraire
Un signe indélébile, un stigmate arbitraire.
Le gendarme, de l o i n , les montre aux voyageurs,
Et cédant en secret à de folles terreurs,
Le villageois frémit en voyant la fontaine
Dont l'onde a par hasard rafraîchi leur haleine.
Le gazon desséché par leurs souliers poudreux
Fait détourner les pas du berger scrupuleux;
Et s i , cachant enfin leur dure ignominie,
Ils trouvent un abri, du travail, une amie,
D'honnêtes citoyens, s'ils ont repris le rang,
Si leur âme au bonheur s'ouvre pour un instant,
Soudain de la police un inepte sicaire
Au patron du proscrit apprend avec mystère
Que sous des ailes d'ange, un noir fils du démon,
Un monstre, un libéré, profane sa maison.
Alors, les libérés rendus à l'infamie,
Chassés de l'établi qui nourrissait leur v i e ,
Sans abri, sans argent, jetés sur le chemin;
Devant le désespoir, la misère, la faim,
Sur ce plan incliné qui descend vers le crime,
Sans guide, sans appui, retournant à l'abîme,
Dans ce cercle fatal où la raison se perd,
La prison apparaît comme un refuge ouvert:
Qui le sait mieux que m o i , dont la plume tremblante
Trace du libéré la peinture effrayante!
A plus de quarante a n s , un seul moment d'erreur
Égara ma raison sans corrompre mon cœur.
La justice a sévi : j'ai subi sans mot dire
Ses rigides arrêts. Dévorant mon martyre,
J'ai supporté l'opprobre et la captivité ;
Et puis, quand vint sonner l'heure de liberté,
Je jurai, Dieu le sait, je jurai la main haute,
De me purifier et d'effacer ma faute.
Mais à tout pas en butte à des affronts nouveaux,
Réprouvé, méprisé, je souffre mille maux.
Pour moi le plus beau jour est une nuit obscure,
Je suis mort à la vie, aveugle à la nature.
Rien ne parle à mes sens; assis près du chemin,
Les pieds endoloris, le regard incertain,
A moi-même odieux et détestant la vie,
Partout autour de moi je vois d'un œil d'envie,
Des marchands, des fermiers, des villageois actifs,
Adonnés dès l'aurore aux travaux productifs.
Oh! vous qui sans pitié, contemplant ma m i s è r e ,
N'avez cru rencontrer qu'un vagabond vulgaire,
Un criminel cynique, un larron sans pudeur,
Qui n'a plus rien gardé de pur au fond du cœur,
Si vous pouviez sonder à fond ce cœur, cette â m e ,
20
154
LA GUYANE FRANÇAISE.
Vous y retrouveriez une artistique flamme,
De généreux élans, des sentiments pieux
Qui me vaudraient encor des moments plus heureux,
Si, malgré mon passé, le monde moins sévère
Ne voyait plus en moi qu'un infortuné frère.
Signé : B L O N D E A U ,
r e p r i s d e j u s t i c e , n° 1617.
En dépit de quelques faiblesses et de nombreuses chevilles, ce morceau de litté-
rature offrait, néanmoins, des vers concis et bien venus. On y sentait une certaine
facture poétique. Malheureusement ce factum était émaillé d'une notable quantité de
fautes d'orthographe, de ces fautes grossières qu'il est expressément défendu de com-
mettre, quand on se mêle d'écrire soit en prose, soit en vers. Je ne pus m'empêcher
de les faire remarquer à l'auteur.
Il s'excusa sur l'obscurité du jour, sur la plume mise à sa disposition, ce qui me
fit involontairement penser à M. Deschalumeaux, personnage célèbre d'un ancien
opéra-comique. Lui non plus ne pouvait écrire l'orthographe avec une plume d'auberge.
Du reste, mon poëte écrivait encore mieux qu'il ne parlait. C'était peut-être aussi
l'émotion ou le roulis du navire qui lui faisait unir les mots par des liaisons fatales.
Pour conclure, il me demanda ma protection auprès du commandant supérieur du
pénitencier, afin d'obtenir une place dans les bureaux, étant plus habitué à manier la
plume de l'écrivain que la hache du bûcheron.
Je promis à tout hasard et le congédiai.
Quelques instants après, le capitaine d'armes rentra dans ma chambre. Il venait
me présenter une seconde requête du repris de justice qui demandait une bouteille de
vin pour se remettre du mal de mer.
Il avait été plus confiant avec le sous-officier qu'avec moi. Le poëte altéré tour-
nait au matérialiste; la nuance écarlate de son nez s'expliquait. Je ne sais pourquoi je
commençai à concevoir des doutes sur la légitimité des vers qui portaient son nom.
Toutefois, ayant eu moi-même la faiblesse de sacrifier aux muses, je ne crus pas
devoir repousser la prière d'un confrère en Apollon et je lui fis donner une bouteille
de vin.
Les bons sentiments et le repentir qui se montraient dans ses vers m'avaient un peu
ému, et en arrivant à Saint-Laurent du Maroni, je parlai de lui à M. Mélinon. Nous fîmes
chercher la feuille de matricule où étaient soigneusement enregistrés ses états de service.
Hélas! mes doutes semblaient se justifier. Cet homme avait beaucoup volé dans
sa vie et pouvait bien aussi avoir volé ses vers.
Il avait longtemps parcouru la France, et s'était un peu arrêté dans chaque prison.
Il aimait à loger aux frais du gouvernement. Il avait fait Paris et la province ; mais c'était
un baigneur timide qui ne se hasardait jamais qu'à se mouiller les jambes ; il fuyait
la pleine eau et ne perdait jamais pied. C'était un commis voyageur qui exploitait
le commerce de détail sans aborder les grandes spéculations : il connaissait son code.
LE FORÇAT POETE.
155
Escroquerie, vol, filouterie, mendicité, vagabondage, faux, port illégal de décora-
tion, fabrication de faux livrets, formaient le menu bagage qui, de 1842 à 1859, lui avait
procuré, par fractions additionnées, un total de huit ans de prison. Il avait exercé succes-
sivement à Paris, à Rambouillet, Étampes, Saintes, Beauvais, Pithiviers, Versailles, Saint-
Ouen, Châlons-sur-Marne, Valence, Montargis, Blois, Aix et Grenoble. Sa vie criminelle
est un vrai cours de géographie et d'études comparatives sur les lieux de détention de
France et de Navarre.
Enfin, un arrêté du 12 août 1860, sur le rapport du préfet de l'Ain et dans l'in-
térêt de la sûreté publique, l'a fait condamner à cinq ans de transportation à la
Guyane, où son registre de punitions commence déjà convenablement à s'annoter.
Tandis que nous fouillions curieusement cette existence accidentée, une négresse
tout éplorée entra dans le bureau.
C'était la cantinière du Maroni qui venait se plaindre d'un vol commis à son
préjudice, à bord de l'Alecton où elle était passagère. Elle avait eu l'imprudence de ne
pas garder à la main, ou de ne pas confier à quelque personne du bord, un petit
pagara où elle avait renfermé de précieux objets. Elle l'avait laissé maladroitement
pêle-mêle avec les autres bagages, sans s'en inquiéter en aucune façon.
Comment, ce petit panier fut-il dépisté par les coquins? Pourquoi s'adressèrent-
ils à celui-là plutôt qu'à un autre? Les voleurs ont le flair des chiens de chasse et se
fourvoient rarement.
Quoi qu'il en soit, colliers d'or, boucles d'oreilles, bracelets, madras, en un mot tout
le contenu du pagara avait disparu. Les transportés étaient déjà descendus à terre, et
les recherches les plus minutieuses n'amenèrent d'autre résultat que la découverte d'un
madras au fond du chaland qui avait servi au débarquement des hommes.
Les frères égarés, passagers à bord, avaient trouvé une petite occasion de s'en-
tretenir la main et ne l'avaient point laissé échapper.
J'ai toujours pensé que notre poëte n'était pas étranger à l'événement.
Si j'ai formé un jugement téméraire, ma conscience me laisse tranquille à cet
égard.
M O U C H E S C A R T O N N I È R E S .
N I D S
D E S M O U C H E S CARTONNIÈRES.
M O U C H E S H O M I N I - V O R E S .
P É N I T E N C I E R D E S A I N T - L A U R E N T D U M A R O N I .
VI
LES HATTES. — SAINT-LAURENT. - SAINT-LOUIS. LES CONCESSIONNAIRES.
ÉPOUX ASSORTIS. — LA COMTESSE. — ÉTUDES FORESTIÈRES.
L'entrée du Maroni est par 5° 56' de latitude nord et par 56° 50' de longitude
ouest.
La création de la colonie pénitentiaire remonte seulement au mois d'août 1857.
Voyons, sans suivre pas à pas ses développements successifs, où elle en est arrivée
aujourd'hui.
Le premier établissement qu'on aperçoit, surmonté du drapeau tricolore, est
celui des Hattes, situé à l'embouchure du fleuve. Il y a là une centaine de têtes
de bétail qui paissent des savanes qu'on s'occupe à drainer aujourd'hui. Deux à trois
cents repris de justice sont employés à ce travail. On compte aussi quelques conces-
sionnaires qui exploitent les bois et débitent en bardeaux l'arbre nommé ouapa. On
appelle bardeaux, ces lames de bois qui remplacent les ardoises pour la couverture
des maisons.
Le séjour des Hattes n'est pas très-sain. Ces lieux marécageux exhalent des
miasmes fiévreux et donnent naissance à des nuées de moustiques qui tourmentent
158 LA GUYANE FRANÇAISE.
les transportés de nuit et de jour. De plus, cette plage sablonneuse qui s'étend devant
le pénitencier dégage un calorique énorme et une réverbération funeste.
C'est sur cette plage qu'on trouve en abondance à mer basse ces cailloux roulés
nommés diamants de Sinnamary, et qui taillés et montés forment d'assez jolies parures.
C'est du quartz hyalin incolore, médiocrement doué de la double réfraction.
Quand on peut aborder ces savanes, noyées pendant une grande partie de l'année,
on y rencontre beaucoup d'oiseaux de marais. Le quinquin, sorte de vanneau dont
le nom est l'harmonie imitative de son cri habituel, s'y trouve en bandes nombreuses.
Les râles d'eau, les canards les fréquentent également. On y voit aussi le kamitchi,
sorte de grand héron, dont les ailes sont armées d'un fort éperon.
Dans les flaques d'eau et dans les ruisseaux se trouve ce singulier poisson qu'on
nomme atipa, qui est revêtu d'une cuirasse à mailles mobiles, tout comme un
chevalier du moyen âge. Cette armure défensive lui a été donnée sans nul doute
pour repousser la dent des caïmans qui fréquentent les mêmes parages. La chance
de rencontrer un de ces sauriens importuns est un des dangers de la pêche de
l'atipa, dont la chair est fort estimée des gourmets. Il n'est pas rare, en fouillant
les trous boueux où se réfugie ce poisson revêtu de plaques comme un monitor,
de mettre la main sur un caïman qui, quoique petit de taille, n'en a pas moins
la mâchoire garnie d'une formidable défense.
Les tortues sont extrêmement communes dans le Maroni et forment une grande
ressource pour les tables. Elles sont de taille moyenne et de diverses espèces.
La plus curieuse des tortues de la Guyane habite les environs du Ouanary et
de la Montagne-d'Argent. Les noirs la nomment tortue mata-mata. Sa couleur est
terreuse; son dos est surmonté d'une double bosse longitudinale; son cou, qui ne
peut se loger dans la carapace, est démesurément long, aplati, couvert d'excroissances,
et se termine par une tête petite au nez pointu comme celui de la fouine. Mais
sous ce nez s'ouvre une bouche énorme, fendue par delà les oreilles. C'est un
hideux animal dont le caractère, assure-t-on, n'est guère moins laid que la figure.
Tapie dans la vase dont elle a la couleur sale, elle guette sa proie et mord indis-
tinctement tout le monde. — Li mauvais passé serpent, passé caïman, disent les
nègres. C'est-à-dire, que sa méchanceté dépasse celle du serpent et celle du caïman.
De tous les mots de la langue française, le mot tortue est peut-être celui que
le nègre éprouve le plus de peine à prononcer. On connaît son aversion pour
certaines consonnes, voire pour certaines voyelles. Mais ici, les difficultés semblent
insurmontables.
J'ai souvent essayé de faire épeler ce mot terrible à des nègres d'âge et de
sexe différent, et je suis invariablement arrivé au même résultat. Ils nommaient
victorieusement chaque lettre, chaque syllabe. Mais pour eux t, o, r, tor, t, u, e,
tue, fait toujours toti; et tortue de mer ou tortue de terre ne se prononcent jamais
autrement que toti la mé, toti la té.
Ceci me rappelle l'histoire d'un brave matelot auquel on apprenait à lire.
LES HATTES.
159
Pour parler également aux yeux et à l'esprit, l'alphabet était illustré de dessins
grossièrement enluminés. Au-dessous d'un navire à deux mâts, à une seule rangée
de canons, était écrit en gros caractères le mot vaisseau.
Le marin épelait bien les huit lettres du mot vaisseau, mais la réunion de ces
huit éléments se traduisait toujours par le mot brick, prononcé à haute et intelli-
gible voix. En effet, un navire à deux mâts et à une seule batterie ne pouvait
être un vaisseau.
Non loin des Hattes est un village de quelques huttes d'Indiens, habité par
trois ou quatre familles. Ils chassent, pêchent, cultivent un peu de manioc et font
quelques poteries grossières, cuites au soleil, et enluminées au moyen de sucs
végétaux.
Le manioc est le blé de la Guyane. Cet arbuste, de la famille des euphorbia-
cées, se termine par une racine tuberculeuse qui a la singulière propriété de fournir
en même temps un violent poison et une excellente substance alimentaire. Il faut
séparer l'une de l'autre. L'opération est simple et permet de faire entrer dans la
consommation cette farine qui sous les noms de couac, de sagou et de tapioca est
de si grand usage dans le monde des trois continents.
Voici sommairement le procédé employé pour opérer l'élimination du principe
vénéneux.
La racine est dépouillée de sa peau, puis frottée sur une râpe. L'espèce de
bouillie qui en résulte est mise dans une sorte de couleuvre en tissu de latanier,
susceptible de grande extension. Un fort poids aide à la compression de la substance
dont la partie liquide s'écoule par les pores de la couleuvre. Lorsqu'elle a égoutté
suffisamment, on prend cette pâte et on l'étend sur des plaques de fonte exposées
à un feu ardent. L'évaporation fait justice des derniers sucs malfaisants.
Comme on le voit, la manutention du manioc est des plus primitives.
Le suc du tubercule est un poison tellement énergique, que l'homme, la volaille et
en général tous les animaux qui en boivent sont mortellement frappés. Et cependant
les patiras, les agoutis et les autres bêtes sauvages qui vivent en maraude sur les plan-
tations mangent impunément cette racine. Il est probable que la peau brune qui l'en-
veloppe renferme l'antidote du poison contenu dans la pulpe. C'est la seule explication
admissible, attendu que ces mêmes animaux sont également soumis à l'action toxique
du jus quand ils le boivent isolément.
Il y a une variété de manioc qui se mange comme l'igname et qui n'est point mal-
faisante : on la nomme camanioc.
La reproduction du manioc se fait par boutures. On coupe simplement les tiges en
morceaux de huit à dix centimètres de longueur et on les plante en terre : cette cul-
ture forme à peu près toute l'agriculture des Indiens. Le peu de soins qu'exige la
plante jusqu'à la récolte convient au caractère indépendant de ces nomades enfants des
forêts. Ils ne savent se plier à aucun de ces assujettissements, à aucune de ces entraves
qui semblent compromettre la liberté de l'homme.
160 LA GUYANE FRANÇAISE.
Là-dessus leur susceptibilité s'effarouche facilement; ils ne s'inquiètent ni de
l'avenir ni du but, ils ne voient que le présent. Le fleuve renferme du poisson, les
bois cachent du gibier; poisson et gibier sont à qui sait les prendre : pourquoi nourrir
des animaux domestiques?
Un administrateur de Cayenne voulut faire accepter à un Indien une vache et
un taureau, en cherchant à lui faire comprendre l'avantage qu'il pourrait en retirer,
mais en lui expliquant aussi les soins qu'exige le bétail.
Le sauvage refusa le présent avec obstination.
« Tu veux, répondit-il, que moi, qui suis un homme libre, je me fasse l'esclave
d'un bœuf, que je lui donne à boire, à manger, que je marche derrière lui? Jamais!
pas la peine encore ! »
Si l'Indien se croit gêné dans l'exercice de cette liberté chérie, il déménage.
Femmes, enfants et bagages sont embarqués dans la pirogue, et il va construire
un carbet dans un autre lieu. Il exécute souvent la même manœuvre, sans raison
apparente, sans autre motif que cet impérieux besoin de changement qui le domine
exclusivement. Une fois qu'il a planté le manioc, il abandonne souvent le champ à la
garde de Dieu et ne reparaît que pour la récolte. Les bêtes sauvages en ont grignoté
un morceau, mais il faut que tout le monde vive.
C'est la dernière expression de la vie matérielle. Si l'homme peut étouffer ses
autres aspirations; si c'est là le seul rôle que la Providence lui ait assigné sur la terre,
l'Indien est heureux. Nul souci ne trouble l'horizon de sa vie. Il a un canot, un hamac,
une chaudière ; son arc et ses flèches pourvoient à sa subsistance ; tous ses besoins sont
satisfaits.
Sa religion est le manichéisme, c'est-à-dire la lutte des deux principes, du
bon et du mauvais esprit. Il cherche à apaiser l'un et à se rendre l'autre favorable.
Mais il y a chez lui beaucoup du fatalisme des Orientaux. Sa philosophie est la
résignation.
Les Indiens des Hattes semblent s'y être établis à poste fixe. L'aspect de la civili-
sation n'y fait pas trop contraste avec leur manière de vivre. Ils sont de la tribu des
Galibis.
Ils ont la taille petite, la tête grosse, le visage aplati, les cheveux longs et roides.
Ils portent pour tout costume un morceau d'étoffe qu'ils roulent autour des reins et
passent entre les jambes, et qu'on nomme calimbé. L'habillement des femmes est tout
aussi primitif. Il consiste en un simple petit tablier. En revanche, elles ont des colliers,
des bracelets et des jarretières. Toute la coquetterie de leur costume est là. Les j a r r e -
tières mises au-dessous du genou sont de larges bandes d'étoffe qui leur serrent forte-
ment la jambe et interceptent la circulation du sang. Elles en portent également au-dessus
de la cheville. Ce luxe d'appareils comprimants donne à leur démarche quelque chose
de gêné qui rappelle les allures de certains palmipèdes fourvoyés hors de l'élément
liquide, et cette compression des membres inférieurs fait acquérir aux autres parties
charnues du corps un développement excessif. Du reste, elles sont fort laides ces
LES HATTES.
161
dames sauvages. Si la nature embellit la beauté, il faut convenir qu'elle remplit quel-
quefois ses attributions d'une façon bien étrange. Il est vrai que je raisonne toujours sur
la beauté d'après nos idées et nos habitudes européennes et que j'oublie que le beau est
comme le laid affaire de convention.
Les bracelets et les colliers sont ordinairement en ouabé : le ouabé est une plante
qui professe pour le corossolier sauvage l'amitié que le lierre accorde à l'ormeau. Il l'é-
touffé presque sous la multitude de bras dont il l'enserre et de feuilles dont il l'envi-
ronne. Affection égoïste et accapareuse, dans laquelle le patron disparaît sous le parasite.
Le ouabé produit un fruit à noyau, dont le pepin contient une huile propre à l'éclairage.
Ce noyau est la mine d'où l'on extrait tous les bijoux indiens. C'est une substance
extrêmement dure dans laquelle on enlève au moyen d'un emporte-pièce de petits
cylindres que l'on perce et que l'on enfile comme des perles. La régularité et la
finesse sont les conditions principales de la beauté du ouabé dont la couleur naturelle
est d'un brun rougeâtre. Mais il fonce au contact de la peau et acquiert le poli de
l'ivoire en même temps que le noir de l'ébène. Il prend également cette nuance après
un bain dans l'huile de Carapa.
Le ouabé mêlé de quelques perles d'or sied bien passé en plusieurs doubles aux
poignets et au cou d'une jolie femme.
Dans le haut Maroni on fait beaucoup de ouabé grossier. Il ne coûte guère que
cinquante centimes la brasse, ce qui prouve le bon marché de la main-d'œuvre,
attendu qu'il y a là une semaine de travail. Le ouabé qu'on fait à Kourou et à Iracoubo
est le plus estimé; il coûte jusqu'à quatre francs la brasse.
Le shéri-shéri diffère du ouabé en ce que les grains sont coniques au lieu
d'être cylindriques; on les enfile en les appuyant base contre base.
L'habitude qu'ont les Indiens de marcher pieds nus les expose à un certain incon-
vénient : c'est d'être incessamment assaillis par les chiques.
Les chiques sont des puces de sable et de poussière qui pénètrent entre cuir et chair,
principalement sous les ongles des pieds. Presque microscopiques lors de leur intro-
duction, elles prennent du corps et engraissent rapidement aux dépens du propriétaire
du logis qu'elles ont accaparé et qui doit s'agrandir dans les mêmes proportions que le
locataire. Le ventre de la chique s'est arrondi, elle s'est installée pour accomplir com-
modément ses fonctions reproductives, et elle ne se laisse expulser de son domicile
que par la force des baïonnettes.
Une vive démangeaison révèle sa présence; un petit point noir visible sous la
transparence de la peau désigne le repaire de l'animalcule.
Quand elle atteint son maximum, la chique est de la couleur et de la forme d'une
petite vessie blanche, de la grosseur d'un pois, pleine d'œufs et de lentes. 11 faut l'ex-
traire sans la crever, à peine de voir se renouveler le mal ; et par surcroît de précau-
tion, il est bon de remplir avec de la cendre de tabac le vide laissé par l'ablation
de la chique.
Le séjour trop prolongé de ces petits animaux dans les tissus épidermiques
2 1
162
LA GUYANE FRANÇAISE.
peut être très-dangereux. Ils attaquent les chairs avec rapidité; la gangrène peut s'y
mettre, l'amputation des doigts en est souvent la conséquence, et la mort même est
quelquefois l'effet d'une cause aussi futile.
Il faut visiter chaque soir avec le plus grand soin les pieds des enfants que
ces vilaines bêtes choisissent de préférence. Les dames créoles qui ont la peau délicate
prétendent sentir le moment précis où la chique s'introduit dans l'épiderme. Plu-
sieurs se gardent de l'expulser aussitôt, prétendant que cette démangeaison est des
plus agréables. Elles attendent pour se priver de cette sensation que le plaisir
devienne un danger.
Ce sont bien les petites-filles de ces élégantes Sybarites qui se faisaient gratter
la tête et les pieds par la main de leurs esclaves, et trouvaient dans ces chatouil-
lements une sorte de volupté.
Les femmes indiennes, ces pauvres esclaves de l'homme, sont exclusivement
chargées d'extraire des pieds du mari ces parasites incommodes. Pour ce faire, il
faut toujours qu'elles soient munies d'épingles ou d'aiguilles. Mais où piquer ces
aiguilles et ces épingles quand on porte, à peu de chose près, le costume de la
vérité? Leur embarras est le même que celui où se trouvait l'empereur Soulouque
pour attacher l'étoile de l'honneur sur la poitrine de ses soldats.
Or, elles ont inventé un ingénieux moyen de résoudre la difficulté. Elles se
percent la lèvre inférieure et logent dans cet étui d'un nouveau genre tout un paquet
d'aiguilles, la pointe tournée vers le dehors. Si quelque audacieux voulait leur ravir
un baiser, elles n'auraient qu'un mouvement de lèvres à faire pour prouver une fois
de plus qu'il n'est pas de roses sans épines.
Hélas ! elles les connaissent trop, les épines et les tribulations de la vie con-
jugale, car le sort de la femme est dur en phase de sauvagerie. La veille du mariage,
on les a enfermées dans un hamac avec des fourmis oyapock, c'est-à-dire avec
celles dont la morsure est la plus douloureuse. Elles ont dû subir cette torture
sans se plaindre, avec le courage du jeune Spartiate qui se laisse dévorer le ventre
sans jeter un cri. Ce supplice préliminaire a été pour elles une allégorie d'une
vérité cruelle.
A elles sont toutes les fatigues; à l'homme le repos. L'homme, c'est le maître,
c'est le roi. La femme, ou plutôt les femmes, car la polygamie est une loi du monde
sauvage, les femmes sont les servantes et les humbles esclaves, et elles acceptent cette
condition inférieure avec abnégation. Certes, nos ménagères de France, celles qui
portent le sceptre peu constitutionnel dans ce petit royaume dont le foyer domes-
tique est la capitale, frémiraient d'une noble indignation devant le sort que la loi
indienne fait à leurs sœurs déshéritées de cette partie de l'Amérique.
En ce moment suprême où le titre de mère donne à l'épouse des droits sacrés
au respect et aux soins du mari, il se joue dans les ménages indiens une singulière
comédie.
Quand la femme accouche, c'est le mari qui se fait soigner et plaindre, c'est
SAINT-LAURENT. 163
lui qui est le plus malade. Aussitôt après sa délivrance, en laquelle elle n'a reçu
les bons offices de personne, la femme va baigner son nouveau-né dans le fleuve
et s'y plonge elle-même; puis elle revient près du mari qui s'est couché dans le
hamac, où il geint et paresse pendant une dizaine de jours.
« Qu'avez-vous donc, compère?
— Tu ne vois pas? je suis malade, j'ai eu un enfant1. »
Ce serait risible, si ce n'était odieux.
Depuis les Hattes jusqu'à Saint-Laurent, c'est-à-dire pendant une vingtaine de
milles, il n'y a aucun établissement sur la rive française du fleuve. On passe
successivement devant la crique Lamentin, la crique à la vache, seul passage un peu
dangereux, et enfin la crique Maïpouri. Maïpouri est un mot indien qui veut dire
grand. Le tapir est appelé maïpouri, parce que c'est le plus grand des animaux de
la Guyane ; l'ananas maïpouri pèse jusqu'à dix kilogrammes.
Sur la rive hollandaise, il y a également quelques villages indiens et une assez
grande habitation située presque en face de nos établissements. C'est un colon hol-
landais, nommé Kæppler, qui fait un certain commerce de brocantage avec les
populations noires du haut du fleuve, et qui cultive le cacao au moyen de travail-
leurs chinois et de coolies indiens. La propension des noirs à la désertion a toujours
empêché les habitants de se fixer près de nos possessions, vu la loi qui affranchit
tout esclave qui met le pied sur le sol français.
Cependant l'Alecton a annoncé son arrivée par un coup de canon que répercutent
les échos. Un quart d'heure après, il jette l'ancre devant Saint-Laurent, à deux
cents mètres d'un pont qui sera prolongé et pourra servir au déchargement des
navires de moyen tonnage.
Saint-Laurent, le pénitencier agricole, la capitale, le chef-lieu futur de la
Guyane de la transportation, le berceau d'une société regénérée par le travail, se
présente à l'oeil sous un jour des plus avantageux. On sent qu'il y a là tous les
éléments d'une grande ville. De 1857 à 1863, c'est-à-dire en six années, un grand
résultat a été obtenu. Le temps a été bien employé, et l'on arrive à la période
heureuse où l'idée, sortie des difficultés de la conception et des langes de l'enfance,
se développe sans contrainte et marche d'une allure plus décidée dans une voie
rectifiée par l'expérience.
On avait fait du provisoire, maintenant on confirme ; on avait élevé des cabanes,
on les convertit en édifices durables. Il y avait eu de l'hésitation sur la conduite à
tenir vis-à-vis des concessionnaires de diverses catégories; ces hésitations ont disparu
devant un système uniforme basé sur une étude plus approfondie de la question.
Le choix des cultures les mieux appropriées au sol et les plus avantageuses aux
colons amenait certaines dissidences; aujourd'hui, l'opinion paraît également fixée
1. Quo ça ou gagné, compé?
To pas voe, mo qua mala, mo qu'a fait piti moun.
164
LA GUYANE FRANÇAISE.
sur ce sujet. En un mot, tous les problèmes proposés semblent marcher vers leur
solution.
Il y a à Saint-Laurent deux classes distinctes de transportés. Les transportés
concessionnaires et les transportés employés aux travaux publics : c'est parmi les
seconds qu'on choisit les premiers. C'est un stage pendant lequel les bons sujets
obtiennent de l'avancement en récompense de leur sage conduite. Les transportés,
dont le travail est dû à l'État, sont occupés aux corvées intérieures du pénitencier
et à l'exploitation des bois pour le compte du gouvernement. En dehors de ce
service, auquel ils sont astreints, il leur est accordé des heures de liberté, et le pro-
duit du travail, accompli pendant ce laps de temps, leur est attribué en entier. Le
Maroni est tellement riche en bois de construction à portée des cours d'eau que
P E N I T E N C I E R D E S A I N T - L O U I S D U M A R O N I .
l'on peut facilement, avec les moyens actuels, en fournir annuellement à la marine
pour plus de 500 000 francs.
Les transportés concessionnaires s'occupent également de l'exploitation des bois ;
mais alors ce sont de vrais fournisseurs dont les produits sont tarifés. L'État se
fait acquéreur, mais n'entrave aucunement l'essor des transactions commerciales.
Il y a deux sortes de concessions : la concession urbaine et la concession sub-
urbaine; les terrains de la première serviront d'assise à la ville à venir; ceux de la
seconde formeront le territoire de la banlieue. La ville sera le foyer industriel où
se réuniront, en corps de population compacte, les gens de métier, et tous ceux qui
vivront des états manuels. La banlieue demeurera le champ de travail des cultiva-
teurs, de ceux qui s'adonneront exclusivement à l'agriculture.
ÉPOUX ASSORTIS. 165
Le même système a présidé à la formation de toutes les concessions. C'est une
théorie empruntée sous certains points de vue au phalanstère. C'est la théorie de
la formation des groupes, équilibrés et disposés pour recueillir les bénéfices de
l'association.
C O N C E S S I O N S E T D É F R I C H E M E N T S U R L E M A R O N I .
On compose un groupe de vingt transportés, à la disposition desquels on met
gratuitement instruments aratoires, outils, bêtes de trait, tombereaux, brouettes,
semences, etc. Les alignements et les devis des constructions sont tracés par les
soins de l'autorité supérieure, qui marque également la place que doit occuper
chaque maison. Chaque propriété rurale doit avoir cent mètres de large sur deux
166
LA GUYANE FRANÇAISE.
cents mètres de profondeur. Les maisons font face à la route qui coupe en deux
la concession du groupe. Elles sont disposées de façon à ne jamais se faire vis-à-vis.
La concession faite à un groupe de vingt transportés représente donc un kilo-
mètre de route, mesurant de chaque côté une superficie de deux cents mètres de
profondeur en culture, et garni de vingt maisons, dix de chaque bord, qui se
trouvent espacées de façon qu'il y en ait une tous les cinquante mètres, soit à
droite, soit à gauche.
Le travail commence d'abord en commun. La première opération qu'ont à
faire les transportés menés dans la forêt, qu'ils doivent convertir en centre agricole,
c'est de se bâtir, à faux frais, un logement provisoire pour s'abriter. Après quoi,
ils bâtissent les vingt cases et les relient par une route qui doit joindre également
la concession nouvelle à la concession la plus voisine, si ces deux concessions ne
sont pas contiguës. Ils exécutent encore une partie de l'abatis et des défrichements,
qui sont les opérations préalables nécessaires à l'ensemencement et à la mise en
terre des plantes potagères, dont la culture s'appelle la production des vivres.
Alors le travail en commun cesse et l'individualité se dessine. L'association a
vaincu les obstacles que l'homme seul n'aurait pu surmonter; elle a maintenant
terminé sa tâche, et laisse chacun de ses membres livré à sa propre intelligence
et à ses aptitudes spéciales.
Quoique les vingt cases soient bâties sur le même modèle, comme il peut y
avoir des concessions dont l'exposition ou le sol entraîne certains avantages, les
vingt lots sont tirés au sort, et chaque transporté dirige sa culture à sa guise en
se conformant cependant aux conseils de l'administration supérieure qui, tout en
conservant la haute main, laisse encore une latitude convenable aux inspirations
particulières.
L'autorité suit quelque temps des yeux la conduite et le travail du transporté;
et si elle est satisfaite de son examen, elle lui accorde définitivement la concession
de son lot. Le voilà désormais propriétaire d'un immeuble et investi de tous les
droits attachés à ce titre. Il peut acheter et vendre, il peut s'associer et mener de
front plusieurs concessions. S'il a des capitaux en France, il peut les utiliser; s'il
a une famille, maintenant qu'il peut la loger et la nourrir, il obtient de la faire
venir, et l'État se charge des frais de voyage des emigrants.
S'il n'a pas de famille et s'il éprouve le besoin de s'adjoindre une compagne ,
s'il désire peupler sa solitude, si l'idée de la paternité sourit à ses sentiments affec-
tueux, il demande une femme, et l'État se constitue également pour lui en agence
matrimoniale.
Les femmes envoyées à la Guyane pour unir leur sort à celui des transportés
sont prises dans le même milieu qu'eux. Ce sont des femmes sortant des maisons
centrales, entachées de condamnations plus ou moins graves. Mais il n'est pas
défendu au transporté de choisir une compagne ailleurs, s'il peut en trouver une
de bonne volonté.
ÉPOUX ASSORTIS.
167
Jusqu'au jour solennel où elles sont conduites à la mairie et à l'église, les
filles et les femmes, destinées à peupler la Guyane de la transportation, sont confiées
à la garde et à la discipline sévère des dames de Saint-Joseph de Chartres. Ces
religieuses sont également chargées de l'éducation des enfants des condamnés.
Comme les futures épouses doivent être spécialement occupées aux rudes travaux
agricoles, qu'elles sont appelées à aider leurs maris dans leurs défrichements et
leurs cultures, on les a choisies, autant que possible, parmi les filles de campagne
F E M M E S T R A N S P O R T É E S N O N M A R I É E S A L L A N T A D T R A V A I L S U R U N E R O U T E D U M A R O N I .
de constitution robuste. J'en ai trouvé peu de jolies parmi celles que j'ai eu
occasion de voir; cependant, en dépit de leur misérable costume, quelques-unes
peuvent plaire encore.
Chose étrange ! le plus grand nombre a subi sa condamnation pour crime
d'infanticide. Il y a là une étude intéressante à faire; mais n'est-ce point attaquer
avec trop de hardiesse une grande question humanitaire? La honte et le besoin
de cacher les suites d'une faute, est-ce là le seul mobile qui les a poussées au
crime? Deviendront-elles de bonnes mères de famille plus tard? Ce sentiment de
168
LA GUYANE FRANÇAISE.
la maternité qu'elles ont étouffé d'une façon si terrible, va-t-il renaître plus ardent,
plus vivace pour les nouveaux fruits de leurs entrailles?
Tout transporté qui désire entrer dans les liens du mariage doit faire venir
ses papiers de famille ; les femmes sont déjà munies des leurs. Il faut faire les
choses regulièrement pour ne pas créer de grandes difficultés à l'avenir, et surtout
pour prévenir les cas de bigamie, l'erreur la plus dangereuse en l'espèce. Les
fondateurs des sociétés nouvelles sont bien tenus de serrer le code et la légalité
au plus près.
Cette formalité entraîne souvent de longs délais. L'état civil de beaucoup de
condamnés n'est pas toujours facile à constater. Si quelques-uns ont eu un nom et
une position dans le monde, beaucoup se trouvent être des vagabonds sans aveu, sans
feu ni lieu ; il en est qui ont porté plusieurs noms dont aucun n'est inscrit au registre
de la mairie. D'autres sont des enfants du grand chemin, que leurs parents ont jetés
avec un sobriquet ou un prénom dans ces troupes nomades de bohèmes et de saltim-
banques, qui ont pour patrie la place publique, et pour domicile une voiture errant
de foire en foire.
Quand les obstacles sont levés, quand des relations habilement ménagées ont
mis les futurs époux en présence, s'ils se conviennent réciproquement, les bans
sont publiés, le mariage civil et le mariage religieux s'accomplissent suivant les
us habituels, et l'épouse suit l'époux au domicile conjugal.
Il y a un couple assez singulier au pénitencier de Saint-Laurent. Le mari a
tué sa première femme; la femme a assassiné son premier mari. Est-ce le hasard
ou cette conformité d'antécédents qui les a rapprochés? Qui se ressemble s'assemble,
dit le proverbe. Ils n'ont du reste rien à se reprocher l'un à l'autre et vivent, à
ce qu'il paraît, en fort bonne intelligence. Peut-être se redoutent-ils, ou s'estiment-
ils mutuellement, ayant fait tous les deux leurs preuves.
Qu'adviendra-t-il de ces appariades? feront-elles souche d'honnêtes gens? ou
devra-t-on perpétuellement appliquer, aux enfants nés de parents criminels et
dégradés le terrible vers de Racine adressé aux héritiers des Atrides?
Tu sais qu'ils sont sortis d'un sang incestueux,
Et tu t'étonnerais s'ils étaient vertueux.
J'ai plus de foi, pour ma part, dans la puissance du bon principe, et je pense
qu'il en doit être de la beauté morale comme de la beauté physique. Or, ne voit-
on pas tous les jours de ravissantes têtes d'enfants faire contraste avec la laideur
des parents? et les mathématiciens ne nous prouvent-ils pas que moins multiplié par
moins donne plus au produit? et les fumiers les plus immondes ne sont-ils pas en
possession de nourrir et d'amener à bien les plus délicates des fleurs et les plus
savoureux des fruits?
Parmi les soixante ménages établis actuellement aux environs de Saint-Laurent,
LA COMTESSE.
169
il y a eu déjà un premier produit. Quelques-uns en sont même à là seconde édition.
Ces enfants ne laissent rien à désirer sous le rapport de la constitution physique ;
espérons que leur moral n'aura pas trop à souffrir de l'influence du péché originel.
La ration de vivres journaliers est accordée aux concessionnaires et à leur
famille pendant deux ans. On sera peut-être obligé de prolonger cette faveur une
année en plus; mais à partir de cette époque, ils doivent se suffire à eux-mêmes.
La ration accordée aux enfants varie suivant l'âge de ces petites créatures.
Cette demi-mesure n'était pas admise, volontiers, par une mère qui, douée d'un
vigoureux appétit, comptait bien se satisfaire sur la part de son nouveau-né. Sa
réclamation auprès du commissaire fut acerbe.
« Nous remplissons nos devoirs, dit cette femme en colère, et le gouvernement
ne remplit pas les siens. On nous envoie ici pour peupler, nous peuplons, et on ne
donne pas la ration à nos petits. Eh bien! nous ne peuplerons plus. »
La terrible menace de cette mère exaspérée ne s'est pas accomplie. On continue
à peupler et dans de belles proportions. L'arrivée de tous ces enfants est saluée- avec
joie; plusieurs officiers ont accepté de les tenir sur les fonts baptismaux et remplissent
avec conscience leur rôle de parrains.
Quelques-uns de ces petits innocents ont eu, comme Cendrillon, le bonheur
d'avoir une bonne fée pour marraine. La générosité et la voix d'un excellent coeur
sont aussi des baguettes magiques. Celles-là font également des miracles.
Donnez, afin que Dieu, qui dote les familles,
Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles.
Grande pensée de notre grand poëte Victor Hugo! J'ai souvent servi d'intermé-
diaire dans la distribution de ces bienfaits. J'ai vu les larmes de la reconnaissance
couler des yeux de la mère quand j'étalais le joli trousseau dont la fée dotait sa
filleule. Ces pleurs sont des prières qui montent vers l'Éternel. Puissent-elles, suivant
le vœu du poëte, appeler sur la jeune marraine de la petite Marguerite les béné-
dictions d'en haut!
Parmi les femmes déportées au Maroni, il en est une qui n'a point voulu se marier
et qui malgré son célibat rend service à la colonie. Elle porte un grand nom, et ses
compagnes d'infortune l'appellent la comtesse. Je ne la désignerai que par son prénom
de Clémentine pour ne pas réveiller la douleur endormie d'une famille malheureuse.
Parmi la foule de criminels, il en est qui attirent plus particulièrement l'attention
et vers lesquels on se sent porté, soit par la curiosité qui s'attache aux célébrités de
tout genre, soit par une sorte de pitié sympathique, quand l'expiation semble
avoir payé la dette.
Lorsque le condamné porte un de ces noms que le monde entoure de respect, ce
n'est pas seulement un sentiment banal de curiosité qui conduit à chercher par quel
entraînement fatal ce membre coupable d'une famille distinguée est descendu sur la
2 2
170
LA GUYANE FRANÇAISE.
pente de l'infamie. Il n'est pas inutile d'apprendre comment une femme ou un homme
d'éducation et d'intelligence arrive au crime. Il est clair que la société a un compte plus
sévère à leur demander qu'à cette seconde catégorie de transportés chez lesquels l'en-
fance n'a été entourée ni de principes religieux, ni de bons exemples, et dont quelques-
uns ignoraient les lois qu'ils transgressaient.
Cependant cette espèce de prestige qui environne le titre et la fortune, les accom-
pagne encore jusque sous la livrée du bagne. Notre cœur s'ouvre plus facilement à
l'indulgence en faveur d'un des nôtres.
Le procès criminel de celle qu'on nomme aujourd'hui la fille Clémentine, dite la
comtesse, a eu un certain retentissement : les annales judiciaires en ont gardé le souvenir.
Appartenant à une famille noble, mais sans fortune, Clémentine P. de St.-L.
exerçait la profession d'institutrice. Son nom, son caractère sérieux et son instruction
lui avaient attiré nombre d'élèves. Elle vivait heureuse et tranquille, quand les pas-
sions vinrent bouleverser sa vie. Elle s'éprit d'un ardent amour pour un jeune pro-
fesseur de musique, qui donnait des leçons dans son pensionnat, et tout d'abord ici
se rencontre un mystère qu'il est défendu d'approfondir. Ce jeune homme lui avait-il
donné des droits sur sa personne, lui avait-il fait des serments sacrés? On l'ignore;
mais, quoi qu'il en soit, oublieux ou perfide, il allait en épouser une autre.
La jalousie conduisit Clémentine au crime. Elle résolut de se défaire de sa
rivale, et lui envoya un gâteau préparé à l'arsenic.
Le drame du Glandier venait de mettre ce poison à la mode.
Par des circonstances indépendantes de la volonté de la coupable, mademoi-
selle C. de R. ne mangea pas le gâteau. Ce crime resta à l'état d'intention, ce qui
valut à la coupable le bénéfice des circonstances atténuantes.
Par arrêt du 24 janvier 1846, la cour d'assises de Tarn-et-Garonne, siégeant
à Montauban, condamna Clémentine à la peine de vingt ans de travaux forcés.
Son pourvoi fut rejeté le 13 mars 1846.
Par décision du 20 juin 1856, Sa Majesté l'Empereur lui a fait remise de
trois ans sur le restant de sa peine.
Clémentine a aujourd'hui plus de cinquante ans. A-t-elle été jolie autrefois? C'est
possible; mais cette beauté, flétrie par l'âge, par le chagrin et par le régime des
prisons, n'a pas laissé de traces sur ses traits amaigris. Elle a gardé toutefois une
sorte de distinction native, qui justifie ce titre aristocratique de comtesse que lui
donnent ses sœurs d'infortune.
Elle est petite, maigre, anguleuse; ses cheveux plats et blonds, à demi cachés
sous un bonnet de couleur, se nuancent de filets d'argent; ses lèvres sont minces,
sa bouche fine; ses yeux gris, fatigués par les larmes, lancent encore de fugitives
lueurs. On sent que l'amour a passé par là. On y devine toutes les ardeurs pas-
sionnées de cette âme, un moment égarée, et que le repentir a ramenée dans le
sein de Dieu, moins implacable que les hommes. La malheureuse femme avoue sa
faute, mais elle la pleure, mais elle prie, mais elle se frappe la poitrine.
LA COMTESSE.
171
La comtesse est sous l'empire de cette exaltation d'esprit qui a besoin de
s'épancher au dehors. Elle appartient à l'espèce des prédicants et des apôtres. Il
faut qu'elle fasse pénétrer dans le cœur des autres les pensées qui débordent du
sien. Il faut qu'elle instruise et qu'elle convertisse. Pauvre brebis égarée, elle ne
veut pas rentrer seule au bercail auprès du divin pasteur. Assurément, il y avait
là, en cette imagination ardente et qui se laisse emporter à tous les entraînements
de l'apostolat, un puissant instrument de conversion. Mais ces instruments-là eux-
mêmes, pour ne pas s'engager à faux, ont besoin qu'on leur fixe un mode et une
limite d'action; et le moyen n'est pas commode d'imposer la contrainte, la mesure
et la règle à ces éloquences nerveuses, sans étouffer premièrement les inspirations
tendres et mystiques du libre essor.
Les religieuses de Saint-Joseph ont compris le rôle important que pouvait jouer
la comtesse dans la moralisation des femmes et l'éducation des enfants, et elles
en ont fait une sorte de sous-maîtresse.
J'eus occasion de voir plusieurs fois Clémentine et de lui rendre quelques
légers services. J'ai été profondément touché de ce repentir et n'ai jamais songé
sans une tristesse infinie à cette existence perdue, à ces longues années passées
dans la honte et le désespoir, le tout en expiation d'un seul moment d'oubli, d'un
entraînement fatal, irrésistible peut-être.
La comtesse me communiqua ses œuvres. Elle avait naturellement besoin de
confier au papier le trop-plein de ses pensées. La sous-maîtresse se retrouvait là tout
entière, avec son amour-propre d'auteur et ses prétentions littéraires. Il y avait de
la prose et des vers; mais dans chaque façon d'habiller sa pensée, se lisait l'état
de son cœur.
La prose valait mieux que les vers, et naturellement c'étaient les vers qui
avaient ses préférences. Ses écrits traitaient principalement des sujets touchant sa
position. C'étaient des conseils à ses sœurs les transportées, des études sur les
maisons centrales et les prisons de femmes. Mais durant ses longues années de
captivité, elle avait peu lu; elle n'avait pu conséquemment entretenir le feu sacré
en l'allumant aux autres flambeaux. Ses idées étaient parfois des réminiscences si
lointaines qu'elle les croyait bien à elle. Je doute fort que ses œuvres lyriques
trouvent un éditeur, d'autant qu'elle refuse de s'adresser au scandale pour obtenir
une célébrité passagère.
Au risque de commettre un abus de confiance, je me permettrai de citer une
de ses poésies :
VISITE A MON ÉGLISE.
Salut auguste sanctuaire,
Salut temple silencieux,
Salut asile de prière,
Salut chapelle solitaire,
Où j'aime à rêver des cieux.
172
LA GUYANE FRANÇAISE.
C'est dans cette enceinte chérie
Que je viens m'asseoir en tremblant
A la table sainte et bénie
Où l'homme orgueilleux humilie
Son front superbe et menaçant.
Oui c'est ici que jeune encore
Je reçus le Dieu trois fois saint
Qui renouvelle, pare et dore
Le palais de la blanche aurore,
Marchepied du parvis divin.
Ici l'âme tendre et pieuse
Se remplit d'une sainte ardeur,
Qui la rend plus religieuse,
Plus ardente, plus courageuse,
Plus soumise au Dieu rédempteur.
Là, les paraboles touchantes
Du Seigneur qui m'a racheté
Par des images consolantes
Me parlent des vertus charmantes
Du grand roi de l'éternité
Et je vais, près du sanctuaire,
Prier religieusement
Le Dieu qui lance le tonnerre
De veiller sur ma bonne mère
Et sur son malheureux enfant.
Bientôt la comtesse va terminer sa peine. Condamnée sous l'ancienne loi,
elle aura droit de retourner en France. Le fera-t-elle? Restera-t-elle près de celles
qu'elle nomme ses sœurs ? Devouera-t-elle le reste de sa vie à l'œuvre moralisa-
trice, voudra-t-elle terminer sa mission? Ce serait pour moi la meilleure preuve de
la sincérité de son repentir1.
Les maisons des transportés concessionnaires sont uniformément bâties. Elles
n'ont qu'un seul étage, élevé au-dessus de terre d'un mètre et demi environ et
reposant sur des massifs en maçonnerie. Cette façon de rez-de-chaussée ouvert à
tous les vents sert de magasin et met l'étage supérieur à l'abri de l'humidité du sol
détrempé par les pluies de l'hivernage.
Le logement est séparé en deux par une cloison de gaulettes. Dans la cour
se trouve la cuisine, indépendante du corps de logis.
1. J'apprends effectivement que Clémentine est restée à la Guyane, à Saint-Laurent-du-Maroni, où elle
continue ses fonctions de sous-maîtresse.
LES CONCESSIONNAIRES.
173
J'accompagnai un jour le gouverneur et M. Melinon dans la visite faite à un
de ces ménages. C'était un des plus anciens de la colonie et, par conséquent, celui
qui pouvait avoir le plus de bien-être.
Le mari était à 1'abatis, la femme était seule. Une grande propreté régnait
dans la maison. Sur un buffet en acajou, auquel il ne manquait que le vernis
pour en faire un meuble de luxe, s'étalaient des assiettes en porcelaine anglaise
aux couleurs voyantes. Une table et quelques chaises formaient le reste du mobi-
lier de cette pièce. Tout cela était l'ouvrage du mari, excellent ouvrier.
La chambre à coucher était garnie d'un lit et d'une armoire en bois de
couleur et d'un berceau où dormait un bel enfant d'un an , qu'une moustiquaire
de gaze mettait à l'abri des insectes.
Un christ avec un rameau bénit, un petit tableau de sainteté naïvement enlu-
miné pendaient au mur. Tout respirait le bonheur et l'aisance. La femme avait
cet air de satisfaction que donnent le contentement de soi-même et l'absence de
soucis de l'avenir. On eût dit que la probité et la vertu étaient les hôtes du logis.
Le jardin était bien entretenu ; le maïs montrait ses longues feuilles et ses grains
dorés, le bananier balançait son régime prêt à être cueilli, les giromons couraient sur
le sol, les barbadines grimpaient aux treilles, le manioc avait sa place au potager, ainsi
que les patates douces, les choux et la salade.
Une truie grognait à l'étable, un essaim de poulets et de canards picoraient des grains
dans la cour et fouillaient la terre humide pour y chercher des insectes. C'était un vrai
tableau champêtre, une idylle vivante et douce à contempler.
« Avez-vous quelque réclamation à faire? dit le gouverneur à la femme.
— Non, monsieur le gouverneur.
— C'est bien; l'on est content de vous. Continuez à vous conduire ainsi et vous
rachèterez le passé. Soignez bien votre enfant. Il va bien?
— Oui, grâce à Dieu, le pauvre chérubin. »
En ce moment l'enfant se réveilla et se mit à pleurer. La mère le prit et le couvrit
de baisers. Une sorte de triste souvenir passa sur son front comme un remords; elle ne
put retenir ses larmes.
Le gouverneur lui donna quelque argent et nous sortîmes.
Le mari était condamné comme recéleur, la femme pour infanticide!...
Il est des gens qui voient tout en noir, d'autres qui se prennent follement à toutes
les illusions. Je ne suis ni des premiers ni des seconds. Je crois que dans sa concession,
un transporté laborieux et intelligent pourra trouver sa subsistance et celle de sa
famille. Il aura le nécessaire, mais non le superflu. Il vivra, mais ne s'enrichira pas.
Tel n'est pas, du reste, le but du législateur.
Les enfants des transportés seront dans de meilleures conditions; peut-être trouve-
ront-ils les germes d'une fortune dans l'héritage paternel.
Mais il est à craindre que cette prospérité naissante ne vienne s'échouer sur un
écueil. En présence des misères de la vie des bagnes, cette existence, toute
174 LA GUYANE FRANÇAISE.
pénible qu'elle est, s'accepte comme un bienfait. Mais parmi ces hommes déchus
aujourd'hui, plusieurs ont occupé, autrefois, des positions bien autrement avanta-
geuses et n'ont pas su les conserver. Tombés une première fois, sauront-ils se
maintenir dans cette voie d'expiation où le pain de chaque jour se gagné à la
sueur du corps? Auront-ils la persévérance? L'avenir seul répondra à cette question.
Les débuts sont des plus brillants. Quand on examine de près le travail
accompli par ce groupe de vingt personnes, ces vingt maisons qu'ils ont con-
struites, l'abatis, les nivellements du sol, les fossés creusés, les fondrières com-
blées , la route aplanie, les enclos séparés ; en présence de cette rude besogne
menée à bonne fin sous un ciel de feu, on trouve que chacun de ces vingt
travailleurs a bien payé son droit de propriété et que le titre qu'on lui accorde
n'est qu'une juste récompense de sa victoire sur la nature sauvage.
La culture à laquelle on s'est généralement arrêté est celle du café. Aujour-
d'hui 75000 pieds de caféiers, plantés sur les concessions, commencent à entrer
en rapport. 80 000 pieds en pépinière sont tenus par le gouvernement à la dis-
position des planteurs. Il faut près de quatre ans au caféier pour produire, c'est
donc dans quelques années seulement que l'exploitation de cette denrée coloniale
sera d'une certaine importance commerciale.
Le coton n'a pas réussi dans les nombreux essais que l'on a tentés avec
une persévérance digne d'un meilleur sort. Les espèces qu'on a voulu acclimater
sont-elles mauvaises? Les lieux où les essais ont été entrepris sont-ils trop éloi-
gnés de la mer? Toujours est-il que les plants, renouvelés à plusieurs reprises,
sont morts ou sont demeurés chétifs et improductifs. On a renoncé à cette culture,
quoique à regret.
On a également renoncé aux cannes à sucre comme grande culture. On en a
réservé seulement quelques-unes employées à composer une boisson rafraîchissante
assez agréable au goût et un peu semblable à la piquette de Normandie.
Quelques cultures secondaires ont été adjointes à celle du café : le tabac, le
riz, le manioc, les patates douces et quelques plantes potagères pour la consom-
mation et pour la vente.
A chaque ménage on donne une vache et une truie. L'administration a des
étalons à leur service, et le premier produit revient de droit à l'État, qui peut
ainsi, à bon compte, au moyen d'une première avance, perpétuer ses générosités
qui deviennent des prêts remboursables.
Il se présentait une grande difficulté dans les mesures à prendre à l'égard
des libérés et des condamnés non astreints à la résidence éternelle et pouvant
retourner en France à un moment donné. Fallait-il leur accorder des concessions
comme aux autres? Devait-on les nourrir à ne rien faire ou leur imposer le
travail rétribué? Comment intéresser ces gens-là à des exploitations qu'ils pou-
vaient regarder comme provisoires? Ils ne pouvaient apporter le même courage
dans le travail; du moment que le résultat se faisait attendre, ils devenaient
LES CONCESSIONNAIRES. 175
indifférents à des opérations agricoles dont d'autres récolteraient les produits. S'ap-
puyant sur la loi qui oblige à le nourrir, le libéré pouvait repousser la légère aug-
mentation de salaire qui lui était offerte et dire : « Mes mains sont ma ressource
future, je suis un homme de métier, j'aurai besoin de toute mon habileté pour
gagner ma vie en France, je ne veux pas user ces instruments dans les durs
labeurs des défrichements. Je veux pouvoir manier légèrement la lime, l'ébau-
choir ou le ciseau; je suis orfévre, tisserand, ouvrier en soie; je ne suis ni bûcheron
ni laboureur, ce n'est pas dans mes aptitudes. »
L'obstacle a été tourné en partie; mais il y a une telle vérité dans l'objec-
tion qu'elle semble par le fait insurmontable, en ce sens qu'il est impossible de
forcer la volonté qui s'appuie sur la logique. Quant à l'autre partie de la récla-
mation, on y fait droit, et voici comment. D'abord on établit en principe la pro-
priété avec ses conséquences, ventes, transmissions, échanges.
Au moment où un concessionnaire libéré part pour la France, une commission
d'experts estime la plus-value de l'habitation et des terres en rapport. L'État paye le colon
partant sur le prix de cette estimation et livre la concession à un autre transporté.
Celui-ci, entrant en possession d'un bien déjà en rapport, doit payer cet avantage et
reste débiteur de cette somme envers l'administration, qui ne sert d'intermédiaire
dans la transaction que dans le cas où la propriété n'a pas trouvé d'acquéreur
immédiatement solvable.
Quant aux gens de métier, tailleurs, ébénistes, cordonniers et autres, ils s'éta-
blissent dans les maisons de la ville, peuvent affermer à d'autres transportés leurs
concessions suburbaines et ont tout moyen d'utiliser leur industrie manuelle.
Les relations de tous ces gens entre e u x , leurs devoirs envers l'État, leurs
charges, leur état civil, ont été l'objet de lois et d'ordonnances spéciales que des
commissions ont étudiées avec soin et présentées à la sanction de l'autorité supé-
rieure. On comprend effectivement que pour beaucoup de détails de la vie, cette
société nouvelle soit en dehors du droit commun, qu'elle doive obéir à une législa-
tion spéciale, et qu'il faille pour elle ajouter bien des articles supplémentaires au
code civil et commercial.
Il y a en ce moment vingt groupes de concessionnaires, près de quatre cents
colons, tant à la ville qu'à la campagne. Près de trente kilomètres de routes relient
ces concessions entre elles et avec le chef-lieu. Le projet paraît être de marcher
sur Mana par trois routes différentes.
Le développement considérable que promettait le Maroni fit immédiatement
connaître que Saint-Laurent était insuffisant. Dès le 18 septembre 1859, on créa le
pénitencier de Saint-Louis.
Situé à quatre kilomètres de Saint-Laurent, ce nouvel établissement est indé-
pendant du premier. Il s'occupe exclusivement de l'exploitation des bois pour le
compte du gouvernement. Il est commandé par un capitaine d'infanterie de marine
et réunit un millier d'hommes, transportés et personnel libre compris.
176 LA GUYANE FRANÇAISE.
Saint-Laurent en a plus du double.
Une route carrossable mène de l'un à l'autre et offre une charmante promenade
dès que les rayons du soleil ne sont pas trop perpendiculaires. De grands arbres
la bordent de chaque côté. Déserte pendant la nuit, cette route se peuple dès
R O U T E E N T R E L E S P É N I T E N C I E R S .
l'aube du jour. Ce sont des transportés qui vont à l'abatis ou qui en reviennent,
la cognée sur l'épaule. Un long attelage de bœufs conduit avec peine, suspendu
à un diable, un madrier énorme, qui atteint jusqu'à vingt mètres de longueur,
sur un mètre d'équarrissage. Sur le seuil de sa porte , une concessionnaire
ESSENCES FORESTIÈRES.
177
berce un petit enfant avec un refrain de la patrie. A droite de Saint-Laurent,
à mi-chemin environ des deux centres est la scierie mécanique, où l'on débite
en planches les madriers qui ont quelques défauts. Là se trouve aussi l'usine à
sucre, à laquelle on a aujourd'hui renoncé, et la briqueterie qui permet d'uti-
liser une terre abondante, donnant sur place des matériaux commodes pour les
constructions.
Outre les centres principaux, on a dû établir des chantiers secondaires, les
lieux d'exploitation étant trop éloignés des pénitenciers. On a ainsi fondé Saint-Pierre
et Sainte-Anne.
L'exploitation des grands bois présente de plus sérieuses difficultés qu'on ne
l'avait cru d'abord. Cette puissante végétation guyanaise ressemble parfois à ces
gens qui parlent beaucoup et ne disent rien : au milieu de ce flux de paroles, il
y a bien des mots inutiles. Les arbres ne croissent pas par familles dans la forêt;
toutes les essences s'y confondent, et il faut démêler le bon grain de l'ivraie.
Pour un bon arbre à abattre , il faut quelquefois en renverser cinquante ; il faut
jeter à terre bien des victimes vulgaires, pour se frayer un passage jusqu'aux rois
de la forêt : dépense de temps, dépense de bras, toutes choses de la plus haute
importance.
De plus, rien ici ne guidait l'expérience. La tradition n'existait pas. On sait
de quel soin est : entourée en Europe l'exploitation forestière. L'arbre n'est coupé
qu'à une certaine phase de la lune, à un certain âge, à un certain travail de la
séve, que l'habitude fait connaître pour chaque espèce. Le changement que l'hiver
et l'été apportent. dans la physionomie de la nature est un guide certain pour la
routine. Mais dans ces espèces d'arbres inconnus, dans cette végétation toujours
éveillée, toujours verte, toujours vivante, où chercher les lois de la coupe et régle-
menter l'exploitation? Les indigènes ne savent rien; que leur importe de chercher
le moment précis de mettre la hache au bois?
Ici comme ailleurs on dut faire des écoles, et ce n'est que par tâtonnements
que l'on arrivera à opérer sur des règles invariables. On a eu plus d'une fois la
peine d'amener à. grands frais, sur la plage, des pièces de bois superbes, qui
n'avaient d'autre : défaut que d'être fendues au cœur, et de ne pouvoir plus
être utilisées et débitées qu'en planches. Elles avaient été coupées en temps
inopportun.
Les bois des Guyanes sont généralement fondriers ; mais ils ont un grand avan-
tage reconnu par les observations des ingénieurs de la marine, celui d'être éminem-
ment incorruptibles, qualité essentielle dans les constructions navales.
On divise les bois de la Guyane en deux classes distinctes : les bois durs
et les bois mous. Les premiers sont produits par les terres hautes, les seconds
par les terres basses. On peut les faire servir aux constructions de terre et de
mer, à la menuiserie, à la charpente, au charronnage, à l'ébénisterie et à la
teinture.
2 3
178 LA GUYANE FRANÇAISE.
On en compte environ cent huit espèces, dont voici la division approxi-
mative :
Bois durs, dits de couleur
10 espèces
Bois durs, première qualité
28 —
Bois
6 —
Bois
27 —
Bois mous, peu employés et peu connus. 27 —
Bois
10 —
On cite parmi les plus beaux pour l'ébénisterie : le lettre-moucheté, le satiné-
rubanné, l'acajou, le bajol, le boco, le férêles, le courbaril, le moutoutchi, le
panacoco, l'amarante.
Dans les bois de construction : le bagasse, le balata, le bois de rose femelle,
le bois rouge, le cèdre noir, le grignon, l'ouacapou, l'angélique, le pagelet blanc
et rouge, l'ouapa.
Je ne fais pas entrer dans cette nomenclature les arbres à gomme, à résine,
à baume, et les végétaux pouvant fournir des substances aromatiques ou médicinales,
dont cependant l'exploitation peut marcher de front avec une plus vaste entreprise.
L'État, avec les moyens que la transportation met à sa disposition, est le plus
apte à utiliser ce filon d'or du règne végétal. Les navires de transport qui viennent
porter des vivres et approvisionnements à la Guyane se chargent de bois au retour,
économisant ainsi le frêt. Une grande maison commerciale peut encore tenter cette
opération qui doit être conduite avec la plus extrême sagesse pour ne pas dégénérer
en une mauvaise affaire.
De la pointe Bonaparte où Saint-Laurent se reflète dans les eaux jaunes, jusqu'à
Saint-Louis qui est caché par un coude du fleuve, le Maroni devient de naviga-
tion plus difficile. Les roches se multiplient et le chenal est plus irrégulier. Néan-
moins il est encore accessible aux goëlettes et aux petits bâtiments à vapeur. Mais
à partir de Saint-Louis, les îles deviennent plus pressées, le fond diminue et les
bancs de sable semblent défendre le passage aux navires et n'admettre que des
canots, pirogues et chalands. Toutefois l'hydrographie imparfaite encore de cette partie
de la rivière ne permet pas de décider si avec quelques petits travaux de curage,
des bâtiments à vapeur de petit tirant d'eau ne pourraient pas pénétrer jusqu'au
saut Hermina situé à vingt lieues environ de l'embouchure.
Des chalands munis de flotteurs en tôle conduisent les trains de bois de Saint-
Louis à Saint-Laurent en profitant de la marée, car à cet endroit du fleuve on subit
encore l'influence du flot et du jusant. Ce grand mouvement d'embarcations permet
aux transportés quelques évasions; mais la Guyane hollandaise n'est un lieu d'asile
que pour les repris de justice et pour les libérés ; les transportés des autres caté-
gories nous sont toujours rendus dès que leur identité est constatée.
Les évasions par l'intérieur du pays sont bien rarement heureuses. Outre les
INSECTES ET DYPTÈRES.
179
mille misères de la vie des bois auxquelles ils sont en proie et que peu d'Européens
peuvent surmonter dans ces conditions, les fugitifs sont traqués par les nègres Bosh
et par les Indiens alléchés par l'appât d'une prime et peu soucieux de voir rôder
autour de leurs carbets des maraudeurs chez lesquels le vol et le crime deviennent
de fatales nécessités.
Un célèbre faussaire, Giraud Gâte-Bourse, qui émit tant de billets de banque
de sa fabrique et que ce rare talent d'imitation conduisit à la Guyane, chercha à
fuir de Saint-Louis par l'intérieur du pays, espérant atteindre la Guyane anglaise.
11 chercha d'abord à faire croire à sa mort pour détourner les poursuites ; mais ce
n'était qu'une nouvelle prématurée. Il succomba effectivement après deux mois
de souffrances.
Depuis quelques années, on a enregistré un ennemi de plus à l'homme qui vit
dans la forêt. C'est une petite mouche sans dard ni venin, inoffensive en apparence
et cependant plus redoutable que le tigre et que le serpent.
Les naturalistes l'ont baptisée Lucilia homini-vore, et cette épithète justifiée
par une fatale expérience dépeint ce terrible fléau. La mouche anthropophage, puis-
qu'il faut l'appeler par son nom, n'a ni l'aiguillon de la guêpe ni le bourdonnement
du frelon ; elle ressemble fort à la mouche vulgaire de la viande, rien ne la signale
ni ne la dénonce aux victimes qu'elle va frapper.
Elle s'introduit dans le nez ou dans les oreilles de l'homme endormi, et dépose
ses œufs dans ces cavités qu'elle se hâte d'abandonner. Les sinus du nez et le tympan
deviennent des ruches où se consomment toutes les métamorphoses de l'insecte et
d'où l'essaim prendra son vol. Les désordres occasionnés par la présence de ces
milliers de larves aux abords du cerveau amènent une méningocéphalite qui emporte
le malade au bout de quelques jours avec des souffrances intolérables.
La plupart des transportés attaqués par la Lucilia homini-vore ont succombé
malgré les secours de la science. Les cures que l'on a obtenues sont des exceptions.
Sur une douzaine de morts constatées, on cite trois ou quatre guérisons.
La térébenthine pure et le chloroforme ont été quelquefois des agents efficaces,
mais ont le plus souvent échoué. Du reste, l'action de la térébenthine sur la larve
n'est pas mortelle, mais elle la fait se contracter et tomber.
Plusieurs larves ont été plongées dans un bain de chloroforme, dans une solu-
tion concentrée de bichlorure de mercure, qui ont cependant la propriété de détruire
tous les animaux inférieurs, et elles ont résisté à la vertu corrosive de ces agents
chimiques, prouvant encore leur existence par un reste de sensibilité.
M. Coquerel, chirurgien de la marine, qui a étudié les mœurs de cette ter-
rible mouche, fait remarquer qu'elle s'attaque plus particulièrement aux hommes
malsains et exhalant par les narines une odeur qui attire cet insecte et lui est
sympathique à la façon des viandes corrompues pour certains oiseaux de proie.
Cette assertion semble ressortir des divers cas soumis à l'analyse médicale. On
avait été jusqu'à émettre l'idée d'une génération spontanée.
180
LA GUYANE FRANÇAISE.
Voici quelques observations recueillies sur la marche progressive de l'affection
sur un transporté qui en est mort à l'hôpital de Cayenne. Cet homme n'avait
aucun souvenir du moment où la mouche lui était entrée dans les fosses nasales;
mais il avouait avoir dormi à plusieurs reprises dans le grand bois.
Voici les principaux phénomènes :
Grandes douleurs dans la tête, les tempes, les fosses nasales, démangeaisons
violentes, fièvre, tuméfaction de la face, gonflement du nez, inflammation, saigne-
ments de nez fréquents, émissions de larves.
Injections dans les narines avec de l'essence de térébenthine pure, aspiration
de chloroforme; émissions de larves, soulagement momentané du malade, puis
reprise des accidents.
Intervalle dans les émissions de larves ; douleurs plus vives dans la tête, déman-
geaisons insupportables dans les régions nasales et les fosses maxillaires ; perte
d'appétit.
Redoublement des injections.
Évacuation de plus de trois cents larves.
Calme momentané, espoir de guérison.
Mort du patient, après dix jours d'entrée à l'hôpital.
L'autopsie a démontré que la suppuration établie par la présence de ces larves
dans les sinus supérieurs du nez et aux abords du cerveau avaient amené une
méningo-céphalite qui avait causé la mort.
Au mois de septembre 1863 , une cure obtenue au moyen de la benzine,
injectée dans les narines, semble faire espérer qu'on a peut-être rencontré le remède
souverain, et que ce nouvel agent aura raison de cet ennemi microscopique contre
lequel la science paraît impuissante.
Oh ! vanité des vanités humaines ! Ainsi la vie de l'homme, la vie de l'être
roi tient si peu de place dans le monde, pèse d'un si faible poids dans la balance
de la création, qu'un animalcule invisible peut en quelques secondes foudroyer le
titan, une mouche le renverser mourant du simple frôlement de son aile !
Mais aussi qu'elle est admirable dans ses lois intérieures, l'organisation de ces
infiniment petits, que l'homme dédaigne et foule sous son pied superbe, et comme
l'étude des moindres rouages de la grande machine force l'orgueilleux de recon-
naître la suprême puissance du maître souverain, devant qui toutes les créatures
sont égales ! Insectes et plantes, papillons et fleurs sont des poëmes éternels qui
chantent la gloire de Dieu.
Jamais pays ne fut mieux doué sous ce rapport que la Guyane ; jamais l'entomolo-
giste ne trouvera mine plus féconde. Formes étranges, couleurs brillantes, tout est réuni
pour séduire les regards et captiver l'attention. Le Maroni est une terre promise
pour le collectionneur d'insectes. Le Fulgore porte-croix, le Fulgore porte-lanterne,
le Charançon bleu pointé de noir, l'Arlequin, dont le nom indique l'habit, la Mouche-
éléphant, l'Actéon; toutes les raretés, toutes les variétés de cette immense famille
INSECTES ET DYPTÈRES.
181
des coléoptères, des dyptères, des hémiptères, etc., s'y rencontrent. Les papillons
les plus splendides, dont quelques-uns sont inédits encore, soit diurnes, soit noc-
turnes, surprennent par la bizarrerie de leurs dessins et la perfection de leurs
organes, et les mouches à feu emplissent l'air de gerbes d'étincelles.
La plupart de ces insectes sont inoffensifs ; mais quelques-uns sont de vrais
démons, cachés sous une enveloppe microscopique, et les plus petits sont souvent
les pires.
Seulement, chez les insectes l'apparence est rarement trompeuse, et la laideur
physique est presque toujours l'enseigne de la laideur morale. Les scolopendres, les
scorpions, les araignées ne cachent pas leurs hideux instincts sous les séductions
de la forme, et l'antipathie que vous inspirent à première vue tous ces moules hideux
est le conseil de défiance que vous dicte la nature.
Esquissons rapidement les mœurs et les traits de quelques-unes de ces espèces
révoltées, contre lesquelles l'homme, roi de la terre, a de si cruelles luttes à sou-
tenir sous le doux climat des tropiques.
Les moustiques sont une véritable calamité publique qui rend inhabitables certaines
localités. Si pauvre que soit un ménage, la moustiquaire en est le meuble le plus
indispensable, car c'est la sauvegarde du sommeil et la garantie du repos. On entend
bien toujours à travers la gaze protectrice l'éclat de la trompette que sonne l'en-
nemi, mais on est à l'abri de ses piqûres. Les planteurs d'autrefois avaient imaginé
en faveur de leurs esclaves un châtiment atroce qui consistait à exposer les cou-
pables aux piqûres des moustiques, le corps enduit de miel et les mains enchaînées.
La plupart des patients devenaient fous de rage, quelques-uns en mouraient.
Stedman raconte que les soldats en marche, dans les forêts de la Guyane,
souffraient horriblement de ce fléau et qu'ils n'avaient trouvé d'autre moyen de s'y
soustraire que de creuser dans la terre, avec leurs baïonnettes, un trou, dans
lequel ils se cachaient la face. Et ils dormaient dans cette position, ajoute-t-il,
recouverts de leur hamac et le ventre collé au sol. Il y a un autre moyen, qui est
de pendre son hamac aux branches d'un arbre, le plus haut possible au-dessus
de terre.
Il y a des moustiques de plusieurs espèces. Il en est de quasi imperceptibles
qui ne trahissent leur présence que par la douleur qu'ils vous causent. On les nomme
maringouins: Cette espèce est plus particulièrement endémique aux vases des rivières,
aux heures de la basse mer. Il y en a aussi de plus grande taille et qui vous
font jaillir le sang des veines à chaque piqûre de leur lancette. On les appelle
maques.
J'ai suivi une fois pas à pas, sur la route de Saint-Laurent à Saint-Louis, la
marche d'une armée de fourmis noires, dites fourmis de feu, à cause de la brûlure
que cause leur venin. La colonne, formée de rangs épais, ondulait suivant les terrains,
tournant les obstacles qu'elle ne pouvait franchir, grimpant ou descendant, selon
l'exigence des cas. Elle semblait obéir à un ordre donné et à une discipline sévère.
182 LA GUYANE FRANÇAISE.
Ce corps expéditionnaire dessinait un ruban d'une cinquantaine de mètres, et l'avant-
garde se perdait au loin dans le fourré. Était-ce une armée d'émigrants, une
colonne rentrant de maraude? Mon savoir entomologique ne va pas jusqu'à pouvoir
préciser l'un ou l'autre fait.
Les dégâts que ces insectes font subir aux plantations sont terribles. On est
obligé de compter avec ces petites bêtes que leur nombre rend redoutables. Quel-
quefois, on est obligé de fuir devant elles et de capituler, et c'est ainsi qu'on a dû
leur abandonner, en toute propriété, certains quartiers qu'elles auraient ravagés
quand même, en dépit de toute précaution et de toute défense. L'eau ne devenait
plus un isolant et un préservatif contre leurs agressions et elles profitaient adroite-
ment de tout pont improvisé pour envahir la place.
Si la fourmi n'avait pas d'autre défaut que de ne pas être prêteuse, il n'y
aurait guère à s'en plaindre. Mais le bon la Fontaine dit vrai, c'est là le moindre
de ses méfaits. Il faut s'ingénier pour mettre les provisions à l'abri de ses attaques.
Elle pénètre à bord des navires avec les bois et les colis qu'on y embarque, et
s'acclimate immédiatement. Il y a surtout une petite espèce rouge qui se fait remarquer
par son amour pour les constructions navales; on la nomme la fourmi folle, parce
qu'elle est toujours en mouvement. Elle trotte sans cesse ; mais son mouvement
perpétuel n'est pas aussi insensé qu'on voudrait le faire croire, car sa course a
toujours un but. Les fourmis folles semblent être des batteuses d'estrade, qui voyagent
dans l'intérêt de la communauté. Chaque fois, en effet, que deux de ces fourmis se
rencontrent, elles s'abordent et s'abouchent au moyen de leurs antennes, échangent
un mot d'ordre, se racontent les nouvelles du jour, s'informent mutuellement....
puis, elles se séparent prestement pour recommencer la même manœuvre avec
d'autres. Alors, il résulte de toutes ces allées et venues et de ces échanges d'infor-
mations, qu'aussitôt qu'une proie se présente, elle est rapidement enlevée : morceau
de sucre oublié sur une table, ou cancrelat mourant des suites d'une blessure grave.
De tous côtés accourent les fourmis prévenues de l'événement par leur réseau télé-
graphique , et le débit de la pièce à travailler n'est qu'une affaire de quelques
minutes pour ces petites mâchoires douées d'une activité dévorante.
Voici un ennemi dont le contact est plus repoussant et la dent plus venimeuse.
C'est l'araignée-crabe, le géant de l'espèce. La création n'offre rien de plus hideux
et de plus repoussant que cette horrible bête qui ne se contente pas de faire la
guerre aux insectes, et s'attaque même aux petits oiseaux à qui elle suce le sang
après les avoir engourdis de son venin. L'oiseau-mouche et le colibri comptent
parmi ses victimes. Son corps est composé de deux parties distinctes, également
couvertes de poils, d'où partent cinq paires de pattes à quatre articulations. Le
tout est velu, noirâtre, semblable à une réunion de chenilles. Chaque jambe est armée
d'une griffe jaune et crochue. De la tête sortent deux pinces recourbées en dedans
comme celles d'un crabe et qui lui servent à déchirer sa proie. La toile que tend
cette monstrueuse araignée est étroite mais forte, elle peut y prendre les plus gros
INSECTES ET DYPTÈRES.
183
insectes. En dehors de la douleur locale, sa morsure cause la fièvre et amène une
partie des accidents produits par la dent des reptiles. Le seul contact de ses poils
occasionne une brûlure pareille à celle de l'ortie. J'ai vu une araignée-crabe qui,
les pattes étendues, mesurait près de huit pouces de diamètre.
Le scorpion de la Guyane ressemble à celui d'Europe et à celui d'Afrique. Sa
morsure cause rarement la mort, mais elle entraîne de graves désordres. En avançant
qu'il se tue lui-même et se perce de son aiguillon quand il se voit entouré d'un
cercle de feu, on a dit une vérité dont plusieurs voyageurs ont été témoins.
A R A I G N É E - C B A B E .
Le scorpion est peut-être le seul animal qui ait recours au suicide et choisisse son
genre de mort.
L'ignoble insecte semble avoir la conscience de sa laideur et de l'horreur qu'il
inspire. Il se retire dans les lieux humides, se cache dans les troncs d'arbres morts
et s'enterre sous les ruines. Il fuit le soleil et l'éclat du jour. Il s'introduit souvent
à bord dans les paquets de bardeaux et dans le bois à brûler; il serait prudent
de passer tout cela au feu avant l'embarquement, mais on a rarement le temps
d'employer toutes ces précautions ; et c'est ainsi qu'on admet dans les navires tous
les animaux malfaisants qui nichent et pullulent au fond des cales : fourmis, can-
crelats, araignées, scorpions, scolopendres, serpents et le reste. Les termites qui
ont mangé la préfecture de la Rochelle sont d'importation américaine.
184 LA GUYANE FRANÇAISE.
Le scolopendre, vulgairement connu sous le nom de cent-pieds ou bête à mille-
pattes, est extrêmement commun. Il est bien rare qu'au bout d'un séjour de quel-
ques années aux colonies on n'ait pas eu quelque fâcheux rapport avec lui. Sa
S C O R P I O N G É A N T D E C A Y E N N E .
piqûre est peu dangereuse du reste et n'occasionne qu'une douleur passagère qui
peut se guérir par une simple lotion ammoniacale. L'ammoniaque ou alcali volatil
L E S C O L O P E N D R E D E C A Y E N N E .
est un spécifique souverain contre la piqûre de la plupart des insectes, mais il est
impuissant contre la morsure des serpents.
Voilà en somme les menus bataillons aux attaques desquels le colon se trouve
INSECTES ET DYPTÈRES.
185
chaque jour en butte dans la vie des forêts. Je ne parlerai pas ici des rencontres
de tigres ou de boas qu'on aurait tort de considérer comme des fictions, mais qui
ne sont que des accidents assez rares. Tous les Arabes n'ont pas vu le lion;
tous les bergers de France n'ont pas eu à défendre leurs brebis contre la dent
du loup.
Mais dans ce duel incessant, dans ce combat de chaque jour, contre ces petites
incommodités, contre ces mille épines dont se hérisse la vie coloniale, la patience
de l'Européen finit quelquefois par s'user. Il s'était préparé à une lutte sérieuse
contre un adversaire redoutable qu'il ne rencontre pas; il succombe sous les mille
coups d'épingle d'ennemis méprisables dont il n'avait aucunement souci.
LE Y U L E D E L A G U Y A N E .
24
A S S A S S I N A T DU G A R D E D U G É N I E C A R A T .
VII
L'ILET-LA-MÈRE, - GRIMES. - ÉVASIONS. — ASSASSINAT DE M. CARAT.
LA GUYANE ANGLAISE ET L'EXTRADITION.
L'Ilet-la-Mère fait partie des îles Remire et compte dans les pénitenciers du
Vent. L'établissement est situé à douze milles de Cayenne et à cinq milles environ
de la pointe du Diamant et de la rivière du Mahury. — On y place les vieillards
et les convalescents ; c'est l'hospice des invalides du bagne.
L'île a environ deux kilomètres de tour. Abrupte, boisée, accidentée, elle offre
les sites les plus pittoresques. Son sol rocheux fournit un granit précieux pour les
188 LA GUYANE FRANÇAISE.
constructions et du lest pour les navires. Quelques carrés de maïs et de tabac,
quelques jardins pour la troupe et pour les officiers résument ici toutes les con-
quêtes du travail agricole.
Qui a vu un pénitencier les connaît tous; car ils sont tous calqués sur le même
patron : d'abord le camp des transportés entouré des logements des troupes, des
gendarmes et des surveillants; puis auprès du débarcadère la maison du comman-
dant particulier et celle de l'état-major. Un hôpital et une église avec leurs dépen-
dances complètent les édifices publics.
L'église de L'Ilet-la-Mère est un petit bijou dans son genre; l'architecture
extérieure n'a rien de remarquable, mais celle de l'intérieur est une véritable
œuvre d'art. L'autel, la balustrade du chœur, la chaire et le confessionnal sont des
merveilles de sculpture. C'est fouillé, taillé, évidé avec une patience et une légèreté
de ciseau incroyables. Un officier d'infanterie de marine nommé Brasseur, artiste
distingué, mort aujourd'hui, a fourni les devis et surveillé le travail; des trans-
portés ont exécuté les dessins; les bois les plus précieux du pays ont donné les
matériaux.
Parmi les ouvriers qui ont pris part à l'exécution de ce morceau capital, il y
avait plus que des manœuvres, il y avait de grands talents. On admire surtout les
clochetons surmontés de leurs flèches aiguës, les guirlandes découpées comme de
la dentelle, les ogives gothiques et leurs fines ciselures et les médaillons dont les
têtes sont empreintes du plus beau caractère religieux et sont traitées d'une façon
magistrale. La pensée se reporte vers les cloîtres de nos vieux couvents, vers ces
boiseries de chêne sculpté qui sont la joie des antiquaires.
Devant l'église est un fromager colossal, dont les deux maîtresses branches
portent la cloche qui carillonne les offices. Ce géant de la forêt, converti en cam-
panile , et vibrant au son de l'angelus, donne un cachet agreste aux appels reli-
gieux. On dirait que la nature elle-même convoque les hommes à la prière et les
adjure de rendre hommage au Créateur. Mais de même que les fanfares des
trompettes juives firent crouler les murailles de Jéricho, de même le battant de
bronze semble tinter les glas funèbres de l'arbre américain. La vibration impres-
sionne la sensibilité des feuilles, la répercussion des ondes sonores affecte fatalement
la séve, et toute une moitié du clocher végétal se dessèche et meurt. C'est celle
qui se trouve sous le vent de la cloche. Il y a là un phénomène que je soumets
aux investigations de la science.
L'Ilet-le-Père est plus rapproché de Cayenne que l'Ilet-la-Mère de trois
milles environ. C'était une station de pilotes et c'est près de là que mouillent les
navires qui vont à Cayenne et qui doivent attendre la marée haute pour donner
dans la passe. Pour faciliter le débarquement, on fait une petite jetée à la pointe
S. E. de l'île. Quelques transportés y résident dans ce but.
Quant aux Filles ou Mamelles, ce sont deux petits îlets situés à un mille
plus loin que l'Ilet-la-Mère et habités par des chèvres à demi sauvages.
.
L'ÎLET-LA-MÈRE
E
D
E
EGLIS
L ' I L E T - L A - M È R E .
191
Les transportés sont divisés par chambrées de quarante, habitant le même
corps de logis. Ils y sont installés à peu près à la façon des matelots dans les
entre-ponts des vaisseaux. Ils couchent également dans des hamacs. Les ouvriers
occupent pendant le jour certains compartiments des ateliers de confection.
Pendant une visite que je faisais aux travailleurs, deux des condamnés atti-
rèrent plus particulièrement mon attention.
L'un était un tout jeune homme, frais et rose comme une jeune fille, aux
yeux doux et au maintien modeste. Il était condamné à perpétuité pour assassinat
et vol : il avait vingt-quatre ans....
L'autre était un vieillard courbé par l'âge; il était occupé à réparer une
montre. Sa main ferme encore semblait douée d'une profonde dextérité. C'était un
faux-monnayeur, condamné également à vie. On l'accusait même de ne pas avoir
renoncé à ses vieilles habitudes et on lui imputait, à tort ou à raison, l'émis-
sion de quelques fausses pièces qui avaient circulé dans le pénitencier.
Beaucoup de ces hommes poursuivent encore au milieu du bagne la perpétration
des crimes qui les ont fait bannir de la société. Le vol et l'assassinat sont encore pra-
tiques. L'espèce de liberté relative dont ils jouissent sur les pénitenciers suffît à mettre
en relief certaines individualités. Ceux qu'une bonne conduite signale à la bienveillance
des chefs, ceux qui par leur travail des heures réservées ont pu économiser
quelque argent, sont parfois en butte à la jalousie et à la haine des scélérats
endurcis qui en veulent à leur bourse. Ici l'argent est encore le mobile des pas-
sions humaines; car c'est encore le moyen de presque toutes les jouissances. A part
les liqueurs spiritueuses qu'il est défendu de débiter aux transportés, on trouve, en
effet, à la cantine une foule de douceurs atténuantes de la frugalité de l'ordi-
naire; mais la cantinière veut de l'argent et ne fait pas crédit à d'aussi mauvaises
payes.
A L'Ilet-la-Mère, deux malfaiteurs, Mariette et Gourdon, s'associent pour le
crime; ils guettent ceux de leurs collègues qui ont amassé un petit pécule et com-
plotent de les en dépouiller.
Ils s'en prennent d'abord au vieux Charbonnel, un de ces vétérans du
bagne, deux ou trois fois relaps, cheval de retour, en style d'argot, et auquel
trente à quarante aimées de service donnent une certaine considération parmi ses
compagnons.
Charbonnel est un vieux renard qui connaît plus d'un tour. Il dépiste vite les
projets cupides des deux coquins, et il s'en amuse. Il affecte de se retirer avec
mystère dans quelque lieu écarté, et là, avec un grand luxe de précautions, il creuse
la terre et y cache un trésor imaginaire. Les deux bandits qui sont aux aguets s'em-
pressent de faire des fouilles qui sont sans succès, et le malin vieillard rit de leur
mécompte. Mais ses plaisanteries manquent de tourner au tragique. Les deux com-
plices, convaincus que ces manœuvres ne sont pas des feintes, forment le projet
de le tuer afin de le dévaliser plus sûrement.
192 LA GUYANE FRANÇAISE.
Il est dans les habitudes de Charbonnel d'aller s'asseoir au pied d'un rocher au
bord de la mer et d'y prendre un léger repos une fois le travail terminé. Il y
contemple les flots, il y pense peut-être à la patrie qu'il ne reverra jamais. C'est
une place favorite qu'il a adoptée et le bonhomme est réglé dans ses habitudes.
»
L E F O R Ç A T C H A R B O N N E L G U E T T É P A R D E S A S S A S S I N S .
On complote de l'écraser à cette place sous une énorme pierre qu'on fera rou-
ler sur lui, puis on l'achèvera, si c'est nécessaire.
Heureusement que la conversation criminelle où les bandits dévoilent leur
odieux projet a été entendue par un tiers qui s'empresse d'avertir le vétéran.
L'indignation du vieux forçat est extrême.
« Contre un ancien ! » s'écrie-t-il.
CRIMES ET ÉVASIONS.
193
Cependant l'autorité ne fut pas avertie; la juste colère de Charbonnel n'allait
pas jusqu'à lui faire dénoncer des collègues; mais il renonça prudemment à ses
contemplations.
Le nommé Delpech est moins heureux que Charbonnel. Il a su par son travail
acquérir quelques pièces blanches, il s'est fait remarquer par sa bonne conduite.
Tout cela lui sera fatal.
Quoique l'Ilet-la-Mère ait peu d'étendue, ses escarpements, son sol montueux
et boisé, les travaux de terrassements auxquels sont employés les transportés leur
permettent de s'isoler parfois et de tromper la surveillance des gardiens et des
sentinelles.
Plusieurs tentatives ont été déjouées par le hasard, lorsque les deux coquins
préviennent Delpech qu'ils ont à lui vendre une certaine quantité de tabac qu'ils ont
eue en contrebande, qu'elle est cachée dans un lieu écarté et qu'ils la lui passeront
à bas prix.
L'appât du gain endort la prudence du malheureux qui tombe dans le piége
tendu à sa cupidité. Les plans étaient concertés à l'avance. Un transporté en avait
bien eu connaissance, mais il garda pour lui le fatal secret, craignant peut-être la
vengeance des bandits. Il s'excusa plus tard en disant que la victime n'avait été
désignée que sous le nom du grêlé.
Delpech était effectivement défiguré outrageusement par la petite vérole.
Il arrive donc au rendez-vous, sans défiance et muni de la modique somme
d'argent qui allait causer sa mort. Les assassins se précipitent sur lui; une vareuse
de laine est jetée sur sa tête; on étouffe ses cris, on comprime sa résistance, on
l'étrangle, on le dévalise et on jette le corps à la mer, espérant qu'elle effacera
toute trace du crime, et que la disparition de Delpech sera attribuée à un suicide
ou à un accident.
Mais la mer a d'étranges caprices. C'est souvent une tombe muette, mais quel-
quefois aussi elle dévoile les secrets qu'on lui confie. La mer rejette sur la plage
le cadavre de la victime, comme si elle demandait la punition des meurtriers.
Pendant la lutte, les dents et les ongles du malheureux Delpech ont fait de
cruelles blessures à la main de l'un des coupables; cette preuve et plusieurs autres
se dressent devant eux. Traduits devant la justice, ils avouent leur crime, qu'ils
expient sur l'échafaud.
Les passions immondes, quoiqu'elles outragent la nature, ou peut-être parce
qu'elles outragent la nature, atteignent chez les transportés une violence extrême,
et les conduisent souvent à l'assassinat. Mais il est hors de propos de pénétrer
dans ces fanges impures.
Une des évasions les plus extraordinaires s'est passée en rade de Cayenne en
novembre 1860. S'il est vrai que la fortune favorise les audacieux, il est juste de
dire qu'elle s'acquitta religieusement ce jour-là de ses attributions.
Ainsi que je l'ai déjà dit, il y a sur rade de Cayenne plusieurs pontons qui
25
194
LA GUYANE FRANÇAISE.
servent de bagnes flottants. Ce sont de vieux navires de guerre, conduits à grand'-
peine à la Guyane et qui, emménagés pour la spécialité à laquelle ils sont désor-
mais affectés, revêtus d'un toit en bardeaux et mouillés à quatre amarres, terminent
misérablement ainsi leur carrière navale.
Les transportés employés à terre aux travaux publics prennent leurs repas à
bord et y retournent à cinq heures et demie du soir pour y coucher.
La mer était haute; les chaloupes accostées et presque au niveau de la cale
attendaient les transportés, qui, arrivant successivement de leurs corvées, se mettaient
en rang pour répondre à l'appel. Ces préliminaires de l'embarquement prennent
toujours un certain temps; on attend un moment les retardataires.
Dans chaque chaloupe, le patron seul est un matelot libre. Les avirons sont
bordés par les condamnés, et dans la chambre embarquent plusieurs surveillants
armés.
Le plus grand ordre ne préside pas toujours à l'embarquement. Le patron se
promène sur le quai; les surveillants causent entre eux; quelques transportés
s'embarquent à l'avance; ils sont fatigués, ils ont besoin de s'asseoir. Ils prennent
place aux bancs des chaloupes, et de là ils répondent quand on appelle leur nom.
C'est ce qui se passa dans cette circonstance sans éveiller l'attention. Quelques
transportés entrent dans une chaloupe ; ils ont l'air de la disposer pour le départ ;
ils trouvent moyen de voler quelques avirons à la chaloupe voisine. Il y a dans
la leur un baril d'eau douce, que l'on vient de prendre à terre, afin de l'avoir
plus fraîche pour le souper de messieurs les surveillants. C'est un détail important;
chaque conjuré s'est aussi muni de tout ce qu'il a pu se procurer en vivres por-
tatifs. Il ne faut pas s'embarquer sans biscuit, comme dit le proverbe.
Le hasard, qui se mêle souvent des choses humaines, et dont il faut savoir
*
profiter, le hasard amène auprès de la chaloupe un mât qui s'en allait en dérive.
On opère ce sauvetage bien innocemment; mais un mât sans voile est un meuble
inutile, il faudrait voir à se procurer un bout de toile.
Un jeune coquin d'Espagnol (car il n'y a pas que des Français pur sang dans
cette société mêlée) entre hardiment dans le poste des pilotes, auprès du corps de
garde. Là sont les voiles et les agrès des canots de la direction du port. Le jeune
forçat traîne avec lui une vieille barrique; il tempête contre les corvées, dont
on les accable, il jure et fait semblant d'obéir à regret à un ordre désagréable.
« Ou nous fera mourir à la peine, » dit-il.
Et il empile les voiles dans sa barrique, et il la roule au canot, et il accom-
plit cette manœuvre avec tant d'aplomb que personne ne doute qu'il n'exécute un
ordre supérieur.
Tout est prêt. Un signal attendu annonce que le moment est venu. Le gouver-
uail de l'embarcation voisine est arraché et part en dérive, emporté par le courant
qui commence à se faire rapide, entraînant tout vers la haute mer.
Un groupe d'hommes se précipite dans la chaloupe. Ils sont seize. Ils la
.
L'ÎLET-LA-MÈRE
E
D
S
RELIGIEUSE
S
DE
T
E
S
JÉSUITE
S
PÈRE
S
DE
S
MAISON
CRIMES ET ÉVASIONS. 197
repoussent du quai, saisissent les avirons et s'éloignent. Cette action émeut les
surveillants qui accourent.
« Vous ne voyez pas cet homme qui se noie, s'écrie un nommé Picard,
borgne mais Normand, en montrant le gouvernail qui fait remous dans le courant.
— Où ça, où ça?
— Là-bas.... » Et la chaloupe s'éloigne rapidement.
« Souque un coup, camarades, ajoute Picard qui a pris la barre, souque un
coup, les surveillants ont le tour.... »
Les transportés restés à terre clignent de l'œil et se mettent à rire; ils ont
deviné depuis longtemps. Les surveillants finissent aussi par comprendre, mais un
peu tard. Ce n'est pas une désobéissance, c'est une bonne évasion. Les ordres se
croisent, la confusion est extrême ; on se précipite dans les chaloupes pour
poursuivre les fugitifs. On va prévenir les autorités supérieures.
Impossible de faire feu sur l'embarcation, elle est engagée au milieu des
navires marchands : on pourrait frapper des innocents.
Les transportés mettent dans l'armement des avirons, dans la poursuite de leurs
collègues une mollesse bien naturelle, tandis que ceux-ci rament avec l'ardeur que
donne l'amour de la liberté.
C'était le moment où le soleil des équinoxes se couche sans crépuscule, où le
jour fait place à la nuit sans transition aucune. La lune était nouvelle et le ciel
sans étoiles.
Lorsque les ordres arrivèrent, il n'était plus temps; les ténèbres avaient tout
envahi. Les bateaux à vapeur chauffèrent et prirent le large ; les goëlettes de guerre
mirent sous voiles; les canots armés se lancèrent dans toutes les directions. Toute
l'escadrille coloniale se mit en chasse.
Inutiles efforts. On ne rattrapa jamais le canot fugitif qui atteignit Démérara,
où la plupart des évadés trouvèrent de l'emploi. Un d'entre eux eut l'effronterie de
retourner en France où il se fit condamner au bagne pour un nouveau méfait. Il est
revenu à Cayenne où il a été reconnu pour un des seize.
La Guyane anglaise est un lieu d'asile. Les Anglais sont très-jaloux de ce droit
international. Tout transporté qui parvient à se mettre à l'ombre du yacht britan-
nique est sauvé. Il faut des bras pour les colonies; qu'importe la qualité de celui qui
leur apporte cet élément productif! Mais la police anglaise, active et habile, a toujours
l'œil ouvert sur ces réprouvés des autres nations. Ils sont, sans qu'ils s'en doutent,
soumis à une occulte surveillance, et beaucoup d'entre eux, frappés par les lois sévères
du nouveau pays où ils ont continué leurs délits, ont pu faire une étude compara-
tive entre les systèmes pénitentiaires des deux peuples.
11 arrive quelquefois que l'évasion se complique de meurtre. Le surveillant est
un obstacle qu'il faut écarter violemment pour rendre la fuite possible. Ce nouveau
crime, quand il est suffisamment établi, rend les transportés susceptibles d'extra-
dition de la Guyane anglaise. Le titre de forçat ne les ferait pas expulser, celui de
198 LA GUYANE FRANÇAISE.
prévenu, quand l'accusation paraît fondée, les fait remettre à la justice de leur pays.
C'est illogique, mais c'est comme ça.
En novembre 1862, six transportés quittent l'Ilet-la-Mère pour aller porter des
vivres aux hommes détachés sur l'Ilet-le-Père. Ils sont dans une baleinière en tôle,
bonne marcheuse. Un surveillant armé est assis dans la chambre et un garde du
génie, nommé Carat, tient la barre du gouvernail.
La seule embarcation qui puisse lutter de vitesse avec cette baleinière est acci-
dentellement absente. Les transportés savent celte circonstance et le complot est basé
sur cette particularité importante.
Quand on arrive à la pointe nord-ouest de l'île, on est hors de vue du péniten-
cier. Là, le canot passe au-dessous de falaises abruptes et commence à sentir le mou-
vement de la mer qui roule ses vagues entre les deux îles. C'est le lieu que les
fugitifs avaient choisi pour l'exécution de leur projet, et cela pour deux motifs.
Le premier motif, c'est qu'ils n'en voulaient pas précisément à la vie des deux
hommes commis à leur garde; le meurtre n'était chez eux qu'une nécessité à
laquelle ils se soumettaient, mais qu'ils ne recherchaient pas. Ils voulaient laisser
une chance de salut aux victimes condamnées fatalement d'avance.
Le second motif, c'est que deux de leurs complices cachés dans les rochers atten-
daient leur passage, prêts à se jeter à la mer pour rejoindre le canot qui côtoyait le
rivage à une cinquantaine de mètres, courte distance à franchir pour un nageur.
On venait de rentrer les avirons et on allait mettre à la voile. Ayette, chef du
complot, s'approche du surveillant Ruy sous le prétexte de la manœuvre, lui arrache
son poignard et l'en frappe à la poitrine. Le coup mal dirigé porte sur la plaque du
ceinturon et ne fait aucune blessure.
C'est le signal. Les conjurés se précipitent sur Carat et sur Buy. Un seul homme
reste inactif et se contente de regarder cette scène dramatique sans y prendre part.
Buy, terrifié par cette attaque inattendue, n'ayant ni l'énergie morale ni la
force physique nécessaires dans sa profession, est jeté ou se jette à la mer. Ses adver-
saires vont alors prêter main-forte aux agresseurs de Carat, qui, entouré d'ennemis,
faisait la plus vigoureuse résistance. Sur un tout autre terrain sa force herculéenne
et son courage auraient eu raison de ses cinq assaillants, mais l'étroit espace où il
lutte lui est défavorable. C'est en vain qu'il a arraché des mains d'Ayette le poi-
gnard de Buy; cette arme de parade se plie au premier choc et ne fait que des
égratignures.
Carat est terrassé et finit par succomber dans ce combat inégal, dans lequel
Buy lui avait été un si timide auxiliaire. Alors le colosse vaincu demande la vie.
Il est père de famille et veut revoir sa femme et ses enfants.
« Nous ne voulons pas votre mort, monsieur Carat, nous voulons nous sauver ;
mais il faut bien alléger le canot; jetez-vous à la mer, la terre est proche.
— Je ne sais pas nager.
— Fallait apprendre, » dit l'un d'eux avec une ironie cruelle.
CRIMES ET ÉVASIONS.
199
Toutefois on se consulte. A-t-on le temps d'aller le déposer à la plage? Les instants
sont précieux en pareil cas, tout retard est préjudiciable. En ce moment les deux
forçats qui guettaient le canot et qui s'étaient jetés à la mer dès qu'ils avaient vu le
commencement de l'exécution du complot, arrivent près du bord et y sont accueillis.
« Alerte, s'écrient-ils, il y a du monde à terre. »
Cette parole fatale décide du sort de Carat. Il est jeté à la mer et le canot fuit
rapidement. Il était sept heures du matin.
Ainsi que je l'ai dit, la mer brise à cette pointe de l'île et y forme une sorte de
ressac. Pour un nageur ce n'eût été pourtant qu'un jeu de regagner la plage, et Buy
y arrive facilement; mais Carat est moins heureux. Il est roulé par les vagues et
rejeté mort sur le rivage.
Cependant Buy donne l'alarme, la nouvelle de l'évasion arrive au pénitencier ;
on équipe une chaloupe, des soldats armés s'y précipitent. Le coup de canon destiné
à signaler les grands événements annonce à la grande terre qu'il y a une évasion ou
une révolte. Deux canots, dans l'un desquels est le commandant du pénitencier lui-
même, poursuivent les fugitifs. Le crime qui avait accompagné l'évasion rendait leur
capture plus importante ; mais ils avaient une forte avance, et la supériorité de
marche de leur baleinière, l'ardeur avec laquelle ils maniaient les avirons dans
lesquels étaient toutes leurs chances de salut, augmentaient la distance qui les
séparait de ceux qui s'acharnaient à leur poursuite.
Par suite de circonstances extraordinaires et de négligences coupables, on ne
fit connaître que le soir à Cayenne qu'on avait entendu un coup de canon du côté
de l'Ilet-la-Mère.
Presque au même moment un des canots abandonnait une chasse inutile et
apportait la nouvelle au chef-lieu.
Immédiatement on expédie deux bâtiments à vapeur qui font une inutile croi-
sière de huit jours entre les îles du Salut et la Guyane anglaise, sans avoir connais-
sance des fugitifs.
Ceux-ci manœuvrèrent avec la plus grande habileté : ne naviguant que la nuit
ou quand aucun navire ne se montrait à l'horizon, rangeant la terre de près et se
confondant avec les palétuviers du rivage, ils échappèrent à l'œil perçant des vigies.
Les bancs dont les côtes des Guyanes sont parsemées leur étaient favorables, car les
navires sont obligés de se tenir au large, à une distance qui ne permet plus de
distinguer les détails du rivage.
Les évadés poursuivirent heureusement leur route; ils franchirent ainsi succes-
sivement deux grandes rivières, qu'ils reconnurent pour le Maroni et la rivière de
Surinam. Ils avaient des vivres, ceux qu'ils devaient porter aux hommes employés
sur l'Ilet-le-Père. Pendant leurs haltes dans les palétuviers, ils prirent des huîtres
et des crabes pour augmenter leurs provisions. Enfin, ayant côtoyé pendant huit
jours, ils se supposèrent dans la Guyane anglaise. Effectivement ils étaient à Berbice.
De là ils se rendirent à Démérara; ils se croyaient sauvés.
200
LA GUYANE FRANÇAISE.
A Cayenne, on s'était fort ému de cette évasion. Il importait à la sûreté, à la
vie des surveillants, que le crime ne fût pas impuni et que les coupables fussent remis
entre les mains de la justice française.
Une enquête fut faite sur le lieu de l'attentat. L'instruction criminelle procéda
régulièrement, toutes les pièces furent dressées et un officier fondé de pouvoirs fut
envoyé à Démérara, pour réclamer l'extradition des fugitifs accusés d'assassinat.
L'Alecton eut la mission d'aller les chercher.
La rivière de Démérara est le principal cours d'eau de la Guyane anglaise et
celui dont l'entrée présente le moins de difficultés. Un bateau-feu établi à neuf milles
de l'embouchure signale la passe. Auprès de lui mouillent les navires qui doivent
attendre la marée. Des bouées et un phare dont la tour se dresse à l'entrée de la
rivière concourent à donner toute sécurité à la navigation.
G E O R G E S - T O W N ( G U Y A N E A N G L A I S E ) .
Georges-Town, capitale de la Guyane anglaise, est bâtie sur la rive droite. C'est
une ville tout en longueur, formée de deux à trois rues parallèles à la rivière et
coupées d'une infinité de traverses aboutissant à des warfs, ponts sur pilotis avan-
çant sur l'eau, et à l'aide desquels s'opèrent les chargements et déchargements des
navires.
Water-Street est l'artère la plus mouvante. C'est là que se trouvent la plupart
des magasins. C'est la rue commerçante. Parmi ces magasins il en est de fort beaux;
mais il est difficile de dire la spécialité de chacun d'eux. Dans la même boutique
le chaland peut tout acheter : du fromage de Chester et des chapeaux de femme,
des crinolines et des piments au vinaigre, du thon mariné et des robes de soie, de
la porcelaine et du cirage anglais, des rasoirs et des confitures de gingembre, des
allumettes chimiques et des oiseaux empaillés, des fleurs artificielles et de la morue salée.
A cinq heures, tous ces magasins se ferment. La vente est suspendue. Le
LA GUYANE ANGLAISE.
201
patron quitte son office et va à son cottage où il se prélasse gravement dans le
confort britannique; au lendemain les affaires sérieuses. Water-Street devient peu à
peu désert; ce lieu, si animé pendant le jour, n'est guère fréquenté à la nuit
tombante que par les matelots ivres et les policemen qui veillent sur la propriété
abandonnée.
C'est aux abords du marché qu'il faut voir grouiller la population noire. Ce
marché, divisé en galeries couvertes, donne d'un côté sur Water-Street, de l'autre
sur la rivière. Il est fort bien approvisionné en poisson, viande, fruits et légumes.
Pour une oreille quelque peu délicate, il est toujours discordant d'entendre le
peuple anglais se disputer dans ce qu'il appelle sa langue maternelle; mais quand
cette langue est défigurée et corrompue, transformée en patois nègre, quand ces
nègres parlent ou plutôt crient tous à la fois, c'est une effroyable cacophonie qui
fait désirer d'être momentanément frappé de surdité.
Si les nègres anglais sont insupportables à l'oreille, ils ne sont pas plus agréables
à la vue. Comme le puritanisme protestant a pénétré dans toutes les classes de la
société et descendu tous les échelons de la famille humaine, et comme l'exhibition
de tout ou partie du corps a été déclarée immodeste, shocking, il s'en est suivi
que les négresses ont été forcées de s'affubler des défroques rebutées des Euro-
péennes, et de copier les modes des blanches; une tâche dont elles s'acquittent
à la façon des singes qui ont la manie d'imiter tout ce qui les frappe. Elles
portent donc des robes à volants qui balayent les ruisseaux, des chapeaux phé-
nomènes et des mantelets impossibles; le tout de propreté et de fraîcheur dou-
teuses. De sorte qu'il est difficile au passant de ne pas éclater de rire à l'aspect de
ces grotesques, d'autant plus ridicules qu'elles se prennent au sérieux.
Cependant, quelques vieilles négresses bravent tout décorum et s'obstinent à
exhiber leurs charmes. C'est pour celles-là que le policeman devrait traduire en
anglais les conseils de Tartuffe à Dorine :
A v a n t q u e d e p a r l e r p r e n e z - m o i c e m o u c h o i r ,
C o u v r e z c e s e i n q u e j e n e s a u r a i s v o i r .
Et même rien n'empêcherait l'agent de la loi et de la morale publique d'at-
tribuer ces vers à l'immortel et divin Shakspeare pour impressionner davantage
et obtenir meilleur succès de son invocation à la pudeur.
Au milieu de cette population empaquetée du cou à la cheville, il est curieux
de voir circuler quelques Indiens nus de la tête aux pieds, à l'exception de l'indispen-
sable calimbé, ce diminutif extrême de l'inexpressible. Ces indigènes indisciplinés
s'obstinent à exposer d'assez laides académies bronzées aux regards effarouchés des
jeunes miss et des ladies, sans que personne songe à crier au scandale. C'est que
si l'Anglais est pudibond, il est bien plus marchand encore, et alors il se garde
bien d'appliquer ses lois somptuaires à des sauvages que l'obligation de s'habiller
2 6
202
LA GUYANE FRANÇAISE.
ferait fuir, et qui le priveraient, en se retirant dans leurs forêts, d'un magnifique
débouché pour le placement de ses horribles alcools.
.. Trente mille âmes environ, noires et blanches, forment la population de
Georges-Town. La ville possède un grand nombre de temples protestants, une église
catholique desservie par des Pères de la Compagnie de Jésus, une synagogue pour
les juifs portugais qui sont riches et nombreux. On y voit peu d'édifices remar-
quables. Le bâtiment qui renferme les administrations et le tribunal est vaste et d'un
C O O L I E S D E L ' I N D E . A D É M É R A R A .
grand aspect. On y plaide beaucoup, ce qui fait souvenir que Guillaume le Bâtard,
le conquérant et le législateur de la vieille Angleterre, était de Normandie.
Aussi l'attorney général est-il à Georges-Town un puissant personnage. En
dehors de ses fonctions criminelles, il a le droit de plaider au civil et réussit à se
faire, par ce supplément d'attributions, un traitement annuel d'une soixantaine de
mille francs, l'équivalent à peu près de celui du gouverneur, sans être soumis,
comme ce dernier, aux charges de la représentation.
Le gouverneur, dans les colonies anglaises, n'est du reste revêtu que d'une
autorité très-restreinte. Il a les honneurs, l'apparat, mais son pouvoir est fort
LA GUYANE ANGLAISE.
203
contesté. Le conseil colonial, tout-puissant, contrôle, discute les arrêtés du gouverneur,
et les frappe au besoin de son veto.
L'hôtel du gouvernement ressemblerait assez à une maison très-bourgeoise, n'était
la garde qui veille aux barrières de ce Louvre, une garde de zouaves, par ma
foi, composée de grands gaillards nègres, portant, avec quelques variations de cou-
leurs, le costume célèbre que nos zouzous ont immortalisé. Il est flatteur pour notre
amour-propre national de voir la France militaire ainsi copiée partout.
La Guyane anglaise est riche et florissante. Ces natifs d'Albion ont au suprême
degré l'esprit du commerce et de la colonisation. Ils trouvent moyen de faire suer
de l'argent à tous les rochers où ils implantent le pavillon britannique. Ils savent
jeter à propos leurs capitaux dans les spéculations. Ils tentent beaucoup; ils ont
l'audace raisonnée du négoce, et il est naturel qu'ils réussissent aussi bien.
Vue de la rivière, cette longue file de maisons qui constitue Georges-Town
disparaît sous une forêt de mâts. Deux fois le mois, le paquebot anglais de Sou-
thampton vient y apporter les nouvelles et les voyageurs d'Europe. Le paquebot
hollandais de Paramaribo vient aux mêmes époques établir le service postal entre
les deux Guyanes. Un chemin de fer mène à Berbice. Les bateaux à vapeur mettent
les deux rives en communication constante. Ici, comme partout, les Anglais ont
compris que la première mesure à prendre pour assurer la fortune de la colonie
était d'ouvrir toutes les facilités imaginables aux relations intérieures et au commerce
de transit.
Il n'y a que deux ou trois familles françaises à Démérara, encore sont-elles
plus ou moins croisées de sang britannique. Le consul est fils d'horloger, horloger
lui-même. Le drapeau de la France abrite sous ses plis tricolores une montre
colossale, enseigne de la profession paternelle, et les archives se tiennent dans
l'arrière-boutique.
S'il y a peu de Français honnêtes à Démérara, en revanche, il y a beaucoup
d'ex-forçats. J'en ai maintes fois rencontré dans les rues. Ils me faisaient parfois
l'honneur de me saluer d'un air de connaissance, ce qui me flattait infiniment,
et je m'empressais de leur rendre leur politesse : un coup de chapeau en vaut
un autre.
Les évadés de l'Ilet-la-Mère vivaient dans la plus parfaite confiance. Ils circu-
laient librement, étaient employés, les uns à la ville, les autres à la campagne, et
s'endormaient dans la plus douce sécurité, tandis que leur sort se discutait en
haut lieu entre le gouverneur, le chief-justice, l'attorney général et le délégué du
gouverneur de Cayenne.
Tout en laissant à chaque citoyen sa liberté individuelle, la police anglaise a
des agents mystérieux qui la tiennent au courant de tout ce qu'il lui importe de
savoir; sa griffe invisible peut se fermer au besoin; nos transportés l'apprirent à
leurs dépens.
En une même journée, sur les huit accusés, six étaient appréhendés au
204 LA GUYANE FRANÇAISE.
corps. Ayette manquait encore avec un de ses complices à ce coup de filet général,
et il importait de le saisir avant qu'il fût prévenu par des amis, et qu'il prît
la fuite.
Tous les agents étaient en campagne. C'était une affaire d'amour-propre pour
master Cox, chef de la police, de prouver la supériorité de la police anglaise devant
un Français. Il est clair que toutes les institutions de l'Angleterre doivent être
supérieures à celles des autres peuples, sur terre comme sur mer.
Master Cox est un honorable gentleman ; il dîne au gouvernement, fait son
whist au club, mène élégammant son tilbury, observe autant que possible le repos
du dimanche et commente la Bible à l'occasion. C'est un magistrat; mais il ne
dédaigne pas de mettre la main à la besogne, et quelle main ! une main à couvrir
une assiette, un poing à amener à tout coup le gros numéro au dynamomètre. En
outre de sa force herculéenne, il est d'une activité dévorante. C'est l'émule du
solitaire; il est partout, il voit tout, il sait tout. Il n'a qu'un défaut, à mon sens,
qui est de porter des boucles d'oreilles. C'est peut-être un t i c , mais ce détail nuit
à son ensemble.
Donc master Cox était triste et rêveur. Il se regardait comme déshonoré si
Ayette lui échappait. Il me confiait son désespoir en me ramenant au quai dans
sa voiture, en sortant de chez le gouverneur où nous avions dîné ensemble. Il était
onze heures du soir.
Au coin d'une rue, un coup de sifflet se fait entendre ; la voiture s'arrête, un
homme grimpe au marchepied, échange quelques mots avec master Cox, puis dis-
paraît. La figure du chef de la police s'était épanouie.
« Je sais où ils sont; l'honneur est sauf, me dit-il, en me mettant à terre près
de mon canot, et en me donnant une de ces rudes poignées de main à l'anglaise qui
font craquer les os.
Il se promena quelques instants en sifflotant une gigue, quand l'agent reparut
avec deux chevaux. Alors master Cox prit dans la voiture un revolver à six coups
qu'il cacha dans la poche de son habit noir, passa à son poignet une baleine ter-
minée par une masse plombée, sauta légèrement en selle et les deux hommes dis-
parurent à triple galop.
Deux heures après, à cinq à six lieues de la ville, on frappait à la porte d'une
maison attenant à une grande habitation. Ayette et son compagnon, surpris dans
leur sommeil, voulurent cependant faire résistance. Mais en voyant le développement
musculaire de M. Cox, en entendant jouer les batteries de son revolver, ils com-
prirent l'inutilité de la lutte. En un clin d'œil, ils étaient désarmés et avaient les
menottes. Le lendemain ils étaient écroués dans les prisons de Georges-Town, et,
dans la journée, master Cox, frais et dispos comme s'il avait passé sa nuit à dormir,
préparait les relais et éclairait la route devant la voiture du gouverneur, qui faisait
une promenade officielle sur quelques plantations.
L'affaire de nos transportés fut instruite dans toutes les formes de la juris-
LA GUYANE ANGLAISE.
205
prudence anglaise. L'officier envoyé par le gouverneur de Cayenne dut prêter serment.
L'identité des prisonniers fut constatée, tant par leur confrontation que par la vérifi-
cation de leurs signalements. Presque tous étaient reconnaissables par des tatouages
particuliers qui ne laissaient aucun doute à cet égard.
L'enquête établit d'une manière péremptoire que l'accusation était fondée, que
le crime sur lequel se basait la demande d'extradition était patent et avéré. Le dossier
de la procédure criminelle fut dressé en double expédition, afin qu'une copie fût
envoyée à la métropole comme pièce justificative de la contravention au droit d'asile,
et, le 10 décembre 1862, après huit jours de débats, à cinq heures et demie du
soir, six des fugitifs étaient remis entre les mains de la justice française à bord de
V Alecton.
Les deux derniers transportés, accusés d'évasion simple, sans complicité notoire
dans l'assassinat, ne furent pas rendus. C'étaient ceux qui avaient rejoint le canot
à la nage.
Je donnai reçu des six prisonniers qui furent aussitôt mis aux fers. Un quart
d'heure après, l'Alecton était en route pour Cayenne.
Ces hommes étaient abattus mais résignés. Ils savaient le sort qui les attendait.
Ayette affectait une sorte de cynique indifférence qui cachait peut-être un profond
désespoir. On leur apporta un peu de soupe qui restait du dîner de l'équipage.
« On nous engraisse pour nous mener à l'abattoir, » dit Ayette avec un sombre
sourire.
206 LA GUYANE FRANÇAISE.
Sur ces six déportés, quatre étaient déjà condamnés à perpétuité. Cela rendait
leur affaire plus mauvaise encore.
Traduits devant le premier conseil de guerre, cinq sont déclarés coupables
d'assassinat, et condamnés à la peine de mort. La complicité du sixième ayant été
contestée, il n'est condamné que comme coupable d'évasion.
Le conseil privé, délibérant sur l'application de la peine, déclare nécessaire
l'exécution de quatre des condamnés, et demande un sursis pour le cinquième.
La sentence reçut son exécution dans la cour de la geôle de Cayenne le 15 jan-
vier 1863. Ces quatre têtes tombant sous le glaive de la loi frappèrent de stupeur
les autres transportés. Cette terreur fut sans doute salutaire, cette expiation fut
justice; mais les mânes de Carat étaient bien vengées.
Je ne prétends pas faire la chronique du présent et du passé de cette société
disparate, dont chaque membre a plus ou moins transgressé le code pénal. Là
sont tous les crimes et tous les délits, toutes les corruptions et toutes les erreurs.
Dans ce pandémonium où l'assassin coudoie l'escroc, que de natures dévoyées,
que d'intelligences perdues, que de talents portant à faux! Là, des malheureux et
des coupables, des habiles et des maladroits. Là, d'étranges personnalités et de
curieux originaux.
Aux débuts, plusieurs transportés employés à la ville avaient obtenu d'y
coucher. Cette mesure a été rapportée peu après, sur les réclamations des habi-
tants. Un soir, un honorable négociant, au retour d'un bal chez le gouverneur,
s'aperçut qu'on avait essayé de forcer sa caisse. Naturellement, les soupçons se
portèrent sur quelques transportés coutumiers du fait. Ils furent amenés sur le lieu
du délit.
Après examen rapide, ils haussèrent les épaules.
« Ça, firent-ils avec dédain, c'est l'ouvrage d'un amateur du pays, nous t r a -
vaillons mieux que ça.
— Votre caisse, dit au négociant stupéfait un de ces artistes en effraction,
votre caisse, je parierais l'ouvrir avec un cure-dents; mais je ne dévoile pas mes
procédés. »
Où l'amour-propre va-t-il se nicher!
Un type excentrique, c'est le nommé Poignet.
Poignet est un voleur spécialiste. Poignet ne travaille que dans une partie.
Il fréquente souvent les églises. Hélas! ce n'est pas pour y faire ses dévotions. Il
s'approprie les frais du culte, il fait main basse sur le denier de saint Pierre,
il vole les âmes du purgatoire. Il prétend n'avoir jamais touché au tronc des
pauvres, à moins que ce ne soit par mégarde, quand il opérait la nuit et sans
lumière.
Poignet a exploité bien des lieux saints. Il a volé à Notre-Dame, à Saint-Étienne
du Mont, à Saint-Eustache, à Saint-Roch, etc. Il ne dépouille pas les particuliers,
il s'adresse aux associations religieuses et autres. C'est ainsi qu'il a enlevé quarante-
CAVEANT CONSULES! 207
cinq mille francs à l'économat de Bicêtre. C'est à ce dernier exploit que Cayenne
doit l'avantage de posséder cet étrange malfaiteur, qui avait déjà subi maintes
condamnations.
Il s'est déjà évadé du bague de Toulon, il espère bien s'évader de Cayenne, et
cela pour deux motifs. D'abord, des quarante-cinq mille francs, il lui en reste vingt-
cinq mille enfouis dans la forêt de Fontainebleau. Il faut bien qu'il aille les prendre.
Puis, il y a un coup à tenter dans le département du Bas-Rhin, et il veut le faire
avant de mourir.
Poignet a fait dresser ce qu'il nomme ses états de service, extraits officiels des
greffes des tribunaux. J'ai eu cette pièce entre les mains, et j'ai pu feuilleter cette
biographie pittoresque.
Poignet n'a pas failli à ses principes. Il s'est évadé à Cayenne même, et sa
première visite nocturne a été pour l'église. Mais, hélas! tous les troncs réunis repré-
sentaient la somme collective de huit francs quarante centimes, en sous marqués. Les
vases sacrés avaient été envoyés la veille chez le préfet apostolique. Poignet n'avait
pas fait ses frais. Il fut rattrapé le lendemain. On m'a dit qu'il avait réussi à s'évader
de nouveau. Quelque jour on entendra parler de lui en France. Caveant consules!
Que la police de l'Alsace soit sur ses gardes !
Un mot encore et je termine.
Deux transportés s'évadent dans la rivière de Kourou. Ils arrivent chez un vieux
nègre et l'assassinent pour le voler. Arrêtés presque en flagrant, délit, ils sont jugés
et condamnés à mort. Au sortir du tribunal, le chapeau de l'un d'eux, du nommé
Humbert, est emporté par le vent. Humbert avait les mains liées, un soldat ramasse
le chapeau et le lui remet sur la tête.
« Merci, camarade, dit le condamné en souriant; mais à quoi bon le chapeau,
dans trois jours je n'aurai plus de tête. »
En France, on n'aperçoit les forçats que de loin, à travers les grilles du bagne,
chargés de chaînes, entourés d'argousins, revêtus de la livrée jaune et rouge et
coiffés du bonnet vert. Ces êtres hors la loi inspirent une répulsion instinctive, une
crainte involontaire, on s'en écarte comme de pestiférés contagieux. A la Guyane,
on les coudoie chaque jour, leur costume ne diffère guère de celui des autres hommes,
leurs travaux quotidiens les mêlent à la vie des matelots, des soldats et des fonction-
naires libres. On s'accoutume à les voir, et ce laisser-aller dégénère peut-être en
une téméraire confiance.
Il n'est pas rare de voir embarquer sur des navires de guerre, dont l'équipage
est fort restreint, soixante et cent transportés. Ils y sont comme des passagers
ordinaires, libres et sans fers, sans gardes. On dirait de bons bourgeois voyageant
pour leurs affaires ou leurs plaisirs. L'Alecton, qui n'avait que soixante matelots,
a eu jusqu'à cent quatre-vingts transportés à bord; ils y ont passé deux jours
et une nuit. J'avoue que j'ai eu quelques inquiétudes et que j'ai pris quelques
précautions.
208 LA GUYANE FRANÇAISE.
Le climat de la Guyane est un profond dissolvant. L'esprit y perd son énergie
comme le corps y use ses forces. Les grandes révoltes sont peu à craindre, les
séditions partielles seules peuvent réussir. Mais avec des gens de la trempe d'Ayette
et de Humbert on jouerait un jeu dangereux.
L ' I L E T - L A - M È R E , V U D E S S O U R C E S D E R O R A T A .
R I V I È R E D E T O N N É G R A N D E , P R È S C A Y E N N E .
VIII
MENUS PROPOS DE CHASSEUR ET DE NATURALISTE. — HISTOIRE
DE MÉGÈRE. — LE GENDARME ET LE SERPENT.
L'île de Cayenne était autrefois infestée d'une énorme quantité de ces grands
chats mouchetés auxquels les colons européens de toute l'Amérique, en dépit de la
science, s'obstinent à conserver la qualification de tigres.
Le nom de montagne-tigre, donné à un des sommets de l'île, s'accorde avec
les récits des écrivains pour certifier le fait. En 1666, c'était un véritable fléau. Les
pseudo-tigres traversaient à la nage l'étroit cours d'eau qui sépare l'île de la
2 7
210
LA GUYANE FRANÇAISE.
grande terre et venaient enlever les bestiaux jusque dans les étables. Il est probable
qu'ils s'attaquaient également aux négrillons isolés qu'ils rencontraient sur leur
route.
Les déprédations de ces pirates de savane devinrent telles, que M. de la Barre
fut obligé d'établir une prime assez forte par tête de tigre. L'appât du gain joint
au besoin de la défense personnelle engagea les colons à faire à ces bêtes fauves
une guerre d'extermination. On finit par les éloigner des habitations, ou du moins
par inspirer à ces maraudeurs endiablés un plus grand respect pour la propriété.
Si. les jaguars (car c'est leur véritable nom) ne sont pas aussi redoutables qu'à
l'origine de la colonie, les propriétaires des hattes ou des ménageries savent encore
ce qu'il en coûte pour les nourrir. Lors de la création du pénitencier de la Comté,
on fit la demande en France de quarante chiens des Pyrénées pour défendre les
troupeaux contre les tigres. Les chiens furent ponctuellement envoyés à la Guyane
et il en reste encore quelques-uns chez les bouchers. Quant aux bœufs que ces
molosses devaient garder, quant aux savanes dont ces bœufs devaient paître l'herbe
verdoyante, tout cela resta à l'état de projet.
Des jaguars ont été assez osés pour pénétrer jusque dans le cœur de la ville de
Cayenne, et l'un d'eux s'est fait tuer dans un poulailler qu'il dévalisait. Ce fut le
soldat en faction à la porte de la prison qui exécuta le voleur. Le fait est histo-
rique et enregistré dans les archives du corps de garde. Le sergent le mentionna au
rapport avec cette noble simplicité qui distingue ces morceaux de littérature mili-
taire : «Rien de nouveau pendant la nuit; le fusilier Pacot a tué un tigre qui mangeait
une poule. Cartouches consommées : une. »
Il fallait bien justifier les munitions employées et prouver que le fusilier Pacot
ne jetait pas sa poudre aux moineaux.
On prétend que ce tigre n'était qu'un revenant. Tout petit il avait été élevé
dans cette maison. Son affection pour la volaille était un souvenir d'enfance. Un
jour il avait fui vers la savane, préférant l'indépendance à la domesticité; mais il
revenait à ses premières amours.
Sans atteindre la taille des tigres de l'Inde, sans avoir la férocité de la pan-
thère d'Afrique, le jaguar de la Guyane n'est pas un adversaire à mépriser quand
il veut combattre ; mais il se décide rarement à ce parti extrême. Il prend volon-
tiers la fuite et se laisse souvent mener comme un lièvre par des roquets qui
lui aboient aux talons. Quelquefois aussi la bête de meute fait brusquement tête aux
chiens, et alors, gare dessous, comme disent les marins.
Pareil événement arriva dans l'Approuague à l'époque de l'esclavage, c'est-à-dire
à l'époque où la Guyane florissait, à l'époque où il y avait des habitations. M. de La-
grange, propriétaire de la sucrerie la Jamaïque, tenait un certain état de maison;
il avait meute, chevaux, piqueurs, grand appareil de chasse. Un jour il eut un
équipage de dix chiens tués par un seul tigre. Les vaillants animaux ne s'étaient
pas laissé égorger sans se défendre, mais tous les dix avaient succombé. Quand on
LES TIGRES DE CAYENNE. 211
arriva sur le lieu du combat, on n'y trouva que le corps des victimes, le meurtrier
avait disparu.
Furieux de la perte de sa meute et désireux d'en prendre vengeance, M. de La-
grange fait construire un affût sur le lieu même et s'y place avec un de ses piqueurs
à l'entrée de la nuit. Il a assez pratiqué le tigre pour savoir qu'il reviendra. Effecti-
vement la bête arrive dans l'intention de profiter de sa victoire et de convertir le
champ de bataille en salle de festin : sa gourmandise lui coûta la vie.
Le jaguar craint l'homme et ne l'attaque qu'à son corps défendant. Il faut pour
cela qu'il soit blessé, furieux ou affamé. Or, les bois sont tellement giboyeux que
cette dernière condition se présente rarement. Le garde-manger de la bête est ordi-
nairement bien garni et elle peut faire ses quatre repas.
Il arrive cependant quelquefois que l'animal, par occasion, a goûté de la chair
humaine : c'est un grand malheur; car il lui trouve, à ce qu'il paraît, une saveur
si délicate, que désormais son estomac méprise tout autre gibier plume ou poil. Il
est alors indispensable de débarrasser le pays d'un semblable gourmet qui considère
l'homme comme une friandise de haut goût.
Les Américains du sud appellent ce tigre cébado.
Le fameux Facundo Quiroga, surnommé lui-même le tigre des pampas, qui
fut gouverneur de province et faillit devenir président de la république Argentine,
Quiroga raconte comme principal épisode de sa vie aventureuse, deux heures passées
à la cime d'un caroubier balancé par le vent, avec la perspective d'un tigre-cébado
qui l'attendait gueule béante, accroupi au pied de l'arbre.
« C'est le seul moment de ma vie où je me souvienne d'avoir eu peur, » disait
le terrible gaucho à ses officiers.
Beaucoup de gens et des plus braves auraient éprouvé la môme sensation.
Disons bien vite, afin de rassurer les Européens qui voudraient se livrer aux
plaisirs de la chasse dans les bois et dans les savanes de la Guyane, que le tigre-
cébado est une rareté dans l'espèce et qu'en tout cas on peut se soustraire à ce péril
en chassant de compagnie avec un nègre.
En effet, il est prouvé qu'entre deux hommes de couleur différente, dès qu'il
s'agit de manger quelqu'un, la bête féroce choisit toujours le nègre. Est-elle plus
habituée à le voir et partant plus familière avec lui? La chair du nègre qui dégage
des senteurs toutes spéciales est-elle également douée d'éléments plus savoureux?
c'est une question culinaire que les tigres n'ont pas révélée aux physiologistes.
Il est vrai que si le tigre était marié et chargé de famille il pourrait bien
manger le nègre et le blanc : le premier par goût, le second par nécessité; mais,
je le répète, le cas est rare, et les annales de la Guyane ne relatent aucun événement
de ce genre.
Les seuls chiens possibles à la Guyane sont les braques. Les épagneuls et les
griffons ont reçu de dame Nature une robe trop ouatée pour le soleil tropical. Les
longs poils font collection trop abondante de chiques, tiques, poux d'agoutis et autre
212
LA GUYANE FRANÇAISE.
vermine qui sucent le sang de ces pauvres quadrupèdes et leur causent les plus
vives démangeaisons. Du reste, ils n'abusent pas de la longévité. Il est rare qu'ils four-
nissent une longue carrière; outre la chaleur qui les use vite, tigres et serpents
leur procurent des fins tragiques. Les chiens courants sont les plus exposés. Il n'est
pas rare d'entendre une menée bruyante se terminer en un douloureux gémisse-
ment; puis la forêt rentre dans son majestueux silence : le pauvre chien a été esca-
moté au passage par un tigre à l'affût.
J'ai toujours aimé les bêtes; c'est une affection que j'avoue avec ingénuité.
J'aime, surtout à bord, à m'entourer d'une ménagerie de choix. C'est la source de
bien des distractions innocentes. Le navire est souvent une sorte de prison, et l'on
sait ce que l'étude d'une fleur, l'amitié d'un rat ou d'une araignée peuvent apporter
de bonheur à un prisonnier isolé des autres joies du monde.
Le plus important des pensionnaires auxquels j'avais accordé la table et le
logement à bord de l'Alecton était un jeune jaguar originaire de la Guyane hollan-
daise. Il venait à peine d'être sevré quand j'en fis l'acquisition, mais il parait qu'il
avait sucé le lait et les principes d'une mère bien farouche. Oncques ne vis carac-
tère plus revêche. Mes mains portent écrite en longues estafilades l'histoire de nos
premiers rapports. Je fis vainement des bassesses pour modifier l'amertume de nos
relations. Ni mes attentions, ni mes caresses, ni mes cadeaux, rien n'y fit. Le chemin
de son cœur était obstrué de broussailles; on n'y. arrivait même pas en passant par
l'estomac. Mon tigre, ou plutôt ma tigresse, car ce chat était une chatte, représentait
la vivante image de l'ingratitude.
On dit qu'on assouplit le naturel féroce des carnassiers en les nourrissant exclu-
sivement de viande cuite, de soupe et de pain. Je cherchai à imposer cet ordinaire
à Mégère, c'est le nom que reçut ma tigresse sur les fonts du baptême; mais
Mégère professait le plus souverain mépris pour cette pitance d'anachorète, elle serait
morte de faim devant ces repas de carême. Il lui fallait de la chair saignante ; elle
aimait à plonger son mufle dans du sang tiède encore, à se repaître d'une agonie, à
déchirer de ses griffes des membres palpitants.
En face de la rivière l'Approuague, se trouve un rocher isolé bien connu des
navigateurs auxquels il sert de point de reconnaissance pour l'atterrissage de Cayenne.
Ce roc, élevé d'une centaine de mètres, escarpé, dénudé, n'est fréquenté que par les
oiseaux de mer qui y font leurs nids.
On le nomme le Grand-Connétable.
Le Grand-Connétable aurait acquis de grandes proportions et serait devenu une
riche mine de guano, sans les pluies diluviennes de la Guyane, qui entraînent à la
mer les parties principales de ce précieux engrais. Celui que quelques crevasses
ont maintenu dans les fissures du rocher a perdu sous cet incessant dissolvant ses
qualités premières. Il n'en est guère resté qu'une sorte de nuance blanchâtre qu'a
revêtue la pierre.
Une des distractions des navires qui passent près du Connétable est de lui
HISTOIRE DE MÉGÈRE.
2 1 3
envoyer un coup de canon chargé à mitraille. Cette décharge, qui fait plus de bruit
que de mal, a pour résultat de faire envoler des myriades d'oiseaux de mer, qui
obscurcissent l'air et assourdissent de leurs cris.
Ces oiseaux sont si nombreux que beaucoup de capitaines de commerce m'ont
assuré que leur coup de canon avait toujours porté.
Ces capitaines étaient de Bordeaux.
En 1863, on forma le projet d'établir sur le Connétable un phare dont le besoin
L E R O C H E R D U C O N N É T A B L E .
se fait depuis longtemps sentir. l'Alecton eut la mission d'y conduire l'ingénieur
et les ouvriers chargés d'étudier la question et de commencer le travail.
La mer déferle sur la partie nord de l'îlet, mais la partie S. 0. est accessible
en temps ordinaire. On mouille à petite distance de terre. La déclivité du rocher
paraît plus rapide qu'elle ne l'est en réalité. Nombre d'officiers et de matelots
tentèrent l'ascension par divers points et réussirent sans trop de difficulté.
Mais à mesure qu'ils gravissaient l'escarpement avec l'allure bruyante d'écoliers
en récréation, ils devenaient de vrais trouble-fête pour des familles emplumées qui
protestaient par leurs cris contre cette violation de leur domicile.
214
LA GUYANE FRANÇAISE.
Chacun de leurs pas dans cette Cythère des oiseaux dérangeait un couple dans
l'intimité du ménage.
On dirait que celui qui ordonne à tous les êtres de croître et de multiplier
n'a pas donné d'autre destination à ce rocher; qu'il est sorti des eaux, comme
autrefois Délos, pour servir de refuge aux amoureux sans gîte et aux mères en
détresse. Chaque pierre abrite une alcôve, chaque touffe d'herbe cache un berceau.
Tous ces oiseaux qui planent sur les vagues et qui parfois reposent leur aile aux
vergues des navires, les goëlands, les fous, les frégates, les paille-en-queue, se
sont rendus là des quatre points cardinaux, pour brûler leur encens annuel à la
Vénus maritime.
Aussi nos marins dans leur envahissement indiscret trébuchaient contre des
nids, marchaient sur des œufs et écrasaient des couvées. On sait la difficulté
qu'éprouvent en général les oiseaux de mer à s'enlever de terre. La fuite leur est
tout d'abord interdite ; ils font quelques pas en chancelant comme des gens ivres,
et ne peuvent détendre les ressorts de leurs ailes.
On commença par courir sus à ces pauvres palmipèdes; puis l'instinct sauvage
de la destruction se mêlant de la partie, on en fit un grand carnage. Les cannes
et les bâtons devinrent des armes pour ce massacre d'innocents, et le canot revint
à bord chargé des trophées de cette victoire facile, représentés par deux paniers
pleins d'œufs, et par une soixantaine d'oiseaux petits et grands, morts et vivants.
Cette capture profita peu aux chasseurs. Les œufs étaient tous couvés; quant
aux oiseaux, malgré la précaution qu'on prit de les écorcher avant de les cuire,
leur chair était si coriace, elle avait un goût d'huile si prononcé, que les matelots
renoncèrent à ce mets déplaisant. Or, il fallait que cette chair fût bien foncière-
ment détestable pour être rebutée par des gastronomes qui considèrent le requin et
le marsouin comme d'appétissants extra.
Mégère se montra moins difficile. Elle n'avait pas été oubliée dans la distribu-
tion. Sa part, mesurée généreusement, se composait de quatre ou cinq oiseaux qu'on
mit dans sa cage en dépit de leur résistance. A la vue de cette proie vivante, un
frisson voluptueux courut par tout le corps de la bête fauve; ses pupilles se dila-
tèrent démesurément, elle se rua sur ses victimes et les tua les unes après les
autres en broyant leurs crânes sous sa dent cruelle. Puis, les pattes posées sur ces
corps palpitants, elle sembla défier de les lui ravir. A ceux qui faisaient mine
d'approcher, elle répondait par un grondement si sauvage, par un rictus si formi-
dable, par une faccia faroucha si complète que nul n'osait s'exposer à un coup de
griffe ou de dent pour le simple plaisir de plaisanter avec une bête d'un aussi
mauvais caractère.
Alors Mégère se mit à dévorer son gibier, non sans prendre le soin de le
plumer, ce qu'elle faisait avec des mouvements saccadés et nerveux.
Puis repue, mais non assouvie, elle s'étira avec complaisance, appuya son mufle
sur ses pattes, lécha ses ongles ensanglantés et parut se complaire dans les impres-
HISTOIRE DE MÉGÈRE. 215
sions d'un haut sensualisme, dressant parfois l'oreille aux cris lointains des oiseaux
qui regagnaient pour la nuit leurs retraites si odieusement troublées dans cette
journée fatale.
Le lendemain matin, la cage de Mégère était vide; Mégère avait disparu.
L'ouvrier qui avait construit cette cage avait agi à l'imitation de certains parents
qui commandent des vêtements un peu amples pour leurs enfants dans l'espoir que
ces enfants grandiront. Les barreaux étaient trop espacés, et avec cette faculté qu'a
la race féline de s'allonger et de s'aplatir, Mégère avait réussi à se glisser entre deux
lattes de fer. On eut beau la chercher dans tous les coins du navire, elle fut introu-
vable. Je crus qu'elle s'était noyée et je fus peu sensible à sa perte; ses mauvaises
qualités m'effrayaient sur son avenir. Elle ne laissait pas de bons souvenirs, elle
fut promptement oubliée.
Cependant l'Alecton continua sa route. Quelques jours après, nous revînmes près
du Connétable; il s'agissait de reprendre des outils laissés au premier voyage. Les
trois hommes envoyés à terre dans ce but revinrent à bord tout effrayés. Ils avaient
trouvé une caverne entourée de carcasses d'oiseaux, et au fond de cette caverne
brillaient deux yeux qui devaient appartenir à un effroyable monstre.
Je n'ai tué aucune hydre de ma vie; je n'ai accompli aucun de ces travaux qui
mirent Hercule et Thésée au rang des demi-dieux. Je résolus d'acquérir des droits à
la reconnaissance de mes concitoyens en purgeant l'île de ce monstre inconnu.
Les officiers s'associèrent joyeusement à l'expédition.
Pendant le trajet les suppositions allaient leur train.
C'était peut-être un descendant du dragon qui désola l'île de Rhodes.
Ou le fils du serpent qui arrêta l'armée de Régulus.
R*** raconta l'histoire de l'orque et de la belle Angélique exposée dans l'île
d'Ébude. Il déclara qu'il lui importait peu de rencontrer l'orque, mais qu'il présen-
terait volontiers ses hommages à la belle Angélique.
Un aspirant de marine fut du même avis.
E*** narra l'histoire d'un lièvre enragé qui désola pendant plusieurs mois les
environs d'Hyères et les bords du Gapo, et arrêta la récolte du chêne-liége.
Le docteur déclama le récit de Théramène.
Le commissaire, avec la pointe de son canif, fit des croix sur les balles de
son fusil.
Toutefois, comme la Guyane est terre de monstres, qu'elle en a beaucoup de
connus et quelques-uns d'inédits ; comme plusieurs des suppositions pouvaient se
réaliser, j'avais pris toutes les précautions exigées par la circonstance. Les fusils et
les revolvers étaient bien chargés, et plusieurs matelots nous accompagnaient armés
du classique sabre d'abordage.
Par surcroît de prudence, j'avais emmené deux de mes chiens, Black et Faraud.
Black était un ravissant petit animal, un vrai bichon de marquise, joli comme
l'Amour, mais brave comme Achille. Quant à Faraud, c'était un énorme mâtin, semi-
»
216 LA GUYANE FRANÇAISE.
couchant, semi-courant, espèce d'enfant d'Arlequin croisé de toute race, aussi bon
que laid, et capable de lutter avec tous les monstres des Guyanes.
Les hommes qui nous servaient de guides dans cette expédition ne nous avaient
pas trompés. A mesure que nous approchions de l'endroit signalé, nous remarquions
avec surprise une énorme quantité d'oiseaux à demi dévorés qui séchaient au soleil.
La bête féroce s'était conduite à la façon des Attila et des Tamerlan ; des morts mar-
quaient son passage et jalonnaient sa route.
Enfin nous arrivons au repaire. Par suite des infiltrations pluviales, des masses
granitiques éboulées avaient chevauché les unes sur les autres et formaient une
sorte de grotte dont l'entrée irrégulière, tapissée de plantes épineuses, mesurait un
mètre sur sa plus grande largeur. La profondeur était inconnue, mais effectivement
on y voyait briller deux lueurs pareilles à des charbons ardents.
Black fut le premier qui se précipita dans cet antre sauvage ; mais il en sortit
plus vite qu'il n'y était entré ; une longue balafre lui ensanglantait la poitrine et il
gémissait douloureusement.
Faraud entra en lice à son tour ; alors ce fut dans l'intérieur de la caverne un
effroyable tumulte accompagné d'aboiements et de cris furieux. La main sur nos
armes, nous attendions le moment d'agir et de prêter assistance à mon brave chien.
Tout à coup la lutte changea de théâtre. Faraud et son adversaire, enlacés l'un
à l'autre, vinrent tomber au milieu de nous. Alors tout fut expliqué. Ce monstre
inconnu, c'était Mégère. Cramponnée aux flancs de Faraud, elle le mordait affreuse-
ment à la gorge. Le pauvre chien faisait de vains efforts pour s'en débarrasser et
se roulait sur elle sans pouvoir lui faire lâcher prise.
Je ne sais ce qui serait advenu si nous ne nous en étions mêlés. Deux matelots
se dépouillèrent de leurs chemises de laine et les jetèrent sur Mégère, que nous
parvînmes à maîtriser, à empaqueter et à mettre dans l'impuissance de nuire.
Alors nous pénétrâmes dans la grotte. Ce que la jeune tigresse avait immolé d'oi-
seaux était prodigieux. Elle avait tué, tué, toujours tué pour le plaisir de tuer; elle
avait bu le sang, elle avait joui de l'agonie, elle s'était fait une litière de victimes.
Je n'ose fixer le chiffre de ces victimes, tremblant de faire suspecter ma véracité
d'historien. Mais jamais tête couronnée, dans ces faciles égorgements qu'on appelle
chasses royales, n'a fourni un pareil chiffre à la statistique dressée par les courtisans.
Mégère fut réintégrée dans sa cage dont les barreaux avaient été doublés.
Ce ne fut pas sa seule escapade. Après de nombreuses péripéties elle arriva
cependant en France. Longtemps elle a fait le plus bel ornement du Jardin des
plantes de Brest. Elle n'y était visible que les jeudis, mais les étrangers obtenaient
des entrées de faveur. Elle avait beaucoup grandi. Sa robe était mouchetée avec
une rare régularité. Mais si elle était douée d'un extérieur agréable, Mégère était
toujours restée mauvaise au moral. J'allais quelquefois lui rendre visite; mais quoique
je vinsse les mains chargées de présents, elle cherchait souvent à me mordre. Elle
me reconnaissait.
HISTOIRE DE MÉGÈRE.
217
Mégère, comme toutes les célébrités, eût sans doute été livrée quelque jour à
l'admiration des Parisiens. Mais le sort en avait décidé autrement. Tout est mortel
ici-bas ; les jeunes filles comme les roses, les tigres comme les jeunes filles. La
phthisie ne respecte rien.
Dans la cage contiguë à celle de Mégère, on avait logé toute une portée de
loups noirs; une capture faite dans les environs de Landerneau. Un de ces louveteaux
tomba malade et fut jeté en pâture à la tigresse. Ce repas plantureux réveilla ses
instincts endormis. Dès lors elle fut prise d'une ardente convoitise envers le reste
de la jeune famille. Le mufle collé sur ses barreaux, elle guettait constamment
ses voisins, espérant que l'un d'eux passerait à la portée de sa griffe. Rien ne la
chassait de ce poste d'observation, ni le vent, ni la pluie. Comme l'ogre, elle sentait
la viande fraîche.
Ces créoles sont sensibles au froid; ce sont des fleurs de serres. Mégère gagna
un point pleurétique et mourut. Elle avait à peine deux ans. Priez pour elle!
J'avais heureusement dans ma ménagerie des hôtes moins turbulents et d'un
commerce plus facile. Ma volière était pleine d'oiseaux indigènes aux plus brillantes
couleurs. Mais parmi les espèces volatiles des Guyanes, peu sont granivores. Les
insectes, les fruits et les baies sauvages forment leur nourriture habituelle. Il est
difficile de leur procurer le même ordinaire. On trompe quelque temps leur faim
par une nourriture factice, mais elles ne peuvent s'y habituer et finissent par mourir.
C'est dommage, car tous ces oiseaux s'apprivoisent facilement. J'ai conservé quel-
ques mois un charmant petit oiseau bleu dont la gentillesse séduisait tout le monde.
Avec l'appât d'une mouche on en faisait ce qu'on voulait. De grands personnages
ont joué avec Friquet ; l'un d'eux, qui porte aujourd'hui le bâton de velours semé
d'abeilles d'or, n'a pas dédaigné d'offrir au petit bleuet son gibier de prédilection.
Friquet n'en était pas plus fier; il acceptait de toutes les mains. Il se familiarisait
surtout avec les dames. Leurs lèvres roses étaient une coupe où il aimait à boire.
Où est-il mon pauvre bleuet? Où sont les neiges d'antan?...
De tous les êtres emplumés de la Guyane, le plus original est certes l'agami. Son
caractère e