L E S G R A N D S
A V E N T U R I E R S A T R A V E R S LE M O N D E
LES R O B I N S O N S
DE LA G U Y A N E
P A R I S . — I M P R I M E R I E L A R O U S S E
1 9 , R U E M O N T P A R N A S S E
LOUIS B O U S S E N A R D
LES G R A N D S
A V E N T U R I E R S
A T R A V E R S LE M O N D E
L E S
ROBINSONS DE LA GUYANE
P A R I S
E . G I R A R D E T A . B O I T T E
4 2 , R U E D E L ' É C H I Q U I E R , 42
Tous droits réservés.
L E S
C H A P I T R E P R E M I E R
Un orage sous l'équateur. — L'appel des forçats. — Trop de zèle 1 — Aux armes! — L'éva-
sion. — Les « Meurt-de-faim ». — Les chasseurs d'hommes. — Il y a fagot et fagot. -
Entre chiens. — La forêt vierge la nuit. — La proie et l'ombre. — Tigre moucheté et tigre
blanc. — Mauvais coup de fusil, mais superbe coup de sabre. — Vengeance d'un noble
cœur. — Le pardon. — Libre 1...
Les arbres géants de la forêt équatoriale se tordaient sous la rafale. Le ton-
nerre grondait furieusement. Les éclats de la foudre, simultanément sonores
ou étouffés, brefs ou prolongés, secs ou crépitants, bizarres parfois, terribles
toujours, semblaient se confondre en une seule et interminable détonation.
Du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, s'étalait, à perte de vue, au ras des cimes
une immense nuée noirâtre, bordée d'une sinistre bande cuivrée. Des éclairs
1
s
L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
aveuglants, affectant toutes les formes et toutes les couleurs, mêlés dans une
colossale fulguration, s'en échappaient comme d'un cratère renversé.
De ces vapeurs trop lourdes qu'un implacable soleil avait fait surgir d'inson-
dables marais et de solitudes inexplorées, roulaient de véritables trombes.
Ce que nous nommons en Europe des gouttes de pluie, semblait de larges
coulées de métal en fusion, à travers lesquelles se réflétaient étrangement les
éclairs.
Les feuilles tombaient, hachées comme par un ouragan de grêle, mieux
encore, comme par des millions de jets de pompes à vapeur.
De temps en temps, un acajou énorme, l'orgueil de la forêt vierge, s'abat-
tait lourdement ; une ébène verte, au tronc élevé de plus de quarante mètres
aussi dur que le fer, voltigeait comme une paille ; un cèdre séculaire, que
quatre hommes n'eussent pu entourer de leurs bras, éclatait, ainsi qu'une
planchette de sapin, un simarouba, un boco, ou un angélique, dont les cîmes
trouaient la nue, roulaient, fracassés les premiers.
Ces géants, reliés ensemble par d'inextricables lianes, et dont les maîtresses
branches disparaissaient sous des orchidées, des broméliacées ou des aroïdées
en pleine floraison, oscillaient, puis s'écroulaient sous la même poussée. Des
milliers de pétales rouges coulaient à travers les herbes : on eut dit des gouttes
de sang arrachées aux flancs des colosses foudroyés.
Les animaux affolés, se taisaient. Seule, mugissait la grande voix de l'ou-
ragan, qui atteignait alors une invraisemblable intensité.
Cette formidable symphonie de la nature, qu'on eut dit orchestrée par le
génie des tempêtes, et exécutée par un chœur de Titans, remplissait l'immense
vallée du Maroni, le grand fleuve de la Guyane française.
La nuit s'était faite tout à coup, avec cette rapidité particulière aux zones
équatoriales que le soleil éclaire sans a u r o r e , et d'où il disparaît sans cré-
puscule.
Quiconque n'eût pas été familiarisé de longue date avec ces terribles convul-
sions, fût resté passablement étonné, à la vue d'une centaine d'hommes de tout
âge, et de nationalités différentes, qui, debout, rangés sur quatre files, se
tenaient sous un vaste hangar, silencieux, impassibles, le chapeau à la main,
La toiture, en feuilles de « waïe » , semblait à chaque instant près de s'en-
voler. Les poteaux en « grignon » tremblaient dans leurs alvéoles, les quatre
falots, accrochés aux quatre angles paraissaient au moment de s'éteindre.
La physionomie des inconnus, Arabes, Indiens, Noirs ou Européens, con-
lervait quand même cette impression de morne impassibilité.
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Tous étaient pieds nus, vêtus d'un pantalon et d'une blouse de toile grise
au dos de laquelle se voyaient deux grandes lettres noires séparées par une
ancre, C.—P.
A travers les quatre files, circulait lentement un homme de taille moyenne,
aux épaules démesurément larges, à la figure brutale, que coupait une grosse
moustache brune, aux longues pointes cosmétiquées. Des yeux gris-bleu, sans
regard, ou plutôt qui voyaient sans regarder, donnaient à cette physionomie
une inquiétante expression de ruse et de duplicité.
L'homme, vêtu d'une vareuse de drap gros-bleu, au collet rabattu, entouré
d'un galon d'argent, portait sur chacune de ses manches, deux galons égale-
ment en argent. Un sabre-briquet, dans le ceinturon duquel était passé un pis-
tolet d'arçon, lui battait les mollets. Il tenait enfin à la main un solide gourdin
avec lequel il exécutait de temps à autre, d'un air satisfait, un moulinet, dont
la correction indiquait une science approfondie de l'art du bâtonniste.
Il inventoriait, de la cime à la base, tout en s'éventant avec la visière de
son képi, de la même étoffe que la vareuse, chacun des hommes qui répon-
dait à l'appel de son nom.
Cet appel était fait par un homme vêtu du même uniforme, qui se tenait
en avant du premier rang, et dont le physique formait avec celui de son com-
pagnon un contraste frappant.
Ce dernier, grand, mince, bien bâti pourtant, était porteur d'une physio-
nomie tout d'abord sympathique. Détail particulier : il n'avait pas de bâton
Il portait un petit carnet sur lequel étaient inscrits des noms.
Il appelait à haute voix, et s'interrompait souvent, tant était assourdissant,
le bruit de la tempête.
— Abdallah !...
— Présent !...
— Mingra samy !...
— Présent !... répondit d'une voix rauque un Hindou, qui grelottait, en dépit
de la température suffocante.
— Encore un qui a la danse de Saint-Guy... grommela l'homme aux mous-
taches cirées... Ça prétend avoir la fièvre. Attends un peu... mon drôle... J e
vais te faire danser avec mon éventail à bourrique !
— Simonin !...
— P r é s e n t ! . . . articula faiblement un Européen à la face livide, aux joues
creuses, et qui pouvait à peine se tenir debout.
— Mais réponds donc plus haut... animal
*
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Et le bruit sourd d'un coup de bâton résonna sur les épaules du pauvre
diable, qui plia et poussa un hurlement de douleur.
— Là !... Je savais bien que la voix lui reviendrait... Le voilà qui chante
maintenant comme un singe rouge.
— Romulus !...
— Présent !... cria d'une voix de stentor un nègre d'une taille colossale
en montrant une double rangée de dents dont un crocodile eût été jaloux.
— Robin !...
Pas de réponse.
— Robin !..., répéta celui qui faisait l'appel.
— Mais réponds donc !... canaille, hurla le porteur du bâton.
Rien. Un vague murmure circula sur les quatre rangs.
— Silence !... tas de chiens... Le premier qui abandonne sa place ou qui
dit un mot, je lui brûle la g , termina-t-il en armant son pistolet.
Il y eut quelques secondes d'accalmie pendant lesquelles le tonnerre se tut.
— Aux armes !... Aux armes !... cria-t-on dans le lointain.
Puis un coup de feu...
— Mille millions de tonnerre !... nous sommes dans de jolis draps. Voilà
bien sûr Robin évadé et c'est un politique ! Que j e crève à l'instant, si j e ne
tire pas du coup mes trois mois de clou.
Le « déporté » Robin fut porté manquant, et l'appel se termina sans autre
incident.
Nous disons déporté et non transporté ; la première de ces deux appellations
étant réservée aux hommes accusés de délit politique, la seconde servant à
désigner les criminels de droit commun. C'est, en somme, l'unique et plato-
nique différence établie entre eux par ceux qui les ont expédiés dans cet
enfer et ceux qui les gardent. Travaux identiques, nourriture, vêtements et
régime analogues. Les déportés et les transportés, confondus dans une horrible
promiscuité, reçoivent avec une égale surabondance jusqu'aux coups de
trique du garde-chiourme Benoît, lequel n'a — on a pu le constater — de
Benoît que le nom.
Nous sommes, avons-nous dit, en Guyane française, sur la rive droite du
Maroni qui sépare notre colonie de la Guyane hollandaise.
La colonie pénitentiaire où se passe présentement — février 185., — le pro-
logue du drame auquel nous allons assister, se nomme Saint-Laurent. Elle
est de fondation toute récente. C'est une succursale de celle de Cayenne. Les
forçats, encore peu nombreux, ne sont guère que cinq cents. Le lieu est mal-
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sain, les fièvres paludéennes y sont fréquentes, et les travaux de défrichement
écrasants.
Le surveillant Benoit — c'est le nom qu'on donne maintenant aux anciens
garde-chiourme des bagnes européens — accompagna sa brigade au caserne-
ment. Il avait l'oreille basse, le digne argousin, et la face déconfite d'un renard
pris au piège. Son gourdin n'évoluait plus au bout de son poignet robuste.
Les pointes de ses moustaches pendaient tristement sous l'averse, et la visière
de son képi n'avait plus cette conquérante inclinaison à quarante cinq degrés.
C'est que l'évadé était un « politique », un homme de haute intelligence,
d'énergie et d'action. Sa fuite devait être désastreuse pour le gardien auquel
la sollicitude du gouvernement l'avait confié.
Ah ! s'il eût été un vulgaire assassin, ou même un simple faussaire, Benoît
s'en fut soucié comme d'un verre de tafia.
Les hommes, ravis de cet incident qui désespérait leur chef, dissimulaient
mal la joie que leurs yeux reflétaient en dépit d'eux-mêmes. C'était, d'ailleurs,
la seule protestation qu'ils pussent élever contre les actes de brutalité dont ce
trop zélé serviteur se rendait coupable.
Ils s'allongèrent sur leurs hamacs, tendus entre deux madriers et s'endor-
mirent bientôt de ce sommeil que procure, à défaut d'une conscience tranquille,
un labeur écrasant.
Benoît, plus décontenancé que jamais, s'en alla, sans même se préoccuper
de la pluie torrentielle et des hurlements de la foudre, rendre l'appel au com-
mandant supérieur du pénitencier.
Celui-ci, déjà mis au courant de la situation par le coup de feu et l'appel aux
armes de la sentinelle, prenait avec cálmeles mesures qu'il croyait nécessaires
pour opérer les recherches.
Non pas qu'il espérât retrouver le fugitif, mais c'est la règle. Il comptait
bien plutôt sur la faim, cet implacable ennemi de tout homme isolé dans l'in-
terminable forêt. En effet, si les évasions étaient nombreuses, la famine rame-
nait invariablement tous ceux qu'avait entraînés le fol espoir de la liberté.
Trop heureux, quand, les entrailles tordues par la faim, ils pouvaient éviter
la dent des reptiles, la griffe des fauves, ou l'aiguillon souvent mortel des
insectes.
Quand il apprit pourtant le nom de l'évadé, le commandant, qui connaissait
son énergie et qui avait su apprécier son caractère, sentit diminuer sa con-
fiance.
6
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
— Iî ne reviendra pas, murmura-t-il. C'est un homme perdu.
— Commandant, dit Benoît, espérant qu'un peu de zèle détournerait de sa
tête la menace d'une juste punition, j e vous le ramènerai mort ou vif... Je m'en
charge. Il me le faut.
— « Mort » est de trop..., vous m'entendez, riposta sèchement le comman-
dant, homme très équitable, très ferme aussi, et qui savait rendre compatibles
ses terribles fonctions avec l'humanité.
« J'ai dû souvent refréner votre brutalité. J'ai formellement interdit les
voies de fait... vous savez ce que j e veux dire. Tenez-vous pour une dernière
fois averti.
« Tâchez de ramener le fugitif, si vous voulez éviter le conseil de discipline,
et vous en tenir aux huit jours de prison que j e vous inflige à dater du moment
de votre retour.
« Allez 1... »
Le surveillant salua brusquement et partit en expectorant un? série de
jurons à faire rougir encore le ciel en feu.
— Oui, j e le ramènerai, la canaille 1... J'étais fou 1... mort ou vif î... Halte-
là. C'est bel et bien vivant qu'il me le faut. Une balle à travers les côtelettes...
Allons donc, ce serait trop doux pour une pareille vermine. Je veux le tenir
encore sous mon bâton... Et, sang Dieu, je veux qu'il y crève !
« Allons, au trot 1 »
Le surveillant regagna la case que ses collègues habitaient en commun,
empila quelques provisions dans un havre-sac, se munit d'une boussole, d'un
sabre d'abatis, passa un fusil de chasse en bandoulière sur son épaule et
s'apprêta à partir.
Il était à peine sept heures du soir. Depuis trois quarts d'heure environ l'éva-
sion de Robin était signalée.
Benoît, qui était surveillant chef, commandait le poste; il s'adjoignit trois
autres surveillants, qui s'équipèrent sans mot dire.
— Voyons, Benoît, dit un de ceux qui restaient de garde, celui-là même
qui faisait en même temps que lui l'appel, tu ne penses pas à partir par un tel
temps et à pareille heure.
« Attends au moins la fin de l'orage. Robin ne peut être bien loin, et
demain...
— Je fais ce qui me plaît, riposta-t-il brutalement, je commande seul ici et
je ne te demande pas ton avis.
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« Et d'ailleurs, mon animal va essayer de franchir le Maroni, afin de se réfu-
gier chez les Arouagues ou les Galibis. Il va suivre la rive. Je vais le pincer
avant qu'il ait pu construire un radeau.
« Pardieu ! Je devine son plan. C'est bête comme tout. D'autant plus que
j ' a i vu rôder avant hier quelques-uns de ces sales Peaux-Rouges près de l'abatis
du Nord...
« Attendez un peu, mes gaillards, vous allez avoir prochainement de mes
nouvelles.
« N'est-ce pas, Fagot, que nous allons leur parler du pays. »
A ce nom de Fagot, un chien barbet, à figure hargneuse, aux poils hérissés,
aux pattes courtaudes, à l'œil intelligent, sortit en s'étirant de dessous une
table grossièrement équarrie.
Fagot signifie « forçat » dans l'argot des bagnes, et Benoît avait trouvé ingé-
nieux de donner ce nom au chien, qui partageait, à l'endroit des transportés,
toute l'animadversion de son maître.
Phénomène assez original et pourtant facilement explicable, les chiens des
forçats haïssent non seulement leurs congénères appartenant à des hommes
libres, mais ils accueillent ces derniers par des aboiements significatifs.
Tel est le genre d'éducation que leur donnent leurs maîtres, telle est aussi
l'intelligence de ces animaux de race indienne, aux oreilles droites, au museau
pointu, à l'œil vif, à l'odorat infaillible, que le passage d'un blanc ou d'un
noir libre, est toujours annoncé par eux.
Réciproquement aussi, les chiens des fonctionnaires éventent le forçat à
d'incroyables distances, et signalent à qui de droit sa présence par des cris
véritablement sauvages.
Bien plus, quand ces chiens de même race se rencontrent, il ne leur est pas
besoin d'un temps bien long pour se reconnaître. Sans aucun de ces prélimi-
naires habituels aux représentants de l'espèce canine, ils se précipitent l'un
sur l'autre, ou plutôt, le chien libre attaque l'autre avec furie. Ce dernier, qui
s'avançait, la queue basse, en rasant les buissons et les cases, avec l'allure
familière à son maître, se retourne, une lutte terrible s'engage, et ce n'est pas
toujours l'assaillant qui a le dessus.
Benoît, qu'un séjour assez long en Guyane avait familiarisé avec le pays, était
devenu un excellent chercheur de pistes. Aidé de son compagnon à quatre
pattes, il eût pu rivaliser avec les plus habiles « rastréadores » de la Plata.
Il emmena Fagot au casernement, décrocha le hamac du fugitif, le lui fit
humer à plusieurs reprises en claquant de la langue, comme les chasseurs.
s
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— Cherche!... Fagot!... Cherche!... à moi!... à moi, mon chien!
L'animal flaira le tissu, aspira fortement l'air, frétilla de la queue, j a p p a ,
comme pour d i r e : « J'ai compris... » et s'élança au dehors.
— Fichu temps, et véritable temps d'évasion, grommela un des trois sur-
veillants, trempé jusqu'aux os par l'averse, avant même d'avoir fait dix mètres ;
du diable si nous allons jamais retrouver notre homme.
— Oui, renchérit un autre, il ne manquerait plus que de mettre le pied sur
un serpent grage, ou de nous envaser dans une savane tremblante.
— Avec ça, dit le troisième, que son chien pourra sentir l'évadé. Il y a
beau temps que la pluie a lavé toute trace et enlevé toute odeur. Robin ne pou-
vait véritablement mieux choisir son moment.
— Allons, vous autres, en avant! Vous entendez, il ne s'agit pas de s'amuser
à la moutarde. Dans un quart d'heure à peine, l'orage sera dissipé. La lune
brillera, on y verra comme en plein j o u r ; suivons la rive du M a r o n i , et, au
petit bonheur!
Les quatre hommes, précédés du chien, s'avancèrent sans bruit, en file
indienne, dans un petit sentier à peine frayé au milieu des broussailles et qui
devait s'étendre assez loin vers le haut du fleuve.
La chasse à l'homme était commencée.
Au moment où les forçats se rendaient sur deux rangs à l'appel, la senti-
nelle en faction près du bâtiment avait distinctement vu, à la lueur d'un éclair,
un homme quitter les rangs et s'enfuir à toutes jambes.
Il n'y avait pas d'erreur possible. Le fugitif portait la lugubre livrée du bagne.
Le soldat n'hésita pas. Les ordres étaient formels. Il arma précipitamment son
fusil, et fit feu sans avoir même crié : « Qui-vive?... »
En dépit des fulgurations dont le flamboiement continu lui permettait de
voir distinctement, il manqua son homme le plus naturellement du monde.
Celui-ci entendit siffler la balle, détala de plus belle et s'enfonça dans les
broussailles. Il disparut au moment où les soldats du poste accouraient en
armes.
Sans se préoccuper en aucune façon de la pluie, du vent et de la foudre, il
s'avança en plein bois avec l'assurance d'un homme auquel sont familiers les
moindres accidents de terrain. Il s'orienta à la lueur des éclairs, obliqua sur
la gauche, en tournant le dos au pénitencier, et en laissant par conséquent le
fleuve à sa droite.
Il suivait une imperceptible trace, précédemment ouverte dans l'épaisse
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Tout en avançant, avec d'infinies précautions. (Pajre 13.)
muraille de verdure. Après une demi-heure de marche précipitée, il arriva à
une vaste clairière jonchée d'arbres renversés par la main de l'homme, et dont
les troncs épars étaient déjà en partie débités à la scie.
, C'était un des chantiers exploités p a r la transportation. A quelques pas à
peine de la zone défrichée s'élevait, à un mètre environ, un tronc énorme
abattu à cette hauteur suivant l'habitude des pionniers guyanais.
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1 0
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
Le fugitif s'arrêta près de ce tronc, le tâta, car les éclairs devenant plus
rares, ses yeux ne pouvaient plus distinguer quelque signe de reconnaissance.
— C'est bien ici, dit-il à voix basse, en mettant la main sur un morceau de
bois taillé en épieu et laissé là comme par mégarde.
Il saisit l'épieu, et opéra au pied du tronc mutilé une fouille rapide. La terre
friable, et remuée sans doute peu de temps auparavant, s'excava rapidement.
La pointe de bois, presque aussi dure que le fer, rencontra un corps résistant
qui rendit un son métallique.
L'inconnu retira sans effort une de ces boîtes de fer-blanc dans lesquelles on
enferme le biscuit de mer, et pouvant avoir quarante centimètres sur toutes
ses faces.
Une liane longue et flexible en faisait plusieurs fois le tour, et laissait
dépasser sur l'un des côtés deux larges boucles figurant assez bien les bretelles
d'un havre-sac. Il l'assujettit sur ses épaules, relira du fond du trou un sabre
d'abatis à poignée de bois cerclée de fils de laiton, à lame courte et légère-
ment recourbée, saisit son épieu de la main gauche et resta quelques minutes
appuyé le long du tronc.
Puis, sa haute silhouette se redressa fièrement.
— Enfin ! dit-il. Je suis libre I libre comme les fauves avec lesquels je vais
habiter. A moi comme à eux les grands bois et leurs terribles solitudes I
« Mieux vaut le reptile qui enlace, le tigre qui déchire, le soleil qui affole, la
fièvre qui ronge, la faim qui tue. Mieux vaut la mort sous tous ses aspects,
que la vie du bagne. Enfer pour enfer, celui où je puis mourir libre n'est-il
pas préférable I
« Qu'ils viennent donc maintenant me disputer ce lambeau de liberté! ter-
mina-t-il avec un indescriptible accent d'implacable énergie. »
Le surveillant chef ne s'était pas trompé dans ses prévisions relatives à
l'orage. Les convulsions de la nature équatoriale sont formidables, mais
passagères. Une demi-heure ne s'était pas écoulée, que les nuages étaient
envolés bien loin. La lune émergeait lentement de l'opaque rideau de fron-
daisons bordant le fleuve, son disque brillait d'un éclat inconnu dans les
latitudes européennes et faisait scintiller les vagues encore agitées, ainsi que
les feuilles emperlées des dernières gouttes de pluie. De place en place, un
rayon bleuâtre, d'une douceur infinie, trouait l'épaisse voûte de feuillages, et
glissait entre les troncs immenses, s'élançant d'un inextricable fouillis de
feuilles et de fleurs, comme les colonnes d'une cathédrale sans fin.
L'évadé n'était pas insensible à ce réveil de la nature, mais le temps pressait.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
H
Il fallait, pour compléter son œuvre de libération, s'enfuir au plus vite, et
mettre entre lui et ses ennemis une infranchissable barrière.
Il s'arracha brusquement à la muette contemplation qui avait, pendant
quelques minutes, succédé à son monologue, prit une nouvelle orientation et
se remit en marche.
Robin, depuis qu'il était au pénitentier du Maroni, avait vu s'accomplir
plusieurs évasions. Aucune n'avait réussi. Ceux qui les avaient tentées avaient
été repris par les surveillants, ou rendus par les autorités hollandaises, ou
étaient morts de faim. Quelques-uns, préférant à cet épouvantable épilogue
d'une tentative trop hasardeuse le régime du b a g n e , étaient revenus, agoni-
sants, se constituer prisonniers.
Ils savaient que les conseils de guerre leur imposeraient fatalement de deux
à cinq ans de double chaîne. Qu'importe! ils revenaient quand même, tant est
profondément invétéré chez l'homme l'amour de la vie, quelque misérable
qu'elle pût être.
Pour notre héros, il avait jadis fait bon marché de son existence, qu'il avait
sans hésiter consacrée au triomphe d'une idée ; peu lui importait la mort.
Il éviterait avec soin la rencontre des Hollandais. C'était facile. Il n'avait qu'à
rester sur la rive droite du fleuve. La faim, il était homme à la braver. Sa
vigueur athlétique et son indomptable énergie lui permettraient de tenir
longtemps. S'il succombait... Eh bien! il ne serait pas le premier dont on
retrouverait le squelette, nettoyé par les fourmis-manioc comme une pièce
anatomique.
Et d'ailleurs, il ne voulait pas mourir. Oh! non. Il était époux et père, ce
vaillant que l'effroyable labeur du bagne n'avait pu a b a t t r e , que la misère
n'avait pu dompter, dont la chiourme n'avait jamais fait baisser les yeux.
Il voulait vivre pour les siens. Et quand un homme de cette trempe dit :
« Je veux ! » Il peut.
Restait l'hypothèse d'une poursuite bien dirigée, et à laquelle les plus fins
limiers du pénitencier ne manqueraient pas de consacrer toutes leurs fa-
cultés.
Eh bien ! soit. Puisqu'il était gibier, à lui de dépister les chasseurs. Il fallait
d ' a b o r d , autant que possible, imprimer à leurs recherches une fausse direc-
tion.
— Ils sont déjà à mes trousses, dit-il à part lui. La pensée que j e veux
gagner les établissements hollandais va tout naturellement leur venir. Laissons
leur cette illusion, ou plutôt entretenons-la chez eux.
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« Construisons tout d'abord un radeau. »
Il dit, fit aussitôt volte-face et se dirigea séance tenante vers le fleuve dont
il entendait gronder les eaux sur sa droite.
— Bon, dit-il, les Roches-Bleues sur lesquelles le flot se brise. A un kilo-
mètre en amont, je trouverai mes matériaux.
Sans faire plus de bruit qu'un Peau-Rouge suivant le sentier de la guerre ou
poursuivant un gibier, il piqua droit au rivage, dont il était séparé p a r trois
quarts d'heure à peine de marche.
La réalisation de ce plan nécessitait une adresse et une audace incroyables.
Robin se savait poursuivi. Il n'ignorait pas que ceux qui le cherchaient sui-
vraient fatalement le Maroni, soit en a m o n t , soit en aval de Saint-Laurent. De
deux choses l'une : ou les chercheurs de piste auraient dépassé le point où il
comptait fabriquer son r a d e a u , ou ils ne l'auraient pas encore atteint. Dans le
premier cas, il ne courait aucune inquiétude, dans le second, il saurait bien se
tapir dans les herbes aquatiques et éviter le regard de ses ennemis, si perçant
qu'il fût. Quant au séjour plus ou moins prolongé dans l'eau, en compagnie
des requins d'eau douce, des « piraïes », des anguilles électriques ou des raies
épineuses, il n'y pensait même pas. C'était pour lui de simples incidents.
Il ne put tout d'abord savoir laquelle de ses deux suppositions était réalisée.
Mais comme il ne vit ni n'entendit rien de suspect au moment où il atteignit la
berge, il mit sans tarder son projet à exécution. Aviser deux longues gaulettes
de bois-canon, blanches et lisses comme des barres d'argent, les faucher de
deux coups de revers fut pour lui l'affaire d'un moment.
Puis, il entra résolument dans l'eau et pénétra jusqu'aux aisselles dans un
immense bosquet aquatique, composé d'une variété « d'arums », appelés ici
« moucoumoucou », et qui croissaient à profusion dans le lit du fleuve. Ces
plantes, terminées p a r un sphathe d'un beau vert, sont extrêmement légères,
se coupent aussi facilement que la moelle de sureau, tout en possédant une
écorce leur donnant une assez grande consistance.
Il choisit une trentaine de belles tiges longues de plus de deux m è t r e s , les
abattit sans bruit, en évitant tout contact avec la liqueur corrosive qui en
découle, les entre-croisa aux deux bouts dans chacune de ses gaulettes de
bois-canon, de façon à former une sorte de palissade analogue à celles qui
servent de clôture aux jardins.
Il avait de la sorte une plate-forme de deux mètres environ de côté, flottant
admirablement, insuffisante à la vérité pour porter le poids d'un homme,
mais devant parfaitement remplir le but qu'il se proposait.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
13
Cela fait, il se dépouilla de sa blouse de toile, la bourra de feuilles, de façon
à figurer tant bien que mal un homme accroupi, mit dans les bras de son
mannequin une tige représentant une p a g a y e , et poussa son esquif hors du
champ de verdure.
La marée, qui se fait sentir à plus de quatre-vingts kilomètres de l'embou-
chure de l'énorme cours d'eau, montait. Le radeau fut saisi par le courant,
qui l'entraîna lentement en lui imprimant un léger mouvement giratoire, vers
le côté d'amont, mais en l'éloignant peu à peu vers la rive hollandaise.
— C'est parfait, dit le fugitif. Je ne serais pas étonné que d'ici un quart
d'heure au plus, mes gaillards, lâchant la proie pour l'ombre, ne se mettent à
la poursuite de ce semblant d'embarcation.
Le fugitif, estimant alors que le meilleur procédé pour se cacher était, aussi
bien en plein pays sauvage, que dans les villes, de suivre les voies fréquentées,
prit sans plus de souci le petit chemin frayé, sur lequel devaient indubitable-
ment marcher ceux qui étaient à sa poursuite.
Quant à pénétrer en plein bois, il n'y fallait pas penser. La forêt pouvait
être un lieu de refuge, mais il était impossible à pareille heure de s'y frayer
un passage.
Tout en avançant avec d'infinies précautions, et en faisant d'inimaginables
efforts pour ne pas troubler le silence de la nuit, Robin s'arrêtait de temps en
temps, et tâchait de percevoir un bruit étranger au multiple murmure s'échap-
pant de cet océan de verdure.
Rien!... rien que le crépitement des dernières gouttes sur les feuilles miroi-
tantes, que le mystérieux glissement des reptiles dans les herbes, que la marche
silencieuse des insectes dans les tiges, ou l'imperceptible froufrou des ailes
d'un oiseau mouillé.
Il marchait toujours sous les voûtes sombres à peine bleuies [par la lune, à
travers des essaims de mouches à feu, zébrant les ténèbres d'inoffensifs éclairs.
Il arriva bientôt à une crique large de près de cinquante mètres, et qui porte
le nom de crique Balété. Il s'attendait effectivement à rencontrer ce cours
d'eau, tributaire du Maroni, et qu'il fallait au plus vite interposer entre lui et
ses ennemis.
Pour un nageur de sa force, franchir cette rivière, profonde de cinq mètres
à son embouchure, n'était qu'un jeu.
Avant d'opérer sa traversée, il s'arrêta, reprit haleine, et inspecta le rivage
avec plus d'attention que jamais. Bien lui en p r i t , car un chuchottement de
14
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
voix qui lui parvint distinctement, tant est grande la sonorité des nuits équa-
toriales, le cloua net au sol :
— Mais si,,.. je t'assure que c'est un radeau.
— Je ne vois rien.
— Tiens, là... en face... à cent mètres du rivage. Tu vois bien, cette tache
noire. Il y a un homme dessus. Je l'aperçois distinctement.
— Tu as raison.
— Un radeau , un homme dessus. Oui. Mais il remonte.
— Parbleu, c'est le moment du montant. Il va être pris par un tourbillon
et drossé à la côte hollandaise.
— Ah ! mais non. Pas de bêtises, nous ne nous sommes pas dérangés pour
rien.
— Si je lui criais de rallier la côte?
— Imbécile! Ahl si c'était un « fagot » de droit c o m m u n , je ne dis pas. La
peur d'attraper un lingot de plomb, le ferait rappliquer. Mais un politique !..-
Jamais.
— Ça, c'est vrai. Robin surtout.
— Un rude h o m m e , tout de même. t
— Oui, mais un rude homme qu'il faut pincer.
— Si seulement Benoît était là !
— A h ! bien oui. Benoît s'est emballé. Il a traversé la crique dans le b a c ,
et maintenant il est au diable, en avant.
— Alors, feu sur le radeau !
— C'est dommage. Moi, j e n'en ai jamais voulu à :Robin, qui était bien le
meilleur et le plus doux des hommes.
— E h ! oui, c'est toujours comme ça. Pauvre diable ! Nous allons lui casse.»1
la figure, et ce sont les aïmaras qui le mangeront.
— Feu donc !...
Et trois sillons rapides de lumière blafarde surgirent simultanément. Trois
détonations éclatèrent sourdement, faisant envoler effarés tout un clan de
perroquets.
— Que nous sommes bêtes ! Nous usons nos cartouches pour r i e n , quand il
y a un moyen si facile de crocher le radeau.
— Comment cela?
— C'est tout simple. Le canot dont s'est servi Benoît pour franchir la crique
est amarré de l'autre côté. Je vais me mettre à l'eau, saisir la liane qui relie
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
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les deux rives et sert au passage du bac, ! traverser la rivière, revenir VOUS
prendre dans l'embarcation... puis nous recommencerons la chasse.
— ... Et nous la terminerons fructueusement.
Ce qui fut dit fut séance tenante accompli, et les trois hommes, pagayant
avec fureur, descendirent la crique Balété et s'élancèrent sur le Maroni.
Robin, impassible, avait tout entendu. Décidément, la chance était pour lui.
La pirogue était à peine disparue qu'il saisit à son tour la liane, la trancha
d'un coup de sabre, et se mit à l'eau en l'empoignant d'une main.
L'amarre végétale, au bout de laquelle il flottait, sollicitée par le courant,
décrivit le quart d'un cercle dont le centre était l'autre point d'attache, situé
sur la rive opposée. Cette évolution s'accomplit sans bruit, sans fatigue surtout,
et sans même troubler la surface de l'eau.
Dix minutes après, le fugitif était de l'autre côté. Sans commettre la même
faute que les surveillants qui avaient laissé subsister ce moyen de communica-
tion , il coupa la liane, qui s'enfonça aussitôt.
— Ah ! se dit-il, c'est Benoît qui me poursuit, Benoît est en avant. Parfait.
Jusqu'à présent, j ' a i suivi les chasseurs. Cette manœuvre a parfaitement réussi.
Continuons.
Tout en m a r c h a n t , il tira de sa boîte de fer-blanc un biscuit qu'il grignotta,
avala ensuite une gorgée de tafia; puis, réconforté par ce repas de Spartiate, il
accéléra encore sa marche.
Les heures succédaient aux heures. La lune avait accompli sa course. Bientôt
le soleil allait tordre sa rutilante chevelure. La forêt tout entière semblait
s'éveiller.
Au roucoulement plaintif des « tocros », au nasonnement monotone des
« agamis » , au rire strident du « moqueur » se mêlèrent tout à coup les aboie-
ments brefs et saccadés d'un chien qui empaume une voie.
— C'est un Indien qui chasse, ou le surveillant, pensa Robin. Mauvaise
rencontre. Le Peau-Rouge voudra gagner la prime. Quant au surveillant I...
« Bah ! c'était prévu. J'en fais mon affaire. »
Le bois s'éclaircissait rapidement. Les a r b r e s , de plus en plus élevés, mais
plus rares, appartenaient aux familles qui préfèrent le voisinage des lieux
humides. Les « pinots », dont la présence indique des marais desséchés, appelés
pinotières, dressaient majestueusement leur panache vert tendre.
Robin allait déboucher dans la clairière, quand brusquement le j o u r se lit. Il
n'eut que le temps de se jeter derrière un cèdre énorme, afin de ne pas être sur-
pris par cette brutale invasion de l'air et de la lumière.
16 L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
Les aboiements se rapprochaient. Le fugitif assura son épieu dans sa main,
et attendit.
Une minute s'écoula, puis un gracieux animal, de la grosseur d'un chevreuil
daguet, à la robe couleur cannelle, passa près de lui comme un trait de
lumière.
C'était un « kariakou », le chevreuil de la Guyane.
Au même m o m e n t , et à moins de vingt mètres du point où se tenait Robin,
eut lieu comme un subit écroulement d'une chose formidable. Cela quitta la
maîtresse branche d'un « boco », et s'abattit, mais une dizaine de secondes trop
tard, sur le kariakou, qui disparut.
C'était un jaguar énorme, qui, entendant un chien chasser, s'était mis à l'affût
du gibier, dont il comptait bien faire son profit.
L'homme ne poussa pas un c r i , ne donna aucun signe d'émotion, et resta
immobile. Le monstre, à sa v u e , eut comme un mouvement de recul. Mais,
comme il était lancé avec l'irrésistible vitesse d'un projectile, il ne put arrêter
son élan.
Surpris d'autre part à l'aspect de Robin, et intimidé peut-être p a r son attitude
résolue, il bondit une seconde fois, passa trois mètres au-dessus de sa tête, et,
s'accrochant des griffes au tronc le long duquel i l était appuyé, s'aplatit sur
une b r a n c h e , l'œil en feu, les moustaches hérissées, le muffle plissé, en
grondant sourdement.
l e s yeux rivés à ceux du terrible félin, l'épieu à la main, les muscles tendus,
l'homme attendait l'attaque. Un bruit de branches froissées lui fit un instant
tourner la tête.
Il aperçut à cinq pas un canon de fusil braqué sur lui... Une voix furieuse
lui envoyait en même temps ce brutal ultimatum :
— Rends-toi !... ou tu es mort !
Un sourire dédaigneux crispa sa lèvre en reconnaissant Benoît, le surveillant-
chef. L'outrecuidance de cet argousin, qui employait des formules surannées
de mélodrame, lui parut une chose bouffonne, surtout en présence du félir
dont les dents craquaient, et qui pétrissait sous ses ongles ainsi que du papier,
l'écorce dure comme du fer.
Il ramena ses yeux sur ceux du jaguar, lentement, à la façon d'un domp-
teur dont chaque mouvement est calculé, et en évitant ces soubresauts précur-
seurs d'une catastrophe.
L'animal, les paupières plissées, la pupille contractée en forme d'I, subissait
une sorte d'influence magnétique.
LES R O B I N S O N S DE LA GUYANE
17
Et n'avaient plus laissé que leurs os! (Page 23.)
Le surveillant, les deux bras emmanchés à son arme, dans la posture d'un
Guillaume-Tell enluminé à Epinal, était grotesque.
— Eh bienl canaille... Tu ne réponds pas?
On entendit un de ces miaulements énormes familier? aux tigres, et qui
passant par leurs gorges ardentes se transforment en rugissements.
— Ah!... fit-il, plus surpris qu'effrayé. Deux pour un... Au plus pressé...
3
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L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E
Benoît était brave, en somme; et d'ailleurs, quel homme, bien armé, fami-
liarisé avec le maniement du fusil, pourrait hésiter un seul moment, étant
données surtout les circonstances présentes.
Il ajusta froidement le j a g u a r et fit feu. La charge, composée de chevro-
tines, frôla la joue de la bête, lui fracassa l'épaule, puis, glissant le long de su
robe tachetée, faucha le poil et troua la peau en traçant des sillons san-
glants.
Blessure dangereuse, mortelle peut-être, mais insuffisante pour l'arrêter sur
place.
Le surveillant en fit la triste expérience. A peine la détonation avait-elle
éclaté, que l'animal s'élançait, en dépit de son horrible blessure, sur le mal-
heureux chasseur et l'abattait sous le choc.
Benoît sentit sa chair frissonner sous la griffe, il lui. sembla qu'un lambeau
de lui-même sien allait, arraché comme p a r un engrenage Il vit devant ses
yeux, à quelques centimètres, une énorme gueule béante, hérissée de crocs
formidables.
Machinalement il y jeta en quelque sorte son fusil. Les mâchoires se refer-
mèrent avec un bruit de cisailles sur la monture, qui fut broyée au ras des
batteries, à la couche.
Il se sentit perdu et n'appela pas à l'aide. A quoi bon, d'ailleurs. Il ferma les
yeux, attendant le coup mortel. Prompt comme la pensée, Robin, dont l'âme
généreuse ignorait la haine, bondit à son tour.
Il saisit à pleine main la queue du jaguar, imprima une secousse brutale et
tellement douloureuse, que celui-ci, plus furieux que jamais, tenta d'aban-
donner sa première victime afin de s'élancer sur l'être assez téméraire pour
l'oser braver avec une pareille audace.
Mais il avait à faire à forte partie. Le déporté avait lâché son épieu, et sa
main droite brandissait son sabre d'abatis. La lame, emmanchée à un bras de
fer, retomba et trancha net le col de la bête, ce col aussi gros que celui d'un
jeune taureau et tressé de muscles énormes. Deux longs jets de sang sur-
girent en pulsations rapides et jaillirent à deux mètres, s'épandant en pluie
rouge et écumeuse.
Le surveillant gisait sur le sol, la cuisse ouverte jusqu'à l'os ; son fusil en
deux morceaux lui était aussi inutile qu'un manche à balai.
La dépouille pantelante du fauve agité de convulsifs soubresauts le séparait
de l'évadé.
Celui-ci essuyait froidement sur les herbes sa lame sanglante. On eût dit qu'il
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
19
venait de faire une chose toute simple et qu'il n'avai ta u c u n e m e n t conscience
du tour de force qu'il venait d'accomplir.
Il y eût un long silence, interrompu seulement par la voix aiguë de Fagot,
qui aboyait rageusement à distance respectueuse.
— Eh bien! vas-y donc... C'est mon tour, dit enfin le surveillant... continue
la besogne de l'autre.
Robin, les bras croisés, immobile comme une statue de pierre, ne répondait
pas, ne semblait même pas entendre.
— Allons, pas tant de façons. Tue-moi et que ça finisse. A ta place, il y a
longtemps que ça serait fait.
Pas un mot.
— Ah! tu jouis de ton triomphe. L'autre a fait la moitié de l'ouvrage. Le
tigre moucheté a été l'auxiliaire du tigre blanc!...1
« Parbleu, il m'a mis... dans un... joli état... J'y vois trouble... mon cœur
s'en va... c'est fini... j e suis... f... fichu. »
Le sang ruisselait en nappe de la plaie béante, le blessé, déjà sans connais-
sance, pouvait succomber à une rapide hémorrhagie.
Robin, qui, en égorgeant le jaguar, avait obéi à un mouvement spontané,
inspiré en partie par l'instinct de la conservation, oublia les insultes et les
coups.
Il ne se souvint plus de l'enfer du bagne dont Benoît personnifiait la féroce
individualité. Plus de gourdin, plus de blasphèmes, plus de chiourme, plus
d'embûches ni de poursuites. Il ne vit plus qu'un h o m m e . . . un homme blessé
qui allait mourir.
Il manquait des éléments nécessaires à un pansement. Son expérience allait
lui en fournir aussitôt.
La « pinotière », ou savane desséchée, commençait à quelques mètres du lieu
où ce drame venait de s'accomplir. Le déporté s'élança, écarta les herbes, et
fouilla précipitamment l'épaisse couche d'humus, composée de détritus
végétaux.
Il atteignit en quelques minutes un gisement d'argile grisâtre et poisseuse.
Il en fit une masse grosse comme la tête et l'apporta près du blessé toujours
évanoui. Retirant alors une des manches de sa chemise, il la déchiqueta en
menus morceaux, prépara une sorte de charpie grossière, qu'il imbiba de
tafia et posa sur les lèvres de la plaie préalablement rapprochées.
1 Les nègres Bosh et Bonis, ainsi que les Peaux-Rouges, désignent sous le nom de « tigres
blancs » les forçats fugitifs d'origine européenne.
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LES R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
Il prit ensuite un peu de terre glaise qu'il pétrit et appliqua couche par
couche en enveloppant le membre blessé comme d'un manchon. Le sang, qui
transsudait à travers le linge, ne put traverser cette couche imperméable.
Cela fait, Robin enveloppa l'appareil entier de grosses feuilles fraîches et
les maintint solidement à l'aide de lianes.
L'horrible plaie s'étendant de la hanche au genou était réunie par première
intention, et s'il ne survenait pas de fièvre traumatique, le blessé devait guérir
aussi bien que s'il eût été pansé par le plus habile chirurgien.
Cette opération, accomplie avec une dextérité infinie, n'avait pas duré plus
d'un quart d'heure. Le sang commençait à revenir aux pommettes livides de
Benoît.
Il s'agita, respira longuement et m u r m u r a d'une voix sourde :
— A boire !
Robin cueillit une longue feuille de « waïe » la plia en cornet, courut la
remplir au trou d'où il venait d'extraire la terre glaise et qu'une eau limpide
commençait à envahir.
Il souleva la tête du blessé, qui but avidement et ouvrit enfin les yeux.
Dépeindre l'expression de stupeur que refléta son visage en reconnaissant
le forçat, serait impossible. Puis, la brute se réveillant tout d'abord en lui,
il essaya de se lever pour se mettre en état de défense, peut-être même pour
attaquer.
Une horrible douleur le terrassa. La vue du cadavre du j a g u a r acheva de le
rappeler à la réalité. Eh quoi! c'était bien là Robin, cet homme qu'il pour-
suivait d'une haine aveugle, et qui, après l'avoir arraché aux griffes mortelles
de l'animal, venait, dans un moment d'abnégation sublime, de panser sa plaie
et d'étancher sa soif!
Tout autre se fut incliné devant un tel acte d'abnégation. Il eût parlé des
exigences du devoir, de la consigne, il eut enfin tendu la main à l'homme et
lui eût dit : Merci.
Benoît blasphéma!
— Eh ! bien, tu sais, tu es ce qu'on pourrait appeler un drôle de corps.
Moi, à ta place, je n'en aurais fait ni une ni deux... Crac ! et puis, bonsoir. Plus
de Benoît. C'eût été un bon moyen de me faire payer mes coups de trique avec
les intérêts.
— Non! dit froidement le déporté. La vie humaine est chose sacrée... Et
d'ailleurs, n'y a-t-il pas mieux que la vengeance?
— Et quoi donc, s'il te plaît ?
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
21
— Le pardon !...
— Connais pas... Dans tous les cas, j e ne te dis pas : à charge de revanche,
car j'espère bien te pincer un j o u r ou l'autre.
— Comme il vous plaira. J'ai rempli un simple devoir d'humanité. Si plus
tard les hasards de la vie nous mettent face à face, je défendrai ma liberté.
« Je ne vous conseille pas d'y attenter.
« Un mot encore. Je ne vous demande pas de reconnaissance. Souvenez-vous
seulement que s'il y a là-bas des hommes justement frappés par la loi, il en est
d'autres qui sont innocents. N'abusez jamais de la force à l'égard des uns et des
autres. Cette loi que vous représentez met dans l'impossibilité de nuire, mais
elle ne martyrise pas.
« Adieu ! je vous pardonne tout le mal que vous m'avez fait.»
— Au revoir! Tu as eu tort, Robin, de me laisser en vie.
Le fugitif ne détourna même pas la tête. Il disparut dans l'épaisse forêt.
C H A P I T R E I I
Nature admirable, mais stérile. — La faim. — Onze squelettes. — Les forçats cannibales. —
Ce que c'était que le tigre blanc. — Un chou de trente kilos. — Le premier Peau-Rouge,
— Encore un ennemi. — Ingratitude et trahison. — Vendu pour un verre de tafia. —Tou-
jours seul. — Terrible chute. — Tête-à-tête d'un surveillant militaire mourant et d'un
jaguar décapité. — La fièvre. — Comme quoi un concert de singes hurleurs pourrait s'ap-
peler une représentation à bénéfice. —Encore l'Indien. — Toujours la chasse à l'homme
— Le repaire du tigre blanc.
Robin marcha longtemps. Il ne lui semblait jamais être assez loin de ses
bourreaux. Chose incroyable, il avait pu jusqu'alors se maintenir à peu près
dans la ligne qu'il voulait parcourir. Supposez un homme seul, presque sans
vivres, sans boussole, flottant sur l'océan dans une frêle barque et réussissant
à s'orienter.
La forêt vierge, avec son dôme d'impénétrables frondaisons, son interminable
tapis d'herbes et de broussailles, ne lui offrait pas plus de point de repère que
les vagues mouvantes de la mer.
Trois jours déjà s'étaient écoulés depuis le moment de son évasion. La dis-
tance parcourue devait être considérable. Elle ne pouvait être évaluée à moins
de cinquante kilomètres, « à l'estime, » comme disent les marins.
Douze lieues et demie de forêt équatoriale, c'est l'immensité. Le fugitif
n'avait, pour le moment, rien à craindre des hommes civilisés.
Il n'en restait pas moins exposé à une terrible série de dangers, dont un seul
constitue une perpétuelle menace de mort.
C'est la faim! la faim, à laquelle les explorateurs, les fonctionnaires appelés
loin des centres, les colons eux-mêmes n'échappent qu'à grand renfort de
provisions patiemment accumulées. La faim, aux angoisses de laquelle succom-
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
23
bent aussi les Noirs et les Peaux-Rouges, quand ils n'ont pas su amasser, pour la
saison pluvieuse, la quantité de vivres nécessaires à leur subsistance.
Ne croyez pas, que ces arbres admirables, pour lesquels la nature semble avoir
épuisé toutes ses forces créatrices, tous les trésors de son écrin, soient suscep-
tibles de fournir à l'homme un aliment quel qu'il soit.
Non. Ces végétaux superbes ne produisent ni un fruit ni une baie. Ni l'oran-
ger aux fruits d'or, ni le cocotier à la noix savoureuse, ni le bananier au
« régime » succulent, ni le manguier à la chair si fraîche, bien que parfumée
de térébentine, ni même l'arbre à pain, l'extrême ressource du voyageur, ne
croissent à l'état sauvage dans ces interminables forêts.
Ils se trouvent partout en Guyane, mais seulement dans les villages, lors
qu'ils ont été importés et plantés par les hommes.
Loin des cases, et en dehors d'un périmètre assez restreint, l'homme ne peut
pas plus assouvir sa faim, qu'il ne peut étancher sa soif sur les vagues salées de
l'océan.
Mais, la chasse... la pêche? L'homme désarmé, a-t-il la possibilité d'atteindre
un fauve, ou de prendre un poisson?
L'auteur de ces lignes a parcouru les forêts du Nouveau-Monde. Il a eu faim,
il a eu soif dans ce désert de verdure où se débat présentement notre héros.
Perdu au milieu de cet inextricable pêle-mêle de branches, de troncs et de
lianes, séparé de ses porteurs de vivres, il a fait une de ces rencontres inou-
bliables, qui, après quelques mois passés au milieu de notre civilisation euro-
péenne, amènent encore une indescriptible angoisse, un indéfinissable frisson.
Près d'une crique aux eaux fraîches et limpides, onze squelettes, vous avez
bien lu, onze squelettes!... secs et blancs, se trouvaient sous un angélique aux
larges « arcabas ».
Les uns, allongés sur le dos, les bras en croix, les jambes écartées ; les autres
tordus et convulsés ; d'autres, la tête à moitié enfouie, ayant encore entre les
dents la terre qu'ils avaient m o r d u e ; d'autres, accroupis sur leurs jambes
repliées, des Arabes sans doute, qui avaient stoïquement attendu la mort.
Six mois avant, onze transportés avaient quitté le pénitencier de Saint-
Laurent. On ne les avait jamais revus. Ces hommes étaient morts de faim...
Puis, les fourmis-manioc étaient passées et n'avaient plus laissé que leurs os!
Le commandant Frédéric Bouyer, un des officiers les plus distingués de notre
marine, doublé d'un écrivain de haut mérite, cite dans son bel ouvrage sur la
G u y a n e 1 un fait plus horrible encore.
1La Guyane française. Par M. F. Bouyer, capitaine de vaisseau. Hachette et C .
ie
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L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
Des forçats évadés, mourant d'épuisement, ont été massacrés par leurs
compagnons, et de hideuses scènes d'antropophagie, que notre plume se refuse
à retracer, s'en sont suivies.
Telle était l'épreuve à laquelle son ardent amour de la liberté soumettait le
fugitif. Parti du pénitencier avec une douzaine de biscuits, prélevés sur la
maigre ration allouée au forçat par l'administration, quelques épis de maïs,
quelques grains de cacao et de café, tel était le viatique avec lequel cet homme
intrépide comptait entreprendre la formidable étape le séparant du pays de
l'indépendance.
Il avait fait de nombreux emprunts à cette boîte de fer-blanc, lugubre havre-
sac ramassé derrière un magasin, mais qui mettait au moins à l'abri des insectes
et de l'humidité sa triste provende d'indigent.
Ces collations d'anachorète avaient plutôt empêché les tiraillements de son
estomac, que sustenté son organisme. Et maintenant, la faim le tenaillait. Il
mâcha quelques grains de café, but une gorgée d'eau à une petite crique, et
s'assit sur un tronc renversé.
Il resta longtemps dans cette position, l'oeil fixé sur le ruisselet, regardant
sans voir, n'entendant plus que le sifflement de son sang appauvri, la tête prise
de vertige.
Il voulut se lever et se remettre en route, mais il ne put y parvenir. Ses pieds
gonflés, lardés en maint endroit d'épines d'aouara, ne pouvaient plus le soutenir.
Il retira péniblement ses souliers, — bien que les forçats marchent habituelle-
ment nu-pieds, l'administration leur fournit des souliers et des sabots — que
ces épines, longues et dures comme des aiguilles d'acier, avaient traversés en
dépit de leur épaisseur.
— Il me semble, dit-il en souriant amèrement, que ces légers incidents de la
première heure ont une importance sur laquelle j e n'avais pas compté.
« Est-ce que mon énergie faiblirait? Ne serais-je plus le m ê m e ? Eh quoi!
mon âme serait-elle, dès le début, ainsi anéantie par ces défaillances de son
enveloppe ?
« Allons, du courage. Un homme, même épuisé, peut rester quarante-huit
heures sans manger. Il faut que d'ici-là m a situation ait changé. Je le veux. »
Il ne pouvait raisonnablement continuer sa route en ayant les pieds ainsi
endoloris. Il le comprit et s'installa commodément sur une racine, puis s'assit
les jambes pendantes et immergées jusqu'aux chevilles.
Robin était un homme de trente-cinq ans à peine, grand, bien bâti, hardiment
découplé, les mains fines, attachées à des bras d'athlète. Sa figure régulière,
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
2 5
Sa lame rencontra un corps dur. (Page 2 7 . )
encadrée d'une longue barbe brune, au nez aquilin, aux yeux noirs et péné-
trants, avait une expression habituellement grave, triste, presque sévère. Sa
bouche, hélas 1 avait depuis longtemps désappris le sourire.
Telle était pourtant l'incroyable vitalité de cet homme, que son large front,
un peu dégarni sur les tempes, un véritable front de penseur et de savant,
n'avait pas une ride.
4
26
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
Mais ses traits, amaigris par les travaux du bagne, et sa face blêmie par
l'anémie, portaient, en dépit de l'énergie qu'ils respiraient, la trace d'épouvan-
tables souffrances.
Souffrances morales et physiques. Robin, bourguignon d'origine, ingénieur
distingué, dirigeait à Paris une manufacture importante au moment du coup
d'État de Décembre. Il fut un de ceux qui poussèrent, à la nouvelle de l'attentat,
ce cri d'angoisse et de fureur, dont l'immortel auteur des Châtiments donna
un des premiers le signal.
Il prit aussi un fusil, et tomba sanglant derrière la barricade de la rue du
Faubourg-du-Temple.
Recueilli, pansé et guéri par des mains amies, il se cacha longtemps et fut
pris au moment où il allait passer la frontière. Son affaire fut instruite en
quelques j o u r s ; les commissions mixtes ajoutèrent un nouveau nom à leur liste,
et l'ingénieur Robin partit pour la Guyane.
Il partit sans avoir pu dire un dernier adieu à sa femme, bonne et vaillante
créature qui était mère depuis deux mois à peine de son quatrième enfant, et
qu'il laissait dénuée de toute ressource 1
Depuis trois ans, il rongeait son frein, en compagnie de ses hideux compa-
gnons, n'ayant que de loin en loin un lambeau de lettre, qui lui arrivait aux
trois quarts raturée, et dont, par un raffinement de cruauté inouïe, les passages
principaux étaient soigneusement enlevés.
Chose étrange et pourtant admissible, il avait, sans même s'en douter, pris
un singulier ascendant sur ses co-détenus. Cette figure austère, qui jamais
n'avait reflété le moindre sourire, leur en imposait non moins que la colossale
vigueur de celui qui en était porteur.
Puis, c'était un « politique », et tous, jusqu'aux grands dignitaires de cet
enfer qu'on appelle le bagne et qui ont conquis leurs titres à la pointe du
couteau, éprouvaient comme une sorte de malaise à l'énoncé du motif de sa
condamnation. Ils le sentaient en quelque sorte déplacé dans leur compagnie,
où il faisait une tache de propreté.
Un indice bien caractéristique de cette singulière déférence : nul ne le
tutoya jamais ! De plus, il était bon, comme les êtres forts. Tantôt, c'était un
forçat qu'il rapportait, frappé d'une insolation, du chantier éloigné d'une
demi-lieue, tantôt quelque malheureux dont il pansait les plaies. Il retira un
jour du Maroni un soldat qui se noyait, une autre fois ce fut un transporté. Il
assomma presque d'un coup de poing un de ces tyrans de bagne, un immonde
voleur, qui maltraitait indignement un pauvre diable que secouait la fièvre.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Il était à la fois redouté et respecté. Ces gens comprenaient qu'il n'était pas
de leur « monde ». Il avait, de plus, l'honneur d'être particulièrement haï
de la chiourne dont il endurait d'ailleurs les traitements sans proférer une
plainte.
Il vivait toujours seul et ne parlait jamais.
Nul ne s'étonna de son évasion, et tous firent des vœux pour son succès.
C'était en outre un bon tour dont le surveillant Benoît, la terreur de tous ces
bandits, devait être la première victime...
Un bain prolongé dans les eaux glaciales de la crique, procura au fugitif un
bien-être immédiat. Il retira patiemment les épines dont la présence le faisait
horriblement souffrir, frotta ses pieds avec la dernière goutte de tafia qu'il
gardait avec la parcimonie d'un avare, aspira une gorgée d'eau, et allait se
mettre en quête de son dîner, quand un cri de joie lui échappa, à la vue d'un
simarouba.
— J e ne mourrai pas de faim aujourd'hui, dit-il à la vue de l'admirable
végétal.
Le quassia simarouba de Linnée, l'amara simaruba d'Aublet, est employé
en médecine pour les propriétés toniques de son écorce et de ses racines, mais
il ne porte pas de fruits ni de bourgeons comestibles.
Rien ne semblait de prime abord légitimer le cri du fugitif et son espoir
d'apaiser sa faim. Il s'avança pourtant aussi vite que le lui permettaient ses
plaies, arriva bientôt près du tronc, et écarta de la pointe de son couteau les
feuilles sèches, formant un lit épais que jonchaient les fleurs et les fruits tombés
de l'arbre.
Sa lame rencontra un corps dur.
— Enfin, dit-il, mes compagnons ne se trompaient donc pas. Si, pendant ma
captivité, j ' a i entendu d'étranges et horribles choses, il en est d'autres qui
avaient bien leur utilité.
« Je me rappelle cette dernière recommandation, adressée par son voisin à
un de ceux que berçait aussi le fol espoir de la liberté : « Situ rencontres dans les
« bois un simarouba qui perd ses fleurs, cherche au pied de l'arbre. Tu trou
« veras certainement des tortues de terre. Elles sont très friandes du fruit qui
« commence à se développer. »
Le corps dur qu'avait heurté son sabre, était la carapace d'une de ces grosses
tortues si savoureuses que l'on rencontre par place en nombre incroyable
28
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Il prit le chélonien, le mit sur le dos, continua ses investigations, en trouva
deux autres qu'il retourna également, puis il se prépara à accommoder son
dîner.
Ce fut bien simple. Le bois mort abondait. On voyait épars sur le sol des
troncs immenses qui s'effritaient, et que le moindre choc faisait tomber en
poussière, véritable réceptacle d'araignées-crabes, de serpents ou de mille-
pattes, de vastes frondaisons d'aouaras, de grosses branches bien sèches abattues
par l'ouragan et quantité d'herbes mortes.
Il prépara un vaste bûcher, et réussit, après des peines infinies, à l'allumer à
l'aide d'un peu de linge calciné et d'un silex qu'il frappait sur son sabre. La
flamme pétilla et jaillit en chassant du sol tout un monde d'insectes.
Les préparatifs ne furent ni longs ni difficiles. La tortue fut déposée dans sa
carapace sur un lit de braise et recouverte de cendres rouges, procédé indigène
ort simple et qui dispensait d'un matériel encombrant.
Robin, pendant que son dîner mijottait, ne resta pas inactif.
Il lui semblait avoir aperçu tout à l'heure quelques beaux arbres verts de la
famille des palmiers, mais beaucoup moins élevés que ne sont leurs congénère
des zones cultivées, et atteignant seulement cinq ou six mètres. Il ne s'était pas
trompé. A cinquante pas à peine se dressait un de ces végétaux, dont le feuil-
lage vert sombre rompait agréablement la monotonie des longues lignes for-
mées par les troncs des grands arbres.
Ce palmier stérile, en apparence du moins, ne portait ni fleurs ni fruits. Robin
se mit pourtant aussitôt à l'abattre, et réussit après une demi-heure d'efforts
surhumains. Bien que le tronc ne fût pas plus gros que la cuisse, la substance
corticale est tressée de fibres tellement résistantes qu'il faut, pour en avoir rai-
son, un bras vigoureux et un instrument d'une trempe exceptionnelle.
Vous avez tous entendu parler du chou-palmiste, n'est-ce pas, chers lecteurs.
On vous a décrit un bouquet de feuilles tendres, formé par les jeunes pousses de
l'arbre et réunies en faisceau au centre de celles qui, ayant pris déjà leur
accroissement, sont devenues ligneuses.
Cette description, réelle quant au fond, est tellement insuffisante qu'elle
laisse croire que ce chou a quelque analogie avec le cœur du « brassica campes-
tris » ou choc commun, et qu'il suffit de le trancher comme fait une bonne
cuisinière avant de le mettre au pot.
Détrompez-vous. Ce chou, puisque chou il y a, n'en est pas un. Il suffit, pou
vous en convaincre, de suivre attentivement la manœuvre de notre h é r o s .
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
29
Robin ébrancha la cîme de son arbre, de façon à ne conserver que le tronc
dont le sommet présentait un renflement un peu plus gros que la tige. Gela fait,
il décortiqua à grands tours de bras la base du pédoncule des feuilles s'imbri-
quant à la tête.
Les premières écorces concentriques de couleur vert pâle tombèrent l'une
après l'autre, puis apparut une substance cylindrique, longue de quatre-vingts
centimètres, du volume du b r a s , et lisse comme l'ivoire dont elle avait la
mate blancheur.
Le fugitif, dont les entrailles étaient tordues par la faim, cassa un morceau
de cette substance et la croqua à belles dents, ainsi qu'une grosse amande avec
laquelle elle offre comme contexture certains points de ressemblance.
Cela ne nourrit guère, mais empêche pour un temps de mourir de faim. On
a donné à ce bourgeon central le nom de chou-palmiste. Celui que Robin, après
avoir cédé à son premier mouvement, emporta près de son brasier est produit
par le patawa. Bien moins savoureux encore que le précédent, lequel, somme
toute, n'est qu'un manger peu agréable, le patawa est le palmiste du pauvre, la
dernière et insuffisante ressource des coureurs de bois.
La tortue était cuite à point. Une agréable odeur de friture s'exhalait des
coquilles carbonisées et craquelées par la chaleur. Notre héros la retira du
foyer, l'ouvrit sans peine, s'assit, puisa à l'aide de son sabre dans ce plat
improvisé, et se servant, en guise de p a i n , du bourgeon blanc du p a t a w a ,
commença ce frugal et bizarre repas.
Tout entier à cette fonction, il dévorait avidement, accroupi sur le sol nu
faisant face à l'arbre, oubliant et sa fuite et ses dangers.
Un sifflement aigu le fît bondir sur ses pieds. Quelque chose de long et de
rigide passa devant ses yeux et vint se planter en trépidant à travers l'écorce
lisse du simarouba.
C'était une flèche de plus de deux mètres, grosse comme le doigt, et dont
l'extrémité, empennée de rouge, frémissait en oscillant.
Robin saisit son épieu et se mit en défense, les yeux fixés sur le point d'où
venait ce terrible messager de mort. Il ne vit rien tout d'abord, puis les lianes
s'écartèrent doucement comme un rideau, et un Peau-Rouge apparut, son
grand arc tendu, les bras contractés, les jambes écartées, prêt à décocher une
nouvelle flèche dont la pointe menaçait le déporté.
Il était à la merci du nouveau venu. Quelle résistance opposer à ce sauvage,
qui, impassible comme une statue de porphyre rouge, semblait, par un raffi-
nement de cruauté, chercher pour frapper une place à sa convenance. La pointe,
30
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
en effet, évoluait de haut en bas, de droite à gauche, puis restait immobile,
mais sans cesser d'être infailliblement dirigée sur la poitrine du blanc.
L'Indien, presque complètement nu, portait pour tout vêtement un petit
morceau de calicot bleu serré à la ceinture, passant entre les cuisses et remon-
tant jusqu'aux reins. C'est ce qu'on nomme le calimbé.
Tout son corps, enduit de roucou semblait sortir d'un bain de sang. Des
lignes bizarres, tracées au pinceau à l'aide du suc du genipa, sur sa poitrine et
son visage, lui donnaient un aspect à la fois grotesque et terrible. Ses longs
cheveux noir-bleu, coupés au ras des sourcils, tombaient p a r derrière jusque
sur ses épaules.
Il portait un collier composé de dents de j a g u a r et des bracelets en griffes
de tamanoir.
Son arc en « bois de lettre » (bois de fer), haut de plus de deux mètres, tou-
chait le sol, et dépassait sa tête de plus de trente centimètres. Enfin, il tenait
de la main gauche, qui étreignait également l'arc, trois flèches démesurées.
Robin ne s'expliquait pas cette brutale agression. Les riverains du bas
Maroni, les Galibis, sont également inoffensifs; ils ont même des rapports très
pacifiques avec les Européens qui leur procurent du tafia en échange d'objets
de première nécessité.
Le Peau-Rouge avait-il simplement voulu l'effrayer en lui décochant sa flè-
che ? C'était probable, car telle est leur habileté au maniement de l'arc, qu'ils
descendent presque à coup sûr un singe rouge et même un p a r r a q u â (sorte de
faisan) du haut des plus grands arbres. La plupart traversent sans difficulté un
citron fiché à trente pas sur la pointe d'une flèche.
Il n'y avait donc pas lieu de supposer qu'il eût pu le manquer à une distance
relativement si courte.
Robin résolut de payer d'audace. Il lança loin de lui son épieu, croisa les
bras, et regardant son ennemi bien en face, avança à petits pas.
A mesure qu'il s'approchait de lui, le bras de ce dernier, celui qui bandai,
l'arc, se détendait peu à p e u , et le regard méchant de ses yeux noirs, bridés
comme ceux des Chinois, s'éteignait. La poitrine du blanc toucha presque la
pointe de la flèche, celle-ci s'abaissa lentement.
— Tig' blanc, li pas gain la peur... (le tigre blanc n'a pas peur) dit enfin
avec effort le Galibi en employant le patois créole, familier à ceux de sa race
ainsi qu'aux noirs riverains du Maroni.
— Non, je n'ai pas peur. Mais j e ne suis pas un tigre blanc. (Tel est, avons-
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
31
nous d i t , le nom sous lequel sont désignés par les sauvages de la Guyane les
forçats fugitifs.)
— Si to pas tig' blanc, qué ça to fésé coté p a u v ' Kalina? (Si tu n'es pas un
tigre blanc, que fais-tu chez le pauvre Indien ?)
— Je suis un homme libre, comme toi. Je ne fais de mal à personne. Je veux
vivre ici, défricher, planter mon abatis, bâtir mon carbet.
— Oh!... To palé mento... si to pas tig' blanc... Poquoué to pas gain
fisil?... (Oh! Tu mens. Si tu n'es p a s un forçat, pourquoi n'as-tu pas de
fusil?)
— Je te j u r e par m a mère, tu entends, Kalina (Kalina est le nom que se don-
nent les Indiens); je te j u r e que j e n'ai jamais commis de crime. Je n'ai jamais
tué. J e n'ai jamais volé !
— To j u r é maman !... Ça bon... Mo kré to ! (Tu as j u r é p a r ta mère, c'est bien,
je te crois...)
« Poquoué to pas coté to madame? coté pitit moun to? Poquoué to vini coté
Kalina pô prend li la té?... pô prend li z'abatis... (Pourquoi n'es-tu pas près
de ta femme, de tes enfants?... Pourquoi viens-tu chez l'Indien prendre sa
terre et ses abatis ?)
« Atoucka pas oulé!... Soti! Ké allé coté moun blancs!... (Atoucka ne veut
pas... Va-t-en chez les blancs.)
A ce cher souvenir de sa femme et de ses enfants, si durement évoqué par
le Peau-Rouge, qui lui reprochait de ne pas être près d'eux, Robin se sentit
étouffé par un flot de larmes.
Il se raidit contre cette émotion qu'il ne fallait pas laisser deviner à l'Indien
et répondit :
— Ma femme et mes enfants sont pauvres. C'est pour les nourrir et les abri-
ter que j e suis i c i .
— Atoucka pas o u l é ! . . . répliqua l'Indien avec colère. Li pas pati coté
moun blancs... Li pas fléché koumarou, li pas bati carbet, li pas planté
manioc coté mouns blancs... Ça moun blanc, resté coté li... Ça Kalina resté
coté Kalina... (Atoucka ne veut pas. Il ne va pas chez les blancs p o u r flécher
le koumarou, bâtir un carbet ou planter le manioc. Que l'homme blanc reste
chez lui et l'Indien aussi.)
— Mais, voyons, Atoucka, nous sommes tous des hommes... La terre est ici
a moi, comme celle de mon pays est à toi.
— O h ! . Ké koumba di Mama-Boma!... riposta-t-il furieux, to palé
mento !... coupé la té ké to sab'; to trouvé zos à m o p é . . . zos papa l i . . . a tou v i e
32
L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E
moun Kalina... Si to trouvé zos moun blancs!... mo baïe to la t é . . . mo fika te
chien!... (Oh! par le nombril de la Maman-Couleuvre, tu mens! fouille la terre
avec ton sabre, tu trouveras les os de mon père, ceux des Indiens, mes ancê-
tres... Si tu y trouves les os d'un seul blanc, j e te donne toute la terre, je deviens
ton chien.)
— Mais, Atoucka, j e n'ai jamais dit que j e voulais m'établir chez toi. J e
compte me rendre chez les nègres Bonis. Je suis ici en passant, j e ne veux même
pas m'y arrêter plus longtemps.
A cette nouvelle, l'Indien laissa échapper, malgré toute sa finesse et tout son
empire sur lui-même, un vif mouvement de désappointement.
Toute cette longue tirade patriotique, ce pompeux étalage de sentimen
familial, tout, jusqu'à cette tentative d'intimidation opérée en décochant sa
flèche, avait un seul but, et d'une importance bien minime. On le verra tout à
l'heure.
Son visage se rasséréna soudain, mais pas assez vite, cependant, pour que
Robin n'en vit l'altération passagère.
— Si to pas tig' blanc, fit-il en reprenant sa marotte, to vini ké mo, coté
Bonapaté. (Si tu n'es pas un tigre blanc, viens donc avec moi à Bonaparte.)
« To touvé là mouns blancs, carbet, viande, tafia, posson... (Tu trouveras là
des hommes blancs, un carbet, de la viande, du tafia, du poisson...)
A ce mot de Bonaparte, qu'il ne s'attendait pas à entendre à pareille place
et trouver dans une telle bouche, Robin haussa les épaules. Puis, il se rappela
tout à coup que le pénitencier s'appelait Saint-Laurent depuis quelques années
seulement, du nom de l'amiral Baudin, gouverneur de la Guyane.
Ce terrain avait été jadis occupé, pendant plus de trente ans, par un vieil
Indien surnommé Bonaparte. De là le nom de pointe Bonaparte, donné à cette
bande de terre qui longe le M a r o n i 1 et où s'élève présentement la « commune »
de Saint-Laurent.
L'Indien n'y avait mis aucune malice, cela va sans dire ; mais il faut une
fois de plus reconnaître que le hasard opère souvent de singuliers rapproche-
ments.
— Nous verrons, répondit évasivement Robin.
La raideur de l'Indien sembla tomber tout à coup. Il reposa près de son épaule
son arc et ses flèches, comme un soldat l'arme au pied, tendit avec une appa-
rente et peut-être sincère cordialité, la main au fugitif.
1 Historique
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE.
3 3
« Satanés singes rouges (Page 40.)
- Atoucka compé tig' blanc.
— Tu tiens à ce nom, soit. Il en vaut bien un autre. Tigre blanc est le
banaré (compère) d'Atoucka ; viens donc manger avec moi ce qui reste de ma
tortue.
L'Indien ne se le fit pas répéter. Il s'accroupit sans façon et travailla tant
et si bien des mains et des mâchoires, sans s'occuper de son « compé », qu'il
5
34 L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
ne resta bientôt plus que la carapace, nettoyée comme par un clan de fourmis-
manioc.
Le dîner, apprêté à la diable sur un brasier mal établi, avait contracté
une forte odeur de fumée dont le glouton ne s'était pas préoccupé tout
d'abord.
— Oh! banaré !... oh !... dit-il, en manière de remerciement, to pa savé fé
cuisine!...
— Il est vraiment bien temps de t'en apercevoir... Mais j ' a i là encore deux
tortues, nous verrons ce soir ton talent.
— A h ! . . . banaré... t o gain tou araka (Ah ! compère, tu as deux tor-
tues?...)
— Oui, tiens.
— Bon.
Puis, voyant que son nouveau « banaré », après avoir largement étanché sa
soif à la crique, s'apprêtait à s'endormir, il lui demanda avec un naïf accent
d'ardente convoitise :
— To pas baïé tafia Atoucka. (Tu n'as pas donné de tafia à Atoucka.)
— Je n'ai plus de tafia...
— To pas gain... moi oulé voué çà boite là... (Tu n'en as pas? Je veux
voir ce qu'il y a dans la boîte.)
Le contenu n'était, hélas ! guère long à inventorier. Une chemise de grosse
toile, le flacon vide, ayant contenu le tafia, et que le sauvage flaira avec une
avidité de macaque, les épis de maïs, quelques fragments de papier blanc, le
petit étui renfermant le linge calciné, — l'amadou de l'indigent — c'était tout.
Atoucka dissimulait mal son mécontentement.
Robin, brisé de fatigue, sentait le sommeil l'envahir. Le Peau-Rouge s'ac-
croupit et se mit à chanter une longue et plaintive mélopée. Il célébrait ses
exploits... racontait que ses abatis regorgeaint d'ignames, de patates, de ba-
nanes et de millet... son carbet était le plus grand, sa femme la plus belle, sa
pirogue la plus rapide...
Nul comme lui ne fléchait le koumarou. Nul ne savait trouver la trace du
maïpouri (tapir) et le percer comme lui d'une flèche infaillible... Nul enfin ne
pouvait rivaliser avec lui quand il poursuivait le paque et l'agouti... ses j a m -
bes défiaient à l i course le kariakou lui-même...
Le fugitif s'était profondément endormi. Longtemps son âme erra dans le
pays des songes. Il lui sembla revoir les chers absents, et vivre quelques heures
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
35
là-bas, au delà de l'Océan immense, près de ceux dont l'implacable destinée
l'avait depuis si longtemps séparé.
Le soleil avait accompli les deux tiers de sa course quand il s'éveilla.
Le sentiment de la réalité l'envahit soudain et l'arracha brusquement à son
cher et douloureux cauchemar.
Mais ce sommeil avait au moins rétabli ses forces. Et d'ailleurs, n'était-il
pas libre ! Il n'entendait donc plus ce monotone bourdonnement, accompagnant
chaque matin le réveil des forçats... et ce lugubre roulement de tambour, et
ces imprécations...
Pour la première fois, la forêt lui semblait belle. Pour la première fois, il en
goûtait l'incomparable splendeur. Cette végétation, vagabonde, capricieuse,
immense, se tordait, s'échevelait, roulait à travers des bleuissements de crépus-
cule. Çà et là, des lumières irisées trouaient en ricochant la colossale voûte
d'émeraude, et retombaient en cascades de couleurs comme réfléchies à tra-
vers des vitraux gothiques.
Et ces mâtures d'arbres géants, aux agrès de lianes, pavoisées de corolles
éclatantes, pavillon multicolore, arboré pour toujours p a r la fée de?
fleurs...
Et ces colonnes, droites et rigides comme les piliers d'un temple sans fin,
drapées de vert, au gracieux chapiteau d'orchidées, dont les arceaux immobiles
se profilaient à l'infini sous cette coupole de feuilles et de fleurs...
Les joies des proscrits sont, hélas I bien courtes. La vue de ces splendeurs,
devant lesquelles un voyageur bien pourvu de tout fût resté en extase, évo-
quait pour le fugitif la lugubre idée du tombeau.
... Et l'Indien?... Ace souvenir, Robin se leva brusquement, chercha et ne
vit rien. Il appela... pas de réponse. Atoucka avait disparu en emportant non
seulement les deux tortues formant toute la réserve de l'infortuné, mais encore
ses chaussures, sa boîte-havre-sac renfermant ce qu'il lui fallait pour faire du
feu.
Il ne restait à Robin que son sabre d'abatis, sur lequel il s'était p a r hasard
couché, et que le voleur n'avait pu lui ravir. Le mobile du Peau-Rouge lui
apparut dans toute sa naïve simplicité. Sa flèche, son entrée dramatique, ses
tirades n'étaient que de l'intimidation. Il pensait que le blanc avait du tafia, ne
fut-ce qu'une bouteille, il lui en fallait.
Déçu de cette espérance, il avait, sans plus de façon, accepté le frugal repas
du fugitif. C'était autant de pris, et une journée de plus de passée dans cette
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chère et adorée paresse, la seule divinité qui, avec l'ivrognerie, soit de la part
de l'Indien l'objet d'un culte assidu.
Trouvant à sa convenance les bibelots de son hôte, il se les était appropriés,
pensant naturellement que ce qui était bon à prendre était bon à garder. En le
privant d'ailleurs des moyens, quelque élémentaires qu'ils fussent, de continuer
sa route, le « pauvre Kalina » avait un autre but.
Si le tigre blanc eût eu en sa possession quelques larges rasades de tafia, le
résultat eût été identique. L'Indien aime à boire et à ne rien faire. Il ne tra-
vaille, ne pêche ou ne chasse que quand la faim le talonne. Il eût, sans hésité,
vécu pendant quelques jours, comme on dit vulgairement, aux crochets de
son banaré. puis eut disparu de la même façon pour aller le dénoncer à
l'autorité.
Et maintenant il y avait gros à parier qu'il était en route pour Saint-Lau-
rent — Bonapaté. Il savait parfaitement que l'administration donne une
prime à quiconque ramène ou fait retrouver un forçat.
Cette prime, dix francs, je crois, représente dix litres de tafia ; c'est-à-dire
dix journées complètes d'ivrognerie dans sa brutale et répugnante plénitude.
Oh I les préliminaires sont de courte durée. L'Indien prend une bouteille, la
débouche, avale le goulot, et engloutit sans reprendre haleine la liqueur
corrosive.
Il titube un moment, regarde d'un air hébété autour de lui, cherche une
place à sa convenance, s'y allonge comme un pourceau repu, et s'endort.
Il s'éveille le lendemain. A peine éveillé, il recommence. Il en est comme cela,
sauf de légères variantes jusqu'à complet épuisement de la provision.
S'il a près de lui sa femme, ses enfants, ses amis, le cérémonial est identique,
mais la ripaille dure moins longtemps. Tous, mâles et femelles, grands et petits,
ceux-là même qui peuvent à peine marcher, ingurgitent à gosier que veux-tu.
Et tous, ayant atteint en quelques minutes les extrêmes limites de l'ivresse, s'en
vont culbutant, roulant, tombant, pêle-mêle, s'échouer en famille sous l'épaisse
feuillée.
Telle était le motif de la visite de digestion que Atoucka comptait rendre sous
peu à son banaré. Voyant qu'il était impossible, et pour cause, de le ramener à
Saint-Laurent, il était allé chercher du renfort.
Robin ne pouvait être bien loin. L'Indien, mettant à profit son habileté de
chercheur de piste, conduirait à coup sûr les représentants de l'autorité. Son
compé serait pris, et il empocherait la prime.
Le fugitif ne s'y trompa pas un moment. Il lui fallait reprendre au plus tôt
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
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sa course vagabonde, piquer droit devant lui comme un fauve, accumuler les
obstacles, augmenter les distances et marcher jusqu'à complet épuisement.
Il partit en mâchonnant quelques fruits verts de l'aouara, à la saveur aigre-
lette, et fortement astringente.
En avant ! Et, sans plus se soucier de ses pieds qui saignent sous les morsures
« herbes coupantes », il s'élance à travers bois, contournant les massifs,
caladant les troncs renversés, écartant les rideaux de lianes, r a m p a n t sous
les branchages fracassés.
En avant! Qu'importe le voisinage des fauves à l'affût, qu'importe le trigono-
céphale ou le crotale tapis dans l'herbe, qu'importent les milliers d'insectes aux
dardse mpoisonnés, qu'importe le torrent avec ses cascades et ses roches aiguës,
la savane avec ses vases sans fond... Qu'importe enfin la mort sous toutes ses
formes, sous tous ses aspects I
Si les farouches habitants de la grande solitude équatoriale sont redoutables,
plus redoutables encore sont les hommes de la pointe Bonaparte, qui demain
e chasseront sans trêve ni merci.
Les animaux n'attaquent pas toujours, la bête féroce n'est pas toujours impla-
cable. Elle n'a pas toujours faim. Seule la haine de l'homme est mortelle.
En avant! Qu'importent les miasmes qui s'élèvent des marécages, formant
e s buées épaisses, énergiquement appelées le « Linceul des Européens ! » Il
faut marcher, faire de la route, comme disent les marins. Les chasseurs
d'hommes seront là demain.
Le délire commençait à envahir le fugitif. Mais la fièvre lui donnait des ailes.
Il courait comme un cheval e m p o r t é , sentant vaguement et comprenant
inconsciemment qu'il tomberait tôt ou tard et qu'il ne se relèverait peut-être
pas...
La nuit vint, la lune se leva éclairant de sa douce lumière la forêt qu'empli-
rent bientôt les bruits les plus divers.
Robin semblait n'en entendre aucun. Il marchait sans même penser à frayer
sa route, sans voir les écueils, sans même s'apercevoir qu'il laissait aux épines
des lambeaux de sa chair.
La vie semblait pour lui s'être résumée et concentrée dans une seule fonction:
la marche.
Où était-il ? où allait-il? Il n'en savait rien. Il n'en avait pas conscience...
Il fuyait.
Cette course désordonnée dura la nuit entière. Le soleil du matin chassait
déjà les ombres de la forêt, que le fugitif, trempé de sueur, la respiration hale-
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
tante, les yeux hors de la tête, les lèvres frangées d'une écume sanglante, cou-
rait encore.
Puis sa robuste nature fut enfin vaincue par ce formidable effort. Il lui sem-
bla que son crâne supportait toute la voûte de f e u i l l a g e . Le vertige s'empara de
lui, il buta, tituba, broncha et s'abattit lourdement sur le sol.
Le surveillant Benoît endurait de véritables tortures. Sa cuisse, ouverte
par la griffe d'un jaguar, enfla rapidement, sous l'appareil posé par la main du
forçat.
L'hémorrhagie était arrêtée, mais le surveillant était un homme mort si
une médication énergique et savamment conduite n'était bientôt employée.
La fièvre le saisit, cette terrible fièvre de la Guyane, véritable Protée qui prend
toutes les formes, qu'une cause même futile détermine, et qui devient si rapide-
ment mortelle.
Une morsure d'araignée-crabe, aussi bien qu'une piqûre de fourmi-flamande,
quelques minutes d'exposition au soleil, comme un bain trop froid, une marche
trop prolongée, un écart de régime, une ampoule produite par une chaussure
trop étroite, un furoncle, que sais-je encore, suffisent pour donner la fièvre.
La tête devient alors le siège d'une douleur atroce. Les articulations d'abord
douloureuses s'immobilisent, le délire survient avec son cortège de spectres ;
puis le coma, et souvent la mort à courte échéance.
Benoît savait tout cela, il eut peur. Isolé aussi dans la forêt, blessé grièvement,
sans autre compagnon que son chien, faisant vis-à-vis à un j a g u a r décapité, on
conviendra qu'il y avait là de quoi émouvoir l'homme le plus vigoureusement
trempé.
Une soif ardente le dévorait, et bien qu'il entendît à quelques pas le murmure
d'une crique, il n'avait pu jusqu'à présent se traîner jusqu'aux bords.
Chose étrange et monstrueuse tout à la fois, il trouvait encore entre un blas-
phème et un cri arraché par la douleur la force de maudire Robin, auquel il
devait la vie et qu'il accusait de son malheur.
— Oh ! le gueux !... la vermine !... Dire que tout ça est de sa faute...
« Et ça fait le grand seigneur avec moi... Ça me pardonne !... Canaille !... si
jamais je te trouve... je t'en administrerai un pardon.
« Silence donc, Fagot... bête de malheur... sauvage ! dit-il à son chien, qui
aboyait bravement à cinq pas du j a g u a r pantelant.
« Oh que j ' a i soif 1 . . . A boire I... sang-Dieu !... de l'eau !... A boire !... Et ces
trois brutes que j ' a i laissés là-bas, comme des canards empêtrés...
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
39
« Tas d'ânes... vont-ils avoir au moins l'instinct de suivre ma piste. »
Le surveillant, tordu par la soif, trouva dans la colère la force d'opérer quel-
ques mouvements ; s'accrochant des mains aux herbes et aux racines, rampant
sur les coudes et sur son genou valide, il put accomplir ce voyage de quelques
mètres.
— Enfin I dit-il en buvant avidement... Oh ! que c'est bon de boire... J'ai un
volcan dans le corps.
« Ah ! Je me sens renaître. Je guérirai... Je ne veux pas mourir... Il me faut
vivre... vivre pour ma vengeance.
« En attendant, j e vais rester là comme une bête estropiée... J'ai de quoi
manger, heureusement, ne fût-ce que le tigre 1 que l'autre a laissé là.
« J'ai de quoi me défendre aussi; mon sabre... Joli sabre d'invalide... Ah !
mon pistolet. Il est en état. Ça va bien.
« Impossible de faire du feu !... oh !... Tonnerre de tonnerre ! Que j e souf-
fre ! C'est comme si une demi douzaine de chiens rongeaient ma cuisse.
« Pourvu qu'il ne prenne pas fantaisie à toutes les vermines des bois de se
mettre après ma peau.
« Benoît, mon garçon, tu vas passer une fichue nuit. Bien certainement
que mes clampins ne seront pas là avant demain... et encore.
« Tiens... où donc est F a g o t ? . . . La sale bête. Il m'a quitté. Ces chiens, c'est
ingrat comme des hommes !
« Encore un à qui j e règlerai son compte... Allons, bon. Le soleil se cou-
che... Il va faire une nuit de tous les diables... Ah ! non, la lune.
« Tiens, c'est drôle... d'être comme ça tout seul ici... Je me sens tout...
chose ! »
Si les nuits sont interminables pour celui qui chemine lentement, combien
elles sont affreuses pour celui qui souffre et qui attend. Imaginez-vous un ma-
lade, les yeux fixés sur le cadran d'une horloge, et forcé de regarder avancer
les aiguilles pendant douze heures. Voyez-le assister au laborieux entassement
des minutes, épier le mouvement circulaire de la grande aiguille, pendant que
la petite semble ne s'avancer qu'à regret, et de quantités infinitésimales que son
œil ne peut apprécier.
Imposez-lui ce supplice là-bas, sous les géants de l'équateur, au milieu des
1 Que le lecteu r ne s 'étonn e pas d e nou s voir employer indistinctemen t le mo t de tigre
en parlant du jaguar, du léopard ou du puma, de même que celui de biche pour tous les
cerfs d'espèces et de sexes différents. C'est l'habitude à la Guyane. Nous aurons soin d'ail-
leurs, pour éviter toute erreur, de les désigner en principe par leurs noms véritables.
L. B.
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L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
insondables solitudes, et vous aurez à peine une idée des tortures endurées par
le surveillant.
La lune avait accompli la moitié de sa course. Le blessé rongeait son frein,
lorsqu'un tintamarre épouvantable retentit au-dessus de sa tête.
C'était comme un formidable rugissement, auquel nul bruit n'est compara-
ble. Figurez-vous le vacarme produit par un train lancé à toute vitesse au mo-
ment où il s'engouffre sous un tunnel et auquel se mêlerait le cri aigu d'une
douzaine de porcs qu'on égorge.
Ce tapage assourdissant commence brusquement, grave et aigu en même
temps, comme un duo expectoré par j e ne sais quels montres, roule, change de
ton, monte, descend et s'arrête tout net pour recommencer.
— Allons ! bon, grogna pendant une accalmie Benoît, sans s'émouvoir de ce
charivari sans nom, de la musique, maintenant...
« Satanés singes rouges ! Que le diable les emporte. »
Le surveillant ne s'était pas trompé. Un clan de singes hurleurs prenait ses
ébats au h a u t de l'arbre sous lequel il était couché.
Il pouvait les apercevoir, à travers un rayon de lune, rangés en cercle au-
tour de l'un d'eux, le chef de la bande, qui poussait ces atroces beuglements,
et qui seul arrachait de son appareil vocal ces deux sons se répercutant à une
distance de plus de cinq kilomètres.
Quand il avait bien hurlé, il s'arrêtait, et tous ses auditeurs, charmés sans
doute, poussaient quelques rauques hon !... h o n ! . . . de contentement.
Un mot en passant sur ce singulier quadrumane. Le singe hurleur de la
Guyane, stentor seniculus, appelé aussi singe rouge, et alouate par les naturels,
mesure à peine un mètre quarante, du museau à l'extrémité de la queue. Son
pelage est roux-écureuil, et noirâtre à reflets fauves aux pattes et à la queue.
L'examen de son appareil vocal permet de se rendre compte de cette curieuse
propriété qu'il possède d'émettre simultanément des sons graves et des sons
aigus.
J'ai pu disséquer un vieux mâle, et reconnaître tout d'abord que l'air qu'il
aspire peut s'échapper directement par la glotte, ce qui donne naissance au
son aigu. En outre, son os hyoïde (petit os situé chez l'homme entre la base
de la langue et le larynx), au lieu d'avoir les modestes dimensions de la pomme
d'Adam, est aussi gros qu'un œuf de dinde, et forme une cavité sonore comme
un tuyau d'orgue. Quand il chante, sa gorge se gonfle et prend les proportions
d'un gros goître. L'air qui passe par cette vaste cavité osseuse augmente d'une
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
41
L e vieux nègre, en dépit de la lèpre. ( P a g e 4S.)
manière incalculable l'intensité de la voix et produit le son grave, de façon
que le singe rouge possède à lui seul la faculté de chanter un duo.
Enfin, c'est toujours le chef qui vocifère, à l'exclusion de ses humbles sujets.
Si l'un d'eux, emporté par l'ardeur, veut mêler sa note à la symphonie, le
chanteur lui administre une verte correction qui le fait rentrer dans le silence.
L'auditoire a seulement le droit d'applaudir.
6
42
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
Benoît, peu sensible à cette mélodie de quadrumane, enrageait. Les alouates
ne voulaient pas abandonner la place. Le clan des hurleurs était en liesse. Il
les vit bientôt s'accrocher p a r la queue, se balancer comme des lustres, et
pousser, la tête en bas, leurs hon !... hon !... approbateurs, pendant que le
chef, également renversé, beuglait à crever le tympan à tous les habitants de
la forêt.
— Que je suis donc bête, se dit-il, mais j ' a i là de quoi les faire taire.
Et, armant son pistolet, il fit feu dans la direction de la bande qui s'épar-
pilla en un clin d'oeil. A peine le silence était-il rétabli, qu'une faible détona-
tion se fit entendre dans le lointain.
L'espoir revint soudain au blessé.
— Sacrebleu! on me cherche... Feu à volonté, alors.
Il chargea son arme tout en sacrant et en geignant, puis il tira. Un nouveau
coup de feu retentit, mais sensiblement rapproché.
— Allons, ça va bien. Dans un quart d'heure mes clampins seront ici. Avant
peu, j e serai sur pied, et alors gare à toi, Robin !...
Les prévisions du surveillant furent pleinement réalisées. Ses collègues, après
s'être aperçus, mais trop tard, qu'ils lâchaient la proie pour l'ombre, arrivè-
rent, munis de torches fabriquées avec un bois résineux, et précédés du
chien Fagot, qui se mit à gambader et à japper joyeusement en revoyant son
maître.
Ils improvisèrent à la hâte un brancard, et ramenèrent, après des fatigues
inouïes, leur camarade, repris de nouveau par le délire.
Ce diable d'homme avait réellement l'âme chevillée au corps.
Trente-six heures ne s'étaient pas écoulées, que l'Indien Atoucka arrivait au
pénitencier et racontait à qui voulait l'entendre qu'il avait rencontré « tig'
blanc » et qu'il se faisait fort, moyennant récompense, de mettre la force ar-
mée sur ses traces.
Benoît eut vent de l'affaire. Il fit venir l'Indien à son chevet, lui promit ce
qu'il voulut, lui adjoignit deux compagnons de son choix, et les fit partir
séance tenante, bien pourvus d'armes et de vivres, pour leur lugubre croisière.
En agissant de cette façon, à l'insu de son chef hiérarchique, le surveillant
chef espérait bien se targuer de la découverte, ainsi que de la réintégration du
fugitif, et détourner l'orage qui allait fondre sur lui après sa guérison.
Les chasseurs d'hommes, guidés par l'Indien, pour lequel la forêt n'avait pas
de mystère, retrouvèrent bientôt la piste. Bien que Robin, lors de sa course
désespérée, eût à peine laissé de traces, le Peau-Rouge, rivé à la voie comme
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
43
an limier, savait reconnaître, à un brin d'herbe foulé, à une feuille tordue, à
une liane froissée, que « tig' blanc » était passé par là.
Quatre jours après leur départ du pénitencier, ils trouvèrent dans les brous-
sailles une large empreinte foulée comme par la chute d'un corps, puis une
tache de sang qui brunissait une pointe de quartz.
Le déporté était tombé là. Une bête féroce l'avait-il dévoré ?
Atoucka secoua la tête. Il prit silencieusement les grands-devants, comme
on dit en termes de vénerie, resta près d'une heure absent, et revint en posant
un doigt sur ses lèvres.
— Ou qu'à vini, dit-il à voix basse.
Ses compagnons le suivirent sans mot dire. A cinq cents mètres à peine, ils
trouvèrent une clairière, et aperçurent, au milieu, un petit carbet en feuilles
de macoupi, de construction ancienne, mais bien clos, et de la toiture duquel
s'échappait un mince filet de fumée.
— Ça tig' blanc, là, fit l'Indien joyeux.
— Kalina, mon garçon, dit un des hommes, c'est très bien. Benoît n'ira pas
au clou, et tu as gagné la prime, car nous allons pincer notre homme.
C H A P I T R E I I I
Le vampire, — Les lépreux de la vallée sans nom. — L'Eden du déshérité. — La compas-
sion d'un malheureux.— Accès de fièvre pernicieuse.— Remèdes de bonne femme. — Con-
currence à la cantharide et à la quinine.— Les fourmis-flamandes. — Au nom de la loi 1...
— Ce qu'un Peau-Rouge peut faire pour une bouteille de tafia.— Le serpent aye-aye- —
Les gardes du corps du lépreux. — La force armée en déroute. — Désagréable entrevue
d'un garde-chiourme et d'un trigonocéphale. — Le charmeur de serpents.— Lavage sans
lessive.
Robin, hors d'haleine, affolé par la course, brisé par la fatigue, congestionné
par la chaleur, avait roulé comme foudroyé sur le sol.
Son corps disparut dans les hautes herbes, qui l'enveloppèrent ainsi que
d'un linceul de verdure. Étant données les circonstances accompagnant cette
chute, la mort devait arriver à courte échéance.
L'infortuné expirerait sans même avoir repris connaissance.
Eh quoi 1 se pouvait-il qu'un nouveau nom s'ajoutât au martyrologe de la
déportation ! qu'un nouveau squelette blanchit dans le lugubre ossuaire de
l'équateur !
L'épais tapis de végétaux amortit le choc, et le corps, semblable à un cadavre,
resta de longues heures allongé sur les tiges flexibles. Nul j a g u a r en quête ne
passa et les fourmis-manioc ne se montrèrent pas. Ce fut un hasard miraculeux.
Le fugitif s'éveilla lentement, après un temps dont il lui fut impossible d'ap-
précier la durée. Il était en proie à une prostration dont il ne put tout d'abord
s'expliquer la cause, quoique les idées lui revinssent bientôt avec une rapidité
singulière.
Phénomène incroyable, il ne sentait plus aucune pesanteur dans la tête, l'étau
qui lui serrait le crâne semblait desserré, ses oreilles ne tintaient plus, et perce-
vaient distinctement le glapissement aigu de l'oiseau-moqueur, ses yeux s'ou-
L E S R O I H N S O N S DE LA GUYANE
45
vraient à la lumière, son pouls battait régulièrement, une respiration facile
gonflait sa poitrine ; la fièvre avait disparu.
Mais telle était sa faiblesse, qu'il ne put tout d'abord se lever. Il lui semblait
être de plomb. II se sentait en outre comme inondé p a r un liquide tiède, exha-
lant une odeur fade et bien caractéristique.
Un regard jeté sur sa chemise la lui fit voir rouge écarlate.
— Mais j e suis dans un bain de sang, murmura-t-il. Où suis-je ? Que s'est-il
donc passé?...
Il se tâta partout et finit par se dresser sur les genoux.
— Je ne suis pourtant pas blessé... mais ce sang... oh ! que j e suis faible !
Il se trouvait dans une large vallée, encaissée p a r des collines boisées dont la
hauteur ne dépassait pas cent cinquante mètres et qu'arrosait une crique peu
profonde aux eaux claires et délicieusement fraîches.
Ces criques, abondantes en Guyane, sont d'ailleurs la seule compensation offerte
par la nature aux tourments que l'on endure dans cet enfer.
Robin s'y traîna, but avidement, se dépouilla de ses habits lacérés, se plon-
gea dans les eaux, et enleva les épais caillots souillant sa face et sa poitrine.
Ses ablutions terminées, il allait sortir du lit du petit ruisseau, quand la
même sensation d'écoulement d'un liquide tiède vint l'intriguer de nouveau,
non sans l'inquiéter. Il porta la main à son front et la retira rougie.
C'est en vain qu'il tâta de nouveau. Nulle plaie ne déchirait son épiderme, il
fallait pourtant se rendre compte de la cause de cette effusion de sang...
— Mon Dieu ! que l'homme dit civilisé est donc emprunté ici.
i< Depuis cinq minutes un nègre ou un Peau-Rouge aurait déjà un miroir.
Faisons comme eux. »
Il dit, et, malgré sa faiblesse qui allait toujours en augmentant, il avisa quel-
ques larges feuilles vert brun appartenant à une variété de nénuphar très
commun en Guyane.
Couper une de ces feuilles, l'aîifoncer horizontalement dans l'eau et la
maintenir à quelques centimètres de la surface fut pour lui l'affaire d ' u t
moment.
Son image, réfléchie comme p a r an verre doublé d'une feuille d'étain, lui
apparut aussi distinctement que s'il eut possédé la meilleure glace.
— Tiens, dit-il, après un moment d'attentives recherches et en apercevant
aurde_ssus de son sourcil gauche, près de la tempe, une petite cicatrice. J'ai été
visité par un vampire.
4 6
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Puis, se rappelant enfin sa rencontre avec l'Indien, sa fuite vertigineuse,
son délire et sa chute finale :
— Quelle étrange destinée est la mienne ! Poursuivi p a r les fauves, traqué
par les hommes, il faut que la vorace gloutonnerie d'une hideuse bête me
sauve la vie !
Robin ne se trompait pas. Il était perdu sans la bizarre intervention du vam-
pire, qui l'avait littéralement saigné à blanc.
L'on sait que la chauve-souris vampire fait sa nourriture presque exclusive
du sang des mammifères qu'elle surprend endormis, et qu'elle suce avec
avidité.
Elle est pourvue à cet effet d'un suçoir, ou plutôt sa bouche se termine en
un petit cornet formant ventouse et armé de papilles cornées à l'aide des-
quelles elle perfore lentement et sans douleur l'épiderme du bétail, des singes,
des grands mammifères et de l'homme lui-même.
Elle s'approche de sa victime en agitant doucement ses longues ailes mem-
braneuses, dont le mouvement continu procure un sentiment d'exquise fraî-
cheur et ajoute encore à son engourdissement. Puis, sa bouche répugnante se
colle lentement au point qui lui semble propice, ses ailes papillottent toujours,
la peau est bientôt percée et l'horrible goule se remplit peu à peu comme une
ventouse vivante, puis s'envole repue en laissant la plaie ouverte.
Si les désordres causés par le vampire s'arrêtaient là, il n'y aurait que
demi-mal. Les deux cents ou deux cent cinquante grammes prélevés pour son
repas ne seraient pas absolument préjudiciables au « sujet », bien qu'il soit
ordinairement affaibli par l'anémie.
Mais comme le réveil ne vient presque jamais après cette saignée, et que le
sang coule une nuit entière par cette minuscule ouverture, le malheureux,
pâle, livide, exsangue, a perdu toutes ses forces, sa vie est en péril si un régime
exceptionnellement tonique et fortifiant ne répare pas au plus vite les ravages
occasionnés par cette perte.
Combien de voyageurs, surpris dans leur hamac, sans avoir eu la précaution
d'envelopper leurs pieds, leur gorge, ou leur tête, s'éveillent au jour dans
un bain rouge et tiède !
Combien ont payé de leur existence ou tout au moins de cruelles maladies
cet instant d W M i l Car bien peu possèdent, au milieu des bois, les ressources
suffisantes pou r restaurer leur organisme appauvri ; ils deviennent alors une
proie trop facile sur laquelle viennent fondre ces terribles affections équato-
riales auxquelles on ne peut résister qu'en étant dans un parfait équilibre.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE 47
Mais, a quelque chose malheur est bon parfois. Notre héros vient d'en faire
l'expérience. Cette énorme saignée l'a sauvé pour le moment.
Il se rhabille lentement. Telle est sa faiblesse, qu'il peut à peine couper un
bâton sur lequel il s'appuie péniblement. N'importe, pas plus aujourd'hui
qu'hier son énergie de fer ne l'abandonne.
Puisqu'il faut marcher. Eh bien, en avant !
Tant de constance doit enfin avoir sa récompense.
— Voyons, dit-il bientôt... Est-ce que je rêve? Mais non. C'est impossible...
Quoi! Un bananier!... Mais cette clairière... C'est un abatis.
« Cette herbe drue qui court sur la terre, couverte de feuilles triangulaires...
C'est la patate !
« Voici des cocotiers... des ananas... des calaloups... du manioc!
« Oh! Je veux m a n g e r ! j e meurs de faim. Suis-je donc dans un village
d'Indiens? Quels que soient les propriétaires, il faut les trouver. Advienne que
pourra ! »
- Et, obéissant à un mouvement plus prompt que la pensée, il sabra une tige
d'ananas, arracha la pulpe écailleuse du fruit, le mordit à pleine bouche, le
pressura, le tordit, le but.
Puis, rafraîchi, un peu restauré par l'absorption de ce beau fruit, il saisit le
bouquet feuillu qui le surmonte, pratiqua un trou dans le sol, l'y planta 1,
rabattit la terre et se dirigea vers un petit carbet qu'il aperçut à cent mètres à
peine.
Cette habitation solitaire était plutôt une case très confortable, couverte en
feuilles de « waïe », un palmier presque indestructible formant une toiture
pouvant durer une quinzaine d'années. Les murailles, formées de gaulettes
entrelacées, étaient impénétrables à la pluie. La porte était hermétiquement
close.
— C'est une case de noir, pensa Robin, en reconnaissant la forme spéciale
des habitations de la race nègre. Le propriétaire ne doit pas être loin. Qui
sait, c'est peut-être un fugitif comme moi. !
« Cet abatis est merveilleusement tenu. »
Il frappa à la porte et n'obtint pas de réponse.
Il frappa plus fort.
1 Touchante coutume à laquelle n e manquen t jamai s les coureurs des bois. Quand ils ont
mangé le fruit, ils replantent toujours le bouquet. Six mois après, il a pris racine, sa crois-
sance est complète, tant est active la végétation ; alors, il donne un fruit qui sauvera peut-être
la vie à un autre voyageur.
L. B.
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L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
— Que çâ oulez ? (que voulez-vous) ? fit une voix cassée.
— Je suis blessé et j ' a i faim.
— Ah ! pauv' moun à bon Gué ! (Ah ! pauvre homme du bon Dieu !) Ou cé pas
pouvé entré dans case là non. (Vous ne pouvez pas entrer dans ma case.)
— Je vous en p r i e ! ouvrez-moi... Je vais mourir... articula péniblement le
déporté qu'une subite faiblesse envahit soudain.
— Mo pas pouvé!... Mo pas pouvé (Je ne peux pas), articula la voix, comme
entrecoupée p a r un sanglot. Ou prend' tout çà qué oulé (Prenez ce que vous
voudrez). Ou qu'à pas touché rien di mo la case (Ne touchez à rien dans ma
maison) ; ou qu'à mouri ! (vous mourriez !)
— A m o i ! . . . au secours!... râla l'infortuné en s'affaissant.
La voix cassée — une voix de vieillard sans doute — sanglotait toujours.
— Oh! pauv' mouché blanc! O h ! . . . saint bon Gué m o ! . . . O h ! . . . Mo pas
pouvé laissé mouri li, non.
La porte s'ouvrit enfin toute grande, et Robin, incapable de faire un mou-
vement, aperçut comme dans un cauchemar l'être le plus épouvantable dont
jamais la vue ait hanté le cerveau d'un fiévreux.
Sur un front bossué de pustules luisantes, végétait une chevelure d'un blanc
de neige, touffue p a r places comme la broussaille des bois, ou pelée comme une
savane. Ici des verrues, avaient en se chevauchant bizarrement, creusé des
sillons livides, étagé des mamelons inclinés, étalé des zones inflammatoires du
plus hideux aspect.
Un œil bleuâtre, décomposé, sans regard, sortait de son orbite, comme un
œuf de sa coque. La joue gauche n'était qu'une plaie, les cartilages des oreilles,
se montraient comme des chairs blanches sous le haillon noir de l'épiderme
en lambeaux.
La bouche tordue n'avait plus de dents, et les mains sans ongles, aux doigts
pleins de rugosités, restaient crispées et rigides comme celles d'un mort.
Enfin, l'une des deux jambes, aussi grosse que le corps, informe, luisante,
ronde comme un poteau, semblait près d'éclater sous l'effort de l'œdème qui
la gonflait.
Le vieux nègre, en dépit de la lèpre qui le rongeait, de l'éléphantiasis qui
immobilisait sa j a m b e comme celle d'un forçat rivée à un boulet, avait l'air
triste et bon des déshérités.
Il allait, venait, tournait, en claudiquant sur sa j a m b e mutilée, levait ses
doigts crochus, et n'osant pas toucher le moribond, poussait des cris déses-
pérés...
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
49
Ça bon... (Page 54.)
— Mi m a m a n ! . . . o h ! . . . Mi dédé !... To pas pouvé prend' li, pauv'
« kokobé... » Li mouri caba !... (Oh ! ma mère... Je suis mort ! Tu ne peux pas
le toucher, toi, pauvre lépreux; il en mourrait.)
« Mouché... criait-il anxieusement, Mouché... allons, bon mouché... ou vini
coté g r a n ' z'arb' là... à l'omb' li. (Venez à l'ombre de cet arbre.)
Robin reprenait ses sens. La vue de l'infortuné lui produisit une impression
7
5 0
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
d'immense pitié, mais, et il est inutile de le d i r e , exempte de dégoût.
— Merci, mon brave, dit-il d'une voix mal assurée, merci de toutes vos
bontés, j e me sens mieux. Je vais continuer ma route.
— Oh ! mouché... ou pas parti caba... mo baïé ou morceau di l'eau, ou
morceau cassave, morceau poisson... vié Casimir avé gain tout ça côté la
case. (Oh! monsieur, ne partez pas encore. Je vous donnerai un peu d'eau, de
la cassave, du poisson. Le vieux Casimir a tout cela dans sa case.)
— J'accepte, mon brave homme, j'accepte, murmura-t-il attendri. Pauvre
créature déshéritée, dans laquelle se trouve une âme compatissante, comme
une perle d'une incomparable pureté enfouie sous la fange.
Le vieux noir ne se sentait plus de joie. Il se démenait comme quatre, tout
en prenant d'infinies précautions pour éviter à son hôte un contact qu'il
croyait contagieux.
Il rentra dans sa case et en sortit bientôt, tenant un coui (moitié de cale-
basse) tout neuf, et qu'il portait au bout d'un morceau de bois fendu. Il passa
le coui à la flamme de son feu, se rendit en trottinant à la crique, le rapporta
plein d'eau et le lendit au malade qui but avidement.
Pendant ce temps, une bonne odeur de poisson grillé s'exhalait à travers le
gauletage de la case. Casimir avait mis sur les charbons un morceau de kou-
marou boucané, et la chair de ce magnifique poisson fondait en grésillant,
emplissant le réduit de succulantes effluves culinaires.
Partant de cet axiome que le feu purifie tout, Robin put se repaître sans
crainte de contracter la lèpre. Le noir semblait ravi de la façon dont le nouveau
venu faisait honneur à son hospitalité.
Loquace comme ceux de sa couleur, jaseur comme les gens habitués à vivre
seuls, il se dédommageait amplement du silence imposé par sa solitude et des
monologues d'antan.
Il n'avait pas été longtemps avant de s'apercevoir de la position sociale du
nouveau venu. Peu lui importait, d'ailleurs. Le brave homme voyait un mal-
heureux, cela lui suffisait. Ce malheureux frappait à sa porte, il lui devenait
plus cher encore.
Puis, il aimait les blancs de tout son pauvre cœur. Les blancs avaient été si
bons pour lui. Il était vieux ! . . . mais vieux à ne pas savoir son âge. Il était né
esclave, sur l'habitation de la Gabrielle, appartenant jadis à M. Favart et située
sur la rivière de Roura.
— Oui, mouché, disait-il non sans orgueil, mô, neg' bitation. Mô savé cui-
sine, condui chival, planté girof' soigner roucou. (Oui, monsieur, je suis nègre
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
51
d'habitation. Je sais la cuisine, conduire un cheval, soigner les plantations de
girofle et de roucou.)
M. Favart était un bon maître. On ignorait à la Gabrielle ce que c'était que le
fouet. Les noirs étaient les enfants de la maison. Ils étaient bien traités, on les
regardait comme des hommes.
Casimir vécut là de longues années. Il y vieillit. Peu de temps avant 1840, il
sentit les premières atteintes de la lèpre, ce mal terrible qui a désolé l'Europe
au Moyen Age et qui est encore à ce point fréquent en Guyane que l'adminis-
tration a dû fonder la léproserie d'Acarouany.
Le malade fut isolé. On lui bâtit une case non loin de l'habitation, on pourvut
a ses besoins.
Puis, sonna l'heure mémorable où s'accomplit le grand acte de réparation
qui s'appelle l'abolition de l'esclavage ! Tous les noirs furent enfin libres... Tous
les hommes furent égaux. Il n'y eut plus d'autre supériorité que celle du mérite
et de l'intelligence.
L'industrie coloniale reçut un rude coup. Sa prospérité, injustement basée
sur le travail non rétribué, sur l'exploitation gratuite des forces humaines, fut
irrémédiablement atteinte. Les planteurs, habitués à de folles dépenses, se
trouvaient la plupart sans avances et vivaient au jour le jour, une année pous-
sant l'autre.
La plupart ne purent, de la veille au lendemain, faire face aux exigences du
labeur salarié. Et quel salaire pour tant de peines 1
Les noirs pourtant ne demandaient pas mieux que de travailler. Leurs forces
n'étaient-elles pas décuplées par ce mot magique de liberté !
Quoi qu'il en soit, et faute de savoir s'organiser, les colons laissèrent aller en
débâcle leurs habitations. Les noirs se retirèrent, reçurent des concessions,
défrichèrent, plantèrent, travaillèrent pour eux et vécurent libres. Ce sont
aujourd'hui des citoyens !
Mais, dès le début, un grand nombre restèrent attachés à la fortune de leurs
maîtres, et travaillèrent comme par le passé, donnant gratuitement et de grand
cœur leurs fatigues et leurs sueurs.
Tels furent ceux de la Gabrielle. Mais un j o u r vint où le maître partit. Le lien
de commune affection et de communs besoins était rompu. Les noirs s'épar-
pillèrent. Casimir resta seul. Pour comble de malheur, son abattis fut ravagé
par l'inondation. Dénué de ressources, incapable de vivre dans les villages,
envahi par la lèpre, devenu pour tous un objet d'horreur, il partit, marcha
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L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E
longtemps, bien longtemps, et finit par arriver au point où il se trouvait pré-
sentement.
Le lieu était admirablement fertile. Il s'y installa, travailla comme quatre,
attendant sans se plaindre le moment où son âme quitterait sa misérable
enveloppe.
Il était le lépreux de la vallée sans nom.
Son labeur le rendait heureux.
Robin écoutait sans interrompre le récit du bonhomme. Pour la première fois
depuis son départ de France il savourait, sans amertume, un instant de bonheur.
Ses yeux ravis contemplaient FEden du déshérité. La voix cassée du vieillard
résonnait avec des intonations affectueuses. Plus de bagne, plus de geôle, plus
de blasphèmes...
Ah ! qu'il eût voulu presser dans ses bras cet être humain dont une|infortune
plus cruelle encore que la sienne l'avait rapproché !...
— Qu'il ferait bon vivre ici, murmurait-il... Mais suis-je assez loin? N'importe,,
je resterai... Je veux demeurer près de ce vieillard, l'aider dans ses travaux...
l'aimer !
— Ami, dit-il au lépreux, le mal te ronge, tu souffres, tu es seul. Bientôt ton
bras n'aura plus la force de soulever la pioche et de fouiller la terre. Tu auras
faim; si la mort vient, nul ne veillera près de toi, nul ne fermera tes yeux.
« Je suis, moi aussi, un déshérité. Je n'ai plus de patrie ; ai-je encore une
famille ? Veux-tu que j e vive près de toi? Veux-tu que j e m'associe, de corps et
d'esprit, à tes joies comme à tes peines, comme à tes t r a v a u x ?
« Dis, ie veux-tu ? »
Le vieillard, ravi, transporté, ne sachant s'il rêvait tout éveillé, riait et san-
glotait en même temps.
— Ab 1 mouché ! Ah ! maître ! Ah 1 bon fils blanc à mo 1
Puis, le sentiment de s a h i d e u r l'envahissant tout à coup, il cacha sa face
ravagée dans ses doigts crispés et tomba sur les genoux, la poitrine agitée de
convulsifs soubresauts.
Robin s'endormit sous un bananier. Son sommeil fut hanté par le cauchemar.
A son réveil, la fièvre le reprit avec violence. Le délire survint.
Casimir ne perdit pas la tête. Il fallait à tout prix un abri pour son nouvel
ami. Sa case était contaminée, croyait-il. Il fallait au plus vite l'approprier à,
sa nouvelle destination, et la rendre habitable pour le malade. Il saisit sa
pioche, gratta profondément le sol. emporta au loin la terre, éparpilla sur le
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
5 3
plancher des charbons ardents, puis recouvrit ce plancher de belles frondaisons
de macoupi, qu'il coupa sans y toucher, et étala avec son sabre.
La couche du malade étant purifiée, il fit lever celui-ci en lui disant
doucement :
Allons, compé, ou vini couché là.
Robin obéit comme un enfant, entra dans la case, s'allongea sur le lit de
verdure, et s'endormit d'un sommeil de plomb.
— Pauv' mouché, disait pendant ce temps le noir. Li bien mala... Li mouri
si pas vini coté mo... Ah ! mais non, Casimir li pas oulé.
L'accès de fièvre arrivait rapide, presque foudroyant. Le blessé délira bientôt:
Il éprouvait à l'occiput d'intolérables douleurs ; d'effroyables visions obsédaient
sa vue ; sur ses yeux s'étendait comme un voile sanglant où se tordaient des
milliers de reptiles plus hideux les uns que les autres.
Le noir connaissait heureusement de longue date l'accès pernicieux et aussi
les remèdes indigènes employés souvent par les « bonnes femmes » du pays.
Son abattis, cultivé avec amour, contenait non seulement les plantes et les
arbres utiles à l'alimentation, mais encore les végétaux dont la médecine créole
fait un si fréquent et si salutaire usage.
Là, se trouvait le « calaloup » dont le fruit coupé en tranches est l'élément
indispensable de la boisson rafraîchissante dite « rafraîchi » et qui, écrasé en
bouillie, forme le plus émollient des cataplasmes. Puis, l'« yapana » ou thé de
la Guyane, tonique et sudorifique, le « b a t ô t o », un arbuste aux feuilles atroce-
ment amères, contenant un principe fébrifuge et antipériodique, analogue à la
quinine ou la salicine, le « tamarin » purgatif, le « ricin », le « calaloup-diable »,
dont les graines, infusées dans le tafia, sont un spécifique contre la morsure
du serpent, etc.
Mais le cas de Robin nécessitait l'usage immédiat d'une médication plus éner-
gique. Casimir le comprit bien. En dépit de la saignée copieuse à laquelle le
vampire avait soumis son compagnon, l'accès affectait la forme congestive.
L'application d'un vésicatoire était urgente.
Un vésicatoire !... Par cinq degrés de latitude nord ! Le noir n'avait ni can-
tharides, ni ammoniaque, ni aucune substance pouvant produire la vésication.
Le vieux docteur in partibus ne semblait pourtant pas embarrassé.
— Pitit' minute... mouché. Mo allé... pis, vini.
Il prit son sabre, son coui, s'en alla claudiquant, et explora minutieusement
les abords de la crique.
— Ah I Ça bien bon, dit-il en se baissant Oui... oui, ça même...
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Il se courba, ramassa quelque chose, mit ce quelque chose dans son v*se
végétal, et recommença à huit ou dix reprises. Puis il revint.
Son absence avait duré dix minutes.
Debout près du malade, l'air grave et recueilli, il saisit avec d'infinies pré-
cautions un insecte long d'un centimètre et demi, noir d'ébène, luisant, au fin
corselet, à l'abdomen renflé et mobile. Tenant alors l'animal par la tête, il
applique son autre extrémité derrière l'oreille du malade. -. ;
Un dard court et rigide surgit, s'implantant profondément dans l'épiderme.
— ... Hein! hein!... dit-il en nasonnant... ça bien bon... •
Il jeta l'insecte, en prit un second, et lui fit opérer la même manœuvre
derrière l'autre oreille. Puis un troisième, deux centimètres plus bas... puis un
quatrième, un cinquième, puis un sixième... 1
Le malade hurlait, tant cette minuscule ponction le faisait souffrir.
— ... Hein! hein ! disait toujours le noir... Ça même. Ça michant bête là,
bon bon pou mouché. (Cette mauvaise bêle est très bonne pour le monsieur.)
Excellente en effet. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que deux énormes
cloques, remplies de sérosité j a u n â t r e , soulevaient l'épiderme qu'elles
bossuaient, produisant une vésicalion analogue à celle qui eût résulté au bout
de douze heures de l'application du meilleur vésicatoire
Le malade semblait renaître ; sa respiration rauque s'adoucissait. Ses pom-
mettes enfiévrées pâlissaient. Un miracle, auquel la thérapeutique civilisée était
étrangère s'accomplissait. •
— Ça fourmi-flamand, bon bon, dit alors Casimir, qui, sans plus tarder, saisit
une longue épine de « counanan » et perça les cloques, d'où jaillit un jet d'un
liquide citrin. Il eût bien voulu appliquer sur la plaie une poignée de coton
imbibée d'huile tirée du fruit du « bâche », mais il n'osa pas, dans la crainte de
communiquer sa lèpre.
— Ça bon... bon... même !
Robin reprit connaissance, ou plutôt, une douce somnolence succéda rapide-
ment à son état comateux. Il put à peine balbutier un remerciement et
s'endormit.
Le bon nègre avait opéré un véritable miracle. Les éléments de cette cure
merveilleuse, dont le résultat avait été immédiat, étaient bien simples pourtant.
Un vulgaire remède de bonne femme. La piqûre des fourmis-flamandes est
horriblement douloureuse. Telle est en outi e la propriété particulière du venin
dont leur aiguillon est le véhicule, qu'elle amène séance tenante la vésicalion.
Tel est aussi le résultat produit par la fourmi-eau-bouillante de l'Afrique équa-
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
5 5
toriale. L'épiderme se soulève instantanément comme sous une compresse
d'eau à cent degrés. Les phénomènes sont absolument identiques à ceux qui
résultent de l'application de cantharides.
Au réveil, une bonne infusion de feuilles de batoto, compléta cette médica-
iion tropicale dont l'effet fut à ce point satisfaisant, que vingt-quatre heures
après, le malade, bien que horriblement faible, se trouvait hors de danger.
Qui donc avait enseigné au vieux nègre celte médecine qui se rapproche si
singulièrement de celle qu'emploient nos praticiens, les dérivatifs et les anti-
périodiques? car, en somme, un vésicatoire produit par une fourmi, est-il infé-
rieur à celui qui est formé par des cantharides, et l'absorption d'infusion de
batoto, n'a-t-elle pas souvent guéri les coureurs des bois, aussi bien que la
quinine?
N'est-ce pas là un merveilleux rapprochement à établir entre un résultat
obtenu par des sauvages qui ont étudié le livre de la nature, et des savants qui
ont pâli sur les ouvrages de pathologie !...
Le fugitif, enfin soustrait à l'influence de la malaria équatoriale, était sauvé.
L'inclémence de la nature était vaincue, mais la haine des hommes veillait.
Quatre jours s'étaient à peine écoulés, que Casimir, absent depuis quelques
heures, rentrait effaré en s'écriant:
— Compé m o ! . . . Là-bas, michants mouns blancs qu'à vini côté nous...
— Ah!... dit Robin, dans l'œil duquel surgit comme un éclair... Des blancs...
Des ennemis... N'y a-t-il pas un Indien avec eux?
— Ça même. Kalina qu'à vini.
— Bien! Je suis horriblement faible, mais j e me défendrai. Ils n'auront que
mon cadavre. Tu entends.
— Ça même. Mo pas oulé eux tué ou. Ou pas bougé... Ou resté là... sous
feuilles macoupi. Vié Casimir joué oune bon tour à michants blancs.
Le fugitif s'arma de son sabre, trop lourd, hélas ! pour son bras débilité ; puis,
connaissant les ressources que tenait en réserve son vieux compagnon, il se
blottit sous les feuilles vertes et attendit.
Des pas rapides se firent bientôt entendre. Puis une voix rude retentit accom-
pagnée du craquement bien connu d'un chien de fusil.
La formule employée par les arrivants, sinistre en pays civilisé, était à la
fois lugubre et grotesque en pareil lieu :
— Au nom de la loi! ouvrez.
Le noir, sans attendre une seconde sommation, ouvrit doucement la porte,
et montra sa face hideuse!
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Sa vue produisit sur les blancs l'effet d'une tête de trigonocéphale. Quant à
l'Indien, qui ne s'attendait pas à pareille rencontre, il resta un moment parfai-
tement ahuri.
Il y eut un silence.
— Entrez, dit Casimir en donnant à ses traits l'expression de la plus ave-
nante cordialité, vaine tentative d'ailleurs qui aboutit à la plus atroce grimace.
— C'est un lépreux, dit un des nouveaux venus qui portait le costume des
surveillants militaires. Plus souvent que j'entrerai dans la cabane, pour attra-
per des chiques, des tiques, et risquer de pincer le « pian » qui le ronge.
— E h ! bé ou qu'à pas vini?
— Jamais de la vie. Tout doit être pourri, là-dedans, ça suinte la lèpre.
Jamais le « fagot » ne se serait réfugié là.
— Qui sait, reprit le second surveillant. Nous ne sommes pas venus ici pour
retourner bredouille... En prenant quelques précautions... Voyons, nous ne
sommes pas des enfants.
— A ton aise... moi, j e bats en retraite... avec ça que j ' a i les jambes encore
trouées par les « malingres ». L'air seul de ce poulailler suffirait à les
envenimer.
— Mô qu'allé, fit l'Indien en pensant à la prime et aux innombrables verres
de tafia qui en seraient la conséquence.
— Moi aussi, parbleu, reprit le surveillant. Je n'en mourrai pas, après tout.
— Ça même, fit le noir radieux.
L'argousin, le sabre d'abattis à la main, pénétra le premier dans l'humble
réduit à peine éclairé par quelques minces rayons filtrant à travers le gaule-
tage.
Le Peau-Rouge suivit en marchant sur la pointe des orteils. Un hamac tendu
en travers était le seul « meuble » de la case. A terre, quelques ustensiles gros-
siers, des couis, des gargoulettes, un grage à manioc, une couleuvre à passer la
pulpe rapée, un mortier, un long pilon de bois noir, et une plaque circulaire
en tôle.
Sur le sol, un lit épais de feuilles en macoupi ; dans un coin, plusieurs
brassées d'épis de maïs et quelques galettes de cassave.
C'était tout.
— Et là-dessous, grogna le surveillant en désignant de la pointe de son sabre
la litière de frondaisons, y a-t-il quelque chose ?
— Mo pas savé, fit le noir d'un air idiot.
— Ah ! to pas savé, eh bien, j e vais voir.
LES R O B I N S O N S DE LA GUYANE 37
Un serpent la gueule béante. (Page 58.)
Il dit, et leva le bras comme pour planter la pointe de son sabre à travers
les folioles.
Un sifflement aigu, bien que peu intense, retentit, et le surveillant, terrifié,
resta la main haute, la pointe basse, la jambe allongée, dans la position d'un
maître d'armes qui porte un coup de seconde.
Il semblait pétrifié. L'Indien était déjà dehors. Il était épouvanté, lui aussi,
8
56
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
le digne Peau-Rouge, et paraissait avoir absolument oublié les rasades de
l'avenir.
— Aye-aye!... beuglait-il, aye-aye !... et son accent indiquait une folle
terreur.
Le surveillant fut près d'une demi-minute avant de reprendre ses esprits. Le
lépreux, immobile aussi, le regardait avec une expression diabolique.
— Pourquoi ou qu'a pas sersé (cherché).
Le son d'une voix humaine le fit sursauter.
— Aye-aye 1... murmura-t-il d'une voix étranglée, c'est un aye-aye 1... et
son regard ne quittait pas deux points qui luisaient au milieu d'un petit
paquet noirâtre, enroulé comme un bout de filin.
« Un brusque mouvement, et je suis mort.
« Allons, en retraite. »
Et doucement, bien doucement, avec d'infinies précautions, il ramena la
j a m b e droite, relira la gauche, se cambra en arrière et chercha à gagner la
porte.
Un second sifflement se fit entendre au-dessus de sa tête, au moment où il
poussait un soupir de soulagement. Ses cheveux se dressèrent. Il lui sembla que
la racine de chacun d'eux était une pointe rougie.
Puis, un objet long, mince, de la grosseur du col d'une carafe, glissa lente-
ment d'une poutrelle, avec un susurrement d'écaillés froissées.
Il leva la tête, et faillit tomber à la renverse, en voyant à quelques pouces de
sa figure un serpent, la gueule béante, qui, accroché par la queue, allait se
laisser tomber et lui planter en plein visage ses crocs empoisonnés.
Fou de terreur, il bondit en arrière, en envoyant à toute volée un coup de
sabre sur le terrible ophidien. Heureusement pour lui, sa lame porta d'aplomb,
et décapita net l'animal, qui s'abbatit sur le sol.
— Un grage !... hurla-t-il... Un grage 1
La porte était, derrière lui, grande ouverte. Il la franchit avec la prestesse
d'un clown traversant un cerceau de papier, non sans butter sur un troisième
serpent qui rampait en agitant les anneaux cornés de sa queue.
Celte scène n'avait pas duré une minute. Le second surveillant, alarmé par
les cris de l'Indien, restait interdit à la vue de son compagnon qui, pâle, trempé
de sueur, la face contractée par la terreur, semblait près de tomber en
défaillance
— Eh bien 1 interrogea-t-il brièvement, qu'y a-t-il ? allons, parle.
— C'est plein... de serpents... là-dedans, articula-t-il faiblement.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
59
Le noir sortait en même temps de la case, avec autant de rapidité que pouvait
le lui permettre sa jambe atteinte d'éléphantiasis.
Il paraissait également terrifié.
— Ah ! mouché. Serpents... là trop beaucoup. Plein mo la case.
— Mais tu ne l'habites donc pas, ta case?
— Si mouché, tit morceau (un peu).
— Gomment se fait-il qu'elle pullule de serpents. Ordinairement, ils ne ni-
chent que dans les carbets abandonnés.
— Mo pas savé.
— To pas savé !... To pas savé... Il me semble qu'il y a bien des choses que
tu sais et que tu feins d'ignorer.
— Mo qu'a pas mis serpents là, non.
— Ça, je veux bien te croire. Aussi, pour qu'il ne t'arrive pas malheur pen-
dant la nuit, je m'en vais flanquer le feu à ta niche. La garnison est trop dange-
reuse.
Le vieux nègre frémit. Si sa cabane brûlait, c'en était fait de son hôte. Aussi
fût-ce avec un réel accent de douleur, qu'il implora la pitié des deux argousins.
Il n'était qu'un pauvre homme, bien vieux, bien malade. Jamais il n'avait fait
de mal à personne, sa case était son seul bien. Comment trouverait-il un abri
désormais? Ses bras débiles ne pourraient plus en construire une autre.
— Après tout, il a raison, reprit celui qui était entré dans la case, et qui,
ravi de la fin de son aventure, ne demandait pas mieux que de s'en aller.
« Il y a gros à parier que notre homme n'est pas caché avec de pareils cama-
rades de lit. L'Indien s'est moqué de nous et, de deux choses l'une : ou Robin
est bien loin à l'heure présente, ou il est mort. »
— Ma foi, cela me paraît juste, et nous avons raisonnablement fait notre
possible.
— Si tu veux m'en croire, nous ne prendrons pas racine ici.
— C'est mon avis. Laissons le moricaud se débrouiller comme il l'entendra
avec ses locataires, et filons.
— Tiens, mais, à propos, et l'Indien?...
— L'Indien, il nous a mis dedans comme des fantassins de deuxième classe
il s'est donné de l'air.
— Si jamais il me tombe sous la main, il peut être bien sûr d'empoigner une
de ces roulées...
Les surveillants, acceptant philosophiquement leur bredouille, reprirent
leur trace et disparurent.
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Casimir les regardait s'en aller en riant d'un rire de démon.
— A h ! . . . a h ! . . . a h ! . . . serpent « a y e - a y e » , serpent « grage », « boïci-
nenga » !... tout ça bons pitits bêtes à mo.
Puis, il rentra dans la case en sifflottant doucement. Quelques frémissements
imperceptibles agitèrent pendant quelques minutes la litière, puis tout bruit
cessa.
Il n'y avait plus d'autre indice de la présence des reptiles qu'une forte odeur
de musc bien caractéristique.
— Eh! compé, dit-il joyeusement... Comment ou fika? (Comment vous
portez-vous ?)
La tête pâle du fugitif émergea lentement, puis le corps tout entier s'arracha
péniblement du trou au fond duquel Robin venait d'endurer un quart d'heure
de mortelle angoisse.
— Ils sont donc partis ?
— Oui, compé, eux partis... pas contents, li gain la peur... oh ! la peur ! (Ils
ont eu peur, mais une peur !)
— Mais comment as-tu donc fait pour les mettre en fuite, j e les ai entendus
hurler de terreur... Puis, cette odeur de musc.
Le lépreux raconta alors à son hôte qu'il était charmeur de serpents. Il savait
les appeler, les faire venir ; non seulement il pouvait impunément les toucher,
mais encore il n'avait rien à craindre de leur morsure, au cas où ces sauvages
visiteurs commettraient quelque écart de mâchoire.
Non seulement le boïcinenga, ou serpent à sonnettes, mais encore le redou-
table grage et le terrible aye-aye, ainsi nommé parce que la personne mordue n'a
que le temps de jeter ce cri entre le moment de la morsure et celui de la mort.
Quant à l'immunité de Casimir, elle s'expliquait parce qu'il avait été « lavé »
pour le serpent par « mouché » Oleta, un blanc bien connu en Guyane, qui, au
moyen de breuvages et d'inoculations, savait rendre absolument inoffensive la
morsure de tous les reptiles.
— Mo qu'appelé serpents, quand blancs vini côté nous. Ça blancs là, pas
« lavés ». Li soti qu'é allé. (J'ai appelé les serpents quand les blancs sont venus.
Comme les blancs ne sont pas « lavés », ils sont sortis et se sont enfuis.)
— Mais si l'un d'eux m'avait mordu ?
— Oh ! pas danger. Mo qu'avé mis côté ou, z'herbes. Serpents pas contents
herbes là Li pas vini côté ou.
1 Plusieurs faits analogues m'ont été racontés par des témoins dignes de foi. Le suivant,
entre autres, m'a été affirmé par un des plus hauts fonctionnaires de la Guyane, sous les
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
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« A présent, ou pas sorti. Kalina parti, allé côté grands bois. Li pas content.
Pas gain sous marqués, pas gain tafia... Li ouvri so z'œil côté ou. (Et mainte-
nant, restez ici, l'Indien s'en est allé dans les grands bois. Il est furieux. Il
n'aura pas de sous marqués — la prime — il n'aura pas de tafia, et il ouvrira
l'œil de votre côté.)
Le bonhomme ne s'était pas trompé. Six heures à peine après l'algarade
irrivée aux surveillants, et leur déroute précipitée, Atoucka vint rôder impu-
demment près de la case.
— Ou michant moun. Empêché mo prend' tig' blanc.
— Soti, mauvais Kalina, riposta Casimir en crachant dédaigneusement,
chia !... (Va-t-en, mauvais Indien. Rien qui vaille!) Si to vini côté mo la case, to
voué ça vié, kokobé, baïe to oun piaye... (Tu verras, le vieux lépreux te jettera
un sort !)
A ce mot de piaye, l'Indien, superstitieux ainsi que ceux de sa race, s'enfuit
éperdu, comme un kariakou poursuivi par le tigre.
yeux duquel il s'est passé à Cayenne. On venait de prendre vivants deux trigonocéphales
énormes. M. Oleta, dont il est question un peu plus haut, vint à passer. L'occasion était
superbe pour montrer l'efficacité de son spécifique. On lui amena deux chiens de moyenne
taille. Tous deux furent mordus par les serpents.
— Lequel des deux voulez-vous me voir sauver? demanda Oleta.
On lui en désigna un. Il lui fit, séance tenante, absorber son breuvage, lui en inocula
quelques gouttes sous la peau, et l'animal, au bout d'un quart d'heure, s'enfuyait parfai-
tement guéri, pendant que son compagnon expirait dans de terribles convulsions. Ce
c'est pas tout. Oleta se laissa mordre par un des « grages » également désigné au hasard,
3t ne fut victime d'aucun accident. Cent cinquante personnes au moins assistaient à cette
expérience, qui eut lieu rue de Choiseul. M. Oleta est mort, il y a une dizaine d'années, en
laissant sa recette à son fils. J'ai vu ce dernier à Rémire. J'aurai occasion de parler de lui
dans la suite. — L. B .
C H A P I T R E I V
Projets insensés, mais réalisables. — La lèpre n'est pas contagieuse. — Construction d'un
canot. — L'Espérance. — Reconnaissance d'un damné. — Le carnet du forçat. — Une
perle dans la fange. — Une lettre de France.— Trop tard ! — A l'ouvrage! — Ce qui se
passait le 1 e r janvier 185. dans une mansarde de la rue Saint-Jacques. — La famille du
proscrit.— Touchante pensée d'un ouvrier parisien. — Misère et fierté. — Des enfants
qui pleurent comme des hommes. — Souvenir à l'exilé. — Souhaits de nouvel an. —
Inquiétude, angoisses et mystère. — Les « Robinsons » en Guyane.
Robin, dans sa course aventureuse, n'avait, en cette série d'incidents divers,
pas trop dévié de la direction qu'il s'était primitivement tracée.
Il ne voulait pas s'écarter du Maroni qui forme la limite des deux Guyanes,
et avait à peu près réussi à se maintenir dans la direction Nord-Ouest, que ce
fleuve affecte depuis son embouchure jusqu'au 5° degré de latitude nord.
Dépourvu de tout instrument de précision, il lui était impossible d'évaluer
autrement que par à peu près et la distance parcourue et le point où il se
trouvait. Il tenait surtout à se maintenir dans la ligne du Maroni, la grande
artère navigable, qui tôt ou tard lui servirait de voie de communication avec
les pays civilisés.
Son compagnon était incapable de le renseigner. Peu importait au pauvre
homme qu'il fût ici ou là ; l'essentiel était pour lui de subvenir à sa malheu-
reuse existence. Il savait vaguement que le fleuve devait se trouver à trois ou
quatre journées de marche vers le couchant, et c'était tout. Il ignorait jusqu'au
nom de la crique dont les eaux fertilisaient la vallée.
Robin conjecturait qu'elle pourrait être la crique Sparwine. Si sa supposi-
tion était vraie, le séjour avec le lépreux ne lui offrait aucune sécurité. L'ad-
ministration pénitenciaire venait d'établir à l'embouchure de cette rivière un
chantier pour l'exploitation des bois. Une escouade de transportés y avait élu
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
63
domicile. Qui sait si d'un moment à l'autre quelqu'un de ses anciens compa-
gnons, ou même un surveillant, ne déboucherait pas inopinément dans la
clairière?
La vigueur lui était revenue, et, avec la force, un irrésistible besoin de con-
server à tout prix celte liberté conquise après de si terribles souffrances.
Un mois s'était écoulé déjà depuis le jour où ses ennemis avaient été si rapi-
dement mis en déroute par le corps d'armée de reptiles, dont Casimir était le
commandant en chef. Il s'était bien vite habitué à cette vie tranquille, dont le
calme profond reposait son âme et son corps de l'enfer du bagne.
Mais aussi la pensée des siens ne quittait plus son cerveau. Chaque jour,
chaque heure était remplie du doux et triste souvenir des absents. Chaque nuit,
son sommeil était hanté par ce cher et douloureux cauchemar.
Comment les prévenir que l'heure de la délivrance avait sonné ? Comment
les revoir? Comment leur donner un simple signe d'existence, sans s'exposer
au plus cruel d a n g e r ?
Les idées les plus folles, les projets les plus irréalisables se présentaient à son
esprit. Tantôt il voulait gagner la rive hollandaise, traverser la possession tout
entière et arriver à Demerara, capitale de la Guyane anglaise. Là, il pourrait
trouver de l'ouvrage pour subvenir à ses premiers besoins, puis prendre pas-
sage à bord d'un navire en partance pour l'Europe, et sur lequel il s'embar-
querait comme matelot.
Mais les raisonnements de Casimir avaient bientôt réduit à néant ce chimé-
rique projet. Il serait indubitablement arrêté par les Hollandais, et dans le cas
contraire il n'avait aucune chance de gagner la colonie anglaise, avec laquelle
la France n'a pas de traité d'extradition.
— Si d'autre part je remontais le Maroni, je suis sûr, d'après les cartes de
Le Blond, que sa branche principale, YAoua, correspond avec le bassin de
l'Amazone. Ne pourrais-je descendre le Yarry, ou tel autre affluent jusqu'au
Brésil ?
— Ou pas prouvé caba (déjà), compé, répétait le noir. Ou qu'attendez mor-
ceau. (Attendez un peu).
— Oui, mon bon Casimir, j ' a t t e n d r a i . . . le plus longtemps'possible. Nous
ferons des provisions, un canot, puis nous partirons tous deux.
— Ça même.
Ce fut seulement après de longs débats que Robin consentit à associer le*
vieillard aux hasards de son entreprise. Non pas qu'il craignit outre mesure
son contact et la contagion pou trant en résulter ; loin de là. Mais Casimir
64
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
était bien vieux. Avait-il le droit de spéculer sur la profonde affection que iui
témoigna dès le premier jour le déshérité, pour lui faire quitter l'Eden
embelli par ses mains mutilées, ce confort de solitaire, ces chères habitudes
de reclus, cette vie facile de grand air et de liberté !
Ah I certes, Robin n'était pas égoïste. Il rendait de tout son cœur l'affection
que lui témoignait le vieillard, et s'ingéniait à lui rendre agréable ce lambeau
d'existence.
Mais Casimir avait tant et si bien insisté, que Robin avait dit oui. Le
lépreux avait pleuré de joie et remercié à genoux son bon compé blanc.
D'un mouvement irréfléchi, d'un de ces gestes commandés par le cœur, le
déporté l'avait relevé.
— Ah! fit douloureusement le vieillard. Ou qu'a touché m o . . . Ou fika
kokobé (vous deviendrez lépreux).
— Non, Casimir, n'aie aucune crainte. Je suis heureux d'avoir serré ta main,
bonne et chère créature qui n'existes que pour le bien...
« Crois-moi, mon ami, ta maladie est bien moins contagieuse qu'on ne le
croit généralement. J'ai beaucoup étudié en France. Eh bien! des médecicj.
de grands savants affirment qu'elle ne se communique pas.
« Quelques-uns même qui exercent dans les pays où sévit la lèpre, p r é -
tendent qu'on peut en enrayer les progrès en s'éloignant des lieux où elle a
été contractée.
« Ainsi, c'est un double motif pour que je t'emmène en quelque endroit
que j'aille. »
Casimir n'avait compris qu'une chose, c'est que son blanc ne le quitterait
pas. De plus, il lui avait serré la main. Depuis près de quinze ans, pareille
chose ne lui était arrivée. Il serait donc inutile de décrire l'émotion dont il
fut agité.
A dater de ce moment, leur résolution fut prise. Ils construiraient un canot
bien léger, d'un faible tirant d'eau, et dans lequel on entasserait le plus
de provisions possibles. Ces provisions se composeraient essentiellement de
couac (farine de manioc) et de poisson séché.
Quand l'embarcation serait prête, on descendrait la crique pendant la nuit
seulement. Pendant le jour, la pirogue serait dissimulée dans les lianes et les
plantes encombrant les berges, et les deux hommes reposeraient sous les
arbres. 4
' Us traverseraient le Maroni, remonteraient son cours jusqu'à ce qu'ils aient
trouvé un affluent considérable coupant la pointe de la Guyane hollandaise
L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E
Go
Il resta comme pétrifié. (Page 67.)
et communiquant avec le bassin de l'Esséquibo, le grand fleuve de la colonie
anglaise.
Là ils seraient sauvés, car Georgestown ou Démérara se trouve près de l'em-
bouchure de ce cours d'eau.
Tel était l'ensemble de ce projet colossal, sauf modifications ultérieures
résultant des événements. Quant aux difficultés presque insurmontables, les
9
66
L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE;
deux hommes les avaient énumérées pour la forme, et pour qu'il n'en fut plus
question.
Les provisions abondaient. Il suffirait de recueillir des produits végétaux et
de les emmagasiner en temps et lieu. "Restait la question de l'embarcation.
Un canot d'écorce ne saurait suffire pour accomplir une semblable traversée.
Son imperméabilité est loin d'être parfaite, et les provisions, le. suprême res-
source des fugitifs, seraient avariées. De plus, elle ne pourrait jamais résister
aux chocs et aux soubresauts résultant d'une navigation à travers les rapides
qui hérissent les fleuves et les criques des Guyanes.
Il fut résolu que la pirogue serait construite sur le modèle de celles des Bosh
et des Bonis, d'une seule pièce, dans le tronc imputrescible et imperméable du
bemba. Effilée, relevée et renforcée aux deux extrémités, elle serait susceptible
de naviguer en avant comme en arrière. Les deux pointes aiguës laissées pleines
jusqu'à cinquante centimètres, pouvant impunément heurter les roches. Elle
aurait enfin cinq mètres de long, et porterait, indépendamment des deux
canotiers, environ cinq cents kilos de provisions.
Il s'agissait tout d'abord de trouver un arbre réunissant toutes les qualités
requises, c'est-à-dire ni trop gros ni trop petit, d'âge moyen, sans nœuds ni cre-
vasses, et surtout à proximité de la crique et de l'abattis.
Il ne fallut pas moins de deux pénibles journées de recherches à travers ces
arbres géants de la Guyane, qui, on le sait, ne vivent pas en famille et sont
éparpillés de ci, de là, sur des zones immenses.
Le sujet fut enfin trouvé et déclaré « bon-bon » par Casimir, ingénieur en
chef de la construction navale. On se mit incontinent à l'œuvre. Le travail,
hélas I n'avançait que bien lentement. Le vieux solitaire n'avait qu'une hache
de petite dimension, dont le tranchant rebondissait sur les fibres tenaces du
bemba, en ne pratiquant que de bien faibles entailles.
Heureusement, Casimir connaissait à fond toutes les ressources des habi-
tants de la forêt. Puisque le fer était insuffisant, on demanderait au feu son
secours. Un bûcher fut allumé à la base de l'arbre qui s'enflamma lentement,
charbonna, brûla à l'étouffée pendant quarante-huit heures, et s'abattit enfin
pendant la nuit avec un fracas terrible.
Casimir, éveillé en sursaut, s'agita dans son hamac et s'écria joyeusement :
— Compé, ou qu'a entendu... Boum... li tombé là... crac... crââââc !...
Robin, tout joyeux, ne put se rendormir.
— Ces" bien, voilà le commencement de notre délivrance. Nous manquons
d'outils pour creuser le canot, mais...
L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
67
— Oh! interrompit le noir... neg' Bosh, neg' Boni, pas gain outils. Eux fa-
briquent canot avec feu...
— Oui, j e sais cela; ils creusent leurs pirogues avec le feu et les polissent
ensuite avec leur sabre, ou même des pierres t r a n c h a n t e s , mais j ' a i trouvé
mieux que cela.
— Que chose, ou qu'a trouvé? compé.
— Tu as une pioche, n'est-ce pas, une bonne pioche, eh ! bien, j e m'en vais
l'affûter comme il faut, y ajuster un manche solide, cela nous fera une hermi-
nette parfaite. Avec un pareil outil, vois-tu, Casimir, je me fais fort de rendre
la pirogue aussi unie qu'une feuille de barlourou, aussi bien à l'intérieur qu'à
l'extérieur.
— Ça même, compé, ça même ! fit le nègre joyeux.
Ce qui fut dit fut fait, et les deux hommes, après avoir adapté la pioche à sa
nouvelle destination, s'en allèrent à leur chantier.
Ils portaient chacun leur provision pour la journée, et s'avançaient en devisant
gaiement.
— Vois-tu, Casimir, disait Robin devenu plus communicatif depuis que sa
vie avait un but et que ce but allait se rapprocher, vois-tu, avant un mois, nous
serons partis.
« Bientôt, nous serons loin. Dans un pays libre. Je ne serai plus une bête
fauve qu'on poursuit, un forçat qu'on traque... Je ne serai plus le gibier des
Indiens et des argousins... Je ne serai plus le tigre blanc !
— Ça même, compé... ça même, disait doucement le lépreux, heureux de la
joie de son ami.
— Puis, songe donc... Je pourrai revoir ma femme, mes chers petits. Oublier
dans un seul moment les tortures du passé... Effacer par un baiser le souvenir
du bagne... Les presser dans mes bras... les voir... les entendre !...
« A h ! tiens cet espoir me donne une force de géant. Il me semble que j e met-
trais la forêt en morceaux. Tu vas voir comme j e fouillerai le canot... ce cher
petit canot, mon espérance... Tiens ! nous l'appellerons de ce nom : l'Espérance!
Ils arrivaient à ce moment à la clairière formée p a r la chute du bemba, qui
avait en tombant entraîné plusieurs autres arbres. Un large rayon de soleil
trouait la voûte disloquée. La base de l'arbre fumait encore.
— Allons, à l'ouvrage !... mon...
Robin n'acheva pas sa phrase. Il resta comme pétrifié à la vue d'un homme
armé d'un sabre d'abattis, revêtu de la lugubre livrée du bagne et qui se leva
brusquement en prononçant ces simples mots :
68 L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
— Tiens ! c est vous, Robin. Du diable si je m'attendais à vous trouver là...
Robin, foudroyé par l'imprévu de cette rencontre, ne répondit pas. La vue de
son ancien compagnon de bagne évoqua soudain tout un cauchemar de souvenirs
lugubres.
Il vit d'un seul coup la geôle et ses hideurs !... Le conseil de guerre, la double
chaîne. La réintégration au pénitencier. La pensée ne lui vint même pas que cet
homme était peut-être un évadé aussi.
Ce forçat n'était pas, ne pouvait pas être seul. Là peut-être à deux pas, sous
le couvert, se tenait le clan des maudits avec son escorte de surveillants.
Eh quoi ! tant de souffrances auraient-elles été endurées en pure perte ? Fallait-
il dire adieu à cette liberté à peine entrevue ? Une fièvre étrange et terrible
envahit l'ingénieur. Une fugitive pensée de meurtre traversa son cerveau. En
somme, que lui importait ce bandit, dont la venue constituait pour lui le plus
grave danger.
Il eut honte aussitôt de ce mouvement inconscient et redevint subitement
maître de lui même.
L'autre ne semblait pas s'apercevoir de ce trouble, ni s'étonner de ce silence.
Il continua.
— Ah ! oui, j e comprends, vous n'êtes guère causeur. C'est égal, j e suis tout
de même content de vous revoir.
— C'est vous, reprit-il enfin avec effort, Gondet...
— Gondet lui-même, en chair et en os... surtout en os. Voyez-vous, l'ordinaire
ne s'est pas amélioré depuis votre départ et dame, avec la température et le
métier qu'on nous fait faire, ça n'est pas le moyen de nous retaper.
— Mais, que faites-vous ici?...
— A un autre que vous, j e répondrais qu'il est trop curieux et que ça ne le
regarde pas. Mais vous avez le droit de tout savoir.
« Je suis tout simplement chercheur de bois. »
— Chercheur de bois ?
— Mais, oui. Vous savez bien que dans chaque chantier l'administration
détache un homme connaissant bien la forêt et les essences de bois. Il part un
peu à l'aventure, découvre les plus beaux sujets, les marque, puis, quelque
temps après, les « pensionnaires » de l'État les exploitent pour le compte de
leur patron.
— Oui.
— Pour lorss' avant d'être « dans la peine» j'étais ébéniste, d'où le sobriquet
de « P'tit ébéniste » que j e porte depuis mon arrivée. J'ai été nommé chercheur
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
69
avec quarante centimes de haute paye par jour. Et voilà pourquoi j e tombe chez
vous comme une corneille qui abat des noix.
« Mais, savez-vous que vous avez une fière mine. On voit bien que vous vivez
de vos rentes. »
— Et les autres, où sont-ils ?
— Oh! ils sont à plus de trois journées d'ici. Vous pouvez être tranquille pour
le moment.
— Alors, vous n'êtes pas évadé?
— Pas si bête. Je n'ai plus que six mois à faire, plus mon doublage. Dans six
mois, je serai en liberté provisoire mais résident forcé à Saint-Laurent et à la
veille de devenir concessionnaire.
— Ah! vous n'êtes pas évadé?...
— Mais non, que j e vous dis. On croirait que ça vous contrarie. Vous auriez
préféré, pour être bien sûr de moi, que j e ne retourne pas là-bas.
« Soyez tranquille. Voyez-vous, nous autres rien qui vaille, nous avons des
idées comme ça. Jamais un « fagot » n'a dénoncé un copain évadé. »
Robin eut un brusque haut-le-corps.
— Oh ! dit l'autre qui s'en aperçut, quand j e dis copain faut pas vous fâcher...
Je sais bien que vous ne l'étiez que pour la frime, notre copain.
«Eh bien ! si vous voulez savoir la vérité, tout le monde a été ravi de vous
avoir vu filer en douceur.
« Et Benoît ! Benoît que les argousins ont rapporté tout démoli. En voilà un
qui se fait un sang !... Oh ! mais un sang.
« Mais, quoi, ça vous a la fressure si bien accrochée que ça rapporte sa peau
de là où u n autre laisserait j u s q u ' à ses os.
« C'est égal, vous êtes un rude homme. Vous n'êtes pas de chez nous, mais on
vous « estime » tout de même.
— Et, pense-t-on à me poursuivre? demanda comme à regret Robin, gêné de
prendre des renseignements à pareille source.
— Personne autre que Benoît... Vous êtes sa bête noire, soit dit sans vous
offenser. Il j u r e du matin au soir, au point que les pauvres soeurs de l'hôpital
en sont toutes sens dessus dessous. C'est après vous qu'il en a, naturellement.
« Pour moi, je suis sûr que quand il sera sur ses pattes, il essaiera de vous
pincer. Mais, va-t-en voir s'ils viennent.
« Vous n'êtes pas un enfant, et j e suis bien sûr que vous serez loin alors
D'ailleurs, on vous croira mort. »
Le chercheur de bois, loquace comme les forçats quand ils trouvent une
7 0
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
occasion de parler avec d'autres que leurs compagnons habituels, ne tarissait
pas.
— Savez-vous que vous avez eu une rude chance de rencontrer ce vieux
« négro » qui est avec vous ! Il est laid à faire peur au diable lui-même. Mais il a
dû vous être fièrement utile.
« Eh bien ! je n'aurais jamais pensé en trouvant ce matin le bemba par terre
que c'était vous qui l'aviez abattu. Ça fera une crâne pirogue. Tiens, une idée.
Ah ! elle est bien bonne. Je suis ici pour le compte de l'administration. J'ai une
bonne hache, si je vous donnais un solide coup de main?
— Non, dit presque brutalement le proscrit qui ne voulait pas d'un semblable
auxiliaire.
Le forçat comprit sans doute le motif de ce refus et dut en sentir toute la
portée. Il tressaillit, et son visage blême, aux traits hardis jusqu'à l'impudence,
se contracta douloureusement.
— Ah ! c'est vrai, dit-il d'une voix triste. Nous ne pouvons rien donner aux
honnêtes gens... nous autres.
« C'est dur, allez, d'avoir « fauté ». Il n'y a pas de régénération possible. Je le
sais bien. Tenez, je suis d'une bonne famille. J'ai reçu une certaine éducation,
mon père était un des premiers ébénistes de Lyon. Malheureusement je le perdis
à dix-sept ans. Je fis de mauvaises connaissances. Le plaisir m'attira.
« Je me rappelle encore ma pauvre mère me disant : « Mon enfant, j ' a i appris
hier que des jeunes gens de la ville ont fait du tapage. Ils ont passé la nuit au
poste. Si pareille chose t'arrivait, j ' e n mourrais de chagrin. »
« Deux ans après, j e fis un faux. Et l'on me condamna à cinq ans de travaux
forcés I
« Ma mère resta deux mois entre la vie et la mort. Elle a été folle deux ans.
Ses cheveux ont blanchi. Elle n'a pas quarante-cinq a n s , elle en paraissait
soixante lors de mon départ.
« Je n'ai jamais volé depuis que j e suis au bagne. Je ne suis ni pire ni meilleur
que les autres, mais j e suis un damné. Voyez, j e ne puis même pas pleurer en
parlant de ça.
« Vous, monsieur, le bagne vous a ennobli, moi, il m'a ravalé !... »
Robin, ému malgré lui, s'approcha et, pour faire diversion à cette scène
pénible, offrit à l'homme la moitié de son repas.
— Je devrais vous refuser aussi, dit-il, mais j e n'ai pas le droit de faire le fier,
j'accepte. Vous êtes bien toujours le même... et ce n'est pas la première fois que
je reçois de bons offices de vous.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
71
— Comment cela? demanda Robin surpris.
Oh 1 parbleu, c'est bien simple. Vous m'avez retiré du Maroni, un jour que,
emporté p a r le courant, j'allais bel et bien me noyer. Vous n'avez pas hésité à
sacrifier votre vie pour conserver ma misérable existence de forçat.
« Voyez-vous, je ne puis que faire des vœux pour le résultat de votre entre-
prise, mais c'est de bon cœur, allez.
— Je me rappelle en effet, reprit le proscrit, et croyez que je vous suis obligé
des sentiments que vous me témoignez.
— Ah 1 bon Dieu, et moi qui oubliais l'essentiel.
« La lettre !
— Quelle lettre ?
— Voici : moins de quinze jours après votre fuite une lettre est venue pour
vous de France ; naturellement, l'administration en a pris connaissance. Les
chefs en ont parlé entre eux. Leurs propos nous ont été rapportés par le garçon
qui les sert, un transporté. On disait comme ça que vous aviez là-bas des amis
qui faisaient des démarches p o u r vous faire gracier. Que les affaires n'allaient
pas vite, mais que si vous vouliez vous-même signer votre demande en grâce,
vous pourriez l'obtenir.
— Jamais ! interrompit Robin, dont les pommettes s'empourprèrent. Et pour-
tant, ai-je bien le droit de priver ma famille du bras et de l'affection de son
chef ? Faut-il donc me déshonorer pour assurer au mieux leur subsistance ?
« Et d'ailleurs, il est trop tard I
— C'est ce que disaient comme ça les chefs : « Il est trop tard. » D'autant plus
que si vous n'obteniez pas votre grâce, il était question de vous faire conces-
sionnaire, avec la faculté d'amener votre famille.
— Hein ! que dites-vous ?... Concessionnaire. Ma femme, mes enfants i c i !
Dans cet enfer ?
— Dame, c'eût été peut-être le plus sûr moyen de les revoir. Puis, vous savez,
tout ça, c'est des on-dit. C'est le contenu de la lettre qu'il faudrait connaître.
— Oh ! cette lettre I . . . Maudite soit] ma folle précipitation. Que ne puis-je
retourner là-bas, et payer de tous les supplices un trop court moment de
bonheur.
— Tenez, laissez-moi vous dire deux mots, ça ne sera pas long. J'ai une idée,
une vraie. Je suis à peu près libre ici. On ne se défie pas de moi, étant à la veille
de ma libération, et l'on a raison. Je vais rentrer au chantier. Je me colle une
fièvre de cheval. C'est mon affaire, nous avons des trucs pour ça. On me débar-
72 L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
que de Sparwine à Saint-Laurent, j ' e n t r e à l'hôpital, et j e me débrouille pour
savoir le fin mot de l'affaire.
« Quand j e suis au courant de tout, j e guéris comme par enchantement, j e
reviens au chantier, j'accours ici et j e vous conte la chose.
« Gela vous va-t-il?, C'est que, voyez-vous, j ' a i contracté une rude dette vis-à-
vis de vous et j e serais bien aise de vous rendre service. »
Robin se taisait. Un terrible combat se livrait en lui. Il ne pouvait vaincre la
répugnance qu'il éprouvait à employer un tel messager pour une chose aussi
sacrée.
Le forçat le regardait d'un air suppliant.
— Je vous en prie. Laissez-moi faire une bonne action. Au nom de ma pauvre
mère, la bonne et sainte femme qui me pardonnera peut-être... Au nom de vos
petits enfants... sans p è r e . . . Là-bas, dans une grande ville...
— Partez ! Oh 1 oui, partez.
— Merci, monsieur, merci...
« Un mot encore : j ' a i là un petit carnet, sur lequel je marque ma route et
j'inscris mes arbres. Il m'appartient... loyalement. Je l'ai payé. Il y a encore
quelques pages blanches. Si j'osais, j e vous prierais d'y écrire quelques mots
pour envoyer en France.
« Un navire hollandais chargé de bois se trouve en face l'habitation Kœppler.
Il part incessamment en Europe. Je me charge de faire parvenir votre billet à
bord. Il y aura un bon cœur qui ne refusera pas de l'envoyer à votre famille,
surtout quand on saura que vous êtes un politique.
« Vous acceptez, n'est-ce pas ?
— Oui, donnez, murmura Robin.
Et, séance tenante, il couvrit d'une écriture fine et serrée deux feuillets
détachés, y mit l'adresse, et rendit le tout au forçat.
— Maintenant, dit celui-ci, j e pars. Ce soir j ' a u r a i la fièvre. Surtout, cachez-
vous bien. A bientôt !
— A bientôt, et puissiez-vous réussir!
Le transporté disparut aussitôt derrière les lianes épaisses.
Le vieux Casimir avait gardé le silence pendant toute cette scène, en partie
inintelligible pour lui. Il fut stupéfait, à la vue de la transfiguration qui venait
s'opérer sur les traits de son ami.
Robin n'était plus reconnaissable. Ses yeux brillaient d'un feu inaccoutumé,
sa figure pâle s'empourprait. A son habituelle taciturnité avait tout à coup
\\
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE 7 3
Ses yeux se tournèrent vers un grand portrait. (Page 75.)
succédé une incroyable loquacité. Il parlait... Il parlait avec volubilité, racon-
tait à son compagnon ravi, ses travaux, ses luttes, ses espérances, ses décep-
tions.
Il lui expliqua la différence existant entre un criminel de droit commun et
un condamné politique, et put faire apprécier à son interlocuteur la profondeur
de l'abîme qui les séparait.
1 0
74
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Le pauvre homme avait peine à comprendre l'implacable rigueur du châti-
ment, eu égard à la nature du délit.
— Maintenant, termina-t-il, que je suis presque rassuré sur le sort de mes
chers absents, le manche de la hache brûle mes mains.
« A l'ouvrage ! Casimir, à l'ouvrage. Creusons, fouillons ce bois, sans trève,
sans relâche. Parachevons l'œuvre de la liberté, et que ce canot nous emporte
au plus vite loin de ces rivages maudits.
— Ça même, dit doucement le noir.
Et ils se mirent à la besogne avec acharnement.
Quarante jours a peine avant l'évasion de Robin, une scène bien touchante,
et que nous retracerons brièvement, se passait à Paris, rue Saint-Jacques. On
était au 1er janvier. Il faisait un de ces froids durs, encore aiguisés par le vent
du Nord, dont l'haleine glacée transformait la grande ville en un véritable
coin de Sibérie.
Une femme en deuil, pâle, les yeux rougis par le froid, par les larmes peut-
être, montait lentement l'escalier malpropre d'une de ces énormes maisons
que l'on retrouve encore dans certaines parties du vieux Paris. Véritables
casernes aux innombrables recoins, accessibles aux plus petites bourses et où
s'abritent tant bien que mal des légions de déshérités.
Cette femme avait grand air, sous ses pauvres vêtements de veuve dont la
méticuleuse et touchante pauvreté attestait et des soins constants, et une misère
vaillamment supportée.
Arrivée au sixième étage, elle s'arrêta un moment essoufflée, lira une clef de
sa poche, et l'enfonça doucement dans la serrure. Au faible glissement de fer,
répondit un concert de voix enfantines.
— C'est maman ! Voilà maman !...
La porte s'ouvrit et quatre enfants, quatre gamins dont l'aîné avait dix ans,
et le plus jeune à peine trois, s'élancèrent vers la nouvelle venue qu'ils cou-
vrirent de caresses.
Elle les embrassa tous, nerveusement, avec ces mouvements de tendresse
fébrile et passionnée, tenant à la fois de la joie et de la douleur.
— Eh bien ! mes chéris, vous avez été bien sages, n'est-ce pas ?
— Je crois bien, répondit l'aîné, déjà sérieux comme un petit homme, la
preuve, maman, c'est que Charles a eu la croix de sagesse.
— La troix!... tite mère, dit en s'avançant avec la gravité de ses trois ans,
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
7 5
le plus jeune, un adorable bébé, qui montrait de son tout petit doigt à fossette
la croix accrochée par un ruban rouge à son vêtement de lainage gris.
— Bien! mes chers petits, très bien, reprit-elle en les embrassant encore.
A ce moment, elle aperçut dans le fond de la pièce un grand garçon de
vingt à vingt-deux ans, vêtu d'une vareuse de molleton noir, qui tortillait dans
ses grosses mains, d'un air embarrassé, son petit chapeau de feutre.
— C'est vous, mon brave Nicolas, bonsoir, mon ami, lui dit-elle affectueuse-
ment.
— Oui, madame, j ' a i quitté l'atelier de bonne heure, afin de venir vous « la
souhaiter bonne et heureuse », ainsi qu'aux enfants... ainsi qu'à... au patron...
à monsieur... Robin, quoi!
Elle tressaillit. Son beau visage, amaigri par la souffrance, pâlit, ses yeux
se tournèrent vers un grand portrait, dont le cadre d'or contrastait singulière-
ment avec les murailles nues de la mansarde et quelques meubles é p a r s , der-
niers débris d'une ancienne aisance.
Un petit bouquet de pensées, une rareté à pareil moment, s'épanouissait dans
un verre plein d'eau, devant cette toile, représentant un homme dans la force
de l'âge, aux fines moustaches brunes, aux yeux luisants, aux traits pleins
d'énergie et de distinction.
A la vue de cette touchante offrande faite par l'ouvrier parisien, à celui qui
fut son bienfaiteur, de ce témoignage d'exquise délicatesse sorti du cœur d'un
humble artisan, ses yeux se remplirent de larmes et un sanglot mal contenu
déchira sa gorge.
Les enfants, debout devant le portrait de leur père, pleuraient silencieuse-
ment en voyant pleurer leur mère. La douleur du jeune âge est ordinairement
bruyante. Les larmes silencieuses de ces quatre petits avaient quelque chose de
poignant.
On sentait qu'ils avaient l'habitude du chagrin, comme ceux de leur âge ont
l'habitude du rire.
C'était le jour de l'an pourtant. Les opulents magasins aussi bien que les
humbles boutiques des marchands de joujoux avaient été mis au pillage. Paris
en fête, flamboyait, des fusées de rire s'échappaient des hôtels et des man-
sardes. Les fils du proscrit sanglottaient.
O h ! ils ne demandaient pas de joujoux. Ils étaient depuis longtemps privés
de ce bonheur du premier âge, et savaient déjà s'en passer. Et d'ailleurs peut-il
y avoir des joies pour des enfants d'exilé ? Que leur importait cette année qui
7 6
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
venait de s'écouler morne et désespérée, que leur importait aussi celle qui com-
mençait peut-être sans espoir?
La mère essuya ses larmes, tendit simplement la main à l'ouvrier et lui dit :
— Merci ! merci pour lui et pour moi !
— Eh bien ! madame, demanda-t-il, est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau?
— Rien encore. Et nos ressources s'épuisent. Mon travail devient insuffisant.
Celle jeune Anglaise à laquelle je donnais des leçons de français est malade.
Elle s'en va dans le Midi. Bientôt nous n'aurons plus que mes broderies, et mes
yeux se fatiguent.
— Ah! madame, vous oubliez mon travail. Je ferai des heures supplémen-
taires. Puis, l'hiver ne durera pas toujours.
— Non, mon cher Nicolas, je n'oublie rien, ni votre bonté ni votre abnéga-
tion, ni l'amour que vous témoignez à mes chers enfants, mais j e ne veux rien
accepter.
— Oh ! ça serait la moindre des choses. Est-ce que le patron ne m'a pas élevé,
quand mon père a été tué par l'explosion de la machine. Qui donc a donné du
pain à ma mère infirme? Et si la pauvre vieille a pu mourir tranquille, n'est-ce
pas à vous et à lui que j ' e n dois la reconnaissance?
« Voyez-vous, madame, j e suis de la famille.
— Et c'est pour cela que vous voudriez vous tuer de travail, quand vous avez
à peine pour vivre.
— On a toujours de quoi vivre quand on a bon pied, bon œil et bon cœur à
l'ouvrage. Pensez donc, mécanicien-ajusteur, et des heures de supplément, je
me fais de vraies journées de contre-maître.
— Que vous voudriez nous donner en vous privant du nécessaire!...
— Mais, puisque je suis de la famille.
— Oui, mon enfant, vous en êtes... et pourtant je refuse. Je verrai plus
tard... si la misère devenait trop g r a n d e , si la maladie s'abattait sur les
enfants, si la faim... Oh! ce serait affreux. Non, nous n'en viendrons pas là.
Croyez bien que je suis aussi touchée de votre offre que si je l'avais acceptée.
— Et... alors, on ne veut pas le ramener de là-bas? Il y en a pourtant un
certain nombre qui sont arrivés de Belle-Isle et de Lambessa.
— Ils ont demandé leur grâce... Mon mari n'implorera jamais ceux qui
l'ont condamné. Jamais il ne désavouera sa conduite, qui fut toujours celle d'un
homme d'honneur
L'ouvrier baissa la tête et ne répondit pas.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE 77
— Du reste, continua Mme Robin d'une voix étouffée, je vais lui écrire,
ou plutôt nous allons lui écrire sa troisième lettre du jour de l'an...
« N'est-ce pas, mes enfants ?
— Oh! oui, maman, dirent les aînés, pendant que le petit Charles, accroupi
gravement dans un coin, s'escrimait sur un carré de papier qu'il lendit d'un
air satisfait en disant :
— Tiens, ma lettre... pour p a p a !
La femme du proscrit, sachant en quelles mains devait passer sa lettre avant
de parvenir à son mari, sachant aussi quelles mutilations on faisait subir à
celles qui étaient spécialement destinées aux condamnés politiques, écrivit
brièvement, de façon à tranquilliser Robin sur l'état de la famille, et en évitant
rigoureusement tout commentaire de nature à soulever les rigueurs de la
chiourme.
Ah! qu'il dut lui en coûter à cette noble mère, à cette vaillante épouse,
d'atténuer les expressions de tendresse qui se pressaient sous sa plume ! Mais
elle avait la pudeur de son affection et de sa douleur.
« Mon cher Charles — écrivit-elle,—
« C'est aujourd'hui le premier janvier. L'année qui vient de finir a été bien
« triste pour nous, terrible pour toi. Celle qui commence apportera-t-elle un
« allègement à tes souffrances, une consolation à nos peines ? Nous l'espérons
« comme toi, cher et. noble martyr, et cette espérance fait notre force.
« Je suis vaillante, va! Et nos braves enfants, de petits hommes, tes dignes
« fils. Henri grandit. Il étudie. Il est sérieux déjà. C'est tout toi. Edmond et
« Eugène deviennent de grands garçons. Ils sont plus rieurs, un peu étourdis,
« comme moi avant notre malheur. Quant à notre Charles, impossible de
« rêver pareil amour d'enfant. Un adorable bébé rose, joufflu, joli et intelli-
« gent!... Croirais-tu que tout à l'heure, quand il a entendu dire que je t'écri-
« vais, il m'a tendu un petit papier tout barbouillé qu'il a bien précieusement
« plié en disant : « Tiens, ma lettre pour papa ! »
« Je travaille. Et je réussis toujours à subvenir à nos besoins. Tranquillise-
« loi de ce côté, mon bon Charles, et pense bien que si notre vie est affreuse
« s a n s toi, les exigences matérielles en sont à peu près remplies. Tes amis
« ont continué les démarches entreprises à ton intention. Aboutiront-elles ? On
« exige comme condition essentielle que t u signes un recours en grâce...
« A ce prix peut-être obtiendrais-tu ta liberté? Sinon, on nous affirme que tu
« pourrais devenir concessionnaire d'un terrain en Guyane. J'ignore en quoi
78
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
« cela consiste. Tout ce que je vois, c'est que j e pourrais venir te rejoindre,
« avec les enfants. Rien ne m'effraye. Et la misère avec toi, là-bas, serait le
« bonheur!
« Dis-moi ce que je dois faire. Les moments sont précieux. Chaque minute
« qui s'écoule loin de toi, mon cher proscrit, est une minute d'angoisse, et nous
« pourrions encore être heureux dans ce pays du soleil.
« Courage, cher bien-aimé, nous t'envoyons nos souhaits les plus ardents,
« avec tous les baisers de notre cœur, et tout notre amour. »
Au-dessous, se lisaient avec le nom de la mère, la signature déjà virile de
l'aîné, les noms d'Edmond et d'Eugène un peu tremblottés et très appliqués,
puis un gros pâté commis par le petit Charles qui avait voulu que sa mère
conduisît sa main. -,
Cette lettre était partie trois jours après par un voilier de Nantes qui faisait
directement route pour la Guyane. Les communications, pour être moins régu-
lières qu'aujourd'hui, grâce aux lignes transatlantiques, n'en étaient pas moins
fréquentes, et Mme Robin avait toutes les cinq ou six semaines un mot de
son mari.
Janvier et février s'étaient écoulés tout entiers sans nouvelles, mars commen-
çait, rien encore I L'inquiétude de la pauvre femme se compliquait d'angoisses
quand elle reçut un matin une lettre timbrée de Paris, dans laquelle on la priait
de passer, pour une communication très-importante, chez un homme d'affaires
qui lui était complètement inconnu.
Elle se rendit aussitôt à l'adresse indiquée, et trouva un homme jeune encore,
mis avec une certaine recherche, de figure et de manières assez vulgaires, mais
en somme parfaitement convenable.
Il se tenait dans un de ces bureaux à l'ameublement banal d'acajou, aux
casiers multiples, dont l'aspect est bien connu. Il était seul.
Mme Robin se fit connaître. L'inconnu salua froidement.
— Vous avez, m a d a m e , l'invitation que j ' a i eu l'honneur de vous expé-
dier hier.
— La voici.
— Bien. J'ai reçu avant-hier de mon correspondant de Paramaribo des nou
velles de votre m a r i . . .
La pauvre femme se sentit le cœur tordu par une mortelle angoisse.
— Paramaribo... mon mari.. J e . . . ne comprends pas.
— Paramaribo, ou Surinam, capitale de la Guyane hollandaise,
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
79
— Mais, mon mari ! Dites vite... Oh ! dites-moi ce que vous savez.
— Votre mari, madame, dit simplement l'homme, comme si c'était la chose
la plus naturelle, vient de s'évader du pénitencier de Saint-Laurent.
La foudre tombant aux pieds de Mme Robin l'eût moins stupéfiée que
cette nouvelle imprévue.
— Évadé... bégayait-elle... Évadé !...
— Comme je viens, madame, d'avoir l'honneur de vous le dire. Et vous m'en
voyez sincèrement réjoui.
« J'ai d'ailleurs le plaisir de vous remettre un mot venant de lui, et que ren-
fermait la lettre de mon correspondant.
« Le voici. »
Surprise, altérée presque par ce coup inattendu, Mme Robin sentait comme
un brouillard devant ses yeux. Mais sa vaillante nature, réagissant aussitôt, elle
put déchiffrer le billet au crayon, écrit par le proscrit sur la feuille détachée du
carnet du forçai, près de la crique Sparwine.
C'était bien là l'écriture de son mari, sa signature, tout, jusqu'à quelques
lignes en caractères cryptographiques dont elle avait seule la clef.
— Mais alors, il est libre !... Je puis le revoir !...
— Gui, madame. Je tiens à votre disposition des fonds, envoyés en une traite
par mon correspondant. Mais vous concevez qu'il doit se cacher. Il n'a pas quitté
les Guyanes, où il est plus en sûreté que partout ailleurs. J'estime qu'il serait
préférable que vous allassiez le rejoindre.
« Vous partirez d'Amsterdam sur un navire hollandais, afin d'éviter les
formalités de passeport. Vous débarquerez à Surinam, et mon correspondant
vous mettra à même de retrouver votre mari, sans donner l'éveil à la police
française.
— Mais, monsieur, expliquez-moi... cet argent, ce correspondant ?
— Mon Dieu, madame, j e ne sais pas un mot de plus. Votre mari libre, son
désir de vous revoir, des fonds envoyés à votre destination par mon entremise,
et l'invitation pour moi de pourvoir à votre sécurité jusqu'à ce que vous soyez
sur le navire hollandais.
— Eh bien! soit. J'accepte. Je partirai. Avec mes enfants?
— Oui, madame.
— Quand?
— Le plus tôt sera le mieux.
Le mystérieux homme d'affaires employa si bien son temps que vingt-quatre
80
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
neures après, Mm* Robin quittait Paris avec les enfants et le brave Nicolas, qui
n'avait pas voulu quitter sa bienfaitrice.
Ils débarquèrent tous les six à Surinam au bout de trente-cinq jours d'une
heureuse traversée.
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E 81
Il râpait à tour de bras. ( P a g e 88.)
C H A P I T R E V
Construction d'un canot. — Le bois à rames. — Souvenir au Rowing-Club. — Le retour du
messager. — Une copie qui vaut bien l'original. — Une plante qui a beaucoup de noms
latins n'en est pas moins très bonne à manger. — Ce qu'on entend par « grager le ma
nioc ». Le « couac » et la cassave. —Vénéneux mais alimentaire. — Dans la couleuvre. —
Pirogue volée. — L'incendie. — Irréparable désastre. — Quel est le traître ? — Désespoir
d'un vieillard. — Celui qu'on n'attendait plus. — La citadelle de verdure et son chemin
11
82
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
couvert. — L'Atlantique plus large que la Seine à Saint-Ouen. — Drôle de pays. — Mys-
tère et bienfaisance. — Le Tropic-Bird. — Le capitaine hollandais ne veut rien dire. —
LES proscrits. — Plus de patrie. — C'est lui qu'on tue!...
Robin et le vieux nègre firent tant et si bien, s'escrimèrent d'une telle façon
contre le tronc du bemba, qu'après avoir taillé, coupé, brûlé, rogné, creusé,
poli, la pirogue se trouva prête.
Le gréement ne fut ni long ni difficile. Deux petits bancs, en bois de « génipa »
très léger, très résistant, et facile à travailler, furent posés en travers de la
coque, et encastrés, « à queue d'aronde », dans les deux plats-bords. Tous deux
furent percés à jour d'un trou ayant environ cinq centimètres de diamètre, et
pouvant au besoin permettre l'adaptation d'un petit mât de bambou.
Bien que les riverains du Maroni, nègres et Peaux-Rouges, aient l'habitude
d'aller presque exclusivement à la pagaye, il n'est pas rare, quand ils naviguent
sur les grands cours d'eau, de les voir hisser en guise de voile une natte de
paille quand ils ont vent arrière. C'est leur unique façon de profiter de la brise,
car ils ignorent absolument la manœuvre de la voile.
Quand ils n'ont pas de natte, et que le vent souffle, ils sautent à terre, coupent
des branches de waïe, de macoupi, de bache ou de barlourou, et les dressent
devant la brise. Voilure économique, très peu encombrante, et nécessitant une
science nautique fort élémentaire
Ces cas où le vent arrière peut servir a adjuvant à la pagaye sont limités aux
grands fleuves. Ils sont peu fréquents, car les Indiens et les Noirs habitent de
préférence les lieux baignés p a r les petites criques, et encaissés entre deux
murailles de verdure interceptant le moindre souffle de l'air.
Nos deux amis comptaient bien, le cas échéant, établir une voile avec le grand
hamac de Casimir tissé par les Bonis en excellente toile de coton.
Restait la question des pagayes. Grave question. Il n'appartient pas au pre-
mier venu de fabriquer secundum artem cet indispensable engin de naviga-
tion. Elles sont de trois sortes. Les Indiens en emploient deux modèles. L'un
figurant assez bien une bassinoire emmanchée, dont le récipient, aplati, ne
serait pas plus épais que la main ; l'autre, semblable à une pelle de boulanger à
manche très court.
Elles sont bien inférieures l'une et l'autre à la grande pagaye des Bonis et des
Bosh, canotiers incomparables, qui peuvent, n'en déplaise aux lauréats du
« Rowing-Club », nager pendant trente et quarante jours. Haute de deux mètres
à deux mètres trente, cette pagaye a une belle forme lancéolée. Le manche
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
83
long d'un mètre, légèrement aplati à Ja base, se renfle au milieu, acquiert la
grosseur d'un goulot de carafe, s'aplatit de nouveau, s'élargit doucement en une
courbe gracieuse donnant naissance à la palette, qui n'a pas plus de douze cen-
timètres de large sur un demi seulement d épaisseur et se termine enfin en une
pointe analogue à celle des feuilles d'iris.
C'est à cette dernière forme que Casimir donna la préférence, tout en mani-
festant son profond mépris pour les pagayes indiennes, plus lourdes, moins
maniables et moins jolies, en dépit de leurs curieux dessins au suc de génipa.
Le bois employé par excellence est le « yaruri », appelé pour cette raison,
« bois à rames ». Le bonhomme voyait juste et loin, quoiqu'il n'eût qu'un œil. Il
eut bientôt découvert un « yaruri » superbe, qui fut abattu p a r le procédé em-
ployé jadis pour jeter à terre le bemba.
Chose curieuse, et qui montre combien sont observateurs ceux que nous appe-
lons des sauvages, ce bois se fend presque sans efforts, ou plutôt se décolle en
planches d'une longueur indéfinie et seulement épaisses comme la main.
Il se travaille avec une incroyable facilité quand il vient d'être abattu, et
acquiert en peu de jours par le séchage une dureté sans pareille, tout en conser-
vant une grande élasticité. -
Les doigts crochus du vielilara, insuffisants pour un travail de ïorce,
maniaient le sabre d'abattis avec une surprenante habileté. Il procédait par
petits coups secs, bien mesurés, détachait de minces copeaux, tapotait toujours,
n'enlevant jamais trop et finissant par donner à sa planche la gracieuse forme
de la pagaye bonie.
Il mit quatrs jours à en confectionner quatre, voulant en avoir au moins
deux de réserve en cas d'accident.
Ces préparatifs achevés à la grande joie des deux solitaires, Robin aurait
volontiers approvisionné séance tenante l'embarcation et serait parti sans
désemparer, mais il attendait avec impatience le retour du forçat.
Gondet était bien longtemps à revenir. Plus de trois semaines s'étaient écou-
lées depuis son départ, et le proscrit, que ne distrayait plus l'écrasant labeur de
chaque jour, trouvait aux heures une longueur interminable.
C'est en vain que le bon Casimir s'ingéniait de toutes façons, lui racontait
toutes les belles histoires logées dans les impérissables casiers de son étonnante
mémoire, qu'il l'emmenait à la chasse, lui apprenait le maniement de l'arc et
l'initiait ajoutes les subtilités de la vie sauvage. Un morne ennui rongeait le
vnalhcu roux.
84
LES R O B I N S O N S D E LA GUYANE
Qui sait ce que pouvait être devenu le chercheur de bois, au milieu de
ces solitudes sans fin, peuplées de fauves, hérissées d'obstacles, parsemées d'in-
visibles abîmes, hantées par les maladies.
— Allons, disait-il en poussant un profond soupir, c'en est fait ! Nous parti-
rons demain.
— Non, compé, répliquait invariablement le noir, ou qu'a pas gain
patience... Tendez pitit morceau... Li pas gain oun sô, temps allé vini. (Vous
n'avez pas de patience, attendez un peu. Il n'a pas eu seulement le temps d'aller
et de revenir.)
Le lendemain arrivait sans rien changer à la situation.
On avait essayé la pirogue. Sa stabilité, en dépit de son faible tirant d'eau,
était parfaite. Elle évoluait admirablement sous l'impulsion de Robin, qui avait
rapidement acquis le tour de main particulier nécessité par la difficile manoeu-
vre de la pagaye.
Casimir se tenait à l'arrière. Il barrait et pagayait. Ce poste demande une
moindre dépense de force et exige une grande habileté. En effet, les canots
indigènes, de simples coques, sans quilles, rondes en dessous, chavirent avec
une extrême facilité, et obéissent à la moindre pression.
Disons tout d'abord que la pagaye est moins rapide que la rame mais que
l'emploi de cette dernière est impossible dans les criques, eu égard a leur peu
de largeur. Comment, en effet, « nager » avec des avirons d'au moins deux
mètres, ce qui donne un développement de près de six mètres, dans les cours
d'eau souvent larges de quatre ou cinq, et dont les berges disparaissent sous
un inextricable enchevêtrement de lianes et de plantes aquatiques 1
Avec la pagaye, au contraire, on peut circuler à l'aise dans une crique de
moins de deux mètres. L'homme prend son point d'appui sur les bras, et non
pas sur le bord de l'embarcation. Il saisit à cet effet, le manche de son ins-
trument des deux mains, la gauche en haut quand il nage à tribord, la droite
en haut quand il nage à bâbord, en laissant entre ses poings un espace d'envi-
ron cinquante centimètres.
Il enfonce alors verticalement dans l'eau, le long de la coque et en évitant
de la toucher, la pagaye jusqu'à ce que la palette disparaisse; il appuie la main
placée en haut en opérant une poussée sur le sommet du manche, pendant que
la main placée en bas, au ras de la palette, opère un mouvement de traction et
sert de point d'appui. C'est un simple levier.
Le canot, sollicité en avant, glisse sur l'eau ; et avance assez rapidement. Les
pagayeurs opèrent tous la même manœuvre, y compris le barreur, qui doit de
LES R O B I N S O N S DE LA GUYANE
85
plus, pour imprimer la direction, donner de temps à autre à la pagaye des
mouvements de godille. Un autre avantage, c'est qu'à l'inverse des bâtiments à
rames, l'équipage d'une pirogue a le visage tourné à l'avant.
Casimir, pour faire patienter son compé, l'avait minutieusement rompu à
ces manœuvres. L'élève était maintenant passé maître, et sa vigueur herculéenne
insi que son énergie, devaient lui permettre de tenir presque indéfiniment.
Cinq semaines s'étaient écoulées depuis le départ de Gondet.
Robin, complètement désespéré, allait quitter la paisible demeure du lépreux,
quand la veille même du jour irrévocablement fixé pour le départ, le transporté,
pâle, maigre, se soutenant à peine, fit son apparition dans l'abattis.
Deux exclamations de joie accueillirent son arrivée.
— Enfin ! Ah mon pauvre garçon, que vous est-il donc arrivé ? demanda le
proscrit en le voyant dans un pareil état.
— Ne m'en veuillez pas d'avoir autant tardé, dit-il d'une voix éteinte. Mais
j ' a i cru mourir. Je n'ai pas été reconnu malade par le docteur, et Benoît, qui
peut à peine se traîner, m'a roué de coups...
« On m'a mis alors à l'hôpital... et pour tout de bon, allez ; mais Benoît me
le paiera.
— La lettre... demanda anxieusement Robin... La lettre?...
— Bonnes nouvelles. J'ai eu mieux que je n'espérais.
— Parlez !... Dites... Oh ! dites-moi vite ce que vous savez.
Le transporté se laissa tomber, plutôt qu'il ne s'assit, sur un tronc renversé, tira
de sa poche son petit carnet, et en sortit un morceau de papier qu'il tendit à Robin.
C'était la lettre écrite p a r sa femme le 1 e r janvier dans la mansarde de la
rue Saint-Jacques. Ou plutôt, c'était la copie de cette lettre.
Il lut avidement, d'un trait, d'un regard, puis recommença. Un tremble-
ment convulsif agitait ses mains, puis ses yeux s'obscurcirent, un rauque san-
glot déchira sa gorge...
Cet homme de fer pleura comme un enfant. Larmes de bonheur, rosée bénie,
seule manifestation de la joie chez ceux qui ont trop souffert.
Le noir, inquiet, n'osait interroger. Robin ne voyait plus, n'entendait plus. Il
relisait à haute voix, maintenant ; répétant à satiété les noms chéris de ses
enfants, se retraçant par la pensée la scène qui avait précédé la rédaction de la
lettre, vivant un moment au milieu des bien-aimés absents.
Casimir écoutait, les mains jointes, pleurant aussi.
— Ça bon... murmurait-il... bonne madame... gentils pitits mouns... mo
content...
Robin s'arracha enfin à son extase, et se tournant vers le forçat, lui dit douce
ment :
86
L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
— Vous avez fait là une bonne action, Gondet. Je vous remercie... de tout
mon cœur.
Le malheureux, secoué par la fièvre, balbutiait :
— Oh ! ça n'est vraiment pas la peine. Vous m'avez bien sauvé la vie, vous.
Puis, vous m'avez parlé comme à un h o m m e . . . à moi tombé si bas. Vous m'avez
montré comment on supporte héroïquement une infortune imméritée.
« Quel exemple pour un coupable !... J'ai appris le repentir...
— Bien, cela, continuez... Et surtout, pas de vengeance contre celui qui vous
a frappé. Vous serez d'autant plus fort dans vos résolutions.
Le transporté baissa la tête et ne répondit pas.
— Mais cette lettre, comment avez-vous pu vous la procurer?
— Ça a été tout simple. Ces gens de police sont bien les plus naïfs qu'on
puisse voir. On l'avait tout bêtement mise avec votre dossier. Le garçon de
bureau n'a eu qu'à l'enlever pour un moment, il me l'a apportée, j ' e n ai pris
copie, puis il l'a remise en place. Et c'est tout.
« J'aurais bien pris l'original, mais vous n'auriez peut-être pas voulu d'une
chose volée, bien qu'elle vous appartînt. Et d'ailleurs, la soustraction de ce
papier eût attiré l'attention sur vous. Vous seul y aviez intérêt.
« Car, il faut bien vous le dire, votre évasion a mis tout le pénitencier sens
dessus dessous. On a parlé du renvoi de Benoît. Il y a eu enquête sur enquête..
Heureusement que l'on commence à vous croire mort... sauf peut-être ce sur-
veillant de malheur.
« Aussi, cachez-vous bien !
— Me cacher 1 J'ai mieux que cela à faire maintenant. Rien ne m'attache
plus à ce sol maudit. Je veux fuir bien loin, dire adieu pour jamais à cet enfer.
Dès demain nous partons 1 . . . Tu entends, Casimir.
— Ça même, fit le noir.
— Mais, reprit vivement le forçat, vous ne le pouvez pas en ce moment, du
moins dans votre canot. L'embouchure de la crique est encombrée de travail-
leurs, et les surveillants redoublent de vigilance.
« Attendez au moins que je trouve d'autres essences de bois à exploiter, que
le chantier se déplace un peu.
— Nous partons quand même, vous dis-je.
— C'est impossible. Ecoutez-moi. Patientez une semaine.
— Vous ne voyez donc pas que je meurs ici minute par minute. Qu'il faut à
tout prix sortir, fût-ce par la force...
— Mais vous êtes sans armes... sans argent pour faire face à vos dépenses en
pays civilisé.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
87
Ah ! faut-il être si près du but, sans pouvoir briser les dernières entraves
« Eh bien I soit, nous attendrons.
— A la bonne heure, dit avec empressement le forçat, qui se préparait à ren-
trer au chantier.
— Non, ou qu'a pas aller caba, ou mangé.
— Oh I j e n'ai pas besoin de grand'chose, avec la fièvre qui me ronge,
surtout...
— Ou qu'à prend oun so tit morceau batoto. (Prenez seulement un peu de
batoto.) Ça bon bon pour couper fièvre passé coup de sabre. (Ça vous coupe la
fièvre comme d'un coup de sabre.)
Robin vit que les refus du pauvre diable provenaient de l'insurmontable
dégoût que lui causait l'idée du contact, même indirect, du lépreux avec les
ustensiles du ménage
— Allons, venez, il ne serait pas prudent de vous mettre en route pendant
l'accès. Je vous préparerai l'infusion.
Il accepta alors de grand coeur, avala avec force grimaces l'horrible et salu-
taire breuvage; puis, il partit en emportant une bonne provision de feuilles, et
non sans renouveler aux deux solitaires, avec une insistance toute particulière,
sa recommandation de retarder leur départ.
Il fallait, d'ailleurs, une semaine au moins pour préparer l'approvisionne-
ment. Nous l'avons dit déjà, les voyageurs ne doivent pas compter sur ce qu'ils
pourront rencontrer en route, mais uniquement sur ce qu'ils emportent. Robin
en avait fait la cruelle expérience. Heureusement que l'abattis du vieux nègre
était là. Ses produits constituaient une incomparable ressource.
Il était urgent de fabriquer tout d'abord le « couac » ou farine de manioc,
qui devait être l'élément essentiel de l'approvisionnement. On verrait ensuite à
prendre le poisson et à le boucaner.
Le proscrit n'avait sur la plante et sur son emploi que des notions vagues
d'homme civilisé. Autant dire nulles. L'alimentation des forçats se composant
de farine et de légumes secs arrivés d'Europe, il n'avait mangé le couac et la
cassave que depuis sa cohabitation avec le lépreux, et comme la manipulation
de ce produit ne s'opère que de loin en loin, il en ignorait le procédé, et surtout
les lenteurs qu'il comporte
Heureusement que l'homme de la nature était la, avec son matériel.
— Eh ben! compé, nous qu a gragé manioc, caba. (Nous allons d'abord
graqer le manioc.)
88
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Grager !... qu'est-ce que cela pouvait bien être?
On avait arraché la veille et l'avant-veille une ample provision de racines de
manioc, et les grosses masses tuberculeuses, dont quelques-unes atteignaient le
volume du mollet, formaient sous le h a n g a r un monceau respectable.
Le vieillard prit dans un coin un morceau de bois de fer, long de cinquante
centimètres, large de dix, et pourvu sur une de ses faces de dents écailleuses.
sculptées au couteau et figurant une râj)e.
— Ça, grage. (Voici le grage '.)
— Très bien, et que me faut-il faire?
— Grager racines, pour gain farine.
— Mais, reprit Robin en saisissant d'une main l'instrument et de l'autre une
racine, si c'est le seul procédé, j ' e n aurai bien pour un mois.
— Pa'ce que ou pas savez.
Et le bonhomme, ravi de pratiquer ex professo, arc-bouta le grage sur la poi-
trine de son élève et sur un des montants de la case, lui mit, après l'avoir pelée,
une racine entre les deux mains, et lui dit :
— Allons, ou qu'a gragé.
Et Robin fit énergiquement glisser sur sa râpe le tubercule farineux, qui
s'émietta facilement, et tomba sur le sol recouvert de larges feuilles comme de
la sciure de bois mouillée.
— Ça même... reprit Casimir en lui en passant encore une, dont il enleva la
pean avec son couteau.
L'apprenti, qui possédait indépendamment d'une grande vigueur une égale
sonne volonté, fit en quelques minutes ctes progrès surprenants. Il râpait à tout
ds b r a s , et la pulpe humide forma bientôt à ses pieds un a m a s considérable.
Casimir devait de temps"ên temps modérer son ardeur, dans îa crainte qu'un
faux mouvement ne fît porter ses mains sur les dents du grage. Une écorchure
en fût aussitôt résultée, et le contact du suc laiteux s'écoulant de la pulpe, eût
produit de graves accidents.
— Ou mouri, compé, si li touché bobo la main.
— Sois tranquille, mon brave... Puis il ajouta en a parte :
« Si ie suis novice en pratique, j e suis ferré sur la théorie. J e n'ignore pas que
> On donne en Guyane le nom de serpent grage au trigonocéphale, à cause de la ressem-
blance de ses écailles avec celles de l'instrument à râper le manioc. Sa morsure est extrê-
mement dangereuse.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE.
89
Du courage, mon ami. (Page 9 3 . )
le manioc frais contient un suc volatil très vénéneux. Des chimistes l'ont
distillé, et en ont tiré un liquide dont quelques gouttes appliquées sur la langue
d'un chien ont amené en trois minutes la mort de l'animal.
« Boutron et Henry, si je ne me trompe, prétendent que c'est l'acide cyan-
hydrique.
1 2
90 L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
« C'est égal, je serais curieux de savoir quel procédé tu vas employer pour
débarrasser notre farine de cet hôte incommode. »
Ce ne fut ni long ni difficile. Un long instrument d'apparence bizarre, ouvert
en haut, fermé en bas et rappelant assez bien un gros serpent, ou plutôt la
peau d'un serpent, était accroché à une des solives de la case.
Cet engin, finement tressé en fibres corticales d'arouma (maranta arundina-
cœa), d'une solidité à toute épreuve, avait au moins deux mètres, et sa perméa-
bilité aux liquides était parfaite.
Robin avait plusieurs fois demandé à son hôte ce que c'était, et Casimir avait
invariablement répondu :
— Ça bête-là, couleuvre à manioc 1.
Les explications qui avaient suivi furent tellement embrouillées, que Robin
n'y avait rien compris. Il allait donc apprendre l'usage à « ça bête-là ».
— Ou prend' farine, mettre h dans bagage-là. (Prenez l a farine et mettez-la
dans cette machine-là.)
Il obéit, et entonna la pulpe humide jusqu'à ce qu'elle affleurât à l'orifice
supérieur. La couleuvre, gonflée à éclater, avait des attitudes de boa repu, qui
serait resté suspendu par les crocs pendant le laborieux travail de la digestion.
A la partie inférieure, on voyait une anse également en arouma, dont le pros-
crit comprit bien vite la destination.
Sans même demander avis au noir, il passa dans celte anse un long et dur
morceau de bois, appuya l'un des bouts sous un des montants de la case, pesa
sur l'autre bout en formant un levier puissant et l'amarra solidement
Sous cette énergique pression, le liquide vénéneux perla de tous c o t é s a travers
Ses tresses et coula bientôt en un filet continu. Casimir était positivement ravi.
— Oh ! compé... compé... ça bon bon. Ou fika neg' oui ! (C'est très bien, vous
voilà passé nègre.)
Robin, sensible à cet éloge renfermant le summum de considération qu'un
blanc puisse acquérir, reprit son grage et recommença de plus belle.
Le liquide cessa bientôt de couler de la couleuvre, et le bonhomme, qui ne
restait pas non plus inactif, retira la farine qui formait comme un bloc tant la
pression avait été énergique.
Il étala en plein soleil sur des feuilles cette belle farine, aussi blanche que celle
qui est produite par le froment, mais aussi grosse que de la sciure de bois.
Elle était après deux heures d'exposition, sèche comme de l'amadou. Pen-
dant que son compagnon grageait toujours avec ardeur le noir prit un tamis de
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moyenne grandeur, appelé « manaret », également en, arouma, et passa sa pro-
vision tout entière, afin d'extraire les débris de pulpe qui s'y trouvaient mêlés.
Le travail ainsi commencé, les rôles ainsi distribués, la besogne continua les
jours suivants, mais avec variantes, la préparation de cette manne équatoriale
exigeant encore d'autres manœuvres.
Robin grageait toujours, et mettait la couleuvre en pression, pendant que
Casimir, après avoir séché et tamisé la farine, étendait celle-ci sur une large
plaque de tôle, chauffée en-dessous par un feu doux et l'agitait sans cesse avec
une palette de bois. De celte façon, non seulement les dernières molécules du suc
vénéneux étaient volatilisées, mais encore l'eau interposée se vaporisait. La
substance alimentaire parfaitement pure, restait à l'état de granules irréguliers,
durs, secs et absolument inaltérables quand on les conserve en vase bien clos.
C'est ce que l'on nomme le « couac », qui forme avec la cassave la base de la
nourriture de toutes les peuplades de la zone torride américaine. Il se mange
en guise de pain. Il suffit de le délayer avec un peu d'eau dans un coui, et l'on a
une bouillie jaunâtre, épaisse, savoureuse, très nourrissante, à laquelle les
Européens s'habituent bien vite.
La cassave diffère du couac tant par l'aspect que par le dernier tour de main.
Au lieu de remuer la farine avec une palette, on entoure la plaque nommée pla-
tine d'un rebord circulaire de trois centimètres de hauteur, on le remplit de
farine qu'on laisse prendre comme une crêpe. On retire alors le moule, et l'on
déplace sans cesse la galette pour l'empêcher de brûler ou de s'attacher. Quand
elle est cuite des deux côtés, on l'expose au soleil. On en empile l'une sur l'autre
jusqu'à cinq ou six douzaines.
Ce travail, on le voit, est le plus essentiel de tous, le seul peut-être auquel les
bons sauvages, paresseux avec délices, ne peuvent se soustraire. Aussi, dans
leurs inexplicables et fréquentes migrations, le bagage par excellence est-il le
grage, la couleuvre et surtout la platine de tôle, importée de temps immémo-
riaux par les Européens, qui constitue un objet d'échange très recherché, et
qu'ils se lèguent de génération en génération.
La possession d'une platine est une fortune; sa perte équivaut à une calamité.
Certains villages, renfermant trente à quarante individus, n'en possèdent
souvent qu'une seule, rappelant assez bien le four banal du Moyen Age.
Les deux compagnons mettaient à la préparation de leurs aliments un achar-
nement analogue à celui qu'ils avaient déployé lors de la fabrication de canot.
C'est qu'ils en sentaient l'importance. Rien, en effet, ne saurait remplacer la
couac. On sait que le froment ne pousse pas sous l'équateur, ou plutôt sa crois-
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sance est tellement activée par le soleil, que le grain ne peut se former. Le blé
n'est qu'une sorte de chiendent stérile.
La ration d'un homme valide étant calculée par jour à sept cent cinquante
grammes, c'était un kilo et demi que les deux solitaires devaient emmagasiner.
Leur voyage durerait au moins trois mois. Il leur fallait donc un minimum de
cent trente-cinq kilos. La prudence leur conseillait d'en préparer cent soixante
pour les besoins imprévus.
C'était, on le voit, une rude besogne qui leur prit, en dépit de la fiévreuse
activité de Robin, près de quinze jours. L'abattis du lépreux était presque entiè-
rement moissonné. Une catastrophe imprévue eût fatalement amené la famine.
Cependant le couac, bien enfermé dans de vastes jarres de terre, échangées
jadis par le vieillard avec les Indiens, n'attendit bientôt plus que l'arrimage dans
le canot. Les galettes de cassave, parfaitement séchées, étaient enveloppées
dans des feuilles imperméables, qui en garantissaient la parfaite conservation.
Restait la question de l'approvisionnement du poisson boucané. Elle allait
être sous peu résolue.
Depuis que ces travaux étaient commencés, Gondet n'avait pas reparu. Son
absence inquiétait Robin. Le pauvre diable était-il malade? Mort peut-être. En
Guyane, il faut s'attendre à tout.
Avait-il réussi à déplacer le chantier et à dégager l'embouchure de la crique?
Le lendemain du jour où la préparation du manioc fut terminée, le proscrit
eut envie de revoir la pirogue, qui avait été habilement dissimulée dans une
petite anse, sous des lianes et des feuilles.
Ce lieu se trouvait à peine à trois heures de marche : une promenade. Il
emporta quelques provisions, prit son sabre, s'arma d'un solide bâton, et partit
au petit jour, avec son inséparable Casimir, ravi comme un écolier en vacances.
Ils s'avançaient en devisant presque gaîment, parlant de l'avenir, faisant des
projets dont la réalisation était prochaine. C'est ainsi qu'ils atteignirent l'endroit
détourné où ils avaient caché la barque, afin de la soustraire aux yeux
indiscrets.
Casimir proposa une petite course sur la crique, et Robin ne crut pas devoir
priver le vieillard de cette légère satisfaction.
Ils atteignent l'épais entrelacement de lianes et de plantes, au milieu des-
quelles la pirogue est maintenue p a r une forte liane.
Le proscrit met la main sur l'amarre fixée à une racine et hâle dessus pour
faire aborder l ' a v a n t . Il ne sent aucune résistance, la. liane obéit doucement.
Une sueur froide l'envahit soudain, en voyant l'extrémité tranchée comme d'un
coup de couteau.
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Appréhendant une irréparable catastrophe, il s'élance à corps perdu au milieu
des végétaux et les sabre furieusement.
Un large périmètre est bientôt déblayé. Rien encore. Qui sait, les pluies ont
sans doute empli l'embarcation, elle aura coulé et doit reposer sur le fond de la
crique. Il est même préférable qu'il en soit ainsi, les alternatives de pluie et de
soleil n'auront pu la gercer.
Robin plonge, cherche, tâtonne, regarde, remonte et plonge de nouveau.
Rien ! Quelques caïmans s'enfuient effrayés. Le noir fait retentir l'air de cris
désespérés ; il s'agite sur la berge, va, vient, écarte les lianes, se glisse sous les
basses branches et ne trouve aucune trace.
Plus de doute, et le proscrit désolé, mais non abattu, acquiert la triste cer-
titude que la pirogue a été volée.
— Courage, ami, dit-il au vieillard... courage; nous en ferons une autre. Ce
sera trois semaines de retard... Heureusement que nos provisions sont prêtes et
en sûreté.
Le retour fut triste. Il s'effectua rapidement. Sans savoir pourquoi, les deux
hommes éprouvaient un impérieux besoin d'être chez eux. Dans quelques
minutes, ils seront à l'habitation.
Mais quelle nouvelle et terrible surprise leur ménage la fatalité? Quelle irré-
parable catastrophe va fondre sur eux ?
Une âcre fumée flotte lourdement sur l'abattis, une insupportable odeur de
roussi les prend à la gorge...
Robin, d'un bond, se précipite vers la case, enfouie sous les bananiers.
Elle n'existe p l u s ! . . . Un monceau de cendres encore fumantes en marque
seul la place. Les instruments, les outils, les provisions patiemment emmaga-
sinées, tout a disparu... L'incendie a tout consumé.
Robin avait dit quelques heures auparavant, lorsqu'il constata la disparition
du canot :
— Heureusement que nos provisions sont prêtes et en sûreté !
Quel ironique et cruel démenti lui donnait tout à coup la fatalité ! Jamai
!
s i
s l
n'avait ét
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s e momen
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t d
t
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e a libert
a
é san
é
s entraves..
s
.
Et maintenant tout était perdu, disparu, anéanti! Il avait suffi
suff à une étincelle
envolée sans doute du foyer mal éteint pour dévorer en quelques moments le
fruit de tant de peines. Non seulement il ne fallait pas penser à quitter de long-
temps la colonie, mais
mais encore le premier résultat de cette catastrophe était à
courte échéance, l'évocation du spectre de la famine.
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Le pauvre vieux noir était tombé du coup dans une prostration profonde. Sa
douleur était navrante. Il regardait, hébété, ce monceau de cendres, seul reste
de ce qui avait été l'abri de sa triste vieillesse, ces tronçons charbonnés qui
étaient les poteaux élevés par ses mains mutilées, ces débris de poteries noir
cies, renfermant les provisions, ses outils, fidèles auxiliaires de son travail de
solitaire...
Il regardait... et ne trouvait ni une plainte, ni une larme.
Toute autre était l'attitude du blanc. Sa vaillante nature était bien celle d'un
homme bâti pour toutes les luttes.
l i tressaillit à la vue du désastre, pâlit légèrement, et ce fut tout.
Chose étrange et pourtant naturelle. L'embrasement au carbet ne lui produisit
pas, à beaucoup près, autant d'impression que l'enlèvement de la pirogue. C'est
que l'incendie pouvait, devait même n'être que l'effet d'un hasard malheureux,
tandis qu'il fallait attribuer à une main ennemie l'absence de l'embarcation.
Toute la série des suppositions les plus alarmantes s'offrait à son esprit, et
quelque peu pessimiste qu'il fût, Robin se trouvait en face de ce double point
d'interrogation : Qui a commis le vol? Dans quel but?
Le surveillant était encore au pénitencier et d'ailleurs, s'il eût été averti de la
présence du fugitif dans le bassin de la crique, il fût arrivé avec une escouade
et eût arrêté l'homme sans autres formalités.
Le transporté Gondet, qui n'avait pas donné signe de vie depuis l'épisode de
la lettre... Mais non. Cette supposition était absurde. Il était sincère, ses preuves
de repentir ne pouvaient être mensongères, non plus que l'expression de sa
reconnaissance.
Mais son insistance à empêcher les deux hommes de quitter leur habitation...
N'était-elle pas, sinon compromettante, du moins un peu exagérée ?
Robin se disait qu'il était trop défiant. En somme, le forçat devait être de
bonne foi. Les preuves abondaient.
Ah! l'Indien!
Le misérable Peau-Rouge pouvait être seul coupable de ce double attentat.
Son ignoble passion pour l'alcool, déçue tout d'abord, voulait être assouvie.
Son plan était tout simple : immobiliser le proscrit dans la vallée, puis
l'affamer. Alors quand le tigre blanc, au bras terrible, serait affaibli par les
privations, quand la case du vieux nègre, cette forteresse défendue par les ser-
pents, serait en cendres, le bon Atoucka s'en viendrait avec les « mouché di
Bonapaté » (les hommes de la pointe Bonaparte), le tigre blanc serait de
bonne prise, et le « Kalina » s'offrirait une ces lampées de tafia comme
jamais estomac équatorial n'en a ingurgité
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Ces suppositions devaient être vraies comme les choses simples.
Il fallait agir. Les regrets étaient superflus, les plaintes stériles. Robin était
homme d'énergie et d'action, on a pu s'en convaincre. Ces réflexions, longues
à écrire, avaient traversé son cerveau comme un trait de lumière.
Son plan fut bientôt tracé.
— Casimir, dit-il doucement au lépreux, pâle à la façon des nègres, c'est-
à-dire gris de cendre..., Casimir...
Le son d'une voix humaine arracha le pauvre homme à sa torpeur. Il gémit
plaintivement comme un enfant qui souffre.
— Ah... ah! mo m a l a d e ! . . . l a . . . massa bon Gué. La... mo m o u r i ! . . .
— Du courage, encore une fois du courage, mon ami...
— Mo... pas pouvé..., blanc, cher blanc, m o . . . Casimir..., mouri là..., côté
so la case... (Je ne peux pas, mon cher blanc; Casimir va mourir là où était
sa case.)
— Viens..., j e vais emporter nos outils. Les manches sont brûlés, j ' e n mettrai
de neufs... Je te construirai un carbet. Tu seras à l'abri de la pluie qui recom-
mence à tomber. Je te donnerai à manger... Viens, mon pauvre vieil enfant.
— Mo pas pouvé..., répétait-il plaintivement..., mo pas pouvé..., mi dédé
caba..., mi maman, o h ! . . . (Je suis mort déjà... oh ! maman.)
— Allons, reprit-il avec une douceur qui n'était pas exempte de fermeté, tes
plaintes ne sont, hélas ! que trop légitimes ; mais ne restons pas ici, il y a un
danger réel.
— Ou qu'à oulé allé, caba... Pauv' kokobé, li pas pouvé soti... (Où voulez-
vous aller déjà? Le pauvre lépreux ne peut pas sortir.)
— Je te porterai s'il le faut, mais encore une fois, partons.
— Oui, mo que allé..., reprit-il en trébuchant.
— Pauvre bonne créature. Il y a vraiment de la cruauté de ma part à le
pousser ainsi.
« Ecoute, je vais te faire pour cette nuit un carbet de feuilles, et demain nous
irons nous établir dans la forêt, un peu plus loin, mais à proximité de l'abattis.
Nous vivrons tant bien que mal avec les ignames, les patates, les bananes et le
peu de manioc que nous avons sur pied... Je viendrai aux provisions.
— Ça même..., ou bon comme bon Gué !...
— A la bonne h e u r e . . . ; va, mon b r a v e , j e travaillerai comme deux, j ' a i bon
courage et j e suis fort, rien n'est perdu.
— Non, rien n'est perdu, dit une voix derrière eux, mais il faut convenir qu'il
y a de fières canailles sur la terre.
Robin se retourna brusquement et reconnut Gondet.
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L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
— Je vois le malheur qui vous frappe. Votre canot disparu. Je me suis
aperçu de ça en longeant la crique. Votre abattis ruiné, votre case brûlée. C'est
d'autant plus malheureux que la voie est libre.
— Vous avez réussi !
— Comme j e n'aurais jamais osé l'espérer. J'ai trouvé une vraie forêt de
bois de rose mâles et femelles, avec des angéliques.
— Quel m a l h e u r !
— Oh ! tranquillisez-vous, ils en ont pour plus de trois mois, et dans trois
mois... vous serez loin.
— Puissiez-vous dire vrai !
— J'en suis sûr. E h ! bien mieux que ça, j ' a i idée que toutes ces calamités
vous seront plus utiles que nuisibles.
— Qu'entendez-vous par l à ?
— Que la saison des pluies va finir pour six semaines à deux m o i s , que le
petit été de mars va commencer, que les Bosh et les Bonis vont descendre, que
vous trouverez des canotiers, et que pour une pirogue perdue vous en
aurez dix.
— Quelle confiance puis-je avoir en ces hommes, quand j e vois l'indien
Atoucka, mon hôte d'une h e u r e , qui veut me vendre pour une bouteille
de tafia.
— Les Bonis et les Bosh sont des noirs. Ils ne sont pas traîtres, comme
ces vermines de Peaux-Rouges. De plus, ils ne sont pas ivrognes comme eux.
A peine s'ils boivent l'alcool des blancs ; de plus, quand vous serez à bord
d'un de leurs canots, vous serez en sûreté. Ce sont de braves gens, très fidèles,
ne livrant jamais celui auquel ils donnent l'hospitalité.
— Ça même, dit Casimir. Li parlé bon bon.
— Alors votre avis est d'attendre encore quelques semaines ici?
— Non pas ici même, mais à quelques centaines ou milliers de mètres. Vous
n'avez qu'à construire un carbet en plein bois, à ne pas laisser de traces de
votre passage... Pas le moindre coup de sabre surtout. Ces Indiens sont malins
comme de vrais singes. Je vous garantis qu'à moins de tomber de la lune, ou
d'être le diable, ils ne vous trouveront pas.
— Mais le prix de notre passage dans un canot boni?
— Vous avez encore en terre et sur les arbres de quoi nourrir vingt personnes
pendant un mois. Après la saison des pluies, les nègres du Maroni ont épuisé
toutes leurs provisions. Ils sont maigres comme des clous. Vous en ferez tout ce
que vous voudrez en leur donnant des vivres.
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
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Livrait à la nausée un inutile combat.
- C'est bien, d'autant plus que j e ne vois pas pour le moment d'autre parti
à prendre.
- Si j e puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi. Vous savez bien
que j e vous suis tout dévoué.
— Oui, j e le sais, Gondet, et j e me fie tout à vous.
— Et vous faites bien, allez... Voyez-vous, nous autres, c est ou tout bon ou
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tout mauvais. Une fois la route tracée, on va jusqu'au bout. Grâce à vous, j'ai
pris la bonne. Vaut mieux tard que jamais.
« A propos, il y a là-bas, non loin de l'endroit où vous aviez caché votre
canot, sur la rive droite de la crique, un taillis immense. C'est fourré à n'y pas
laisser tomber une épingle. Impossible d'y tracer un chemin. C'est entouré de
milliers d'aouaras, dont les épines se dressent comme des millions de cheveux
de frise.
« On n'y peut arriver qu'en suivant le lit d'un petit affluent de la crique ; un
mètre de profondeur et autant de largeur. Ce ruisseau se perd dans une savane
tremblante; derrière la savane on trouve l'endroit dont j e vous parle.
— Mais cette savane, comment la traverser?
— Ah ! voilà : j ' a i fini par trouver sous les herbes et sous la vase un petit
chenal solide. Ça doit être de la r o c h e , c'est large comme une lame de couteau.
Mais avec un peu de volonté et un solide bâton, on peut s'y tenir.
« Une fois chez vous, c'est-à-dire au milieu de ce fouillis d'herbes, de lianes
et d'arbres, c'est bien le diable si l'on vient vous y dénicher.
— C'est parfait. D'autant plus que nos courses dans le lit du ruisseau ne lais-
seront aucune trace. Entendu. Nous partons demain.
— Oui, demain, reprit comme un docile écho Casimir, que la confiance et le
sang-froid de son compagnon avaient déjà rassénéré.
— Je vous conduirai, dit le forçat en hésitant un peu. Vous m'autorisez à
rester avec vous, n'est-ce-pas ? termina-t-il avec un accent de prière.
— Restez.
Le lendemain, les trois hommes quittaient la vallée sans nom.
— Bon Gué pas oulé oun so mo mouri côté là, dit en soupirant le vieux nègre.
(Le bon Dieu n'a pas voulu que j e meure là.)
— Pour être un drôle de pays, vrai de vrai, c'est tout de même un drôle de
pays. Des négros en veux-tu, en voilà, des arbres sans branches, avec des
feuilles en zinc comme la cheminée des bains de la Samaritaine, des maisons
bâties avec des persiennes, des petites bêtes qui vous lardent du matin au soir,
un soleil qui ne donne pas d'ombre, une température de four à plâtre, des
fruits... oh ! des fruits qu'on dirait des conserves à l'essence de thérébentine...
« J'avais des engelures il y a un mois, aujourd'hui mes oreilles pèlent et j e
vais quitter la peau de mon nez.
« Drôle de pays ! »
Une femme en grand deuil, au teint pâle, aux traits fatigués, écoutait en sou-
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riant tristement, cette boutade, envoyée tout d'une haleine, par un grand
garçon d'une vingtaine d'années, dont l'inimitable accent trahissait un vrai
Parisien du faubourg.
— Et avec ça, continua le jeune homme, des singes et des perroquets dans
toutes les maisons, ça braille ou ça dépèce tout. Quant à la langue des indigènes
du cru... on croirait entendre un paquet d'Auvergnats parlant du pays, fouchtra.
« Taki » « lougou » « lougou » « taki », on n'entend que ça. Mais pour com-
prendre, c'est autre chose. Et la nourriture, du poisson sec comme des
semelles de bottes, avec de la bouillie, une espèce de p u r é e , qu'on frémit en la
voyant.
« Pourtant, tout ça c'est du vrai nanan, en comparaison du bonheur que nous
a procuré le voyage.
« Que d'eau ! bon Dieu ! Que d'eau ! Moi qui n'avais jamais passé le
parc de Saint-Maur dans la belle saison, et qui ne connaissais que la Seine à
Saint-Ouen !...
« On dit que les voyages forment la jeunesse. J'espère que voilà de quoi for-
mer la mienne, de jeunesse.
« Mais, je bavarde comme ce grand perroquet avec lequel j ' a i voulu jouer ce
matin à « pigeon vole » et qui m'a croqué le bout du doigt. Tout ça, ça n'avance
à rien, et je vais réveiller les enfants qui ont l'air de dormir p o u r tout de bon
dans ces drôles de machines qu'ils appellent des hamacs.
— Mais, je ne dors pas, Nicolas, dit une voix d'enfant sortant d'un hamac
enveloppé d'une moustiquaire.
— Tu ne dors pas, mon petit Henri, reprit Nicolas...
— Moi non plus, dit une autre voix.
— Faut dormir, Edmond. Tu sais bien qu'on dit qu'il faut rester au Ut dans
le jour, parce que sans ça on a des coups e soleil.
— Moi, je voudrais m'en aller voir papa. Je m'ennuie d'être toujours
couché.
— Soyez sages, mes enfants, dit à son tour l'inconnue. Nous partons demain.
— Oh ! bien vrai, petite mère, que j e suis donc content!
— Est-ce qu'on ira encore sur l'eau, dis ?
— Hélas ! oui, mon cher petit.
— Alors, j ' a u r a i encore mal au cœur... Mais, après, je verrai papa.
— Gomme ça c'est décidé, pas vrai, madame Robin? Nous quittons demain ce
pays de négros qu'on appelle chez nous Surinam, parce que les gens du pays
le nomment Paramaribo.
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« Eh bien, ils ne s'amusent guère en route, nos postillons d'eau salée. Nous
partions de Hollande il y a un peu plus d'un mois. A peine sommes-nous ici
depuis quatre jours, que crac... appareillage pour... voir le patron.
« Ça me va assez de quitter ce pays-ci. Celui où nous allons ne vaut peut-
ê'.re pas mieux, mais, au moins, nous serons en famille.
« Alors, madame, vous ne savez toujours rien.
— Rien, mon enfant. Vraiment il me semble rêver, t a n t cette rapide suc-
cession d'événements a été inattendue. Voyez d'ailleurs comme ces mystérieux
amis ont rempli toutes leurs promesses.
« Nous étions attendus ici, comme à Amsterdam. Combien eussions-nous été
éperdus dans ce pays dont nous ignorons même la langue, sans leur interven-
tion.
« Le correspondant, qui nous a reçus à l'arrivée du navire du Hollandais, a
pourvu à tous nos besoins, et demain nous partons.
« Je ne sais rien autre chose. Ces inconnus, polis sans empressement, froids
comme des hommes d'affaire, sont ponctuels comme une consigne. On dirait
qu'ils obéissent à un mot d'ordre.
— Ah 1 oui, ceci est à l'adresse du correspondant qui a des lunettes et une
tête de bélier, M. van des... des... ma foi j e ne sais plus.
« Il ne s'emporte pas, celui-là, mais il est débrouillard comme un vrai juif
j u i f est.
« Enfin, jusqu'à présent, nous n'avons pas eu à nous plaindre d'eux. Nous
avons voyagé comme des ambassadeurs. La fin fera le reste.
« C'est égal, remonter encore sur un bateau, jouer à la balançoire russe sans
pouvoir s'arrêter, sentir sa pauvre personne secouée comme un panier à salade...
ça va encore être gai.
— Allons, courage, dit en souriant malgré elle Mme Robin, que ces boutades
amusaient. Dans trois jours nous serons arrivés.
— O h ! ce que j ' e n dis c'est manière de parler. D'autant plus que vous et les
enfants vous supportez assez bien tout ce traintrain, et c'est l'essentiel.
Le lendemain, en effet, les six passagers s'embarquaient à bord du Tropic-
Bird, un joli cotre de quatre-vingts tonneaux qui deux fois p a r mois fait le ser-
vice de la côte hollandaise, communique avec les habitations de la rivière de
Surinam, ravitaille les hommes stationnant sur le Light-Ship, littéralement
bateau-feu, servant de p h a r e et ancré à l'embouchure de la rivière.
Le correspondant, nous savons seulement qu'il est un des plus riches négo-
ciants israélites de la colonie, a présidé à l'embarquement. Les enfants, vêtus de
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flanelles légères, sont coiffés de petits salaccos destinés à préserver leurs têtes
des implacables ardeurs du soleil équatorial. Nicolas lui-même a inauguré
cette coiffure exotique, sous laquelle il ressemble à un mandarin de la foire aux
pains d'épices.
Le capitaine reçoit en personne ses passagers, le correspondant échange avec
lui quelques mots en hollandais, puis il salue respectueusement Mme Robin
et descend dans le canot. L'ancre est dérapée, la marée est étale, dans quelques
minutes, le « perdant » commencera. L'Oiseau-du-Tropique s'incline gracieuse-
ment sur sa hanche de tribord, les voiles frémissent, on p a r t . . .
Il est six heures du matin. Le soleil rougeoie tout à coup comme une pièce
d'artifice qui s'allume au-dessus des rideaux de palétuviers bordant les rives.
La ville qui s'éloigne, l'eau qui bouillonne sous l'étrave, les mangliers immo-
biles sur leur piédestal de racines enchevêtrées, semblent flamboyer.
Les oiseaux, surpris pour ainsi dire p a r cette incandescence, s'envolent à tire-
d'ailes. Aigrettes à panaches, sawacous solitaires, perroquets jaseurs, flamants
rouges au plumage sanglant, mouëttes criardes, frégates rapides, tourbillonnent
au-dessus du navire et semblent lui faire une conduite accompagnée de souhaits
de bon voyage, formulés sur tous les tons et dans toutes les gammes.
Le fort d'Amsterdam, avec ses talus gazonnés et ses canons sombres, allongés
dans les herbes comme de gros reptiles, disparaît. Les habitations se succèdent
avec leurs longues cheminées d'usine qu'empanache un nuage d'opaque fumée.
Les champs de canne à sucre, unis comme un tapis dé billard, s'étalent à l'entour
avec des tons vert-tendre d'une douceur infinie. Des nègres, que l'éloignement
fait paraître tout petits, regardent passer le Tropic-Bird et semblent de grands
points d'exclamation.
Voici la Résolution, une admirable plantation sur laquelle travaillent plus de
cinq cents esclaves. Voici le Light-Ship, avec son équipage noir et son mât sur-
monté d'un puissant réflecteur. Le pilote descend, reprend sa place sur le
bateau-feu jusqu'à ce qu'un autre navire soit en vue. Voici enfin l'Océan, avec
ses eaux jaunâtres, sales, vaseuses, aux lames courtes et dures, sur lesquelles le
cotre se met aussitôt 5 danser.
Le voyage de la Guyane française à la Guyane hollandaise s'opère avec une
grande facilité, grâce au courant d'Est-Nord-Ouest, qui éloigne tout naturelle-
ment les bâtiments de la région équatoriale. La traversée du Waroni à la rivière
de Surinam s'accomplit souvent au retour en vingt-quatre heures. On comprend
sans peine que ce courant contrarie singulièrement la marche à l'aller. On a vu des
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
navires n'ayant pas le vent favorable rester huit ou dix jours et plus en mer
sans pouvoir presque avancer.
Tel est l'inconvénient dont sont menacés nos passagers. Le courant a un
nœud et demi de vitesse, soit deux mille sept cent soixante-dix-huit mètres à
l'heure, le nœud étant de mille huit cent cinquante-deux mètres.
Heureusement qu'une brise s'élève bientôt, une brise de l'arrière — cas tout
à fait exceptionnel — qui permet au cotre de prendre le courant debout, et de
faire, sous cette allure, environ quatre nœuds.
La femme du proscrit, assise avec ses enfants sous la tente de l'arrière, regar
dait d'un œil distrait le sillage du navire, insensible au tangage, au soleil même,
comptant les minutes, franchissant par la pensée le court espace qui lui restait
à parcourir. Les quatre petits supportaient assez bien la mer.
Il n'en était pas de même du pauvre Nicolas, qui, pâle, livide, exsangue, les
narines pincées, allongé sur un paquet de cordages, livrait à la nausée un inutile
combat.
Le léger bâtiment, bien appuyé par sa voilure, ne roulait pas, mais il tan-
y
guait rudement sur les lames courtes, et le Parisien, que ce mouvement abru-
tissait littéralement, se croyait à chaque instant sur le point de rendre l'âme.
Une voix arracha Mme Robin à sa méditation. C'était celle du capitaine. Il se
tenait debout près d'elle, son chapeau à coiffe blanche à la main, dans l'attitude
du plus profond respect.
— Vous portez bonheur au Tropic-Bird, madame ; car jamais traversée ne
s'est aussi heureusement annoncée.
— Mais vous êtes Français, dit-elle, non moins stupéfaite de la correction de
cette phrase que de l'accent de celui qui la prononçait.
— Je suis capitaine d'un navire hollandais, reprit l'officier en évitant de
répondre à la question. Dans notre métier, il faut savoir plusieurs langues.
D'ailleurs, j e n'ai aucun mérite à parler l'idiome de votre pays : mes parents
sont Français. ;
— Oh ! monsieur, puisque j e trouve en vous un compatriote, puisque j e par-
cours depuis de longs jours en aveugle cette route si mystérieusement tracée,
dites-moi quelque chose... dites-moi comment j e dois retrouver celui que je
pleure et à qui j e devrai ce bonheur? Que me reste-t-il à faire? Où me condui-
sez-vous ?
— Madame, j'ignore d'où viennent les ordres auxquels je suis heureux d'obéir.
Je m'en doute bien un peu, mais ce secret n'est pas le mien.
« T o u t ce que j e puis vous dire, à vous, la vaillante épouse d'un proscrit, c'est
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
' 0 3
que ce n'est pas sans motif que je commande ici, et que votre mari n'est pas
le premier condamné politique qui se soit évadé.
« Malheureusement, le gouvernement hollandais qui, jadis, fermaitles. yeux
sur les évasion», affecte aujourd'hui, dans la crainte sans doute de complications
diplomatiques, de confondre avec les criminels de droit commun les con-
damnés politiques. Il les rend à l'administration française.
« Nous sommes, en conséquence, tenus à la plus excessive réserve et à
d'incroyables précautions. Votre mari, madame, devrait être depuis longtemps
à Paramaribo, tandis qu'il vous faut remonter le cours du Maroni, bien au delà
des établissements civilisés, attendre patiemment son arrivée, et cela dans de
bien difficiles conditions.
— Oh ! la misère m'importe peu. Je suis forte. Mes enfants n'ont plus de
patrie, ils vivront là où est leur père. Mieux vaut ce pays déshérité q u e l a F r a n c e
qui nous chasse et que j ' a i quittée pourtant les larmes aux yeux.
— Entre autres précautions indispensables, ajouta le capitaine, ému malgré
sa froideur et d'un ton un peu embarrassé, je vous prierai, madame, d'user d'un
subterfuge destiné à tromper vos compatriotes, au cas où nous serions obligés
d'aborder à la côte française.
— Dites, que faut-il faire? Je suis prête.
— On s'étonnerait, et à bon droit, de vous voir en pareil lieu avec vos
enfants... Il serait urgent, le cas échéant, que j e passasse un moment... p o u r
leur père...
« Parlez-vous anglais ?
— Gomme ma langue maternelle.
— C'est parfait. Vous ne direz pas un mot de français. Si l'on vous parle, si
par hasard l'on vous interroge, répondez invariablement en anglais. Quant
aux enfants... votre fils aîné parle-t-il également anglais?
— Oui.
— Nous tâcherons que l'on ne voie pas les autres. Mon navire s'arrête à Albina,
devant la factorerie fondée par un négociant hollandais. Sous prétexte d'emmener
ma famille en partie de plaisir, voir, par exemple, le Saint-Hermina, j e vous
confierai à deux hommes de mon équipage, deux noirs dont j e suis absolu-
ment sûr. •
« Ils vous débarqueront sur un îlot situé à trois quarts d'heure des rapides et
pourvoironx à vos besoins. Je ne quitterai mon poste qu'après leur retour, et
après une affirmation écrite que vous avez retrouvé votre mari.
— Bies, iàonsieur. J'ai compris ; je souscris à tout de grand cœur. Quoi qu'il
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
advienne, j e ne faiblirai pas. J'ai depuis longtemps dit adieu à la vie civilisée.
Elle m'a ravi le bonheur. Puisse la vie sauvage que nous allons mener appor-
ter un soulagement à nos maux, un dédommagement à nos peines !
« Dans tous les c a s , croyez-bien, monsieur, vous la personnification
de nos bienfaiteurs inconnus, que ma reconnaissance est profonde, inaltérable.
Où que vous soyez, quel que soit le sort que l'avenir nous réserve à tous, celui
qui souffre et qui attend vous bénira, et ces pauvres petits exilés s'uniront tou-
jours à lui dans cette pensée de gratitude. »
Les proscrits avaient, comme le disait le mystérieux capitaine, porté bonheur
au Tropic-Bird. Jamais peut-être, de. mémoire de matelot guyanais, traversée ne
fut plus rapide. Le cotre fila d'une telle allure, que trente-six heures après avoir
quitté la rivière de Surinam, on signalait l'île Clotilde située à l'extrémité de la
pointe Galibi, qui forme un côté de l'embouchure du Maroni.
Telle est la largeur du fleuve, que l'on apercevait à peine la rive française.
Le bâtiment, son pavillon à l'arrière, s'engagea dans la passe, franchit la barre,
longea au plus près la rive hollandaise, et jeta l'ancre en face le poste d'Al-
bina sans avoir atterri au pénitencier français.
Cet ennui une fois évité, le capitaine se mit aussitôt en quête d'une embarca-
tion indigène. Il la fit recouvrir à la partie médiane d'une sorte de dais en feuilles
de palmier qui devait protéger les passagers contre l'insolation, et l'approvi-
sionna largement. P a r bonheur, un nègre boni qui se trouvait à l'habitation
allait remonter dans son village situé à quinze j o u r s de canotage dans le h a u t
du fleuve. Il consentit, moyennant quelques bibelots d'exportation, à s'ad-
joindre aux deux matelots. Cet appoint d'un homme rompu à la navigation
fluviale était une bonne fortune inespérée.
Au lieu de vingt heures, on n'en mettrait que douze pour arriver au saut
Hermina.
Pour plus de sûreté, le voyage s'effectua la nuit. Il s'accomplit avec non
moins de bonheur que le précédent.
M m c Robin et ses enfants, encore tout étourdis de cette fantastique succes-
sion d'événements, habitaient depuis quelques heures un minuscule continent à
peu près circulaire, de cent mètres à peine de diamètre. Un véritable bouquet
feuillu, ayant sa petite plage de sable fin et sa roche granitique.
Les petits Robinsons, ravis, emplissaient l'air de cris joyeux. Nicolas, soustrait
au mal de mer, trouvait que la vie est une excellente chose. Le campement était
installé. Le Boni avait déjà péché un aïmara superbe, qui grésillait sur un bra-
sier. On allait prendre le premier repas, quand là-bas, bien loin sur la rive
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E .
105
Lui!... c'est lui... qu'on tue!.., (Page 106.)
française éloignée de près de deux kilomètres, surgit un léger flocon de fumée,
suivi à un long intervalle d'une faible détonation. Un point noir, qui ne pouvait
être qu'un canot, se détacha du rivage et gagna rapidement le milieu du
fleuve. Une autre détonation se fit entendre, et une seconde embarcation s'é-
lança à la poursuite de la première, dont elle n'était séparée que de trois à
quatre cents mètres.
1 4
1 0 6
L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
En pareil lieu, le moindre incident possède une signification. Celui-là prenait
aussitôt les proportions d'un événement. Il y avait des fugitifs qu'il importait
de reprendre à tout prix, puisque les poursuivants n'hésitaient p a s à se servir de
leurs armes.
Le premier canot grandissait. Il gagnait sur l'autre, mais si peu. Il allait en
diagonale vers la rive hollandaise. On vit bientôt qu'il était monté par deux
hommes pagayant furieusement. L'autre portait quatre passagers, dont deux
armés de fusils.
Les fugitifs allaient tenter d'interposer l'îlot entre eux et leurs ennemis.
C'était la seule manœuvre possible.
Mme Robin sentit son cœur se serrer. A quel drame allait-elle assister, sur
cette terre maudite de la transportation qu'elle foulait depuis quelques heures
à peine ?
Les enfants se taisaient effrayés. Nicolas tourmentait, assez maladroitement
d'ailleurs, les batteries d'un fusil à deux coups, présent de l'officier hollandais.
Les poursuivants, devinant le dessein des fugitifs, tentèrent de leur couper la
route. Ils tiraillaient toujours. Leurs armes devaient avoir une portée excep-
tionnelle, car, à plusieurs reprises, les spectateurs épouvantés de cette scène
sauvage virent l'eau jaillir près de la pirogue.
Elle n'était plus qu'à cent mètres à peine de l'île. Une balle mieux dirigée
cassa net le manche de la pagaye du premier des canotiers. Il en saisit une autre
aussitôt et recommença de plus belle.
Si rapide qu'eût été son mouvement, on put voir que c'était un blanc. A
l'arrière se tenait un nègre tête nue.
Mme Robin vit s'élever comme un brouillard devant ses yeux. Il lui sem-
bla que la voûte du ciel, chauffée jusqu'à l'incandescence, l'écrasait sous son
poids.
Elle lit quelques pas en chancelant, les yeux hagards, la bouche ouverte, les
doigts crispés. Un cri terrible, étranglé, affolé, lui échappa
— Lui !... C'est lui... qu'on tue !...
Et elle tomba comme foudroyée sur le sable.
C H A P I T R E VI
Paysages de la zone torride. — Retour de l'Espérance. — Coups de feu inutiles. — Habile
manœuvre. — Réunis !... — Passage d'un rapide. — Le saut Hermina. — Habileté des bate-
liers du Maroni.— Père !... j'ai faim.—L'arbre à lait. — Effarements d'un naturel de Saint-
Ouen. — Jaune d'œuf végétal. — Poissons ivres-morts. — Le « Robinia-Nikou » ou Bois-
Enivré.—Pèche miraculeuse. — L'Anguille-Electrique.— Les Robinsons devenus boucaniers.
— A qui doivent-ils le bonheur?— Aventure d'un tigre qui mange la pimentade.—Le tyran
des grands bois a la colique.
Littéralement enfouis sous un impénétrable monceau de verdure, le pros-
crit et le vieux nègre attendirent longtemps le moment de la délivrance.
Cette idée d'enfouissement, évoquant l'image de mineurs disparus dans les
ténébreuses galeries d'une houillère, pourrait tout d'abord paraître bizarre,
appliquée à un séjour en forêt. Le mot et l'idée n'ont pourtant rien de bien
exagéré.
C'est que les expressions les plus hyperboliques entassées comme à loisir, les
métaphores les plus audacieuses, les qualificatifs les plus énergiques, sont à
peine suffisants pour exprimer l'impression d'écrasante stupeur, d'implacable
isolement produit par certains coins de ces solitudes.
Imaginez-vous des zones feuillues se stratifiant à l'infini, au point de former
des montagnes, des plans de troncs énormes se doublant, se décuplant, se cen-
tuplant et devenant des murailles, des lianes accrochées à tout cela comme la
trame d'une draperie sans fin, et vous ne pourrez rêver d'abîme insondable, de
galerie de mine sans lumière, de souterrain humide qui puisse rivaliser avec ce
décor élaboré par la nature équatoriale, féconde jusqu'à la monstruosité, et qui
s'appelle la Forêt- Vierge !
Connaissez-vous ces ruelles sombres du vieux Paris, aux maisons lépreuses,
au pavé gluant, à l'atmosphère fade, qui s'appellent la rue Maubuée, la rue de
108
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Venise, ou la rue de Brantôme ? Jamais le soleil ne sèche leurs ruisseaux fan-
geux, jamais le roulement d'une voiture ne s'y fait entendre ; la nuit, les réver-
bères semblent y agoniser.
Votre œil a-t-il plongé, du haut d'une maison dans ces cours étroites, noires
comme des puits, au fond desquelles s'agitent confusément des êtres dont on ne
peut que deviner la forme, sans la distinguer ?
Et pourtant à quelques pas de ces cloaques circulent à flots l'air et la lumière,
et les splendeurs de la grande ville s'étalent dans un perpétuel flamboiement.
Tels les grands bois de la Guyane, qui recèlent au milieu d'incomparables
merveilles végétales des coins perdus, non moins obscurs, non moins désolés,
plus lugubres encore.
C'est que deux forces créatrices d'une incommensurable intensité se trouvent
en présence. D'un côté, le soleil de l'équateur dont les implacables rayons
surchauffent cette zone torride, la bien n o m m é e ; de l'autre, un terrain gras,
humide, formé de séculaires débris organiques et saturé jusqu'à la plétore de
principes nutritifs.
La graine, humble embryon de colosse, germe en un moment dans cet humus
productif jusqu'à la prodigalité. Elle se développe à vue d'œil dans cette
immense serre-chaude et devient arbre en quelques mois. Sa cime s'allonge, son
tronc grêle et rigide monte comme un tuyau d'appel, par lequel le soleil semble
aspirer les sucs de la terre.
Le jeune arbre veut de l'air. Il lui faut de la lumière. Ses feuilles pâles, ané-
miques comme celles qui végètent dans les souterrains, ont besoin de cette
« chlorophylle » qui est leur matière colorante, comme « l'hématosine » est
celle du sang. Le soleil peut seul la leur fournir. Aussi, leur unique fonction est-
elle de monter toujours afin d'aller chercher ses ardents baisers. Nulle force ne
saurait arrêter cet élan. Elles trouent l'opaque voûte de feuillages et ajoutent
une nouvelle goutte à cet océan.
Ces phénomènes de végétation sont étranges, stupéfiants. Il faut, pour s'en
faire une idée, avoir erré sous ces vastes rameaux qui font corps ensemble, la
haut, près des nuages, et avoir escaladé ou contourné ces monstrueuses racines
où s'élabore sans cesse le mystérieux enfantement de la vie.
Ah 1 combien est petit l'homme qui se meut péniblement dans ce formidable
fouillis 1 Comme sa marche est lente à travers ces colosses ! Et pourtant, il s'a-
vance, la boussole d'une main, le sabre d'abattis de l'autre, évoquant, par son
travail de sape, la pensée d'une fourmi qui réussirait à percer de son aiguillon
le flanc d'une montagne.
L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
109
C'est dans ces catacombes végétales que vécurent, presque sans avoir la n o t i c e
du temps, nos deux héros, après le double malheur dont ils furent frappés
L'air et la lumière leur manquaient aussi. Nul chant d'oiseau ne troublait ce
silence de tombeau. Les hôtes ailés de la forêt ne s'aventurent pas dans de
semblables cavernes, redoutées des fauves eux-mêmes. Pas d'herbes, encore
moins de fleurs sur ces racines qui suintent comme la base des piliers de cathé-
drales gothiques ; mais des mousses glissantes, verdâtres, gonflées ainsi que des
éponges, et sous lesquelles grouille tout un monde de serpents, de lézards, de
crapauds, de scolopendres, d'araignées-crabes et de scorpions.
Ils demeurèrent près d'un mois dans cet antre de la fièvre où la vie semblait
impossible, car c'est à peine si la flamme de leur foyer trouvait assez d'oxygène
dans cette athmosphère appauvrie.
Ils existèrent à la façon d'un brasier qui se consume à l'étouffée.
De deux en deux jours, Robin allait aux provisions et rapportait de l'abattis
des ignames, des patates, du maïs et des bananes. Triste restauration, en vérité,
suffisante à peine pour empêcher la douloureuse torsion de leurs viscères, pour
entraver l'œuvre mortelle de la faim. Heureusement que l'existence humaine
possède parfois d'étonnantes ressources.
Les deux reclus attendaient vainement d'heure en heure un signal, quand un
beau matin, Robin, qui pour la quinzième fois suivait le cours vaseux du ruis-
selet, sursauta comme à la vue d'un reptile. Un léger canot, armé de quatre
pagayes, flottait devant lui, amarré à une grosse racine. Plus de doute. C'était
bien cette pirogue, construite par lui et Casimir, qu'il avait nommée l'Espé-
rance, et qui avait si singulièrement disparu.
Par quel mystérieux concours de circonstances se trouvait-elle si bien à
point et toute parée à partir ? Un gros régime de bananes bien mûres l'emplis-
sait au centre. Quelques ignames et des patates cuites sous la cendre, et, chose
plus étonnante encore, une douzaine de biscuits, avec un flacon de genièvre
complétaient cet approvisionnement. L'embarcation devait avoir été submergée
depuis le j o u r de sa disparition, car ses parois humides et encore vaseuses
se couvraient p a r places d'une légère couche de végétaux aquatiques.
Sans s'arrêter à ce que ce fait avait d'insolite, le proscrit, préparé à tout, ne
songea qu'à sortir de son humide réduit, quitte à chercher plus tard le mot de
l'énigme.
Il revint en courant.
— Casimir !... Nous partons !
— Qué côté ça, compé, nous qu'allé ? (De quel côté allons-nous, compère ?)
110
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
— La pirogue est retrouvée. Elle est là, tout près. Cela veut dire, à n'en pas
douter, que la crique est libre, que nous pouvons quitter cette terre maudite,
que nous pouvons enfin nous élancer sur le Maroni.
— Ça bon. Mo qué allé côté ou. (C'est bon, je vais avec vous.)
Raconter la série d'interjections, de formules d'étonnement patoisée par le
bonhomme serait superflu. Mais s'il parlait beaucoup, il agissait de même.
Sa jambe éléphantiasique semblait ne pas peser plus que l'autre. Il trottinait, le
pauvre « Kokobé »; il fit tant et si bien qu'il réussit à embarquer en même temps
que son compère.
Une joie d'enfant se peignit] sur son visage atrocement fouillé, quand il put
assurer dans ses doigts ergotés le manche d'une pagaye. L'esquif, sollicité par
les deux hommes, glissa lentement entre les herbes qu'il frôla légèrement, et
descendit jusqu'à la grande crique.
Rien de suspect n'entravait leur manœuvre silencieuse. Ils revoyaient aussi la
lumière. Les yeux bien ouverts, les muscles tendus, l'oreille au guet, ils avan-
çaient en enfonçant doucement leurs pagayes, évitant de heurter la coque et de
faire clapoter l'eau.
Ils passèrent près d'un chantier en exploitation, mais que les travailleurs
semblaient avoir momentanément déserté. La pirogue cotoya d'énormes pièces
de bois, flottant amarrées à des futailles vides, et s'en allant, seules, au gré des
flots, vers le Maroni. Tout était pour le mieux. Dans quelques minutes la passe
dangereuse serait franchie; la Sparwine s'élargissait en estuaire. On apercevait
le fleuve.
Les fugitifs stoppèrent un moment, regardèrent de tous côtés, inventorièrent
minutieusement les moindres anfractuosités formées par les terres, les racines
et les troncs. Rien de suspect ne leur apparut.
— En avant donc et à toute vitesse ! dit à voix basse Robin.
Le batelet fila comme une flèche sur les eaux du Maroni, dont l'autre rive
apparut aussitôt, éloignée de près de trois kilomètres.
Les deux compagnons commençaient à se croire enfin en sûreté. Quatre cents
mètres environ les séparaient déjà de cette terre inhospitalière, quand des cris
de rage mêlés à des imprécations retentirent derrière eux.
Puis, un coup de feu. La balle, mal dirigée, fit jaillir l'eau à plus de vingt
mètres
— En avant !... Casimir! en avant! siffla Robin en se courbant sur sa pagaye,
qui plia.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
111
Les cris repercutés sur la surface liquide arrivaient distinctement aux oreilles
des canotiers :
— Arrête !... Arrête !... Aux armes !... Aux armes !...
Un second coup de feu, puis un troisième ponctuèrent cette brutale injonction.
Le proscrit tourna la tête, et vit un canot armé de quatre avirons se détacher
de la rive et prendre la chasse.
— Courage !... ami !... courage !... Nous gagnons sur eux. Oh ! les bandits!
Ils ne nous tiennent pas encore. D'ailleurs ils ne m'auront pas vivant.
— Ça m ê m e ! . . . Mo qu'allé ; ça michant mouns, qu'a pas tini nous, non.
(C'est ça. Je vais aussi ; ces méchants hommes là ne nous tiennent pas, non.)
— Gouverne sur l'îlot, là, en face... comme si nous voulions aborder.
— Oui compé. Ou qu'a parlé bon bon.
— Quand nous le toucherons, nous obliquerons, puis nous passerons derrière.
Nous serons au moins pour un moment à l'abri des balles.
La distance entre l'Espérance et l'îlot diminuait rapidement, en raison
d'ailleurs de l'intensité de la poursuite, qui continuait toujours acharnée,
implacable. Les détonations d'armes à feu se succédaient sans grand succès
jusqu'au moment où la pagaye de Robin fut fracassée par une balle.
Il étouffa un cri de rage, saisit une pagaye de rechange et leva la tête. A son
exclamation répondit l'appel désespéré qui jaillit de la gorge de sa femme
quand elle le reconnut.
Il vit une forme noire s'abattre sur le sable, des enfants s'agiter éperdus, des
nègres gesticuler... Un homme vêtu à l'européenne s'élança...
Ceux-là n'étaient pas des ennemis. Cette plainte déchirante n'était pas une
menace.
Mais cette femme... ces enfants, en pareil lieu !...
Grands dieux!...
L'Espérance n'était plus qu'à quatre-vingts mètres. Le fugitif, rigide comme
une barre d'acier, les muscles contractés jusqu'à la catalepsie, produisit un de
ces terribles efforts sous lesquels un organisme humain se brise quand l'obs-
tacle résiste.
La pirogue vola sur la vague. Sa coque érailla le sable dans lequel son avant
s'enfonça profondément. D'un élan de tigre, Robin bondit sur le sol, souleva
sa femme inanimée,contempla, de ses yeux dilatés p a r l'épouvante, les enfants
muets et terrifiés !...
L'ennemi avançait rapidement. Le proscrit aperçut du même coup Nicolas
!1-J L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
qu'il reconnut, le nègre boni appuyé sur son fusil, et le grand canot recouvert
de son abri de feuilles.
— Monsieur Robin !... hurla le Parisien.
Nicolas !... à moi !... au canot !... Tiens bon, vous autres, et restez-là !...
cria-t-il aux matelots hollandais.
Il dit, et tenant sous son bras gauche sa femme inerte, saisit à pleine main
son plus jeune fils p a r ses vêtements, s'élance vers l'autre p i r o g u e , les y
couche, pendant que Nicolas accourt avec les trois autres, suivi du vieux
Casimir.
— Embarque !... dit-il d'une voix brève.
Le Boni obéit également, sans mot dire.
— Les pagayes...
Un matelot hollandais les lui tend. Casimir prend place à l'avant, Robin
s'instale sur le second banc, le Boni s'arc-boute à l'arrière.
— Pousse !...
Le canot démarre pendant que les deux nègres de Surinam, stupéfiés par
cette scène étrange, restent sur l'îlot avec l'Espérance échouée.
Le Boni comprend la manœure. Il vire aussitôt,et contourne l'île. Les assail-
lants disparaissent. Robin a heureusement reconquis son avance au moment où
les garde-chiourmes s'aperçoivent que les deux hommes du Tropic-Bird sont
seuls.
La poursuite recommença bientôt, mais sans grande chance de succès. La
pirogue, il est vrai, était plus pesamment chargée que jadis l'embarcation des
fugitifs, mais la présence du nègre boni était un rude appoint. Il valait à lui
seul un équipage.
Malheureusement, ils n'étaient pas hors de la portée des carabines, et Robin,
l'homme intrépide que le péril ne pouvait émouvoir, tremblait à la pensée des
êtres chéris qu'il venait de retrouver si miraculeusement. Courbé sur sa
pagaye, concentrant toutes ses facultés dans la manœuvre qui devait assurer
le salut commun, le pauvre père pouvait à peine jeter à la dérobée un regard
de tendresse sur les petits tout frissonnant de peur.
Leur mère reprenait lentement ses sens, grâce aux affusions d'eau froide
que Nicolas, plus zélé qu'habile, faisait sans interruption.
— Sauvé !... Il est sauvé !... balbutia-t-elle enfin.
— P è r e ! . . père !... cria l'aîné des fils, Henri, ils vont tirer encore.
L'enfant n'avait pas achevé, qu'une balle frôlait la coque et faisait jaillir ne
pluie l'eau du fleuve.
L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E .
113
Mais c'est du lait, du vrai lait! (Page 117.)
Alors, Robin, qui n'avait pu encore serrer dans ses bras cette femme héroïque
qui avait tout bravé, ces petits êtres que son cœur appelait depuis si longtemps,
se senti envahit p a r une colère terrible contre ceux que le plus élémentaire
sentiment d'humanité ne pouvait apaiser. Il avait pardonné à Benoît son bour-
sfeau. Il l'avait sauvé. Lui seul était en cause. Mais aujourd'hui, l'on menaçait
les siens. Une balle pouvait les frapper là... devant lui !
1 5
114
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Un nuage de sang s'étendit sur ses yeux. Une fièvre de meurtre lui monta au
visage. Au risque d'entraver la fuite, il saisit le long fusil du Boni. L'arme était
chargée à plomb. Le noir, devinant sa pensée, sortit de sa bouche deux balles
qu il mâchonnait, et les fit glisser dans les canons.
— Bandits sans cœur et sans entrailles ! cria le proscrit. N'avancez pas, ou je
vous tue !
Les argousins dominés par son attitude, et craignant tout du désespoir
d'un tel homme, abaissèrent leurs armes. Ils allaient d'ailleurs bon gré mal.
gré être forcés d'interrompre leur chasse, car les bouillonnements de l'eau
annonçaient la présence d'un rapide.
La pirogue était en vue du saut Hermina.
Le Boni Angosso était seul capable de remonter cette barre de récifs sur les
quels le flot se brise et roule en cascades écumantes. En deux coups de pagaye,
il vira sur place et se trouva à l'avant.
Casimir et Robin se retournèrent sur leurs bancs pour nager de l'avant, et
l'heureux père put enfin voir ses chers enfants et leur vaillante mère.
Le petit Charles, inconscient du danger, battait des mains et paraissait ravi.
Laissons les un moment au bonheur du premier épanchement, et expliquons
en quelques mots comment Robin et le lépreux se trouvaient au saut Hermina,
quand en réalité ils eussent dû l'atteindre seulement quatre heures au moins
après leur sortie de la crique.
C'était grâce à une confusion de nom que l'ignorance du proscrit relative-
ment à la région géographique rendait suffisamment admissible. Le transporté
Gondet avait été de bonne foi quand il lui avait dit que le cours d'eau était bien
la crique Sparwine, mais il se trompait. Le chantier où il travaillait en qualité
de chercheur de bois était détaché du pénitencier et situé à quinze kilomètres
plus haut. Comme les hommes chargés de ces deux exploitations n'avaient
entre eux que de rares communications, Gondet ignorait jusqu'alors l'exis-
tence de la première. Le petit chantier portant également le nom de Sparwine,
le transporté en avait conclu qu'il tirait son nom de la rivière qui le traverse et
qui s'appelle en réalité la crique de Sakoura.
De là son erreur quant à la proximité du rapide. L'îlot qui porte le nom de
Sointi-Kazaba se trouve à quinze kilomètres de la Sparwine et émerge en
regard d'un autre cours d'eau situé sur la rive hollandaise. Ce cours d'eau était
encore inconnu à cette époque, il a été dénommé seulement en 1879 crique
Ruyter, par MM. Gazais et Labourdette, deux Français qui exploitent les terrains
aurifères de la rive gauche du Maroni.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
115
La marée, qui se fait sentir jusqu'à ce point éloigné de quatre-vingt-quinze
kilomètres du littoral, poussait les fugitifs vers le saut Hermina. Les surveillants
ne pouvaient raisonnablement espérer le remonter avec leur embarcation à
quille et à gouvernail. Ils se fussent fatalement échoués dès le début. Ils durent
se contenter de suivre d'un œil d'envie et non sans pousser d'inutiles impréca-
tions, la légère pirogue qui s'avançait avec la vélocité d'un poisson.
Le saut Hermina est de tous les rapides du Maroni le moins difficile à fran-
chir. En effet, la barre rocheuse qui forme une sorte d'écluse naturelle a
environ huit à neuf cents mètres de largeur, et la différence de niveau n'est
que de cinq mètres. La pente est donc insignifiante. Il n'en faut pas moins une
extrême habileté, et un canot spécial, sans quille, sans gouvernail, relevé a
l'avant et à l'arrière, pour opérer sans encombre la traversée.
Le Boni Angosso, familiarisé depuis l'enfance avec cette difficile manœuvre,
contournait les pointes aiguës de roches sombres, choisissait tel ou tel chenal,
et n'engageait jamais la pirogue sans s'être assuré du passage. De temps en
temps, le remous secouait comme un fétu la frêle embarcation qui menaçait de
s'en aller à la dérive au grand effroi des enfants, mais un coup de pagaye la
remettait en bonne route.
Angosso, qui patoisait un peu le créole, expliquait à Robin, qui l'écoutait
distraitement, que là-haut il y avait des rapides bien autrement redoutables,
le haut Singa-Tetey entre autres, situé un peu au-dessous du point où la réu-
nion de l'Awa et du Tapanahoni forme le Maroni. La descente surtout est ter-
rible. Les eaux, resserrées entre les roches, s'élancent en mugissant des chenaux
trop étroits, se tordent en écumant, roulent en cascades bruyantes, et s'engouf-
frent dans d'autres défilés pour en sortir en épais tourbillons et en produisan
un tapage infernal.
Cette descente du Singa-Tetey, dont le nom signifie eh boni : « L'homme-est-
mort », est donc particulièrement périlleuse. Les canotiers abandonnent leurs
pagayes. Deux seulement manœuvrent, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière. Ils sai-
sissent chacun une longue et solide perche, nommée tacari, dont ils appuient
une extrémité sur leur poitrine.
Le canot, emporté comme une plume, vole sur la crête d'une lame. Des tor-
rents de poussières diamantées, produites par l'eau qui se pulvérise sur les bri-
sants, aveuglent les passagers couchés et cramponnés des deux mains aux borda-
ges- La frêle embarcation projetée sur une pointe de récif par l'irrésistible
courant va se briser. L'homme de l'avant s'arc-boute, pose l'extrémité antérieure
de son « tacari » sur le roc, et reçoit sans broncher le choc sur sa poitrine qui
116
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
sonne comme un tam-tam. Le péril est conjuré pour une minute. La manœuvre
recommence, exécutée tantôt par l'un ou par l'autre des deux compagnons, et
généralement avec un égal succès. Enfin, après cinq ou six minutes de véritables
angoisses, le voyageur, trempé, assourdi, crispé, respire à l'aise sur une eau
tranquille, et conserve pour la vie un ineffaçable souvenir de cette course verti-
gineuse, ponctuée à chaque instant des coups sourds du tacari contre la poitrine
de ses guides.
Mais le moment n'était pas encore venu pour Angosso d'utiliser ses talents de
canotier-gymnaste. La pagaye suffisait. Tout en fouillant de son œil d'enfant
de la nature le fond des eaux tourmentées, le brave garçon apercevait de temps
à autre quelque superbe koumarou qui se jouait dans le courant, et il se disait
que cet admirable poisson, à la chair exquise et fondante, à la graisse parfumée,
serait de bonne prise. Il jetait un regard d'envie sur son grand arc en « bois de
lettre » long de plus de deux mètres, avec lequel il décochait si bien une
immense flèche à trois pointes, qui ne manquait jamais son but.
— Hélas! mouché blanc, madame li, pitits mouns blancs, contents parti caba.
Li pressés trop beaucoup, et Angosso pas pouvé flécher Koumarou!
La chaleur était accablante. Pour comble de malchance, la marmite avait
été renversée lors de la brusque apparition de Robin sur l'îlot, et telle fut la pré-
cipitation avec laquelle s'opéra l'embarquement, qu'il n'y avait pas à bord un
gramme de substance alimentaire.
La loquacité de Nicolas était bientôt tombée. Son estomac criait famine. Les
enfants, engourdis au fond du canot, à demi suffoqués, poussaient de plaintifs
gémissements. Les pauvres petits n'avaient pas mangé depuis longtemps. Et
rien !... rien qu'un peu d'eau tiède puisée dans le fleuve, dont l'absorption exci-
tait leur soif plutôt que de la calmer.
Leurs souffrances devenaient intolérables. Il fallait aborder, d'autant plus que
le rapide était bien loin, et que les argousins avaient depuis longtemps disparu.
Les Robinsons de la Guyane n'avaient plus rien à craindre des hommes ; en
revanche, ils se trouvaient déjà exposés à toutes les horreurs de la disette.
Enfin, n'y tenant plus, brisés de fatigue, sans souffle, haletants dans cette
fournaise, les entrailles tordues, ils se prirent à pleurer, et le plus jeune laissa
sortir de ses petites lèvres desséchées, ce cri lugubre :
— Père !... père !... j ' a i faim !...
Ce cri douloureux articulé par le plus faible fit frémir Robin. La mère, épui
sée elle aussi par les secousses morales et le besoin, regarda son mari d'un ai
soucieux.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
117
Il fallait en finir au plus vite, sous peine d'un danger immédiat et mortel.
— Casimir, dit brusquement le proscrit, nous allons rallier la côte. Il nous est
interdit d'aller plus loin. Ces enfants demandent à manger. Dis, que faut-il
faire? Je suis prêt à tout. La fatigue importe peu. Je réaliserai l'impossible.
— Nous qu'allé caba, répondit le vieillard après un rapide colloque avec
Angosso.
La pirogue obliqua en formant avec la rive droite un angle aigu, et aborda
au bout d'une demi-heure à une petite anse perdue au milieu des grands arbres,
et à laquelle donnait accès un imperceptible chenal d'un mètre à peine de
large.
— Oh! compé, mo content. Mo baïe pitits mouns morceau di lait avec jaune
d'œuf ! (Je vais donner aux enfants du lait et des jaunes d'œufs.)
Robin regarda son compagnon avec inquiétude. Il crut qu'il perdait la tête.
Quant à Nicolas, qui n'entendait rien au patois créole, il avait saisi deux mots :
« lait, jaune d'oeuf. »
— Le pauvre vieux déménage, j e ne vois ni oiseaux, ni chèvres, ni vaches, et
à moins que ces arbres ne soient des poules pondeuses, ou des vaches laitières,
je me demande comment il va se tirer d'affaire.
En quelques coups de sabre, envoyés avec la dextérité d'un maître de contre-
pointe, le Boni avait jeté sur le sol une épaisse jonchée de feuilles de maripa et
de waïe. Planter en terre deux pieux, les joindre p a r une traverse, appuyer sur
celle-ci, en auvent, les plus longues et les plus épaisses, fut pour lui l'affaire d'un
moment. En trois minutes, un ajoupa était construit pour la mère et les enfants,
qui s'étendirent sur un bon matelas de fraîches frondaisons.
Robin piétinait d'impatience, malgré la rapidité des évolutions du noir. Ce
dernier tira de sa pirogue deux couis bien imperméabilisés avec une couche
de goudron végétal, nommé « mani » et tiré du moronobœa coccinea. Puis,
avisant deux arbres magnifiques, au tronc lisse, roussâtre, hauts de plus de
trente mètres, il entailla en biais l'écorce, à quelques centimètres du sol.
0 merveille, qui stupéfie positivement le brave Nicolas, les plaies se couvrent
instantanément de gouttes larges, épaisses, blanches, qui se réunissent et s'écou-
lent en deux filets jusque dans les vases, où les conduit la déclivité de la coupure.
— Mais, c'est du lait!... Du vrai lait. O h ! p a r exemple, qui se serait douté
d'une chose pareille ! dit-il en s'emparant d'un coui.
« Tiens, mon petit Charles, bois du bon lait, tout frais tiré. »
L'enfant porta avidement le vase à sa bouche, et but à longs traits la bienfai-
sante liqueur.
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
— C'est bien bon, n'est-ce pas, mon chéri?
— Oh! o u i , dit le bébé d'un air convaincu, donne aussi à m a m a n , puis à
Eugène, puis à Edouard, aussi à Henri.
L'autre récipient débordait déjà. La distribution continua, et quand tous
furent bien désaltérés et un peu restaurés, Nicolas but à son tour avec une
expression si comiquement heureuse, que chacun, y compris Robin, se mit à
rire, mais à rire de tout cœur.
C'était la première fois depuis bien longtemps !
— Savez-vous bien, patron, que je n'ai jamais rien goûté de pareil ! Du lait
d'arbre! On n ' a p a s i d é e de ça à Paris, où l'on fabriquedu lait avec d e l à cervelle,
de l'amidon, de blanc de Meudon, et de l'eau, pas toujours très p r o p r e .
« Ma foi, j e vous avouerai, entre nous, que j e commence à croire qu'ils vont
nous trouver des œufs. Eb bien ! voici un arbre que je reconnaîtrai. Je voudrais
bien savoir son nom, par exemple. Onne m'a pas appris beaucoup de botanique,
à l'école primaire.
— Ça, balata, dit Casimir.
— Comment, interrompit Robin, c'est le balata, l'arbre à lait, le mimosops
balata. Je serais passé bien souvent près de lui sans le reconnaître. Vois-tu,
Nicolas, il ne suffit pas d'étudier uniquement dans les livres.
— Ça, c'est vrai. Il faut la pratique. La pratique, voyez-vous...
Il s'interrompit brusquement, et pour cause. Un objet rond, de la grosseur
d'une prune de reine-claude, s'était détaché de l'arbre sous lequel il se trou-
vait et était tombé juste sur son salacco.
11 leva la tête, et vit Angosso, qui, perché sur une des maîtresses branches,
riait jusqu'aux oreilles de la bonne farce qu'il venait de faire.
— Le j a u n e d'œuf ! s'écria-t-il joyeux, enramassant l'objet en question, rond
comme une boule, ferme et d'une belle couleur orange.
— Ou qu'a mangé, dit Casimir. Li bon bon.
— Ça ne sera pas de refus. D'autant plus qu'il y en aura largement pour bien
le monde. On peut au moins être sûr qu'il n'est pas couvé, celui-là.
Et le brave garçon mordit à pleine bouche dans la pulpe, qu'il croyait pouvoir
avaler d'une bouchée.
— Aïe!... fit-il avec une grimace, il y a le poulet dedans.
— Comment, le poulet !
— Manière de parler. Le petit de cette poule couveuse de cent pieds de h a u t ,
est un noyau, et un dur, je vous assure. J'ai cru que mes dents allaient y rester.
« Tiens, c'est'drôle; ce noyau n'est pas pareil des deux côtés. Une de ses face-s
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE 119
est lisse comme l'ivoire et toute miroitante, tandis que l'autre est pleine de
petites aspérités très curieuses. On dirait que c'est travaillé à la main.
— Est-ce mangeable, au moins ?
— Ça n'est pas plus mauvais qu'autre chose ; c'est un peu sec, friable, mais
savoureux ; ma foi, si ça ne vaut peut-être pas un véritable jaune d'oeuf, mon
estomac s'en accomode fort bien. Et d'ailleurs, vous allez pouvoir vous en
assurer vous-même, termina-t-il en se sauvant p o u r éviter l'averse que le Boni
faisait dégringoler.
Le jaune d'œuf (c'est le nom sous lequel on le désigne en Guyane) fut déclaré
excellent par tous les membres de la petite colonie, qui s'endormirent bientôt
—nous parlons des enfants — d'un profond sommeil.
Robin, à peu près restauré p a r l'ingestion de ce bizarre r e p a s , envisageait le
lendemain avec inquiétude. Il savait que cette n o u r r i t u r e , bonne pour
apaiser un moment la faim, serait bientôt insuffisante. Les enfants et leur mère
avaient besoin d'aliments toniques, surtout sous cette latitude où l'anémie
règne en maîtresse souveraine.
Angosso, la providence du jour, le tira de sa préoccupation.
— Mô qué enivré crique, dit-il sans préambule.
— Comment dis-tu? interrogea le proscrit, qui crut avoir mal entendu.
— Mo qué enivré crique, pour gain poisson. Enivré avec nikou; nikou l à .
trop beaucoup. (Je vais enivrer la crique, pour avoir du poisson, avec du nikou.
Il y en a beaucoup ici.)
— Ça même, renchérit Casimir. Posson content nikou. Li boire, et puis li saoul
passé Indien. (C'est ça. Le poisson aime le nikou, il boit, puis il est plus ivre
qu'un Indien.)
— Et après?
— Nous prend' li, boucaner li, tout mouns mangé li.
— Je ne sais ce que tu veux dire, enivre donc ta crique, mon cher, et fais pour
le mieux, Puis-je être bon à quelque chose?
— Ou fika côté madame, côté pitits mouns, Boni chercher nikou, caba.
(Restez avec madame et les enfants, le Boni va chercher le nikou.
L'absence du noir dura une heure au moins, et Robin commençait à trouver
le temps bien long, quand Angosso a p p a r u t , chargé comme un mulet de con-
trebandier.
Mais, à l'encontre de ce solipède aimable auquel on fait une injuste réputa-
tion d'entêtement et qui porte son fardeau sur l'échine, le bimane équatorial
tenait sur sa tête un énorme monceau de lianes fraîchement coupées.
120
L E S R O B I N S O N S DE L A GUYANE
Il y avait bien quarante kilos de tiges sarmenteuses, à l'écorce b r u n e ,
sectionnées en tronçons de cinquante centimètres, et réunies en bottelettes ana-
logues à celles que confectionnent nos vignerons avec le plant de vigne. Il tenait
en outre à la main un petit bouquet de feuilles et de fleurs jaunes que Robin,
botaniste de la veille, reconnut aussitôt.
— Ça bois enivré, dit-il en laissant tomber sa charge et en poussant un pro-
fond soupir de soulagement.
— Nikou, renchérit Casimir joyeux.
L'aîné des enfants s'éveillait à ce moment, et avançait curieusement la tête.
Son père l'appela.
— Tiens, mon petit Henri, voici une occasion doublement favorable pour
étudier la botanique. Nous allons sans doute passer ici bien des jours, peut être
de longues années, demandant à la nature seule notre subsistance. Il nous
faudra bientôt la connaître à fond, afin d'en pouvoir utiliser fructueusement les
ressources.
« Le besoin de vivre activera encore le désir de nous instruire. Tu me com-
prends bien, n'est-ce pas, mon enfant?
— Oui père, répondit-il en fixant sur ceux du proscrit ses yeux intelligents
et doux.
— A l'aide de cette plante, dont j e reconnais l'espèce et la famille, mais dont
j'ignorais jusqu'à présent les propriétés, nos compagnons prétendent nous p r o -
curer une grande quantité de poissons. C'est là une précieuse ressource dont
nous devons apprendre à tirer parti pour l'avenir.
« Ces fleurs et ces feuilles, tu les reconnaîtras bien... »
L'enfant prit le bouquet des mains d'Angosso, regarda attentivement, fit
comme un effort pour fixer dans sa mémoire les formes et les nuances. Robin
continua :
— C'est une légumineuse, dont l'accacia est l'un des types. Par un bien singulier
hasard, cette plante qui va assurer notre vie, porte notre nom. C'est le robinia
nikou, ainsi appelée par mon homonyme Robin, jardinier de Henri IV, qui
donna son nom à la famille des robiniers. Le mot indigène de nikou a été ajouté,
par Aublet, j e crois, pour désigner la variété que nous avons devant les yeux.
« Tu as bien compris, et tu te souviendras?
— Oui père, j e reconnaîtrai toujours le « robinia nikou ».
— Mouché, ou qu'a vini, interrompit Angosso qui, pendant ce colloque, avait
coupé le courant d'un léger barrage formé de branches feuillues.
Le Boni avait déposé dans le canot ses paquets de lianes. Il fit embarquer le
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
121
Il enfonça d'abord dans le sol. (Page 126.)
père, la mère et les quatre enfants avec Casimir et Nicolas ; il saisit la pagaye et
traversa rapidement l'anse formée par l'embouchure de la crique et que celle-ci
traversait comme le Rhône le lac de Genève. Puis, il vint aborder de l'autre côté
dans le lit du ruisseau qui remontait en pleine forêt.
Un nouveau carbet de feuilles fut aussitôt construit en quelques minutes,
puis, cet indispensable préliminaire de toute halte en forêt étant terminé,
16
122
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Angosso se mit en devoir d'enivrer la crique. Quelques roches rougeâtres, cri-
blées comme des éponges, appelées ici roches à ravets, émergeaient sur une
des rives. Il s'accroupit sur l'une d'elles, saisit une botte de nikou, la trempa
dans l'eau, l'assujettit sur une autre roche, et de sa main droite, armée d'un
court et solide gourdin, frappa comme un sourd sur les sarments qui furent
bientôt réduits en bouillie.
La sève se répandit de tous côtés, et teignit les eaux en une belle couleur
d'opale.
— C'est tout? fît Robin.
— Oui, mouché, reprit l'homme en continuant rapidement sa besogne.
— Alors je puis t'aider, si ce n'est pas plus difficile que cela.
Et, joignant l'acte à la parole, le proscrit s'empressa d'imiter son sauvage
précepteur. Toute la provision y passa. Les eaux de la crique, devenues laiteuses,
se mêlèrent bientôt en tournoyant lentement à celles du petit lac. Elles devin-
rent nacrées à leur tour.
— Ah! ça bon bon. Nous qu'attendé morceau, caba. (C'est très bien, atten-
dons un peu maintenant.)
Le Boni, avec la sagacité particulière aux hommes de sa race, avait admira-
blement choisi son endroit. Telle était la configuration de son quartier de pêche,
qu'il devait infailliblement trouver dans le lac, non seulement les poissons des
eaux courantes, vivant dans la crique, mais encore ceux des savanes, ceux du
Maroni et même quelques espèces habitant la mer, et que la marée amène jus-
qu'à ce point éloigné de près de vingt cinq lieues de l'Océan ; c'est-à-dire pres-
que toutes les variétés de la Guyane.
L'attente fut courte. Angosso, de son œil émerillonné, aperçut bientôt quel-
jues points indécis, flottant au centre du lac, agité de légers remous.
— Ça m ê m e . . . ou qu'à vini côté barrage.
Robin voulait y aller seul et laisser sa femme et ses enfants à la garde de
Casimir et de Nicolas, mais ils insistèrent avec tant de chaleur qu'il les emmena
tous. Comme la forêt était impraticable, ils montèrent dans la pirogue.
Quel singulier spectacle s'offre tout à coup à leurs regards. De tous côtés, le
lac bouillonne. A l'avant, à l'arrière, à droite, à gauche du canot, des poissons
de toute couleur, de toute nuance, de toute grosseur, montent du fond à la sur-
face, s'éclipsent un moment pour remonter le ventre en l'air et flotter comme
s'ils étaient morts. Ils ne sont qu'étourdis, enivrés par le nikou, incapables de
fuir, de se cacher, de se défendre.
Ils sont là, par milliers, ouvrant la gueule, dilatant leurs ouïes, battant
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
123
l'eau de leurs nageoires paralysées, avec des gestes incohérents d'ivrognes. Les
uns ont dix centimètres, les autres jusqu'à un mètre cinquante.
L'embarcation se dirige vers le barrage où tous arriveront infailliblement
poussés par le courant. Angosso, pour ne pas perdre de temps, assomme au
passage d'un coup de sabre quelque aïmara récalcitrant, ou quelque requin-
marteau, méchant animal auquel il en veut particulièrement.
Plus on approche du barrage, plus le fourmillement devient épais.
Les enfants, ravis, battent des mains. Les cris de joie retentissent. Le canot
peut à peine passer, son étrave vient butter sur ce banc qu'Angosso entr'ouvre
à grands coups de pagaie. C'est une fièvre, un délire, une véritable pêche mira-
culeuse.
On aborde enfin, après une formelle recommandation de Robin, qui enjoint
à ses fils de ne toucher aucun poisson, car un grand nombre sont dangereux, la
piqûre de quelques-uns est mortelle.
Il y a devant le barrage, plus de cinq cents kilos de poissons ivre-morts,
Comment s'en emparer? Telle est la question adressée au Boni par Robin, car
il ne faut pas penser à descendre dans la crique, au risque de mettre le pied
sur une raie épineuse, ou d'être happé par un piraïe.
Angosso sourit d'un air entendu, et déroule sans mot dire son grand h a m a c ,
tressé en coton par les Indiens Roucouyennes, aux larges mailles, aux rabans
solides, dans lesquels sont passées deux longues amarres également en coton.
Il le leste avec une pierre, le fait descendre au fond de la crique, tient une
des amarres dans sa m a i n , confie l'autre à Robin qui comprend du coup, puis
tous deux, réunissant leurs forces, tirent jusque sur la rive le hamac trans-
formé en filet et plein à éclater de tous les échantillons de la faune aquatique
de la Guyane.
Les plus gros sont régulièrement assommés à coups de sabre au moment où
ils quittent leur élément, et passent de vie à trépas comme les sectaires du
Vieux de la Montagne après une copieuse absorption de haschisch. Le hamac-
filet à peine vidé revient bientôt plein, et un véritable monceau s'élève, en dépit
des protestations de Robin, qui dit que c'est assez.
Poissons plats, poissons ronds, avec ou sans écailles, à la gueule hérissée ou
aux mâchoires lisses, aux dards empoisonnés, aux anneaux de serpent, aux
formes étranges, glissent, roulent, soubresautent. Parassis (mugil alba),
vieilles, louvines, mulets, turbots même qui ont remonté le fleuve, ainsi que
le superbe machoiran-jaune (silurus mystus) aux reflets d'or, pesant dix kilos,
aïmaras à la tête énorme, exquis en pimentade, koumarous à la graisse savou-
1241
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
reuse, piraïes voraces, raies d'eau-douce, aux trois ou quatre paires d'yeux
couleur de brique, aux piquants redoutables, counamis, massorons, carpes
blanches, coulimatas, lunes, occarons, barbes-à-roches, véritables ventouses
qui s'accrochent aux rochers, monstreux, bizarres, mais exquis, s'entassent
mêlés à je ne sais combien d'espèces dont le nom ne figure dans aucun traité
d'icthyologie, et qu'il faut désigner sous les noms que leur ont donnés les natifs
Tels, le koulan, le poisson-agouti, à la tête évidée, ramassé à l'arrière,
presque sans nageoire caudale, jaune roux comme l'agouti dont il rappelle la
forme, le poisson-madame, petit, tacheté comme la truite, le poisson-crapaud,
à la tête monstrueuse de batracien, à la peau brunâtre verruqueuse, délicieux,
en dépit de l'horreur qu'inspire sa vue, la langue-morte, le patagaïe, le gorret,
le papou, le prapra, l'ayaya, habitant les vases, le koulan particulier aux eaux
douces, le kroupia, le zappat, ainsi nommé par les noirs, parce qu'il sert
d'appat, analogue à l'éperlan, etc.
Parmi les espèces connues et souvent décrites, le gros-yeux (cattus galbio).
vivipare long de douze à vingt centimètres, sans écailles, aux yeux énormes et
saillants, d'une agilité prodigieuse; il s'élance hors de l'eau et parcourt en une
dizaine de bonds successifs jusqu'à trente et quarante mètres. Il affectionne les
rives plates et il est tellement abondant sur certains points,qu'on en tue souvent
deux ou trois douzaines d'un coup de fusil chargé à plomb. C'est un manger
sans pareil, ainsi que l'atipa et le gorret, qui sont pourvus d'une cuirasse
analogue à celle du tatou, et d'où ils ne peuvent être retirés qu'après la cuisson.
Enfin, pour clore .cette longue et pourtant bien incomplète nomenclature,
mentionnons un poisson bizarre entre tous, de la famille des silures et nommé
le pémécrou.
Le Boni venait de fendre la tête à l'un d'eux, d'une taille colossale. Au grand
étonnement de Robin, tout un clan de petits pémécrous, longs et gros comme
une cigarette, s'échappèrent de ses branchies aux feuillets hypertrophiés, au
point de former un gros bourrelet sous les ouïes.
Comme il manifestait toute sa surprise, Casimir lui fit une courte description
des mœurs de ce curieux poisson. Le pémécrou,au moment de la ponte,recueille
les œufs de la femelle et les loge dans les interstices semblables aux dents
d'un peigne, dont la réunion constitue les branchies. Les petits éclosent et ne
quittent pas, pendant les premiers jours, cet asile protecteur. Peu à peu, ils
grossissent, et sortent sans s'éloigner de leur p è r e , avec lequel ils marchent
toujours de conserve. Au moindre danger, ce dernier ouvre ses ouïes comme
une poule ses ailes, et tous les petits effarés viennent s'y blottir.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
125
— Ça, bon papa, mouché, termina le noir, li quitter pitits, quand pitits fika
forts. (Il quitte ses petits quand ils sont devenus forts.)
Et comme Robin avançait la main pour saisir l'un d'eux et l'examiner de
plus près :
— Non, pas touché ça bête-là, compé. Li méchant, li piqué passé raie. (Ne
touchez pas, compère ; il est méchant et sa piqûre est aussi dangereuse que
celle de la raie.)
Angosso continuait toujours sa manœuvre, bien qu'il y eût là du poisson en
quantité suffisante pour rassasier cent cinquante personnes. Mais le brave gar-
çon ayant enivré une crique, il voulait que tous les habitants lui passassent par
les mains. La seule concession qu'il put faire, fut de rejeter les plus petits. Ce
monceau de victuailles l'affriandait. Il allait manger pendant trois ou quatre
jours, gaspiller, gâcher sans besoin, pour endurer la faim peut-être la semaine
suivante.
Qu'importe. Les Noirs comme les Peaux-Rouges ignorent l'économie. Quand
on tue un maïpouri (tapir), la tribu tout entière, nombreuse ou non, s'attable
devant cinq à six cents kilos de chair, et tous, grands et petits, jeunes ou
vieux, se bourrent jusqu'à l'indigestion inclusivement.
Il s'arrêta pourtant un moment à la vue d'une grosse anguille, longue d'un
mètre cinquante, et qui, moins ivre que les autres habitants de la rivière, ou
peut-être déjà soustraite à l'influence du nikou, frétillait entre les herbes.
Robin leva son sabre.
— Pas coupé li, mouché, s'écria-t-il brusquement.
Trop tard, la lame s'abattit sur la tête du malacoptérigien ; mais, phéno-
mène étrange, le sabre échappa soudain à la main du proscrit, et celui-ci ne
put retenir un cri de surprise, presque de douleur.
— Ça, anguille-tremblante, dit Casimir. Michant bête-là.
— Oh ! papa, s'écrièrent les enfants. Cela t'a fait mal, dis?
— Non, mes chers petits, répondit-il en souriant, non, ce n'est rien.
— Qu'est-ce que c'est, alors, qui t'a fait mal?
— Une anguille électrique.
— Oh ! dit étourdiment Eugène, une anguille électrique, comme un télé-
graphe.
— Mais non, rectifia doucement Henri. Je vais te dire ce que c'est. Je le sais
bien, je l'ai lu. C'est un poisson qui produit de l'électricité comme quand on
tourne très vite la roue de verre d'une machine électrique entre les deux cous-
sins. Alors, quand on y met un doigt, cela donne une grande secousse, Eh ! bien
126
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
l'anguille donne aussi une secousse, comme si elle avait une machine électrique
dans la tête.
« N'est-ce pas, papa, que c'est vrai ? »
— A peu près, mon enfant, et ta petite définition ne manque ni de justesse ni
d'à-propos. Elle est bien incomplète, mais suffisante pour le moment. Nous
aurons l'occasion d'étudier plus tard à loisir ce singulier animal. Sachez seu-
lement que son contact est très dangereux, et que sa décharge électrique
constitue pour lui un moyen d'attaque et de défense presque aussi terrible que
la dent empoisonnée des reptiles.
« Soyez donc bien prudents, et ne touchez jamais à un animal ou à un
insecte quel qu'il soit, sans que j e sois près de vous.
— Anguille-tremblante, li bon, quand li boucanée, dit à son tour Casimir.
— Tiens, c'est vrai. J'avais oublié le boucanage. Mais j e vois que si Angosso
ne dit rien, il n'en travaille pas moins.
— Il nous prépare à manger, dit à son tour M m e Robin, et nous ne pou-
vons même pas l'aider. Comme notre civilisation est maladroite, comparée à
leur prétendue sauvagerie.
— Nous sommes réunis depuis si peu de temps ! Et d'ailleurs, nous savons
déjà enivrer une crique ; dans peu d'instants, nous aurons appris à boucaner
non seulement le poisson, mais encore toutes les variétés d'animaux comes-
tibles.
« L'adresse de ce Boni est vraiement surprenante. Quel incomparable
bûcheron! »
Angosso se démenait comme quatre. C'est que le brave garçon savait bien
que tous les blancs avaient grand faim, que les tiraillements de leur estomac,
un instant apaisés par les jaunes-d'œuf et le suc du balata, allaient recommencer
plus douloureux que jamais.
Il enfonça d'abord dans le sol quatre pieux fourchus, qu'il réunit l'un à
l'autre par quatre perches, de façon à posséder un carré parfait de quatre
mètres, s'élevant de cinquante centimètres au-dessus de la surface de la terre.
Vingt à vingt-cinq gaules, d'égale longueur, furent simplement posées sur
cette légère charpente qui devint aussitôt un gril, — conservons-lui son nom
de boucané— de dimensions respectables.
Les feuilles et les menues branches furent déposées sous ces b a r r e a u x paral-
lèles. Plus, le Boni saisit un à un les poissons morts et les aligna dessus. Les
enfants et leur mère voulaient l'aider dans cette facile besogne. Il s'y refusa
énergiquemt, et pour cause. On ne manipule pas impunément de pareilles
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE 127
bêtes. Tantôt, c'était la large mâchoire d'un aïmara agonisant qui se refermait
brusquement, et dont Angosso évitait adroitement l'atteinte, tantôt c'était une
raie qu'il saisissait délicatement et dont il enlevait les épines d'un coup de
revers, tantôt enfin une anguille-tremblante qu'il décapitait.
Le boucané était garni. Le noir alluma le monceau de feuilles et de bran-
chages verts d'où se dégagea une épaisse fumée. Moins d'une demi-heure
après, deux autres grils de mêmes dimensions fumaient comme des fourneaux
de charbonnage, pendant que l'air s'emplissait d'effluves très appétissantes,
ma foi, s'échappant de ces primitifs et commodes appareils.
Ce n'est pas tout. Le boucanage, on le comprend facilement, est institué
dans le but de conserver les aliments en les desséchant et en les imprégnant
de fumée. Les viandes ne doivent pas être cuites, ni même grillées, mais sim-
plement séchées. Aussi, cette opération est-elle fort longue et assez difficile.
Elle exige près de douze heures de soins assidus. Si le feu ne doit pas être trop
vif, il faut éviter de le laisser tomber. Le brasier ne doit être ni trop près, ni
trop loin de la viande. On peut dire du boucanier ce que je ne sais plus quel
Grimod de la Reynière disait du bon rôtisseur :
On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur.
Il faut naître boucanier, sous peine de rôtir sans retour tout une fournée.
Aussi Angosso, tout en surveillant attentivement ses trois boucans, avait-il
installé un petit brasier sur lequel crépitait en grésillant un superbe aïmara,
en compagnie de deux douzaines d'atipas et d'une plantureuse raie épineuse.
Le premier dîner de famille des Robinsons allait être un repas d'icthyo-
phages, auquel manquerait et le pain et le sel. Il n'en fut pas moins gai en
dépit, ou plutôt à cause des protestations de Nicolas, qui, pendant toute cette
succession d'incidents bizarres et imprévus, avait gardé un silence complète
ment inusité.
Nicolas voulant du pain. Il ne lui semblait pas plus difficile de trouver sur
les arbres un pain de munition ou même un simple biscuit, puisque les uns
fournissaient du lait et les autres des œufs durs. Et d'ailleurs, si le petit Henri
avait lu dans les livres la description des anguilles électriques, lui, Nicolas, se
rappelait parfaitement qu'on parlait d'arbres-à-pain. Tous les naufragés en
avaient mangé. C'était imprimé. Tous les Robinsons possibles s'étaient nourris
du fruit de l'arbre-à-pain. Il voulait, en sa qualité de Robinson de la Guyane,
adopter le genre de nourriture habituel à ses collègues et devanciers. Il ne
128
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
sortait pas de là, à la grande joie de ses amis, petits et grands, qui trouvaient
que le poisson, quand on a bien faim, est une excellente chose.
— Mais, mon pauvre Nicolas, je vois que vos idées relativement aux produits
de la zone torride américaine ont été déplorablement faussées. Vous vous
imaginez que le jacquier, appelé par les naturalistes artocarpus incisa, ce qui
vous laisse pour le moment bien indifférent, croît ici à l'état sauvage.
« Détrompez-vous, mon ami. Il est originaire de l'Océanie. On l'a introduit
aux Antilles et à la Guyane, mais il faut le cultiver, ou tout au moins le
planter. Si l'on en trouve par place dans les forêts, c'est sur d'anciens abattis
abandonnés.
— Alors il faudra nous passer de pain, jusqu'à... plus faim.
— Calmez vos inquiétudes, nous aurons avant peu du manioc, et vous ferez
alors connaissance avec la cassave et le tapioca.
— Oh! ce que j ' e n dis, c'est plutôt pour les enfants et pour leur mère que
pour moi.
— Je n'en doute pas, mon ami, et je connais bien votre excellent cœur. Nous
vivrons préalablement de poissons. D'autres l'ont fait souvent. Avant que nos
provisions soient épuisées, nous aurons, j e pense, assuré notre subsistance pour
l'avenir.
Brusquement le soleil s'éteignit. La clairière où campaient les Robinsons ne
fut plus éclairée que par les feux rougeâtres des boucans, sur lesquels crépi-
taient toujours les p??ssons ; points lumineux perdus dans l'immensité,
semblables à des lucioles immobiles.
Jusqu'à présent, les proscrits, pressés d'échapper aux dangers de toute sorte
et à la faim, avaient à peine trouvé le moment d'échanger quelques pensées.
Quand il est à ce point malheureux qu'il a perdu tout espoir, quand un péril
immédiat et mortel le menace, quand il dispute à chaque seconde un lambeau
d'existence à la mort, l'homme n'est plus surpris de rien. Les événements les
plus imprévus, heureux ou malheureux, le trouvent impassible, et les faits les
plus invraisemblables rentrent pour lui dans le domaine de la vie réelle.
Te! Robin. Il avait si souvent rêvé la liberté. Il avait depuis si longtemps
escompté par la pensée la joie d'être réuni aux siens, que tout en goûtant un
bonheur surhumain dont nulle expression ne saurait donner une idée, il n'é-
prouvait qu'une surprise relative. Son rêve le plus ardent avait pris une forme
palpable, son vœu le plus cher était exaucé, il ignorait pourquoi et comment,
et il éprouvait à peine le besoin de le savoir, tant son âme était remplie.
Les enfants dormaient déjà, Henri et Edmond reposaient dans le hamac du
L E S R O B I N S O N S DE L A G U Y A N E
129
On l'entendit rugir près de la crique. (Page 131.)
Boni. Dix minutes d'exposition au soleil avaient suffi pour sécher cette couche
transformée en engin de pêche. M m e Robin, assise près de son mari, tenait
son jeune fils Charles endormi sur ses genoux, Robin regardait avec attendris-
sement le petit Eugène, que le sommeil avait surpris les deux bras noués au
col de son père.
Le mari racontait son évasion à sa femme qui frissonnait, malgré sa vail-
17
130 L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E
lance, au récit des périls courus, des fatigues endurées. Elle détaillait à son
tour les horreurs de la vie de misère subie à Paris, rappelait l'épisode de la
lettre mystérieuse, les soins empressés et discrets tout à la fois dont elle avait
été l'objet de la part d'inconnus, le voyage en Hollande, la traversée de l'Atlan-
tique, l'arrivée à Surinam, les attentions respectueuses du capitaine hollandais
qui parlait si bien le français.
Robin écoutait ému non moins qu'intrigué. Quels pouvaient bien être ces
bienfaiteurs ? Pourquoi ces précautions ? Pourquoi dissimulaient-ils comme
une mauvaise action cet immense service ? Mme Robin ne trouvait pas davan-
tage d'explication plausible. Elle avait encore en sa possession la lettre de
l'homme d'affaires de Paris ; l'écriture ne leur révéla rien.
L'ingénieur pensait, et non sans quelque raison sans doute, que des exilés,
échappés aux commissions mixtes, avaient consacré leur temps et leur fortune
au soulagement de leurs frères qui pliaient sous la chaîne du bagne. Un pros-
crit, célèbre entre tous, A... B . . . , avait pu se réfugier à la Haye ; peut-être y
avait-il lieu de reconnaître son intervention dans l'évasion de Robin. Quant au
capitaine du cotre, sa stature d'athlète, son urbanité, sa bonté, tout semblait
le désigner au fugitif comme étant C..., un officier de la marine française, qui
avait réussi à quitter Paris dans des circonstances dramatiques. C... avait pris
du service dans la marine marchande de la Hollande. Il croisait, à n'en pas
douter, en vue des côtes de la Guyane, épiant une occasion favorable de venir
en aide à ses coreligionnaires politiques.
Cette hypothèse était raisonnable entre toutes. Les deux époux l'admirent
sans peine, tout en bénissant les auteurs de leur bonheur quels qu'ils fussent.
Ce doux épanchement continuait, sans qu'ils eussent la moindre notion des
heures écoulées. Les enfants dormaient, le Boni, attentif au boucanage, tron-
çonnait des branches et les jetait sur ses foyers quand ils pâlissaient.
Cet homme semblait charpenté en bois de fer. Ni les fatigues de la journée,
ni les recherches du bois-enivré, ni la manœuvre de la p a g a y e , ni la construc-
tion des carbets et des boucanés, rien enfin ne paraissait avoir de prise sur son
organisme. Tout en continuant sa besogne, [il jetait de rapides regards, sous
les sombres voûtes qu'ensanglantaient les brasiers ; il semblait inquiet, tour-
menté.
Un grondement sourd, accompagné d'un souffle puissant, lui fit dresser
la tête. Ce bruit rappelait le ronron d'un chat, mais cent fois plus fort. Puis
deux points surgirent des herbes bordant la clairière, et fixèrent les bou
cans.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
131
Robin l'interrogea à voix basse et apprit que ces deux lumières étaient
produites par le rayonnement des yeux d'un tigre, à jeun sans doute, et
qu'attirait l'odeur du poisson grillé. L'animal ne semblait pas d'ailleurs
autrement pressé d'attaquer. A en juger par son ronron de maton en belle
humeur, il était permis de penser qu'il avait le caractère assez débonnaire.
Pourtant, ce voisinage inquiétait visiblement Robin ; il saisit le fusil du Boni,
et se prépara à envoyer un lingot de plomb à l'indiscret visiteur.
— Oh ! mouché, pas besoin fusil, dit doucement Angosso, coup fusil réveiller
z'enfants. Mo fika (faire) bonne malice à tig' là.
Le noir avait une bonne provision de p i m e n t , de ce fameux poivre de
Cayenne avec lequel on assaisonne, faute de sel, les ragoûts équatoriaux. Une
parcelle suffit pour donner à la ration d'un homme une saveur â c r e , mordante,
à laquelle on s'habitue peu à peu.
Angosso, riant à la perspective de la bonne charge qu'il allait faire, prit un
gros poisson à peu près desséché, pratiqua plusieurs trous dans la chair, et y
introduisit une demi-douzaine de baies de piment, puis, il jeta à toute volée le
poisson dans la direction où se tenait, comme un gros chat poltron, le tigre
famélique.
— Tiens, michant bête, gourmand, dit-il en riant de plus belle.
Robin opinait toujours pour le coup de fusil, mais si l'animal était seulement
blessé, que deviendraient les enfants exposés à sa fureur? Du reste, à peine le
poisson farci de piment avait-il touché la terre, que le félin l'enleva d'un coup
de griffe, s'enfuit et disparut. Il dut l'avaler comme une fraise, bien qu'il pesât
plus de deux kilos.
Moins d'un quart d'heure après, on l'entendit rugir près de la crique. Le
Boni se tordait littéralement, sans que le proscrit, qui ignorait l'assaisonne-
ment du souper, pût soupçonner la cause de cette joie.
Robin s'enquit du motif de cette hilarité, et son compagnon ne fit aucune
difficulté pour le lui exposer.
— Tig' là gourmand passé (plus que) Indien. Li mangé poisson avec piment,
piment chauffé stomac ; et stomac tig' fika sec passé fer-blanc. (Le piment ronge
l'estomac du tigre, et le rend plus sec que du fer-blanc). Tig' bu morceau
di l'eau la crique. (Le tigre a bu de l'eau de la crique.)
— Et alors, il va être enivré comme le poisson?
— Non, nikou enivré poisson oun sô (seulement). Li baïe colique trop beau-
coup à tout moun, à tout bête. (Il donne de grandes coliques aux hommes et
aux animaux.)
132
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
— Entendez ; li pas content, non !
Le félin, en effet, semblait très mal à son aise; il poussait des cris plaintifs,
soufflait, geignait et grondait comme un chat malade. Puis, désespérant sans
doute d'éteindre avec cette eau purgative le volcan qui flambait dans ses
entrailles, il s'enfuit avec un grand bruit de branches froissées.
Le campement des Robinsons redevint calme et silencieux.
C H A P I T R E V I I
L'argent monnayé ne perd pas sa valeur sous l'équateur. — Situation sauvée pour vingt francs.
Les sous marqués font des « rouleaux », et les rouleaux deviennent des pièces de cinq
francs. — Splendeurs mortelles. — Filles de la fièvre et des miasmes. — Le saut de
l'Iguane. — Périlleuse manœuvre.— Le premier canotier du monde.— La barrière de récifs.
— L'Abattis abandonné. — Après la disette, l'abondance. — L'anse aux Cocotiers. — La
géographie des Robinsons. — L'habitation de ta Bonne-Mère. — Architecture qui n'a pas
été étudiée dans Vitruve. — Casse-cou ! — A travers bois. — Maison sans meubles. — La
vaisselle ronde. — Poterie végétale. — Nicolas contemple à son grand étonnement des
arbres nommés : l'arbre à beurre, l'arbre à chandelles, l'avocatier, le fromager, etc. —
Echange de présents. — Les adieux du Boni.
La subsistance des Robinsons était donc assuree p o u r plusieurs jours, à la
condition toutefois de suivre un régime presque exclusivement icthyophagique,
de faire le carême, disait plaisamment Nicolas en s'éveillant. Bien qu'ils eussent
lieu de se croire en sûreté, ils tinrent conseil dès l'aube, pour ne pas perdre
de temps.
Il ne fallait pas songer à remonter le Maroni afin de pénétrer dans la haute
Guyane. Non pas qu'il y eût quoi que ce fut à redouter de la part des Bonis ou
des Indiens, mais l'arrivée des Européens ne manquerait pas de produire quel
que sensation, la nouvelle ne tarderait pas à se propager jusqu'au pénitencier,
sans mauvaise intention ; mais cette indiscrétion pourrait coûter à Robin cette
liberté si chèrement achetée. On continuerait à s'enfoncer en plein bois. La crique
semblait se diriger à l'Ouest. On irait donc à l'Ouest, en suivant le « chemin
qui marche ». On s'arrêterait non loin de la source, autant que possible sur
un point un peu élevé, découvert et éloigné des marais. P u i s , comme
disent les marins, on se débrouillerait afin de pourvoir à la subsistance de
tous.
Malheureusement, ils étaient au moment de perdre leur plus puissant auxi-
134
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
liaire. Angosso avait rempli toutes ses promesses. Il parlait de retourner à son
village et, comme il était le légitime propriétaire de la pirogue, son dépari
constituerait pour nos amis un véritable désastre. Il fallait le décider à pousser
en avant, et ce n'était pas chose facile.
Nos pauvres Robinsons, vu leur dénûment complet, n'avaient rien à lui offrir
pouvant exciter sa convoitise de sauvage. Pourvu d'un assortiment complet de
couteaux à six sous, de colliers, de perles et de cotonnades, échangés à la fac
torerie d'Albina, Angosso était pour le moment un capitaliste désireux d'étaler
ses trésors aux yeux de ses compatriotes.
Il résistait doucement, mais avec fermeté, à toutes les prières, et Robin cons-
tatait non sans angoisse qu'il ne pourrait peut-être pas le fléchir, quand, par le
plus grand hasard, Nicolas sauva la situation. Il n'entendait pas un traître mot
au patois nègre, il comprenait pourtant à la pantomime du proscrit que les
affaires n'allaient pas.
— Est-il long à se décider, celui-là. Voyons, dit-il en interpellant le Boni
vous êtes un bon garçon, n'est-ce pas, moi aussi. Entre braves gens, il y a tou-
jours moyen de s'entendre.
Angosso, impassible comme un manitou d'ébène, écoutait sans interrompre
et sans comprendre.
— A Paris, on pourrait à la rigueur trouver du crédit en souscrivant des
billets, mais c'est une monnaie qui n'a pas cours ici, car je crois que les endos-
seurs sont rares. Si pourtant vous vouliez accepter un paiement en argent..
Ma foi, j e paierais bien la course, et j e donnerais un pourboire raisonnable.
— De l'argent... interrompit Robin, vous avez de l'argent?
— Ma foi, oui, quelques vieilles pièces de cent sous qui se promènent dans
ma poche... Tenez, dit-il au Boni en lui montrant cinq francs, connaissez-vous
ces médailles-là, monsieur le sauvage ?
— Oh 1 s'écria Angosso radieux, les yeux ouverts jusqu'aux tempes, les
narines aplaties sur les joues, la bouche béante, ça, rouleau I...
— Tiens ! il connaît notre métal blanc, le naïf enfant de la nature. Bonne
affaire alors. Il appelle ça un rouleau dans son patois ; au fait, les philosophes
de la langue-verte les nomment bien des roues de derrière.
« Oui, estimable canotier, un rouleau, deux rouleaux, trois et même quatre
rouleaux... Une fortune, en échange de votre péniche et de vos bons soins.
Cela vous va-t-il ?
— Mouché, disait Casimir... mouché, ou gain sous marqués. (Vous avez des
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
135
sous marqués.) Ou baie deux rouleaux à Boni, li vini caba. (Donnez deux rou-
leaux au Boni, il viendra aussitôt.)
Voyons, patron, vous qui connaissez le langage de ces insulaires, ayez
donc l'obligeance de m'expliquer un peu ce qu'ils entendent avec leurs rouleaux
et leurs sous marqués.
C'est bien simple. L'unité monétaire, en Guyane, est le décime, mais ce
décime n'est pas la grosse pièce de dix centimes qui a cours en Europe, c'est
l'ancien liard de France en cuivre auquel on a donné arbitrairement la valeur
de deux sous. On appelle cela des sous marqués. On les empile en rouleaux de
cinquante comme des louis, de là le nom de rouleau donné à votre pièce de
cinq francs par Angosso.
— Ou qu'à baie mo rouleaux, dit-il enfin... mo qu'à vini. (Donnez-moi vos
rouleaux, et je viens.)
— Mais certainement, mon brave homme, que je vais vous les bailler, avec
joie. Entendons-nous, pourtant. Deux comptant, les voici, et les deux autres
quand nous serons à destination. Voilà comment j'entends les affaires. Ça vous
va, tope là !
Robin traduisit la proposition de Nicolas. Le Boni aurait bien voulu les
quatre rouleaux, mais le Parisien fut inflexible.
— Mon garçon, quand je prends un sapin, j e paie l'heure ou la course après,
jamais avant. Et voilà.
Angosso maquignonna quelques moments encore, discuta pour la forme,
puis consentit. Il prit avec une joie d'enfant les deux pièces, les fit sonner, les
tourna, les examina, et finalement les noua dans un des coins de son calimbé,
— Pas bête, le voisin, termina Nicolas en manière de péroraison. Il prend
son caleçon de bain pour porte-monnaie.
Rendons à Angosso cette justice, qu'aussitôt son engagement pris il se mit
en devoir de le remplir. Il se hâta d'empaqueter les poissons dans de larges
feuilles et de les déposer au milieu du canot, recouvrit de branchages verts
cette cambuse improvisée, enroula son hamac, prit sa pagaye et s'installa à
l'arrière en tâtant le coin d'étoffe qui recelait son trésor.
— Nous parti caba ? interrogea-t-il.
— Partons, répondit Robin après avoir installé sa femme et ses enfants aussi
commodément que le permettait l'aménagement de l'embarcation.
Les ressources de cette intéressante famille étaient, hélas! fort précaires, et
la nomenclature en sera bien courte. Ils ne possédaient pas, comme l&.*rs con-
frères et devanciers, les Robinsons des légendes, an vaisseau à leur portée
136
L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
échoué sur des récifs et dans lequel se trouvent tous les objets indispensables
à la vie. Un navire est un monde. Il recèle tout, et les richesses qu'il renferme
constituent une fortune pour des naufragés.
Mais combien est terrible la situation de ceux qui, dans un tel pays, m a n -
quent des choses les plus élémentaires, et se trouvent plus dénués encore que
les hommes des époques préhistoriques, avec leurs armes et leurs engins pri-
mitifs. N'oubliez pas que sur ces huit fugitifs il y avait quatre enfants en bas-
âge et une femme, plus un invalide : le pauvre vieux noir. Gomme objet de
première nécessité, deux petites caisses contenant quelques effets et un peu de
linge, deux sabres d'abattis, une hache et une pioche sans manche, derniers
débris échappés à l'incendie de la case, plus un fusil à deux coups, présent du
capitaine hollandais. Comme munition, deux kilogrammes de p o u d r e , quatre
cents charges environ, et un peu de plomb.
Il faudrait donc tout inventer, tout fabriquer. Robin était plein d'espoir. Quant
à Nicolas, il ne doutait de rien. La situation n'en était pas moins fort critique.
L'embarcation glissait vivement sur les eaux tranquilles, entre deux murailles
de verdure, au fond desquelles serpentait, comme encaissée, la petite crique. De
temps à autre, un gros martin-pêcheur, de la taille d'un pigeon, s'enfuyait en
poussant son cri bref et saccadé ; des oiseaux-mouches, en quête d'insectes,
bourdonnaient et rutilaient comme des écrins au soleil, pendant que des
oiseaux-diables, jaseurs et familiers ainsi que des pies, mais aussi noirs que
des merles, voletaient en piaillant. Puis une grosse houppe de plumes multi-
colores traversait lourdement la brèche en poussant d'assourdissantes clameurs :
a r a ! . . . a r a l . . . a r r r r a ! . . . Le cri nous dispense de nommer l'oiseau. L'honoré
solitaire chantait ses quatre notes : do, mi, sol, do, avec une incroyable justesse
d'intonation, le cassique jetait son joyeux appel, le moqueur lançait son éclat
de rire sarcastique, des macaques et des sapajous grimaçaient en se balançant
par la queue, pendant que tout un monde de cigales, de criquets, de grillons,
de sauterelles, grattaient furieusement leurs élythres.
A droite et à gauche, s'étalaient les merveilles de la flore tropicale. Il y avait
de l'air et de la lumière, les fleurs surabondaient. Sur les longues et larges
feuilles du barlourou, dont les tiges couvraient la berge, se détachaient les
admirables fleurs de l'héliconia, aux pétales alternées, aux reflets de pourpre ;
le cacaoyer sauvage, le splendide padura aquatica, ainsi nommé à cause de la
ressemblance de son fruit avec celui du cacaoyer, émergeait des eaux légère-
ment saumâtres encore. Les voyageurs ne pouvaient se lasser de contempler
ces admirables fleurs, dont les étamines nombreuses, veloutées, soyeuses,
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E .
137
A v e c u n e v i g u e u r e t u n e a d r e s s e . ( P a g e 1 4 2 . )
fines, impalpable duvet, longues de plus de trente centimètres, se dres-
sent en aigrettes d'argent et de corail. Et ces colosses, comme le wapa aux
fleurs rouges disposées en panicules flamboyant ainsi que des panaches,
l'ébène verte, couverte de pétales d'or, sous lesquels disparaissaient les feuilles
comme la chevelure d'une bayadère sous les sequins étincelants, le
gayac, à la fève odorante, le mincouart au tronc percé à jour, et semblable à
18
1 3 8
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
un faisceau de maillons de chaîne, l'iciquier, aux effluves balsamiques, le
couratari (courataria guyanensis), à la cime gracieusement arrondie, aux
grandes fleurs argentées lavées de pourpre, disposées en épis axillaires, aux
fruits ligneux, pointus, à l'opercule évasé, formant une tête, longs de quinze
centimètres, dont la bizarre conformation rappelle un grand clou,— d'où le
nom populaire de clou de Jésus-Christ. Le panacoco, aux « arcabas » gigantes-
ques, les cèdres, les acajous, les sassafras, les simaroubas, les grignons, les
wacapons, les bois de rose, les bois-violet, les carapas, les coupis, les courba-
rils, les génipas, les mahots, les boccos, les angéliques, les lettres-mouchetés,
les satinés, les bagots, les moutouchis, les maria-congo, les canari-macaque,
etc..., que sais-je encore !
Tous ces merveilleux végétaux, serrés à la base, confondus à la cime,
enlacés par les lianes, couverts par les plantes parasitaires, semblaient plier
sous la végétation supplémentaire qui les envahissait. Orchidées, broméliacées
aroïdées1, accrochées aux branches, étalées sur les troncs, incrustées aux écorces,
exposaient les fantastiques nuances de leur inépuisable écrin. Coryanthes aux
touffes pendantes, gynopétalons aux fleurs violettes à reflets bleuâtres, méléa-
gria qui entourent les troncs de gracieuses collerettes feuillues, pendant que
les fleurs portées sur de longs pédoncules, retombent jusque sur lès racines,
comme d'interminables queues d'oiseau de paradis.
El les gongora, les stanhopœa, les brassia, les maxillaria, les brassavola, qui
toutes rivalisent de grâce, d'éclat et de fraîcheur. Et les bromélia karatas, aux
feuilles de plus de deux mètres, aux longues épines en crochets, véritables che-
vaux-de-frise aériens, les barbacenia houretia, aux fleurs multicolores comme
un bouquet d'artifice, les tillandria aux épis garnis de belles bractées roses...
Le proscrit pouvait à peine les citer au passage et jeter aux enfants ravis et
curieux, les noms de ces incomparables merveilles. A chaque instant il eût
fallu descendre et rapporter quelques échantillons, mais Casimir et Angosso
ne l'entendaient pas ainsi. Courbés sur leurs pagayes, ils nageaient avec éner-
gie, comme s'ils avaient voulu fuir au plus vite ce spectacle enchanteur.
Questions, prières, rien n'y faisait.
— Nous ké allé, grognait Angosso, dont la peau fumait comme une chaudière.
— Nous ké allé caba, vite, passé kariakou, renchérissait le lépreux. (Allons
encore, plus vite qu'un kariakou.)
— Mais pourquoi? Sommes-nous en danger? Qu'y a-t-il? Parle, mon vieil ami.
1 Seules dans le règne végétal, les aroïdées possèdent la curieuse propriété de dégager
pendant leur floraison une chaleur appréciable au thermomètre.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
139
— Ah! compé. Nous gain la fièvre, si nous pas allé. Ça michant pays.
Tout mouni, mouri caba côté nous fika. (Nous aurons la fièvre si nous ne
fuyons pas. Ce pays est malsain. Tout le monde mourrait au lieu où nous
sommes.)
Robin frémit. Il savait bien, qu'en certains points, la malignité des effluves
marécageuses est telle, qu'il suffit d'y séjourner quelques heures pour con-
tracter l'accès pernicieux.
Il lui semblait en effet [respirer j e ne sais quelle odeur fade, douceâtre et
écœurante de végétaux en dissolution. D'invisibles vapeurs de vases flottaient
dans l'atmosphère épaisse que la brise ne renouvelle jamais, de ces vapeurs
qui tuent les hommes et vivifient les fleurs. Cette terre putride, qui distillait à
la fois des miasmes et des parfums, transsudait la mort.
La pirogue volait sur les flots lourds, stagnants comme ceux d'un lac asphal-
tite et saturés aussi d'impalpables détritus.
Trop juste et trop légitime, dit éloquemment l'admirable M i c h e l e t 1 ,
l'hésitation du voyageur à l'entrée des redoutables forêts où la nature tropi-
cale, sous des formes souvent charmantes, fait son plus âpre combat.
Le danger est plus grand peut-être dans ces forêts vierges, où tout
vous parle de vie, où fermente éternellement le bouillonnant creuset de la
nature.
Ici et là, leurs vivantes ténèbres s'épaississent d'une triple voûte, et par des
arbres géants et par des enlacements de lianes, et par des herbes de trente
pieds à larges et superbes feuilles. Par places, ces herbes plongent dans le
vieux limon primitif tandis qu'à cent pieds plus h a u t , par-dessus la grande
nuit, des fleurs altières et puissantes se mirent dans le brûlant soleil.
Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c'est une scin-
tillation , un bourdonnement éternel, des scarabées, papillons, oiseaux-
mouches et colibris, pierres animées et mobiles qui s'agitent sans repos. La
nuit, scène plus étonnante, commence l'illumination féerique des mouches
luisantes, et qui, p a r milliards de millions, font des arabesques fantastiques,
des fantaisies effrayantes de lumière, des grimoires de feu.
Avec toute cette splendeur, aux parties basses clapote un peuple obscur,
un monde sale de caïmans, de serpents d'eau. Aux troncs des arbres énormes,
les fantastiques orchidées, filles aimées de la fièvre, enfants de l'air corrompu,
bizarres papillons végétaux se suspendent et semblent voler. Dans ces meur-
1 L'Oiseau, par Michelet. Lib. Hachette.
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
trières solitudes, elles se délectent et se baignent dans les miasmes putrides,
boivent la mort qui fait leur vie, et traduisent par le caprice de leurs couleurs
inouïes, l'ivresse de la nature.
N'y cédez pas, défendez-vous, ne vous laissez point gagner au charme de
votre tête appesantie. Debout ! debout ! Sous cent formes le danger vous envi
ronne. La fièvre jaune est sous ces fleurs et le vomito negro; à vos pieds traînent
les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée silencieuse d'anatomistes
implacables prendrait possession de vous, et d'un million de lancettes, ferait
de vos tissus une admirable dentelle, une gaze, un souffle, un néant...
Les voyageurs accéléraient encore leur course. Il leur fallait à tout prix
franchir cette zone marécageuse avant la nuit. Il leur eût été à peu près impos-
sible d'atterrir et de se frayer un chemin à travers les broussailles. Du terrain
humide et mou, susceptible d'engloutir un campement, s'élèverait aux heures
sombres l'opaque brouillard dont les mortelles émanations ont reçu le nom de
Linceul des Européens.
Après avoir évité les hommes, il était urgent d'échapper aux miasmes.
Qu'elles sont longues et douloureuses, ces heures passées entre deux murailles
végétales surchauffées, sur une rivière qui semble bouillir, sous un ciel bleu
pâle que calcine le soleil de l'équateur. La bouche se parchemine, la gorge
devient brûlante, le poumon ne peut plus aspirer cet air de haut-fourneau ;
une dyspnée douloureuse survient, les oreilles tintent, les yeux s'obscurcissent.
En dépit de l'immobilité la plus complète, une sueur dont on ne peut concevoir
l'abondance, enveloppe le corps, coule en nappe du front dans les yeux, dans
la bouche, roule sur le tronc, sur les membres, imprègne les vêtements, et
tombe en pluie, pour s'évaporer bientôt.
Ce n'est pas sans une sorte de terreur, que l'homme le plus aguerri assiste
impuissant à cette annihilation, à cette vaporisation de son être. Il sent ses
forces diminuer. Il a conscience de cette rapide usure de son organisme. Ses
traits se creusent, sa peau devient livide, ses oreilles jaunissent, l'anémie
arrive foudroyante. Vienne la fièvre portée sur son invisible nuage de myco-
dermes, quelle proie facile pour elle !
Les Robinsons, grands et petits, supportèrent vaillamment cette épreuve. Il
n'est pas besoin de dire que le Boni et Casimir, jouissant tous deux des immu-
nités particulières à la race noire, semblaient ne pas s'apercevoir de la chaleur;
ils évoluaient dans cette étuve comme deux salamandres humaines. En dépit
de sa vigueur, Robin avait dû renoncer à la pagaye. Une pluie copieuse vint
heureusement rafraîchir l'atmosphère. Les couches d'air fouettées par le grain
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
141
devinrent bientôt respirables. Un long soupir de soulagement s'exhala de
toutes les poitrines.
La crique s'enfonçait toujours dans l'Ouest. La nature des terrains se modi-
fiait, et naturellement les essences végétales changeaient. Aux berges plates,
molles, envahies par les plantes aquatiques, succédaient des bandes d'argiles
mêlées de grès ferrugineux, de sables granitiques, et que déchiraient çà et là
des roches dioritiques. Les eaux qui charriaient en abondance de l'oxyde de
fer étaient vivement colorées en rouge. Des interstices des roches, s'élançaient
droites et rigides, les longues tiges quadrangulaires de l'euphorbe cactiforme
hérissées d'épines, l'immense panache de Y agave, aux fleurs jaune-verdâtre, qui
surgissent d'un monceau de feuilles larges, épaisses, charnues, longues de plus
de deux mètres, et que terminent de véritables javelots. Là s'étageaient bizar-
rement les « articles » ovales et aplatis des cactus nopals, connus vulgairement
sous le nom de raquettes, et couverts de fruits pulpeux appelés figues de Bar-
barie. Quelques iguanes gigantesques aux flancs d'émeraude baillaient immo-
biles sur les rocs, regardaient passer d'un œil morne l'équipage de l'Espérance.
Angosso lâcha sa pagaie, saisit son arc, un sifflement, aigu retentit, et un de
ces inoffensifs sauriens, roula sur le dos, troué par le triple dard d'une longue
flèche à hampe de gynerium.
Cette prouesse de l'adroit chasseur rompit le charme. Chacun sembla
s'éveiller. Les enfants battirent des mains. Nicolas cria bravo !
— Ça, c'est enlevé; et lestement. Oh! la vilaine bête.
— Vilaine, mais délicieuse à manger.
— Oh! papa, dit Henri, on mange donc les crocodiles?
— Ce n'est pas un crocodile, mon enfant. Mais un iguane, une espèce de gros
lézard inoffensif, à la chair excellente, et dont nous nous régalerons ce soir.
N'est-ce pas, Angosso?
— Oui mouché, répondit le noir en sautant lestement sur le roc, ça bête là,
li bon grillé.
— Si nous nous arrêtions ici pour camper, qu'en dis-tu ?
— Oh ! mouché, ou qu'à vini morceau, dit-il, sans répondre à la question.
Robin prit pied à son tour sur le rocher, et regarda de tous côtés. La rivière
faisait un brusque crochet et filait presque à angle droit vers le Nord De ce
point élevé de quelques mètres au-dessus du niveau de l'eau, le proscrit aperçut
à travers une échancrure formée par un caprice du courant une colline bleuâtre
éloignée de plusieurs lieues. En prêtant attentivement l'oreille, il lui sembla
entendre un sourd murmure de cascade.
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L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
— Oh! ce serait trop de b o n h e u r ! Une montagne dont le sommet est inac-
cessible aux miasmes, que rafraîchit la brise, et un torrent qui coule le long de
ses flancs! Mes enfants, nous sommes sauvés ! Avant deux jours nous serons
au terme de nos souffrances.
La crique s'élargissait pour la seconde fois, formant un lac encore plus
étendu que celui où avait eu lieu la pêche miraculeuse. Une longue barre de
rochers la coupait en biais. Les flots se brisaient avec un sourd frémissement
sur les pointes aiguës, et roulaient sur les croupes noirâtres qu'elles lavaient
sans relâche. Çà et là émergeaient de grosses masses sombres, aux flancs pom-
melés d'écume, drapés de mousses, hérissés de plantes grasses.
Cette barre se dressait comme une infranchissable muraille, d'au moins trois
cents mètres de largeur, sur quatre mètres de h a u t e u r moyenne. De chaque
côté, s'étendaient à une distance incalculable des pripris, ou savanes noyées,
à l'insondable fond de vase molle, aux herbes géantes, aux eaux moirées, peu-
plées de serpents d'eau, de caïmans et d'anguilles électriques.
Toute communication semblait interceptée entre le haut et le bas de la
crique. Muraille ou cascade, l'obstacle était continu, sauf en un point, où il
était coupé par une brèche large d'un m è t r e , et où se précipitaient les eaux
avec une folle impétuosité.
— Si nous réussissons à franchir cette fortification, nous serons préservés de
toute visite intempestive, dit après un moment de réflexion Robin, qui examina
attentivement cette curieuse disposition. Mais pouvons-nous passer?
— Nous passer bon bon (très bien), répondit avec assurance le Boni.
Angosso passer partout.
— Mais, comment feras-tu?
— Ça, mo z'affaire, mouché. Où qu'a passé, madame qu'a passé, ca mouché
blanc l à , — i l désignait Nicolas, — pitits mouns, vié kokobé passé... Ou qu'a
pas parlé caba...
Angosso, pour donner plus de solennité à son opération, demandait le silence ;
chacun se tut. Il y avait un réel péril à tenter une semblable aventure. Seul
parmi les habitants du Maroni, le Boni était peut-être capable de la mener à
bien. Le canot, rangea au plus près le rapide, puis Robin, aidé de Nicolas et
de Casimir, s'arc-boutèrent à des pointes de roc, et le maintinrent au bas de
la muraille granitique.
Angosso, sans dire un mot, après avoir enroulé son hamac autour de ses
reins, se hissa lentement, avec une vigueur et une adresse qui eussent fait
l'envie d'un gymnaste. S'accrochant des pieds, des mains, des ongles aux
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143
racines, aux anfractuosités, il arriva sur la crête après un quart d'heure de
travail surhumain.
Sans perdre un moment, sans même étancher le sang qui perlait en gouttes
rouges de son torse et de ses membres déchirés, il déroula son hamac, aux
rabans noircis avec le suc du mani, aux longues et solides amarres de coton.
Il fixa ces amarres à une crète rocheuse et laissa pendre le hamac dans le vide.
— Ou qu'a monté, dit-il à Nicolas, en lui désignant le lourd et épais tissu
de coton, qui ressemblait assez bien à une fronde immense.
— Ah 1 c'est moi qui vais essayer l'appareil, fit le Parisien. Ça me va. Une
et deusse... en douceur, et du nerf...
Il n'avait pas achevé sa phrase, qu'à la grande stupéfaction du noir, il s'était
en trois temps hissé, avec la prestesse d'un quadrumane, et avait pris place
près de lui sur le roc.
— Voilà comment nous sommes, nous autres, dit-il en se rengorgeant. Avec
deux sous de ficelle on grimperait aux tours Notre-Dame... à vous, patron.
— Non, pas tig' blanc. Li qu'a metté madame dans z'hamac. Là... ça
même...
Mme Robin fut enlevée doucement par les deux hommes, qui réunirent leurs
efforts, et une demi-minute après elle se trouvait aussi sur la barre de récifs.
Ce fut ensuite le tour de chacun des enfants. Robin ne pouvait suivre la même
voie. Ses forces, combinées à celles de Casimir, suffisaient à peine à maintenir
l'embarcation chargée de provisions et que le courant menaçait à chaque ins-
tant d'entraîner. Angosso descendit, reprit sa place à l'avant de la pirogue,
pria Robin de monter rejoindre les siens, et de hisser à son tour le vieillard.
Ils étaient enfin réunis sur cet étroit espace, environnés de tous côtés par les
flots hurlant, attendant anxieux que le Boni terminât sa manœuvre. Ce dernier,
cramponné d'une main à la barque, de l'autre à une racine, luttait énergique-
ment contre le courant.
— Baïe mo cord'là, z'hamac. (Jetez moi les cordes du hamac.)
Robin comprit, il fit glisser les deux amarres des rabans, les noua bout à
bout, lança au noir une des extrémités et retint l'autre dans sa main.
— Tiens bon, Nicolas ; il y va de notre vie.
— As pas peur, patron. Faudrait m'arracher le bras plutôt que de me déra-
ciner de là...
Angosso fixa en un tour de main la corde à l'embarcation, et tenta d'enga-
ger le frêle esquif dans l'étroit chenal. Les deux blancs, debout à l'extrême
rebord de la coupure, hâlaient doucement, pendant que le noir, impassible,
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fouillait de son « tacari » les flots furieux qui menaçaient à chaque instant de
l'engloutir. Un faux coup de son instrument, une demi-seconde d'hésitation, et
c'en était fait. L'amarre, tendue à se rompre, craquait... Le Boni voit le péril.
Dût sa poitrine être écrasée par le tacari sous la poussée du flot, il passera. Le
brave garçon, concentrant son incomparable vigueur dans un dernier et formi-
dable effort, se cambre en arrière, se jette à corps perdu sur ce morceau de
bois qui plie comme un arc sous la main du chasseur.
Au risque de briser l'amarre, les deux blancs impriment une brusque
secousse. Le tacari se détend sans que le torse de l'athlète noir fléchisse ; la
barque, lancée en avant p a r cette irrésistible poussée, vole sur le flot en fureur,
disparaît un moment dans un tourbillon d'écume, pour reparaître bientôt,
après avoir en quelque sorte troué la cascade.
Cinq secondes après, le brave Angosso abordait près de nos amis en pous-
sant un long cri de triomphe. Il venait d'accomplir un de ces tours de force
dont les seuls noirs de la haute Guyane sont susceptibles. Pour bien com-
prendre la difficulté presque insurmontable d'une telle entreprise, qu'il suffise
au lecteur de savoir que la barre n'avait pas plus de cinq mètres de largeur,
et que sa h a u t e u r dépassait trois mètres 1
Le soleil déclinait. Il fut décidé que l'on passerait la nuit sur les rochers.
On fit choix d'une place bien nette, sur laquelle furent étalées les feuilles for-
mant la toiture recouvrant l'Espérance, et chacun s'endormit après avoir
absorbé un bon morceau de poisson boucané.
Le lendemain, dès l'aube, on mit le cap sur la montagne aperçue la veille
dans les brumes du lointain, le lac fut franchi, la côte se rapprocha bientôt
tant la proximité du but donnait d'ardeur aux pagayeurs.
Phénomène singulier, la végétation subissait encore une deuxième transfor-
mation. Au fond d'une petite anse s'élevaient de grands palmiers qui semblaient
être des cocotiers. Quelques bananiers montraient également leur panache
aux feuilles immenses, puis d'autres arbres bien distincts comme forme de ceux
que l'on trouve habituellement dans les forêts, étalaient presque jusqu'à terre
leurs branches portées sur des troncs bas et trapus. On eût dit des manguiers.
Une folle profusion de végétaux parasitaires, herbes géantes, lianes inextri-
cables, plantes vertes, épaisses comme une muraille, drues et serrées comme
des tiges de blé, couvrait le sol, et ne laissait apercevoir que la partie supé-
rieure des arbres entrevus par les voyageurs.
Enfin, une brèche immense, affectant de la forme d'un triangle isocèle dont le
sommet s'appuyait au sommet de la colline et la base sur la petite anse où
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Casimir s'avance le premier. (Page 149.)
flottait l'Espérance, semblait pratiquée à travers les géants séculaires de la
forêt vierge. Des plantes, dont il était impossible, vu l'éloignement, de déter-
miner l'espèce, s'étendaient sur ce versant en un tapis offrant à l'œil tous les
tons de verdure, depuis le vert pâle de la canne à sucre jusqu'au vert épais et
foncé du manioc.
— Mon Dieu, dit Robin, je crains de me tromper... Pourtant, ces arbres
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14G
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
que l'on trouve seulement dans les grands bois quand ils ont été apportés par
l'homme, cet envahissement par les parasites d'un terrain jadis déblayé, ce
pan de forêt a b a t t u . . . Tout semble indiquer que ce lieu n'a pas toujours été
désert.
« Casimir!... Ne sommes-nous pas en face d'un ancien abatis?
— Oui, compé ; ça même, vié z'abatis.
— Chère femme, chers petits, j e ne m'étais pas trompé hier, avant de fran-
chir le rapide. Ce coin perdu a été habité jadis, il y a bien longtemps sans
doute, par des hommes comprenant merveilleusement la culture. Il est main-
tenant abandonné ; à nous de tirer parti des richesses qu'il contient.
La pirogue aborda bientôt sur une petite plage ombragée de splendides
cocotiers, et dont par bonheur le sol avait été respecté par les plantes
vivaces.
Angosso, aidé de Robin et de Nicolas, se hâta de fabriquer deux carbets dont
l'un devait servir d'abri provisoire à la famille, et l'autre de magasin à p r o -
visions. On y déposa le poisson séché, puis on tint conseil sur l'urgence des
travaux à exécuter. Ce conseil débuta p a r une interpellation d'Henri.
— Père, dit l'enfant, qu'est-ce donc qu'un abatis?
— Depuis que tu es un gentil Robinson et un vaillant coureur des bois, tu
as remarqué, n'est-ce pas, mon cher fils, que tous ces grands et beaux arbres
de la forêt vierge ne produisent pas de fruits alimentaires et qu'il est impos-
sible de planter ou de semer quoi que ce soit dans le sol qui les porte.
— Oui, père, puisque les plantes n'auraient pas de soleil.
— C'est parfait. Que fait l'homme poursuivi toujours par l'impérieux besoin
de manger? Il s'arme d'une hache, renverse tous ces géants, fait place nette,
en un mot. Au bout de trois m o i s , ce bois est sec, il y met le feu, et le
sol à peine refroidi est propre à recevoir l'arbre fruitier ou la graine alimen-
taire.
— Ah! bon, j e comprends. On appelle ces champs-là des abatis, parce qu'il a
fallu d'abord abattre les arbres qui s'y trouvaient.
— Tout simplement; l'action désignée par le verbe a subsisté et a servi
d'appellation non seulement au sol débarrassé, mais encore au champ ense-
mencé et planté.
— Mais, savez-vous-bien, patron, que la culture ne me paraît ni bien diffi-
cile, ni bien pénible ici, dit à son tour Nicolas. On n'a nullement besoin, à ce
que j e vois, de charrues, de herses, d'engrais, ni même de pioche. Il suffit
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d'un morceau de bois pointu, d'un trou dans le sol; la pluie et le soleil se char-
gent du reste.
— Vous oubliez les difficultés résultant de l'abattage des arbres.
— Peuh! avec une bonne hache, on joue sa partie de quilles là-dedans, e
ça doit dégringoler à plaisir.
— Vous m'en direz des nouvelles dans quelques jours. Et notez bien que
nous n'aurons qu'une besogne relativement minime qui consistera à recon-
quérir sur les plantes sauvages cet abatis abandonné depuis dix ans au moins.
« Savez-vous, mes chers amis, que notre nouvelle propriété est admirable-
ment située, et fort judicieusement plantée, continua le proscrit en invento-
riant d'un rapide regard les végétaux épars de tous côtés.
— Y a-t-il des arbres à pain? demanda Nicolas qui, on s'en souvient, avait
une prédilection toute particulière pour les fruits bizarres constituant à eux
seuls un mets tout entier.
— Il y a des arbres à pain, reprit en souriant Robin, j'aperçois aussi des
goyaviers, des passiflores quadrangulaires ou barbadiniers, des coumiers ou
poiriers de la Guyane, des sapotilliers, des poivriers, des muscadiers, des
pommiers-cythère, des orangers,... des citronniers
— Mais, c'est un paradis... Un paradis terrestre, s'écria le brave garçon
enthousiasmé.
— Tu oublies le cotonnier, dit à son mari M m e Robin, qui effilait entre ses
doigts une houppe soyeuse enlevée à un arbrisseau de sept à huit pieds, por-
tant en même temps des fleurs j a u n e pâle, à taches pourpres près de l'onglet.
— Du coton !... Ta découverte, ma chère femme, est un trésor, Nous sommes
assurés d'avoir des vêtements. Cet échantillon est admirable. C'est le gossy-
pium herbacœum, une des espèces les plus robustes et dont la croissance est la
plus rapide.
« Voyons, il s'agit de ne pas perdre de temps et profiter de la présence
d'Angosso. Nous allons partir en exploration avec Casimir. Vous, Nicolas,
vous resterez avec les enfants et leur mère. Bien qu'il n'y ait aucun danger,
ne les quittez pas d'une minute. Vous avez d'ailleurs un fusil. Et maintenant,
mes chéris, ne vous écartez pas. Il y a peut-être non loin d'ici quelque vilain
serpent dont la rencontre serait terrible.
— Patron, comptez sur moi. Je garde la faction jusqu'à ce que vous m'en
ayez relevé.
Les trois hommes s'armèrent chacun de leur sabre. Le Boni prit en outre sa
hache. Le proscrit embrassa sa femme et ses enfants, serra la main du Pari-
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sien, puis ils pénétrèrent rapidement dans l'épais taillis en s'ouvrant ur.
chemin à coups de sabre.
La journée se passa sans encombre, et le soleil allait disparaître quand ils
revinrent harassés, la face et les mains lacérées, mais radieux. Vous dire si
l'on fit fête au poisson boucané, aux bananes, aux patates et aux ignames
rapportées de l'expédition, serait superflu. Nicolas connut enfin les joies de
l'arbre à pain. Le brave garçon éprouva pourtant un mécompte. Il s'attendait
à mieux. Non pas qu'il trouvât que ce fut mauvais, mais cela vous avait un
petit goût...
— Eh bien ! demanda Robin, quand la faim fut un peu apaisée, comment
se sont comportés nos Robinsons ?
— Nos Robinsons, répondit la mère, ont été charmants. Ils ont étudié ! Oui,
mon ami, étudié. Ils ne veulent pas être des ignorants, de petits sauvages
blancs.
— Et qu'ont fait nos petits savants?
— Ils ont fait « une » géographie.
— De la géographie, veux-tu dire.
— Non, mon ami. Je maintiens le mot. Une 'géographie. A tout seigneur
tout honneur. Henri, pouvant revendiquer la paternité de l'idée, parlera le
premier. Henri, comment s'appelle la crique où nous avons abordé après avoir
franchi le saut Hermina ?
— Elle s'appelle la crique Nikou, en souvenir du Robinia Nikou.
— Edmond, quel nom as-tu donné au lac qu'elle traverse ?
— Le lac Balata... en souvenir du bon lait que nous avons bu. .
— Edmond a la reconnaissance de l'estomac.
— Moi, interrompit vivement le petit Eugène, j ' a i appelé les vilains rochers...
— C'est un rapide, un saut, mon enfant, continua gravement la mère.
— ... Le saut de l'Iguane... c'est Iguane, qu'on dit, n'est-ce p a s , maman?
— Oui, mon cher enfant. Quant au point où nous sommes présentement,
nous l'avons nommé, sauf avis contraire, l'anse aux Cocotiers. Tu vois, mon
ami, que nous avons tous collaboré à cette nomenclature qui a le double
mérite d'être simple et de perpétuer nos souvenirs.
— Mais, c'est parfait, c'est charmant, fit l'heureux père attendri. Et toi,
mon petit Charles, tu n'as rien ajouté à cet important travail?
— Moi, j e suis trop petit... quand j e serai grand, tu verras, dit le bébé en
se dressant sur la pointe des pieds.
— Et vous, demanda M w e Robin, qu'avez-vous trouvé? Etes-vous contents?
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Le résultat a-t-il répondu à vos espérances ? Il me semble, en voyant les traces
des épines, que vous avez dû enlever des taillis d'assaut.
— La bataille a été rude, mais le succès complet. Nous nous sommes pour
aujourd'hui imposé la plus extrême discrétion... Ne m'en demande pas davan-
tage.
— Alors il y aura une surprise.
— Dont j e te prie de me laisser toute la joie.
L'attente ne fut pas longue. Le proscrit et ses deux compagnons firent
encore deux absences d'égale durée, puis, le soir du troisième jour, les habi-
tants de l'anse aux Cocotiers tressaillirent de joie en entendant ces simples
mots :
— Nous partons demain matin.
La distance n'était pas considérable, mais quel chemin! Si toutefois l'on
peut donner ce nom à un sentier à peine tracé au sabre d'abatis, au milieu
d'un inextricable fouillis de végétaux de toute s o r t e , hérissé de tiges tran-
chées en biseau à hauteur du genou, et parsemé de racines en formes de petites
ogives, assez semblables à des étriers, et que les naturels appellent « z'oreilles-
chien ». Cet ingénieux casse-cou est admirablement construit pour faire tomber
à chaque pas le voyageur. S'il n'a pas la précaution de bien lever la jambe ,
son pied s'engage dans l'anse, et il s'en va donner de la face sur la terre
avec une intensité proportionnelle à la rapidité de sa marche.
Nous ne parlons que pour mémoire de la rencontre des serpents. D'autant
plus que Casimir s'avance le premier et qu'il frappe de droite et de gauche
les taillis avec une longue perche feuillue. Nicolas portant le petit Charles
lui emboîte le pas. Vient ensuite Mme Robin, appuyée sur une tige de « cou-
nanan », puis Robin tenant sur ses robustes épaules Eugène et Edmond, puis
Henri qui marche comme un h o m m e . Enfin, Augosso, armé du fusil, forme
l'arrière-garde.
Le sentier, tracé en ligne droite, monte au bout de trois cents mètres environ.
Bien que la pente soit très douce, la marche est horriblement pénible. N'im-
porte ; nul ne dit un mot, les enfants eux-mêmes ne laissent échapper aucune
plainte.
Enfin, après une course de deux heures coupée d'une halte, la petite troupe
débouche dans une vaste clairière située à mi-côte de la colline, et sur une
sorte d'esplanade large de plus de deux cents mètres.
Une exclamation de bonheur échappe à Mme Robin, à la vue d'une grande
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
case qui se dresse gracieusement au milieu de l'espace découvert. Les enfants
oub ient leurs fatigues et s'élancent en poussant des cris de joie.
— Moi aussi, ma chère et vaillante femme, dit avec une profonde émotior.
Robin, dont la voix tremble légèrement, j ' a i fait un peu de géographie pen-
dant ton absence. J'ai donné à cette habitation le nom de la Bonne-Mère.
« Cette appellation te convient-elle?
— Oh ! mon ami, combien j e suis heureuse ! comme je te remercie 1
— Eh b i e n ! entrons donc à la Bonne-Mère.
Les trois hommes avaient réalisé un tour de force. Il est vrai que le Boni
était passé maître ès architecture coloniale, que les doigts du pauvre lépreux
possédaient encore une dextérité sans pareille, et que les travaux du péni-
tencier avaient, hélas! fait de l'ingénieur un charpentier sans égal. Aussi, cette
case dans la confection de laquelle ne sont, et pour cause, entrés ni un clou
ni une cheville, est une véritable merveille. Elle ne mesure pas moins de
quinze mètres de longueur, sur cinq de largeur, et trois cinquante de h a u -
teur jusqu'à la toiture. Les murailles légères, tressées en fins gauletages per-
méables à l ' a i r , mais non à la pluie, sont percées de quatre fenêtres et
d'une porte.
Elle peut impunément braver la rafale, car les quatre piliers, formant le
gros œuvre de la construction, sont quatre arbres vigoureux, solidement
implantés dans le sol par de profondes racines, et dont le tronc a été coupé
au niveau de la base du toit. Ces arbres ont été réunis entre eux par quatre
poutrelles attachées avec des fibres d'arouma arundinacœa, consolidées elles-
mêmes p a r des lianes de bignone-osier. Les chevilles cèdent quelquefois, les
mortaises éclatent souvent, ces lianes indestructibles valent mieux que le fil
de fer galvanisé.
Sur ce rectangle a été dressée une toiture en feuilles de waïe dont les che-
vrons en bois-eanon, extrêmement léger, sont reliés à leurs extrémités p a r le
même procédé. Nous avons déjà parlé du waïe. C'est un beau palmiste à tige
très courte, formant un énorme bouquet plutôt qu'un arbre. Ses feuilles sont
composées. La nervure médiane a souvent quatre mètres de longueur, et les
folioles atteignent jusqu'à cinquante et soixante centimètres. Elles s'insèrent
des deux côtés comme les barbes d'une plume. L'ouvrier qui veut en faire une
toiture rabat sur celles qui leur sont opposées les folioles insérées de l'autre
côté, les tresse à la base à la façon des paillassons des maraîchers. Il possède
de la sorte une surface plane de quatre mètres de long sur cinquante centi-
mètres de large, qu'il pose sur les chevrons, et immobilise comme les poutres
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE 51
avec les fibres de l'arouma. Ces folioles tressées, mises bout à bout e l o n g u e u r ,
superposées et imbriquées en largeur, forment bientôt un toit absolument
imperméable qui dure plus de quinze ans, et que ne peuvent détériorer ni le
vent, ni le soleil, ni la pluie. Les feuilles, d'abord vert tendre, prennent en vieil-
lissant une belle nuance maïs du plus agréable aspect.
Les chevrons dépassent sur chaque façade la muraille de plus de deux mètres
de façon à former une large galerie couverte. La case enfin est séparée en trois
parties. L'une forme le dortoir commun de la mère et des enfants, celle du
milieu servira de salle à manger ; on pourra en outre y tendre aussi des hamacs
pour Nicolas et Robin. La troisième sera le magasin, confié à l a garde de
Casimir.
Le sol, purifié p a r le feu, ne recèle plus les hôtes incommodes qui avaient
jadis élu domicile parmi les herbes et les racines. Les abords sont entièrement
dégagés; partout circulent l'air et la lumière. Deux beaux manguiers, deux
arbres à pain, plusieurs calebassiers ombragent agréablement la case, et une
épaisse broussaille, hérissée d'épines, mais chargée littéralement de ces petits
citrons de la Guyane à l'écorce aussi mince que l'ongle, s'étend comme une
haie derrière la partie réservée aux enfants.
Robin fit visiter non sans orgueil cette belle habitation aux nouveaux venus.
Les enfants et leur mère étaient radieux. Chez Nicolas, la joie se compliquait
d'une forte dose d'étonnement.
— Savez-vous bien, patron, que nous allons être logés comme de véritables
ambassadeurs.
— Calmez votre enthousiasme, mon cher enfant. Les ambassadeurs ont des
tables, des lits, des meubles, des ustensiles de cuisine, de la vaisselle, et nous
n'avons même pas une assiette ni une bouteille.
— Tiens, c'est vrai, fit le Parisien un peu refroidi... Nous coucherons par
terre, nous mangerons avec nos doigts et nous boirons dans des feuilles roulées
en cornet. Ça peut être drôle pour un moment; j e vous avouerai, entre nous
que je ne serais pas fâché d'avoir un peu de vaisselle plate.
— Nous en ferons, Nicolas. Tranquillisez-vous, mon ami. Je vous dirai tout
d'abord que nous avons des arbres qui portent une superbe batterie de cuisine.
— A un autre que vous, patron, j e dirais : Quelle plaisanterie. Mai du
moment que vous me l'affirmez... J'ai d'ailleurs vu de si drôles de choses.
— Et vous en verrez bien d'autres, mon cher. Votre désir relativement à la
vaisselle, va être promptement exaucé. Ce ne sera pas de la vaisselle plate,
mais nous serons forcés quant à présent;dè;no.us en contenter.
152
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
« Vous voyez cet arbre qui porte de gros fruits verts, assez semblables à des
citrouilles ?
— Je l'ai remarqué tout d'abord, et j ' a i pensé que si le paysan de la fable
avait reçu un gland de ce calibre-là sur le nez, il ne serait pas rentré chez lui
en trouvant que tout était pour le mieux.
— Eh bien ! voici nos assiettes et nos plats.
— Tiens, c'est vrai. Ils appellent ça ici des « couïs », si j e ne me trompe.
— Vous avez raison. Faisons comme eux.
— Cela ne doit pas être bien difficile.
— Essayez. Je vous préviens pourtant que vous ne réussirez pas tout d'abord
si vous ne possédez pas le secret de la fabrication.
— Vous allez voir.
Le brave garçon, sans perdre un moment, se haussa sur la pointe des pieds,
saisit à deux mains une courge grosse comme la tête accrochée à une petite
branche du volume d'un manche de porte-plume, et qui pliait à se rompre. Il
prit son couteau, et chercha à entamer l'écorce luisante et polie. Peine inutile,
la lame glissait, tailladait en zigzags la mince pulpe verte. Nicolas crut faire
un coup de maître en enfonçant la pointe, comme s'il voulait trancher un
melon.
Crac !... et voici la calebasse éclatée en cinq ou six morceaux informes. Et
chacun de rire, comme bien vous pensez. Une seconde tentative eut un même
résultat, une troisième allait amener un nouvel échec quand Mme Robin
intervint.
— Ecoutez-moi, Nicolas, dit-elle. Je me souviens d'avoir lu jadis que les
sauvages séparaient fort adroitement les calebasses en deux parties égales, en
les serrant fortement avec une ficelle ; si vous essayiez avec une liane ?
— Merci, madame, de votre avis, il doit être bon. Mais j e suis si maladroit
que je n'ose pas.
— A mon tour alors, répartit Robin, qui, pendant que le Parisien s'escri-
mait vainement, avait employé le procédé qu'il connaissait fort bien aussi.
La liane avait par sa pression tracé un mince sillon dans la carapace végé-
tale, et l'ingénieur n'eut plus qu'a passer légèrement la pointe d'un couteau
pour obtenir deux hémisphères, dans lesquels n'existait pas la moindre fêlure.
— Ce n'est pas plus difficile que cela.
— Que j e suis donc bête, reprit le brave garçon tout confus. C'est tout à fait
comme si j e voulais couper un morceau de verre sans diamant.
— Votre comparaison est parfaitement juste, mon ami. Il nous reste à sec-
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E . 153
Oh! murmura-t-il, li beau! (Page 156.)
tlonner une douzaine de calebasses, puis nous arracherons la pulpe qui les
remplit...
— Puis nous les mettrons sécher au soleil et...
— ... Et elles éclateront tout net, si vous n'avez pas la précaution de les
remplir de sable bien sec. Nous pourrons par la même occasion nous offrir une
douzaine de cuillers. Quant aux fourchettes, on verra plus t a r d .
20
154
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
— En vérité, je vous assure, patron, qu'en nous voyant encore il y a quel-
ques jours si dénués de tout, j e n'aurais jamais osé espérer un changement
aussi rapide. C'est vraiment prodigieux.
« Ce qui me surpasse, c'est qu'ici, toutes les choses indispensables à la rie
croissent sur les arbres. Il n'y a qu'à se baisser et à en prendre.
— Vous voulez dire à se hausser... Si ces arbres vivaient en famille, s'ils se
rencontraient dans les bois à l'état sauvage, la zone équinoxiale serait, comme
vous le disiez tout à l'heure, un paradis terrestre. Mais, hélas ! il n'en est pas
ainsi. Qui sait au prix de quelles fatigues cet abatis, que les hasards de notre
destinée nous ont fait trouver, a été ainsi agencé? Combien de patientes
recherches, guidées par une merveilleuse entente de la colonisation, n'a-t-il pas
fallu pour réunir ici la plupart des végétaux utiles, originaires du pays, et ceux
qui ont été introduits depuis la découverte du Nouveau-Monde ?
« Je le répète, la destinée, jadis si cruelle à notre égard, nous a traités en
enfants gâtés. Que fussions-nous devenus dans cet incommensurable désert de
plantes stériles, sans abri, sans vivres, presque sans instruments ?
« Le gibier est peu abondant, et la chasse demande des armes et une apti-
tude toute spéciale. La p ê c h e ! . . . Nous connaissons le Nikou depuis quelques
jours seulement.
« La terre sera donc notre unique ressource. Nous trouverons des aliments
sains et abondants sur les arbres et dans l e sol.
— Oui, les arbres... dit en aparté Nicolas, songeur. On trouve de tout, sur
ces arbres, quand on a la chance de les rencontrer.
— Je vous disais tout à l'heure que vous en verriez bien d'autres. Ce sera
avant peu ; quand nous aurons pourvu aux plus pressants besoins de notre
installation. J'ai trouvé en quelques heures des trésors inestimables. Il y a sur
le haut de la colline des cacaoyers et des caféiers. Cette découverte a bien son
importance.
« Que dites-vous de l'arbre-à-beurre?... et de l'arbre-à-chandelles ? et du
savonnier ? »
Nicolas, qui voulait connaître des arbres aux produits tout à fait inusités,
passait de l'étonnement à la stupeur.
— Ce n'est pas tout, et je ne vous parle que pour mémoire du roucouyer,
du cannelier, du giroflier, du muscadier et du poivrier; mais l'avocatier méritera
votre attention.
— Un arbre sur lequel poussent des avocats!...
— Oui, des avocats...
L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
155
— Et ça se mange ?
— Ça se mange.
— Ah !... fit-il effaré.
— Passons, si vous le voulez bien, sur l'ipécacuanha, le caoutchouc et le
ricin, et arrivons au fromager.
— M'sieu Robin, j e vous regarde comme un homme sérieux, et vous ne vou-
driez pas vous moquer d'un pauvre garçon comme moi. Mais avouez entre
nous que c'est raide. Voilà maintenant un arbre sur lequel poussent des
gruyère, des mont-dore, des roquefort ou des camembert...
— Non. Vous n'y êtes plus. Le fromager ne produit pas de fromage.
— Pourquoi alors lui donner ce nom qui me met la double crème à la
bouche ?
— Parce que le bois du bombax — bombax est son nom scientifique — est
blanc, mou, poreux, et assez semblable à du fromage. Ses fruits et sa gomme
ne sont pour nous d'aucune utilité. Mais il porte de longues épines aussi dures
que le fer. Ces épines nous serviront de clous. Quant au duvet si fin, si soyeux,
qui entoure ses graines, nous l'utiliserons en guise d'amadou.
« Eh bien ! êtes-vous content de cette leçon à bâtons rompus de botanique
équinoxiale ?
— J e suis ravi, enchanté. Du moment que la nature remplit si bien sa fonc-
tion de mère-nourrice, à moi de recueillir ses produits...
— Dites : à nous, mon cher enfant.
— C'est manière de dire, monsieur Robin. Voyez-vous, j e compte travailler
comme quatre, employer mon temps, mettre tout ça en ordre, fabriquer des
ustensiles, faire la récolte, enfin devenir un véritable Robinson, tel qu'il n'y
en a jamais eu dans les livres.
— Je ne doute pas de votre bonne volonté, mon ami. Je connais votre vail-
lance. Nous allons dès demain entreprendre une lourde tâche. Les enfants ne
pourront pas de longtemps prendre part à nos travaux. Il nous faudra pourvoir
à leur subsistance, à celle de leur mère. Mon vieux Casimir, en dépit de son
courage, est bien affaibli par l'âge et la maladie.
« C'est sur nous deux que repose presque exclusivement le souci de l'appro.
visionnement. Le brave Angosso va nous quitter.
— Tiens, c'est vrai. Ce bon sauvage... Quand j e dis sauvage, cela signifie,
sans mauvaise intention, un particulier qui n'a jamais vu la colonne de Juillet,
Je m'étais attaché à lui. Ce que c'est que de nous ! Autrefois, les nègres me
156
L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E
produisaient un drôle d'effet, tandis qu'aujourd'hui je vois qu'il y a de bien
bonnes gens parmi eux.
« A propos, vous me rappelez que j ' a i de l'argent à lui donner. Il faut qu'il
passe à la caisse...
« Hé 1 Angosso !... Angosso 1
— Qué ça oulé, mouché, fit le noir.
— ... Ça oulé... ça oulé... Je veux te donner tes deux pièces de cent sous,
tes sous marqués ; les rouleaux, quoi.
— Ah 1 oui. Mo content.
— Moi aussi, j e suis content. Nous sommes tous enchantés de tes services.
Voici la somme, mon camarade, termina-t-il en lui remettant ses deux pièces
de cinq francs.
Le noir, après avoir reçu son salaire, resta un moment bouche béante de-
vant le Parisien. Ses deux gros yeux de porcelaine contemplaient avec une
ardente fixité la chaîne d'argent aux « coulants » de jade vert, à laquelle
était attachée la montre de Nicolas.
— Oh! murmura-t-il, li beau!
— Vingt-trois francs trente, à la foire aux pains d'épices. C'est pour rien.
— Li beau trop beaucoup!
— Peuh! un pauvre petit article de Paris. Tiens, dites donc, m'sieu le Boni,
si le cœur vous en dit, l'objet est à votre service. Vous vous êtes assez gen-
timent conduit à notre égard pour qu'on vous procure un petit plaisir.
« Et voila! estimable canotier, dit-il après avoir décroché la chaîne. »
Angosso pâlit de bonheur en la recevant du bout des doigts avec une joie
craintive.
— Ça bagage-là pou mô ? demanda-t-il anxieusement.
— Ça bagage-là pou tô, riposta Nicolas, ravi de placer un mot de créole.
Le Boni demeura un instant comme écrasé par ce bonheur inespéré.
Sans dire un mot, il bondit vers son « pagara », sur lequel était enroulé son
hamac, un de ces admirables tissus filés p a r les femmes de son pays, le déplia,
et l'apporta en disant :
— Ou compé Angosso. Angosso content bon bon. Li baïe z'hamac pour pitits
mouns, li baïe sab' la pour compé blanc. (Vous êtes le compère d'Angosso.
Angosso est très content. Il donne son hamac pour les enfants ; il fait cadeau de
son sabre à son compère blanc.)
— Mais non, ce n'est pas la peine. Que diable, j e ne vous ai pas fait un cadeau
intéressé.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
157
— Acceptez, mon cher Nicolas, intervint Robin. Acceptez. Vous lui occasion-
neriez un véritable chagrin en refusant son présent. Et maintenant, mon brave
Angosso, va, retourne dans ta famille. Si jamais tu manquais de provisions, si
la famine sévissait chez toi, viens ici avec les tiens, tu seras reçu à bras ouverts.
Tu bâtiras un carbet près du mien. Nous partagerons les vivres.
— Oui, mouché. Angosso vini côté tig’ blanc si li pas gain manioc, ni li pas
gain posson.
Puis, il prit congé des Robinsons à la façon des nègres de la Guyane, c'est-à-
dire en saluant individuellement chacun d'eux :
— Bonjou tig’ blanc, bonjou m a d a m e , bonjou compé, bonjou pitits mouns
— répété quatre fois — bonjou Casimi ! Mo parti caba.
— Surtout, dit Robin en lui serrant une dernière fois la main, ne dis jamais
qu'il y a des blancs ici. N'oublie pas non plus que tu seras toujours le bienvenu
chez nous, toi, et tous les Bonis.
— Oui, mouché, Angosso compé à tout mouns à tig ’blanc. Li pas parlé passé
posson. (Oui, monsieur, Angosso est le compère à toute la famille du tigre
blanc ; il sera plus muet qu'un poisson.)
C H A P I T R E V I I I
Il faut manger. — Premiers travaux. — Il faut aussi une platine. — Essais de ceramique. — Le
« bois-canon ».—Le « paresseux ». — Un enragé dormeur.— Le premier pensionnaire d'une
ménagerie. — Appréhensions. — Si vis pacem, para bellum. — Forteresse improvisée. —
Casimir chef d'état-major du génie. — La garnison du poste-avancé. —Les « fourmis voya-
geuses ». — Le déjeuner d'un tamanoir. — Marmite renversée. — Duel d'un jaguar et
d'un grand fourmilier. — Et le combat finit, faute de combattants. — Un orphelin. —
Encore un orphelin. — Adoption. — Nouveaux pensionnaire». — M. Michaud et son
camarade Cat.
L'existence des Robinsons de la Guyane fut tout d'abord matérielle, si
toutefois il est permis de qualifier ainsi l'adaptation presque exclusive desfacultés
intellectuelles au fonctionnement de la vie organique.
Si d'une part, la solution de ce problème est fort complexe et souvent dif-
ficile à trouver au milieu de notre civilisation contemporaine, la rétribution
d'un travail quelconque, de l'emploi de forces humaines appliquées à telle ou
telle fonction, peut d'autre part, en remplir totalement ou partiellement les
multiples exigences. Le salaire d'un homme doit, en principe, lui suffire pour
se procurer en nature les objets indispensables à l'existence des siens. Il va sans
dire qu'un chef de famille ne pourrait, tout en donnant à sa femme et à ses
enfants le pain quotidien , leur tisser des vêtements dont il aurait recueilli la
matière première, leur fabriquer des chaussures, leur bâtir des maisons, les
instruire, etc.
La répartition du paiement de son labeur affecté à différents produits indus-
triels , lui permet de les faire vivre d'une façon plus ou moins a b o n d a n t e ,
mais, en somme, généralement suffisante. C'est sur cette solidarité, amenée par
de mutuels et identiques besoins, qu'est basée notre société actuelle. Produire
pour consommer en échangeant- L'effort constant du corps et de l'esprit d'un
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
159
seul peut donc, en s'opérant sur un point unique, assurer la subsistance de
plusieurs.
Les proscrits, au contraire, manquant de tout, même des instruments de
première nécessité, devaient créer de toutes pièces les choses indispensables à
la vie. Il leur fallait manger et se vêtir, tirer, en un mot, des productions de la
nature tous les éléments de l'existence. Un chapeau, une aiguille, un bouton,
une feuille de papier, un couteau, sont des objets que l'on trouve partout et à
peu de frais. Mais, à quelles difficultés presque insurmontables se heurtera
l'homme isolé, perdu dans l'immensité, quand il sera forcé de confectionner
ces menus bibelots. L'outillage indispensable à leur fabrication ne nécessite-t-il
pas préalablement le fonctionnement de plusieurs industries?
Robin ne désespéra pas une minute. Il avait en Nicolas un auxiliaire
adroit, intelligent et zélé. Quant au lépreux, grâce à sa vieille expérience
d'homme des bois, il était, p a r bonheur, un précieux appoint. Les trois hommes
se mirent incontinent à l'ouvrage après le départ d'Angosso.
Telle est l'incomparable fécondité de la terre équatoriale, qu'un abatis,
abandonné quelques années à lui-même, est bientôt envahi par un inextricable
enchevêtrement de lianes, d'arbres et d'herbes géantes. Les plantes alimentaires
se mêlent aux végétaux parasitaires. Les uns et les autres se confondent,
acquièrent un développement énorme, sans se faire le moindre tort d'ailleurs,
mais en couvrant le sol, de façon que l'homme, submergé dans cette mer de
tiges, de feuilles et de fleurs, ne peut ni faire un pas, ni cueillir un fruit.
Il faut donc procéder avec méthode, sabrer, émonder, abattre, éclaircir,
enlever non seulement les végétaux improductifs, mais encore choisir parmi
le plantes utiles les plus beaux sujets et sacrifier leurs congénères dont la
surabondance amène fatalement la stérilité.
C'est en somme un nouveau travail de défrichement. S'il est bien moins pé-
nible que celui qui consiste à tailler un domaine en pleine forêt, il n'en de-
mande pas moins de patience que d'habileté. Les deux blancs et le noir com
mencèrent donc par « débrousser » en grand. Nous conservons à dessein ce
mot débrousser, employé par les colons guyanais, et qui implique parfaitement
cette idée de nouvelle conquête opérée sur la broussaille.
La petite colonie ne pouvait vivre indéfiniment de poissons boucanés, de
bananes grillées ou de fruits de l'arbre à pain. L'usage trop fréquent de la
banane surtout produit des troubles intestinaux se traduisant p a r un ballon-
nement du ventre et une rapide déperdition de forces. Le seul aliment pouvant
remplacer le pain de froment est le manioc.
160
L E S R O B I N S O N S DE LÀ G U Y A N E
Par bonheur, Casimir avait trouvé sur le versant de la coline une vaste plan-
tation de manioc. Telle était la nature et la configuration du terrain, que le
champ n'avait pas été envahi comme les autres points de l'habitation. Seul
les bois-canon, cecropia-peltata, les végétaux par excellence des défrichements,
avaient poussé leurs branches gourmandes. Leurs troncs lisses, d'un blanc
éclatant, creux, remplis de moelle, d'où leur nom vulgaire de bois-canon, se
dressaient comme des colonettes d'argent, au milieu du tapis vert sombre formé
par les feuilles de manioc.
On recueillit en quelques heures une ample provision de racines. Un grage
fut improvisé, une couleuvre fut tressée, mais un obstacle presque insurmon-
table se dressa aussitôt devant les colons. Ils n'avaient pas de platine pour
cuire leur farine, et faire évaporer le suc vénéneux contenu dans la p u l p e ,
même après qu'elle a été vigoureusement exprimée.
Casimir n'avait pas l'esprit inventif. Rien ne savait pour lui remplacer la
plaque de tôle sur laquelle il avait toujours vu préparer le couac et la cassave.
Nicolas aurait, disait-il, donné un de ses yeux pour avoir une poêle !... Robin
resta songeur quelques minutes.
Il tisonnait machinalement le foyer où cuisait le souper, avec un morceau de
bois pointu, quand il aperçut entre les charbons quelque chose de brun rou-
geâtre, paraissant solide.
— Tiens, dit-il surpris, qu'est-ce que cela?
M m e Robin s'approcha. Les enfants firent cercle. L'ingénieur poussa l'objet
en question. C'était une grossière figurine de terre travaillée par l a main d'un
artiste plein de bonne volonté peut-être, mais, à coup sûr, fort ignorant des lois
de la statuaire. Robin ne se préoccupa guère de la forme, mais la matière l'in-
téressa.
— Tiens, de la terre cuite !
— Oui, père, répondit le petit Eugène. J'ai fait un bonhomme, et puis j e l'ai
mis cuire... C'est pour jouer avec Charles.
— Et où as-tu trouvé cette terre, mon cher petit artiste?
— Mais, là, dans la maison. Tiens, regarde. J'ai un peu fouillé avec un
morceau de bois, j ' a i mouillé ma terre, et alors j ' a i fait mon bonhomme.
Robin se baissa, examina la petite ouverture, gratta le fond avec un sabre,
et ramena un échantillon de terre grasse au toucher, molle, un peu colorée en
rouge par l'oxyde de fer.
C'était de l'argile.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE.
161
Après douze heures de cuisson. (Page 162.)
— Mes enfants, dit-il joyeux, vous aurez, demain à midi, chacun une belle
galette de cassave.
— Oh ! quel bonheur, de la cassave ! s'écrièrent en chœur les quatre gamins,
ravis de ne plus manger de bananes. Et comment feras-tu, dis, père ? reprit le
petit espiègle d'Eugène. Est-ce que c'est mon petit bonhomme qui la fabri-
quera ?
21
162
L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E
— Non, mon cher fils, mais il sera la cause immédiate de cette amélioration
dans notre ordinaire.
« Tiens, regarde à ton tour. *
Et sans perdre un moment, le proscrit fouilla profondément le sol, retira
une grosse masse d'argile très pure, la pétrit, l'humecta légèrement, la tritura
quelque temps, puis l'étalaen forme de disque, après l'avoir tant bien que mal
aplanie sous sa main mouillée.
— Maintenant, du bois, et chauffons ferme. J'aurais voulu faire sécher au
soleil mon plateau qui peut-être se fendillera sous l'effet de la chaleur, mais si
ce léger incident se produit, nous recommencerons demain.
— J'ai deviné ! Patron, j ' a i deviné ! s'écria Nicolas en entassant à quelques
pas de la case plusieurs brassées de bois. Vous avez fabriqué une platine en
terre. Est-ce vrai?
— C'est exact, et mon instrument remplira parfaitement son but. Je m'étonne
vraiment que les noirs et les Peaux-Rouges n'aient jamais pensé à ce procédé
si simple pour remplacer ainsi ces plaques de tôle dont ils sont si souvent
privés.
Casimir, stupéfait, écarquillait son œil unique en m u r m u r a n t :
— Oh I ça blancs-là, jamais embarrassés, non ; li trouver toujours toutes che-
villes pour trous. (Ils trouvent toujours autant de chevilles que de trous.)
Après douze heures de cuisson sur un feu d'abord très doux, dont l'intensité
fut peu à peu augmentée, la platine, légèrement fendillée et moins plane peut-
être que la surface des eaux tranquilles, mais bien d u r e , et complètemerit
cuite, fumait sous une bonne et affriolante galette.
Celte première victoire, remportée sur le besoin, fut accueillie avec toute la
satisfaction que l'on peut imaginer. C'était bien une véritable conquête, autour
de laquelle il serait possible d'opérer un groupement de toutes les choses de
première nécessité, et qui, d'abord informes, seraient susceptibles de toutes
sortes de perfectionnements.
On fabriquerait bientôt des poteries avec cette argile excellente, puis des
briques, un fourneau... que sais-je encore? En attendant ce moment, M m e Robin,
aidée de son fils aîné, procéda, sous la direction de Casimir, grand-pannetier
honoraire, à. la confection de cette manne, qui, sous les deux aspects de couac
et de cassave, constitue la principale ressource alimentaire des peuplades de la
zone torride.
Entre temps, on débroussait avec ardeur. Les abords de la maison étaient
parfaitement éclaircis. On parlait' de recueillir un peu de cacao et de café. I)
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE 163
était même question de fabriquer un enclos palissadé attenant à la maison, et
dans lequel seraient enfermés quelques oiseaux et quadrupèdes facilement
domesticables, dont Casimir se faisait fort d'opérer sous peu la capture.
Le premier pensionnaire de cette future basse-cour fit son apparition avant
même qu'un pieu fut planté. Nul ne s'attendait à l'arrivée d'un animal aussi
bizarre, qui ne peut être d'aucune utilité, mais dont l'aspect est tellement
baroque et les habitudes si extraordinaires, que les enfants réclamèrent à grands
cris le droit de cité pour lui. Cette innocente fantaisie leur fut, comme bien
vous pensez, octroyé sans la moindre difficulté.
Voici comment s'opéra cette nouvelle conquête dont Nicolas fut le héros. Le
Parisien était parti un matin au champ de manioc. Il était seul. Robin, resté à
la case, était occupé à la confection d'une hotte en fibres d'arouma, à l'aide de
laquelle devrait s'effectuer, en attendant mieux, le transport des denrées ali-
mentaires.
Nicolas, dont l'œil fureteur toujours aux aguets inventoriait minutieusement
l'horizon Je plus rapproché, aperçut bientôt, sur la cîme d'un bois-canon, une
masse grise immobile.
— Ce n'est pas un singe. Il aurait depuis longtemps déménagé; ça ne remue
pas plus qu'une souche. C'est drôle. Pourtant, continua-t-il en approchant,
c'est un animal.
Le bois-canon avait à peine sept ou huit mètres de h a u t e u r ; son bouquet,
composé de larges feuilles rares, blanches en dessous, n'avait pas plus de deux
mètres de diamètre. L'animal apparut alors distinctement. Il embrassait étroi-
tement de ses quatre pattes une branche, et p a r a s s a i t dormir. Nicolas agita
légèrement le tronc flexible, un peu plus gros que le bras. L'animal resta
immobile. Il secoua plus fort, puis se mit à tirailler à tour de bras l'arbre qui
décrivit de vastes oscillations, sans que l'enragé dormeur parut même se douter
de sa présence.
— Ça, par exemple, dit-il, c'est un peu fort. On dirait vraiment qu'il est
empaillé là-haut, et accroché avec des fils de fer. Eh bien ! attends un peu
Quelques coups de sabre vigoureusement appliqués sur le tronc, suffirent à
faire dégringoler le bois-canon qui s'abattit sur le sol, sans que pourtant le
mystérieux quadrupède lâchât prise. D'un bond, Nicolas fut près de lui, prêt
à l'assommer, ou tout au moins à lui couper la retraite. Peine inutile. La
pauvre bêle laissa échapper, à son aspect, un gémissement plaintif : « Ha-ii!
ha-iii ! » et se cramponna de plus belle.
Le Parisien coupa tout simplement la branche du cecropia, la transforma
1 6 4
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
en traîneau, s'y attela et reprit incontinent le chemin de la case L'animal
poussait de temps en temps son cri plaintif, et se cramponnait de plus belle.
Aussi loin qu'il aperçut ses petits amis, Nicolas s'écria :
— Henri ! Edouard ! Eugène, accourez! Si vous saviez qu'elle drôle de bête
j'ai trouvée!
Une explosion de rires et de cris de joie accueillit son arrivée. Robin quitta
un instant son travail et s'approcha, suivi de Casimir.
— Que diable nous apportez-vous là ? mon cher Nicolas.
— Ça, parsoux-mouton (mouton paresseux), fit le noir.
— En effet, c'est bien là le fameux paresseux, l'aï, qui se nourrit exclusi-
vement des feuilles du bois-canon, qui ne met pas moins d'une journée à grim-
per sur l'arbre, et y séjourne jusqu'à ce qu'il ait dévoré même l'écorce.
— Ça même.
— Ah ! dit Nicolas, fier de sa capture, ce particulier-là s'appelle le pares-
seux. Je vous assure qu'il n'a pas volé son nom. En voilà un qui n'aime guère
changer de place !
— Père, s'écrièrent en chœur les enfants, « raconte-nous » le paresseux.
— Bien volontiers, d'autant plus que cette leçon d'histoire naturelle vous
sera très profitable.
« Ce singulier animal appartient à la tribu des tardigrades, — expression
tirée de deux mots latins, signifiant qui a la démarche lente, — de la famille
des édentés, de l'ordre des bradypes. Bradype est formé des mots grecs : pous,
pied, et bradus, lent. »
Nicolas écoutait aussi de toutes ses oreilles.
— Savez-vous bien, patron, que les naturalistes qui se sont mis en frais de
noms très compliqués pour indiquer la lenteur de notre paresseux n'ont pas
eu tout à fait tort !
— Cet ordre comprend deux genres, continua Robin sans s'arrêter à cette
réflexion non moins exacte qu'inopportune : l'aï et l'unau. Ce dernier n'a que
deux ongles à chaque pied, il ne possède pas le moindre rudiment de queue.
— Alors, dît Henri, celui-ci est un aï puisqu'il porte trois griffes, et une
toute petite queue que l'on voit à peine.
— Très bien, mon enfant. Il se distingue également de l'unau par sa taille
un peu inférieure, qui atteint à peine soixante-dix centimètres, tandis que celle
de l'unau peut dépasser un mètre. Un autre signe distinctif, est cette tache
noire d'ebène, longue de dix centimètres, semblable à un point d'exclamation,
bordée de j a u n e , qui s'étend entre les deux épaules, et forme une véritable dé-
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
165
pression au milieu de ses longs poils de couleur bise, secs et grossiers comme
du chiendent.
« Oh, tu peux toucher ; cette tache, formée de poils doux, soyeux et très
épais, produit au doigt l'impression du satin.
— Il ne me fera pas de mal, n'est-ce pas?
— L u i ! . . . le pauvre animal, est bien l'être le plus inoffensif.
« Et d'ailleurs, avant qu'il puisse même ébaucher un mouvement, tu aurais
largement le temps de faire un véritable voyage. »
Le brave paresseux, ne se sentant plus secoué ni rudement traîné sur sa bran-
che, commence à évoluer à la grande joie de la colonie. Il lâche son point
d'appui et glisse lentement sur le dos. Il rappelle assez bien, dans cette posi-
tion, une grosse tortue, moins la carapace. Il croise et décroise avec une sorte
d'inquiétude mollasse, ses quatre pattes à la recherche de ce point d'appui. Ses
jambes de devant sont beaucoup plus longues que celles de derrière, toutes les
quatre sont armées de grandes griffes, accolées par trois, jaunâtres, recourbées,
et présentant un développement de cinq centimètres.
Mais, quelle tête ! quel masque béat immobilisé dans un stupide rictus. Une
tête, une poire plutôt, sans front ni menton, et dont le museau déprimé figure
assez bien la pointe. En guise d'yeux, deux petits points ronds, effarés, idiots,
troués en vrille, et dont l'expression ajoute encore à l'inepte physionomie
de ce masque, couverts de petits poils j a u n â t r e s . On ne voit aucune trace
d'oreille. La gueule, aux lèvres noires, minces, filiformes, s'entrouve de temps
en temps. Un petit sifflement poussif sort des dents noirâtres. Les yeux clignent
lentement comme si les paupières fonctionnaient mal.
Nicolas le retourne et le met sur ses quatre pieds. Le paresseux s'aplatit, se
traîne sur le ventre, en allongeant latéralement ses jambes qui ne peuvent s u p
porter le poids du corps. Il arrive après un véritable voyage d'un mètre, près
d'un montant de la case. Il pose tout doucement une de ses griffes sur ce mon-
tant, puis il se hisse de deux centimètres. C'est maintenant le tour de l'autre
patte, qui s'élève avec un grand mouvement déhanché d'une interminable lon-
gueur, et vient s'appliquer un peu au-dessus de la première. On dirait un cric
que l'on monte à raison d'un tour de manivelle par minute.
Les enfants trépignent sur place, à la vue de cette incomparable lenteur.
L'animal s'éleva d'un mètre et demi en un quart d'heure.
— Paresseux!... monte, paresseux, criaient-ils... Aï!... aï!...
— Rendons pourtant au paresseux cette justice, dit le père en reprenant le
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
cours de sa monographie, que quand il est accroché quelque part nulle force
ne peut l'en enlever.
« Nicolas, essayez de l'arracher du poteau. »
Le Parisien empoigna de chaque main les épaules de l'aï, et tira de toutes
ses forces, sans même l'ébranler. Il se suspendit et pesa de tout son poids, rien
n'y fit. Le bradype semblait faire corps avec le madrier qu'il étreignait avec
l'énergie désespérée d'un noyé.
— Quelle poigne ! mes enfants, quelle poigne !
« Ce n'est pas tout, continua Robin.- L'instinct de la conservation est à ce
point développé chez lui, qu'il lui tient lieu d'intelligence. Si d'une part,
quand des chasseurs le surprennent au milieu d'une clairière, il se laisse cri-
bler de projectiles sans lâcher prise, il élit de préférence et pour cause, son
domicile sur des arbres surplombant des rivières.
« Quand il se sent menacé, il lâche subitement son point d'appui, dégringole
dans l'eau, tire incontinent sa coupe, et réussit généralement à s'échapper.
— Nous pouvons le garder et l'apprivoiser ? demanda Eugène.
— Certainement, mon cher enfant. Il est susceptible d'éducation. Oh! enten-
dons-nous, d'une éducation très rudimentaire. Pourtant, j e puis t'affirmer que
si tu lui apportes chaque j o u r une petite provision de feuilles fraîches de bois-
canon, il ne tardera pas à le reconnaître.
« Il n'est pas difficile, et sa sobriété égale sa paresse. Cinq ou six feuilles par
vingt-quatre heures lui suffiront largement.
— Alors, il est à moi.
— Il est à toi, si Nicolas n'élève aucune prétention à l'endroit de sa possession.
— Oh ! vous plaisantez, Monsieur Robin. Je suis si heureux d'être agréable
à Eugène !
— Je vais lui donner à manger, dit l'enfant en arrachant une feuille de la
branche qui avait servi de véhicule.
« Tiens, aï !... a ï . . . Tiens donc. »
Le paresseux, épuisé sans doute par les efforts et les émotions de la journée,
dormait, accroché par une patte au rebord de la galerie.
Grâce à l'énergie de tous, grands et petits, l'existence de la colonie semblait
devoir êtrr» prospère. Les commencements avaient été bien durs. Le chef de la
famille et sa vaillante compagne ne se rappelaient pas sans frémir les incidents
terribles qui avaient accompagné leur réunion. Si l'abondance ne régnait pas
encore, les besoins les plus urgents étaient satisfaits. Robin eut en somme été
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
167
parfaitement heureux, si il lugubze souvenir du passé ne fût venu de temps
en temps attrister son esprit et lui causer aussi de vives appréhensions.
Il était libre depuis trop peu de temps, pour avoir oublié les horreurs de la
chiourme, les travaux écrasants du chantier, l'infâme promiscuité du bagne.
Il avait reconquis son indépendance, il avait pu pourvoir à la subsistance de la
famille et assurer le lendemain ; il était urgent de mettre son habitation à
l'abri d'un coup de main, au cas où le hasard signalerait sa présence à ses
ennemis.
Il avait ménagé avec la parcimonie d'un avare les munitions que Nicolas
enait du capitaine hollandais, et si, de temps à autre, il avait fait « parler la
poudre » c'était pour procurer un peu de viande fraîche aux Européens à peine
acclimatés. Son fusil constituait un engin de défense dont il se fut servi à la
dernière extrémité, mais sans hésitation aucune, pour sauvegarder cette
liberté sur laquelle reposait le salut commun. Mais il considérait, et avec
raison, cette arme comme insuffisante pour lui permettre d'engager, le cas
échéant, une lutte dont il importait de ne pas courir les risques.
Mieux valait rendre l'habitation inabordable, et fortifier le seul point faible
p a r lequel pourrait pénétrer l'ennemi. Il n'était aucunement question, bien
entendu, des systèmes de défense en usage dans les pays civilisés, la stratégie
étant chose inutile aux coureurs des bois, et d'ailleurs, parfaitement inappli-
cable.
La Bonne-Mère, située à mi-côte, sur le versant d'une colline boisée, était
inaccessible du côté ouest. Au nord et au sud s'étendaient des pri-pris sans fin
au fond vaseux, où nul pied humain n'eût pu se poser. Mais, l'est était décou-
vert, et le chemin conduisant de l'anse aux Cocotiers à la case était d'un facile
accès. Là était le point faible.
L'ingénieur, qui eût mis facilement une place en état de défense, était inca-
pable de fermer ce défilé, ouvert sur la crique. Le saut de l'Iguane lui sem-
blait une ligne insuffisante. Il s'en ouvrit à Casimir et lui demanda son avis.
Le bonhomme, qui ignorait absolument ce que pouvait bien être un bastion,
une courtine, un redan ou une demi-lune, trouva pourtant la chose toute
simple.
Une grimace, susceptible à l'occasion de représenter un sourire, contracta sa
pauvre bonne vieille face, à l'idée du tour qu'il pourrait jouer aux « michants
mouns » de là-bas, s'il leur prenait fantaisie de s'attaquer à son compé, à ses
chers pitits mouns et à bonne madame.
168
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
— Mo savé. Nous fika chose la caba. Ou vini ké mo, ké Nicolas. (Je sais.
Nous allons faire cela immédiatement, venez avec moi et Nicolas.)
— Mais, que veux-tu faire ?
— Tendez oun sô pitit morceau, ou voué. (Attendez seulement un peu, et
vous allez voir.)
Impossible d'en tirer autre chose. Les trois hommes, armés de leurs sabres
partirent sans plus tarder pour l'anse aux Cocotiers. Le point à défendre avait
à peine soixante mètres de large. Le vieillard se fit fort de le rendre inaborda-
ble en moins de trois heures.
— Faites comme moi, compère, dit-il dans son patois, et en creusant avec la
pointe de son sabre un trou profond à peine de quinze centimètres.
Trois secondes suffirent aux deux hommes pour pratiquer, dans le terrain
friable, chacun une petite excavation éloignée l'une de l'autre d'environ trente
centimètres.
— Encore... Là... continuons.
Une première ligne de trous fut exécutée en moins d'un quart d'heure, puis
une seconde, puis une troisième, à peu près parallèles les unes aux autres, et
perpendiculaires à l'habitation.
— Que diable veut-il planter là-dedans, des choux ou des artichauds ?
demanda Nicolas, trempé de sueur, bien que ce travail n'eût en somme rien de
pénible.
— Tiens, dit Robin, j ' y pense. Ce ne serait pas si naïf... Non pas des choux,
mais des aloës, des nopals, des agaves et des Euphorbes.
— Ça même, reprit le bonhomme. On comprend tout, compé.
— Mais c'est tout simple. Nous allons couper des boutures sur ces énormes
végétaux qui croissent ici à profusion, planter deux cents cinquante à trois
cents de ces boutures, et dans deux mois, il y aura ici une formidable futaie
d'épines et de chevaux de frise à faire reculer un corps d'armée.
« C'est la clôture p a r excellence employée par les Espagnols à Cuba, par les
Français en Algérie, et aussi par les Brésiliens.
— Je ne dis pas que ce ne soit une très bonne chose, objecta Nicolas; si pour-
tant on s'avisait avec le temps de s'ouvrir un chemin au sabre d'abatis.
— Jamais mouns blancs pouvé passé là, reprit avec un accent de menace le
lépreux. Ce bagage-là, quand li poussé li plein aye-aye, plein grage, plein boici-
nenga. (Jamais les blancs ne pourront passer par là. Quand ces plantes-là
seront poussées elles fourmilleront d'aye-aye, de grages et de serpents à
sonnettes.)
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E .
1 6 9
Concentrant dans le sens de l'audition. ( P a g e i70.)
— Mais, nous ne pourrons jamais sortir.
Casimir sourit.
— Vie neg’ pouvé appelé serpent, pouvé envoyé même. Li disé : Serpent ou
qu'à vini. Tout’ serpent couri côté li caba. Li disé : Serpent ou qué allé. Tout
serpent soti ! ( Le vieux nègre peut faire venir ou chasser les serpents. Il n'a
qu'à leur dire : Venez, et ils accourent; — Allez-vous-en, et ils s'enfuient.)
22
17Ô
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Nicolas hochait la tête d'un air de doute, en murmurant :
— Je fie dis pas qu'ils ne viendront pas, mais ce sera un mauvais voisinage.
Robin le rassura en lui racontant la façon dont la chiourme avait été mise en
déroute jadis par les alliés de Casimir.
— Alors, vous croyez à ça, vous, p a t r o n ?
— Je crois à ce que j ' a i entendu et vu.
— J'aurais mauvaise grâce à ne pas m'en rapporter à vous, tout en vous
déclarant que ça me semble fort. Mais, il se passe ici des choses tellement
étonnantes !
Les trois compagnons reprirent le chemin de la Bonne-Mère, se réservant de
revenir en temps et lieu inspecter le retranchement qui devait s'élever tout
seul, et savoir si la garnison attendue y avait élu domicile.
Ils marchaient lentement, en file indienne comme toujours, et causaient à
voix basse. Un léger bruit les fit s'arrêter soudain.
Dans ces forêts peuplées d'êtres étranges et terribles, repaires de fauves et
de reptiles, où un pan de verdure sert d'embuscade à l'infiniment grand dont
la griffe déchire, dont l'anneau enlace, où la feuille dissimule l'infiniment petit,
dont l'invisible dard tue, un danger mortel menace toujours le voyageur sous
une multiple forme. Aussi ses sens toujours en éveil, ne tardent-ils pas à acqué»
rir une incroyable subtilité. Non seulement le sauvage habitant du pays
de l'éternelle verdure, mais encore l'Européen, sait-il bientôt démêler instan-
tanément tous les murmures de la nature, leur assigner une cause, en trouver
même la direction, et arriver à en prévoir les effets.
En dépit de son habileté, Robin assez perplexe ne savait que faire, et surtout
que répondre à Nicolas, ignorant comme un Parisien des Bafignolles, de tout
ce qui avait trait à la vie sauvage. Casimir se taisait, concentrant dans le sens
de l'audition toutes ses facultés d'homme de la n a t u r e .
Le bruit continuait, vague, peu intense, ininterrompu, commele bruissement
d'une pluie fine sur les feuilles élevées, auquel se serait mêlé un imperceptible
crépitement. Ce n'était ni le susurrement des écailles dans les tiges, ni. le mur-
mure de l'eau qui monte, ni le ronflement d'une bande de pâtiras s'ébattant
au loin. Peut-être eût-on trouvé quelque analogie avec le brouhaha bien connu
produit par un nuage de sauterelles. En effet, c'est à peu près cela. Mais ce
bruit, causé peut-être par la marche de milliards d'insectes dans les herbes,
est plus aigu, en quelque sorte plus sec ; on dirait qu'il s'y mêle comme l'im-
perceptible craquement d'innombrables et microscopiques cisailles.
— Ça fourmis, dit enfin le vieux noir, qui semble vivement contrarió,
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
171
— Des fourmis qui émigrent, continua Robin alarmé. Si elles se dirigent du
côté de la case !... Ma femme, mes enfants... Oh ! mon Dieu, courons !...
— Eh ben ! quoi, des fourmis, ça n'est pas des éléphants, fit à son tour Nico-
las. Quand il y en aurait des douzaines et des centaines, on met le pied dessus,
et tout est dit.
Sans même honorer d'un mot cette réflexion qui accusait chez son auteur
la plus profonde ignorance du péril, les deux hommes s'avancèrent rapidement,
Le murmure devenait de plus en plus distinct. On était à moitié chemin de
l'habitation. Le lépreux, qui marchait en t ê t e , s'arrêta brusquement, et un
soupir de soulagement dégonfla sa poitrine.
— Ça, michants bêtes-là, li pas passé côté la case, non.
Les fourmis traversaient en effet le chemin, à moins de trente mètres des
trois amis, et le coupaient à angle droit, suivant par conséquent une direction
parallèle à la maison. La pente était assez rapide, et cette disposition du ter-
rain leur permettait de voir l'armée des phénicoptères rouler comme un tor-
rent que rien n'arrêtait. Cette masse de corselets et d'abdomens, noirs d'ébène,
luisants, serrés, avait les lentes et capricieuses ondulations de la lave en fusion.
Elle en avait aussi les propriétés dévastatrices. Des milliards de mandibules,
piquaient, trouaient, mordaient, tenaillaient au passage les végétaux grands et
petits. Les herbes disparaissaient, les broussailles s'éclaircissaient, les troncs
eux-mêmes semblaient se fondre. Le bruit qui s'échappait de cette borde de
petits rapaces était bien distinct maintenant. Le murmure était plus compact,
le crépitement plus accentué. Les émigrants appartenaient à l'espèce dite
« fourmi-flamande », dont Casimir avait précédemment utilisé la piqûre pour
produire à la tête du proscrit agonisant cette vésication qui l'avait sauvé.
Nicolas, à la vue d'une semblable dévastation, paraissait moins triomphant
que tout à l'heure. Il frémissait en voyant des arbres énormes, dépouillés en
un clin d'œil de leur écorce, et montrer leur cœur indestructible, privé de son
enveloppe, comme un os, de la chair et de la peau. La retraite était, pour un
temps plus ou moins long, interceptée aux trois amis. Ils allaient attendre, et
si les flamandes ne se pressaient pas, on couperait leur corps d'armée en incen-
diant les herbes.
Ils allaient, de guerre lasse, mettre ce projet à exécution, quand un incident
bizarre le leur fit différer un moment. Depuis quelques instants, Robin regar-
dait curieusement une grosse masse brune accroupie, aplatie plutôt, au milieu,
du sentier, de façon à toucher un des côtés de la zone envahie par les insectes.
De temps en temps, une sorte de vaste panache également brun, se relevait, puis
172
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
s'abaissait spasmodiquement, pour recommencer sans interruption. A l'autre
extrémité, un objet rougeâtre, violacé, dont l'éloignement ne permettait pas
de préciser la nature, sortait, long, droit, rigide, puis rendrait comme la tige
d'un piston de machine à vapeur, puis s'élançait au milieu des fourmis, pour
disparaître et reparaître encore. Il n'y avait là rien de mystérieux, et le pros-
crit le comprit aussitôt. La masse brune était tout simplement un honnête
fourmilier qui s'offrait un plantureux régal. L'objet rougeâtre, sa longue lan-
gue visqueuse qu'il dardait à travers les insectes, le panache, son immense
queue, dont les mouvements de va-et-vient trahissaient la jubilation de son
heureux propriétaire.
Tout entier à sa fonction gastronomique, l'animal ne soupçonnait même pas
la présence des trois hommes que son manège intéressait vivement. Cette quié-
tude, hélas! n'allait pourtant pas être de longue durée. Le déjeuner du four-
milier avait un quatrième témoin. Celui-là semblait endurer un véritable
supplice de Tantale. Disons bien vite que c'était un j a g u a r du plus superbe et
du plus farouche aspect. Un vrai bandit des grands bois. L'armée des fourmis,
large de plus de vingt mètres, s'étendait entre les deux quadrupèdes, et,
c'est en vain que le jaguar, avançait la patte avec ces gestes épeurés d'un chat
pêchant une grenouille, et auquel le contact de l'eau produit une horrible
appréhension. Les flamandes, l'aiguillon en l'air, serrées comme les soldats de
la phalange macédonienne, le lardaient à qui mieux mieux, et formaient, entre
lui et le fourmilier objet de sa convoitise, une infranchissable barrière.
Il fallait se décider, prendre un parti désespéré peut-être, mais un jaguar
affamé ne raisonne plus. Un arbre s'élevait au milieu à peu près de la pha-
lange. Il s'agissait de l'atteindre. C'était un bond de dix mètres à opérer. Le
félin, sans se donner la peine de compter jusqu'à trois, s'élance, et réussit
comme un gymnaste consommé. La moitié de la besogne étant faite, il s'a-
git de bien prendre ses mesures, pour tomber d'aplomb sur le brave fourmi-
lier, et non pas au milieu de la horde grouillante dont il fait ses délices.
Ce dernier a vu la manœuvre de son ennemi et tout en ouvrant l'œil de son
côté, il accélère encore le mouvement de piston de sa langue et entasse rapi-
dement les copieuses bouchées de la fin.
Casimir rit de son vaste rire de nègre, Nicolas écarquilla les yeux, Robin
est vivement intéressé. Cette bataille de fauves va être dramatique. Le carnas-
sier a des ongles solides et acérés, sa mâchoire est garnie de crocs énormes. Le
mangeur de fourmis n'a que ses griffes, mais quelles griffes ! de véritables
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
173
crampons longs de dix centimètres, et aussi durs que l'acier le mieux
trempé.
Le j a g u a r , estimant que le moment est venu, s'élance une seconde fois, la
gueule grande ouverte, les griffes allongées, la queue droite. Il décrit en un
moment une vertigineuse parabole, et s'abat... juste à la place occupée une
demi-seconde avant par l'impassible dîneur.
Le fourmilier, sans se départir de son sang-froid, avait opéré une simple
retraite de corps, et se trouvait en face de son brutal antagoniste, ramassé sur
les pieds de derrière, ceux de devant levés à la hauteur de la tête, dans la p o -
sition d'un boxeur.
Cette manoeuvre ne semble pas du goût du jaguar, qui souffle et gronde
furieusement. Portant de ce principe bien connu des duellistes et des boxeurs,
que dans un combat il importe de porter le premier coup, il allonge une patte,
fait une feinte rapide et tente de pénétrer dans la ligne basse qui lui semble
imparfaitement protégée.
Le fourmilier répond p a r une formidable giffle, si bien appliquée, que toute
la peau recouvrant la partie gauche de la face du félin est arrachée du coup.
Le blessé laisse échapper un hurlement de rage et de douleur. Son sang-froid
l'abandonne, il perd toute mesure. Le sang qui l'aveugle ruisselle en pluie
sur les herbes. Il s'élance à corps perdu sur son ennemi, qui se laisse aller
mollement sur le sol en baissant la tête et en étendant les pattes.
En un clin d'œil, le j a g u a r est « ceinturé », comme disent les lutteurs. Les
griffes du fourmilier s'implantent comme des dents de fourche dans son corps
qui craque sous sa puissante étreinte. Il se débat désespérément. Les deux
corps étroitement enlacés roulent, se tordent. Les trois hommes témoins de
cette lutte sauvage ne distinguent plus rien. Cela dure deux interminables
minutes. Puis ils entendent un bruit sec d'os rompus, puis un râle. L'étreinte
du fourmilier se desserre, il reste étendu sans mouvement, l'échine fracassée,
près du j a g u a r éventré, secoué p a r les derniers soubresauts de l'agonie.
Robin, Casimir et Nicolas, ravis de l'issue de celte rencontre, s'avancèrent
avec précaution près des cadavres pantelants.
—Tout est bien qui fini de même, dit sentencieusement Nicolas, cet excellent
fourmilier, comme vous l'appelez, patron, s'est trouvé là bien à point. Pensez-
donc, si le j a g u a r avait eu la fantaisie de s'adresser à nous !
Le proscrit sourit et brandit son sabre.
— Et ce ne serait pas le premier, ajoula-t-il froidement. En somme, voici des
gaillards qu'il s'agit de déshabiller proprement. Leurs peaux formeront pour
174 L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
la case deux superbes tapis. Allons, à l'œuvre, car les fourmis n'en laisseraient
que les os.
— Tiens, reprit le Parisien, à la vue d'un petit animal de la grosseur d'un
lapin, et qui se tenait blotti entre deux arcabas, qu'est-ce que c'est que ça ?
— Ça pitit « tamandou » (fourmilier) dit Casimir.
— Pas possible ! Oh ! le pauvre petit, il a l'air tout éperdu. Patron, une idée.
Puisqu'il est orphelin, si j e l'emmenais à la case, pour les enfants... qu'en
dites-vous ?
— Mais de grand cœur, mon cher ; nous l'apprivoiserons, et ce sera un
agréable compagnon.
Pendant que Robin dépouillait prestement le j a g u a r , le Parisien attachait à
un arbre le petit fourmilier, qui se laissait faire sans protestation d'ailleurs et
avec une douceur attestant un excellent caractère.
— Quel drôle d'animal, dit-il en examinant attentivement le cadavre. Com-
ment, c'est ça qui est sa tête ? Mais, il n'a pas de bouche.
— Comment, pas de bouche?
— C'est-à-dire, que j e ne vois au bout de son museau qu'un petit trou, par
lequel passe encore un bout de sa langue, et c'est ce petit trou qui est sa
bouche ?
— Je ne lui en connais pas d'autre. Et d'ailleurs, il n'en a nullement besoin,
étant donné son genre d'alimentation. Ses mâchoires sont soudées ensemble,
et forment une sorte de tube dans lequel se meut comme vous l'avez vu tout à
l'heure, sa longue langue visqueuse, qu'il darde au milieu des fourmis, et qu'il
retire pour la projeter de nouveau.
— Et cette seule nourriture lui suffit ?
— Absolument. C'est pour cette raison qu'on lui a donné, en histoire natu-
relle, le nom de myrmecophaga, de deux mots grecs signifiant : mangeur de
fourmis. On l'appelle aussi tamanoir.
— Il est vraiment extraordinaire, qu'un animal énorme comme celui-ci
puisse s'accommoder d'un pareil régime.
— J'en suis étonné comme vous. Si sa conformation se rapporte exactement
aux descriptions que j ' a i lues jadis, ses dimensions sont bien supérieures à celles
qu'on lui accorde généralement. Celui-ci, depuis le museau jusqu'à l'extrémité
de la queue, a au moins deux mètres vingt centimètres.
« Après tout, nous avons peut-être devant nous un des géants de l'espèce.
Qu'en dis-tu, Casimir?
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E 175
—Moi vu beaucoup « tamandous » gros passé li. (J'ai vu beaucoup de tama-
noirs plus gros lui 1.)
— Sa t ê t e , m i n c e , étroite, busquée, longue, arrondie, sans poils, rappelle
plutôt le bec d'un oiseau que la face d'un mammifère. Quant à sa queue, aux
poils épais, rudes et secs, on dirait véritablement du crin végétal. Cette longue
bande triangulaire, noire bordée de blanc, qui s'étend obliquement du poitrail
à l'épine dorsale, est bien curieuse aussi.
— Et ses griffes, patron, parlons un peu de ses griffes. Sapristi, je ne m'é-
tonne plus, s'il a si proprement décousu le j a g u a r . Tiens, comme elles sont
aiguës. Il ne peut pourtant pas les rentrer comme les chats, car elles ont bien
huit à neuf centimètres.
— C'est qu'il en prend grand soin. Au lieu de les appuyer sur le sol en mar-
chant, il les replie au-dedans sur la plante du pied.
— Ah ! bon, j e comprends, ça fait l'effet d'un couteau fermé.
— Avez-vous remarqué qu'il n'en porte que quatre en avant, tandis que les
pieds de derrière en ont cinq. Ces dernières, d'ailleurs, parfaitement émoussées,
car elles lui sont inutiles tant pour se défendre que pour démolir les fourmi-
lières.
— A propos de fourmilières, et l'armée des fourmis? Nous sommes telle-
ment occupés depuis une demi-heure que nous n'y pensons plus.
— Fourmis allées toutes loin, dit Casimir.
— Tiens, c'est vrai, la route est libre. Nous allons rentrer en emportant les
dépouilles des combattants, sans oublier notre pensionnaire.
Il était dit que nos amis n'arriveraient pas à la case sans avoir épuisé toute
la série des aventures. Ils marchaient depuis quelques minutes à peine, qu'un
miaulement désespéré sortit d'un gros bouquet d'herbes, et qu'un gracieux
animal de la grosseur d'un chat, s'en vint, avec la naïve confiance du jeune
âge, donner dans les jambes de Nicolas.
Le Parisien leva son sabre. Robin l'arrêta.
— Second orphelin qui sollicite l'adoption, dit-il en plaisantant. Celui-là
1 Le vieux noir a parfaitement raison. Je possède une peau de myrmecophaga jubata,
(tamanoir à crinière). Sa longueur totale est de 2,15, la queue a 68 centimètres et les griffes
7 Sa hauteur est de 66 centimètres. J'ai vu, en outre, au Maroni un tamanoir qui attei-
gnait trois-mètres.
Je suis donc étonné des dimensions que lui donnent certains auteurs, d'après lesquels sa
longueur maximum ne serait que de 1,50 et sa hauteur de 0,30à 0,35. Je citerai, entre autres,
le dictionnaire de Pierre Larousse, une autorité pourtant, et M. A. Mangin, un écrivain
consciencieux et un véritable savant.
L . B .
17ß
LES ROBINSONS DE LA GUYANE
sera mon élève. Je me charge de son éducation. J'en ferai plus tard un com-
pagnon de chasse dont les services ne seront pas à dédaigner.
— C'est le petit du jaguar ? demanda Nicolas.
— Vous l'avez dit. Il est tout jeune, j'espère l'apprivoiser. Comme il pourrait
se livrer à quelques écarts de griffes sur les enfants, j e lui rognerai les ongles
pendant les premiers mois de son éducation. Vous verrez qu'il me fera hon-
neur.
Une explosion de rires et de cris de joie accueillit la rentrée des trois com-
pagnons. Il fallut raconter, par le menu, le dramatique épisode grâce auquel
la colonie s'augmentait de deux nouveaux membres. Les petits orphelins ne
semblaient pas trop dépaysés. A peine détachés, ils se mirent à jouer ensem-
ble et à cabrioler avec une joie qui témoignait de leur inconscience relative-
ment à la haine de leurs parents et à la catastrophe qui en résulta.
Les peaux furent dépliées, frottées de cendres, et étendues sur des troncs où
elles furent fixées avec des épines de « fromager ». Au moment où l'ingénieur
s'apprêtait à terminer la dissection de la tète, un fou rire échappa à Henri qui
l'observait curieusement.
— Oh ! papa !... si tu savais... Comme il est drôle, ton tamanoir, sais-tu à
qui il ressemble?... Tiens, maman, regarde... Si on lui mettait des lunettes.
— Que veux-tu dire, mon petit espiègle ?
— Qu'il ressemble à mon professeur d'écriture, M. Michaud...
Le gamin fut repris de plus belle par son rire qui se communiqua à ses
frères, et tous, jusqu'au plus jeune, se mirent à crier : « C'est M. Mi-
chaud!... M. Michaud ! ». Tant et si bien que le nom de Michaud resta au petit
tamanoir.
Quant au jeune jaguar, il fut à son tour bientôt pourvu d'un état civil ; sa
grande ressemblance avec le chat, lui valut séance tenante le nom de « Cat »,
qui lui fut donné par Henri.
L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E .
1 7 7
C'est l'avenir de notre basse-cour. (Page 182.)
C H A P I T R E I X
Dangers de l'acclimatement. — L'anémie.— Coups de soleil et coups de... lune. — Les Ro-
binsons paient le tribut à la Guyane. — Les hoccos de la basse-cour. — Viande fraîche
pour l'avenir. — Calomnie et réhabilitation du hocco. — Les cigarettes du Parisien. —
L'«arbre à papier ». — Assassinat d'une mère de famille.— Des plumes et de l'encre. —
L'oiseau-trompette. — L'agami pourrait s'appeler l'oiseau-chien. — Première rédaction
23
178
L E S R O B I N S O N S DE LÀ GUYANE
d'un cours d'histoire naturelle. — Paradis equinoxial.— Le petit Charles veut un singe
Cassiques et mouches à dague. Exploits d'un macaque.
L'homme des latitudes tempérées ne peut impunément habiter, sans accli-
matation préalable, ni le pays des frimas éternels,ni la zone que calcine toujours»
le soleil de l'équateur. Tôt ou tard, la nature, un instant violentée, recouvre
ses droits, et de dangereuses perturbations organiques apportent de trop fré-
quents et douloureux enseignements. Si. l'on devait pourtant établir une com-
paraison entre les facilités que présente la rapide adaptation d'un tempéra-
ment européen à l'extrême chaleur ou au froid excessif, l'avantage serait
incontestablement pour ce dernier.
Il n'est pas besoin de démontrer que l'Européen supporte mieux le froid que
la chaleur. Le froid n'est pas un ennemi invincible. Une alimentation judi-
cieuse, le vêtement, l'exercice, et enfin le feu, servent à le combattre effica-
cement. Il importe, avant tout, d'empêcher la déperdition du calorique et de
favoriser l'emmagasinage de nouvelles provisions. La réalisation de ce double
problème ne présente pas d'insurmontables difficultés, d'autant plus que les
zones froides sont généralement exemptes de miasmes.
La chaleur est, au contraire, un terrible ennemi. Comment, en effet, lutter
contre cette température sous laquelle râlent et se tordent jour et nuit les
hommes et les animaux suffoqués? Comment éviter leS ravons de cet astre im-
placable dont le contact tue aussi sûrement que la griffe du fauve, ou la dent
empoisonnée du reptile.
Le soleil est pour l'Européen un ennemi aussi dangereux que la faim. S'il
peut à l'occasion se préserver des atteintes des animaux, triompher des intem-
péries et vivre au milieu des miasmes, il ne peut impunément braver le soleil.
L'ombre, quelle que soit son opacité, ne lui procure aucune fraîcheur. Il règne
perpétuellement sous les grands arbres une température de serre chaude que
ne traverse jamais la brise. La nuit est à peine moins brûlante que le jour, car
la terre restitue, quand le soleil a disparu, tout le calorique absorbé. Le temps
est-il couvert ? La chaleur est plus suffocante encore et la radiation solaire
plus dangereuse peut-être.
Alors le poumon, las d'aspirer toujours cet air brûlant, ne fonctionne plus
qu'imparfaitement et avec une sorte de dégoût, comparable à celui qu'éprou-
verait un estomac contraint à une perpétuelle absorption d eau chaude. A cette
cause d'épuisement, il faut avant tout ajouter ces sueurs profuses dont rien ne
saurait indiquer l'abondance. C'est un perpétuel écoulement en nappe qui s'é-
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
179
tend de la racine des cheveux à la plante des pieds, et dans lequel le corps se
trouve comme au milieu d'un bain continuel. Les vêtements sont littéralement
trempés et susceptibles d'être tordus ; de la face et des mains s'échappent sans
cesse de grosses gouttes, qui roulent sur la peau et ruissellent à terre
Loin d'être, comme dans les pays froids, avantageux pour supporter le climat,
un tempérament vigoureux augmente au contraire la somme de dangers. Toutes
les maladies, la fièvre jaune en tête, s'abattront de préférence sur l'Européen
doué d'une santé florissante. Mentionnons pour mémoire les furoncles et les
anthrax dont il sera littéralement criblé, les fièvres à forme congestive qui le
saisiront au moindre excès de fatigue, et aussi cette éruption tenace, doulou-
reuse, qui se traduit par d'intolérables démangeaisons, bien connue aux colonies
sous le nom de bourbouilles.
Les bourbouilles couvrent le corps tout entier, qu'ils envahissent comme une
sorte de rougeole, ou mieux encore de « suette miliaire ». Ce sont des « suda-
mina » produits par la trop grande richesse du sang, et dont l'anémie seule ou
le retour en Europe amènent la disparition. En somme, l'Européen ne peut se
considérer comme acclimaté, que quand il n'a plus de forces, que quand l'ané-
mie a pâli sa face, et que ses muscles, gorgés d'un sang généreux, ont perdu leur
vigueur primitive.
Il faut, pour vivre sous l'équateur, se contenter de n'exister qu'à moitié et
prendre, comme on dit là-bas, « le pas colonial ».
Aussi, quand il se plaint de toutes ses misères, l'homme de la métropole s'en-
tend-il dire à chaque instant par les créoles, ou ceux qu'un long séjour a adaptés
à cette énervante existence : « Oh ! c'est la richesse de votre sang qui cause tout
cela. Attendez quelques mois. Quand vous serez anémique, tout ira très bien.
Faut-il, après cela, s'étonner de la faible somme de travail produite aux colo-
nies par les ouvriers, quand on songe que le désir de chacun est d'acquérir cet
état d'anémie que l'on combat ici à grands renforts de toniques !
Un mot encore relativement aux insolations, pour terminer ce rapide et bien
incomplet tableau des difficultés de l'acclimatation. L'insolation, le vulgaire
coup de soleil, presque toujours mortel en Cochinchine, est particulièrement
dangereux en Guyane. Il n'est pas toujours foudroyant comme à Saigon1, mais
les ravages qu'il opère ne sont guère moins terribles. Il ne faut pas oublier que
1 En Gochinchine, les soldats sont consignés dans les casernes de neuf heures du matin 5
trois heures après-midi. Il leur est formellement interdit de traverser les cours, et même de
se mettre aux fenêtres, ne fût-ce qu'une seconde, sous peine de prison. La retraite est son-
née à neuf heures et le réveil à trois heures. Ce luxe de précautions ne saurait être inutile,
et l'on a vu trop souvent de malheureux imprudents tomber morts après quelques secondes
d'oubli.
L. B.
180
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
l'exposition de la tête nue, au soleil de midi, pendant quinze à vingt-cinq secon-
des, peut amener une congestion immédiate et souvent mortelle.
Un chapeau de paille ou de feutre n'offre aucune sécurité, au moins pendant
les premiers mois de séjour. Le parasol est indispensable. Un appartement bien
dos n'est pas toujours un abri suffisant. Un rayon de soleil, filtrant sournoise-
ment par une ouverture du volume du doigt, et tombant sur la tête nue, pro-
duit également une dangereuse insolation. Autant vaudrait être frappé d'une
balle. Ce n'est pas tout. N'allez pas croire qu'un léger nuage, placé comme un
Écran devant l'astre équatorial, soit un préservatif. Ce nuage arrête les rayons
lumineux, mais les rayons caloriques le traversent, en conservant leur impla-
rable et mortelle intensité. Il importe donc de se préserver à tout prix de ce
contact’, de dix heures à deux heures. Aussi, les cités coloniales ressemblent-elles
chaque jour, pendant ce laps de temps, à de véritables nécropoles, avec leurs
rues désertes, leurs maisons closes, leurs magasins hermétiquement fermés.
Enfin, il n est pas jusqu'à la lune dont l'influence ne soit également perni-
cieuse. Aussi, le chasseur, le mineur, le colon, le bûcheron ou le marin évitent-
ils avec un soin égal et l'ardent baiser de l'astre du j o u r et le pâle sourire de
la reine des nuits. De terribles ophtalmies sont la fatale conséquence d'un
oubli, et l'homme qui s'endort sous un rayon de lune court grand risque de
s'éveiller aveugle. Les nourrices et les mères de famille connaissent bien cette
particularité, et il n'en est pas une qui consentirait à sortir avec un bébé pen-
dant la nuit, si l'enfant n'est abrité sous un vaste parasol.
Les Robinsons de la Guyane, après avoir heureusement pourvu aux dangers
de la faim et assuré leur subsistance, payèrent leur tribut à cette cruelle exi-
gence de la première heure. Les enfants s'adaptèrent les premiers et avec une
facilité relative. Leurs souffrances furent moindres que celles de leur mère. La
pauvre vaillante femme perdit bientôt l'appétit. A son élégante pâleur de Pari
sienne, succéda cette teinte grise, maladive, qui envahit, quoi qu'elles fassent,
le teint de toutes les Européennes. Les a n t h r a x , après avoir douloureusement
troué sa chair, laissèrent, comme témoignage indestructible de leur passage,
de nombreuses cicatrices livides. Elle guérit, grâce à son indomptable énergie,
grâce aux excellents soins dont elle fut entourée, grâce aussi aux infaillibles
prescriptions de l'hygiène équatoriale et aux remèdes créoles. Elle pouvait
dorénavant braver les intempéries de la zone torride.
Le pauvre Nicolas subit de véritables tortures. Le brave Parisien, robuste et
sanguin comme un fils de Bourguignon, était, bien malgré lui, réfractaire à toute
acclimatation. Les « bourbouilles » le rongeaient, et comme il ne put, dans un
L E S ROBINSONS DE LA GUYANE
181
moment de fièvre, résister à la démangeaison, il se gratta avec une telle fureur
qu'il contracta une maladie grave dont la guérison se fit longtemps attendre.
Pour comble de malheur, il fut un jour frappé d'un accès aigu de fièvre palu-
déenne qui faillit l'emporter. Il resta huit jours entiers entre la vie et la mort.
Inutile de dire que Robin, familiarisé depuis longtemps avec ce climat ter-
rible; supportait admirablement sa nouvelle position. Le contentement moral
et le bonheur physique semblaient l'avoir rajeuni de dix ans.
Il n'est pas, enfin, jusqu'au bon vieux Casimir qui n'eût subi une complète
métamorphose. Robin lui avait dit autrefois que certains cas de lèpre invétérée
s'étaient spontanément guéris grâce à un changement de climat et d'habitudes;
son affirmation s'était pleinement réalisée. Le séjour dans l'habitation située
à mi-côte, parfaitement saine, bien sèche, une vie active de grand air, et aussi
une abondante absorption de salsepareille, l'avaient complètement guéri. Ses
plaies s'étaient cicatrisées, à peine si l'on apercevait encore quelques squam-
mes blanchâtres aux points envahis primitivement par ce mal horrible. Ses
doigts encore ankylosés n'avaient pas recouvré leur élasticité première, sa
jambe était toujours éléphantiasique, mais, en somme, il n'était plus répu-
gnant comme avant, en dépit de l'inépuisable bonté de son excellent cœur.
Aussi, fallait-il le voir, tontonner allègrement sur sa j a m b e piédestal, autour des
enfants qu'il adorait et qui le lui rendaient bien, les initier à toutes les subtilités
de je vie sauvage, leur apprendre à manier les outils, à façonner le bois, à tresser
les joncs ou les lianes, à filer le coton, ou imiter les cris des animaux de la forêt.
Les petits Robinsons étaient dignes d'un tel maître. Mais, si d'une part, leur
éducation matérielle ne laissait rien à désirer, leur instruction morale avançait
rapidement. Les livres manquaient, il est vrai, mais n'avaient-ils pas le grand
et superbe livre de la nature que leur père feuilletait sans cesse avec eux ! Ce
savant n'avait-il pas tout ce qu'il fallait pour faire le meilleur professeur!
N'était-il pas merveilleusement secondé par sa femme, cette admirable créature
qui, à la vaste érudition d'une incomparable institutrice, joignait toutes les
ingénieuses tendresses d'une mère !
Aussi, la classe des Robinsons était-elle une classe bien tenue. La discipline
était parfaite et les progrès étonnants. L'étude des langues vivantes était acti-
vement poussée. On parlait couramment le français, l'anglais et l'espagnol,
sans compter le cayennais, que les enfants patoisaient mieux que père et
mère, à la profonde jubilation de Casimir.
Les cahiers d'écriture... j e dis les cahiers d'écriture, étaient superbes. Mais
avant de continuer la nomenclature des perfections de nos petits amis, expli-
182
L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
quons la façon dont à force de patience, de travail et d'industrie, ils ont pu en
moins d'une année, obtenir de pareils résultats. C'était quelque temps après
l'adoption du jeune tamanoir et du petit j a g u a r . Les deux orphelins s'étaient
bien vite attachés à leurs maîtres. Cat et Michaud grandissaient. Ils manifes-
taient une vive intelligence et se conduisaient fort bien.
Casimir revint un jour, en proie à une gaîté folle. Il portait sur sa tête un
énorme panier analogue aux cages servant dans les basses-cours à l'élevage
des poulets. Dans cette cage piaulait une jeune famille de volatiles qui protes-
taient par leurs cris plaintifs contre cette claustration arbitraire. Ils étaient
bien une douzaine, déjà gros comme le poing. Leurs plumes claires, striées de
noir et de blanc, leur hupe encore rigide et leur bec à peine teinté de jaune à la
base, les faisaient reconnaître pour de jeunes hoccos âgés d'environ un mois.
Le vieux noir tenait en outre, solidement amarré par les pattes, un magni-
fique oiseau de la taille d'un dindon, au plumage noir-bleu sur le dos, au ventre
taché de blanc, casqué d'une belle aigrette frisée, pourvu d'un bec court,
solide, légèrement aquilin comme celui d'un coq, et semblant enchassé dan
une armature d'or.
L'arrivée du bonhomme, parti depuis plus de huit heures, fut saluée, comme
toujours, d'une cordiale bienvenue. Robin, occupé à nouer les rabans d'un
grand hamac, filé et tissé par sa femme, avec le coton recueilli les semaines
précédentes, interrompit sa besogne, vint à sa rencontre et lui dit gaîment :
— E h ! compé, tu as fait une bonne chasse, que nous apportes-tu là?
— Ça, pitis hoccos. Ça maman hocco.
— Mais, c'est un trésor ! C'est l'avenir de notre basse-cour. C'est du gibier,
de la viande fraîche...
Les enfants et leur mère sortirent précipitamment de la case et vinrent féli-
citer Casimir, qui se rengorgeait fièrement.
— Une famille de hoccos, dit le proscrit à sa femme émerveillée. Voici des
habitants pour ce grand enclos palissadé que nous avons eu tant de peine à
élever dernièrement, et dont notre vieil ami pressait si fort l'achèvement.
— Ça même, répondit le noir enchanté. Mo trouvé nid, attendé maman hocco
pondé. A t t e n d é li couvé. A t t e n d é so pitis fika bons bons, mo ké apporté li caba.
— Et, pendant ce temps, tu nous faisais bâtir un abri pour eux.
— Cela s'appelle acheter la corde avant le veau, interrompit Nicolas senten-
cieusement... Heureusement que le proverbe n'a pas eu les conséquences qu'on
lui prête.
— Allons, dit M m e Robin, hâtons-nous vite de leur donner la liberté relative
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
1 8 3
dont ils v o n t jouir près de nous. Retirons-les de leur cage, et mettons-les
dans leur nouvelle demeure.
— Ne crains-tu pas que la mère ne cherche à s'échapper? demanda Henri.
— Je ne le crois pas, mon enfant. Le hocco s'apprivoise très facilement, à la
condition de ne pas être enfermé dans un réduit trop étroit. Il s'attache volon-
tiers, va, vient familièrement, fait de longues échappées en forêt, et rentre
généralement à l'habitation.
« Et d'ailleurs, cette pauvre mère ne cherchera pas à abandonner ses petits.
— Le bel oiseau ! répétait à satiété Nicolas. Il pèse au moins quatre kilo-
grammes. Est-ce bon à m a n g e r ?
— Gourmand ! le bifteck de hocco est peut-être le meilleur mets de la zone
torride.
— Ça se mange en biftecks? un oiseau...
— Oui, Nicolas : en biftecks. Le poitrail est à ce point charnu, que l'on peut
facilement prendre dans le sens de la largeur une dizaine de biftecks succulents
auxquels nulle chair n'est comparable.
Les petits, qui venaient d'être lâchés dans l'enclos, se disputaient avidement
quelques graines, lancées à la volée par les enfants, et couraient, le cou tendu,
à la recherche de morceaux de cassave dont ils se montraient très friands. La
mère, encore épeurée, secouait ses aîles, trottait dans l'enceinte, et poussait des
cris sourds qu'on eût dit arrachés du gosier d'un ventriloque.
La pauvre bête ne tenta pas pourtant de franchir la palissade. Elle se rassura
peu à peu en voyant la confiance de ses petits, et se hasarda même à picorer
aussi, avec de grands gestes déhanchés, encore un peu craintifs, mais exempts
d'effarement.
— Oh! papa, on dirait qu'elle nous connaît déjà, fit Edmond. Est-ce que
nous pourrons l'approcher bientôt?
— Dans deux ou trois jours elle viendra manger dans ta main, mon enfant.
Ce bel oiseau est tellement doux, confiant et paisible, que sa domestication
s'opère presque du j o u r au lendemain.
« Ces qualités si rares chez un animal absolument sauvage, et qui se trouve
seulement sous notre latitude, lui ont même fait attribuer par certains auteurs
une injuste réputation de stupidité.
« Il semble, dit Buffon, s'oublier lui-même et s'intéresser à peine à sa propre
existence. On dirait qu'il ne voit point le danger, ou du moins qu'il ne fait rien
pour l'éviter. Il est complètement inoffensif ; sa douceur, ou plutôt son indo-
lence est telle, qu'il songe à peine à fuir, lors même que quelques-uns de ses
184
L E S ROBINSONS DE LA GUYANE
compagnons viennent d'être atteints par le plomb des chasseurs. Il se sauve
d'arbre en arbre et semble à peine avoir conscience du péril qui le menace.
Aublet en a tué jusqu'à neuf de la même bande avec le même fusil qu'il
rechargea autant de fois qu'il fut nécessaire.
« Toutefois, la présence souvent répétée d'un ennemi peut changer ce naturel
et le rendre inquiet, farouche et ombrageux. »
— Comme tu disais tout à l'heure, père, on l'a calomnié, dit Henri qui écou-
tait toujours avec la plus grande attention les leçons du proscrit. Il ne s'ensuit
pas forcément qu'il soit stupide parce qu'il est bon.
— Tu as absolument raison, mon cher fils. Vous avez tous remarqué, d'ail-
leurs, que les animaux vivant à l'état sauvage aux environs de l'habitation,
voyant que nous ne leur faisions aucun mal, se sont peu à peu rapprochés, au
point de venir familièrement nous rendre de fréquentes visites.
« Voyez cette colonie de cassiques, dont les nids pendent à cent mètres à
peine d'ici, comme de longues bourses à l'extrémité des branches de ce grand
« bâche »; et ces agoutis, ordinairement si craintifs, qui s'ébattent chaque jour
dans les patates, les petits effrontés ; et ces perroquets jaseurs, ces aras criards,
qui viennant chanter, siffler, jacasser jusque sur la toiture de la maison. Il n'est
pas jusqu'aux singes, qui ne s'enhardissent jusqu'à cabrioler au milieu de nous,
sans la moindre appréhension.
« Nous allons donc élever ces jeunes hoccos, leur donner à manger, puis
quand ils seront plus forts, ils iront où bon leur semblera ; et, soyez tranquilles,
ils reviendront fidèlement chaque soir.
— Ici!... Cat!... Ici, monsieur ! cria tout à coup Henri, en voyant le jaguar, qui
avait atteint déjà la taille d'un gros chien, se glisser hypocritement le long de
la palissade, au grand effroi de la mère des hoccos:
— Tu vois bien que sa réputation de stupidité est une calomnie. La pauvre
bête n'ignore pas le danger, au contraire.
Et comme Cat n'obtempérait pas assez vite aux ordres de son jeune maître
et qu'il mordillait à belles dents la palissade, un coup d'une fine baguette,
appliqué à tour de bras par l'enfant, lui fit bientôt prendre la fuite.
C'est sur ces entrefaites que Robin parvint à suppléer au manque d'une
substance bien indispensable, et qu'il désespérait jusqu'alors de pouvoir se
procurer. S'il ne négligeait aucune occasion d'instruire les enfants, et de grouper
au fur et à mesure que se développait leur intelligence, de nouvelles connais-
sances autour des anciennes, il était désolé de ne pouvoir les faire lire et écrire
Bien des années se passeraient encore avant que ses fils pussent prendre une
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
185
S ' e n t o u r a d ' u n nuage odorant. (Page 183.)
part active aux travaux de la colonie, et il importait de ne pas laisser passer ce
temps, après lequel il est si difficile de se rompre au maniement de la plume et
à la gymnastique de la lecture.
Ses tentatives avaient été jusqu'alors infructueuses. C'est, comme le disait
avec chagrin Nicolas, que les rames de papier ne poussent pas aux arbres ; ce
en quoi, il se trompait grossièrement d'ailleurs. Les essais continuaient tou-
24
186 L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
jours vainement, quand une fantaisie du Parisien fut l'occasion d'une véritable
trouvaille.
Nicolas était jadis un fumeur enragé. Le pauvre garçon avait été contraint
de renoncer à sa passion favorite, depuis le moment où il avait dit adieu au
Tropic-Bird. Il aurait donné un de ses doigts pour un simple paquet de caporal
ou une douzaine de cigares à un sou.
Casimir, heureux d'être agréable à compé Nicolas, avait promis de se mettre
en quête de tabac. Dans les abattis des noirs ou des Indiens, un coin quelconque
est toujours réservé à cette plante, pour laquelle ils éprouvent une passion
non moins vive que les Européens. Il était à supposer que la Bonne-Mère devait
en posséder. Les recherches du vieillard furent longues, mais elles obtinrent
un succès complet, grâce à son inaltérable patience. Un beau matin, Nicolas
ravi, reçut un paquet de cigarettes, longues de près de trente centimètres,
composées chacune d'une feuille de tabac bien sèche, et roulée à la manière
indienne dans une substance mince, tenace, solide et d'une belle couleur
cannelle.
Le Parisien, après un remerciement dont les fumeurs comprendront sans
peine la vivacité, s'entoura d'un nuage odorant. Robin prit une cigarette, et
l'examina curieusement. La v u e do l'enveloppe remplaçant le papier lui
suggéra l'idée de l'appliquer à un tout autre emploi.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il au noir.
— Ça, écorce mahot, répondit-il.
— Où l'as-tu trouvé?
— Là-bas. Côté champ manioc.
— Viens avec moi. Nous allons en chercher une provision.
Après une demi-heure de marche, les deux hommes ce trouvaient devant
un bouquet de beaux arbres, aux immenses feuilles, vertes en dessus, pâles en
dessous, et couvertes d'un fin duvet roussâtre. Ils portaient des fleurs blanches
et jaunes, pour fruits de longues capsules cannelées, jaunes, renfermant des
graînes blanchâtres, entourées d'un duvet analogue à celui des feuilles. Leur
écorce, fine, lisse, de la nuance des cigarettes de Nicolas, ne présentait aucune
aspérité
L'ingénieur reconnut en effet le mahot franc, un arbre voisin des cotonniers,
employé aux colonies à de multiples usages. Son bois tendre, blanc, léger,
facile à fendre, est excellent pour allumer du feu par le frottement. Il flotte
comme le liège. Son écorce fibreuse, très résistante, coupée en lanière, sert à
faire d'excellentes cordes, absolument imputrescibles, et aussi à calfater les
L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E 187
pirogues. Enfin, les riverains de certains fleuves de la zone équinoxiale fabri-
quent avec son l i b e r 1 , des hamacs, des filets, etc.
Le génie inventif du proscrit allait donner une autre destination a cette
partie de la substance corticale. Sans perdre une minute, il en détacha de larges
morceaux, et décolla en quelque sorte une quinzaine de minces plaques con-
centriques, avec la même facilité qu'il eût séparé les feuillets d'un livre mouillé.
Cette manœuvre s'opéra sans déchirure et avec une grande rapidité.
— Je tiens mon p a p i e r ! s'écria-t-il joyeux. Pourvu qu'il ne « b o i v e » pas
quand il sera sec.
Casimir ne savait pas ce que cela signifiait. Il comprit seulement que son
ami voulait des feuilles sèches. Il lui en montra quelques-unes qu'il avait mises
de côté, sur des lambeaux d'écorce, et qui, en séchant à l'ombre, étaient bien
planes, sans la moindre gerçure.
— L'encre sera facile à trouver. Un peu de mani; mieux encore, du suc de
génipa. Quant aux plumes, le hocco va m'en fournir.
Ils revinrent à l'habitation, et l'heureux père, sans dire un mot de sa décou-
verte, se dirigea vers l'enclos palissadé dans lequel s'ébattait depuis une se-
maine la petite famille des hoccos.
Il retint à grand’peine un cri de colère et de douleur, à la vue des petits blottis
effarés dans un coin, et de la mère déchirée en lambeaux, dont le cadavre n'était
plus qu'une masse informe de chairs pantelantes, mêlées à des plumes froissées.
Au bruit de ses pas, le jaguar, les lèvres rouges, s enfuit la queue basse,
comme s'il avait conscience de son méfait, et disparut par une large ouver-
ture pratiquée dans la palissade.
L'ingénieur ne voulut pas attrister les enfants en leur racontant l'incartade
de leur favori, auquel il se promit d'administrer en temps et lieu une solide
correction. Le j o u r allait avant peu finir, il remit au lendemain l'annonce de
la mauvaise nouvelle, ramassa quelques plumes de la pauvre défunte mère
répara la palissade et pénétra dans la case
— Mes chéris, dit-il, soyez heureux : voici du papier, des plumes et de l'encre.
Nous allons tenter un essai, qui, j ' a i tout lieu de le croire, sera couronné de succès
Il tailla sans plus tarder une des plumes, à l'aide d'un petit canif de toilette
que sa femme avait apporté par hasard et dont on prenait un soin minutieux.
Quelques gouttes de suc de génipa noircissaient au fond d'une écuelle de terre ;
il y trempa la plume, et d'une écriture ferme, bien arrondie, semblable à celle
1 L e liber es t l a parti e intérieur e et vivant e de l'écorce . Il s e compos e d e mince s couche s
superposées.
188
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
des vieux parchemins, traça en quelques lignes la monographie du mahot franc
et raconta l'origine du papier
Ce ne fut pas sans une vive émotion qu'il passa la feuille à son fils Henri,
qui lut comme de l'imprimé le manuscrit, à la grande joie de ses frères et de
sa mère. Cette découverte avait pour les Robinsons de la Guyane une impor-
tance capitale. Le proscrit avait jusqu'à ce jour appréhendé l'ignorance pour
ses fils. La pensée qu'ils ne seraient peut-être que de petits sauvages blancs
avait souvent attristé son esprit. Quelle que soit en outre la grande utilité pra-
tique des études orales, rien ne peut remplacer pour de très jeunes enfants les
leçons écrites. L'étude de l'arithmétique, des mathématiques, et de la géo-
graphie entre autres, serait absolument impossible.
Aussi, tous les membres de la colonie, grands et petits, voulurent-ils, à tour
de rôle, écrire quelques mots sur ces belles feuilles, dont la couleur fauve
s'harmonisait si bien avec la teinte marron foncé de 1'« encre » de génipa.
Chacun eût voulu avoir une plume et barbouiller à son aise. La manifestation
de ce désir rappela au proscrit la fin malheureuse de la pauvre mère des hoccos.
Cat n'avait pas reparu, espérant sans doute qu'après avoir passé la nuit à la
belle étoile, le souvenir de sa méchante action serait oublié. Le féroce gourmand
se trompait; car Henri, indigné au récit de son méfait, se j u r a de lui administrer
concurremment avec son père, la volée que celui-ci lui avait promise et dont
le souvenir ne s'effacerait pas de longtemps.
L acte de voracité du j a g u a r pouvait aussi porter un grave préjudice à
l'élevage des poussins, trop jeunes encore pour se passer de leur mère. Mme Robin,
surtout, était d'autant plus inquiète, que des grains abondants, précurseurs de
la saison des pluies, tombaient plusieurs fois par jour.
Le lende hacun fut sur pied dès l'aube. La porte était à peine ouverte
qu'un cri sonore, semblable à un appel de cor de chasse, retentit à quelques pas
de la case, dans la direction de l'enclos
— Qu'est-ce encore ? s'écria Robin en saisissant son fusil chose qu'il ne
faisait que dans les grandes occasions
Casimir sortit clopin-clopant, et rentra en riant à se tordre
— Laissez-ça fusil là, compé. Ou q u ' à vini côté pitits hoccos. Oh ! mi
maman !... Ça bien drôle I... Mo content
Au moment où ils arrivent à la palissade, un spectacle original s'offre en
effet à leurs regards. Un bel oiseau de la taille d'un gros coq, mais monté sur
de longues jambes, s'avance gravement au milieu des jeunes hoccos, les sur-
veille d'un œil vigilant, les groupe autour de lui r a t t e la terre, fouille les
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
189
herbes, et cherche à découvrir pour eux des graines ou des larves. Leur mère
n'eût pas témoigné plus de zèle ni plus d'attentions. De temps en temps, il se
dresse sur ses ergots, et lance son appel sonore. Il porte h a u t sa belle tête
intelligente, au long bec aquilin, et couverte d'un fin duvet court et légèrement
crépu. Son plumage, d'un beau noir sur le cou, les ailes et le ventre, a des reflets
irisés. Une bande d'un rouge ocreux, qui tranche sur ce fond noir, l'entoure
comme une ceinture, passe sur le dos qu'elle sépare en deux parties à peu près
égales, et sur les ailes, dont les « petites couvertures 1 » se dorent d'un fauve
éclatant.
Il ne semble aucunement gêné de la présence des nouveaux arrivants, que
son manège intéresse vivement. On lui jette des graines et du couac, et, loin de
se précipiter goulûment, il appelle les poussins avec ces petits gloussements
affectueux habituels aux poules mères.
— Ça, agami. Bon z'oiseau. Camarade à tout’mouns.
— Oh ! j e le reconnais parfaitement. Depuis quelque temps, j e le vois tourner
autour de l'habitation. Je pensais bien qu'un jour ou l'autre il se rapprocherait
de nous.
— Quel bonheur ! s'écrie le petit Eugène, qui adore les oiseaux.
« Est-ce qu'il va rester ici ?
— Oui, mon enfant. Il ne quittera plus ces petits orphelins, qu'il a adoptés
déjà et auxquels il témoigne un amour de mère.
— Qu'il est beau 1 reprit l'enfant.
— Il est aussi bon que beau, et il n'existe peut-être pas d'animal aussi affec-
tueux que lui. Croiriez-vous, mes chéris, que non seulement il sait reconnaître
celui qui le soigne et se prend pour lui d'une vive affection, mais encore il
obéit à sa voix, répond à ses caresses, et en sollicite de nouvelles, jusqu'à l'im-
portunité ! Il fête sa présence par des transports de joie devient triste quand il
le voit partir, et accueille son retour p a r des bonds et des battements d'ailes.
« Il est très constant dans ses affections. S'il est libre de son attachement, il
le donne à celui qui lui témoigne le premier de la bienveillance.
— Papa, interrompit Eugène, veux-tu me le donner? J e l'aimerai beaucoup et il,
m'aimera aussi. Il ne connaît encore personne. Je voudrais qu'il s'attache à moi.
— Accordé, mon cher fils. Ton frère Henri possède un j a g u a r . Edmond un
1 L e s plume s qu i naissen t a u bord supérieu r d e l'aile , soi t en dessous , soi t e n d e s s u s , sa
n o m m e n t tectrices ou couvertures. Elles sont, par conséquent, divisées e n supérieures e t infé-
rieurs. Ces dernières sa divisent à leur tour en couvertures petites, moyennes et grandes.
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
tamanoir, à toi l'agami. Tu ne seras pas le plus mal partagé sous le rapport de
l'amitié, au contraire.
« Quand les hoccos devenus grands n'auront plus besoin de ses soins, il te
suivra partout comme un chien.
— Mais, demanda Mme Robin, est-ce qu'il se comporte toujours ainsi vis-à-
vis des animaux de basse-cour?
— Je le crois volontiers. On lui accorde l'intelligence des chiens de berger.
Il exerce sur les volatiles domestiques le même empire, la même surveillance
que les chiens sur les moulons.
L'agami lançait de temps en temps son cri, qui devait s'entendre fort loin.
Cri bizarre qu'il pousse sans ouvrir le bec, et qui lui a valu le nom d'oiseau-
trompette chez les créoles. Il accueillit d'une façon particulièrement affectueuse
les avances d'Eugène ; il s'enhardit bientôt, et vint, à la grande joie de la
famille, prendre dans la main du petit homme les morceaux de cassave que celui-
ci lui tendait.
— Maintenant, c'est fini, dit la mère à son fils enchanté : vous voilà amis
pour la vie.
— Te rappelles-tu bien, Henri, tout ce que j ' a i raconté sur l'agami? demanda
Robin.
— Oui père, je me rappelle tout... Je devine ce que tu vas me dire.
— Parle, mon cher petit devin.
— Puisque nous avons de quoi écrire, tu désires que je rédige la leçon que
t u viens de nous faire.
— . Et que tu l'enseignes ensuite à tes frères, termina l'heureux père en
l'embrassant.
L'épilogue de cette aventure, fut une rude correction appliquée, près de l'en-
clos, sur l'échine de Cat, par la main vigoureuse de Robin. Le jaguar, honteux
comme un renard qu'une poule aurait pris, n'approcha plus de longtemps l'en-
ceinte au milieu de laquelle grandirent sous la surveillance de l'agami les
jeunes hoccos, qui, parvenus à l'âge adulte, ne quittèrent plus l'habitation.
Peu à peu, les oiseaux et les quadrupèdes sauvages, enhardis par l'exemple,
se rapprochaient et vivaient dans une demi-familiarité avec les Robinsons, qui
semblaient véritablement les rois de cet Eden. L'abatis, au lieu d'être déserté
par les habitants de la forêt qui fuient toujours l'homme aux instincts des-
tructeurs, semblait un lieu de réunion où venaient fraternellement s'ébattre les
êtres les plus disparates. La plantation, qui aurait largement suffi à nourrir
trente familles, alimentait aussi les animaux. Rien n'était touchant et gracieux
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
191
tout à la fois, comme la vue de cette colonie dont tous les membres semblaient
goûter un bonheur si vaillamment conquis.
Une légère taclie obscurcissait pourtant l'horizon de l'un deux. La joie du
petit Charles n'était pas complète. Ses trois frères avaient chacun un com-
pagnon qui était sa propriété exclusive. Charles n'ambitionnait pas un j a g u a r ,
ni un fourmilier, ni même un agami, mais il voulait un singe. Les sapajous
les macaques, les tamarins, les coatas, les alouates eux-mêmes, venaient bien de
temps en temps exécuter, à quelques pas de la maison, leurs fantastiques ca-
brioles, mais ils ne se laissaient jamais toucher, et le petit Charles était désolé.
A cent mètres environ de la case, une bâche colossale dressait, on se le rappelle,
ses palmés admirables, à l'extrémité desquelles un clan de cassiques avait élu
domicile. Ces oiseaux, de la grosseur de notre loriot de France, jaunes comme
lui, avec les ailes et la tête noires, ont l'habitude de vivre en nombreuse com-
pagnie. Ils construisent sur le même arbre, quinze, vingt, trente nids, extrê-
mement curieux, semblables à de longues bourses, pourvus d'une ouverture
latérale, et suspendus par quelques joncs à l'extrême pointe des feuilles. Si,
d'une part, ces poches, longues d'un mètre et larges à la base de près de trente
centimètres, ont un aspect original, elles offrent d'autre part un abri des plus
sûrs à l'intelligent volatile qui les bâtit. Il n'est pas en effet de rôdeur si
petit qu'il soit, rat-palmiste, ou sapajou, en quête d'oeufs frais, qui pourrait
s'aventurer à l'extrémité des folioles ténues auxquelles sont amarrées par des
fils plus ténus encore ces habitations aériennes.
Pour plus de sûreté encore, les cassiques accrochent toujours leur nid à des
arbres sur lesquels les mouches à dague, ces terribles guêpes de la Guyane, ont
élu domicile. Ces hyménoptères sont appelées aussi « mouches-carton », à
cause de la substance semblable à du carton qui leur sert à bâtir leur nid et
qu'elles tirent des fibres végétales agglutinées avec une sorte de gomme qu'elles
sécrètent. Ce nid, qui a souvent plus de quarante centimètres de diamètre, est
pourvu d'une ouverture unique, pouvant livrer passage à une seule mouche.
Chose curieuse, les « mouches à dague », et les cassiques vivent en parfaite
intelligence, et, loin de s'attaquer jamais, s'unissent pour repousser leurs mutuels
ennemis.
La bâche de l'habitation de la Bonne-Mère avait donc aussi son nid de
mouches à dague. Un beau matin, un joli macaque fort friand de ces mouches,
s'avisa de leur déclarer la guerre. C'était avant le lever du soleil. Les insectes
encore endormis allaient bientôt sortir. En dépit des clameurs assourdissantes
des cassiques, le macaque s'installa commodément près du nid, posa son petit
192
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
à cheval sur ses épaules, et attendit leur réveil. Comme il ne voyait rien venir,
notre gourmand s'impatienta, frappa de sa main gauche quelques coups secs
sur la paroi sonore du nid, pendant qu'il appliquait l'index de son autre main
sur l'ouverture.
Un léger bourdonnement l'avertit que la colonie s'éveillait; il retira son doigt,
une mouche montra la lête...crac, les deux petits doigts noirs saisirent l'insecte
au passage, écrasèrent son abdomen, l'aiguillon surgit inoffensif, et la mouche
fut incontinent avalée avec une superbe grimace de contentement. Une seconde
suivit et eut le même sort, puis une troisième, et ainsi de suite indéfiniment.
Comme la sortie des guêpes pouvait devenir plus rapide que leur absorption
par le quadrumane, il régularisait cette sortie en bouchant l'ouverture avec le
doigt de la main gauche, pendant que la droite opérait sans relâche le transport
du nid à sa bouche. Ce mouvement bi-automatique s'accomplissait avec une
régularité mécanique depuis près d'une demi-heure, sans une seule hésitation.
L'enragé gourmand n'en avait jamais assez, il croquait toujours et semblait
vouloir continuer indéfiniment, au grand désespoir d'un de ses congénères qui
s'était avancé sans bruit, et contemplait d'un œil d'envie ce régal auquel il ne
pouvait prendre part.
Le premier arrivant semblait ne pas vouloir quitter la place, et la con-
quête en était trop difficile pour être tentée p a r la force. Si le petit doigt
obturateur était en retard d'une demi-seconde, les deux singes auraient aussitôt
à leurs trousses un essaim de guêpes irritées dont les piqûres sont horriblement
douloureuses, et souvent mortelles pour les animaux de moyenne taille.
De guerre lasse enfin, le nouveau venu parut renoncer à toute compétition.
Il monta sans bruit au haut du bâche, s'accrocha par la queue, la tête en bas,
et se balança pendant quelques minutes avec frénésie. Bien que cette position
n'ait en soi rien de méditatif, elle avait sans doute fait affluer les idées dans le
cerveau du macaque. Il avisa un gros régime de fruits mûrs, pesant ensemble
plus de vingt livres, accroché à deux mètres au-dessus de l'amateur de mou-
ches à dague. Il mesura de l'œil la distance le séparant du sol, pouffa de rire,
se gratta, puis se mit sans plus tarder à ronger à belles dents le pédoncule
charnu qui pliait à se rompre, et qui dégringola bientôt avec fracas, entraî-
nant pêle-mêle la moitié du nid, et le petit égoïste qui s'aplatit sur le sol,
l'échine rompue.
L'auteur de cette farce lugubre, ravi de son escapade, comptait bien su
mettre en quelques secondes à l'abri de l'aiguillon des mouches irritées. Il
avait compté sans les cassiques. Ceux-ci, à la vue de l'attentat dont leurs alliées
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
193
il p r i t le c a d a v r e d u m a c a q u e . ( P a g e 104.)
venaient d'être victimes, redoublèrent de cris, en formant un cercle menaçant.
C'est en vain qu'il bondissait de branche en branche, et cherchait à s'éloigner ;
les mouches, guidées par les oiseaux, se jetèrent sur lui, le lardèrent à qui
mieux mieux, jusqu'à ce que gonflé comme une outre, il vint en tombant s'écra-
ser sur une racine.
Les Robinsons avaient assisté à ce petit drame aérien qui les avait vivement
25
194
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
intéressés. Casimir, sans prononcer un mot, s'était avancé doucement, sans
faire de grands mouvements, dans la crainte d'attirer l'attention des guêpes oc-
cupées déjà à réparer les désastres de leur habitation. Il prit le cadavre du ma-
caque étroitement enlacé par le petit et le rapporta triomphalement à la case.
Charles n'avait plus rien à envier à ses frères, son souhait était exaucé, il
possédait son singe.
Une année s'est écoulée, avons-nous dit, depuis le moment où la vaillante
famille du proscrit a pu rejoindre son chef. La saison des pluies vient de com-
mencer. Grâce à leur activité prodigieuse, les Bobinsons de la Guyane peuvent
braver la faim et résister aux intempéries. La case commune est en parfait état.
Les provisions de toutes sortes sont emmagasinées dans de vastes abris bien
couverts et parfaitement aérés. Une toiture a été adaptée à un coin de la basse-
cour. L'élevage des hoccos a fait merveille. Des marayes (penelope leucolo-
phos), des perdrix grand-bois (tetrao montanus), aussi grosses qu'un dindon,
des toccros (tetrao guyanensis, des parraquâs, des pintades, se sont joints à
eux, et vivent tous en parfaite intelligence.
Un certain nombre de tortues de terre, appelées par Casimir « tôti-la-te »,
savoureux potages de l'avenir, sont parquées près de la basse-cour, en com-
pagnie de jeunes pécaris que leur mère allaite encore. La vie matérielle est
donc assurée.
Pendant cette énervante saison de l'hiversage, les distractions de toute sorte
ne manqueront pas aux membres de la colonie. La garde-robe a besoin d'être
renouvelée. Aussi, une ample provision de coton a-t-elle été recueillie en temps
et lieu. Un métier à tisser, très simple, bien rudimentaire, suffisant en somme,
a été installé par Robin et Nicolas. Il fonctionne d'une manière convenable et
donne une étoffe excellente. Chacun, sauf Casimir qui marche pieds nus, est
pourvu de chaussures souples, légères, et très commodes, analogues aux mo-
cassins des Indiens de l'Amérique du Nord. Le salacco restera, sauf modifica-
tions ultérieures, la coiffure obligatoire. Les fibres d'arouma en forment la
matière première.
Enfin, une grande quantité de papier-mahot, bien sec, bien luisant, est à
la disposition de tous. Ces longues journées de pluie ne seront pas stériles.
L'esprit des enfants se développe à merveille. Les Robinsons de la Guyane ne
seront pas de petits sauvages. Ils feront honneur aux FRANÇAIS DE L ' É Q U A T E U R
F I N D E L A P R E M I È R E P A R T I E
L E S
LE S E C R E T D E L'OR
C H A P I T R E P R E M I E R
Lus chauffeurs et l'Indien prisonnier. — Dialogue d'oiseaux. — Le toucan et l'honoré. —
Serait-ce un signal ? — Ecroulement d'un pan de forêt. — Campement sur un rapide. —
Le « patawa ». — L'évasion. — Mystérieux ennemis. — La flèche d'or!... — La légende
d'El-Dorado. — Le trésor* des fils du Soleil. — Les aventuriers au pays de l'or. — Gou-
verneur et Peau-Rouge. — Manoël Vicente et Paoline. — Le Secret de l'or. — Le premier
grain d'or recueilli par un français le 13 août 1856. — Le secret qui tue. — Enlèvement.
— Les complices.
— Passe-moi le P e a u - R o u g e .
— Attends... Une minute.
— Est-t-il bien ficelé, au moins?
— Trop bien, j ' e n ai peur. Il ne remue plus.
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L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
— Il n'est pas mort !...
— H u m ! . . .
— Pas de bêtises. Il représente un capital. Notre fortune à tous Des mil-
lions.
— Faut-il desserrer ?
— S'il nous échappe !
— Mais.... s'il étouffe
— Tu as raison. Il ne faut pas tuer la poule aux œufs d'or. Largue un peu
les a m a r r e s , reprend le premier interlocuteur, qui à une légère teinture littéraire
semble joindre quelque connaissance des vocables maritimes.
« Allons, dépêchons.
L'Indien inerte est enlevé sans efforts.
— Voilà qui est fait.
— Eh bien?
— Il ne bouge ni pieds ni pattes.
— Tonnerre !... Nous voilà jolis garçons, s'il a avalé sa langue.
— Dame...
— Dame... quoi? Je te confie ce particulier-là. Tu m'en réponds. Tu sais ce
qu'il vaut, n'est-ce pas. Tu te charges d'avoir l'œil sur lui, de l'empêcher de
se donner de l'air et....
— Et le meilleur moyen de lui en ôter l'envie étant de le ficeler, je l'ai habillé
avec quinze brasses de bitord première qualité.
— C'est pas une raison pour l'étriper.
— Tu en parles à ton aise, toi. Depuis huit j o u r s que nous trimballons ce
cadet là, il nous aurait joué le tour si je n'avais pas pris toutes mes précau-
tions.
— Voyons.... Une fois... deux fois Est-il mort, oui ou n o n ?
— S'il est mort, il ne vaut pas un chien en vie; et nous.... eh bien! nous
sommes f....ichus.
— Et le secret de l'or avec nous !... Alors, mon camarade, je te déclare que
tu paieras pour lui. Je t'arracherai morceau par morceau la peau de dessus
les os, j e te
— T'es bête. Un Peau-Rouge ne meurt pas comme ça. Ces vermines-là, ça
vous a l'âme chevillée aux flancs. Attends un peu. Tu vas voir.
Le second interlocuteur tire aussitôt de la poche de son pantalon de grosse
toile, un petit briquet et une de ces longues mèches jaunes employées par les
fumeurs. Deux coups secs font jaillir d'un silex des gerbes d'étincelles, la mèche
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE 197
s'enflamme. L'homme détache les poignets de l'Indien toujours inerte, et autour
desquels la corde goudronnée a tracé deux sillons livides. Il rapproche les pou-
ces et les serre violemment après avoir glissé entre eux la mèche incandes-
cente.
La chair pétille. Une écœurante odeur de grillé se répand dans l'atmosphère.
La poitrine du Peau-Rouge se soulève légèrement. Un soupir douloureux
s'échappe de sa gorge. Il semble reprendre lentement ses sens sous le contact
du feu qui mord et calcine ses chairs.
— Petit bonhomme vit encore, reprend avec un gros rire le bourreau qui
semble ravi de l'infamie qu'il vient de commettre.
— A la bonne heure. Accroche-le solidement sous les bras
— Voilà. C'est p a r é . Surtout, ne le laisse pas tomber à l'eau. Veillez aux
pagayes, vous autres.
— O h ! . . . Hisse
Le malheureux Indien, dont la peau fume encore, est enlevé comme un ballot
de linge par l'homme, qui semble doué d'une vigueur athlétique, et qui, ce tour
de force accompli, le dépose près de lui sur le roc nu.
— Allons, vous autres, à votre tour. Et de l'ordre.
Quatre hommes s'apprêtent à franchir une de ces murailles rocheuses, qui
coupent fréquemment les cours d'eau de la Guyane et qui sont connus sous le
nom de « rapides ». Il y a près de quatre mètres de contre-bas. L'un d'eux,
celui entre les mains duquel se trouve l'amarre ayant servi à hisser l'Indien, a
escaladé le premier la b a r r e . Il se tient sur un îlot granitique de trois mètres
de diamètre. A droite et à gauche, les eaux de la rivière se précipitent en cas-
cades écumantes.
La pirogue amarrée au bas de celte roche, oscille au milieu du remous. Les
vivres prennent le même chemin que le prisonnier. Barils de « couac »,
caisses de biscuits, tonneaux de petit-salé et de bacaliau, l'approvisionnement
est abondant, sans oublier les armes, les munitions et les outils.
C'est ensuite le tour des hommes. Puis les amarres de la pirogue sont dou-
blées. Les quatre canotiers réunissent leurs efforts, l'embarcation, soulevée
par leurs bras comme par un p a l a n , s'élève lentement, et vient poser sa
quille sur la petite plate-forme, encombrée de fusils de chasse, de pics, de
pioches, de haches, et de ballots de toute sorte.
L'Indien, allongé sur le roc nu, chauffé par le soleil, reste toujours immobile.
On le croirait évanoui, n'était le léger mouvement de sa poitrine, n'était aussi
le regard de haine farouche que darde son œil noir un peu bridé aux tempes, sur
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L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
les quatre hommes quand ils ont le dos tourné. Il est tout jeune, vingt-deux
ans à peine, de taille moyenne, mais bien prise. Il est simplement vêtu d'un
calimbé, et ne porte pas de ces peintures au suc de génipa, dont ses compa-
triotes ont l'habitude de barioler leur corps et leur face. Sa peau n'est même pas
enduite de roucou. Elle est couleur café au lait, et à peine aussi foncée que celle
des inconnus qui le tiennent en leur pouvoir.
Ceux-ci sont des Européens. Trois sont en bras de chemise, leurs manches
relevées au dessus du coude, et leurs pantalons, retroussés jusqu'aux genoux,
laissent apercevoir des jambes sèches, couturées de cicatrices plus ou moins
anciennes. Leurs figures, maigres, pâlies, à l'expression dure et cruelle, sont
abritées par des chapeaux à bords plats, en paille grossièrement tressée. Détail
particulier, leurs barbes longues à peine de deux mois, ajoutent encore à la
dureté de leurs traits. Impossible de leur assigner un âge exact. Nul parmi
eux ne semble pourtant avoir dépassé la trentaine.
Le quatrième, celui qui semble le chef, a les épaules démesurément
larges. Son torse d'athlète a comme un dandinement d'ours, sur ses deux
jambes arquées, aux muscles énormes. Il est chaussé de ces souliers lacés, bas
de quartiers, appelés « godillots » en usage dans l'armée, coiffé d'une casquette
blanche à couvre-nuque, et vêtu d'une chemise de laine rouge. Une immense
barbe noire, semée de fils blancs, lui couvre la face. C'est un homme d'environ
quarante cinq ans.
Bien qu'il commande toutes les manœuvres, et que les autres les exécu-
tent sans observation, on voit qu'ils vivent sur un pied de parfaite égalité,
et que cette égalité est basée sur de mutuelles nécessités, de mutuelles espé-
rances. Il n'est en outre nullement besoin d'avoir été témoin des traitements
infâmes infligés au jeune Indien, pour comprendre que leur solidarité n'em-
prunte rien à l'accomplissement d'un devoir, mais qu'elle est produite p a r des
appétits désordonnés, dont la satisfaction peut être empruntée au crime lui-
même.
En somme, le jugement qu'un spectateur désintéressé eût porté de prime
abord sur cette équipe se fût résumé dans ces cinq mots : « La superbe collec-
tion de gredins ! »
Ils semblent d'ailleurs tout à fait à l'aise, en dépit du soleil qui darde sur la
crique des rayons brûlants, et complétement adaptés à ce climat sous lequel
eut infailliblement succombé un Européen non acclimaté. La facilite avec
laquelle ils ont accompli ces différentes manœuvres indique des hommes
depuis longtemps habitués à des travaux de force.
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
199
— Dis-donc « chef », s'écrie familièrement l'un d'eux, si nous cassions une
croûte?
— Quand le canot sera paré.
Gomme les figures des affamés trahissent une sorte de mécontentement, le
« chef » reprend rudement, non sans une légère pointe de narquoiserie :
— Allons, mes agneaux, embarque les provisions et tout le bibelot.
« Vous savez bien que j e mets la main à la pâte comme pas un, et que j ' a i
aussi un beau coup de fourchette. Eh bien! je vais comme toujours prêcher
d'exemple.
Et joignant l'effet à la parole, il saisit un baril de couac, pouvant peser cin-
quante kilos, et le dépose doucement, sans effort apparent, dans l'embarcation
qui se balance mollement en amont de la b a r r e . L'arrimage est l'affaire d'un
quart-d'heure.
Les quatre hommes commencèrent alors leur frugal repas. Quelques poignées
de couac délayées dans un peu d'eau, avec un morceau de petit salé cuit de la
veille, composèrent tout le menu. Le jeune Peau-Rouge avait peu à peu repris
connaissance, ou plutôt il n'affectait plus cette immobilité plutôt simulée que
réelle, depuis l'emploi du traitement révoltant infligé p a r un des aventuriers.
Il absorbait lentement quelques maigres bouchées, et semblait ne rien voir, ne
rien entendre.
Un cri bizarre, aigre, ressemblant au grincement d'une poulie mal graissée,
mieux encore d'une roue de charrette adaptée à un essieu de bois, retentit sous
la feuillée, non loin du rapide. Nul n'y fit attention pourtant, sauf l'Indien, dont
l'oreille infaillible savait démêler peut-être d'imperceptibles modulations dans
cet appel bruyant, jovial, qui signale la présence du toucan appelé aussi gros-
bec par les créoles guyanais.
Une fugitive expression de curiosité, d'espérance peut-être, anima pendant
une seconde son visage, qui reprit aussitôt son masque de morne impassibilité.
Puis, une voix pleine, sonore, bien timbrée, s'éleva : et les quatre notes : Do...
Mi... Sol... Do!... que l'on eût dit poussées par le larynx d'un baryton de
l'opéra, vibrèrent longuement, avec une incroyable justesse d'intonation.
Le Peau-Rouge fit un brusque mouvement qui faillit le trahir.
— Eh b i e n ! qu'est-ce qui te prend, Kalina? fit brutalement l'homme à la
longue barbe, que les autres appelaient le « chef ». Est-ce que la musique te fait
mal aux nerfs? C'est le toucan qui s'amuse, et l'honoré 1 qui lui répond.
1 L'Honoré est le Botorus-Tigrinus des naturalistes .
200
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
« Il est vraiment curieux, avec ses quatre notes, cet oiseau. On parierait
que c'est un homme.
La voix du toucan grinça de nouveau. Do, mi, sol, d o ! reprit « l'honoré ».
Puis, l'impénétrable forêt rentra dans le silence.
— Drôle d'idée qu'ils ont de chanter ainsi en plein midi. Je n'ai jamais vu ça.
— Dis-donc, chef, si c'était un signal, dit un des pagayeurs.
— Un signal de qui, imbécile ; et adressé à qui?
— Est-ce que j e sais, moi ? Est-ce que nous ne correspondions pas de la
même façon, là-bas ? Est-ce que les imbéciles comme toi y voyaient quelque
chose ?
Les deux autres, silencieux jusqu'alors, eurent un gros rire approbateur.
— Qui te dit qu'il n'y a pas là, dans les herbes, sous la feuillée, derrière les
arbres, quelques paires d'yeux grands ouverts sur nous. Est-ce bien sûr que ce
cri de toucan, suivi du chant de l'honoré, n'ait pas une signification qui nous
échappe?
« C'est d'autant plus extraordinaire que, comme tu viens de le dire, il est
midi. Les oiseaux, sauf le moqueur, ne chantent pas à pareille heure. J'ai beau
écarquiller les yeux, j e ne vois pas le toucan. Son cri a pourtant retenti assez
près de nous.
Le même phénomène, puisque cet incident futile en apparence semblait
prendre les proportions d'un évènement, se reproduisit, mais en sens inverse.
Ce fut l'honoré qui commença, et le toucan qui répondit aussitôt.
Les quatre hommes dévisagèrent l'Indien, toujours muet et impassible.
— Si j e savais, gronda le « chef », que cet appel s'adresse à lui, j e le bail-
lonnerais d'une paire de giffles
— Tu serais bien plus avancé. Ce ne serait pas le moyen de le faire parler.
Ces animaux-là, c'est plus entêté que des bourriques. Quand une fois ça a mis
quelque chose dans sa cervelle, du diable si on peut l'en déloger.
— Laisse faire. Je m'en charge. Nous sommes bientôt arrivés à notre but,
ou plutôt, nous touchons au moment où il nous sera impossible de nous diri-
ger. Lui seul connaît la route, et s'il ne veut rien dire Quand j e devrais lui
griller les jambes jusqu'au ventre, et les bras jusqu'aux épaules, il nous
conduira.
— A la bonne heure. Voilà qui est parler. Tu as entendu, Kalina.
L'Indien ne lui fit même pas l'aumône d'un regard.
— Allons, en route, reprit d'une voix rude le chef.
Les quatre hommes reprirent leur place dans l'embarcation, placèrent
L E S R O B I N S O N S DE LÀ GUYANE. 201
La superbe collection de gredins! (Page 198.)
l'Indien, toujours garrotté, au centre, et se mirent à pagayer vigoureusement.
La crique, resserrée à la hauteur de la barre, allait s'élargissant graduelle
ment.
— Côtoyons la rive gauche, dit le chef. N'apercevez-vous pas une montagne,
là-bas, ou cette tache sombre n'est-elle qu'un nuage?
— C'est une montagne.
26
202
L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E
— Bon, j e gouverne dessus. Je crois que nous approchons. Pour la quatriè-
me fois, le cri du toucan retentit, mais avec une telle intensité, que les quatre
hommes relevèrent simultanément la tête, comme si l'oiseau se fût tenu à
quelques mètres au-dessus d'eux.
— Le chef étouffa un juron, saisit son fusil et l'arma précipitamment. La
pirogue rasait la berge. On entendit comme un imperceptible bruit de branches
froissées, auquel succéda soudain une détonation. Le patron du canot avait fait
feu au juger, à travers les broussailles, à hauteur d'homme. Les feuilles tombè-
rent hachées par le plomb, mais le toucan ne poussa pas ce cri effarouché qui
lui est habituel quand il est surpris.
— Tu avais raison. C'est un signal. Le proverbe dit qu'un homme averti en
vaut deux, nous en valons bien huit à nous quatre. Je crois que, avant peu,
nous allons avoir à batailler.
« Je vais continuer à râser la côte, puis nous allons atterrir sur un point
favorable.
Ce plan, qu'on eût dit d'exécution si facile, ne put être mis à exécution.
L'homme avait à peine déposé dans le canot son fusil encore fumant, et repris
sa pagaye, qu'un arbre immense, complétement desséché, paraissant mort
depuis longtemps, mais maintenu de tous côtés p a r des lianes, oscilla violem-
ment, puis s'abattit avec un fracas terrible dans les eaux qui rejaillirent en
poussières irisées.
Fort heureusement pour les aventuriers, cette chute avait eu lieu à près de
cent mètres en avant de l'embarcation. Cinq minutes plus tard elle était broyée
net. Il leur fallut prendre du large et passer en frôlant l'autre rive, pour éviter
cette barricade qui venait de s'interposer si malencontreusement.
— Sacrebleu ! nous venons de l'échapper belle. Si ce « wacapou » était plus
long de deux mètres, je me demande comment nous passerions.
« Allons, voilà qui est fait. Nous allons reprendre notre route et lâcher de
trouver un point favorable au débarquement. Surtout ouvre l'œil pour éviter
la chute de ces arbres morts qui s'élèvent encore çà et là sur la berge.
— Tu ne voudrais pas que ça recommence. C'est bon une fois, et d'ailleurs,
ils n'attendent pas notre passage pour nous tomber dessus.
— Mille millions de tonnerres!... hurla le chef.
Trois autres imprécations retentirent en même temps, poussées par les cano-
tiers terrifiés à la vue d'un phénomène absolument inusité.
— Du calme, ou nous sommes perdus. Nage ferme. A la côte. Veille à
l'Indien.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
203
Ces cris et ces commandements furent couverts par un bruit formidable. Un
pan tout entier de forêt sembla s'écrouler soudain. Cinq ou six géants végétaux
eloignés l'un de l'autre de vingt à vingt-cinq mètres, desséchés comme celui qui
venait de tomber, avaient, comme lui tout à l'heure, oscillé. Il semblait qu'une
invisible main venait tout à coup de les couper. Une série de craquements sono-
res se fit entendre, les colosses s'inclinèrent lentement d'abord du côté de la
rivière, soutenus encore par leur chevelure de lianes inextricablement enlacées
à leurs voisins. Les amarres, tendues à éclater, tinrent bon. Les arbres vivants,
entraînés, déracinés p a r les m o r t s , s'inclinèrent à leur tour et s'effondrèrent
avec un fracas dont rien ne saurait égaler l'intensité. Puis, la trombe de verdure
roula dans la crique, dont les eaux disparurent sous un indescriptible pêle-
mêle de branches, de feuilles et de fleurs.
Pâles, stupides d'épouvante, les quatre hommes se taisaient, affolés par ce
phénomène inexplicable et terrifiant. C'est à peine s'ils pensaient à maintenir
en équilibre la pirogue, qui dansait follement sur les vagues produites par cette
subite dislocation de la couche liquide.
Devaient-ils attribuer à une cause purement accidentelle ce cataclysme dans
lequel ils pouvaient être anéantis? N'y avait-il que l'inconsciente révolte de cette
terre encore mystérieuse, aux futaies inexplorées, contre l'invasion de ces infini-
ment petits qui osaient arracher son voile de vierge? Quels Titans eussent pu
d'ailleurs culbuter ainsi ces arbres plusieurs fois centenaires, et les fracasser,
comme les mâts d'un navire emporté par l'ouragan?
Le lit de la crique était complètement obstrué. Les quatre aventuriers ne
pouvaient ni remonter le courant, ni aborder où ils en avaient d'abord l'inten-
tion. Ils tentèrent vainement de toucher à la rive opposée. Une savane noyée,
repaire insondable de couleuvres géantes et d'anguilles tremblantes, s'étendait
à perte de vue. Le seul plan praticable était de s'ouvrir un chemin à travers ces
branches et ces troncs broyés. Il fallait jouer de la hache, de la scie et du
sabre d'abatis, pour pratiquer un chenal ; travail écrasant qui nécessiterait au
moins trois ou quatre jours.
Inutile de dire qu'ils ne pensaient pas à reculer. Ces gredins avaient des téna-
cités d'honnêtes gens. Ils avaient des vivres en abondance, pour plusieurs mois,
et ne prétendaient pas s'arrêter aux incidents de la première heure. Le remous
des flots était à peine apaisé, que leur décision était prise, leur plan tracé.
— Eh bien 1 chef qu'est-ce que tu dis de ça ?
— Je dis... je dis que je n'y comprends rien
— Prétendras-tu encore que ces cris d'oiseau ne signifiaient rien ?
204
L E S R O B I N S O N S D E LA G U Y A N E
— C'est bien possible, après tout. Pourtant, s'il y avait dans le bois une troupe
de Peaux-Rouges, il est a supposer que, au lieu de s'amuser à couper ces arbres,
pour barrer la crique, ils nous auraient simplement envoyé à chacun une
bonne flèche de deux mètres de long à travers les côtelettes.
« Nous étions si près du rivage, et ils sont si sûrs de leur coup !
« C'est à n'y rien comprendre, d'autant plus que ces arbres morts devaient
être depuis longtemps coupés sur pied.
— C'est peut-être la première ligne de fortifications défendant le Pays de l'Or!
— Nous la franchirons, elle et les autres, continua le chef d'un ton bref. Et
maintenant, à l'ouvrage.
— Dis-donc, chef, une idée. Nous ne pouvons raisonnablement camper dans
la pirogue. D'autre part, il nous est impossible d'accrocher nos hamacs aux
arbres qui bordent la savane ; si nous redescendions à la barre ? Nous pourrions
décharger les provisions sur la roche, et élever un « patawa ».
— Ton idée est parfaite, mon fils, et nous allons la mettre à exécution. Nous
installerons bien gentiment dans un hamac ce brave Peau-Rouge, que nous
amarrerons solidement, pour lui enlever toute idée de fuite. Nous sabrerons en-
suite à travers ce fouillis, et alors, au petit bonheur.
La pirogue rallia les roches, puis deux des canotiers gagnèrent la rive, abat-
tirent rapidement trois arbres de la grosseur de la jambe, et les ébranchèrent,
pendant que leurs compagnons s'empressaient de décharger de nouveau la car-
gaison.
Ces deux opérations furent achevées en même temps. Les trois arbres furent
apportés sur le rocher, on les amarra solidement au sommet, puis, trois
hommes en saisirent chacun un, les dressèrent simultanément d'un mouve-
ment rapide en les écartant à la base, de façon à former un triangle isocèle
d'environ trois mètres cinquante de côté.
L'appareil resta debout tout naturellement, et trois hamacs en occupèrent
bientôt les trois côtés. Cette installation si simple, si commode, et d'un usage
fréquent chez les noirs et les Peaux-Rouges de la région équinoxiale, se nomme
patawa. Le patawa rend de grands services en ce qu'il procure un coucher p a r -
fait dans les lieux humides et dépourvus d'arbres. Car en Guyane, il est im-
possible de reposer sur la terre, sous peine d'être exposé aux désagréables
et souvent dangereuses visites des hôtes de la forêt : scorpions, mille-pattes,
traignées-crâbes, fourmis, etc.
Le chet, après avoir minutieusement examiné les entraves de l'Indien prison-
nier, le déposa comme un enfant dans un hamac. Comme le soleil dardait sur
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
205
cet étroit espace des rayons brûlants contre lesquels rien ne le défendait,
l'aventurier coupa quelques larges feuilles de « barlourou », les attacha ensem-
ble, en fit une sorte d'écran qu'il étala au-dessus de sa tête. Le malheureux
n'avait, de cette façon, rien à redouter de l'insolation.
— Une ombrelle... Une ombrelle à cet enfant, ricana le misérable. Je suis un
père pour toi, n'est-ce pas, un vrai père.
« Ne t'imagine pas que c'est pour tes beaux yeux, va, mon chérubin, si tu ne
représentais pas pour nous un capital, et un sérieux, il y a beau temps que j e
t'aurais envoyé chez « Gadou » 2, le bon Dieu des bonshommes noirs et
rouges. .
« Au revoir et porte-toi bien ; moi, j e m'en vais bûcher. N'oublie pas surtout
que j ' a i l'œil sur toi.
Les quatre coquins remontèrent incontinent vers le barrage végétal qu'ils
attaquèrent avec une sorte d'énergie farouche, à grands coups de sabre et de
hache. La besogne était dure, et avançait bien lentement; mais, en somme,
leurs peines n'étaient pas perdues. Ils pouvaient même prévoir qu'après qua-
rante-huit heures d'efforts, ils sortiraient de cette impasse. Ainsi, quand le soleil
déclina, ils revinrent au patawa en chantant gaiement comme de braves ouvriers
auxquels le labeur du j o u r a été agréable.
La dernière note du joyeux refrain se perdit dans un hurlement de rage,
à la vue du h a m a c vide. Le Peau-Rouge, si bien ficelé p a r le chef, avait brisé ses
liens. Il avait disparu.
Il n'y avait pourtant rien de mystérieux dans cette absence, bien qu'elle sem-
blât le résultat d'un véritable escamotage. Le jeune Indien, voyant ses bour-
reaux occupés à se frayer une route, songea à profiler de ce premier moment
de répit. Il se mit incontinent à ronger les cordes qui enserraient ses poignets ;
ses dents blanches, aigües comme celles d'un paque, travaillèrent tant et si bien,
qu'après une heure d'efforts surhumains il avait pu couper la dure tresse de
bitord.
La première partie de la besogne était achevée. C'était malheureusement
celle qui offrait le moins de difficultés. Il lui fallait maintenant se débarrasser
non seulement des entraves qui bleuissaient ses jarrets, mais encore ses genoux.
1 Gadou, ou plutôt Massa Gadou, « monsieur Dieu », est en effet le nom que les sauvages
de la Guyane donnent à leur divinité. Leurs croyances religieuses se bornent d'ailleurs à une
sorte de manichéisme grossier, qu'ils accommodent à leurs besoins avec la plus franchi dé-
sinvolture. Ils sont surtout indifférents, et craignent beaucoup plus le diable qu'ils n'honorent
le bon Dieu.
206
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
Il était aussi industrieux que brave et possédait au suprême degré cette inalté-
rable patience qui, trop souvent chez les siens dégénère en apathie.
Il portait un petit collier en dents de « patira1 », de ces dents pointues, à arêtes
tranchantes, avec lesquelles ces animaux fouillent à d'incroyables profondeurs,
et coupent des racines énormes. Il cassa le fil d'aloës qui les traversait à la base,
en saisit une et se mit incontinent à scier, ou plutôt à user fil par fil les brins
de bitord.
De temps en temps, il lançait à la dérobée, à travers les tresses du hamac,
un regard à ses bourreaux toujours occupés à leur travail de sape. Ceux-ci, de
leur côté, avaient à chaque instant l'œil ouvert sur lui, mais il sut si bien, tout
en activant l'œuvre de sa libération, conserver une apparente immobilité, qu'ils
ne se doutèrent de rien. Il touchait enfin au moment suprême Ses jambes
étaient dégagées. Il s'allongea voluptueusement dans le hamac, se reposa près
d'un quart d'heure, frotta doucement ses membres endoloris pour leur rendre
l'élasticité, puis, profitant d'un moment ou les quatre hommes avaient le dos
tourné, il s'accroupit au bord du hamac, bondit sur le roc, et se précipita la tête
la première du haut de la barre au beau milieu du rapide.
Après avoir franchi, sans remonter à la surface de l'eau, l'espace qui le sépa-
rait du rivage, vingt-cinq mètres environ, il prit pied au milieu des « Hélico-
nias » aux fleurs de pourpre et disparut dans l'épaisse forêt.
La fureur des aventuriers ne connut plus de bornes. Bien que la poursuite fût
une chose folle, impraticable, ils la tentèrent. A droite et à gauche de la crique
s'étendaient des savanes noyées ; le terrain solide qui donnait accès à la forêt
n'avait pas plus de cent-cinquante mètres de large et formait comme une
chaussée entre les deux savanes. C'est sur cette partie, bordant la rivière, que
les arbres, culbutés par une force mystérieuse, venaient de s'abattre.
Le chef et trois hommes s'élancèrent sur les troncs aux trois quarts submer-
gés, et tentèrent d'aborder, pendant que le quatrième restait à la garde des pro-
visions. Ils étaient près de toucher terre, quand un sifflement aigu retentit,
aussitôt suivi d'un cri d'angoisse et de douleur, poussé p a r celui qui se trouvait
le premier.
Une longue flèche, à hampe de gynérium, empennée de noir, et partie du
fourré, venait de lui traverser la cuisse de part en part. En dépit de l'atroce
douleur qui le terrassait, le blessé essaya, mais vainement, de l'arracher.
« Mammifère pachyderme, du genre cochon, très-nombreux en Guyane.
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
207
— Laisse, fit le chef, puisqu'elle a traversé, j e vais casser la pointe de l'autre
côté.
L'opération fut bientôt accomplie, et l'aventurier regardait curieusement
cette pointe longue de près de cinq centimètres, barbelée d'un côté, et qui,
malgré le sang qui la rougissait, lançait de fauves reflets. Il l'essuya machi-
nalement sur sa manche...
— Mais!... c'est de l'or!... s'écria-t-il stupéfait.
Depuis la découverte du Nouveau-Monde, une fièvre ardente s'était emparée
de l'Europe entière aux récits merveilleux des premiers navigateurs. Après
l'illustre Colomb (1492) et ses intrépides successeurs, Jean et Sébastien Cabot
(1497-1498), Americ Vespuce (1499), Vincent Pinçon (1500) qui furent eux du
moins des conquérants pacifiques, la troupe des aventuriers se rua sur cette
terre opulente, comme une bande de vautours à la curée.
Sans parler des Fernand Cortez (1519) ou des François Pizarre (1531), aven-
turiers de large envergure, et qui savaient « faire grand » en opérant leurs
conquêtes, c'est-à-dire en ravageant, le premier, le Mexique, le second, le
Pérou, pour la plus grande gloire et le meilleur profit de leur royal m a î t r e ,
arrivons d'emblée à ceux qui, les premiers, explorèrent la partie Est de l'Amé-
rique équatoriale.
François Pizarre avait péri en 1541, assassiné, à Cuzco. Un de ses lieute-
nants, Orellana, rêvant des pays plus riches encore, et où l'or devait être aussi
commun que chez nous les métaux les plus vulgaires, descendit l'Amazone
jusqu'à son embouchure, et fouilla la côte depuis l'Equateur jusqu'à l'Orénoque.
Orellana fut-il de bonne foi? Prit-il pour une réalité sa chimère longtemps
caressée? Entrevit-il un coin de cette terre fortunée dont sa relation trace un
tableau si enchanteur?... Toujours est-il, que vers l'an 1548, le mot magique
(d'El-Dorado sonnait dans toutes les bouches, comme une opulente onomatopée.
En traversant les mers, en volant de bouche en bouche, le récit s'altéra, se
grossit. Le point géographique du Paradis de l'or subit en outre de nombreuses
et souvent considérables variations. S'agissait-il de la Guyane ou de la Nouvelle-
Grenade, alors si peu connues ? On chercha à travers les solitudes immenses,
du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, la région équatoriale fut fouillée par les
assoiffés d'or dont les cadavres jonchèrent la t e r r e . De déception en déception,
on tomba enfin d'accord. C'est dans la Guyane que se trouvait Y El-Dorado, le
fabuleux trésor des Fils du Soleil. On précisa, et quelques-uns s'en allèrent
jusqu'à dire que, après la chute des Incas, le plus jeune frère d'Atabalépa
208
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
s'empara des trésors, et descendit jusqu'à l'Amazone, non loin des sources de
l'Oyapock.
Ce monarque de l'or s'appela le grand Paytité, le grand Moxo, le grand
Parou.
On prétendit l'avoir vu. Walter Raleigh, le favori d'Elisabeth, entre autres,
poussé sans doute par des motifs personnels ou même d'un ordre plus élevé,
attesta à la reine d'Angleterre la réalité de ces fables. L'Espagnol Martinez alla
plus loin. Il déclara avoir passé sept mois à Manou, la capitale de ce royaume
imaginaire. La description qu'il en donne est trop extraordinaire pour ne pas
en fournir un extrait : « La ville est immense, la population innombrable. La
rue des Orfèvres ne compte pas moins de trois mille ouvriers. Le palais de
l'empereur, construit en marbre blanc, se dresse dans une île verdoyante et se
réfléchit dans un lac aux eaux plus transparentes que le cristal. Trois monta-
gnes l'environnent, l'une en or massif, la seconde en argent, la troisième en sel.
Il est supporté sur des colonnes d'albâtre et de porphyre, et entouré de gale-
ries d'ébène et de cèdre aux innombrables incrustations de pierreries. Deux
tours en gardent l'entrée. Elles sont appuyées chacune sur une colonne de
vingt-cinq pieds, et surmontées d'immenses lunes d'argent. Deux lions vivants
sont attachés aux futs par des chaînes d'or ; au milieu, se trouve une grande
cour carrée, ornée de fontaines aux vasques d'argent et dans lesquelles l'eau
s'écoule par quatre tuyaux d'or. Une petite porte de cuivre (pourquoi seulement
de cuivre?) creusée dans le roc cachait l'intérieur du palais dont les splendeurs
dépassent toute description.
« Le maître s'appelle El-Dorado, mot à mot, Le Doré, à cause de la splen-
deur de son costume. Son corps nu était chaque matin frotté d'une gomme pré-
cieuse, puis, enduit d'or jusqu'à ce qu'il présentât l'aspect d'une statue d'or »,
etc., etc.
Sans nous arrêter plus longtemps à ces puérilités, expliquons en deux mots,
ce qui, d'après Humboldt, a pu donner lieu à cette dernière fable. On sait que
dans la Guyane, la peinture remplace le tatouage. Les indiens de certaines
tribus, aujourd'hui décimées par l'alcool, ont conservé l'habitude de s'oindre
de graisse de tortue, puis ils se couvrent de paillettes de mica, dont l'éclat m é -
tallique a les miroitements de l'or et de l'argent. Cette p a r u r e élémentaire
semble effectivement les habiller de vêtements tissés en fils d'or et d'argent.
Quel que soit le motif qui l'ait fait agir, Walter Raleigh, fatigué des réalités
moroses du vieux monde, n'hésita pas à poursuivre sa chimère au delà de
l'Océan immense, et partit en 1595 à la conquête de l'idéal rêvé. De 1595 à 1597,
L E S R O B I N S O N S DE LA G U Y A N E
2 0 9
Se précipita la tête la première. (Page 203.)
[I ne fit pas moins de quatre voyages, et fouilla, mais inutilement, tous îe? re-
coins encore inexplorés. L'El-Drrado fuyait toujours devant lui.
Plus de vingt expéditions tentées dans le même but n'eurent pas plus de suc-
cès, et pour cause. Enfin quelque incroyable que paraisse le fait, la dernière fut
sérieusement organisée en 1775 ! Tant était robuste la foi en cette région ima-
ginaire. •
27
210
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
Bien que fertile en déboires, la fiction d'El-Dorado fut féconde en résultats,
comme la recherche de la pierre-philosophale. Elle permit de connaître la
Guyane et ses véritables richesses. C'est ainsi, qu'en 1604, quelques Français,
sous la conduite de la Rivardière, se fixèrent dans l'île de Cayenne.
Chose étonnante et pourtant admissible, la légende d'El-Dorado s'est per-
pétuée chez les Indiens de la Guyane française entre autres, avec une incroya
ble intensité. Cette tradition a-t-elle pris naissance grâce aux récits des explora-
teurs européens, a-t-elle pris cette consistance à la suite des recherches
acharnées qui en furent la conséquence, les Indiens avaient-ils rêvé l'El-Dorado
avant leurs conquérants ? C'est ce que nul ne saura jamais.
Mais si le fabuleux trésor des Incas n'était pas, ne pouvait pas se trouver en
Guyane, il n'en était pas moins vrai que les colonies guyanaises, touchant au
Brésil, au Pérou et au Vénézuéla, devaient, comme ces contrées, renfermer des
mines d'or. C'est dans l'espoir de découvrir des gisements, que les Anglais et
les Hollandais s'emparèrent de la Guyane au xviie siècle. Le fait est constaté
par une correspondance déposée aux archives du gouvernement. En 1725, un
moine portugais du pays des mines du Brésil vint s'offrir aux autorités de
Cayenne, leur promettant de trouver les terres aurifères, mais il fut éconduit.
Enfin, bizarrerie plus étonnante encore peut-être que l'aveugle crédulité des
rêveurs d'El-Dorado, les descendants de ces derniers ne voulurent plus entendre
parler d'or. On trouvait partout de l'or dans la Guyane française, et on nia
même l'évidence ! A l'excessive crédulité, succéda l'extrême scepticisme.
En 1848, la question de l'or eut comme un regain d'actualité. Le gouverneur
de la Guyane M. Pariset, contrôleur en chef de la marine, se trouvait en ins-
pection au bourg de Mana. On lui amena un Indien de l'Oyapock qui était venu
se fixer depuis quelques années à Mana. C'était un homme actif, intelligent. Il
était devenu le chef du village indien. On disait qu'il connaissait un gisement
aurifère très riche.
Le gouverneur l'interrogea. Le rusé Peau-Rouge, flairant une bombance de
tafia, ne voulut rien dire tout d'abord. Mais sa discrétion ne put tenir devant
une bouteille qu'il absorba délibérément. Après de nombreuses circonlocutions
et de multiples réticences, il finit par dire :
— Oui, je connais le secret de l'or.
Puis, regrettant tout aussitôt ce premier aveu, il essaya bien vite de le dé-
mentir, malgré son ivresse.
— Tu m'as menti, dit alors le gouverneur avec une feinte colère. Il n'y a pas
d'or. Et s'il en existe, tu ne sais pas où il est.
L E S R O B I N S O N S D E LA GUYANE
2 t l
L'Indien piqué au jeu riposta :
— A h ! tu dis que j ' a i m e n t i ; Eh bien! attends-moi ici sept jours et tu
verras.
Puis, il partit au milieu de la nuit. Le gouverneur patienta une semaine en-
tière. Le chef ne revenait pas. Il resta vingt-quatre heures de plus. De guerre
lasse, il était déjà remonté sur la goëlette qui devait le ramener à Cayenne, quand
le canot fut signalé.
Le Peau-Rouge descendit de sa pirogue, grave, impassible, et s'avanca vers
M. Pariset. Puis, sans mot dire, il décrocha son calimbé attaché par une liane
à sa ceinture. Un petit paquet enveloppé d'une feuille tomba avec un bruit mat
sur le pont du bâtiment. C'était une pépite d'or absolument pur, et pouvant
peser vingt-cinq à trente grammes.
A toutes les questions que lui posa le gouverneur, relativement à sa décou-
verte, l'Indien répondit ces simples mots :
— Tu as dis que j'étais un menteur. Jamais j e ne te révèlerai le secret de
l'Or.
Les promesses les plus brillantes ne purent le fléchir. Il se retira sans ajouter
une parole.
La question fut encore une fois enterrée, jusqu'en 1851, époque où un Indien
portugais nommé Manoël Vicente, qui connaissait M. Lagrange, commissaire-
commandant du quartier d'Approuague, vint lui affirmer un j o u r qu'il y avait
de l'or dans le haut de la rivière. Il avait travaillé aux mines du Brésil et il
avait fabriqué avec du « bâche » des instruments propres à l'exploitation et
analogues à ceux dont on se sert dans son pays. Il priait M. Lagrange d'en faire
construire de pareils, et de traiter sans plus tarder les alluvions.
M. Lagrange parla de cette révélation à deux propriétaires d'Approuague,
MM. Couy et Ursleur père. Ceux-ci lui dirent que l'Indien n'avait d'autre but
que d'exploiter sa crédulité, et la déclaration de Vicente demeura sans
résultat.
A la fin de l'année 1854, le même Manoël Vicente partit au Brésil. Il y vit
M. de Jardin à qui il renouvela la confidence, faite trois années auparavant à
M. Lagrange. M. de Jardin fréta aussitôt une goëlette montée p a r six hommes,
parmi lesquels l'indien Paoline, réputé comme un excellent chercheur d'or.
Il débarqua à Approuague, vit M. Couy à son habitation de la Ressource, et
lui cacha le but de son voyage. Il partit bientôt pour le haut de la rivière, et
s installa en plein pays perdu dans le carbet de l'Indien portugais Juan Patawa,
2 1 2
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
beau-père de Manoël Vicente. M. de Jardin trouva de l'or. Malheureusement il
fut atteint de la dyssenterie au bout de quelques jours, et il dut rester couché
près de trois semaines. Quand il put se lever, son premier soin fut d'aller à son
bateau. Il constata avec désespoir que toutes ses provisions et ses marchandises
avaient été volées. Il fallait revenir au plus vite sous peine de mourir de faim.
Ses hommes lui ayant dit que le coupable était Paoline, il s'embarqua pour
retourner aux provisions, abandonna le voleur et partit en emportant son secret.
Sa santé ne lui permettant pas de revenir continuer l'exploitation, il dut rester
au Brésil pendant plus de six mois.
Si l'auteur insiste de la sorte sur tous ces détails, c'est qu'ils ont une grande
importance, tant au point de vue historique qu'au point de vue philosophique.
L'histoire de la découverte de l'or dans notre colonie est à peine connue, et nul
ne l'a encore écrite depuis 1848 jusqu'à nos jours Quant à la morale que l'on
peut en tirer, toutes ces fins de non recevoir opposées il y a trente ans et moins
aux plus formelles affirmations, aux plus évidentes certitudes, ne sont-elles pas
étranges, comparées à la furie des recherches opérées jadis, alors que la décou-
verte du précieux métal n'existait qu'à l'état d'irréalisable utopie ?
Nous touchons au dénouement. En 1855, le même Paoline s'adjoignit l'Indien
portugais Théodose, Nicolas son beau-père, et sa sœur, la femme de ce dernier.
Ils remontèrent l'Approuague, jusqu'à un affluent nommé l'Arataye, et lavèrent
les terres à l'endroit appelé Aïcoupaïe. Ils trouvèrent quelques grammes d'or,
revinrent à Cayenne, et montrèrent leurs échantillons à M. Chaton, consul bré-
silien. L'analyse démontra que c'était bien de l'or.
M. Chaton douta pourtant encore. Mais M. Couy, averti de cet évènement,
se rappela les confidences faites antérieurement par M. Lagrange. Il fit un r a p -
port à M. Favard, directeur de l'Intérieur, obtint un subside de 3,000 francs,
partit avec dix-sept hommes et trois canots, nomma chef de l'expédition
M. Louvrier Saint-Mary, et le 12 avril 1856, la troupe arrivait à cinq heures du
soir à Aïcoupaïe. Le lendemain malin Paoline se mettait à l'œuvre et lavait
plusieurs battées contenant de la poudre d'or. Le chef de l'expédition essaya de
l'imiter, en dépit des protestations de l'Indien qui, appréhendant son inexpé
rience, lui disait : « Laissé-çà. L'or li parti marron ».
A huit heures du matin, les premiers grains d'or recueillis pour la première
1 Tou s ce s détails , absolumen t inédits , on t ét é recueilli s par moi , de l a bouch e de M. Lou -
vrier Saint-Mary.
L. B .
L E S R O B I N S O N S DE LA GUYANE
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fois en Guyane par un Français, se trouvaient au fond de la battée 2 de M. Lou-
vrier Saint-Mary.
La Guyane française n'avait plus rien à envier à la Californie et à l'Australie
La découverte de l'or en Guyane passa presque inaperçue. L'ancien monde
ne ressentit aucun de ces tressaillements qui l'agitèrent quand il apprit que
les fleuve