LA GUYANE
FRANÇAISE
EN 1902
P A R
D A V I D L E V A T
ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE
INGÉNIEUR CIVIL DES MINES
Avec 25 Photogravures inédites et 3 Cartes en couleurs.
D E U X I È M E É D I T I O N
P A R I S
I M P R I M E R I E U N I V E R S E L L E , 9, RUE DES SAINTS-PÈRES
1 9 0 2


P R É F A C E
« — Tiens, vous voilà, Levat, il y a un siècle
– qu'on ne vous a vu !
« — J'arrive de Cayenne.
« — Ah, bah ! Vous avez cependant bonne
mine, et c'est le troisième séjour que vous faites
dans ce sacré pays. O n n ' y claque donc pas comme des
mouches ?
« — Paraît que non.
« — Mais les condamnés ? Vous ne risquez pas de
vous faire « refroidir » par eux dans vos expéditions en
forêt, sur les placers ?
« — Ces refroidissements ne sont à craindre que sur
les « fortifs » ou sur les boulevards extérieurs ; là-bas, il
n ' y en a pas d'exemple.
« — Voilà qui est bizarre : mais alors, c'est une
colonie comme une autre, dont on peut parler sans se
compromettre?...
« — Et dont on parlera beaucoup, croyez-moi, d'ici
peu. » . . . .

— I I —
Voilà, en raccourci, la manière dont les gens bien-
veillants vous accueillent au retour de la Guyane.
Gomment en serait-il autrement ?
Les ouvrages les plus accrédités dans le public et
même les publications officielles, prennent en parlant
de la Guyane, le ton de commisération discrète qui est
de rigueur dans la chambre d ' u n mort. Reclus (I)
déclare gravement q u e : « de toutes les possessions
d'outre mer que la France s'attribue, nulle ne prospère
moins que sa part des Guyanes : on ne peut en raconter
l'histoire sans humiliation ».
O n n'est pas plus aimable.
Ce qui est plus fâcheux, c'est que les ouvrages de
vulgarisation les plus récents et les plus accrédités dans
le public, forcent encore la note.
Voici par exemple ce q u ' o n lit dans l'Almanach
Hachette de 1 9 0 0 , p . 2 2 8 :
« E n l'état présent, la Guyane Française est un pays
« de fonctionnaires, avec marins et soldats, et peut-
« être 1 . 2 0 0 blancs, le dixième des immigrants de 1 7 6 3 ;
« u n e région où l'on ne cultive qu'infiniment peu,
« mais où des aventuriers, des noirs mulâtres et créoles
« des Antilles et des nègres du pays, lavent des pépites

« d'or dans des criques au courant rapide ; enfin un
« grand pénitencier, qu'on a renoncé à peupler de forçats
« de race blanche,
vu l'inclémence du ciel et du sol ; on
« n ' y expédie plus guère que des Arabes et des A n n a -
le mites. Déportés avec leurs « gardes de corps », et
« tous les fonctionnaires des pénitenciers, la guerre, la
« marine, les colons, les chercheurs d ' o r , tout cela fait
« à peine trente mille personnes ».
N'ayant pas l'honneur d'être fonctionnaire, j e me
( I ) E . R E C L U S . — Nouvelle Géographie Universelle, t o m e X I X ,
p. 7 2 , 1 8 9 4 -

— I I I —
trouve dans la pénible nécessité d'opter soit pour le
bagne, soit pour la profession d'aventurier, pour ren-
trer dans la classification de l'Almanach.
Ce n'est d'ailleurs ni la première, ni la dernière fois
que ma carrière aux Colonies et à l'Étranger m'attire
les légitimes suspicions de ceux qui pensent — et ils
sont légion, encore — que les Coloniaux sont peut-être
pleins de qualités, mais qu'ils ont « une petite tache »
comme les demoiselles riches qui cherchent un mari à
la quatrième page des journaux.
La Guyane Française a donc, plus que toute autre
Colonie, besoin d'être connue pour être appréciée à sa
juste valeur. Depuis 1897, époque à laquelle j ' a i com-
mencé à lutter contre l'indifférence et même l'hostilité
du public, d'incontestables progrès se sont accomplis.
Les circonstances y ont aidé et les hommes aussi : c'est
toujours le cas quand de grands changements se pro-
duisent ; ils ne sont jamais l'œuvre d ' u n seul. Deux
Ministres des Colonies, MM. Guillain et Decrais ; M. le
Gouverneur Mouttet, qui vient d'être placé, au grand
regret de tous les Guyanais, à la tête d ' u n e autre
Colonie, son successeur, notre jeune et brillant Gou-
verneur par intérim, M. Émile Merwart; un Conseil
Général qui, tant par sa composition que par la
manière dont il gère les intérêts économiques et
financiers de la Guyane, peut être cité comme un
modèle, enfin un Député au Parlement qui s'est cons-
tamment montré soucieux des intérêts généraux de la
Colonie, ont collaboré à la création du chemin de fer
de pénétration de Cayenne aux placers, qui va changer
radicalement les conditions de l'existence dans l'inté-
rieur de la Colonie.
Par une heureuse coïncidence, c'est au moment
précis, où cette question de création d ' u n moyen de

— IV —
transport économique est résolue, que s'ouvrent des
horizons nouveaux.
O n découvre au début de 1901 de riches placers dans
l'Inini, affluent du Maroni ; en quelques mois, plusieurs
milliers de travailleurs montent sur ce nouvel Eldorado,
malgré des difficultés inouïes de transport. A la même
époque (Avril 1901), on commence avec un plein succès
le dragage des rivières aurifères, remplaçant ainsi les
anciens procédés par des moyens mécaniques. Enfin,
on découvre à Adieu-Vat u n riche filon aurifère, don-
nant plus de 10 onces d ' o r à la tonne de quartz, dans
lequel le métal précieux se trouve accompagné par du
sulfure de bismuth et de la pyrite de fer, fait inconnu
jusqu'ici en Guyane.
La Colonie se trouve donc à u n tournant de son
histoire. Il importe q u ' o n le sache dans la mère patrie.
C'est le but que j e me suis proposé en écrivant ces
lignes dans lesquelles j ' a i condensé les nombreuses
conférences que j ' a i faites sur la Guyane dans ces
derniers temps. J e n'ai pas cherché à présenter un
tableau détaillé et complet des ressources générales de
la Colonie. Ce travail a été fait récemment d ' u n e
manière tout à fait remarquable, par M. Eugène Bas-
sières, à propos de l'Exposition de 1900 et j ' y renvoie
les personnes qui désirent se documenter d'une manière
exacte et complète sur la Guyane ( I ) . Je me suis volon-
tairement cantonné dans la question minière, car c'est
là que se trouve la prospérité immédiate et l'avenir
aussi brillant que certain de la Guyane Française.
Paris, le 1 Janvier 1902.
er
D. L E V A T .
( 1 ) Notice sur la Guyane, p a r E . B A S S I È R E S , C o m m i s s a i r e A d j o i n t
d e l a G u y a n e à l ' E x p o s i t i o n U n i v e r s e l l e d e 1 9 0 0 . — P a r i s 1 9 0 0 .

L E S MINES D ' O R
O n lit dans les journaux métropolitains et coloniaux
l'entrefilet suivant :
« O n nous écrit de Cayenne à la date du 3 Novem-
bre 1 9 0 1 :
« La richesse des gisements aurifères récemment
« découverts dans la région de l'Inini, affluent français
« du Maroni, ne fait plus de doute. E n quelques se-
« maines, 6 0 0 kilogrammes d'or ont été extraits. Les
« premières récoltes ( 8 0 kilogrammes), ayant passé en
« territoire hollandais, M. Émile Merwart, Gouver-
« neur, a immédiatement constitué un poste de
« douanes à l'Inini pour assurer la perception du droit
« de 8 0 / 0 au profit de la Colonie. Ce poste, en pleine
« forêt vierge, à vingt-six jours de pirogue en amont
« de Saint-Laurent, a perçu pendant les deux derniers
« mois 1 2 0 kilogrammes d'or, ce qui à raison de 8 0 / 0
« donne à la production totale une valeur de 1 . 5 0 0
« kilogrammes.
« Une seconde mission partira incessamment, sur
« l'ordre du Gouverneur, pour repérer la région,
« délimiter les principales concessions et en expulser
« légalement les maraudeurs qui, par milliers, ont
« envahi les nouveaux placers.
« M. E. Merwart vient d'instituer à Cayenne, pour
« seconder l'Administration dans l'étude des questions
« administratives et économiques, afférentes à l'in-
« dustrie minière, une commission consultative des
« Mines composée de membres élus par les exploitants

— 2
« de mines, institution sans précédent, aussi bien en
« France que dans ses Colonies. »
Cette note n'est q u ' u n pâle reflet de la réalité. 11 faut
avoir été sur les lieux pour se rendre compte de l'exci-
tation produite par l'annonce de la découverte du
nouvel Eldorado de l'Inini. Il faut avoir vu arriver les
goélettes au pont grouillant, se succédant sans relâche
dans le port de Saint-Laurent, à l'embouchure du
Maroni, la hausse insensée des prix de transport par
pirogues sur le fleuve, les prix de vente non moins in-
sensés des vivres sur les placers, pour se faire une idée
des effets d'une découverte comme celle de l'Inini.
Les circonstances qui ont accompagné cette révélation
sont intéressants à signaler, car elles sont à la fois un
enseignement pour l'avenir et une illustration incom-
parable des procédés de recherches en usage dans la
Colonie.
L'Inini est un affluent du Maroni, rive française.
Son embouchure est à 250 kilomètres environ de Saint-
Laurent-du-Maroni, port maritime où abordent les va-
peurs et voiliers de haute mer.
(Voir page 3, la Carte générale de la Colonie).
Cette rivière a un bassin assez étendu dont la direc-
tion générale est Est-Ouest, c'est-à-dire parallèle à la
côte. Elle constitue depuis un temps immémorial le
chemin le plus court et le plus facile pour passer de la
vallée du Maroni dans celles de l'Approuague et de
l'Oyapok. J ' a i trouvé dans les Archives du Gouver-
nement à Cayenne, des documents très précis à cet
égard. Ce sont des lettres du Commandant du Quartier
de l'Oyapok rendant compte au Gouverneur à Cayenne,
de l'arrivée dans son district des Indiens de l'Inini. En
voici un extrait :


C A R T E M I N I È R E D E LA G U Y A N E F R A N Ç A I S E
au 1" J a n v i e r 1 9 0 2
p a r M D A V I D L E V A T
Ancien Élève de l'École Polytechnique
Ingénieur des Minet
L. Courtier, 43. rue d e D u n k e r q u e , P a n a


- 3 -
« Oyapok, le 27 Mars 1822.
« Vendredi dernier, 22 de ce mois, 16 indiens de la
« peuplade des Emerillons, ont paru ici ; d'autres de
« la même tribu les y avaient précédés, il y a un an et
« demi. Nous avons communiqué avec ces sauvages
« par l'intermédiaire d ' u n interprète. Ils sont établis
« depuis très longtemps aux sources même d'une
« rivière nommée Inini, qui se jette dans le Maroni. Ils
« y sont aujourd'hui inquiétés par les nègres marrons
« de Surinam, dont bon nombre est fixé dans leur
« voisinage, et qui leur font à tout propos une vive
« guerre, surtout quand il s'agit d'envahir leurs abatis
« et leurs plantations de manioc. Ils les ont en consé-
« quence transportés sur les bords d'une des branches
« du Camopi (1), nommée Inipi. Il leur faut cinq j o u r s
« de marche pour aller de l'une à l'autre. Ils ont assuré
« qu'ils y reviendraient à la belle saison ».
Depuis cette époque, cette voie a été fréquentée non
seulement par les Indiens, mais encore par les nombreux
chercheurs d'or dont plusieurs, qui sont encore vivants,
ont pris part à l'exploitation intensive de l'ancien Con-
testé Franco-Hollandais.
Les grands maraudages. — O n se souvient en effet,
que vers 1887, on apprit en Europe que de riches
terrains aurifères avaient été découverts sur le territoire
contesté à cette époque entre la Hollande et la France,
situé dans l'angle formé par les deux branches supé-
rieures du Maroni : l ' A w a et le Tapanalioni.
En principe, les chercheurs d'or ont une préférence
marquée pour les régions de nationalité incertaine. On
y est plus à l'aise pour travailler ; les formalités pour
l'obtention du droit d'exploiter un terrain se réduisent
( 1 ) L e C a m o p i e s t u n d e s p r i n c i p a u x a f f l u e n t s d e l ' O y a p o k .

— 4 —
au strict minimum, c'est-à-dire au fait de son occupation
continue par celui qui l'exploite; il n ' y a à payer aucun
droit d'extraction pour l'or, et quant aux taxes doua-
nières, on s'en passe aussi. C'est, sans jeu de mots,
l'âge d'or pour les prospecteurs. 11 y a bien quelques
ombres au tableau : il n'est souvent pas facile de faire
respecter par u n voisin audacieux, servi par de forts
biceps, le canal d'amenée d'eau au moyen duquel on
peut laver le lopin q u ' o n s'est personnellement réservé;
la poudre d'or recueillie n'est pas toujours à l'abri d ' u n
coup de main. Ce sont pourtant là des inconvénients
secondaires, car il s'établit aussitôt des usages, qui ont
force de loi dans le camp minier improvisé et que tout
le monde respecte sans qu'il soit nécessaire de con-
trainte, par suite du besoin impérieux et inné d'une
règle tutélaire quelconque.
E n quelques mois, les terrains de l'Awa reçurent,
tant de Surinam que de Cayenne, une population de
5.000 à 6.000 noirs, qui s'établirent sur les terrains
exploités actuellement par la « Société Française des
Placers de la Guyane Hollandaise », Le ravitaillement
s'opérait par le Maroni, et les choses marchèrent à
souhait pendant u n certain temps. Les négociants des
deux capitales ravitaillaient les placers avec des mar-
chandises en transit, qui par conséquent ne payaient
aucun droit de douane ni d'octroi de mer.
Les deux nations intéressées à faire cesser cet état de
choses, désastreux pour leurs finances, décidèrent d ' u n
commun accord d'arrêter complètement, j u s q u ' a p r è s
réglement de l'arbitrage, toute exploitation aurifère sur
l'Awa, par le moyen simple et efficace de la famine,
c'est-à-dire par la suppression complète de tout ravi-
taillement par la voie du Maroni. Ce procédé réussit
parfaitement.


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— 5 —
Le prix des vivres, sur les placers illicitement exploi-
tés de l ' A w a , s'éleva aussitôt dans des proportions
fantastiques. Les exploitants rendus sur place ne
quittèrent les lieux qu'après avoir dévoré leurs dernières
mesures de couac (manioc torréfié).
L'Inini en 1887 et en 1901. — Et seuls quelques
prospecteurs de race : Pointu, Antino, Rufin, profitant
des renseignements donnés par les Indiens, gagnèrent
le Contesté par la route d é t e r r e , en partant d e C a y e n n e
par la voie de l ' A p p r o u a g u e . Cependant ils consta-
tèrent au passage la richesse des terrains de l'Inini.
Une expédition, faite avec les fonds du fameux Vitalo,
le père du placer Saint-Elie, commandée par Pointu
et Antino, tomba en plein sur le magot, ou tout au
moins sur une partie des richesses actuellement décou-
vertes : car, comme nous le verrons tout à l'heure, il y
a dans l'Inini deux centres principaux d'exploitation.
Fascinés par les résultats qu'obtenaient les cama-
rades dans l'Awa, à l'abri de toute redevance, ils ne
s'attardèrent point à leurs travaux dans l'Inini. Pointu
mourut en descendant l'Approuague, ce qui contribua à
arrêter les prospections dans l'Inini. Il a u n tombeau
digne de lui au Saut Machicou, une des cataractes
importantes de l'Approuague, qu'il avait tant de fois
passées en risquant sa peau. Il repose là, sous une pyra-
mide de grosses pierres, bercé par le bruit de la grande
cascade, qui a fini par garder sa dépouille.
J'ai trouvé dans les bureaux du cadastre, à Cayenne,
une carte suggestive de cette époque. Elle indique les
piacers concédés à la suite des découvertes de Pointu.
Les titulaires doivent bien regretter maintenant d'avoir
lâché leurs terrains, car on peut se rendre compte, en
comparant cette carte à celle des placers actuellement
concédés, qu'ils étaient en plein' dans la zone riche ;

— 6 -
mais ce sont là des risques inhérents au métier de pros-
pecteur. (Voir page précédente le plan des placers de
l'Inini en 1887 et en 1901).
O n voit, par cet exemple frappant, qu'il n'est pas
aussi aisé qu'on le pense de trouver des placers riches,
même quand ces placers existent réellement. Néanmoins,
ces allées et venues de l'Approuague au Maroni
m'avaient frappé dès le premier jour, et c'est en m ' e n -
tretenant avec les placériens qui avaient passé par là,
que je me décidai à choisir, pour le passage du chemin
de fer partant de Cayenne pour aller à l'Awa, la route
des Pointu et des Antino. O n se rend en effet d ' u n ver-
sant sur l'autre en une seule journée de marche, ce qui
correspond à une distance ne dépassant pas 12 kilo-
mètres et la ligne divisoire est en terrain plat.
D'autre part, dès mon voyage de 1897 aux placers de
l'Awa, situés juste en face de l'Inini, j ' a v a i s reconnu et
signalé dans mon ouvrage sur les placers de la
Guyane (1), la richesse de cette zone aurifère. Les
événements actuels viennent non seulement de con-
firmer ces prévisions géologiques, mais donnent encore
un intérêt nouveau au chemin de fer qui, aux termes
même de la convention que j ' a i signée avec la Colonie,
doit passer dans la vallée de la crique Inini.
O n est tellement habitué à Cayenne à entendre parler
de nouveaux Eldorados que les esprits sceptiques y
sont nombreux et q u ' o n ne croit guère aux événements
que lorsqu'ils sont arrivés. Les premières découvertes
de l'Inini en 1901, datent du mois d'Avril. Au mois de
Mai, un des Conseillers généraux de la Colonie, fort au
courant des questions minières, m'écrivait encore :
( 1 ) Guide pratique pour la recherche et l'exploitation de l'Or en
Guyane Française, p a r E . D . L E V A T , P a r i s , 1 8 9 8 . — V v e C h . D U N O D ,
E d i t e u r ,

— 7 —
« J u s q u ' à présent, nous n'avons pas la preuve que
« des découvertes aient été faites à l'Inini ; on en a
« parlé et on en parle beaucoup, mais j e ne vois pas
« arriver les productions. Il peut se faire que les décou-
« vertes soient réelles, toujours est-il q u ' e n ville per-
« sonne ne peut l'affirmer. Je suis si habitué à entendre.
« parler de prétendues richesses de tels et tels parages,
« que je suis devenu sceptique ».

Même au mois d ' A o û t dernier, époque à laquelle j e
me trouvais dans la Colonie, et où quelques produc-
tions retentissantes étaient déjà descendues, un des plus
anciens et des plus respectables négociants de la ville,
ne pouvait pas admettre encore la réalité d'une décou-
verte sérieuse :
« Voyez, mon cher Monsieur Levat, me disait-il, j e
« ne puis pas croire q u ' u n e région comme la vallée
« de l'Inini, qui a été déjà tant parcourue par nos
« plus fins limiers, puisse contenir des richesses com-
« parables à celles du Carsewène. »
Il a bien fallu cependant se rendre à l'évidence en
face des productions sans cesse croissantes qui descen-
dent de l'Inini. O n doit s'attendre à voir augmenter
encore notablement les envois d ' o r dès que la saison
des pluies arrivera, c'est-à-dire dès le mois de Mars
prochain. E n ce moment, saison sèche, on ne peut tra-
vailler q u ' u n petit nombre de criques, vu que toutes les
têtes de ces cours d'eau, qui sont généralement les
emplacements les plus riches, contenant de l'or gros,
ne peuvent pas être lavés, faute d'eau.
La loi des sept ans. — Il est assez curieux de noter,
même si ce n'est q u ' u n e coïncidence fortuite, que les
découvertes de placers fameux se renouvellent exacte-
ment tous les 7 ans.

— 8 —
1873 Vitalo découvre le groupe de Saint-Élie, Dieu
Merci, Couriège, etc., qui a produit à l'heure
qu'il est plus de 35 millions de francs d'or.
1880 Le groupe des placers Enfin, Pas trop tôt,
Elysée, dans la Mana, tous très riches.
1887 Le grand maraudage du Contesté Franco-Hol-
landais ; plus de 60 millions d'or en sont sortis.
1894 Autre grand maraudage dans le Contesté Franco-
Brésilien, au Carsewène. Il est sorti de cet en-
droit, qui n'est pas grand, vu que tous les
travaux tiennent dans un rectangle de 6 à 8
kilomètres de long sur 3 de large, plus de 1OO
millions de francs d'or.
1901 L'Inini qui a produit à l'heure actuelle, en quel-
ques mois de saison sèche, avec des moyens
rudimentaires, plus de 4 millions de francs d'or.
La montée de Saint-Laurent à l'Inini se fait au
moyen de pirogues creusées dans des troncs d'arbres
portant de 1.000 à 1.200 kilogrammes de marchandises
et 6 à 8 passagers, équipage compris.
L'Eldorado de l'Inini. — Au moment de mon
départ de Saint-Laurent, le 19 Octobre dernier, les prix
de transport oscillaient entre 120 et 130 francs le baril.
Cette dernière unité est essentiellement variable. E n
temps ordinaire elle est, théoriquement, de 100 kilos ;
pratiquement, de 80 à 85 kilos. Quand la clientèle
donne, le poids s'abaisse ; il est en ce moment à Saint-
Laurent fixé à 50 kilos environ, de sorte que le prix de
revient de la tonne transportée de cette façon varie de
2.500 à 2.750 francs. Comme il faut compter pour la
ration journalière des hommes un poids d'au moins
I kilogramme par tête et par jour, on voit que ce simple
transport constitue une lourde charge à ajouter au prix

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même des vivres et au salaire journalier ; car il est de
règle en Guyane que, sur les placers, tout le monde
ouvriers et employés, reçoit en sus du salaire, la ration
réglementaire fixée par les arrêtés locaux. Même à ces
prix, q u ' o n peut qualifier d'élevés sans être taxé d'exa-
gération, la demande surpasse de beaucoup l'offre et
rien n'est amusant comme de voir les canotiers bosch,
revenant à vide à Saint-Laurent, appréhendés par
une foule de placériens surenchérissant sur leurs voisins
pour s'assurer la bienheureuse pirogue qui doit les
conduire à la fortune. Une fois d'accord, l'élu ne lâche
pas son canotier d'une semelle, fait avec lui ses commis-
sions en ville pendant que les camarades montent la
garde autour du canot.
Malheureusement, la plupart de ces pagayeurs sont
des Bosch hollandais, qui se font payer en écus de
5 francs, que la Banque de Surinam recueille à P a r a -
maribo et renvoie de temps à autre à Cayenne contre
des traites sur l'Europe.
Il est indispensable que nous prenions des mesures
pour réglementer d'une manière efficace cette exploi-
tation éhontée. Sur la rive hollandaise, à Albina, juste
en face de Saint-Laurent, les mêmes Bosch qui
exigent chez nous 1 2 0 francs par baril de 5 0 kilo-
grammes, sont tenus d'assurer l'approvisionnement des
placers existants sur la rive hollandaise, moyennant un
tarif très rémunérateur déjà, mais admissible cepen-
dant, qui leur est imposé par l'Administration. Cette
dernière estime, à juste titre, qu'elle doit aide et protec-
tion aux exploitants qui paient à la Colonie : I° la rede-
vance foncière ; le droit de sortie sur l'or qui,
quoiqu'inférieur au nôtre ( 5 0 / 0 sur le brut chez les
Hollandais, 8 0 / 0 en Guyane Française), n ' e n constitue
pas moins la ressource majeure servant à équilibrer le

— 1O —
budget de la Colonie. Je le répète : il est urgent
que nous prenions des mesures analogues sur la rive
française. Ce sera peut-être un peu plus difficile, vu
que nombre d'expéditions montent avec des canots
dans lesquels les membres de l'association qui tentent
fortune, sont leurs propres pagayeurs.
Il est vrai qu'alors les risques s'accroissent énor-
mément car les quinze sauts qu'il faut franchir pour
aller de Saint-Laurent à l'Inini, ne sont pas tous com-
modes et pour ma part, je ne consens à m'y risquer que
si mon canot est pagayé par des Bosch dont l'habileté,
surtout à la descente, est réellement surprenante. La
première fois q u ' o n descend un saut un peu périlleux,
dans une pirogue bosch, on a la sensation très nette
q u ' o n va prendre un bain sérieux et on cherche instinc-
tivement des yeux la roche la plus favorable pour s'y
accrocher après plongeon. Un simple coup de pagaie
du Bosch placé à l'avant, vous fait passer comme une
flèche dans les endroits les plus bouillonnants et on se
trouve rendu, encore un peu ému, au pied de la cascade
avant d'avoir eu le temps de se rendre compte de la
manoeuvre. Une fois habitué à ce genre de sport, on s'y
intéresse et on comprend mieux l'habileté avec laquelle
les canotiers évitent les endroits dangereux en utilisant
les courants doublés que produisent les récifs accumulés.
Au Carsewène, le saut Dahmen, impraticable à marée
basse, a causé la mort d ' u n nombre incroyable de pla-
cériens descendant chacun avec leur petit magot et
pagayant pour leur compte, malgré les avis répétés et
les signaux faits depuis la rive. 11 en est de même au saut
Tourépé sur l'Approuague ; on s'est même proposé
d'aller curer le pied de ces sauts au moyen d ' u n sca-
phandre et il est probable que cette opération « paie-
rait » bien.

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— I I —
Chercheurs heureux. — Le premier chercheur ayant
réalisé à l'Inini une production importante, au début
de l'année 1901 est un nommé Léon, dit le Pâtissier,
universellement connu à Cayenne, dont il parcourait les
rues chaque matin, vêtu d ' u n irréprochable complet
blanc de cuisinier, en débitant des petits pâtés chauds
à la viande, justement appréciés par sa clientèle. Monté
un des premiers à l'Inini, au mois d'Avril dernier en
association avec un de ses camarades il descendait au
bout de trois mois ayant réalisé pour sa part, un poids
net de 42 kilogrammes d'or, tous frais payés. Son col-
lègue en apportait autant. Valeur totale : 226.800 francs.
A la même époque, M. Jadfard, le frère du Percep-
teur de Cayenne descendait de l'Inini, avec 27 kilo-
grammes d'or récoltés en 22 jours seulement. Revenu
uniquement parce qu'il s'était trouvé à court de vivres,
il remonta en toute hâte après s'être simplement ravi-
taillé à Saint-Laurent, et ce chercheur heureux a n n o n -
çait fin Septembre un autre envoi d'égale importance.
Le chef d'expédition Mérange, avait envoyé, fin S e p -
tembre, 70 kilogrammes à la côte et au moment de mon
départ, à la fin d'Octobre, il en annonçait 30 en route,
total 100, valant 270.000 francs.
L'Odyssée de 20 kilos d'or. — Une petite expédition
partie de Cayenne avec des moyens très restreints, a
donné lieu à une odyssée bien typique, qui a diverti
toute la Colonie. Ses deux organisateurs avaient mis à
la tête du personnel de l'unique pirogue qui portait les
hardis chercheurs, un jeune créole qui tomba malade
dès les premiers jours de la montée et qui laissa comme
chef un des noirs composant l'expédition.
Deux mois après, ce dernier revenait à Cayenne et
déclarait à ses mandants que, malgré une série de
déveines, il était arrivé à réaliser net 4 kilogrammes

— 12 —
d'or, qu'il leur rapportait fidèlement. Ces 4 kilo-
grammes (valeur 10.800 francs), couvrant à peu près
deux fois les frais primitifs de l'opération, les bailleurs
de fonds étaient sur le point de s'en contenter et de
donner quitus au bonhomme, lorsqu'un négociant de
la ville les prévint que ce même individu venait de lui
offrir à l'instant, 9 kilogrammes au prix de maraudage,
c'est-à-dire environ pour la moitié de la valeur réelle de
l'or brut. Naturellement, on arrête le délinquant, on le
presse de questions, il finit par avouer, et, pour étouffer
l'affaire, il propose de renoncer à la part lui revenant
dans ces 9 kilogrammes, pourvu q u ' o n lui donne
quitus. C'est ce q u ' o n fait, un peu trop rapidement
cependant, car on apprend peu de jours après que ce
fidèle dépositaire s'était déjà délesté en route de 7 kilo-
grammes, à Saint-Laurent-du-Maroni. En fait, l'expé-
dition avait produit 20 kilogrammes sur lesquels les
bailleurs de fonds n ' e n ont sauvé que 13, et ils peuvent
encore s'estimer heureux car beaucoup d'autres n ' e n
peuvent dire autant.
C'est pourtant de cette manière que la plupart des
propriétaires de placers de Cayenne opèrent encore en
ce moment et il faut dire, à la louange de la moralité
des Guyanais, que les expéditions laissées ainsi la bride
sur le cou, rapportent encore assez fréquemment une
partie honorable de la récolte. Quand on songe aux
facilités dont disposent les chefs d'expédition pour
« étouffer » la recette, on est plein d'admiration pour
l'honnêteté relative avec laquelle ils en rapportent, de
temps en temps, une fraction.
Nous verrons tout à l'heure à propos de maraudage
des placers que ces m œ u r s antiques se sont beaucoup
gâtées dans ces derniers temps et que le remède à
cette situation se trouvera dans l'ouverture du chemin

— 1 3 —
de fer qui permettra aux propriétaires de mines d'aller
eux-mêmes surveiller leurs affaires.
Actuellement, on ne pourrait pas citer dix noms
parmi les exploitants, opérant par expéditions envoyées
depuis Cayenne, qui aient été en personne, non pas
même sur leurs propres placers — qui sont parfois fort
éloignés — mais même sur un placer quelconque de la
Colonie, et cependant il en existe dans la contrée sur
lesquels on peut monter en chaloupe à vapeur dans une
seule journée. Ce simple détail, que j e certifie abso-
lument exact, constitue la démonstration la plus écla-
tante qui puisse être donnée de l'état d'enfance dans
lequel se trouve encore l'industrie aurifère en Guyane
Française et de la cause de cet état.
O n comprend aisément l'effet produit à Cayenne et
dans les Antilles par des coups du sort aussi reten-
tissants que ceux que j e viens de citer. O n peut tabler
actuellement sur une population de 6 à 7.000 mineurs
déjà rendus sur les placers de l'Inini. Naturellement, il
est très difficile de se rendre un compte exact de ce
q u ' a produit cette armée de chercheurs ; néanmoins,
grâce au bureau de recettes douanières que le Conseil
Général a très sagement décidé, dans sa session de
Juillet dernier, d'installer à l'embouchure de l'Inini,
on a des indications assez certaines sur la quantité d'or
produite depuis l'ouverture de ce poste, dans la
deuxième quinzaine du mois d'Août 1 9 0 1 .
Le poste de l'Inini. — J e reviendrai plus loin sur
cette question des bureaux de contrôle établis sur les
rivières de la Guyane, parce que j ' y vois un moyen
puissant d'enrayer la contrebande. A ce point de vue,
l'initiative du Conseil Général a été des plus heureuses,
d'autant plus qu'elle est doublée d'une excellente affaire

- 1 4 -
Le Conseil Général avait prévu pour l'installation de
ce bureau u n e somme de 2 8 . 0 0 0 francs environ, crédit
qui j e crois, a été u n peu court, car j ' a i lieu de
penser que la dépense effective arrivera au moins à
4 0 . 0 0 0 francs. Or , la recette du poste était à la date du
1 0 Novembre 1 9 0 1 , de 1 4 6 . 0 0 0 francs, ce qui est
gentil pour un d é b u t .
A 8 0/0, taux du droit de sortie sur l'or en Guyane,
cette rentrée correspond à une production déclarée de :
1 4 6 . 0 0 0 X 1 0 0 N - _ •
— = 1 . 8 2 5 . 0 0 0 francs
8 0
pour une période d'environ trois mois.
Comme nous le verrons plus bas, ce chiflre est loin
de représenter la production réelle, quoiqu'il soit cer-
tain que la contrebande dans l'Inini est mieux sur-
veillée que sur les autres terrains aurifères de la
Guyane, grâce à la création du bureau en question.
Voici d'ailleurs le compte-rendu officiel du Gouver-
neur au sujet de ce poste de douane dans l'arrière pays,
(Discours d'ouverture de la session ordinaire du Conseil
général en Novembre 1 9 0 1 ) .
« Les découvertes de l'Inini remontent au mois de
Juin. Le mois suivant, au moment où vous vous réunis-
siez en session extraordinaire pour l'affaire du chemin
de fer, on apprit à Cayenne que 8 0 kilogrammes d'or
récoltés en fraude sur les nouveaux placers avaient été
amenés au village hollandais d'Albina, où on s'était
trouvé à court de numéraire pour les payer. Ce fait, qui
indiquait combien il était urgent d'organiser une surveil-
lance douanière dans cette région lointaine, située à
près de vingt jours de canotage en amont de Saint-Lau-
rent-du-Maroni, vous détermina à prendre d'urgence
d'énergiques résolutions. Dans votre séance du 2 3 Juillet
après midi, vous votiez u n crédit de 2 7 . 7 5 6 francs pour

.
FRANÇAISE
E

GUYAN
N

E
E

RIVIÈR
E

UN
R

SU
T

SAU
N
U



- 15 —
l'organisation et l'envoi immédiat d'une mission de
douane et de police chargée d'une part, d'assurer la
perception régulière des droits, tant sur l'or natif que
sur les marchandises étrangères, d'autre part de vérifier
la régularité des exploitations aurifères et de saisir les
quantités d'or illicitement récoltées.
« Conformément à vos désirs, cette mission fut orga-
nisée et expédiée avec une rapidité qui pouvait difficile-
ment, j e crois être plus g r a n d e . Le 3 1 Juillet, j e prenais
en Conseil privé, l'Arrêté constituant la mission. Le
même jour, son chef partait pour Saint-Laurent et le
5 Août, le reste du personnel suivait, complètement
équipé et muni de tout le nécessaire. A Saint-Laurent,
le Délégué du Service local, institué par mon Arrêté du
8 Juin précédent, avait tout préparé pour la montée de
la mission, sur les instructions que je lui avais fait
tenir par télégrammes chiffrés. Le G r a n d - M a n des Bonis
invité à nous prêter aide, arrivait lui-même avec des
canots en nombre suffisant. La mission quittait Saint-
Laurent le 1 3 Août, franchissait les séries de rapides
interposés eutre le S a u t H e r m i n a et le confluent de l'Inini
et atteignait le 2 9 Août ce point, où elle s'installait.
Les résultats de cette installation ont été immédiats.
E n quelques semaines, les droits de sortie sur l'or
encaissés par la mission se sont élevés à 5 0 . 0 0 0 francs.
Ils atteignaient le 1 0 Novembre, 1 4 6 . O O O franes, repré-
sentant l'impôt perçu pour 6 8 0 kilogrammes d ' o r natif.
L'or récolté sur notre territoire, a pris le chemin de
Saint-Laurent et de Cayenne, abandonnant celui
d'Albina, où il ne serait plus entré depuis, suivant le
témoignage de notre Agent consulaire à Paramaribo,
un seul gramme d'or maraudé sur nos placers.
« O n discute aujourd'hui certains actes de la mission,
certaines perceptions qui ont été opérées de telle

— 16 —
manière, alors qu'il eût mieux valu qu'elles le fussent de
telle autre. O n lui reproche d'avoir accepté pour bonne
la déclaration de porteurs d'or qui prétendaient avoir
travaillé hors de notre territoire, ou encore d'avoir sim-
plement perçu des droits sur des quantités d'or qui
auraient dû être confisquées. Il est permis de remarquer
que si le fait s'est produit, les agents à qui il serait impu-
table auraient agi singulièrement à l'encontre de leurs
intérêts, puisque s'ils saisissaient l'or, la saisie s'effectuait
à leur profit. Mais j e n'entrerai pas dans cette discussion.
Des fonctionnaires, M. Octave Bassières, M. Soliveau,
des agents placés sous leurs ordres, sont montés dans les
bois, en des points de l'hinterland de la Guyane où
jamais une mission officielle n'avait pénétré. Ils y ont
fait de leur mieux pour remplir leur mandat et pour
appliquer les instructions, nécessairement hâtives, qui
leur ont été données. Si, dans ce poste difficile, ils ont
fait quelque erreur de détail, elle trouve par avance son
explication dans les circonstances mêmes. Quant à moi,
Chef reponsable de la Colonie, quoique placé trop loin
pour avoir pu les suivre dans tous les détails de leurs
opérations, j ' a i la plus absolue confiance dans le cons-
tant désir de bien faire avec lequel ils se sont acquittés
de leur tâche, et, en couvrant leurs actes de mon autorité,
je suis heureux de déclarer, en ce jour, que par leur
courage et leur dévouement ils ont bien mérité de la
Colonie (Applaudissements).
Évolution de l'industrie aurifère en Guyane.
La découverte de l'Inini dont je viens de donner u n e
esquisse rapide, n'est somme toute q u ' u n événement
heureux, mais temporaire, dans la vie minière de la
Guyane. Lorsque les placers de cette région auront été

— 17 —
régulièrement délimités, des exploitations industrielles
prendront la place des maraudeurs et ces derniers iront
exercer plus loin leurs talents de chercheurs. E n même
temps, les teneurs moyennes d'exploitation s'abaisse-
ront, puisque la crême aura été enlevée par ces premiers
exploitants et il faudra faire appel à des moyens méca-
niques ou à des procédés plus perfectionnés que ceux
dont disposent les exploitants actuels.
Cette transformation se dessine déjà sur d'autres
placers de la Colonie.
C'est d'ailleurs la formule immuable de tous les pays
à placers et j e la décrivais déjà il y a nombre d'années
en étudiant l'évolution des placers sibériens arrivés eux
aussi à la période d'exploitation mécanique.
« La facilité avec laquelle l'or, grâce à son poids
spécifique élevé se sépare des stériles qui l'accom-
pagnent, permet d'opérer le lavage avec les instruments
les plus rudimentaires : batée en bois, long-tom ou
sluice portatif. Tous ces appareils, ingénieux somme
toute, qu'emploie le prospecteur d'or, il les emprunte à
la forêt voisine.
« La période héroïque. — Cette période q u ' o n peut
qualifier d'héroïque, tant par les efforts et les privations
qu'elle exige de la part des chercheurs d'or, que par
les gains inespérés qu'elle procure, est généralement
courte. Bientôt la nécessité de s'organiser, de défendre
les biens acquis, conduit les exploitants à délimiter les
« claims » occupés ou vacants et pousse les camps
miniers à s'établir d'une façon stable. Des magasins,
des cabarets — creusets auxquels vient aboutir le soir
la récolte de la journée — s'élèvent comme par enchan-
tement ; l'ensemble se complète, dans les pays a n g l o -
saxons, par un bureau de Poste et une Banque, peu
après par l'Église et par l'École. Cette période est de

— 18 —
courte durée, généralement marquée par quelques trou-
vailles retentissantes. Celles-ci entretiennent la fièvre
jusqu'au moment où les nids riches ayant été vidés,
l'annonce de la découverte d ' u n nouveau champ aurifère
amène l'exode en masse des chercheurs d'or, race
toujours famélique, mais toujours pleine d'espérance,
toujours à la veille, dans ses rêves d'or, du coup de
fortune qui enrichit son homme en u n jour. C'est alors
q u ' o n entreprend sur les placers « écrémés » l'exploi-
tation de sables plus pauvres, avec des moyens techni-
ques moins primitifs, quoique coûteux encore. On
relave les déblais des premiers prospecteurs, en atten-
dant q u ' u n e troisième couche d'exploitants, de moins
en moins g o u r m a n d s , vienne relaver le résidu des
résidus. O n voit sur les anciens placers californiens des
déblais qui ont été lavés avec profit par quinze exploi-
tants successifs, venant traiter avec patience et profit les
restes dédaignés par leurs prédécesseurs. Les procédés,
dès ces premières reprises, sont déjà moins barbares :
on ne compte plus uniquement sur la gravité pour
séparer l'or de ses gangues. O n s'aide du mercure pour
amalgamer l'or fin que la gravité pure et simple serait
impuissante à retenir, à « sauver», suivant l'expression
imagée des Anglo-Saxons. Cette période, que j ' a p p e l -
lerai rationnelle, de l'exploitation des placers est celle
qui donne à la fois les plus grandes quantités d ' o r et
les profits les plus beaux et les plus sûrs... Le pays est
déjà « dégrossi », s'il est permis d'employer ce terme ;
le passage des premiers exploitants, tout en démontrant
l'existence des alluvions « payantes » est loin d'avoir
épuisé la couche aurifère qui n ' a été qu'effleurée,
écrémée, par des travaux exécutés sans plan et sans
méthode. La récolte est abondante et sûre.
« L'exploitation rationnelle des placers exclut l'em-

— 19 —
ploi de la batée, qui reste le prototype, l'instrument
classique des temps héroïques. On voit alors apparaître
les méthodes permettant d'économiser la main d'œuvre
tout en opérant sur de grandes masses à la fois. C'est
ainsi que les Américains ont inventé la méthode hydrau-
lique pour l'abatage et le lavage de leurs alluvions
pliocènes de la Californie, accrochées sur le flanc des
vallées actuelles, permettant par conséquent d'évacuer
sans peine les résidus des cubes colossaux de déblais
qu'ils déplacent, grâce à ce procédé brutal mais
économique. A ce même ordre d'idées se rattache le
dragage des placers situés en contrebas des rivières ou
des marais, qui prennent maintenant une place impor-
tante en Nouvelle-Zélande, aux États-Unis, en Guyanne,
et en général dans toutes les régions où le procédé
hydraulique est rendu impossible par suite de la
position même des placers, ou même interdit par les
lois, vu les conséquences désastreuses qu'il apporte
dans le régime des rivières, que la masse de déblais
qu'on leur envoie fait déborder et divaguer sur les
terres fertiles des plaines.
« Ces diverses étapes, ces diverses méthodes sont
maintenant si bien connues, si bien classées, qu'il est
possible à un homme du métier, par un simple coup d'œil
jeté sur une exploitation aurifère, de savoir presque
exactement à quoi s'en tenir, non seulement sur la
période qu'elle traverse, cela saute aux yeux, mais
même d'être fixé sur sa teneur moyenne. Tout d'abord
les laveurs à la batée, s'il y en a sur le placer, vous
disent de suite à quelle limite de rendement journalier
ils considèrent une alluvion comme exploitable avec
leur simple appareil. C'est un chiffre qui varie énor-
mément, suivant le prix de la vie sur les placers et par
conséquent suivant leur distance des bases de ravitail-

— 20 —
lement, etc. Quel que soit ce chiflre, il suffit de le mul-
tiplier par 4 pour avoir la valeur de l'or contenu dans
un mètre cube d'alluvion traitée, car un bon laveur à
la batée, faisant lui-même sa fouille, ne peut guère
dépasser 25 opérations de 10 litres par journée de tra-
vail. Au sluice portatif (Long-tom), le rendement
s'élève beaucoup et peut atteindre 2 mètres cubes par
ouvrier laveur.
« Tel est le tableau exact de la marche des événe-
ments dans les régions aurifères nouvelles, sur
lesquelles aucun règlement, aucune loi préexistante, ne
vient modifier la succession naturelle des exploitations.
La Californie, de 1848 à 1860, l'Australie dès 1857,
la Nouvelle-Zélande plus récemment, enfin tout à fait
de nos jours, la Guyane, tous ces pays à placers ont
présenté, présentent ou présenteront sur une échelle
plus ou moins vaste, le tableau que nous venons d'es-
quisser. D'autres pays déjà connus comme étant favo-
risés par l'existence de placers aurifères, notamment les
régions équatoriales de l'Afrique centrale, la partie
moyenne du Soudan, la Côte d'Ivoire, etc., entreront
bientôt en ligne de compte à leur tour (1).
Production actuelle de la Guyane. — Quel est
actuellement, abstraction faite de la production de
l'Inini dont je viens de donner une idée, le rendement
annuel des placers de la Guyane Française ?
Les chiffres donnés par la Douane, dont j e
reproduis le tableau pour ces sept dernières
années, ne répondent que très insuffisamment à la
question.
( 1 ) D . L E V A T . Placers aurifères de la Sibérie Orientale. Revue
Scientifique, 2 3 m a i 1 8 9 7 . — L'or en Sibérie Orientale, 2 v o l . , c h e z
R o u v e y r e , P a r i s .

— 21 —
Voici ce tableau :
Tableau de la production de l'or en Guyane
OR D É C L A R É
I M P O R T A T I O N D ' O R D I F F E R E N C E S
A N N É E S
A LA S O R T I E ,
D E L A G U Y A N E
e n p l u s | e n m o i n s
D E C A Y E N N E
E N F R A N C E ( 1 )
-
1 8 9 5
2 . 8 0 7 K g r . 18G
2 . 9 8 9 k g .
182
1896
3 . 1 7 0 — 7 2 2
3 . 1 1 0 k g .
0 0
1897
2 . 3 1 1 — 3 7 0
2 6 3 9 k g .
3 2 8
1 8 9 8
2 . 4 6 8 — 0 7 0
1 . 2 4 8 k g .
1 . 2 2 0
1899
2 . 5 4 1 — 3 5 2
2 . 8 4 6 k g .
3 0 5
1900
2 . 3 7 8 — • 6 3 9
2 . 0 7 0 k g .
3 0 8
1901
2 . 5 0 2 ( 8 m o i s )
«
«
Ce tableau, dont tous les chiffres sont rigoureusement
officiels, laisse plutôt rêveur : on comprend que les
sorties de la Guyane puissent être inférieures aux entrées
en France, l'or servant de moyen de remise dans tous
les pays créanciers de la Colonie. Ce qui me paraît
réellement miraculeux, c'est que ce métal, hélas tou-
jours trop rare dans les poches, fasse en route des
petits et qu'il puisse se rencontrer des années comme
1897 et 1899, dans lesquelles il soit officiellement
constaté qu'il est arrivé en France, trois cents et quelques
kilos d ' o r de plus qu'il n ' e n est sorti de Cayenne !
Prenant ces chiffres pour ce qu'ils valent, c'est à dire
pour des indications d'ensemble, on voit que nous oscil-
lerions en Guyane entre 6 et 7 millions de francs comme
chiffre officiel de la production annuelle, c'est à dire
autour d ' u n total à peu près égal à celui de la Guyane
Anglaise. Il suffit cependant de s'arrêter quelques jours
à Demerara et de séjourner quelque temps à Cayenne
pour comprendre qu'il n ' y a pas de comparaison à faire
entre la production aurifère des deux pays.
A Demerara, Colonie sucrière, grâce à la main
d'œuvre coolie laquelle n'est pas admise sur les placers
( 1 ) D'après les relevés officiels des douanes françaises.

— 22 —
de la Guyane française, les affaires aurifères n'ont qu'une
importance secondaire : on vous signale si vous les
cherchez, les magasins spéciaux pour la vente aux
mineurs de leurs vivres et ustensiles de prédilection.
A Cayenne, dans les magasins, dans la vie privée,
dans les cafés, on n'entend parler que de placers, de
teneurs extraordinaires, de prospections, d'expéditions,
car chacun possède ou espère posséder « la bonne cri-
que » qui assurera sa fortune.
Mais il existe d'autres éléments d'appréciation qui
permettent de se rendre compte, sinon des quantités
sortant en contrebande, au moins de la proportion qui
existe entre l'or payant régulièrement le droit de sortie
et celui qui ne le paie pas du tout.
C'est la balance des entrées en douane.
La Colonie de la Guyane Française achète, bon an
mal an, en France et à l'étranger, pour environ 9 mil-
lions de francs de marchandises diverses ; les 2/3 de cette
somme représentant des approvisionnements de bouche :
farines, poisson salé, vins, etc. Il faut augmenter ce
chiffre d'environ 12 0/0 pour les droits de douanes,
d'octroi de mer, impôts de consommation, etc.
L'or étant pratiquement le seul produit exporté, on
voit que la Colonie devrait se trouver chaque année au-
dessous de ses affaires d'environ 4 millions de francs.
Une telle situation, si elle se produisait même pendant
une seule année, aurait pour inévitable résultat de créer
un change colossalement élevé au détriment de la
Colonie, comme on en a eu malheureusement, et à plu-
sieurs reprises, le triste exemple dans les colonies de
monoculture sucrière comme la Martinique et la Guade-
loupe. Or, il n'y a en Guyane aucun change de cette
espèce. Au contraire, en ce moment, non seulement les
traites sur France ne font pas prime, mais encore il faut

.
FRANÇAISE
E

GUYAN
N

E
E

RIVIÈR
N

E
E

DRAGAG


— 2 3 —
payer jusqu'à 2 o/o pour se procurer des fonds liquides
notamment des pièces de cent sous, expédiées d'Europe
dans la Colonie. O n souffre en somme d'une circula-
tion monétaire insuffisante, étant donnée la quantité
extraordinaire d'or qui se présente sur le marché. Cette,
circonstance n'est évidemment que temporaire, mais elle
est intéressante à faire connaître, parce qu'elle permet
de voir clairement que la Colonie produit considé-
rablement plus qu'elle ne consomme.
La contrebande s'opère sur u n e grande échelle au
moyen des nombreux petits bateaux à voile qui font le
cabotage entre les Guyanes et les Antilles. La majeure
partie de l'or clandestinement exporté, va s'embarquer
pour l'Europe dans les Colonies Anglaises ou même à
la Martinique et à la Guadeloupe.
Les Placers de la Martinique?— Il est assez difficile,
on le comprend, dans les sorties d'or des Colonies
Anglaises, de faire le départ entre l'or qu'elles ont
produit elles-mêmes et celui provenant de la contre-
bande française. Mais on est tout étonné de voir que
la Martinique, île de formation volcanique complète-
ment privée de placers, figure comme pays exportateur
d'or brut. Je relève en effet dans le tableau des exporta-
tions de cette Colonie, les chiffres suivants :
Tableau des importations d'or brut en masses, de la
Martinique en France.
O R B R U T E X P O R T É
A N N É E S
P O I D S E N GRAMMES V A L E U R E N F R A N C S
1 8 9 8
8 .
8 0 . 0 1 9
2 4 8 . 0 5 9
1 8 9 9 .
1 9 2 . 5 6 0
5 9 6 . 9 3 6
1 9 0 0 .
2 7 7 . 6 8 7
8 6 0 . 8 3 0
La Guadeloupe a exporté aussi, en 1 9 0 0 , 38 k g . 5 5 2
d ' o r brut, dont j e serais curieux de vérifier l'état-civil,

— 2 4 —
n'ayant jamais entendu parler des placers ou de
mines d'or dans cette île.
Je n'ai pas besoin de m'appesantir davantage sur
l'origine de cet or sorti en contrebande, qui sert soit à
payer les produits Martiniquais que nous consommons
en Guyane, soit, pour la majeure partie, à éluder le droit
de sortie.
Les États-Unis font aussi avec notre Colonie guyan-
naise, un commerce actif notamment pour les bois,
la morue, etc. Nous payons cela aussi avec de l'or qui
échappe à nos statistiques.
Enfin il est bien certain qu'il reste aux exploitants
locaux, propriétaires de mines ou maraudeurs, une belle
marge de bénéfices que la douane est impuissante aussi
à nous signaler. Il est évident que si l'industrie aurifère
n'était pas si prospère, elle ne serait pas le but unique
des efforts de toute la population et on chercherait dans
les succédanés, ne fut-ce que dans les cultures maraî-
chères, des moyens d'existence moins incertains que le
lavage des criques. Au prix où on vend à Cayenne un
chou ou une botte de radis, il y a pourtant de belles
journées à gagner pour un jardinier connaissant son
affaire ! Evidemment, c'est là une situation qui fait gémir
ceux qui envisagent l'agriculture comme la base essen-
tielle de toute colonisation durable. Mais c'est une
circonstance de fait, contre laquelle il n ' y a pas à lutter.
Je suis absolument persuadé d'ailleurs que le meilleur
moyen d'arriver à cette colonisation agricole, si désira-
ble à tous les points de vue, c'est d'appeler dans le pays
beaucoup de bras, chaque paire de bras étant accompa-
gnée d'un estomac qui sera d'autant plus exigeant pour
la nourriture qu'il sera mieux à même de se payer des
douceurs; or il n ' y a que les mines d'or qui soient ac-
tuellement susceptible d'amener une situation semblable.

— 25 —
En tout cas, elles produisent un premier résultat que
j e ne puis passer sous silence : on nous objecte toujours
que les Guyanes voisines, la Hollandaise et surtout
l'Anglaise, sont beaucoup plus peuplées et beaucoup
plus prospères que la nôtre. En ce qui concerne le peu-
plement, c'est surtout grâce à l'importation des coolies
que nos voisins nous dépassent. Quant à la prospérité,
j'estime que nous n'avons rien à leur envier, en tant que
répartition des moyens d'existence dans notre popu-
lation cayennaise. Il n ' y a pas de pauvres en Guyane
Française et pour ma part, je n'ai pas souvenir d'avoir
vu une seule fois, dans les rues de Cayenne, un mendiant
demandant l'aumône : on est assailli par ces malheureux
dès qu'on débarque sur le territoire de nos voisins.
En résumé, j'estime que la production actuelle de la
Guyane ne doit pas être inférieure, tout au moins dans
ces dernières années, à 16 ou 18 millions de francs. C'est
là un chiffre considérable, étant donné la faiblesse de la
population totale de la Colonie qui n'arrive pas à 30.000
âmes, sur lesquelles on ne peut guère compter en temps
normal plus de 8.000 hommes adonnés à l'exploitation
des placers. Ces chiffres correspondraient à une produc-
tion annuelle par tête d'ouvrier, d'environ 2.000 francs
et par conséquent à un revenu journalier d'environ
7 francs par tête.
Ce dernier chiffre est conforme à la réalité.
Le taux moyen de la journée d'ouvrier, sur les placers,
varie, en effet, entre 3 fr. 50 et 5 francs, suivant le cas.
Il faut ajouter à ce chiffre le coût de la ration, qui est
fournie en sus, et l'amortissement des frais de trans-
port sur les lieux et des frais de maladie, répartis sur
156 jours, durée normale des engagements d'ouvriers.

L E S DRAGUES A OR
L'année 1901 a été marquée en Guyane par la mise
en marche d'une première drague à or, sur la rivière
Courcibo, affluent du Sinnamary, qui a donné dès ses
débuts, des résultats très satisfaisants. Plusieurs dra-
gues antérieures avaient abouti à des insuccès reten-
tissants, de sorte que l'opinion générale dans la Colonie
était assez sceptique à l'égard de ces engins. Cependant
dès 1897, j ' a v a i s reconnu que les placers guyanais
présentaient des conditions exceptionnellement favora-
bles pour la réussite du dragage. Le fond de ces
placers, ce que les mineurs appellent le bed-rock,
est uniformément composé d'un argile généralement
grisâtre, nommé « g l a i s e » par les prospecteurs ou
de « roche morte », décomposée, très tendre aussi,
facile par conséquent à enlever au moyen de godets.
Cette glaise et cette roche morte donnent d'ailleurs, sur
15 ou 20 premiers centimètres en profondeur, une
teneur excellente eu or. C'est là, j e le répète, un point
capital; car les dragues par leur mode même d'emploi,
ne peuvent rien faire sur un bed-rock dur et rocheux.
Les premiers essais de dragage ont échoué princi-

.
DRAGUER
A
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RIVIÈR
E

UN
R

SU
L

SOLEI
U

D
R

LEVE


— 27 —
paiement à cause de la faiblesse des appareils employés.
O n rencontre fréquemment dans les alluvions guya-
naises de gros troncs d'arbres, plus lourds que l'eau, qui
séjournent indéfiniment sans se pourrir sur le fond des
rivières et qu'il faut déplacer ou sous-caver pour
recueillir l'alluvion qu'ils recouvrent. E n outre on trouve,
dans les endroits riches surtout, de grosses pierres qu'il
faut pouvoir saisir et changer de place. Ces diver-
ses manoeuvres demandent des engins puissants, cons
truits de façon à pouvoir écarter ces obstacles. D'autre
part, étant donné les difficultés des moyens de transports,
il faut que ces appareils puissent être démontés en très
petits morceaux, pouvant être embarqués sur d'étroites
pirogues creusées dans des troncs d'arbres, seul moyen
de transport pratique dans les rivières Guyanaises entre-
coupées par des sauts multiples. Ces divers ordres de
difficultés ont été vaincus et j ' a i eu la satisfaction devoir
cette première drague, dessinée, construite et installée
par mes soins, suivie de plusieurs autres qui sont actuel-
lement en cours de construction ou de montage.
Ces appareils peuvent aussi bien travailler dans les
rivières proprement dites que sur des placers ordinaires,
alimentés simplement par un cours d'eau insignifiant.
Dans ce dernier cas, la drague flotte dans le lit même de
l'excavation qu'elle fait pour atteindre la couche auri-
fère : elle se meut dans une sorte de lac artificiel qu'elle
ronge incessamment sur une face et qu'elle comble à
l'arrière en rejetant les résidus du lavage débarrassés de
leur or. Le métal précieux reste dans les sluices établis
sur la drague même. On voit par conséquent l'économie
du système: l'alluvion est excavée par des godets, lavée
dans les sluices et évacuée à l'arrière sans que la main
de l'homme ait à intervenir autrement que pour manœu-
vrer les machines produisant ces résultats,

— 28 —
E n fait, des dragues à or passant de 500 à 1.000 mètres
cubes par jour de 10 heures, n'exigent comme personnel
à bord que cinq hommes seulement ; quant au combus-
tible, c'est du bois, fourni en abondance par l'épaisse
forêt vierge qui couvre de son manteau sombre et
continu toute la région des placers guyanais.
Dans ces conditions, le prix de revient du mètre cube
d'alluvion traité, frais généraux compris mais sans
amortissement, ne dépasse pas 0 fr. 60 c.
Avenir du dragage en Guyane. — Pour donner une
idée du nombre de placers auxquels s'applique cette
méthode, j e me contenterai de rappeler que les Guyanais
n'exploitent pas de placers, au moyen de leurs sluices
volants actuels, au-dessous de la teneur dite de « deux
sous à la batée», correspondant à une valeur de 15 francs
par mètre cube.
Au-dessous de ce chiffre les placers étaient considérés
jusqu'ici comme sans intérêt.
Quant au lit même des rivières, on y trouve fréquem-
ment des teneurs de 6 à 8 francs au mètre cube et on
peut admettre que la plupart des rivières de la Guyane —
et je les ai ou visitées ou prospectées presque toutes —
sont exploitables par dragage avec grand profit, même
dans leurs parties les plus larges. Ces richesses sont res-
tées jusqu'à présent absolument intactes, non seulement
parceque les teneurs ne sont pas payantes par procédé
manuel, mais aussi parce que la plupart de ces placers
fluviaux, constamment recouverts par une épaisseur
d'eau plus ou moins grande, ne peuvent pas être
asséchés et mis à découvert par les méthodes guya-
naises ordinaires.
On commence d'ailleurs à s'en rendre compte dans la
Colonie, car les demandes de concession pour dragage

.
COURCIBO
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SU
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SERVIC
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FLOR
A
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— 29 —
commencent à affluer. On a attendu pour se décider,
que les plâtres fussent essuyés et que la preuve fût faite.
C'est d'ailleurs une des caractéristiques de l'esprit
public en Guyane. On est, en ce qui concerne l'exploi-
tation des placers, très attaché aux anciennes méthodes
et très sceptique pour tout ce qui est progrès ou emploi
de machines. On ne peut donc espérer introduire de
perfectionnements dans la Colonie qu'en commençant
par payer de sa personne et de sa bourse.
C'est ce que j ' a i fait.
Industrie du dragage en Nouvelle Zélande. — Il est
utile de rappeler à ce propos, le succès rapide des
dragues aurifères dans tous les pays où elles ont été
introduites par des personnes compétentes. Le dernier
Rapport du Ministre des Mines de la Nouvelle Zélande,
pays d'origine des dragues à or, est tout à fait net à ce
point de vue :
« Pendant le courant de l'année dernière, on a mis en
« chantier un nombre considérable de dragues, dans les
« districts de l'Ouest et du Sud. Au 3 1 Mars 1901,
« voici comment se répartissaient ces appareils :
E n exploitation 1 4 5 dragues
Arrêtées 1 1 »
E n changement de place. . . 4 »
E n construction 122 »
Total 282
« La tendance pendant ces deux ou trois dernières
« années, a été d'augmenter la capacité de dragage des
« appareils; mais il semble que cette augmentation n ' a
« pas été suivie par des perfectionnements équivalents
« dans les dispositifs pour retenir l'or, surtout l'or fin.
« On doit aussi regretter l'adoption pour le travail des

— 3o —
« alluvions en plaine (flats), des mêmes types de dra-
« gues qui convenaient dans le lit même des cours
« d'eau. Les conditions dans les deux cas sont entière-
« ment différentes. Il est certain que ces difficultés
« seront résolues par une pratique suffisante, ce qui
« fixera définitivement l'essor de cette industrie ( i ) .
La même publication donne le tableau des rendements
mensuels d'un certain nombre de dragues à or, pour
le mois d'Août 1901. J ' e n extrais les chiffres suivants '.
NOM
RENDEMENT EN OR
NOMBRE
DE SEMAINES
DES DRAGUE
S
S
Poids
Valeur en francs
DE T R A V A I L
Golden Gate
195 oz. 10. 0
17.176
4
Perseverance
199 »
2. 6
17.168
4
Empire
201 »
6. 0
18.144
4
Earnscleugh n° 2 222 »
15. 0
19.994
4
Junction Elec-
tric n° 1
245
0. 0
21.050
3
Clyde
270 »
0. 0
24.500
4
Unity
276
1. 0
24.849
4
Fourteen-Mile
Beach
358
14. 0
32.233
4
Monte-Cristo
446 »
18. 0
40.157
4
Electric
522 »
15.10
46.994
3
Junction Elec-
tric n° 2
654 »-
0. 0
58.868
4
Cromwell
668 »
7. 0
60.183
4
Manuherikia
710
17.19
63.916
4
Les frais d'une drague oscillant entre 1.500 et 2.000
francs par semaine, amortissement non compris, on voit
• que les profits sont considérables. Ils ont été cependant
dépassés par les records suivants :
E n Juin 1900, la drague Hartley and Riley a obtenu
dans une seule semaine de travail, 1.187 onces d'or,
valant 106.830 francs.
Le mois suivant, la drague Lady Ranfurly, travaillant
(1) Annual Mines Statement, by the Hon. Mr. McGowan. — The
New Zealand Mines Record. Sept, 10th igoi, page 74.

.
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PLACE
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TRAVAILLAN
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O
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E

DRAGU


— 3 1 —
sur des alluvions de Kawarau Gorge, près de Cromwell,
a produit, en une seule semaine, 1.234 onces d'or, valant
111.060 francs.
C'est, à ma connaissance, la plus forte production qui
ait été jusqu'ici enregistrée pour une seule drague à or,
dans une seule semaine de travail.
Les dragues de la Nouvelle Zélande opèrent sur des
alluvions incomparablement moins riches dans leur
ensemble, que celles des placers Guyanais. On voit par
ce simple rapprochement de quelle importance a été
pour notre Colonie, l'introduction de ces nouveaux pro-
cédés d'exploitation.
Prospection méthodique. — Un autre ordre d'idées se
rattachant d'ailleurs étroitement à l'exploitation par
dragage, c'est la prospection méthodique des placers
avant d'y décider une installation. Dans l'ancien pro-
cédé Guyanais le prospecteur qui cherche la bonne crique,
choisit un endroit où il ne soit pas trop gêné par les
eaux pour creuser un trou, de deux mètres sur un,
jusqu'à ce qu'il atteigne la couche et qu'il touche la
glaise. Il a souvent fort à faire pour obtenir ce dernier
résultat ; car, dès qu'il atteint la couche de gravier
aurifère, l'eau arrive en abondance et il est obligé de
l'épuiser au moyen de seaux et d'écuelles. C'est
souvent une grosse affaire que de toucher et c'est
pourtant là, au contact du gravier et de la glaise, que se
trouve la teneur qui doit décider si oui, ou non, le placer
est payant. Dans ces conditions, on fait naturellement
le moins de trous possibles ; on ne les creuse pas métho-
diquement suivant les lignes transversales et on décide
souvent d'ouvrir un chantier, au petit bonheur. Dans les
criques riches où l'or est souvent poché, c'est-à-dire
concentré dans une série d'emplacements séparés par

I
— 32 —
des zones stériles, il arrive constamment que, séduit par
la teneur exceptionnelle de u n ou deux trous, on ouvre
un chantier sur l'un deux et qu'on mange son bénéfice
avant d'avoir atteint l'enrichissement suivant.
Ces trous faits à la pelle sont d'ailleurs, comme on le
comprend, absolument impraticables quand il s'agit de
prospecter des alluvions sous l'eau. J'ai été le premier à
exécuter en Guyane des sondages au moyen d'appareils
à tiges, maniables par quatre hommes, qui me permettent
d'opérer rapidement, sous l'eau aussi bien q u ' à terre,
et qui donnent à chaque coup de sonde une carotte
d'alluvion aurifère qu'il suffit de laver à la batée pour
obtenir la teneur moyenne à l'endroit choisi.
Les personnes qui s'intéressent au détail de ces opé-
rations aussi bien q u ' à la question dragues, trouveront
dans ma communication au Congrès des Mines et de la
Métallurgie à l'Exposition de 1900(1) les détails les plus
complets sur ce mode d'opérer. J e suis d'ailleurs arrivé
à former assez rapidement u n personnel local, qui
parvient à percer de la sorte 8 à 9 trous par jour,
quelle que soit la venue d'eau du sous-sol, au lieu de
une à deux de ces fosses de prospection qui, surtout en
terrain aquifère, constituent le maximum de ce qu'on
peut obtenir avec des pelles, des pioches, des seaux et
des écuelles.
C'est, à mon avis, cette question de prospection pré-
alable qui constitue le point essentiel de toute exploita-
tion de placer. O n ne peut avoir de sécurité dans la
détermination de la teneur moyenne, qu'en exécutant u n
( 1 ) C O N G R È S I N T E R N A T I O N A L D E S M I N E S E T DE LA M É T A L L U R G I E . —
E X P O S I T I O N DE 1 9 0 0 . Exploitation des Placers au moyen de Dragues
à or (2 édition),
me
p a r M . D . L E V A T , Ingénieur Civil des Mines.
I m p r i m e r i e T H O M A S , 1 2 , r u e G é r e n t e t , S t - É t i e n n e , (1 v o l . 1 9 0 1 ) .

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E

ARRACHAG
SONDAG


— 33 —
grand nombre de trous percés méthodiquement suivant
une série de lignes transversales, d'autant plus rappro-
chées que les teneurs trouvées sont plus fortes. Une fois
au contraire ce travail préalable exécuté, l'estimation du
profit à retirer des alluvions découpées par cette pros-
pection méthodique, devient aussi aisée que certaine,
puisqu'elle est basée sur des documents dont les chances
d'erreur ont été éliminées par la multiplication même
des sondages et par le prélèvement des teneurs en or,
sur des points non choisis à l'avance.
D'autre part, le prix de revient du dragage est aussi
fixé d'une manière à peu près invariable, par le fait
même que plusieurs dragues sont déjà en service dans
la colonie et que leurs frais journaliers sont connus.
Il s'ensuit que le bénéfice de l'opération se trouve à
l'abri des aléas, à condition, j e le répète, que l'échan-
tillonnage du gîte ait été fait soigneusement. De cette
opération dépend le sort de l'affaire.

LES FILONS A U R I F È R E S
Encore une industrie dont les débuts, comme ceux
des dragues, s'annoncent comme un succès. J'entends
par ce mot début, désigner des travaux rationels et bien
dirigés comme ceux dont je vais parler, car il a été fait
sans succès, dans la Colonie, depuis plus de vingt ans des
tentatives avortées d'exploitations filonniennes. Les deux
principales d'entre elles ont occasionné des krachs
financiers désastreux non seulement pour les action-
naires, mais surtout pour la bonne renommée de la
Colonie. Que de fois ne me suis-je pas vu objecter, dans
ma campagne en faveur de la Guyane, les déplorables
affaires dont je parle !
Les précurseurs. — Dans l'une d'elles on a commis
la faute, devenue banale tant elle est fréquente, de
monter un moulin à or de vingt pilons — dépense con-
sidérable dans un pays où tout se porte dans des
pirogues tout à fait primitives — avant d'avoir ouvert
le filon. De plus, ce moulin était placé dans un endroit
qui est régulièrement inondé chaque année sous plu-
sieurs mètres d'eau. Après y avoir traité quelques
centaines de tonnes provenant des quartz roulés super-
ficiels qui rendirent à peu près 3 0 0 . 0 0 0 francs d'or,
l'usine fut arrêtée faute d'aliments. Pendant ce temps
on avait perdu le reste du capital en recherches impro-
ductives et fort coûteuses, dans les terrains décompo-
sés de la surface.

.
CARBET
U
S
A
S
SONDEUR
DE
R
RETOU


— 35 —
Ce qu'il y a de piquant dans cette histoire c'est que
c'est justement sur ce même gisement que des travaux
rationels, entrepris par la Compagnie de St-Elie, ont mis
à jour les riches minerais dont j e parle plus loin.
On utilisera même la partie du matériel de l'ancienne
usine que les poissons n'auront pas trop rongée, pour
installer l'atelier de broyage des minerais que des
travaux préparatoires suffisamment développés auront
mis en évidence.
Dans l'autre affaire, où le capital englouti a été plus
considérable que dans la précédente, on a aussi monté
le moulin à or avant de s'être assuré par un traçage en
profondeur, que le filon était en mesure d'alimenter
régulièrement les pilons.
Cumenge et Fuchs ont, depuis longtemps déjà, mis
en garde les mineurs d'or contre les dangers d'une
construction hâtive du moulin. Ils ont très exactement
analysé les causes de cette aberration malheureusement
par trop fréquente.
« S'il est juste de dire qu'aux États-Unis on s'abstient
de procéder prématurément à des installations coûteuses,
et si, à l'inverse de ce qui se passe trop souvent dans les
entreprises dirigées par une Administration Europé-
enne, on réduit au strict minimum l'installation des
logements, des bureaux et d'autres dépendances, il n'est
pas moins vrai que, dans ce pays même, on a une
tendance générale à construire tout d'abord le moulin,
quitte à développer ultérieurement la mine.
« Le fait qu'il existe aux États-Unis, principalement
à Chicago et à San Francisco, de grands établissements
de construction de matériel de mines et d'usines tou-
jours prêts à fournir, à bref délai, des usines de traite-
ment métallurgique et à les livrer à prix fixe, favorise
singulièrement cette tendance fâcheuse.

— 36 —
« T r o p souvent il arrive alors que le filon ne répond
pas aux espérances qu'on avait conçues, et comme
d'autre part, il faut toujours un temps assez long pour
ouvrir une mine et la développer, les capitaux viennent
à manquer. Aussi, un nombre considérable de moulins
reste sans emploi. Il faut avoir parcouru les régions
minières des États-Unis pour se faire une idée de la
quantité extraordinaire de moulins à or et à argent qui
restent ainsi à l'abandon dans les solitudes du Far-
W e s t . » ( l )
J ' a i constaté de mes yeux les mêmes effets, occa-
sionnés par les mêmes causes, dans les plaines glacées
de la Sibérie. J ' e n trouve un nouvel exemple sous le ciel
brûlant de la Guyane. Cette erreur s'explique, indépen-
damment des causes si clairement mises en évidence
par Cumenge et Fuchs, par l'état d'emballement que
cause la découverte de quartz aurifères à teneurs élevées.
On désire arriver au plus vite au moment où on sera en
mesure de recueillir le métal précieux, ce qui empêche
d'apprécier sainement les circonstances défavorables
qui peuvent se présenter.
L'or "invisible". — Dans le cas que j e signale en
Guyane, il y a une circonstance aggravante : les travaux
miniers proprement dits furent conduits de telle façon,
qu'on dédaignait systématiquement toutes les galeries
où se rencontrait du quartz contenant des mouches
d'or visible. Le mot d'ordre de la direction technique
de cette mine, était d'abandonner les avancements dans
lesquels le quartz présentait des traces d'or visible pour
se cantonner sur ceux qui donnaient du quartz à or
( i ) . C U M E N G E e t F U C H S , Encyclopédie chimique. T o m e V . — L ' O r ,
p a g e 1 3 4 .

— 37 —
invisible. Ces derniers étaient trop pauvres pour être
broyés avec profit.
Cette histoire, qui est légendaire à Cayenne, m'avait
paru suspecte comme toutes celles qui ont cours sur les
mines malades ou abandonnées : quartiers riches murés
ou cachés par un maître-mineur remercié, puits inondés
par malveillance et autres couleurs auxquelles un Ingé-
nieur ayant de l'expérience s'est trouvé maintes fois aux
prises dans sa carrière. — Pourtant, dans le cas actuel,
le fait n'est pas niable. Il a même été imprimé dans un
ouvrage, exposant tout au long la théorie de l'or invisible
seul intéressant. J'avoue que pour ma part, je ne fais
aucune différence entre l'or visible et l'or invisible ;
ce qui m'importe avant tout, c'est qu'il y en ait en
quantité payante !
E n outre, on doit s'attendre à ne trouver de l'or
natif que dans le voisinage des affleurements. E n p r o -
fondeur, on le rencontrera très probablement sous
forme d'association avec la pyrite ou avec le tellure,
conformément d'ailleurs à la loi générale qui régit les
mines d'or.
Adieu-Vat. — Le filon d'Adieu-Vat, sur lequel la
Compagnie de Saint-Elie a entrepris, depuis dix huit
mois environ, des travaux sérieux, est situé dans le
bassin de Sinnamary, juste à l'embranchement d'un
des principaux affluents de ce cours d'eau, nommé
le Courcibo. Pendant la saison des hautes eaux, des
chaloupes à vapeur fluviales, remorquant des chalands
d e cinq à six tonnes, peuvent venir débarquer leurs
marchandises à trois kilomètres environ du puits en
fonçage. C'est en grande partie à ces facilités excep-
tionnelles au point de vue des moyens de transport,
qu'est dû le succès de cette entreprise.
Les travaux commencés au début de 1900, consistent

- 3 8 -
dans un puits incliné à 7 0 0 environ sur l'horizontale,
suivant la pente du filon. Ce dernier, connu déjà par
suite des travaux dont j ' a i résumé la malencontreuse
odyssée, avait été recoupé, après la liquidation de la
première affaire, par les soins persévérants de
M. Duvigneau, un des administrateurs de la Compa-
gnie de Saint-Élie, connaissant de longue date p o u r
y avoir fait des séjours prolongés, la Guyane et ses
ressources minières.
Ce percement d ' u n travers-banc dans la couche dure,
non décomposée, est un enseignement précieux à
retenir. E n Guyane, tout le pays est recouvert d ' u n
épais manteau de latérite (roche décomposée superfi-
cielle) provenant de l'altération prolongée des éboulis
ou même de la roche primitive formant l'ossature de
la contrée. Dans ces conditions, les affleurements des
filons se trouvent profondément bouleversés, et il est
très difficile de saisir le gîte " par les cheveux " comme
cela se pratique généralement dans les pays où les
affleurements sont encaissés dans la roche vive, formant
leurs épontes naturelles. Cette roche décomposée
superficielle, composée d'argile ferrugineuse ou même
d ' u n vrai minerai de fer est commune à toutes les
Guyanes ; au Vénézuela et au Brésil, elle s'appelle le
cascajo; à Cayenne, c'est la Roche à Ravets. Quelle que
soit sa dénomination, elle a l'inconvénient commun à
tous les terrains argileux, de manquer de cohésion et
les galeries q u ' o n pratique dans son sein sont mises
rapidement hors d'état. Au bout de peu de mois, pen-
dant lesquels on s'égare sur des blocs de quartz ne pré-
sentant aucune continuité réelle, on lâche les travaux et
au bout d ' u n an la brousse a tout recouvert. C'est
l'histoire uniforme de toutes les recherches pour filons
que j ' a i visitées dans la Colonie.

.
SINNAMARY
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BARRAG
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FORMAN
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QUART
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D
N

FILO


— 39 —
Attaques à ciel ouvert. — La Compagnie de St-Élie
a inauguré sur un autre filon que celui d'Adieu Vat
une méthode de décapelage en grand, qui mérite
d'être signalé. M. Rémeau, le distingué directeur
de cette Société, qui a acquis une longue pratique
des gisements Sud-Américains par un séjour prolongé
au Vénézuela et au Callao, a cherché à mettre à
j o u r les véritables affleurements en décapelant en
grand la couche de latérite. Ce travail important a
été fait sur le filon dit des Pottineurs, dans la vallée de
Joyeuse à St-Élie même. O n a fait là un grand décou-
vert dont les frais ont d'ailleurs été plus que remboursés
par l'or qu'on a retiré des terres de montagne, car il est en
effet de règle que les affleurements des filons dans la
latérite, sont caractérisés par une teneur en or assez
élevée dans toutes les terres qui enrobent les quartz p r o -
venant de la décomposition superficielle du gîte. Cet or
est généralement gros. O n le sépare donc facilement en
faisant passer dans un sluice les produits de l'abatage,
simplement séparés des blocs de quartz q u ' o n entasse
à part. Ces derniers donnent fréquemment une teneur
suffisante pour être broyés avec profit.
Le g r a n d découvert de St-Elie n ' e s t pourtant pas
arrivé encore à mettre à j o u r des filons bien nets : au
contraire, u n trou de sonde donné au fond de la vaste
carrière pratiquée à Joyeuse, a révélé la présence à
1 4 mètres en contrebas, d'une couche de sable bou-
lants ; c'est un ancien lit de rivière. Toute la partie de
la montagne q u ' o n a ainsi éventrée n'est q u ' u n vaste
éboulis. On a décidé en conséquence d'aller attaquer le
filon dans la vallée de la crique des Pottineurs, qu'il
traverse d'une façon bien nette.
O n voit par cet exemple quel rôle prépondérant a
été joué p a r le travers-banc Duvigneau dans la décou-

- 40 -
verte du filon d'Adieu-Vat. Cette galerie, creusée en
pleine diorite, est restée intacte pendant tout l'inter-
règne entre la déconfiture des premiers exploitants et la
réouverture de l'exploitation par Saint-Elie. Tous les
autres travaux effectués dans la latérite superficielle sur
ce même filon, ont complètement disparu et n'ont été
d'aucune utilité dans la reprise récente de ce gisement.
Le puits incliné d'Adieu-Vat est arrivé actuellement
à une profondeur de 4 6 mètres au dessous de la surface.
Deux niveaux de galerie en direction s'en détachent
aux cotes respectives de 2 1 mètres et de 3 4 mètres
au-dessous de la recette. Le niveau de 2 1 mètres a été
poussé de 6 0 mètres dans la direction de l'Ouest et de
18 mètres dans la direction de l'Est, formant dans son
ensemble un développement total en direction de
8 0 mètres environ. Le niveau inférieur a été avancé
vers l'Est seulement, sur une longueur d'environ
1 0 mètres. La roche encaissante est une diorite à grain
serré, d ' u n e couleur bleu-verdâtre foncé. Elle est très
c h a r g é e en pyrite de fer. Cette pyrite n'est pas aurifère.
La diorite est compacte au mur et lamelleuse au toit ;
elle y est aussi plus chargée en silice. Cette circons-
tance, jointe aux indications données par la surface,
donne à penser que le filon actuel est voisin d ' u n autre
filon situé à 2 5 mètres environ de distance, et q u ' u n e
galerie en travers-banc, qu'on a déjà attaquée, permet-
tra de recouper bientôt.
Tel qu'il est, le filon d'Adieu-Vat se présente avec
une puissance variant de o m 2 0 à un mètre et plus,
formant une série de renflements et d'amincissements,
composé d ' u n quartz semi-transparent à éclat gras et
de teinte légèrement bleuâtre. Dans le voisinage de la
surface, l'or se trouvait uniquement à l'état natif, en
gros grains visibles, puis la pyrite est apparue aux

.
)
D'ADIEU-VAT
(DÉBARCADÈRE
"
D
DÉGRA
"
E
L


— 41 —
environs du premier niveau, et enfin, dans le fonds du
puits et dans la galerie du deuxième niveau, l'or se pré-
sente associé avec du sulfure de bismuth, et avec une
faible proportion de tellure, circonstance des plus
importantes au point de vue de l'exploitation future.
Association de l'or et du bismuth. — O n sait que ce
sont les tellures d'or qui ont fait la renommée et la
fortune rapides des gisements du Coolgardie, en Aus-
tralie occidentale. Ce qui est nouveau, c'est de trouver
ces riches minerais d'or contenus dans un filon de
quartz bien caractérisé.
Quelques chiffres suffiront à prouver l'intérêt qui
s'attache à leur exploitation.
Teneur des quartz d'Adieu-Vat.— La Compagnie de
Saint-Elie ne broie, dans le petit pilon de prospection
qu'elle a installé sur le carreau de la mine, que les
minerais provenant des travaux de traçage proprement
dits, c'est-à-dire de l'approfondissement de son puits
et des avancements des galeries en direction. O n ne
fait encore aucun dépilage. Ces travaux sont conduits
à trois postes, fournissant chacun huit heures de
travail.
Voici les résultats du broyage pour le dernier mois
qui a précédé la date de ma visite :
Dans la deuxième quinzaine de Juillet 1 9 0 1 on a
broyé neuf tonnes de quartz et trois tonnes de minerai
mixte, ensemble 12 tonnes ayant donné 3 . 5 4 0 grammes
d'or. Dans la première quinzaine d'Août, dix tonnes de
quartz et deux tonnes de mixte ont laissé dans le moulin
4 . 2 1 0 grammes. Ensemble des deux quinzaines :
7 . 7 5 0 grammes extraits de 2 4 tonnes, soit en moyenne
323 grammes d'or à la tonne.
O n voit que ce sont là des teneurs splendides, dignes
d'attirer l'attention sur les quartz aurifères guyanais.

— 4 2 —
Il faut se garder néanmoins de généralisations trop
hâtives et une expérience déjà longue de ce genre d'in-
dustrie m ' a rendu sceptique lorsqu'il s'agit de prédire
ou d'affirmer le succès futur de gisements encore impar-
faitements explorés. Il convient aussi de ne pas oublier
que le filon actuel d'Adieu Vat a une épaisseur médio-
cre et qu'on n'est pas bien renseigné encore sur ce qui
se passera en profondeur. Toutefois, un fait indéniable
subsiste, et c'est celui sur lequel je tiens à attirer l'atten-
tion : c'est qu'il existe en Guyane des minerais aurifères
associés au sulfure de bismuth, contenus dans des filons
essentiellement quartzeux au sein de la diorite ou en
relation étroite avec des roches basiques. C'est là à la
fois un fait nouveau et caractéristique.
J'insiste enfin sur la nécessité, dans les recherches
futures, de tenir compte des leçons du passé, de ne pas
mettre la charrue avant les bœufs, et de ne pas cons-
truire de moulins à or avant d'avoir préparé au moins
deux années de pâture pour ces derniers, sous forme de
travaux de traçage suffisants. J e rappelle enfin q u ' o n
ne peut se considérer comme ayant atteint réellement
le filon qu'après avoir traversé la couche superficielle
de roche décomposée.
Il est plus facile de conseiller ce dernier résultat que
de l'obtenir ; aussi je considère que la détermination
des points d'attaque les plus favorables — puits ou
galeries — pour arriver à mettre un filon guyanais en
évidence, est un des problèmes les plus délicats qu'ait
à résoudre un Ingénieur des Mines.

C h e m i n de Fer
C a y e n n e aux P l a c e r s .
J ' a i conçu le plan technique et financier de cette voie
de pénétration dès mon premier voyage dans la Colo-
nie, au mois de Juillet 1 8 9 7 . Après en avoir arrêté les
grandes lignes, je l'ai présenté au Conseil Général de
la Colonie, à sa session ordinaire de 1 8 9 9 ,
Ma bonne étoile a voulu qu'il fut appuyé et magis-
tralement exposé par M. le Gouverneur Mouttet, dans
son discours d'ouverture de cette mémorable session,
au cours de laquelle la Colonie a décidé par l'organe
de ses représentants élus, les mieux qualifiés, la cons-
truction de son réseau de voies ferrées.
« Les conditions économiques de la Guyane, a dit le
« Chef de la Colonie, se sont profondément modifiées
« depuis une cinquantaine d'années. L'agriculture y
« était autrefois prospère ; en 1 8 3 6 , on exportait pour
« 3 . 3 2 1 . 0 0 0 f r a n c s de produits agricoles, sucre, café,
« cacao, coton, roucou, etc. E n 1 8 4 6 , on en exportait
« encore pour 1 . 6 4 6 . 0 0 0 francs. Depuis cette époque,
« on a vu les exportations agricoles diminuer d'année
« en année ; les domaines, les plantations ont été aban-
« donnés ; la petite culture elle-même, les cultures
« vivrières ont été délaissées, à tel point que la Colonie
« ne produit plus, à l'heure actuelle, de quoi suffire à
« la consommation de ses habitants.

— 4 4 -
« Les administrateurs q u i se sont succédé dans ce
« pays, les Assemblées élues, persuadés comme j e le
« suis moi-même, que l'agriculture est une des sources
« de richesses les plus stables, en ont poursuivi le relè-
« vement avec opiniâtreté. Toute leur énergie s'est
« concentrée vers ce but. Des tentatives d'immigration
« ont été faites ; on s'est heurté chaque fois à des diffi-
« cultes insurmontables. Quoi q u ' o n ait pu dire ou
« écrire pour déplorer l'abandon de l'agriculture, pour
« l'enrayer, cet abandon est malheureusement chose à
« peu près accomplie, aujourd'hui. Quelque regrettable
« qu'il soit, c'est un fait qui ne saurait être contesté.
Or, messieurs les Conseillers Généraux, pendant
« q u e l'agriculture languissait et dépérissait, alors q u e
« les exportations de produits agricoles étaient réduites
<' à des sommes dérisoires, au moment précis, peut-on
« dire, où la situation semblait désespérée, un facteur
« nouveau de la richesse a fait son apparition en Guyane
« et n ' a pas tardé à apporter u n e compensation aux
« pertes énormes qu'avaient subies la Colonie et ses
« habitants. J ' a i parlé des mines d ' o r découvertes
« en 1855.
« Je ne rappellerai pas ici les lenteurs, les hésitations,
« les échecs même du début. La première exportation
« d'or date de 1856, elle fut de 8 kilogrammes. Que de
« chemin parcouru depuis ! E n 1860, on exporta 90 ki-
« logrammes d ' o r ; 205 kilogrammes en 1864; 1.432 ki-
« logrammes en 1874 ; 1.952 kilogrammes en 1884.
« E n 1894, à la suite des découvertes du Carsewène,
« cette exportation s'est élevée à 4.835 kilogrammes.
« Depuis 1895, la moyenne de la production annuelle
« déclarée à la sortie, a été d'environ 2.600 kilo-
« grammes.
« Le commerce total de la Colonie, qui était de

— 4 5 —
« 5 . 3 3 3 . 0 0 0 francs en 1 8 3 6 , de 4 . 5 0 0 . 0 0 0 francs en
« 1 8 4 6 , s'est élevé en 1 8 5 6 , presque au lendemain des
« premières découvertes aurifères, à 8 millions. A partir
« de cette époque et au fur et à mesure que la produc-
« tion aurifère prend de l'extension, on constate que le
« commerce général augmente dans des proportions
« importantes. 11 a été en 1 8 8 1 de 1 0 . 0 2 3 . 3 8 6 francs;
« de 1 5 . 8 2 9 . 8 3 7 , en 1 8 9 1 ; et en 1 8 9 8 , de 1 7 . 3 8 1 . 9 0 0
« francs. E n 1 8 9 4 , l'année du Carsewène, il a été de
« 2 6 millions et demi.
« Peut-on dire, dans ces conditions, que la décou-
« verte de l'or a été la ruine du pays? Ne serait-on pas
« davantage fondé, en présence des résultats que j e
« viens d'énumérer, à affirmer que c'est l'or au con-
« traire qui a sauvé la Colonie ? Pour ma part je le
« crois. N'est-ce pas en effet de ses mines d'or que la
« Guyane tire le plus clair de ses revenus, soit directe-
« ment par les droits perçus à l'entrée et à la sortie du
« métal précieux, soit indirectement par les taxes qui
« frappent les marchandises importées dans la Co-
« lonie?
« Et pourtant qui le constesterait, l'or n'est encore
« exploité que dans une très infime partie de la Guyane.
« La carte des placers se présente à l'œil comme une
« série de petites tâches disséminées, perdues sur un
« vaste fond blanc qui figure les terres encore inexploi-
« tées. Nos gisements sont cependant, à en croire les
« gens compétents, parmi les plus riches de l'Amérique
« du Sud. Si l'on considère en outre que l'exploitation
« de l'or n ' a été faite jusqu'ici que par des procédés
« rudimentaires, on peut se demander quels seraient
« les revenus de la Colonie si l'on parvenait à augmen-
« ter la production aurifère, à développer cette indus-
« trie aurifère, pour laquelle rien n ' a encore été fait.

- 46 -
« Ce moyen, MM. les Conseillers Généraux, semble
« vous être offert cette année. Vous serez en effet saisi
« au cours de la présente session d'une demande de
« concession de chemin de fer de pénétration. Un Ingé-
« nieur des Mines, M. Levat, chargé de mission en
« Guyane par le Ministre de l'Instruction publique, qui
« a parcouru la Colonie et en a étudié les merveilleuses
« ressources, s'engagerait, moyennant certaines con-
« ditions que vous aurez à examiner, à construire et
« à exploiter une voie ferrée reliant la côte à l'intérieur
« d u pays.
« Vous vous êtes déjà rendu compte, Messieurs, des
« avantages qui doivent résulter de l'ouverture dans
« l'intérieur de la Colonie d'une voie d'accès rapide et
« sûre. Aujourd'hui, vous le savez, on ne peut attein-
« dre certains placers qu'après trente ou quarante jours
« de navigation en pirogues, sur des rivières parsemées
« d'écueils, et plusieurs j o u r s de marche à travers la
« forêt. Les transports reviennent par suite à des prix
« exhorbitants : 1.000 et 1.200 fr. la tonne. Les marchan-
« dises subissent, au cours de ces longs voyages, soit
« par force majeure, soit par fraude, des déchets consi-
« dérables, ce qui n'est pas sans causer de graves
« inquiétudes à ceux qui sont chargés du ravitaillement
« des placers. L'envoi de pièces lourdes, de machines
« perfectionnées est chose à peu près impossible. L ' a b -
« sence de voies de communication rend très difficile la
« surveillance des placers, tant par l'Administration,
« que par les propriétaires qui sont, en quelque sorte,à
« la merci des maraudeurs et des ouvriers malhonnêtes.
« Concessionnaires et travailleurs ont à supporter des
« fatigues excessives pour atteindre les lieux de produc-
« tion, et il arrive souvent que ces fatigues sont telles
« q u ' à peine rendus ils se trouvent dans l'obligation de

.
GRANITIQUE
N

RÉGIO
A
L
S

DAN
E

RAPID
N
U



— 47 —
« revenir. Qui saura jamais le nombre de ceux qui
« sont restés là-bas, ensevelis au pied d ' u n arbre ou le
« long des berges des rivières ?
« Toutes ces difficultés dont j e n'ai énuméré que les
« principales, disparaîtront lorsque une voie ferrée
« mettra la côte en communication directe avec l'inté-
« rieur de la Colonie. Certes s'il ne s'agissait que d'a-
« méliorer les conditions dans lesquelles l'or est actuel-
le lement exploité, la construction d ' u n chemin de fer
« de pénétration, dans un pays comme la Guyane, où
« la population est disséminée sur le seul littoral, ne se
« justifierait peut-être pas. Mais le chemin de fer aura
« surtout l'immense avantage de faciliter la découverte
« de nouveaux gisements aurifères; il permettra par
« l'emploi de machines perfectionnées, de reprendre
« des terrains déjà exploités et de mettre en valeur des
« gisements jusqu'ici délaissés comme étant trop pauvres
« pour donner des bénéfices. L'exploitation des quartz,
« négligée encore aujourd'hui pourra également être
« entreprise avec succès. L'établissement d ' u n e voie
« ferrée permet en un mot et c'est là le point essentiel,
« d'espérer une augmentation considérable de la pro-
« duction d'or, et par suite un accroissement de richesse
» pour tout le pays.
« Au point de vue du relèvement agricole de la
« Guyane, la création d ' u n chemin de fer ne peut avoir
« que des résultats heureux. Il ne peut manquer de s'é-
« tablir en effet le long de la voie, des centres de culture
« importants, que favoriseront la salubrité du climat,
« la richesse de terres encore vierges, et la certitude
« d'écouler facilement les produits récoltés. L'élevage
« du bétail sera, pour les mêmes raisons, rendu plus
« facile. Enfin grâce au chemin de fer, il sera possible
« de tirer parti des immenses forêts, riches en essences

- 48 -
« précieuses, qui couvrent l'intérieur du pays. Q u i sait
« si, à ce moment, les travailleurs libres attirés par les
« nombreux débouchés offerts à leur activité, ne suffi-
« ront pas et si lé problème de l'immigration, objet
« depuis de si longues années de tentatives infruc-
« tueuses, ne se trouvera pas tout naturellement résolu.
« J e pense, messieurs les Conseillers Généraux, qu'il
« n'est pas nécessaire que j e m'étende plus longuement
« sur ce sujet. L'exposé de la situation économique de
« la Colonie, que j e viens de vous faire, vous aura, j e
« l'espère, suffisamment démontré l'utilité d ' u n chemin
« de fer de pénétration en Guyane, non seulement pour
« le développement de l'industrie aurifère, mais aussi
« pour le relèvement de l'agriculture.
« J'aurais voulu, après avoir exposé les considéra-
« tions d'ordre général qui rendent, suivant moi, néces-
« saire la création d'une voie d'accès dans l'intérieur
« du pays, pouvoir entrer dans le détail du projet qui
« vous sera soumis et vous en indiquer les clauses
« essentielles. Le tracé de la ligne, la durée et l'étendue
« de la concession, les tarifs proposés, la cession de
« terrains le long de la voie, la subvention à verser par
« la Colonie, sont autant de points dont j ' a u r a i s désiré
« vous entretenir. Le temps malheureusement m ' a
« manqué à cet effet, les projets de convention et de
« cahier des charges ne m'étant parvenus que par le
« courrier arrivé ces jours derniers. J'appellerai cepen-
« dant votre attention sur ce point que les projets dont
« il s'agit, qui feront l'objet d ' u n rapport spécial de
« présentation, ont été préparés par l'Inspection g é n é -
« rale des Travaux Publics des Colonies. C'est là, pour
« l'Assemblée locale l'absolue certitude que ces docu-
« ments ont été élaborés, au point de vue technique,
« avec toute la compétence et le soin désirables. »

— 4 9 —
La concession m ' a été accordée par la Colonie le
1 9 Janvier 1 9 0 0 et approuvée par le Conseil d'Etat, avec
diverses modifications favorables à la Guyane, à la date
du 7 Juin 1 9 0 1 . Le texte définitif du Conseil d'Etat a été
approuvé de nouveau par le Conseil Général de la
Colonie dans sa session extraordinaire de Juillet 1 9 0 1 ,
et enfin par le Gouverneur de la Guyane et par moi-
même, le 3 1 Juillet 1 9 0 1 .
Construction de la voie. — La largeur de la voie,
entre les bords intérieurs des rails, sera de un mètre. Le
maximum de déclivité est fixé à 2 5 millimètres par mètre
dans le cas de traction par locomotion à vapeur, et à
3 5 millimètres si la traction s'opère par moteur élec-
trique. La largeur du matériel roulant y compris toutes
les saillies, ne dépassera pas 2 M 8 0 et sa hauteur 2 M 7 5 .
Il y aura à partir de Cayenne 3 stations distantes d ' e n -
viron 1 0 kilomètres les unes des autres. Au-delà de
cette zone de banlieue, la distance des gares sera de 2 0
kilomètres en moyenne.
Les rails seront en acier, du poids de 2 0 kilogrammes
par mètre courant. L'écartement moyen des traverses
sera de o m 8 0 d'axe en axe. La durée des travaux de
construction sera de 3 années. Vitesse commerciale,
2 0 kilomètres à l'heure.
Les roches dominantes en Guyane : gneiss, mica-
schistes, sont de nature à faire prévoir, q u ' e n dehors du
granit proprement dit, les matériaux de construction,
en tant que pierres susceptibles d'être taillées, seront
plutôt rares. P o u r le ballastage des voies, on emploiera
soit du sable, soit des grains ferrugineux provenant de
la « r o c h e à ravets», nom local de la latérite, qui joue
un rôle si important dans la constitution géologique de
la Colonie. Ces divers éléments qui abondent sur tout
le tracé de la ligne, fourniront à pied d ' œ u v r e tous les
D

_ 5o —
matériaux nécessaires à la pose et à l'entretien de la
voie et de ses annexes, garages, etc.
Cette roche à ravets forme d'ailleurs une excellente
plateforme pour la voie et elle tient parfaitement sous
des talus très raides qui ne se désagrègent pas par
l'action des pluies. D'ailleurs, en Guyane, dès que le
sol débarassé de sa végétation forestière voit le soleil,
il se couvre d'herbes et de buissons.
Par contre, le déboisement de la voie et de ses envi-
rons, représente une dépense assez sérieuse, car il ne
faut pas se contenter d'ouvrir strictement la surface
nécessaire au passage de la voie et de ses accotements.
Si on se bornait là, on serait fréquemment exposé à des
interruptions de circulation, dûes à la chute des vieux
arbres. Il en tombe constamment, et c'est même un
danger contre lequel il faut se garer beaucoup plus que
de la morsure des serpents venimeux qui pullulent dans
la forêt vierge, mais qui sont plus effrayants de loin
que de près.
A Cayenne, la position de la gare pour les voyageurs
et pour les marchandises a été très heureusement choisie
sur l'emplacement de l'ancien Jardin botanique, à
côté du camp Saint-Denis. C'est évidemment de ce côté,
c'est-à-dire vers le Sud-Est, que la ville est appelée à
prendre son développement, en bordure le long de
la mer. -
La distance entre la gare de départ et le quai de dé-
barquement du canal Laussat est d'environ 1 . 6 0 0 mètres.
Une voie posée sur la chaussée Laussat, en accotement
sur ce quai, permettra le transbordement direct des
marchandises importées par allèges et par chalands, sur
les wagons et réciproquement pour les produits exportés.
C'est d'ailleurs à l'embouchure du canal Laussat dans
la rade de Cayenne, que se trouve l'emplacement natu-

— 51 -
rellement désigné pour la création d'un bassin à flot,
permettant aux navires d'exécuter leurs opérations à
quai, supprimant ainsi les frais élevés du transborde-
ment sur chalands en rade, auxquels sont soumises
actuellement les marchandises entrant dans la Colonie
ou exportées par m e r .
La création du port de Cayenne a déjà fait l'objet
d'études assez avancées. Ce travail sera certainement
entrepris après que l'ouverture du chemin de fer aura
donné au mouvement maritime une importance suffi-
sante pour motiver la dépense que comportera ce nou-
vel outillage.
Tarifs. — Dans un chemin de fer comme celui de
Cayenne aux placers, pénétrant dans des régions com-
plètement inhabitées, ayant pour but principal de déve-
lopper l'exploitation des terrains aurifères de l'inté-
rieur et d'exporter les produits naturels du sol, on
peut prévoir à la montée des tarifs élevés pour les vivres,
les produits fabriqués destinés à l'importation, et en
général, tout ce qui est nécessaire à la nourriture et
à l'entretien des hommes sur les placers. Les exploi-
tants accepteront d'autant plus volontiers ces tarifs,
qu'ils représentent, comme on le verra plus loin, une
économie variant de 5 0 à 8 0 % sur le prix qu'ils paient
actuellement pour leurs transports.
A l'exportation au contraire, surtout pour les pro-
duits que leur valeur intrinsèque interdit de charger de
trop de frais, sous peine d'en empêcher la sortie, les
tarifs les plus réduits prévus pour les marchandises de
la troisième catégorie et dernière à l'importation, sont
encore abaissés de 5 0 % .
Voici, en l'état, quels sont les tarifs prévus par le
cahier des charges :

— 5 2
Par voyageur et par
kilomètre
Première classe o fr. 8 0
Voyageurs
Deuxième classe o fr. 4 0
Bagages et Messageries, par 1 0 0 kilogrammes
et par kilomètre o fr. 4 0
Chiens et petits animaux, par tête et par
kilomètre o fr. 2 5
Marchandises par tonne et par kilomètre, pour des
parcours :
Inférieurs à A u - d e l à de
150 kilomètres 150 kilomètres
l r c catégorie 2 fr. 5 0 2 fr.
2 M E — 2 fr. 1 fr. 5 0
3 M E — 1 fr. 0 fr. 5 0
Les marchandises de la troisième catégorie à la des-
cente, c'est-à-dire dans la direction de Cayenne, ne
paieront que la moitié du tarif ci-dessus.
Le transport de l'or sera payé à raison de 1 5 francs
par kilogramme quel que soit le parcours effectué.
Transport des animaux vivants, par tête et par
kilomètre :
l r e catégorie : Bœufs, vaches, bêtes de selle
et de trait 0 fr. 7 0
2 M E catégorie : Veaux, ânes, porcs 0 fr. 3 0
3 m e • — : Moutons, brebis, c h è v r e s . . . . 0 fr. 1 5
Pour les animaux transportés par troupeaux, les
tarifs ci-dessus seront réduits de moitié pour chaque
tête en plus de cinq, de la première catégorie, et de dix
des deuxième et troisième catégories.
La première catégorie comprend toutes les marchan-
dises importées dans la Colonie, dont la valeur, à
Cayenne n'est pas inférieure à 5 0 0 francs par tonne.
Les eaux-de-vie et liqueurs alcooliques en font aussi
partie.
Dans la deuxième catégorie sont compris : les vins,

.
.
)
TIGRE
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SAINT-JEAN-DU-MARONI
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PÉNITENTIAIRE.
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SAINT-LAUREN
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TRANCHÉ
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(ADMINISTRATIO
L
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CHEMI


— 5 3 —
les grains, le manioc et tous les produits manufacturés
importés qui ne rentrent pas dans la première catégo-
rie, les produits agricoles de valeur (caoutchouc, cacao,
thé, café, bois d'ébénisterie, etc.).
La troisième catégorie comprend les boissons hygié-
niques, les combustibles, les matières premières, les
matériaux de construction, les produits agricoles com-
muns, les peaux et les engrais.
Trafic, — Quelles sont, dans ces conditions, les pré-
visions raisonnables de trafic que l'abaissement du prix
de la vie sur les placers pourront provoquer ? Quelles
sont, en un mot, les prévisions de recette de la ligne,
aussitôt après son ouverture, c'est-à-dire en ne comp-
tant que sur l'industrie placérienne pour lui fournir ses
éléments de transport ?
Il existe normalement en Guyane une population
d'environ 8 . 0 0 0 placériens qui est toujours prête à se
porter sur les points de la Colonie où elle prévoit qu'il
y a de bonnes affaires à tenter. C'est une population
essentiellement mobile. Les placériens ne font guère
que des campagnes de six mois dans la brousse. Ils
reviennent périodiquement à Cayenne pour se ravi-
tailler, se reposer et aussi pour faire u n peu la fête.
Indépendamment de cette population qui peut être
considérée comme à peu près constante, il y a l'immi-
gration des Antilles anglaises et françaises, qui est un
facteur essentiellement variable, en relation directe avec
l'importance des régions aurifères nouvelles. Des
découvertes comme le Carsewène, l'Awa ou l'Inini, sont
connues dans les Antilles pour ainsi dire instantané-
ment et amènent alors un flot incroyable de chercheurs
d'or dont j ' a i cherché à donner une idée. T o u s les
moyens de transport réquisitionnés à des prix fous sont
insuffisants pour satisfaire à la demande. Il est certaine-

— 5 4 —
ment venu au Carsewène, de 1 8 9 4 à 1 8 9 6 , plus de
20.000 mineurs ; beaucoup sont morts en voulant fran-
chir les sauts pour arriver sur les placers ou ont suc-
combé sur ces derniers par suite des privations de toute
sorte qu'ils enduraient, surtout faute de vivres.
L'ouverture du chemin de fer donnera accès à deux
classes bien distinctes d'exploitants :
Ceux qui se contenteront, grâce au coût peu élevé
des vivres transportés par rail, d'exploiter les placers
traversés par le chemin de fer, placers déjà connus et
dont les plus riches sont en exploitation, mais dont la
plupart sont inexploitables à cause des frais dont sont
actuellement grevés les moyens de subsistance.
Cette population peut être considérée comme à peu
près stable, en ce sens que ceux qui descendront se
refaire à Cayenne, seront remplacés par d'autres en
nombre égal.
Une autre série d'exploitants se rencontrera parmi
les hommes jeunes et endurcis à la fatigue, qui pren-
dront le chemin de fer pour aller vers l'intérieur décou-
vrir de nouvelles régions aurifères en reportant leur
base d'opérations à 200 kilomètres de la côte. Ces pros-
pections là sont radicalement impossibles maintenant et
seuls, quelques hardis chercheurs, vivant de leur chasse
et faisant des échanges avec les débris des tribus
indiennes qui existent encore dans le haut cours de
l'Oyapock ou du Maroni, ont pénétré dans un but de
prospection aurifère au-delà du Camopi et de l'Inini.
Comme toujours en pareille occasion, il se mêle un peu
de légende à la vérité : nous savons seulement par Cre-
vaux que toutes les tribus indiennes, jusqu'au-delà des
Tumuc-Humac, connaissaient la présence de l'or dans
les alluvions de leurs territoires de chasse mais se gar-
daient bien d'en divulguer le gisement aux Européens,

— 5 5 —
sachant par expérience, qu'une fois ces gisements con-
nus, c'en était fait d'eux.
Il résulte de ces diverses considérations, qu'on peut
admettre que dès l'ouverture du chemin de fer, u n e
population de 4 à 5 . 0 0 0 mineurs au minimum, se por-
tera sur les placers desservis par la ligne.
On sait, d'autre part, que la ration et les accessoires
nécessaires par jour à un placérien, représentent un
poids d'environ 2 kilogrammes.
Le ravitaillement et l'entretien de 4 . 0 0 0 mineurs
exige donc le transport journalier de 8 . 0 0 0 kilogrammes
de vivres, outils et accessoires, et par an : 2 . 9 0 0 tonnes,
disons 3 . 0 0 0 tonnes en chiffres ronds.
O n doit prévoir en outre 3 voyages par an et par pla-
cérien, total 1 2 . 0 0 0 voyages.
Recette annuelle. — Examinons la recette annuelle
qui résultera de l'exploitation des 1 0 0 premiers kilomè-
tres (section Cayenne-Arataye) et comptons toutes les
marchandises comme étant de deuxième catégorie. O n
aura comme recette :
3 . 0 0 0 tonnes de marchandises à
2 0 0 francs la tonne F r .
6 0 0 . 0 0 0
1 2 . 0 0 0 voyages à 4 0 francs l ' u n . . .
4 8 0 . 0 0 0
Total
1 . 0 8 0 . 0 0 0
Ce serait u n excellent résultat si on arrivait à ce
chiffre au bout de 3 ou 4 années d'exploitation.
Examinons quels seraient dans ces conditions :
1 0 Le montant de la subvention effective à verser par
la Colonie ;
2 ° La rémunération des capitaux engagés.
L a Guyane Française a inscrit au chapitre des dépen-
ses obligatoires et paiera à la Compagnie concession-
naire, à partir du j o u r de la mise en exploitation des

- 5 6 -
100 premiers kilomètres de la ligne, jusqu'à l'expiration
de la concession ( 7 5 ans), une subvention annuelle de
3 0 0 . 0 0 0 francs.
Par contre elle recevra une participation dans les
bénéfices du chemin de fer, calculée à forfait de la
manière suivante :
Du chiffre de la recette brute kilométrique, on dé-
duira une somme calculée à forfait par la formule :
R
5 . 0 0 0 X L + — + 0 . 0 5 T
5
dans laquelle L représente la longueur de la ligne ;
R la recette brute d'exploitation de la dite année et T
le nombre total de tonnes de marchandises transportées
à u n kilomètre.
La Colonie recevra une partie de ce bénéfice net for-
faitaire. Cette fraction sera de 1 / 3 de la partie des béné-
fices annuels, inférieure à 2 . 0 0 0 francs par kilomètre et
1/2 de la partie au-delà.
La subvention n'est comprise ni dans la recette brute
kilométrique ni dans la formule forfaitaire.
En appliquant les prévisions de recettes brutes pré-
vues ci-dessus, à la section de 1 0 0 kilomètres Cayenne-
Arataye, on arrive aux résultats suivants :
Frais d'exploitation en appliquant la formule forfai-
taire :
i . o 8 o . o o o
i o o x 5 . o o o H h 0 . 0 5 X 3 0 o . o o o = : f r . 7 3 1 . 0 0 0
5
soit 7 . 3 1 0 francs par kilomètre.
Chiffre prévu par la recette brute i . 0 8 0 . 0 0 0
Différence 3 4 9 . 0 0 0
Soit 3 . 4 9 0 francs par kilomètre à répartir entre la
Colonie et le concessionnaire dans la proportion de :

— 57 —
P o u r la Colonie :
1/3 sur les 2.000 premiers francs, soit 666 fr. p . k m .
1/2 sur les 1.490 francs en sus 745 —
Total 3.490 1.411
Soit pour 100 kilomètres 141.000
Et pour le concessionnaire, la différence 208.000
Total égal 349.000
La subvention de la Colonie sera effectivement de :
300.000 — 141.000 = 159.000 francs
et le bénéfice du chemin de fer sera, subvention com-
prise, de :
300.000 + 208.000 — 508.000
Le service des obligations absorbe,
amortissement en 75 ans compris :
8 millions à 4.75 0 / „ 380.000
Reste disponible.. 128.000
Soit 6 °/0 environ d'intérêt au capital-actions si,
comme il est probable, les actions (capital 4 millions)
ne sont libérées que de moitié.
Exécution des travaux. — La question de la main-
d ' œ u v r e nécessaire pour les travaux du chemin de fer
est résolue, par l'allocation prévue par le cahier des
charges d ' u n contingent journalier de 1.500 hommes
prélevés sur les effectifs des transportés en cours de
peine. Il est de toute justice que, puisqu'on impose à la
Colonie la présence du bagne, elle puisse jouir au moins
de la main-d'œuvre de ses pensionnaires. C'est une
compensation toute naturelle.
On a d'ailleurs employé les transportés en Guyane
pour la construction du petit chemin de fer de Saint-
Laurent à Saint-Jean sur le Maroni, en leur allouant

— 5 8 -
des gratifications, ce qui est le seul et unique moyen
d'obtenir de ces individus un travail productif.
Du ravitaillement. — La difficulté la plus grande
pour l'exécution des travaux dans l'intérieur de la
Guyane consiste dans le transport des vivres nécessaires
aux effectifs. Tant q u ' o n suit le cours des rivières, on
s'en tire au moyen de pirogues qu'on traîne sur les
rochers au passage des rapides. O n arrive ainsi, avec
des frais de transport dont j ' a i donné précédemment
une idée exacte, à ravitailler peu ou prou le personnel
employé aux travaux. Mais dès q u ' o n quitte le voisinage
immédiat des criques navigables, c'est le portage à dos
d'hommes, par charge de 2 5 kilogrammes, qui constitue
le seul et unique moyen de transport en forêt. Les bêtes
de somme ne trouvant aucune nourriture sous les
grandes voûtes sombres des forêts guyanaises, ne peu-
vent être employées que si on fait au préalable un abatis
suffisant pour y faire pousser l'herbe de Guinée néces-
saire à leur nourriture. Il n'existe, à ma connaissance,
sur tout le territoire de la Guyane, qu'une seule compa-
gnie minière qui possède une cavalerie ; c'est la Société
de Saint-Elie, Société dejà ancienne et administrée par
des personnes aussi compétentes que prudentes. Elle
dispose pour le service de son petit tramway de 3 2 kilo-
mètres de longueur, d'une cavalerie de sept mules, qui
est si populaire en Guyane, q u ' o n connaît même les
noms des bêtes qui la composent.
L'avoine et la majeure partie de la ration de fourrage
de ces animaux sont importées par des voiliers venant
de Nantes !
Il est donc indispensable pour la construction du che-
min de fer de la Guyane d'adopter la méthode de ravi-
taillement au moyen du chemin de fer lui-même, à
partir du grand pont sur la Comté au 3 8 E kilomètre.

— 59 —
Avant d'arriver à ce point il sera créé des chantiers
divergents aux divers endroits où le tracé rencontre des
voies navigables : la Crique Fouillée, le Tour-de-l'Ile et
la Comté, où seront établis des camps qui travailleront
en même temps à la construction des ponts et à l'avan-
cement de la voie dans les deux sens. La construction
de cette partie du tracé pourra donc être conduite avec
toute la rapidité désirable.
Les 5 0 derniers kilomètres exigeront évidemment plus
de temps puisque, j e le répète, on sera obligé de se ser-
vir uniquement de la partie du chemin de fer déjà cons-
truite pour le ravitaillement des chantiers au front de
pose. Il paraît toutefois certain que le délai de trois ans
fixé par le cahier des charges pour l'ouverture de la
ligne à l'exploitation ne sera pas dépassé.
Coût du kilomètre. — Dans ces conditions, le coût
probable du kilomètre de chemin de fer, bénéfice de
l'entrepreneur compris, ne dépassera pas 8 0 . 0 0 0 francs,
soit par conséquent, une somme de 8 . 0 0 0 . 0 0 0 de francs
pour les 100 premiers kilomètres de la section Cayenne-
Arataye, la seule qui doive être livrée pour le moment à
l'exploitation. On voit que la subvention annuelle, que
la Colonie s'est engagée à payer, et qui est de 3 0 0 . 0 0 0
francs, est basée sur un taux d'intérêt d'environ 4 ° / 0
pour le capital immobilisé, dans la construction propre-
ment dite. Cette somme sera obtenue, soit par l'es-
compte des annuités, soit par une émission d'obliga-
tions. Quant au capital social proprement dit, dont le
minimum est fixé par le cahier des charges à 4 millions
de francs, sa rémunération se trouve, indépendamment
des recettes du chemin de fer proprement dit, dans la
mise en valeur des 2 0 0 . 0 0 0 hectares de terrains, qui
accompagnent la concession du chemin de fer. La
moitié de ces terrains est à prendre en damier le long

de la ligne et profite par conséquent, directement, des
facilités de transport qu'apporte le chemin de fer. L'autre
moitié consiste en lots, à choisir sur le territoire de la
Guyane Française, en vue de l'exploitation du caout-
chouc et des placers aurifères, qui sont les deux riches-
ses les plus immédiatement exploitables de la Colonie.
Avenir du chemin de fer. — La pénétration dans les
terres hautes de la Guyane au moyen du chemin de fer,
aura sur l'avenir de cette Colonie des conséquences
dont il est difficile de mesurer l'importance. Je me suis
surtout attaché dans le cours du présent travail à des
questions de chiffres immédiats, et j ' a i naturellement
cherché à me baser sur les besoins actuels de la Colo-
nie pour évaluer les tonnages à transporter dans un
délai rapproché : mais si on envisage la question de
plus haut, comme il convient de le faire lorsqu'on étudie
l'établissement d'un chemin de fer, œuvre destinée à
desservir les besoins des générations futures, on doit
tenir compte des conditions nouvelles qui seront créées
par l'établissement de cette voie.
Or, nous sommes en Guyane depuis près de 3 0 0 ans,
et nous pouvons dire que depuis trois siècles nous res-
tons confinés sur la bande littorale la plus marécageuse
et la plus malsaine du pays, sans faire un pas en avant.
Sans la présence de l'or qui nous oblige à remonter au
prix de mille peines les rapides incessants des rivières,
nous ne connaîtrions de la Guyane que le voisinage
immédiat des régions desservies par la navigation
fluviale. La création du chemin de fer va rompre le
cercle dans lequel les efforts de la Colonie sont enserrés
depuis si longtemps. L'idée seule qu'on pourra quitter
Cayenne dans un w a g o n confortable, gagner, dans
l'espace de deux heures, les habitations fraîches et
riantes des bords de la Comté, en revenir le lendemain

.
SINNAMARY
E
L
R
SU

VATA,
T

SAU
E
L



— 61 —
pour vaquer à ses affaires, paraît u n rêve aux habi-
tants de Cayenne, habitués à faire ce trajet en deux
jours, accroupis dans un canot, exposés aux ardeurs
d'un soleil implacable, ou aux torrents d'eau que
déversent sur le dos du patient les orages tropicaux.
La presque totalité de la population, ne connaissant les
chemins de fer que par ouï-dire ou par les descriptions
qu'en font les livres, ne pouvait pas se faire à l'idée
q u ' u n tel changement dans ses habitudes puisse devenir
à bref délai une réalité.
Une grande cause de l'abstention des capitaux euro-
péens quand on les sollicite à se porter sur les placers
guyanais est justifiée par cette difficulté, bien connue,
des transports. Comment voulez-vous surveiller, me dit-
on, des exploitations perdues dans les forêts vierges,
alors qu'il faut un mois pour les atteindre ? Comment
remplacer le personnel malade, puisque vous n'êtes
prévenu du désastre que par l'arrivée des malades eux-
mêmes, évacués sur Cayenne? Que devient le placer
pendant ce temps-là? Il n ' y a même pas de lignes télé-
graphiques établies dans la Colonie. Les centres péni-
tentiaires du littoral sont réunis par un fil, dont
l'emploi est accessible au public moyennant une taxe
de 0 fr. 10 par mot, quand ce fil n'est pas occupé aux
affaires de service, mais cette ligne ne pénètre pas
dans l'intérieur.
Les mêmes raisons s'appliquent d'ailleurs aux exploi-
tations agricoles auxquelles les terres hautes, tempérées,
de l'intérieur se prêteront si bien. Personne n ' a même
pu y songer jusqu'ici.

LE MARAUDAGE
Ce n'est pas de voleurs de pommes qu'il s'agit. E n
Guyane, le vocable de « m a r a u d e u r » , considéré plutôt
comme offensant dans les vieux pays, n'entraîne aucune
présomption d'infamie. Il indique simplement que le
chercheur d'or auquel on l'applique, exerce son indus-
trie sur un terrain aurifère sans s'inquiéter le moins
du monde de son propriétaire légal.
Autrefois, antérieurement aux grands maraudages de
l'Awa et du Carsewène, le maraudeur était l'exception;
car, comme je l'ai déjà dit, tant que l'industrie aurifère
est restée dans un état de stagnation qui ne comportait
ni une grande immigration de travailleurs, ni l'écrè-
mage de régions nouvelles, les mœurs naïves de l'âge
d'or ont été la règle dans la Colonie ; mais depuis que
les grandes découvertes faites dans les régions contes-
tées ont mis les petits exploitants en goût de travailler
pour leur propre compte, le nombre des chercheurs
partant « en bricole », suivant leur expression imagée,
a considérablement augmenté.
E n thèse générale, on peut dire que la majorité des
Cayennais véritables, originaires de la Colonie même,
s'y livrent de plus en plus et ne montent sur les placers
travailler à titre de salariés, que pour y gagner une
somme suffisante pour leur permettre de partir seuls ou
en petite société de quatre ou cinq camarades, s'adonner
de nouveau au maraudage. J'ajoute, pour être complet,

- 63 -
que l'immigration d'une quantité de noirs de certaines
Antilles anglaises, qui nous envoient surtout l'écume de
leur population, a été pour beaucoup dans ce relâche-
ment de la moralité publique en Guyane.
Un des côtés le plus fâcheux du maraudage c'est que
l'or produit dans ces conditions échappe généralement
au droit de sortie, au grand détriment des finances de la
Colonie. Il est certain que si nous pouvions arriver à
percevoir ce droit, non pas sur la totalité de l'or produit
— il ne faut pas se bercer de chimères — mais sur la
moitié ou les deux tiers du chiffre réel ; autrement dit,
si on pouvait renverser le rapport existant aujourd'hui
entre l'or régulièrement déclaré et celui qui sort en
contrebande, nous pourrions immédiatement abaisser
sans aucun risque pour l'équilibre budgétaire, le droit
de 8 % actuel, très lourd, à 5 ° / 0 par exemple, taux de nos
voisins hollandais. Du même coup, nous casserions les
reins à la tentation bien naturelle qui s'offre aux marau-
deurs descendant le Maroni, de se tromper involontai-
rement de coté. Les brumes sont parfois si épaisses,
qu'on se trouve avoir abordé à Albina, croyant le plus
innocemment du monde débarquer à Saint-Laurent !
C'est une réforme qui a d'ailleurs été sérieusement
envisagée par nos derniers Gouverneurs et qui se réali-
sera sans aucun doute, au plus grand profit de nos
finances publiques. On voit qu'elle est étroitement
connexe de la question du maraudage.
Caractère des maraudeurs. — L'état de choses que
je viens de décrire n'est pas, comme on le pense, sans
soulever de vives protestations ; il y a à Cayenne deux
partis bien marqués : celui qui veut supprimer le marau-
dage et celui qui le défend. Il est indéniable que ce sont
les ouvriers les plus vigoureux et les plus habiles qui
constituent le gros bataillon des maraudeurs, et ces

. - 6 4 -
hommes-là sont naturellement les plus recherchés par
les exploitants de placers. O r comme je l'ai déjà raconté,
ce sont les plus instables, et dès qu'ils ont ramassé, en
travaillant à gages, le petit pécule nécessaire, ils vous
lâchent sans tambours ni trompettes et laissent, avec
une sérénité parfaite, votre chantier désorganisé par
leur subite défection.
C'est d'ailleurs la caractéristique générale de tous
les placériens de la Colonie : ayant peu de besoins, ils
ne donnent que l'effort strictement nécessaire pour ne
pas être remerciés et si ce malheur leur arrive, ils vous
abandonnent avec un cynisme et une tranquillité absolue,
sachant bien qu'ils retrouveront, le lendemain même,
un engagement tout aussi avantageux chez un autre
exploitant. On voit donc que la conduite des ouvriers,
dans un pays pareil, demande beaucoup de tact, de
doigté, et l e connaissance approfondie de certains
côtés un peu enfantins du caractère de ces travailleurs.
Leur susceptibilité amène parfois des malentendus
fâcheux à propos de détails infimes, qui à leurs yeux
prennent une importance démesurée.
" En bricole " . — Une autre particularité tout a fait
typique du maraudeur " en bricole " , c'est sa sobriété
et son endurance extraordinaires. Le même ouvrier qui,
lorsqu'il est salarié, se montre d ' u n e exigence extrême
au point de vue de la qualité et de la quantité de nour-
riture à laquelle il a droit — tout le monde étant nourri
sur un placer aux frais des patrons, depuis le direc-
teur j u s q u ' a u dernier gamin — se transforme subi-
tement en anachorète, dès que, partant en bricole, il
commence à vivre à ses frais. Je connais certains pros-
pecteurs de race qui, même pour le tafia — liquide dont
on peut tirer un parti si merveilleux lorsqu'on sait le
distribuer en temps utile — sont d'une abstinence com-

"
BRICOLE.
N

"E


- 65 -
plète pendant toute leur campagne de maraude. Le
même individu qui, sur le placer qui l'emploie, protes-
tera énergiquement au moment de l'allocation quoti-
dienne du " boujaron " (mesure réglementaire du tafia :
12 centilitres) parce que le magasinier y met le pouce,
ce qui tient de la place, saura vivre pendant plusieurs
mois sans le secours de cet excitant pour éviter les frais
de son achat. Une " bombe " de farine (caisse de
2 2 kilos et demi), pour les cas de famine extrême, un
fusil et des munitions pour tuer du gibier, des hame-
çons pour ajouter du poisson au menu, voilà tout le
bagage " nécessaire et suffisant " pour un maraudeur
en partance.
Chercheuse d'Or. — Les expéditions plus huppées,
plus luxueusement montées, ajoutent à ce matériel
sommaire une femme, qui voyage sous le vocable
généralisateur de " blanchisseuse." O n la prend jeune,
car le métier exige des efforts fréquents. A la fin de la
campagne, ces jeunes personnes descendent avec une
escarcelle généralement bien garnie de grosses pépites
et c'est à elles qu'il faut s'adresser pour se procurer
ces belles et massives breloques que les orfèvres locaux
transforment en chaînes originales. Les placériens favo-
risés par le sort ornent avec une légitime fierté leur
abdomen, de ces engins énormes, en souvenir des fruc-
tueuses " bricoles " . C'est sous cette forme qu'ils se
constituent un fonds de réserve q u ' o n porte chez le
négociant aux jours de sombre déveine.
Le plan officiel. — J'oubliais dans cette énumération :
le plan, le plan officiel, en vertu duquel le maraudeur
se met d'accord avec la Loi, car il est réellement, dans
un grand nombre de cas, à l'abri des pénalités sévères
édictées par les Décrets qui constituent dans la Colonie
l a Loi minière des placers. Avant de partir, tout
E

— 6 6 —
maraudeur digne de ce nom, commence par passer
chez un arpenteur j u r é de la ville de Cayenne, qui lui
délivre pour le prix de dix francs un plan, sur le vu
duquel il obtient de l'Administration, un permis
d'exploitation sur une surface de 100 hectares, minimum
fixé par lesdits décrets : coût 5 0 francs. S'il pouvait
prendre une superficie moindre encore il le ferait volon-
tiers, car, comme on va le voir, la surface aussi bien
que l'emplacement du terrain qui lui est délivré lui sont
absolument indifférents, il n ' y mettra jamais les
pieds. Il se contente d'indiquer vaguement le district
où il compte marauder, car il faut en toute chose une
certaine pudeur et on ne peut réellement pas demander
un permis d'exploitation dans le Maroni pour aller
marauder dans l'Approuague.
Muni de ce papier, notre homme se rend dans le
district qu'il a pris pour but de ses exploits, et, ren-
seigné soit par les camarades, soit par des '' tuyaux ' '
qu'il a pu recueillir au cours de ses séjours comme
salarié sur les placers existant déjà, il s'installe sur la
bonne crique, sans s'inquiéter le moins du monde de
l'endroit où il se trouve.
Le bon Dieu a créé l'or pour tout le monde : les délimi-
tations, s'il en existe, ont disparu sous la luxuriante
végétation des tropiques et puis, une descente de gen-
darmerie ou une constatation par huissier, au fond des
forêts vierges, avec des frais de vacations auprès
desquels les notes pourtant salées de ces officiers minis-
tériels en Europe ne sont que de pâles et émollientes
contrefaçons, ne " p a i e r a i e n t " évidemment pas. De
plus, si les propriétaires pillés, exaspérés par ces écré-
meurs clandestins qui les assaillent de toutes parts, se
décident à faire un exemple, les maraudeurs, prévenus
à temps, se retirent de leurs chantiers avec leur magot,

.
L'ININI
A
T

)
MONTAN

(?
R

D'O
E

CHERCHEUS


- 67 -
et attendent le départ de la vindicte publique pour
revenir à leur proie, comme mouches sur plat de miel.
" Maraudeurs autorisés " . — Je connais deux pla-
cers fort riches et entièrement délimités sur lesquels les
propriétaires, reconnaissant leur impuissance, ont com-
posé avec l'ennemi : ils ont créé une nouvelle classe de
maraudeurs qui tend du reste à recruter de plus en
plus d'adeptes; c'est celle d e s " maraudeurs autorisés " .
Le propriétaire du placer cesse alors toute exploi-
tation régulière. Il se laisse envahir pacifiquement et se
contente de prélever sous forme de redevance, 1 0 °/0 de
l'or retiré par ses locataires obligatoires. Il n'entretient
dès lors sur le placer qu'un agent collecteur qui doit
visiter régulièrement les clients et leur extraire, chaque
semaine, la redevance promise.
Naturellement ces derniers n'annoncent que des p r o -
ductions infimes et la recette dépend essentiellement du
zèle, de l'énergie et de l'habileté de l'agent collecteur,
lequel est généralement intéressé dans la récolte, afin
de lui donner des jambes, car c'est un rude métier que
le sien. Je connais même un placer sur lequel on a
encore simplifié la méthode—naturellement en abaissant
encore le montant du droit exigé.—Elle consiste à taxer,
suivant la richesse de l'endroit maraudé, chaque sluice
d ' u n poids déterminé d'or, à payer par semaine :
20 à 25 grammes par exemple, quelle que puisse être sa
production réelle. C'est le système de l'abonnement à
prix fixe.
Pourquoi, me dira-t-on, une telle impunité?
Répression du Maraudage. — Ma réponse est simple :
les tribunaux ne peuvent condamner que sur preuves et
les preuves, comme j e viens de l'expliquer, sont diffi-
ciles et coûteuses à fournir. Il faut commencer par déli-
miter son placer en faisant une tranchée dans la forêt

— 6 8 —
tout le long de ses limites et si le placer est grand, la
dépense que représente ce travail est assez importante,
car il doit être exécuté par un géomètre assermenté et
ses vacations coûtent c h a u d . U n e fois le placer délimité,
il faut entretenir des gardes assermentés, éviter que ces
derniers ne s'entendent avec les maraudeurs : il faut
par conséquent surveiller son affaire et c'est là comme
je l'ai expliqué, que le bât blesse la plupart, pour ne
pas dire la presqu'universalité des exploitants guyanais.
Ils ont de la peine à comprendre que les temps sont
changés, qu'il ne faut plus compter sur d'autres que sur
soi-même pour faire valoir son bien, et que le marau-
dage n'est l'industrie florissante que je viens de décrire
que parce que, dans la plupart des cas, ils laissent aller
les choses en se fiant à des employés, sans contrôle,
pour diriger leurs intérêts sur place.
E n résumé, les placers délimités peuvent seuls jouir,
dans l'état actuel de notre législation minière, d'une
protection efficace. Ils ont un droit incontestable à cette
protection qui ne leur est pas suffisamment acquise. La
réglementation nouvelle dont M. le Gouverneur Mouttet
a provoqué l'application, atteindra certainement ce but,
si on tient réellement la main à l'application ferme des
pénalités qu'elle impose aux maraudeurs de mauvaise
foi. O r tous ceux qui écrêment des placers délimités
sont dans ce cas.
Il y a donc, me direz-vous, des maraudeurs de bonne
foi?
Oui et non, suivant le point de vue auquel on se
place.
Avantages du maraudage. — J e viens, en effet,
d'énumérer les méfaits du maraudage. Je dois cepen-
dant, pour être juste, en montrer aussi les bons côtés,
d'autant plus que j ' e n t r e t i e n s personnellement d'excel-

- 69 -
lentes relations avec nombre de maraudeurs et que j ' a i
pu me convaincre, en les voyant opérer, qu'il y a parmi
eux de précieux éléments au point de vue de l'avenir de
l'exploitation aurifère Guyanaise.
Ce n'est en effet, ni moi, ni l'immense majorité de
mes lecteurs, qui pouvons nous exposer aux risqués, aux
privations de toutes sortes que comporte la prospection
et l'exploitation « e n bricole» des placers de l'intérieur.
Jamais l'Awa, le Carsewène, l'Inini n'auraient été
découverts et mis rapidement en valeur, si ces terri-
toires neufs n'avaient offert, aux premiers exploitants,
la prime incomparable du maraudage.
J ' a i donc plutôt, comme on le voit, le maraudeur
sympathique.
Je le considère comme u n avant-coureur et un indi-
cateur précieux pour la découverte des placers riches
dans les régions nouvelles : j e ne le chicane pas trop
lorsqu'il exploite des terrains non concédés ou même des
terrains concédés sur lesquels le propriétaire ne s'est
donné la peine ni de se délimiter ni d'entretenir des
gardes. Je vois dans le maraudage de ces derniers ter-
rains, un contre-poids puissant et efficace à la mono-
polisation de vastes surfaces dans u n but de spéculation,
en laissant aux autres le soin de tirer les marrons du
feu; non pas que j e sois opposé en principe aux s p é c u -
lations sur mines d'or, vu que si l'on veut attirer des
acquéreurs de placers ou des actionnaires dans une Com-
pagnie aurifère, il faut pouvoir leur donner l'espérance
que leurs propriétés on leurs titres pourront valoir un
j o u r beaucoup plus cher qu'ils ne les ont payés, mais
j ' e s t i m e que si le Monsieur qui a simplement dénoncé
u n terrain dans le but de le revendre aussi cher que
possible, sans y faire ni recherches, ni délimitation, ni
frais de gardiens, en un mot sans se livrer à aucune

— 70 —
manifestation de son droit de propriétaire, est écrêmé
dans des proportions plus ou moins vastes, il ne doit
s'en prendre q u ' à lui-même. Au contraire, au risque de
paraître paradoxal, j'estime que le maraudeur, en s'ins-
tallant chez le Monsieur en question, lui donne une pré-
cieuse indication sur la valeur de son terrain et je puis
affirmer, sans crainte d'être démenti, que c'est unique-
ment parce que les premiers maraudeurs de l'Inini ont
envoyé à la côte plusieurs centaines de kilogrammes
d'or en quelques mois, que les heureux propriétaires
des placers, théâtres de pareilles découvertes, s'em-
pressent en ce moment de se syndiquer pour faire les
frais d'une délimitation générale, qu'ils n'auraient
jamais songé à provoquer si les maraudeurs n'avaient
donné au préalable la preuve éclatante de la valeur de
leurs terrains.
La mission de délimitation qui opère en ce moment
même sur les lieux, a été instituée le 2 8 Octobre 1 9 0 1
par un Arrêté du Gouverneur pris en Conseil privé.
Les considérants de ce document sont trop parlants
pour que je les passe sous silence. En voici le texte :
« Le Gouverneur p . i. de la Guyane française ;
« Vu la demande faite par M. Léonce Melkior, con-
« cessionnaire dans la région de l'Inini, dans le but
« d'obtenir l'envoi, dans cette région, d'arpenteurs et
« d'agents de la force publique pour délimiter les prin-
« cipales concessions et rétablir l'ordre troublé par
« nombre d'exploitations illicites ;
« Vu l'offre faite par M. Melkior de faire face à tous
« les frais d'arpentage ;
« Considérant qu'il y a le plus grand intérêt, tant
« pour l'Etat que p o u r la Colonie, à assurer la régula-
« rité des exploitations aurifères qui alimentent les
«, budgets locaux ;

— 7 1 —
« Considérant que le meilleur moyen d'y parvenir,
« en ce qui concerne plus particulièrement le bassin de
« l'Inini, est de faciliter aux concessionnaires la délimi-
« tation de leurs terrains, à laquelle il leur appartient
« de procéder à leurs frais, risques et périls ;
« Considérant que ces concessions sont actuellement
« envahies soit par des chercheurs d'or non pourvus de
« permis, soit par des permissionnaires se livrant à
« l'exploitation sur des terrains autres que ceux qui leur
« ont été concédés, et qu'à la suite des délimitations à faire,
« nombre d'exploiteurs d'or se trouveront en demeure
« d'abandonner leurs exploitations illicites;
« Considérant qu'il est indispensable que les agents
« chargés de la délimitation et des mesures de police
« qui peuvent en être la suite soient, investis des pou-
« voirs nécessaires pour assurer la pleine et entière
« exécution de la mission qui leur est confiée ;
« Considérant que le nombre des arpenteurs libres
« est insuffisant pour satisfaire aux besoins du public ;
« Sur la proposition du Chef du Service des Domaines ;
« Le Conseil privé entendu,
« Arrête :
« A R T I C L E PREMIER. — MM. Cyrus, commis des tra-
« vaux publics, et Marie-Sainte, attaché au Cadastre,
« pourvus, le premier, du Brevet d'Arpenteur, et le
« second, du Certificat d'aptitude, avec autorisation
« d'exercer les fonctions d'Arpenteur, sont mis à la dis-
« position de M. Léonce Melkior, pour procéder à la
« délimitation des concessions accordées, dans le bas-
« sin de l'Inini, à celui-ci et à d'autres concessionnaires
« désignés par ledit M. Melkior.
« M. Cyrus est chef de mission.
« Ces deux agents, pour la durée de la mission, sont
« délégués dans les fonctions de commissaire de police,

— 72 —
« à titre auxiliaire, et prêteront serment en cette qua-
« lité, devant le tribunal de première instance de
« Cayenne.
« A R T . 2. — Il leur est adjoint une force de police,
« composée de quatre gendarmes et de six agents
« assermentés, chargés plus spécialement de rétablir
« et de maintenir le bon ordre dans la région.
« A R T . 3 . — Tout pouvoir est donné, tant aux deux
« Arpenteurs qu'aux Agents de la force publique qui
« leur sont adjoints, pour rechercher et constater les
« infractions aux règlements en vigueur sur l'exploi-
« tation des mines, minières et carrières, gisements et
« filons aurifères, comme sur la circulation et la vente
« de l ' o r . »
(Suivent des dispositions de détail).
E n exposant au Conseil général le but de cette mis-
sion, le Gouverneur ajoute une série de considérations
de la plus haute importance, qui rentrent absolument
dans la manière de voir que j ' a i esquissée plus haut et
que la population de la Colonie approuve aussi d'une
manière unanime.
« J ' a i tenu, Messieurs, à vous relire l'Arrêté et à vous
« présenter ces renseignements, afin de bien préciser
« dans quelles conditions cette deuxième mission a été
« constituée. Elle est extrêmement discutée; disons le
« mot : elle n'est pas populaire. Le contraire serait
« étonnant. Les concessionnaires qui l'ont sollicitée et
« à qui elle a été accordée, — comme demain serait
« accordée pareille mesure à quiconque voudrait en
« assumer les frais, — ces concessionnaires, dis-je,
« représentent les grandes exploitations minières, celles
« qui forment l'élément fixe dont s'alimente à coup sûr
« l e budget local, tandis que les exploitants installés

— 73 —
« plus ou moins à proximité de leurs terrains sont des
« hommes appartenant au fond même de la population
« et qui, par suite ont pour eux, nécessairement, l'opi-
« nion du plus g r a n d nombre.
« La cause de ces chercheurs d'or est sans doute
« intéressante ; j e dirai même q u ' à certains points de
« vue, elle est plus sympathique que celle des conces-
« sionnaires du chef-lieu, car il se conçoit que celui
« qui peine pour trouver de l'or soit plus digne d ' i n -
« térêt que celui qui a la chance de coïncider, par son
« plan, avec l'endroit où cet or a été trouvé. Mais notre
« législation étant ainsi conditionnée que les conces-
« sions s'attribuent d'après le plan, non d'après la
« trouvaille, l'administration ne peut que s'incliner et
« il ne saurait lui être fait reproche d'avoir accordé la
« protection de la loi à ceux qui y faisaient appel.
« (Assentiment). »
Voilà le langage qui convient à un véritable Chef de
Colonie. Il donne confiance aux capitaux qui com-
mencent à affluer en Guyane, qui, se sentant effica-
cement protégés, n'hésiteront pas à venir féconder les
efforts de nos pionniers et de nos chercheurs. O n sait
maintenant que nos titres de propriété de, placers en
Guyane, ne sont pas une simple feuille de papier timbré,
mais constatent un droit réel q u ' o n fera respecter si
nécessaire.
Du droit de sortie. — Ce qu'il faut obtenir par
exemple, et tous les hommes d'ordre en Guyane par-
tagent sans exception mon opinion, c'est que l'or ma-
raudé paie, au même titre que l'or provenant d'exploi-
tations régulières, le droit de sortie qui constitue pour la
Guyane la base la plus solide de son équilibre financier.
Il est vrai que, en principe, l'or maraudé ayant une ori-
gine illégitime ne peut pas recevoir le baptême de la

— 7 4 —
sanction légale sans que l'Etat ne devienne, par ce fait
même, complice de ces exploitations clandestines. L'ob-
jection a certainement une certaine valeur au point ce
vue théorique mais, en fait de perception de droits, on
sait qu'il faut être un peu éclectique et que les meilleurs
impôts sont ceux auxquels les intéressés sont accou-
tumés et qu'ils paient sans trop se faire prier, quel que
soit le principe sur lequel ils sont basés. Il existerait
d'ailleurs de nombreux moyens de mettre en repos la
conscience du fisc, si cette Administration n'était géné-
ralement dépourvue de cet organe. Dans l'Inini par
exemple, les maraudeurs qui se présentent avec leur
magot au poste de douanes, déclarent gravement que
cet or est de provenance étrangère. On prélève non
moins gravement les 8 °/0 et dès lors le métal précieux,
dûment accompagné du certificat officiel d'origine, peut
descendre en paix à Cayenne. On a pu se rendre
compte par les chiffres que j ' a i cités au début de cette
étude que ce système produisait d'excellents résultats.
Comme on le voit, la question du maraudage est assez
complexe et assez brûlante, étant donné le nombre con-
sidérable de chercheurs d'or qui exploitent le territoire
de la Guyane. La démarcation entre le maraudeur et le
petit exploitant travaillant réellement le terrain dont
il a obtenu la concession régulière est, on le com-
prend, des plus incertaines. Ces deux classes de cher-
cheurs d'or n ' e n font en réalité q u ' u n e seule. J'ajoute
que c'est à eux q u ' o n est redevable et de beaucoup, de la
plus grosse partie de la production d'or actuelle de la
Colonie. Si on ajoute, en effet, les chiffres mensuels de
tous les placers constitués sous forme de sociétés régu-
lières qui, ayant une comptabilité en règle, ne peuvent
pas échapper au droit de sortie, on ne trouve guère plus
de 9 0 à 1 0 0 kilos d ' o r par mois. La production men-

.
TAPAROUBO
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SAU
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MÈTRES
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SAU
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— 75 —
suelle moyenne déclarée à la douane avant la décou-
verte de l'Inini, étant de 2 5 0 à 2 8 0 kilogrammes, on
voit que les maraudeurs ou petits exploitants tiennent
déjà la tête de la liste, mais il faut y ajouter tout l'or
qui sort en contrebande lequel est par définition, de l'or
produit exclusivement " e n bricole".
Il suffit d'ailleurs de causer quelques instants avec
les maraudeurs les plus fameux, qui se font une gloire
de ne pas payer, pour reconnaître que leur proverbe
favori :
« Tant pis pou cul melle qui pend plomb ( 1 ) » ,
sert de base à leur ligne de conduite.
Le seul remède contre le maraudage, c'est la surveil-
lance. Le poste de l'Inini en est une démonstration
éclatante et il est probable que le Conseil Général,
alléché par la réussite de cette première tentative, orga-
nisera quelque chose d'analogue sur les autres fleuves
de la Colonie. C'est un premier pas pour sortir du
découragement endémique et préconçu qui est Une des
caractéristiques du caractère Guyanais.
« Vous n'arriverez jamais à supprimer le maraudage,
disent les vieux guyanais — ce en quoi ils ont parfaite-
ment raison— à chaque réglementation plus étroite, les
maraudeurs inventeront un nouveau truc pour l'éluder:
vous vous ruinerez en frais de surveillance et d'inspec-
tion, vos réglementations accumulées ne gêneront que
le commerce honnête et, somme toute, vous n'arriverez
à rien de bon. »
Je suis, quant à moi, d ' u n avis tout à fait opposé.
Abaissement du droit de sortie. — Le maraudeur
Guyanais n'est ni un malhonnête homme, ni un com-
( 1 ) T a n t p i s p o u r l e m e r l e d o n t l e d e r r i è r e a t t r a p e d u p l o m b ,
E q u i v a l e n t d u p r o v e r b e : P a s v u , p a s p r i s ,

- 7 6 -
batif avéré, et je suis persuadé que des mesures, telles
que la création de postes dans des endroits bien choisis
sur nos fleuves, se traduiront par des accroissements de
recettes qui nous permettront d'abaisser le taux de
notre droit actuel de sortie. Dès lors, le jeu ne vaudra
plus la chandelle, car on pense bien que les recéleurs
ne paient pas aux maraudeurs le prix plein de leur mar-
chandise. Ils se réservent une large marge, prix de leur
complicité et du risque qu'ils courent. Il y a eu dans ces
dernières années, à Cayenne même, quelques exemples
salés, qui ont été un salutaire avertissement pouf les
amateurs. C'est aussi l'opinion du Gouverneur de la
Colonie qui, dans son discours d'ouverture de la session
d'automne 1 9 0 0 du Conseil Général, s'est exprimé en
ces termes à ce sujet :
« Je me suis demandé si le moment n'était pas venu
« de réduire le droit de sortie sur l'or, qui est actuelle-
« ment de 8 °/0. Il ne faut pas se dissimuler que ce droit
« est fort élevé, et qu'il n'est pas sans détourner les
« capitaux de la Colonie. Il constitue de plus un puis-
« sant encouragement à la fraude, les exportateurs peu
« scrupuleux n'hésitant pas à courir les risques aux-
« quels s'exposent les contrebandiers, pour se procurer
« un bénéfice de 2 2 0 francs en moyenne par kilo-
« gramme d'or. Sans doute il en résulterait pour le
« budget une moins-value de ressources importante ;
« mais j'estime que cette moins-value serait rapidement
« compensée, d'abord par l'augmentation des droits à
« l'importation et à l'exportation qui serait la consé-
« quence de l'extension que prendrait l'industrie auri-
« fère, et ensuite par une décroissance de la contre-
« bande : il ne paraît pas douteux, en effet, que lorsque
« les fraudeurs n'auront plus un intérêt aussi grand à se

— 77 —
« livrer à leurs opérations illicites, leur nombre dimi-
« nuera dans de sensibles proportions ( i ) . »
Nos voisins Hollandais et Anglais ne connaissent pas
la plaie du maraudage : cela tient d'abord à une organi-
sation politique et sociale essentiellement différente de la
nôtre et ensuite à une application beaucoup plus sévère
et plus stricte par les tribunaux, de la réglementation
minière qui régit ces Colonies voisines. J ' e n dirai u n
mot tout à l'heure en examinant des modifications que
demande notre législation minière en Guyane française.
Leur droit de sortie n'est que de 5 °/0 et même de 3 ° / 0
seulement sur le brut.
La construction du chemin de fer, permettant d'aller
rapidement et sans fatigue de Cayenne à la région des
placers, constituera aussi une puissante entrave au
maraudage : facilité d'accès permettant aux proprié-
taires intéressés d'aller veiller eux-mêmes sur leurs
biens; possibilité d'envoyer à l'improviste sur les lieux,
des inspecteurs pour prendre les maraudeurs sur le fait
et confisquer leur magot. Ces éventualités menaçantes
seront de nature à faire réfléchir les intéressés. Ces der-
niers ayant la faculté de vendre, à prix plein, leur
récolte à la station la plus voisine, où ils pourront s'ap-
provisionner de vivres à bon marché, auront de moins
en moins d'intérêt à écouler leur or en fraude, surtout
si le taux du droit de sortie est réduit dans des propor-
tions notables. L'or transporté par le chemin de fer
sera naturellement livré à la douane en gare à Cayenne
et paiera par conséquent l'impôt dû à la Colonie.
( 1 ) E x t r a i t d u d i s c o u r s p r o n o n c é p a r M . L o u i s M o u t t e t , G o u v e r -
n e u r d e l a G u y a n e F r a n ç a i s e , à l ' o u v e r t u r e d e l a s e s s i o n o r d i n a i r e
d u C o n s e i l G é n é r a l , l e 2 6 N o v e m b r e 1 9 0 0 .

LÉGISLATION MINIÈRE
On trouvera à la fin de ce petit ouvrage, le texte des
Décrets qui régissent notre législation minière en
Guyane. J'ai pensé qu'il pouvait être utile aux per-
sonnes qui liront ces lignes, destinées comme je l'ai dit
au début, à vulgariser la connaissance des richesses
minières de la Colonie, de savoir à quelles conditions
on pouvait acquérir et conserver des propriétés minières
en Guyane.
Dans ses traits essentiels, notre législation des placers
guyanais repose sur des bases larges et libérales qui ont
fait leurs preuves depuis les années, nombreuses déjà,
où nous les appliquons. La liberté complète laissée par
exemple dans la forme des concessions, dans le nombre
illimité des placers adjacents qu'une seule et même per-
sonne ou Compagnie peut librement déclarer et pos-
séder en son nom, n ' o n t pas donné lieu à la création de
vastes monopoles comme le craignaient sans doute les
rédacteurs de la législation minière applicable aux pla-
cers de nos Colonies d'Afrique q u ' o n a écrasées sous le
poids de vexations inutiles.
Statistique des placers en 1901. — Il est intéressant, à
ce propos, de se rendre compte du nombre et de l'éten-
due des placers, actuellement existants dans la Guyane,
munis de titres réguliers en vertu des Lois et Décrets
en vigueur.

— 79 —
En voici le tableau résumé :
Permis de Recherches.
Ces permis n'étant valables que pendant une durée
de deux années, il n ' y a pas à se préoccuper de ceux
délivrés antérieurement à 1899.
Toutes ces statistiques relevées par moi-même au
cours de mon dernier voyage dans la Colonie, sont
arrêtées à la date du I E R Août 1901.
PERMIS DE RECHERCHES NOMBRE SURFACE
Du I
1 2 1 184.621 hect.
e r Aoû t a u 31 Dec. 1899
Du I e r Janv. au 31 Dec. 1900
1 6 4 1 7 6 . 7 3 5 —
Du I e r Janv. au 31 Août 1901
97 176.115 —
Totaux . . .
382 5 3 7 . 4 7 2 —
Sur ce total, 242 placers présentant une superficie totale
de 129.184 hectares, ont une surface inférieure à
1.000 hectares.
Le restant, soit 140 placers, couvrant une superficie
de 408.288 hectares, est composé de permis ayant de
1.000 à 5.000 hectares. On voit que grâce à l'extrême
bon marché de ces permis — deux sous par hectare —
on a les yeux plus gros que la bourse, au moment
toujours si doux où le prospecteur ayant déclaré un ter-
rain, se berce de l'espoir de la forte somme à y
découvrir.
Permis d'exploitation.
Le tableau change lorsqu'au bout de deux années,
terme légal du permis de recherche, arrive le moment de
la ."douloureuse". Il faut passer alors au permis définitif
d'exploitation pour lequel on doit verser annuellement
la somme de 0 fr. 50, par, hectare, pour assurer la
validité de son titre.

— 8 o —
Voici la liste des permis d'exploitation délivrés
j u s q u ' a u I e r Août 1 9 0 1 :
ANNÉE DE LA DÉLIVRANCE
NOMBRE
SURFACE
1892
9
3-499
1893
23
10.646
• I894
3
3.972
1895
4
5.050
1896
9
2.131
1897
8
2.895
I898
29
49.688
1899
70
39.764
1900
148
60.505
901 (jusqu'au I e r Août)
147
40.665
Totaux
45o
218.709
Sur ce nombre de 4 5 0 placers munis de leur titre d'ex-
ploitation, la très grande majorité se compose de petits
placers, d'une surface-inférieure à 1 . 0 0 0 hectares. Il y
en a 4 1 1 dans cette catégorie et 39 seulement au-dessus
de ce chiffre. J ' e n ai expliqué la raison en parlant du
maraudage. U n certain nombre de ces placers sont
caducs, les droits de surface n'ayant pas été payés dans
les délais réglementaires par les intéressés. Le Conseil
privé déclare vacants, tous les six mois, un certain
nombre d'entre eux, dont on publie les noms à l'Officiel.
Ils deviennent alors, sans autres formalités, susceptibles
d'être déclarés de nouveau.
Pour achever cette nomenclature, il convient d'ajou-
ter aux chiffres qui précèdent, II placers qui sont
concédés à perpétuité, en vertu de la Loi de 1 8 1 0 , sur
les Mines, dont certains articles sont applicables aux
placers et mines d'or de la Guyane.
Ces tableaux sont une illustration vivante des fluc-

— 81 —
tuations de l'industrie minière guyanaise : pendant la
grande inflation du Carsewène, de 1 8 9 4 à 1 8 9 7 ,
personne ne s'occupait des placers situés dans la Colo-
nie même. Dès les premières découvertes de la Haute-
Mana, en 1 8 9 8 , le chiffre monte. L'Inini en 1 9 0 1 vient
mettre le comble à cette renaissance.
Je renvoie les personnes que ces questions de législa-
tion minière dans les pays neufs intéressent à une série
d'articles que j ' a i publiés récemment ( 1 ) , dans lesquels
j ' a i démontré, chiffres en main, empruntés aux législa-
tions les plus diverses dans nos colonies et à l'étranger,
que le régime de liberté était celui qui convenait le
mieux aux pays à placers.
Il y a pourtant une limite à fixer, ne fut-ce que pour
ne pas mériter le qualificatif de « bons gogos » que nos
voisins des autres Guyanes pourraient nous appliquer
avec raison, bien que ce qualificatif familier ait subi, en
langage créole, une modification considérable dans
son point d'application.
Maraudeurs étrangers. — En réalité, plus de la
moitié des Antillais qui viennent en Guyane demander
à l'or leurs moyens d'existence, ne sont pas français.
Je me garderais de m ' e n plaindre si ces individus se
fixaient définitivement dans le pays, y faisaient souche
et venaient augmenter ainsi la population stable infini-
ment trop faible, qui vit actuellement sur le sol de la
Guyane française. D'abord, j ' a i une expérience suffi-
sante des Colonies pour savoir que le premier et le plus
pressant devoir du législateur consiste dans la suppres-
sion de toute mesure coercitive pouvant entraver l'immi-
gration libre dans les pays naturellement riches,
( 1 ) V o i r l a Dépêche Coloniale, nos 1 4 6 7 , 1511, 1 5 1 7 e t 1 5 4 0 .
F

— 8 2 —
dépourvus de main-d'œuvre. Ensuite, les tendances
naturelles de mon esprit répugnent à toutes les mesures
d'exception quelles qu'elles soient ; j e crains toujours
la loi du Talion.
Ce qui est le plus désirable, dans une Colonie
comme la Guyane, c'est d'appeler et de fixer définiti-
vement dans le pays, des travailleurs qui y viennent
librement, attirés par la rénumération que donne une
industrie facile à exercer. C'est le cas pour nos placers
et nos mines d'or.
Je suis bien certain d'ailleurs que quelle que soit leur
nationalité, les étrangers fixés en Guyane seraient vite
francisés. Les qualités naturellement aimables, libérales
et hospitalières de notre race sont celles qu'assimilent
le plus rapidement ceux qui sont appelés à vivre en
contact avec nous.
Malheureusement, ce n'est pas du tout ainsi q u ' o -
pèrent les noirs étrangers qui viennent faire des cam-
pagnes en Guyane. Ils s'y rendent seuls, sans femme ni
enfants, tâchent de ramasser le plus d'or possible dans
les maraudages auxquels ils se livrent, ne dépensent
presque rien dans la Colonie, témoin le menu d ' u n
chercheur d'or en " bricole " , que j ' a i donné plus haut et
s'en retournent chez eux, au bout de six mois au maxi-
mum, en emportant leur magot en contrebande. Ils
achètent alors dans leur Colonie un bout de terrain pour
y planter du manioc et des bananes et jouissent en paix du
fruit de leur effort temporaire, au son d ' u n harmonium
délabré, dont ils tirent pendant des journées entières
des mélopées informes en se balançant dans leur hamac.
Tel est le rêve, fréquemment réalisé, des Antillais de
la Barbade, de la Dominique, et " tutti quanti " , que
nous voyons défiler à Cayenne.
L'or qu'ils ont emporté est cependant bel et bien

.
NIÈCE
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S
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APATO
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CAPITAIN
E

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- 8 3 -
parti a jamais, sans qu'il en reste une fraction, même
minime, dans là caisse de la Colonie ou dans celle
des négociants locaux.
Mais il y a plus, ces mêmes noirs qui ne paient chez
nous ni taxe ni impôts, peuvent en débarquant de la
goëlette qui les amène, se rendre chez l'arpenteur, lui
donner un nom quelconque, demander et obtenir un
terrain exactement de la même manière que nous tous
Français, qui habitons dans la Colonie et qui payons les
impôts qui la font vivre. Ils peuvent en outre, s'ils ont
un peu de chance, nous damer le pion, prendre au
hasard chez l'arpenteur un terrain réellement riche,
sans avoir pris la peine d'y faire la moindre prospection
préalable.
Si nous jouissions du même droit chez nos voisins,
on pourrait nous répondre avec un semblant de logique,
que nous n'avons q u ' à aller chez eux, à être un peu
plus entreprenants pour leur rendre la pareille; mais ce
raisonnement n'est que fallacieux, vu que les Colonies
voisines sont loin de présenter les mêmes richesses et les
mêmes chances de succès au point de vue de l'exploi-
tation de l'or, que la Guyane française. Nous serions
exactement aussi fondés à demander au Brésil de sup-
primer son droit de sortie sur les cafés Santos, en lui
offrant en échange de ne frapper aucune taxe sem-
blable sur les cafés récoltés en France.
Or, que voyons-nous dans la législation minière de
nos voisins immédiats?
Guyane Anglaise. — P o u r avoir le droit de monter
sur les placers et d ' y chercher de l'or, il faut commencer
par payer une licence (Miner's right). Cette licence peut
être refusée à un étranger. Il faut en tout cas que ce
dernier possède des papiers en règle. E n Guyane, le

- 84 -
Gouverneur n ' a pas le droit de refuser une concession
à un étranger, même débarquant sous un nom d'em-
prunt, avec des papiers approximatifs. Si on l'expulse par
mesure de police générale, ce que le Gouverneur a tou-
jours le droit de faire, la concession de l'expulsé n ' e n
est pas moins valable.
E n Guyane Hollandaise c'est encore pis. D'abord un
ouvrier étranger ne peut débarquer que s'il justifie de
moyens d'existence ou d'un contrat d'engagement avec
un patron solvable. S'il veut demander une concession,
il faut qu'il commence par donner une caution conve-
nable, habitant la Colonie, caution qui est en réalité
le véritable titulaire du placer et qui est en tout cas
responsable du paiement des redevances.
Il n'est que temps de voir cesser cet état de choses
véritablement scandaleux. Nos voisins y sont si bien
habitués qu'ils considèrent notre Colonie comme u n
dépotoir public. Nous avons assisté à ce fait inouï de
servir d'exutoire à des sujets anglais expulsés du terri-
toire brésilien, évacués sur la Guyane par les autorités
brésiliennes. Le fait s'est passé tout récemment. Heureu-
sement que nous avions à Cayenne un Gouverneur,
jeune, actif et un peu cocardier, qui n ' a pas laissé
passer l'insulte sans la relever vertement :
« A propos du Brésil, je ne saurais passer sous
« silence une communication inattendue de M. l'Admi-
« nistrateur du Carsewène, qui a fait connaître, par un
« billet adressé à M. le Maire de Cayenne, qu'il diri-
« gerait sur cette ville des sujets anglais expulsés de sa
« circonscription. Je me suis empressé de signaler le
« procédé à S. E. M. le Gouverneur de l'Etat de Para,
« en l'informant que si pareil fait se renouvelait, l'Admi-

- 8 5 -
« nistration locale retournerait d'office au Carsewène
« les étrangers indûment dirigés sur la Guyane fran-
« çaise. (Applaudissements) ( i ) .
On comprend que dans pareilles conditions, nous ne
puissions pas continuer indéfiniment à nous dépouiller
de nos droits les plus essentiels au profit d'étrangers
qui, j e le répète, ne nous laissent aucune trace palpable
de leur séjour chez nous et qui nous refusent chez eux
la jouissance de facilités analogues. La première chose
à faire ce serait, à mon avis, de distinguer d'abord entre
les ouvriers qui viennent périodiquement et ceux qui
ne viennent q u ' u n e fois faire un coup dans la Colonie et
qui disparaissent ensuite pour toujours. Autrement dit,
j e n'accorderais quelque chose d'analogue au " m i n e r ' s
r i g h t " de Demerara, au même titre que les nationaux;
en un mot, je ne reconnaîtrais le droit d'acquérir des pla-
cers par simple demande administrative, q u ' à ceux qui
auraient déjà fait une campagne d'au moins six mois sur
les placers de la Colonie, et en tout cas j'exigerais
d'eux, anciens ou nouveaux venus, des papiers réguliers
permettant d'écarter de prime abord les éléments mal-
sains qui s'introduisent ainsi à nos dépens dans la
Guyane française.
Il sera indispensable aussi d'exiger des étrangers
venant exploiter nos alluvions, qui ne justifieront pas
d ' u n engagement régulier sur un placer légalement
institué, le paiement préalable d'une somme représen-
tant sa part moyenne de frais d'hospitalisation. La vie
en effet est dure sur les placers, surtout quand on est
( i ) D i s c o u r s d e M . E m i l e M e r w a r t , G o u v e r n e u r p a r i n t é r i m d e l a
G u y a n e f r a n ç a i s e , à l ' o u v e r t u r e d e l a s e s s i o n o r d i n a i r e d u C o n s e i l
G é n é r a l , l e 1 9 N o v e m b r e 1 9 0 1 .

— 86 —
maraudeur et q u ' o n se prive des aliments les plus essen-
tiels permettant de supporter les fatigues et le climat.
Aussi qu'arrive-t-il ?
Beaucoup de ces étrangers partant en maraude, des-
cendent des placers au bout de deux mois à six semaines,
parfois même moins, malades, exténués par les fatigues
et les privations, et demandent à entrer à l'hôpital
en qualité d'indigents.
O n les envoie à l'hospice du camp Saint-Denis dont
le budget est entièrement à la charge de la Colonie.
Notre service hospitalier nous coûte la modeste somme
de 1 5 0 . 0 0 0 francs par an, que les contribuables guyanais
doivent sortir de leur poche. Il y a évidemment là une
lacune qu'il est absolument nécessaire de combler, et c'est
surtout pour les maraudeurs étrangers que cette mesure
s'impose, car si on peut toujours récupérer sur les exploi-
tants réguliers le prix des journées d'hôpital de leur
personnel, il n ' e n est pas de même pour les bricoleurs :
contre eux, aucun recours possible. Les divers Con-
suls étrangers en résidence à Cayenne se refusent éner-
giquement à payer ces frais, pour lesquels leurs gou-
vernements respectifs se gardent bien de prévoir des
crédits et c'est nous, braves Français, qui, suivant
l'usage, gobons la note à payer.
J e suis heureux de constater que cette situation a
attiré l'attention de notre jeune Gouverneur par intérim
de la Colonie. Les lecteurs de ces lignes peuvent lui
rendre cette justice, qu'il m ' a suffi de citer divers pas-
sages de son très remarquable discours d'ouverture du
Conseil général, le 1 9 Novembre 1 9 0 1 , pour y trouver la
solution de toutes les questions vitales et brûlantes qui
s'agitent en ce moment en G u y a n e : vaste fermentation,
prélude des temps nouveaux.
La question des étrangers a été non seulement abor-

.
SINNAMARY
A
E

MESS
E
D
E

SORTI


- 8 7 -
dée, mais résolue par le Gouvernement, dans la limite
où le permettait la législation existante.
Voici le passage relatif aux maraudeurs étrangers :
« Parmi les exploitants plus ou moins réguliers de
« l'Inini, se trouvent quantité d'étrangers accourus soit
« de la Guyane hollandaise, soit des Colonies anglaises
« les plus voisines, Demerara, La Barbade, Sainte-Lucie
« ou La Dominique.
« Je disais tout à l'heure que le petit exploitant est
« digne d'intérêt ; je me hâte de formuler cette réserve :
« à la condition qu'il soit des nôtres, Guyanais, Antil-
« lais ou métropolitain, monté aux placers pour faire
« profiter du fruit de son travail sa famille et, en somme,
« la communauté française. J'irai même j u s q u ' à mettre,
« à ce point de vue, de pair avec nos compatriotes les
« étrangers établis à demeure dans la Colonie, devenus
« propriétaires, négociants, et coutribuant par là à sa
« prospérité économique.
« Mais cette concession faite, d'autant plus intran-
« sigeante sera ma manière de voir à l'égard des étran-
« gers sans attaches et sans aveu qui forment la majorité
« parmi les envahisseurs et les écumeurs de nos placers,
« (Applaudissements) et qui affluent actuellement en
« foule, au bruit des découvertes de l'Inini, pensant y
« trouver un nouveau Carsewène où il suffit d'avoir
« une pelle et un fusil pour prendre l'or et empêcher
« les autres d'y toucher. (Applaudissements répétés).
« J'espère que nous parviendrons à les faire changer
« de sentiment, grâce aux gendarmes et agents de
« police dirigés en ce moment sur l'Inini, grâce aussi
« à cette réglementation si restrictive sur l'industrie
« aurifère, qui, si elle est gênante parfois pour nos
« chercheurs d'or, va, par contre, leur rendre le pré-

« cieux service de les débarrasser légalement des ma-
« raudeurs étrangers.
« Vous avez vu, Messieurs, au Journal Officiel et pla-
« cardés aux quatre coins de Cayenne, les avis aux
« étrangers, aux employeurs d'étrangers, aux cher-
« cheurs d'or, lancés par l'Administration. Après une
« enquête spéciale faite au Maroni par M. le Procureur
« de la République, et de l'avis de M. le Procureur
« Général, j ' a i donné, d'autre part, au Délégué du Ser-
« vice local, aux Maires de toutes les Communes, au
« Lieutenant de port, au Chef du Service des Douanes,
« des instructions rigoureuses en vue du contrôle des
« étrangers et de leur immatriculation, conformément
« aux dispositions du Décret du 2 Octobre 1 8 8 8 et
« de la Loi du 8 Août 1 8 9 3 . J'ai câblé à nos représentants
« consulaires dans les Colonies voisisines, afin qu'ils
« avertissent de ces mesures les autorités et qu'ils
« fassent informer par leurs soins, la population.
« J ' a i signalé enfin au Département la gravité de la
« situation économique causée par cet envahissement
« et, en recommandant à son bienveillant examen le
« projet de taxe sur les étrangers adopté par vous dans
« votre dernière session ordinaire, j e lui ai demandé
« avec insistance d'examiner ce qu'il serait possible de
« faire dans cette voie. (Approbation). »
Chambre des Mines. — Une innovation excellente et
de date toute récente, puisque le texte de l'Arrêté qui
l'institue date du 11 Octobre dernier, est la création en
Guyane, d ' u n e Chambre consultative des Mines, organe
essentiellement nouveau et qui, à ma connaissance, n ' a
pas d'équivalent dans nos autres Colonies.
Les Anglais en ont au contraire dans tous les pays
miniers qu'ils ont colonisés et elles y donnent d'excel-
lents résultats. A Demerara notamment, il existe une

- 89 -
Chambre des Mines et des Forêts qui jouit d'une juri-
diction assez étendue. Elle est d'abord chargée, à titre
consultatif, de transmettre au Gouvernement les deside-
rata de la population minière et les modifications qu'elle
peut avoir à demander aux réglementations existantes.
La protection et le développement de l'industrie minière
et forestière rentrent aussi dans le cadre de ses attri-
butions. Elle poursuit au nom de la collectivité la solu-
tion des questions litigieuses qui intéressent l ' e n -
semble des exploitants d'or. Enfin elle est chargée de
régler, par arbitrage définitif si les parties intéressées y
consentent, les contestations qui peuvent s'élever entre
mineurs d'or, soit à propos de la validité de leurs titres
respectifs, soit pour toute autre
cause. O n pourrait y joindre en
Guyane française l'organisation
d ' u n service d'inspection de pla-
cers et de perception des droits.
Comme c'est u n organe entiè-
rement nouveau, élu par les inté-
ressés, il peut être, selon la valeur
des personnes qui en feront partie,
un puissant instrument de progrès
pour l'industrie principale de la
Colonie, ou un nouveau rouage
inutile. Son mode de recrutement
et d'élection, dans lequel tous les
éléments sont équitablement re-
présentés, paraît lui assurer une
Rôti de Pécari.
réelle autorité morale et un rôle
Le Chasseur de la Compagnie
important à jouer. Cette création
de Saint-Elie.
qui n'est décidée actuellement
q u ' à titre d'esssai, convient à merveille à un pays
comme la Guyane où tout le monde se connaît et où

— 90 —
il est facile par conséquent, de pouvoir faire béné-
ficier tous les intéressés des progrès réalisés par
quelques-uns.
Un des premiers services à attendre de cette Chambre
est la création d ' u n e sorte d'Agence de renseignements
sur les placers de la Colonie, permettant aux personnes
qui désirent obtenir des données positives et sérieuses
sur le pays, de se documenter en toute sécurité.
La Chambre pourra donner aussi des avis sur la vali-
dité des titres de propriétés minières, indiquer aux inté-
ressés les moyens de demander et d'acquérir les placers,
en un mot, faciliter aux capitaux l'accès d'une colo-
nie dont ils ont ignoré jusqu'ici les ressources minières.

AVENIR DE LA COLONIE
Guyanais et Antillais. — Les conclusions de cette
étude ressortent clairement de l'exposé qui précède. Si
nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur nos Colonies
américaines des Antilles et de la Guyane, nous aperce-
vons tout de suite les raisons pour lesquelles cette der-
nière se trouve dans des conditions incomparablement
meilleures que ses deux voisines. P a r contre, elle est
infiniment moins peuplée que nos deux îles Antillaises.
Il en résulte fatalement une émigration considérable des
Antilles vers la Guyane et ce déplacement de popula-
tion, considéré comme fâcheux par les uns, comme au
contraire très désirable par les autres, n ' e n est pas
moins irrésistiblement acquis. Il résulte de la force
même des choses et du droit imprescriptible que possède
chacun de nous de se fixer sur les lieux où il peut le
plus aisément gagner sa vie, en vertu de l'adage « Ubi
bene, ibi patria » cher à nos ancêtres.
Il est indubitable que cette immigration sera large-
ment favorisée par la création du chemin de fer. Actuel-
lement en effet, la recherche et l'exploitation de l'or
dans la Guyane Française demande une mise préalable
de fonds assez importante, si on veut opérer autrement
que par maraudage. C'est l'unique raison à laquelle
il faut attribuer les retards dans la mise en valeur des
richesses naturelles de la Colonie. L'ouverture du

— 9 2 —
chemin de fer permettant la pénétration facile sur les
placers de l'intérieur, amènera immédiatement des popu-
lations nouvelles qui s'empresseront de profiter de cet
outil merveilleux qui s'appelle un chemin de fer colo-
nial. La population sédentaire de Cayenne proprement
dite manifeste certaines craintes à l'idée de cet envahis-
sement. Je les crois bien chimériques, car ce n'est pas
dans un pays insuffisamment peuplé comme notre
Colonie, q u ' o n peut redouter une concurrence dans
l'offre des bras, pouvant amener l'avilissement des
salaires.
Par contre, les « vieux Cayennais » peuvent exercer
et exercent effectivement une influence salutaire sur les
nouveaux venus. Je crois avoir clairement manifesté mon
estime pour le caractère des Guyanais, à propos de ce
que j ' a i dit sur la manière dont on exécute les expé-
ditions aurifères sans contrôle, sur les placers de l'inté-
rieur. J'ai insisté, à juste titre, sur les qualités d'endu-
rance, d'énergie et de probité de cette population que
j ' a i vue à l'œuvre dans les bois et à laquelle il convient
de rendre un juste hommage. Mais il y a plus ; en
Guyane, les divisions intestines, basées sur des haines
de race et de couleur sont, grâce à Dieu, inconnues
ou à peu près, et la meilleure preuve qu'elles n ' y
sont pas en honneur, c'est que les rares personnes qui
voudraient voir renaître ces funestes legs d ' u n passé
aboli, se gardent bien d'en faire publiquement l'aveu.
Tout le monde sait maintenant que c'est à ces déplo-
rables souvenirs des temps lointains, — attisés par des
politiciens sans scrupules, à la recherche d'une platefor-
me électorale, — que c'est à ces préjugés de couleur que
les Antilles françaises doivent les crises économiques,
politiques et sociales auxquelles ces malheureuses Colo-
nies sont actuellemeut en proie.

MONSIEUR J. B. COUPRA,
PREMIER ADJOINT DE SINNAMARY.


— 9 3 —
L'or pacificateur. — A Cayenne, la situation est tout
à fait différente et c'est encore à l'or que nous devons ce
nouveau bienfait de la paix civile. E n fait, chacun de
nous en Guyane est si absorbé par son exploitation auri-
fère, grande ou petite, qu'il ne peut s'occuper q u ' à
bâtons rompus des mérites respectifs des divers partis
politiques. Ensuite, grâce à l'or, personne ne connais-
sant la misère, le paupérisme est inconnu; or c'est d a n s
ses rangs que les fauteurs de désordre racolent le plus
aisément leurs troupes. Les chevaux ne se battent, dit
le proverbe, que devant des râteliers vides.
Une autre puissante cause qui a valu à la Guyane de
ne pas connaître les tristes événements dont la Marti-
nique et de la Guadeloupe ont été fréquemment le
théâtre, c'est la disparition absolument complète de la
catégorie désignée dans les Antilles sous le nom géné-
ral « d ' h a b i t a n t s », autrement dit des propriétaires
créoles descendant des anciens possesseurs du sol. Mais
de tout cet ensemble, le plus puissant pacificateur a
certainement été l'or et les bénéfices qu'il rapporte.
Il y a là une antithèse tout à fait frappante :
Dans nos Colonies Antillaises : grandes propriétés
possédées par les descendants des anciens créoles, dont
un trop grand nombre, il faut le dire, sont des oisifs. Ces
Colonies ont vécu jusqu'ici de la monoculture de la canne
à sucre, industrie qui ne peut plus payer que des salaires
médiocres. Même dans ces conditions, elle ne subsiste
que grâce au système protectionniste des primes et la
Conférence actuellement réunie à Bruxelles. est une
preuve que ce système artificiel a fait son temps. Luttes
de classes et de races, salaires avilis, incendies de pro-
priétés, émeutes, et finalement tristes et sanglantes
répressions.
E n Guyane, pays minier, disparition des cultures

— 9 4 —
sucrières qui ne peuvent subsister qu'en payant des sa-
laires réduits, prospérité générale et paix civile com-
plète.
Il en est tellement ainsi, q u ' à peine débarqué à
Cayenne, on se sent entouré d'une atmosphère tout
autre que celle qui règne aux Antilles. Détail inouï
pour une Colonie habitée par des Français : Il n ' y a
même pas de journal politique à Cayenne, en dehors
du Journal Officiel de la Guyane française, organe
qui, comme son nom l'indique, ne prête ses colonnes
ni aux polémiques violentes, ni au déversement quoti-
dien de tombereaux d'injures, occupation essentielle et
presque unique de la plupart des journaux locaux dans
nos Colonies. On sait que ces aménités constituent
le plus grand et presque le seul régal littéraire
des lecteurs pour lesquels la dégustation de ces
éreintements constitue un genre spécial de sport
qu'on sirote contemporainement avec l'apéritif matu-
tinal.
Evolution politique. — Il est toutefois indubitable
que l'arrivée en Guyane d'une population Antillaise
considérable, jouissant de ses droits de citoyen, est un
élément qu'on ne saurait négliger dans la direction des
affaires publiques de la Colonie. Evidemment cela ne
peut se faire qu'avec une certaine résistance, bien natu-
relle d'ailleurs, de la part de ceux qui doivent se serrer
un peu pour laisser aux derniers arrivés une place à
leur table, mais c'est là un phénomène normal et obli-
gatoire dans toutes les Colonies en voie de progrès,
au sein desquelles les éléments nouveaux viennent
incessamment s'ajouter à ceux qui les ont précédés
et qui doivent composer avec eux. C'est même à ce
signe que se reconnaît la prospérité d'un pays. C'est
à l'empressement que mettent à s'y rendre les émi-

— 95 —
grants qui cherchent des moyens d'existence plus faciles
que ceux que leur offre leur patrie d'origine.
Nous devons en Guyane ouvrir nos portes toutes
grandes à nos propres concitoyens : j ' a i fait plus haut
des réserves très nettes au contraire au sujet des immi-
grants étrangers, non pas pour les repousser, mais
pour qu'ils ne soient pas comme à présent, à la charge
de nos nationaux. Tous les bons citoyens doivent s'ap-
pliquer à entretenir et à consolider cet état d'esprit,
cette large tolérance qui constitue le bien le plus pré-
cieux dans un pays qui a besoin de tous les concours, sans
distinction, et qui peut les rémunérer tous et largement.
La Colonie a un vaste programme à remplir. Elle
est entrée définitivement dans la voie du progrès en
décidant la création de son réseau de voie ferrée, pre-
mière étape de son outillage moderne ; elle le complé-
tera bientôt par un port, par l'adduction à Cayenne
d'eau potable en quantité suffisante pour qu'on puisse
même la gaspiller, mettant ainsi la capitale à l'abri
d'épidémies possibles, auxquelles l'exposent en ce mo-
ment la qualité médiocre et la pénurie de son eau
d'alimentation publique.
Les services maritimes locaux, actuellement suspen-
dus au grand détriment des Communes littorales, la
création d ' u n réseau de lignes télégraphiques que les
récentes découvertes de Marconi permettront peut-être
d'installer dans des conditions très économiques, sont
autant de questions essentielles dont la solution s'im-
pose à bref délai.
Situation financière, — Le grand levier pour toutes
ces créations futures, c'est l'argent. Les finances de la
Colonie, gérées, il faut le dire bien haut, par le Conseil
Général de la Guyane Française, feraient honneur à
plus d'un Parlement européen. Conduites avec une pru-

— 9 6 —
dence et une intégrité parfaites, elles ont permis à la Co-
lonie de se maintenir dans une position financière excel-
lente, avec de nombreux excédents bugétaires versés par
elle dans une caisse de réserve bien garnie, le tout avec
une dette publique nulle ou à peu près, ce qui est à ma
connaissance, u n fait à peu près isolé dans nos finances
coloniales. Ce dernier trait serait même inquiétant
comme témoignant d ' u n crédit médiocre, si on lui
appliquait l'adage : On ne prête qu'aux riches.
Ce n'est heureusement pas le cas pour la Guyane et
c'est plutôt à l'extrême prudence mêlée d'un peu de
défiance de soi-même, qu'il faut attribuer l'absence de
dette publique en Guyane. On a été tellement oublié
jusqu'ici dans cette Colonie, que ses habitants ont
fini par croire qu'ils avaient réellement quelque tare
inavouable, qui éloignait d'eux tous les concours
généreux et utiles. Rien n'abat plus le moral, chez
les individus aussi bien que dans les collectivités, que
les échecs et les déceptions répétées.
Il est presque inutile de dire que la situation finan-
cière pour 1 9 0 2 , s e présente sous le jour le plus favorable ;
le projet de budget pour cette année atteint facilement
son équilibre. L'encaisse actuelle de la caisse de réserve
s'élève à 6 3 2 . 0 0 0 francs. Il n ' y sera fait aucun prélève-
ment pendant l'exercice prochain.
Il convient d'ajouter à ce propos, que les périodes de
prospérité, comportent pour la Colonie, certaines
dépenses supplémentaires, qu'en toute justice elle doit
supporter au moins en partie. Je veux parler de l'indem-
nité pour cherté de vivres, qui est prévue au profit des
fonctionnaires en résidence en Guyane. Ils doivent
supporter l'augmentation fatale du prix de la vie, résul-
tant de la fièvre de l'or, sans pouvoir à un titre quel-
conque, bénéficier des découvertes de placers.

C A Y E N N A I S E E N T O I L E T T E .


— 97 —
Ces allocations supplémentaires sont d'ailleurs prévues
par les Décrets et ont été appliquées par le Conseil G é -
néral, dans des circonstances antérieures analogues.
Je ne puis mieux faire pour donner une idée de la
manière à la fois sage et prudente dont sont conduites
les finances de la Colonie que de citer les propositions
faites au Conseil Général par le Gouverneur, relatives
à l'établissement du budget de 1 9 0 2 :
« Vous avez voté pour 1 9 0 1 un budget se totalisant
« par francs 2 . 6 9 2 . 8 1 8 ; le projet de budget que l'Admi-
« nistration vous présente pour 1 9 0 2 ne s'élève q u ' à
« 2 . 6 6 1 . 2 4 1 francs, en diminution, par conséquent de
« 31.576 francs. Cette diminution n'est q u ' a p p a r e n t e :
« il n'est prévu pour 1 9 0 2 , aucun prélèvement à la
« Caisse de réserve, alors qu'il avait été inscrit, à ce
« titre, une prévision de 4 6 . 5 0 0 francs au budget de
« l'exercice courant.
« Le faible écart entre les deux budgets, malgré l'ap-
« point nouveau des excédants de recettes à attendre
« des découvertes de l'Inini, s'explique par la nécessité
« où l'Administration s'est vue, en toute prudence, de
« tenir compte des fléchissements accusés par les recou-
« vrements du Chapitre III, voire même par certaines
« recettes du Chapitre II. La plus-value sur l'or est
« estimée à 1 0 0 . 0 0 0 francs et cependant elle est absor-
« bée en majeure partie par ces moins-values, qu'il eût
« été imprudent de ne pas faire entrer en ligne de
« compte, la règle en matière de fixation de recettes,
« devant être de s'attendre aux résultats les moins favo-
« rables.
« Je ne prévois aucun prélèvement à la Caisse de
« Réserve et ne saurais trop vous engager, Messieurs
« les Conseillers Généraux, à laisser intacte l'encaisse
G

- 9 8 -
« actuelle de 6 3 2 . 0 3 1 francs portée à l'actif de ce fonds
« spécial. Quelques personnes se sont demandé si
« l'Etat, en modifiant le Décret financier du 2 0 Novem-
« bre 1 8 8 1 , n'opérerait pas une désaffectation des
« sommes réservées par la Colonie. Ces appréhensions
« sont chimériques : Ce n'est pas au moment où l'Etat
« a transféré à la charge de la Colonie plus de 4 5 0 . 0 0 0
« francs de dépenses obligatoires, assumées autrefois
« par son propre budget, qu'il pourrait toucher à un
« fonds de réserve qui est précisément le gage du paie-
« ment de ces dépenses obligatoires, dans le cas où les
« ressources ordinaires se trouveraient insuffisantes.
« Toute crainte à cet égard étant écartée, il faut envi-
« sager par contre les graves inconvénients qui pour-
« raient résulter pour les finances locales d'une diminu-
« tion inconsidérée de l'encaisse de réserve au cas de
« baisse des recettes. E n plus des dépenses obligatoires
« ordinaires, qui atteignent en chiffre rond, un million,
« la Colonie a assumé une lourde charge : le paiement
« d'une subvention annuelle de fr. 300.000 à l'entreprise
« du chemin de fer, payable du jour où le premier tronçon,
« Cayenne-A rataye, sera terminé.
« Vous allez sans doute consentir une subvention
« annuelle de fr. 6 0 . 0 0 0 au service de bateaux à vapeur
« entre les communes. Si le produit des contributions
« et taxes fléchissait seulement de quelques centaines
« de milliers de francs, comme nous l'avons vu se pro-
« duire d'une année à l'autre, la Colonie pourrait
« se trouver acculée aux plus sérieux embarras si elle
« n'avait cette précieuse réserve des mauvais jours, que
« la prévoyance nous commande de reporter le plus tôt
« possible à son maximum. »
« Si l'exploitation aurifère de l'Inini se maintient
« fructueuse, ce sera chose facile. Rien ne vous empê-

— 99 —
« chera alors, dès qu'aura été atteinte la somme
« de fr. 3 6 8 . 0 0 0 qui manque encore pour donner à la
« Caisse de réserve son million, d'utiliser le surplus en
« travaux extraordinaires au profit de la Colonie et de
« son chef-lieu. »
*
J'espère avoir clairement montré dans cette courte
notice que les temps anciens sont passés et que la
Colonie est désormais entrée dans une voie de progrès
et de brillante prospérité à laquelle ses richesses mi-
nières, à peine effleurées jusqu'ici, lui donnent le droit
de prétendre.
Le funeste Piail (1) est conjuré !
Je n ' e n veux retenir comme preuve, que la décision
prise récemment par la Commission dite du suffrage
universel, nommée par la Chambre, au sujet de la
représentation coloniale au Parlement.
Tandis qu'elle propose de la supprimer dans l'Inde,
dans la Cochinchine, au Sénégal, elle la maintient dans
nos vieilles Colonies et en particulier à la Guyane.
« La Commission a dans un sentiment de gratitude
« commémorative, respecté les droits acquis de la
« Réunion, de la Guadeloupe, de la Martinique et de la
« Guyane. Elle a pensé à juste titre que par leur désir
« d'assimilation et l'intérêt passionné qu'ils portent à
« nos mœurs, à notre langue et à toutes les phases de
« notre vie politique, ces vieux débris de notre empire
« d'outre-mer constituent moins des terres vassales que
« des prolongements lointains de la patrie. Aux p é -
(i) P i a i l , n o m C r é o l e d e s s o r t i l è g e s , m a l é f i c e s , e t c . .

100 —
« riodes les plus critiques de notre histoire, leurs fils se
« s'ont librement engagés pour la défense du drapeau.
« Ils nous ont donné de la fidélité et du sang et ce n'est
« pas trop que, en retour, nous laissions, dans leurs
« mains déjà tendues vers la virilité civique, la manifes-
« tation la plus élevée du droit de se conduire eux-
« mêmes, que possèdent les peuples arrivés à la matu-
« rité politique : le suffrage universel. »
F I N
\\



A N N E X E S
D É C R E T S R É G I S S A N T L A R E C H E R C H E E T
L ' E X P L O I T A T I O N D E S G I S E M E N T S E T
F I L O N S A U R I F È R E S D E L A
G U Y A N E F R A N Ç A I S E
I. — Décret du 18 Mars 1881
II. — Décret du 27 Mai 1882
III. — Décret du 20 Juillet 1901
I V . — Décret du 29 Décembre 1901


I
D É C R E T D U 18 M A R S 1881
DÉCRET du Président de la République du 18 mars 1881 régle-
mentant la recherche et l'exploitation des gisements et filons
aurifères de la Guyane française.
LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,
Sur le rapport du Ministre de la Marine et des Colonies;
Vu l'arrêté local du 10 mars 1856, relatif à la délivrance des
permis de recherches et d'explorations des gisements aurifères
à la Guyane Française ;
Vu le décret du 1 e r avril 1858, qui a rendu applicable à la
Guyane, sous la réserve de certaines modifications, la loi du
21 avril 1810, sur les mines, minières et carrières;
Vu l'article 18 du Sénatus Consulte du 3 mai 1854 sur la
constitution coloniale ;
Vu l'article 35 du décret du 23 décembre 1878, portant insti-
tution d'un Conseil général à la Guyane;
Vu les délibérations du Conseil général en date des 29 no-
vembre et 4, 6, 7, 8 et 9 décembre 1880;
Vu la délibération du Conseil privé du 30 décembre 1880;
Vu la lettre du Gouverneur de la Guyane en date du 1 e r jan-
vier 1881 ;
DÉCRÈTE :
TITRE I. — De la recherche et de l'exploitation
des gisements et filons aurifères.
ARTICLE PREMIER. - Nul ne peut faire de recherches pour
découvrir des gisements ou filons aurifères sur un terrain qui
ne lui appartient pas, sans le consentement du propriétaire du
sol, ou sans un permis délivré par l'administration locale s'il
s'agit d'un terrain appartenant à la colonie.
ART. 2. - Le propriétaire du sol, ou toute personne auto-
risée par lui, peut faire des recherches dans toutes les parties de
sa propriété, à la charge d'en informer le directeur de l'Intérieur,
qui délivrera récépissé de cette déclaration.
• L'exploitation du terrain ne peut avoir lieu qu'en vertu d'un
permis délivré conformément aux titres II et III du présent
décret.

— 106 —
ART. 3. — Le permis de recherches implique le droit de faire
des sondages, ainsi que tous les travaux d'exploration et de
prospection sur le terrain qui en est l'objet, excepté dans les
enclos murés et les terrains attenant à toutes habitations et clô-
tures murées à une distance de 100 mètres desdites habitations
et clôtures.
ART. 4. — Le permis d'exploitation donne, en outre, le droit
d'établir des machines, ateliers et magasins sur le terrain qui en
est l'objet.
TITRE II. — De l'obtention des permis de recherches.
ART. 5. — Toute personne, quelle que soit sa nationalité,
agissant isolément ou en société, peut obtenir un permis de
recherches.
ART. 6. - Celui qui veut obtenir un permis de recherches,
en fait la demande, par voie d'inscription, sur un registre à
souche tenu à cet effet au bureau du domaine, coté et paraphé
par le directeur de l'Intérieur.
ART. 7. — Chaque inscription doit contenir, indépendam-
ment du numéro d'ordre :
1° Les noms, prénoms, profession et domicile du deman-
deur. S'il s'agit d'une société anonyme, sa dénomination, la
composition de son conseil d'administration, le siège de la
société et la désignation de son représentant dans la colonie ;
2° La désignation de la commune dans laquelle se trouve le
terrain demandé;
3° L'étendue et les limites de ce terrain ;
4° La date et l'heure de l'inscription.
ART. 8, § 1 e r . - L'inscription doit être faite immédiatement
et sans aucun retard. Elle est signée par le demandeur ou par
deux témoins de son choix, quand il ne sait ni lire ni écrire.
Copie détachée de cette inscription lui est délivrée séance te-
nante.
§ 2. — L'étendue et les limites de ce terrain avec indication
du point de repère admis par l'administration seront inscrites
par le géomètre-arpenteur, au verso du récépissé.
ART. 9. — Dans les vingt-quatre heures qui suivent la déli-
vrance du récépissé par le bureau des domaines, le demandeur
est tenu de se présenter au bureau de l'arpenteur-géomètre.
Ce fonctionnaire a un délai de quarante-huit heures pour éta-
blir et délivrer le plan du terrain demandé. Ce plan précisera
l'étendue et les limites de ce terrain avec indication du point de
repère admis par l'administration. Un nouveau délai de vingt-
quatre heures est accordé au demandeur pour déposer son
plan à la direction de l'Intérieur, sous peine de perdre son droit
de primauté.
V

4
— 107 —
ART. 1 0 . — Les demandes prennent rang suivant la date et
l'heure de l'inscription qui consacrent le droit de primauté.
ART. 1 1 . — Dans le mois de son inscription, la demande est
rendue publique au moyen d'un avis contenant les indications
prescrites à l'article 7, inséré dans le Journal Officiel de la
colonie. Cette publication aura lieu à la diligence et aux frais
du demandeur.
ART. 1 2 . — Les parties intéressées ont, pour former leurs
oppositions, un délai de trente jours francs, à partir de l'in-
sertion.
Les oppositions sont formées par acte extrajudiciaire adressé
au directeur de l'Intérieur ; il en est fait mention en marge de
la demande.
Les oppositions contiennent les noms, prénoms, professions
et domiciles des opposants, ainsi que les motifs des oppositions.
Les pièces justificatives sont également remises au directeur
de l'Intérieur, qui en délivre récépissé.
ART. 1 3 . — Il est statué par le gouverneur, en conseil privé,
sur le mérite de ces oppositions, sauf recours au contentieux
administratif ou aux tribunaux ordinaires.
ART. 1 4 . — A l'expiration du délai fixé par l'article 12, s'il
n'est survenu aucune opposition, le permis de recherches est
délivré par le directeur de l'Intérieur.
ART. 1 5 . — Le permis de recherches ne peut être accordé
sur plus de 5.000 hectares.
Il est gratuit, valable pour un an, et peut être renouvelé pour
une seconde année, si le permissionnaire justifie soit d'avoir
fait des prospections sans succès, soit d'un empêchement de
force majeure.
TITRE III. — Des permis d'exploitation.
SECTION I. — De l'obtention des permis d'exploitation.
ART. 1 6 . - Tout porteur d'un permis de recherches, qui
veut le faire convertir en permis d'exploitation, adresse sa
demande à la direction de l'Intérieur, avant l'expiration de son
permis de recherches, sous peine de déchéance.
Il n'est donné aucune suite à cette demande, si elle n'est
accompagnée du récipissé du Receveur des Domaines, cons-
tatant le dépôt, entre ses mains, du montant de la redevance
pour une année.
Si le permis d'exploitation n'est pas accordé, la redevance
est remboursée au demandeur.
ART. 1 7 . - La demande du permis d'exploitation est immé-
diatement enregistrée à la direction de l'Intérieur, sur un re-

— 108 —
gistre à souche, tenu à cet effet. Il en est délivré récépissé au
demandeur.
ART. 18. — Le permis d'exploitation est délivré par le Gou-
vernement, en conseil privé, dans le délai d'un mois.
ART. 19. — Le permis détermine l'étendue et les limites du
terrain qui en est l'objet, ainsi que le point de repère.
Cette étendue, comme celle du permis de recherches, ne
pourra être supérieure à 5.000 hectares.
ART. 20. - Toute demande tendant à modifier l'étendue
d'un terrain doit être accompagnée d'un nouveau plan.
ART. 2 1 . - L'Administration ne garantit ni la contenance,
ni la situation exacte des concessions.
ART. 22. — Les frais de délimitation et de bornage restent à
la charge des permissionnaires qui les auront requis.
ART. 23 — Toute personne, toute société ayant obtenu plu-
sieurs permis d'exploitation est tenue d'en faire des exploita-
tions distinctes et séparées.
Les terrains contigus peuvent être réunis en une seule ex-
ploitation, lorsque dans leur ensemble ils n'ont pas une conte-
nance supérieure à 5.000 hectares.
ART. 24. — Le droit au permis d'exploitation peut être cédé.
A R T . 25. — § 1 e r . Tout acte portant cession d'un permis
d'exploitation en totalité ou en partie sera enregistré dans la
colonie au droit de 2 fr. 50 % •
§ 2 . - Il en sera de même de tout acte constatant la mise
en société d'un droit d'exploitation, en totalité ou en partie,
par la constitution d'un capital dont le concessionnaire devra
bénéficier, en tout ou en partie, soit directement, soit indirec-
tement. Le droit sera perçu sur le capital constitué.
§ 3. - L'enregistrement aura lieu sous peine de double
droit :
Pour les actes authentiques reçus dans la colonie dans les
délais fixés par les dispositions qui y sont actuellement en
vigueur;
Pour les actes sous signatures privées faits aussi dans la
colonie, dans un délai de trois mois à partir de la date des
actes ;
Et pour les actes passés hors de la colonie, dans les délais
déterminés par l'article 31 de l'ordonnance du 31 décembre 1828
sur l'enregistrement.
§ 4. - A défaut d'actes, ou lorsque les parties prétendent
qu'il n'existe pas de conventions écrites, il y sera suppléé par
des déclarations détaillées et estimatives certifiées sincères et
véritables, et qui devront être faites dans les trois mois de
l'entrée en possession, sous peine de double droit.

— 109- —
Toute déclaration inexacte ou insuffisante donnera lieu au
double droit sur la différence constatée.
§ 5. — Les dispositions édictées par l'ordonnance du 31 dé-
cembre 1828, en matière de recherches et de contribution des
mutations d'immeubles, seront applicables aux actes et conven-
tions verbales mentionnées au présent article.
ART. 26. — La durée du permis d'exploitation est de neuf
années entières et consécutives.
Ce permis est indéfiniment renouvelable.
ART. 27. — Pendant la durée de son permis, le permission-
naire peut y renoncer, en prévenant le Directeur de l'Intérieur
trois mois au moins avant l'expiration de l'année commencée.
Faute par lui de prévenir dans le délai ci-dessus fixé, la rede-
vance courra de plein droit.
SECTION II. - Du renouvellement du permis d'exploitation
ART. 28. — Le permissionnaire qui veut obtenir le renou-
vellement de son permis d'exploitation adresse sa demande au
Directeur de l'Intérieur avant l'expiration de la neuvième
année.
ART. 29. - Dans le mois de la demande et sans autres for-
malités, le Gouverneur statue, en conseil privé, sur cette
demande.
TITRE IV. — Des obligations des porteurs de
permis d'exploitation.
ART. 30. - Tout permis d'exploitation de terrains aurifères
appartenant à la colonie donne ouverture à une redevance fixe
et annuelle par hectare.
ART. 31. - §. 1 e r . Il sera perçu en outre et indépendam-
ment d'une taxe à l'entrée en ville, par kilogramme d'or ou
fraction, un droit sur la valeur de l'or natif à sa sortie de la
colonie.
§ 2. — Le taux de la redevance fixe, la taxe à l'entrée en
ville, ainsi que le droit de sortie représentant l'impôt foncier,
seront réglés chaque année pour l'année suivante, lors du vote
du budget local.
ART. 32. - La redevance fixe est payable d'avance chaque
année.
ART. 33. - Faute par le concessionnaire de payer le mon-
tant de cette redevance dans les trente jours de son échéance,
il sera déclaré déchu de sa concession.
La déchéance est prononcée par le Gouverneur, en Conseil

— 110 —
privé. Toutefois le concessionnaire en retard conserve le droit
de se libérer jusqu'à la décision qui la prononce.
ART. 34. — Le Gouverneur, en Conseil privé, peut accorder
la remise, soit de la totalité, soit d'une partie de la redevance
annuelle, en cas d'accident résultant de force majeure.
ART. 35. - L'Administration conserve la faculté de faire
établir ou de laisser établir sur les terrains du domaine faisant
l'objet d'un permis de recherches ou d'exploitation, les routes,
chemins, canaux et aqueducs qui sont jugés nécessaires au
service public.
Donneront seuls droit à une indemnité les constructions,
aménagements et installations dont les emplacements pour-
raient être nécessaires à l'établissement ou au passage de ces
routes, chemins, canaux et aqueducs.
ART. 36. — § 1. Toute quantité d'or natif sortant d'un placer
devra, quelle que soit sa destination, être accompagnée d'un
certificat de sortie, détaché d'un registre à souche tenu sur le
placer, également coté et paraphé par le Maire de la commune.
§ 2. Le certificat dit laissez-passer indiquera exactement le
nom de la concession, le numéro du registre, la date de l'envoi,
le poids du métal expédié, sa destination, les noms, prénoms
et profession de l'expéditeur et du patron chargé du transport
et ceux du destinataire.
§ 3. — En cas de changement du porteur en cours de
voyage, il en sera fait mention sur le certificat.
§ 4. — Le registre à souche, ainsi que le laissez-passer, devra
être présenté à tout agent de l'autorité qui en demandera
l'exhibition.
TITRE V. — Des permis de recherches et d'exploitation
dans les cours d'eau.
ART. 37. - Les dispositions qui précèdent sont applicables
aux permis de recherches et d'exploitation dans le lit des
fleuves et des rivières flottables ou navigables, sous les modi-
fications suivantes :
1° Le permis règle le mode d'exploitation.
2° Le permissionnaire est soumis aux obligations jugées
nécessaires pour assurer la libre navigation des fleuves et des
rivières.
TITRE VI. — Des permis d'exploitation
antérieurs.
ART. 38. - Les porteurs de permis obtenus ou renouvelés
antérieurement à la promulgation du présent décret deviennent,

— I I I —
de plein droit et sans aucune formalité préalable, permission-
naires d'exploitation, pour neuf années, des terrains désignés
dans ces permis, sauf renonciation ou demande de réduction
de leur part, déclarée à la direction de l'Intérieur dans l'année
qui suivra la promulgation du présent décret.
Ces neuf années commencent à courir du jour où le permis
aura pris fin.
ART. 39. - Il est accordé aux permissionnaires de cette
catégorie un délai d'une année pour rentrer dans les condi-
tions des articles 19, § 2, 20 et 23 du présent décret.
TITRE VII. — Des pénalités
ART. 40. — Les infractions aux dispositions du présent
décret sont constatées et punies conformément aux dispositions
ci-après.
ART. 41. — Seront punis d'une amende de 100 à 250 francs:
1° Ceux qui se livreront à l'exploration d'un terrain sans un
permis délivré par l'Administration locale, s'il s'agit d'un
terrain appartenant à la colonie, ou sans en avoir informé le
Directeur de l'Intérieur, s'il s'agit d'une propriété privée ;
2° Ceux qui auront refusé de présenter le registre à souche
ainsi que le laissez-passer, prévus par l'article 36, à toutes
réquisitions des agents de l'autorité;
3° Ceux qui entreront en ville ou tenteront d'entrer en ville
de l'or natif sans payer la taxe.
ART. 42. —Seront punis d'une amende de 500 à 1.500 francs:
1° Ceux qui se livreront à l'exploitation d'un terrain sans
avoir obtenu un permis de l'Administration ;
2° Les permissionnaires qui, à l'échéance de leur permis
d'exploitation de neuf ans, en continueront l'exploitation sans
en avoir obtenu le renouvellement conformément à l'article 28
ART. 43. - Seront punis d'une amende de 500 à 3.000 francs :
Ceux qui exporteront ou tenteront d'exporter de l'or natif
sans en avoir préalablement payé les droits.
ART. 44. - Dans les cas prévus par les articles 41, § 3 et
43, la confiscation de l'or saisi sera toujours prononcée.
ART. 45. - L'article 405 du Code pénal sera toujours appli-
cable aux disposition du présent décret.
Dispositions Générales
ART. 4 6 . — A l'exception de la loi du 21 avril 1810, qui
recevra son application si des demandes de concessions de

— 1 1 2 —
mines sont faites, la légistation locale sur la matière actuelle-
ment en vigueur est et reste abrogée.
ART. 47. — Le Gouverneur règlera par des arrêtés les ques-
tions de détail que pourra comporter l'application du présent
décret.
Fait à Paris, le 18 mars 1 8 8 1 .
JULES GRÉVY.
Par le Président de la République :
Le Ministre de la Marine et des Colonies,
G. C L O U É .

II
DÉCRET DU 27 MAI 1882.
DÉCRET du Président de la République du 27 mai 1882, modi-
fiant deux articles du Décret du 18 mars 1881, relatif à la
recherche et à l'exploitation des gisements et filons aurifères
de la Guyane française.
LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,
Sur le rapport du ministre de la Marine et des Colonies :
Vu le décret du 1 8 mars 1881 sur la recherche et l'exploita-
tion des gisements et filons aurifères à la Guyane française ;
Vu les délibérations du Conseil général de la Guyane fran-
çaise des 1 9 et 2 6 décembre 1881 ;
Vu l'avis exprimé par le Gouverneur de ladite colonie, par
lettre du 2 avril 1 8 8 2 ;
DÉCRÈTE :
ARTICLE UNIQUE. — Les articles 9 et 1 5 du décret susvisé du
1 8 mars 1 8 8 1 sont rapportés et remplacés par les dispositions
suivantes :
" ART. 9. — Dans les quarante-huit heures qui suivront la
délivrance des récépissés par le bureau des domaines, le de-
mandeur est tenu de se faire délivrer, soit par le géomètre-
arpenteur, soit par un arpenteur libre de la colonie, le plan du
terrain demandé.
Ce plan, établi d'après la carte officielle et les archives du
bureau du cadastre, précisera l'étendue et les limites du terrain,
avec indication du point de repère admis par l'administration.
» Cette indication sera toujours fournie, quel que soit l'au-
teur du plan, par le géomètre-arpenteur, et certifiée par lui.
» Un nouveau délai de vingt-quatre heures est accordé au
demandeur pour déposer son plan à la direction de l'Intérieur,
sous peine de perdre son droit de primauté.
» ART. 1 5 . - Le permis de recherches ne peut être accordé
sur plus de 5,000 hectares. Il est gratuit, valable pour un an, et
ne peut être renouvelé qu'après le paiement d'une redevance
fixée à 0 fr. 1 0 l'hectare.
» Dans le cas où le terrain pour lequel il a été délivré un
permis de recherches serait abandonné par le permissionnaire,
H

— 1 1 4 —
l'administration ne pourra le concéder à un tiers, à titre gra­
tuit, qu'autant que cette concession sera restée vacante pendant
une année au moins.
» Le permissionnaire qui, à l'expiration des deux années, n'a
pas converti son permis de recherches en permis d'exploitation,
perdra son droit au renouvellement de sa concession, qui fera
retour au domaine. »
Fait à Paris, le 27 mai 1882.
JULES GRÉVY.
Par le Président de la République :
Le Ministre de la Marine et des Colonies,
JAURÉQUIBERRY.

III
DÉCRET DU 20 JUILLET 1901
DÉCRET approuvant un Arrêté du Gouverneur de la Guyane,
relatif à la circulation et à la vente de l'or.
LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,
Sur le rapport du Ministre des Colonies,
Vu la loi du 8 janvier 1877 substituant aux colonies le Code
pénal métropolitain au Code pénal colonial ;
Vu le décret du 6 mars 1877, promulguant ladite loi à la
Guyane ;
Vu le décret du 18 mars 1881, modifié par le décret du
27 mai 1882, réglementant la recherche et l'exploitation des
gisements et filons aurifères à la Guyane ;
Vu l'arrêté du gouverneur de la Guyane, en date du 28. fé-
vrier 1901, ayant pour objet de réprimer le maraudage en
matière d'industrie aurifère et de réglementer la circulation et
la vente de l'or natif ;
La section des Finances, de la Guerre, de la Marine et des
Colonies du Conseil d'État entendue,
DÉCRÈTE :
CHAPITRE PREMIER
Du registre de laissez-passer, de la circulation
et de l'entrée en ville de l'or natif.
ART. 1er. — Il est interdit de faire usage du registre dit de
laissez-passer, institué par l'article 36 du décret du 18 mars 1881,
ailleurs que sur le lieu d'exploitation.
Il est également interdit de céder des laissez-passer, à quel-
que titre que ce soit, pour faciliter le transport et la circulation
de l'or.
ART. 2 - Il est fait défense d'introduire de l'or natif dans
l'ile et dans la ville de Cayenne, ailleurs que par la cale du
quai de Cayenne.

— 116 —
CHAPITRE II
De la vente de l'or natif.
ART. 3. — Toute personne qui achète de l'or natif est tenue
d'avoir un registre coté et paraphé par le juge de paix, sur
lequel devront être consignées de suite, par ordre de date, sans
blanc, surcharges, ratures ni interlignes, ses acquisitions, avec
indication des noms, prénoms et domicile des vendeurs, du
poids en toutes lettres, des quantités d'or par elle achetées et
du prix d'acquisition.
Ce registre devra être communiqué, sans déplacement, à
toutes réquisitions du commissaire de police, des agents de la
douane et de tous agents ayant qualité pour constater les
infractions au décret du 18 mars 1881.
ART. 4. — Les personnes achetant de l'or natif seront, en
outre, obligées d'exiger de leurs vendeurs, comme pièce justi-
ficative d'une possession légitime, la présentation du certificat
délivré par la douane sous forme de duplicata du laissez-passer
institué par l'article 36 du décret du 18 Mars 1881. Le numéro
de ce certificat devra être mentionné sur le registre prévu par
l'article précédent.
ART. 5. — Ce certificat sera délivré à l'acquéreur si celui-ci
a acheté tout l'or qui s'y trouve mentionné et la vente y sera
inscrite, appuyée de la signature du vendeur, et, si ce dernier
ne sait pas signer, de celles de deux témoins.
En cas d'acquisitions partielles, chaque acquéreur successif
exigera du vendeur une copie littérale du certificat sur laquelle
sera sommairement mentionné la vente appuyée des signatures
des parties ou de celles de deux témoins.
Au cas de ventes ultérieures, il sera procédé ainsi qu'il est
dit au deux paragraphes précédents, suivant que les ventes
porteront sur tout ou partie de la quantité d'or mentionnée
dans le certificat.
ART. 6. — Les dispositions qui précèdent s'appliquent aux
cas où l'or natif aura été livré et reçu à titre d'échange ou de
payement.
CHAPITRE III
De la sortie de l'or.
ART. 7 — Aucune quantité d'or ne pourra sortir de la colonie
sans avoir été présentée à la douane, accompagnée du laissez-
passer ou de la copie prévue à l'article 5. Cette pièce sera rete-
nue par le service des Douanes.

— 117 —
CHAPITRE IV
Des Pénalités.
ART. 8. — Seront punis de 16 à 100 fr. d'amende et de six
à quinze jours de prison ou de l'une de ces deux peines
seulement :
1° Les chefs d'exploitation ou leurs représentants qui auront
expédié de l'or natif d'un placer sans le laissez-passer prévu
par l'article 36 du décret du 18 mars 1881 ;
2° Ceux qui auront transporté de l'or natif sans être munis
de ce même laissez-passer ;
3° Ceux qui auront fait usage du registre de laissez-passer
sur le lieu de leur exploitation ou ailleurs, en cédant des laissez-
passer à quelque titre que ce soit :
4° Ceux qui auront fait usage de ces laissez-passer, sans
préjudice, contre les auteurs ou complices de ces infractions,
des peines de faux s'il y a lieu ;
5° Ceux qui n'auront pas tenu ou qui ne représenteront pas
le livre prescrit par l'article 3 ;
6° Ceux qui n'auront pas tenu ledit registre conformément
aux règles édictées ;
7° Ceux qui auront livré ou reçu de l'or natif à titre de
vente, d'échange ou de payement, sans avoir rempli les forma-
lités prévues aux articles 3, 4 et 5 ;
8° Ceux qui, ayant vendu, acheté, échangé, donné ou reçu
de l'or en payement, n'auront pas en leur possession ou ne
représenteront pas le certificat ou la copie du certificat prévus
aux articles 4 et 5 ;
9° Ceux qui, par contravention à l'article 7, auront fait sortir
ou tenté de faire sortir de l'or sans avoir présenté à la douane
le laissez-passer ou la copie prévue à l'article 5.
ART. 9. — L'article 463 du code pénal est applicable aux
infractions prévues par le présent Arrêté.
Toutefois la peine de l'emprisonnement sera toujours pro-
noncée en cas de récidive dans l'année.
ART. 10. - La confiscation de l'or aura lieu dans tous les cas.
ART. 11. - Sont et demeurent abrogées toutes les disposi-
tions contraires au présent décret.
ART. 12. - Le Ministre des Colonies est chargé de l'exécution

— 118 —
du présent décret, qui sera publié au Journal officiel de la
République française et inséré au Bulletin des lois et au
Bulletin officiel du Ministère des Colonies.
Fait à Paris, le 20 juillet 1901.
ÉMILE LOUBET.
Par le Président de la République :
Le Ministre des Colonies,
ALBERT DECRAIS.

IV
DÉCRET DU 29 DÉCEMBRE 1901
DÉCRET du Président de la République modifiant le Décret du
du 20 Juillet 1901 relattf à la circulation et à la vente de
l'or à la Guyane Française.
LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,
Vu le décret du 6 mars 1877, promulgant, à la Guyane, la
loi du 8 janvier 1879, qui substitue le code pénal métropolitain
au code pénal colonial ;
Vu le décret du 20 juillet 1901, réglementant la circulation
et la vente de l'or natif à la Guyane française ;
Vu l'arrêté du Gouverneur de la Guyane française en date
du 11 octobre 1901, sanctionnant les dispositions en vigueur
relativement à l'introduction de l'or natif dans l'ile de
Cayenne;
La section des Finances, de la Guerre, de la Marine et des
Colonies, du Conseil d'Etat entendue,
DÉCRÈTE :
ARTICLE PREMIER. — L'article 8 du décret susvisé du
20 juillet 1901, est complété ainsi qu'il suit :
« Art. 8 - Seront punis d'une peine de 16 à 100 francs
d'amende et de six à quinze jours de prison, ou de l'une de
ces deux peines seulement ;
« Art. 10. - Ceux qui auront introduit ou tenté d'intro-
duire de l'or natif dans l'île ou dans la ville de Cayenne ailleurs
que par la cale du quai de Cayenne. »
ART. 2. - Le Ministre des Colonies est chargé de l'exécution
du présent décret, qui sera publié au Journal officiel de la
République française, et inséré au Bulletin des lois et au Bul-
letin officiel du Ministère des Colonies.
Fait à Paris, le 29 décembre 1901.
EMILE LOUBET.
Par le Président de la République :
Le Ministre des Colonies,
ALBERT DECRAIS.


Table des P h o t o g r a v u r e s
et des Planches
I . — P H O T O G R A V U R E S
Sur le bas Maroni : Le Saut FETI TABIKI en é t é . . . . 9
En route pour l'Inini 11
Un saut sur une rivière en Guyane française 15
Dragage en rivière en Guyane française 23
Lever du soleil sur une rivière à draguer 27
" LA FLORA " en service sur le Courcibo 29
Drague à or travaillant sur un placer sec 31
Sondage méthodique des alluvions sous l'eau : . . . .
I. — Cherchant la place pour enfoncer la sonde . . . 33
II. — Manœuvre d'enfoncement de la sonde 33
III. — Arrachage de la sonde 33
Retour des sondeurs au Carbet 35
Filon de quartz formant barrage sur le Sinnamary. . . 39
Le " Dégrad " (débarcadère) d'Adieu-Vat 41
Un rapide dans la région granitique . 47
La tranchée du Camp du Tigre. Chemin de fer de Saint-
Laurent à St-Jean du Maroni. (Administ. Pénitentiaire). 53
Le Saut Vata, sur le Sinnamary 61
. " En Bricole " 65
Chercheuse d'or (?) montant à l'Inini . 67
Un saut de 7 mètres : Le Saut Taparoubo 75
Mon ami, le Capitaine APATOU et sa nièce 83
Sortie de messe à Sinnamary 87
Le Chasseur de la C I E de Saint-Élie 89
M. J. B. COUPRA, premier Adjoint de Sinnamary. . . 93
Cayennaise en toilette. 97
I I . - P L A N C H E S
Carte minière de la Guyane française en 1902. . . . 3
Plan des placers de l'Inini, le 1 e r Décembre 1887 . . 5
Plan des placers de l'Inini, le 1 e r Mai 1901 5

TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
Les Mines d'or 1
Les Grands Maraudages 3
L'Inini en 1887 et en 1901 5
La Loi de 7 ans 7
L'Eldorado de l'Inini 8
Chercheurs heureux 11
L'Odyssée de 20 kilos d'or 11
Le Poste de l'Inini 13
Évolution de l'industrie aurifère en Guyane . . 16
La période héroïque 17
Production actuelle de la Guyane 20
Les Placers de la Martinique? 23
Des Dragues à or 26
Avenir du dragage en Guyane . . . . . . . . 28
Industrie du dragage en Nouvelle-Zélande . . . 29
Prospection méthodique 31

— 1 2 3 —
Les Filons aurifères . . . . . . . . 34
Les précurseurs. 34
L'or " invisible " 36
Adieu-Vat 37
Attaques à ciel ouvert 39
Association de l'or et du bismuth . . . . . . . 41
Teneur des quartz d'Adieu-Vat . - 41
Le Chemin de fer de Cayenne aux Placers . . . 43
Construction de la voie . . . . . . . . . . . 49
Tarifs . 51
Trafic. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 3
Recette annuelle 55
Exécution des travaux 57
Du ravitaillement 58
Coût du kilomètre 59
Avenir du Chemin de fer 60
Le Maraudage 62
Caractère des maraudeurs 63
" E n b r i c o l e " . 64
Chercheuse d'or 65
Le plan officiel . 65
Maraudeurs autorisés 67
Répression du Maraudage 67
Avantages du Maraudage 68
Du droit de sortie 73
Abaisement du droit de sortie 75
Législation Minière 78
Statistique des placers en 1901 . . . . . . . . 78
Maraudeurs étrangers . . 81
Chambre des Mines 88
Avenir de la Colonie. 91
Guyanais et Antillais 91
L'or pacificateur. 93
Évolution politique 94
Situation financière 95

— 1 2 4 —
ANNEXES
Décrets régissant la recherche et l'exploitation
de l'or en Guyane Française
Décret du 18 Mars 1881 105
Décret du 27 Mai 1882 . 113
Décret du 20 Juillet 1901 115
Décret du 29 Décembre 1901 119
TABLE DES PHOTOGRAVURES ET DES PLANCHES . . . 121
IMPRIMERIE UNIVERSELLE, 9 , RUE DES S A I N T S - P È R E S , PARIS.





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  • PRÉFACE
  • Les Mines d'or
    • Les Grands Maraudages
    • L'Inini en 1887 et en 1901
    • La Loi de 7 ans
    • L'Eldorado de l'Inini
    • Chercheurs heureux
    • L'Odyssée de 20 kilos d'or
    • Le Poste de l'Inini
  • Évolution de l'industrie aurifère en Guyane
    • La période héroïque
    • Production actuelle de la Guyane
    • Les Placers de la Martinique
  • Des Dragues à or
    • Avenir du dragage en Guyane
    • Industrie du dragage en Nouvelle-Zélande
    • Prospection méthodique
  • Les Filons aurifères
    • Les précurseurs
    • L'or " invisible "
    • Adieu-Vat
    • Attaques à ciel ouvert
    • Association de l'or et du bismuth
    • Teneur des quartz d'Adieu-Vat
  • Le Chemin de fer de Cayenne aux Placers
    • Construction de la voie
    • Tarifs
    • Trafic
    • Recette annuelle
    • Exécution des travaux
    • Du ravitaillement
    • Coût du kilomètre
    • Avenir du Chemin de fer
  • Le Maraudage
    • Caractère des maraudeurs
    • "En bricole"
    • Chercheuse d'or
    • Le plan officiel
    • Maraudeurs autorisés
    • Répression du Maraudage
    • Avantages du Maraudage
    • Du droit de sortie
    • Abaisement du droit de sortie
  • Législation Minière
    • Statistique des placers en 1901
    • Maraudeurs étrangers
    • Chambre des Mines
  • Avenir de la Colonie
    • Guyanais et Antillais
    • L'or pacificateur
    • Évolution politique
    • Situation financière
  • ANNEXES … Décrets régissant la recherche et l'exploitation de l'or en Guyane Française
    • Décret du 18 Mars 1881
    • Décret du 27 Mai 1882
    • Décret du 20 Juillet 1901
    • Décret du 29 Décembre 1901
    • Table des photogravures et des planches