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BULLETIN
DE LA
SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
Cinquième Série.
TOME XVII.

LISTE
DES PRÉSIDENTS HONORAIRES DE LA SOCIÉTÉ (1).
MM.
MM.
M M .
*Marquis de L A P L A C E .
* D E S A L V A N D Y .
L E F E B V R E - D U R U F L É .
*Marquis de PASTORET.
* Baron TUPINIER.
G U I G N I A U T .
* V de CHATEAUBRIAND.
t e
Comte J A U B E R T .
* D A U S S Y .
* C C H A B R O L D E V O L V I C .
t e
* Baron de LAS CASES
Le général DAUMAS.
* B E C Q U E Y .
V I L L E M A I N .
É L I E DE BEAUMONT.
*Cte CHABROL DE CROUSOL. *CUNIN-GRIDAINE.
M . R O U L A N D .
*Baron Georges Cuvier.
* L'amiral baron ROUSSIN. *S. Exc. l'am. DESFOSSÉS.
*B H Y D E D E N E U V I L L E .
*L'am. baron de M A C K A U .
on
Le comte de GROSSOLES-
*Duc de DOUDEAUVILLE.
*Bon A L E X , DE HUMBOLDT. FLAMARENS.
*Comte D'ARGOUT.
*Le vice-amiral H A L G A N . S. Exc. M . le duc de PER-
* J . B. E Y R I È S .
* Baron W A L C K E N A E R .
S I G N Y .
*Le vice-amiral de RIGNY. * Comte Molé.
Le contre-amiral de L A
*Le cont.-am. D'URVILLE. DE LA ROQUETTE.
R O N C I È R E L E N O U R Y .
*Duc DECAZES.
* JOMARD.
S. Exc. M . le comte W A -
* Comte de MONTALIVET.
D U M A S .
L E W S K I .
* Baron de B A R A N T E .
Le contre-amir. MATHIEU. MICHEL CHEVALIER.
*Le général baron P E L E T . Le vice-amiral LA PLACE.
G U I Z O T .
* Hippolyte FORTOUL.
COMPOSITION DU BUREAU DE LA SOCIÉTÉ
POUR 1868-1869.
Président M. le marquis DE CHASSELOUP-LAUBAT, sénateur.
M. DE QUATREFAGES, membre de l'Institut.
Vice-présidents M. D'AVEZAC, membre de l'Institut.
M . D E L E S S E , ingénieur en chef des mines.
Scrutateurs..M. WILLIAM MARTIN, chargé d'affaires d'Hawaï à Paris.
Secrétaire M. GUILLAUME R E Y .
TRÉSORIER DE LA SOCIÉTÉ :
M. MEIGNEN, notaire, rue Saint-Honoré, 370.
AGENCE :
Au siége de la Société, rue Christine, 3.
M . N. NOIROT, agent.
M.
CH. AUBRY, agent adjoint.
(1) L a Société a perdu tous les Présidents dont les noms sont précédés d'un * .

BULLETIN
DE LA
SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
RÉDIGÉ AVEC LE CONCOURS
DE LA SECTION DE PUBLICATION
PAR
C. MAUNOIR
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA COMMISSION CENTRALE
ET
R. CORTAMBERT ET C. DELAMARRE
Secrétaires adjoints.
CINQUIÈME SÉRIE. — TOME DIX-SEPTIÈME
ANNÉE 1869
JANVIER — JUIN
P A R I S
AU B U R E A U D E LA S O C I É T É
Rue Christine, 3
ET CHEZ M. ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ
Rue Hautefeuille, 21
1869

COMPOSITION DU BUREAU
ET DES SECTIONS DE LA COMMISSION CENTRALE
POUR 1869.
B U R E A U .
Président M. Antoine d'ABBADIE, de l'Institut.
Vice-présidents M. Eugène CORTAMBERT.
M. VIVIEN DE SAINT-MARTIN.
Secrétaire général... M. Charles MAUNOIR.
Secrétaires adjoints.. M. Richard CORTAMBERT.
M. Casimir DELAMARRE.
Secrétaire général honoraire... M. V. A. MALTE-BRUN.
Archiviste-bibliothécaire M. V. A. BARBIÉ DU BOCAGE.
Section de correspondance.
Président... M. Martin de Moussy.
Secrétaire. . M. Bourdiol.
MM. Alexandre Bonneau. MM. Vice-amiral Paris, de l'Institut.
E. de Froidefond des Farges. Sédillot.
Guigniaut, de l'Institut. Trémaux.
William Hüber. Jules Verne
Alfred Maury, de l'Institut.
Adjoint : M. Eugène Mage.
Section de publication.
Président... M. Jules Duval.
Secrétaire.. M. Élisée Reclus.
D'Avezac, de l'Institut. MM. Ernest Morin.
• A l f r e d Demersay De Quatrefages, de l'Institut.
Ernest Desjarc?ns. Guillaume Rey.
Victor Guérin
Adjoint : M. Lucien Dubois.

Section de comptabilité'.
Président... M. Lefebvre-Duruflé.
Secrétaire... M. Maximin Deloche.
M. V. A. Barbie du Bocage. MM. V. A. Malte-Brun.
Edouard Charton. Jules Marcou.
Gabriel Lafond. Poulain de Bossay.
Adjoints : MM. Arthus Bertrand et L. Simonin.

B U L L E T I N
DE LA.
SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
Mémoires, Notices, etc.
OBSERVATIONS SUR LA VALLÉE DU GRINDELWALD ET SES GLACIERS
(AOUT 1868)
PAR CHARLES GRAD
I
Connaissez-vous un spectacle comparable à celui des
hautes Alpes éclairées par les frais rayons de l'aube,
lorsqu'une lumière resplendissante colore et inonde les
sommets majestueux dont les dentelures se découpent sur
un sombre azur, que les vallées sortent de l'ombre, que
des colonnes de vapeurs s'élèvent des abîmes transpa-
rents, que la terre renaît à la vie par lentes gradations !
Rien ne remue l'âme comme un tel aspect, sinon peut-
être la vue d'une mer sans rivages ou la contemplation du
ciel. Mais la voûte céleste a des profondeurs où la pensée
de l'homme se perd. Et la mer immense, uniforme, sans
limite, montre partout une vague poussant l'autre, des
flots qui passent, se suivent comme des existences fugiti-
ves au sein du grand Tout. En face de l'infini, révélé par
le ciel et la mer, l'homme est comme anéanti. Il lui faut
pour sentir l'existence un milieu plus conforme à sa na-
ture, et ainsi les grandes cimes des montagnes nous lais-
sent une impression meilleure, car un regard suffit pour
marquer le point précis où finissent leurs pics les plus

6 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
redoutables, tandis que leurs formes tour à tour hardies
et gracieuses déroulent une suite de tableaux pleins
d'harmonie.
Je faisais cette réflexion en descendant de la Grande-
Scheidegg au Grindelwald. J'avais passé la nuit aux bains
de Rosenlaui avec un ami qui me quitta au haut du col
pour se rendre par un chemin différent dans la vallée où
nous devions faire une série d'expériences sur la consti-
tution de la glace. Je marchais donc seul et j'étais heu-
reux de ma solitude. Quel paysage splendide ! Le Wetter-
horn, dressé fièrement sur sa base, élevait à une hauteur
prodigieuse son front superbe. Il n'y avait pas un nuage
au ciel, pas une ombre. Bien que le soleil se levât à
peine, ses rayons enveloppaient tout de tièdes effluves.
Nul souffle ne troublait le calme solennel de ces lieux, si
ce n'est de loin en loin l'écho de la corne des Alpes ou le
mugissement des vaches sur la lisière des pâturages. Les
montagnes, les rochers arides, un faucon qui planait, le
frémissement de l'onde à la surface d'une nappe d'eau,
la renoncule glaciaire épanouissant sa corolle comme un
sourire au sein des neiges, composaient un ensemble ravis-
sant, dont je n'ai jamais mieux senti la poésie, ni compris
le sens sublime. Sentir la vie et la comprendre, trouver la
poésie par l'étude de la nature, était-ce assez de bonheur!
La paroi du Wetterhorn et des montagnes qui le sui-
vent s'affaissent sur le Grindelwald comme une muraille
verticale. Le Wetterhorn se dresse immédiatement au-
dessus du passage de la Scheidegg, puis viennent le Met-
tenberg et l'Eiger, dont le profil rappelle l'attitude d'un
lion couché. Les glaciers supérieur et inférieur du Grin-
delwald descendent le long des couloirs ouverts entre ces
trois groupes comme autant de cascades rigides sur le
bord méridional de la vallée. La paroi septentrionale est
formée par le massif du Faulhorn qui s'élève à une moin-
dre hauteur que l'autre versant ; mais c'est précisément

ET SES GLACIERS. 7
du haut de ses pâturages, à la Bachalp, que la chaîne du
Wetterhorn se déploie dans toute sa magnificence. On y
embrasse du même coup d'œil l'ensemble de ces monta-
gnes. A partir du sud, les trois têtes du Wetterhorn, du
Mittelhorn et du Rosenhorn, le Berglistock, Je pic de
Lauteraar, le grand Schreckhorn, apparaissent à la fois
avec le glacier supérieur à leur pied. Le Mettenberg, si
imposant au fond de la vallée, s'humilie maintenant et
s'abaisse devant ses rivaux. Derrière le Schreckhorn, les
Strahlegg étalent leurs névés éblouissants pour se lier au
sommet de Finsteraar, le plus grand pic des Alpes ber-
noises, à 4275 mètres au-dessus du niveau de l'Océan.
Puis la crête de Vieseh s'abaisse pareille à une muraille
de glace sur le glacier inférieur dominé à l'autre extré-
mité par le groupe de l'Eiger. Quel magnifique contraste
entre la blancheur, l'éclat des champs de neige de ces
arêtes hardies, et les teintes sombres des parois à nu !
Le massif du Faulhorn sépare le Grindelwald du lac de
Brienz. Moins élevé et moins hardi que les pics du sud,
il présente des pâturages et des terrasses entassés sans
ordre les uns au-dessus des autres, coupés par des gorges
et des ravins profonds avec de petits lacs et des glaciers
en miniature. Parmi les sommets saillants de ce groupe,
le Schwarzhorn atteint 3*200 mètres immédiatement en
face de la grande Scheidegg. Du Schwarzhorn, la ligne de
faîte passe au Faulhorn sous un angle droit. Un petit
glacier, devenu classique par les études de Bravais et du
M. Martins, mais presque toujours recouvert de neige, se
cache dans une dépression du sol sur les flancs du Faul-
horn. On y remarque, ainsi que dans un autre glacier
d'égale dimension, le Dreckgletscherli, situé près du
Schwarzhorn, tous les phénomènes qui caractérisent les
formations glaciaires. Le Simelihorn et le Roethihorn, les
Spitzen, le Hœrnli, la Burg, apparaissent ensuite succes-
sivement. Le piton de la Burg représente les restes d'une

8 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
montagne qui ensevelit sous ses décombres le village de
Schillingsdorff, vers la fin du X siècle. En ce point, la
e
chaîne se réduit en une croupe allongée appelée la Win-
teregg. Puis les deux bords de la vallée se rapprochent,
forment une gorge étroite, profonde, die Enge, où passent
la route d'Interlaken et les eaux de la Lutschine.
Comme son nom l'indique, la grande Scheidegg opère
la séparation des eaux entre le Grindelwald et la vallée de
l'Aar. Ce passage est à 2200 mètres au-dessus du niveau
de la mer et l'on descend à 980 pour arriver à la base du
glacier inférieur. Joignez ces deux points par une ligne
droite ; faites en passer une autre du sommet du Wetter-
horn, à 3763 mètres, à celui de l'Eiger, haut de 3975;
sachant du reste que le faîte du massif du Faulhorn
oscille entre 2500 et 3200 mètres d'attitude, vous aurez
ainsi tracé à grands traits l'esquisse du bassin du Grin-
delwald. Sa forme ressemble à une profonde gouttière
ouverte du sud-ouest au nord-est, par conséquent paral-
lèle à la direction générale de la chaîne des Alpes. Le
territoire de la vallée a six lieues d'étendue de l'est à
l'ouest, sur une largeur d'une demi-lieue du sud au nord.
D'après l'étymologie la moins savante, son nom exprime
d'une manière parfaite l'aspect physique du sol ; il vient
de grindig, qui veut dire pierreux, et de wald, forêt ;
soit Grindelwald une contrée rocheuse et boisée. Le fond
est fort accidenté, composé d'une succession d'ondula-
tions et de collines qui fourniraient à peine quelques
arpents de terrain réellement uni. Nous avons dit que la
paroi du sud parait à peu près verticale ; mais elle pré-
sente néanmoins quelques promontoires et des terrasses
plantureuses ou boisées vers le bas. Les flots de la Luts-
chine dessinent la ligne de plus grande pente du bassin.
Ils sont formés de l'union d'un torrent venu du Gemsberg
avec deux courants qui sortent des glaciers supérieur et
inférieur, appelés Lutschine noire et Lutschine blanche à

ET SES GLACIERS. 9
cause de leur coloration. La Lutschine noire vient du gla-
cier supérieur et doit sa teinte foncée au torrent du Gems-
berg, qui est chargé de débris de schiste noir très-friable
d'une fécondité rare. Cette branche se précipite en bonds
rapides le long du Mettenberg ; elle reçoit le Harbach et
le Muhlbach. Plus bas, après sa jonction avec la Lutschine
blanche, le torrent grossi sort de la gorge de Burglauenen
pour s'unir encore aux eaux de la vallée de Lauterbrun-
nen, au confluent de Zweilutschinen, et couler ensemble
dans le lac de Brienz.
Cette conformation de la vallée du Grindelwald explique
la douceur relative de son climat. En aucun point de la
Suisse les glaciers ne descendent aussi bas, et cependant
la flore y est riche, la végétation très-active, la produc-
tion agricole considérable. L'exposition des terrains livrés
à la culture est généralement excellente. La chaîne du
Faulhorn met la vallée à l'abri des vents âpres du nord
dont l'influence se manifeste plutôt par les neiges qu'il
amène sur les hautes cimes, que par un froid piquant.
Rarement les brouillards descendent jusqu'au fond. Le
soleil y brille de tout son éclat quand d'épaisses brumes
s'étendent sur le reste de la Suisse en automne et en
hiver. Aussi le climat et le séjour du Grindelwald sont-ils
éminemment favorables pour le traitement des affections
nerveuses. Il n'y a pour ainsi dire point de maladies en été.
En hiver on cite à peine les affections aiguës de la poitrine,
communes dans tous les pays de montagnes ; mais les
fièvres typhoïdes et la phtisie pulmonaire sont pour ainsi
dire inconnues dans la contrée. Cette condition de salu-
brité exceptionnelle unie à la beauté incomparable de ses
montagnes attire chaque année au Grindelwald une foule
immense de visiteurs de tous pays. Pendant toute la
durée de l'été, du mois de juillet à la fin de septembre, il
y règne une animation extraordinaire.
La température moyenne de l'année au Grindelwald

10 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
paraît varier entre 8 et 10 degrés, avec des oscillations
extrêmes de — 18 à + 32 degrés centigrades. Rarement
le thermomètre descend au-dessous de — 12, et les tempé-
ratures de — 16 à — 18 degrés sont tout à fait excep-
tionnelles. Je donne dans le tableau suivant le résultat des
observations, maxima et minima mensuels, faites par
M. Gerwer du 1 décembre 1861 au 30 novembre 1864,
e r
sur des thermomètres exposés au nord, à l'ombre perma-
nente, près de l'église du Grindelwald, à 1051 mètres
d'altitude :
TEMPÉRATURE DU GRINDELWALD.
Voici maintenant la température moyenne du Grindel-
wald comparée à celles de Berne et de Paris :

ET SES GLACIERS. 11
TEMPÉRATURE MOYENNE.
Les températures moyennes de ce tableau sont déduites
pour le Grindelwald et Berne, des observations faites tous
les matins, en été à 7 heures, en hiver à 8 heures, et l'après-
midi à 2 heures, ce qui ne donne pas le minimum ni le
maximum exact. Aussi voit-on, d'après ces chiffres, que la
moyenne annuelle de Berne semble être égale à celle de
l'Observatoire de Paris, et se rapproche de la température
de Genève, qui pourtant se trouve plus au sud et à une alti-
tude moindre de J 50 mètres. Ce résultat est évidemment
inexact et la moyenne de Berne doit être diminuée d'un
degré au moins, selon la remarque de M. Emmilien Renou,
le savant secrétaire de la Société météorologique de France,
qui a passé à Berne lors d'une visite faite l'automne der-

12 LA VALLÉE DE GRINDELWALD
nier aux principaux observatoires de l'Allemagne. L'erreur
vient aussi de l'exposition des thermomètres placés, à Berne,
dans une sorte de baraque de bois qui s'échauffe trop en
été. La moyenne de 9°,1 pour le Grindelwald à 1050 d'al-
titude comparée à celle de 11° à Paris, durant les trois
années de 1862 à 1864, est également trop considérable.
En octobre, les premières neiges commencent à tom-
ber. Le soleil baisse et se retire derrière les montagnes
de telle sorte que certaines parties de la vallée ne reçoi-
vent pas un rayon pendant trois mois entiers. Mais si le
soleil reste caché, d'autant plus douce paraît « la petite
lumière qui règne la nuit. » Et, en effet, le pays prend un
aspect solennel quand la lune verse sa pâle lumière sur
les champs de neige silencieux, et que la Lutschine elle-
même se tait, se tarit et gèle au sein des glaciers.
Quant à la neige, elle a habituellement 2 à 3 pieds
d'épaisseur, tandis que dans le cours entier de l'hiver, il
en tombe en somme 5 à 7 pieds au bord de la rivière, et de
10 à 20 dans les montagnes. Vienne le printemps, tout
cette masse disparaîtra vite sous l'action combinée du so-
leil, de l'évaporation, des brouillards, des pluies, des
vents chauds, mais surtout du foehn et des avalanches.
Dangereuses dans une grande partie des Alpes, les ava-
lanches sont pour la plupart inoffensives au Grindelwald.
Il en tombe beaucoup du versant du sud où l'on remarque
notamment la Schussel-Lauine, la Schloss-Lauine et celle
du Wildschloss sur le versant de l'Eiger ; celles de Dol-
des, de Kessibach, de Moder et de Steg, qui tombent
toutes du Mettenberg sur le glacier inférieur. Au Wetter-
horn, nous citerons encore la Wetter-lauine et la Gutz-
lauine ; celle-là poudreuse, celle-ci formée de blocs de
glace qui tombent par intervalles du petit glacier de
Huhnergutz à quelques pas du sentier de la Scheidegg.
Ces avalanches suivent le même chemin et descendent
par les mêmes couloirs. Sur certains points leur chute est

ET SES GLACIERS. 13
périodique, assez régulière pour que les montagnards
prévoient le moment du passage. Dans l'Oberland, on dé-
signe la région de leur parcours en ajoutant au nom du
site la terminaison lauine, lauene, qui signifie avalanche :
Burglauenen, avalanche de la Burg. Les avalanches de
la Burg sont les seules qui causent dans la vallée des dé-
gâts sérieux après d'abondantes chutes de neige. Elles
ont écrasé deux chalets avec leurs habitants dans la nuit
du 12 décembre 1808.
Les fortes avalanches se précipitent avec une puissance
irrésistible et l'éclat du tonnerre. Dans les lieux escarpés
où la neige ne s'accumule pas, il en paraît rarement.
Elles sont au contraire fréquentes et périodiques sur les
pentes inclinées de 30 à 35 degrés, et paraissent ou com-
pactes ou poudreuses : Grundlauinen et Staublauinen,
comme disent les Suisses. Quand le soleil, les pluies atta-
quent les champs de neige penchés sur les versants, que
l'eau produite par la fusion pénètre à travers la masse,
qu'elle échauffe le sol et le lubrifie, que par une cause
quelconque enfin l'équilibre entre l'adhérence et la pres-
sion des masses supérieures vient à se rompre, la couche
de neige se met en mouvement. Elle refoule les parties
situées en dessous. La masse augmente en môme temps,
le mouvement s'accélère, des champs entiers se suivent
et entraînent dans leur chute ceux des pentes voisines,
labourant le sol, balayant la terre, brisant rochers et fo-
rêts, tombant avec un fracas épouvantable, avec une
vitesse qui s'accroît en raison des masses et de l'inclinai-
son jusqu'au fond des vallées. Telles sont les avalanches
compactes qui se détachent assez régulièrement des mon-
tagnes. Les avalanches poudreuses sont plus redoutables
parce qu'elles se déclarent à tous moments et sans signes
précurseurs. On signale celles-ci en hiver ou au début
du printemps, lorsque la neige grenue tombe sur la croûte
durcie d'une première couche. Le moindre mouvement

14 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
les provoque alors. Un coup de feu qui ébranle l'air, le
passage d'un chamois, un oiseau qui bat de l'aile, un cri,
une simple parole peut soulever en nuages les légers
granules. L'air refoulé tourbillonne et soulève d'autres
nuages. La montagne semble vomir des vapeurs qui
brillent au soleil, qui se précipitent avec une vitesse ter-
rible. Malheur aux forêts que la fureur de l'avalanche ren-
contre : les arbres séculaires sont brisés au milieu de
craquements violents, pendant que le vent siffle dans les
branches épargnées par la trombe d'air et que les débris
de l'avalanche s'élancent en bonds gigantesques. J'ai vu,
en montant au Mettenberg, toute une forêt de sapins dont
les troncs encore debout avaient été brisés à mi-hauteur
par une de ces avalanches poudreuses. Et, chose éton-
nante, si irrésistible que soit l'ouragan dans sa marche,
son action se trouve cependant circonscrite, de telle sorte
qu'en dehors des limites du courant, pas une feuille ne
bouge sur les arbres.
Les avalanches se trouvant circonscrites sur certaines
pentes, le foehn agit avec bien plus d'intensité sur la des-
truction des neiges. Ce vent chaud vient au Grindelwald
par-dessus la crête de Viesch ou la Wengernalp. A son
approche de petits nuages blancs, échevelés, voltigent au-
dessus des deux pics de Viesch, mais sans les effleurer.
En même temps le soleil semble pâli et se couche sans
éclat, tandis que l'atmosphère plus transparente que de
coutume rapproche les objets et colore de nuances vio-
lettes les montagnes de l'arrière-plan. Le ciel brille d'un
éclat pourpré longtemps après le coucher de l'astre. La
soirée reste tiède, la nuit sans rosée est seulement tra-
versée par quelques courants plus frais, les étoiles scin-
tillent avec un plus vif éclat. Dans les forêts supérieures,
on entend des bruits sourds. Un trouble général saisit
toute la nature, et les animaux, l'homme lui-même, se
sentent agités par de vagues angoisses contre lesquelles la

ET SES GLACIERS. 15
volonté ne réagit pas. Puis les nuages se forment en va-
gues compactes au-dessus des montagnes, d'où ils des-
cendent lentement. Chaque pic paraît enveloppé d'une
aigrette de dentelle fine. La neige balayée des sommets
se tend devant les nuages en longues traînées qui se déta-
chent sur le ciel bleu accompagnées de coups de vent qui
sont d'autant plus piquants qu'ils passent sur de plus
grandes surfaces neigeuses. Le calme se fait un moment.
Mais presque aussitôt les gémissements des sapins et des
mélèzes annoncent que le courant atteint les couches infé-
rieures de l'atmosphère. On dit alors que le foehn est
descendu. Ses notes lugubres résonnent autour des cha-
lets ; on éteint feux et lumières ; partout les portes sont
fermées ; les poutres des toitures grincent sous l'effort de
la tourmente, à laquelle, bien souvent, les arbres les plus
forts ne résistent pas. Tout ce qui n'adhère pas fortement
au sol est soulevé, et les toits des chalets et des granges
tourbillonnent et volent dans l'air comme les feuilles d'au-
tomne.
Le foehn a une grande force sur le revers méridional
des Alpes, mais il n'acquiert toute sa puissance que dans
les vallées ouvertes au nord. Moins fréquent au Grindel-
wald que dans certaines autres régions, il s'y manifeste
avec violence et arrive à son plus haut degré après de
nouvelles chutes de neige. Le vent soulève alors la neige
en trombes terribles dont on ne saurait se faire une idée
sans les avoir vues. Rien ne garantit contre ces météores.
La neige, réduite par les rafales en poussière ténue, tra-
verse les tissus les plus serrés et entre par les moindres
fissures des habitations. Dans l'Oberland, on désigne ces
tourbillons sous un nom particulier : le gux. M. Gerwer
cite telle tourmente qui renversa totalement plusieurs
chalets et enleva plus de cinquante toitures au Grindel-
wald, tandis que dans la vallée de la Reuss, au pied du
Saint-Gothard, M. William Huber a vu ce vent renverser

16 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
des chariots chargés de poids énormes. Ce fut aussi sous
le souffle implacable du foehn qu'un incendie dévora de
fond en comble, dans la nuit du 10 mai 1861, la ville de
Glaris. La durée de ces tourmentes varie de quelques
heures à deux ou trois jours. Malgré ses ravages, les mon-
tagnards le saluent comme le précurseur du printemps.
Il enlève plus de neige en un seul jour que le soleil en
toute une quinzaine, et au Grindelwald et à Schwitz il
fond en douze heures des couches de deux pieds à deux
pieds et demi d'épaisseur, en corrodant immédiatement
la croûte durcie que les rayons solaires entament avec
peine après de longs efforts. Sans lui, combien de monta-
gnes seraient toujours ensevelies sous un froid linceul,
ne verraient jamais ni printemps ni cultures ! C'est au
foehn que le pays d'Uri doit de pouvoir envoyer ses trou-
peaux aux Alpes bien avant les cantons voisins, et que
ses glaciers sont arrêtés si haut. Quelques dommages à
peine se mêlent à une si bienfaisante influence. Nous
voyons les fleurs du pommier se dessécher sous son
souffle qui roussit également les touffes d'orties comme
si elles avaient passé au feu, et M. de Tschudi fait obser-
ver que ni le hêtre ni le sarrasin ne prospèrent sur les
versants souvent exposés au foehn.
Tels sont les effets de ce vent au début du printemps.
Est-ce à dire que le foehn se manifeste seulement à cette
époque pour ne plus reparaître pendant le reste de
l'année ? Le foehn souffle en toute saison ; mais comme il
est à la fois chaud et sec, ses effets deviennent surtout
sensibles lorsque l'atmosphère est froide et que la diffé-
rence de température entre les montagnes et le courant
d'air chaud est la plus considérable. Il se montre en été
comme au printemps et en hiver dans les hautes régions
des Alpes suisses. Il règne souvent sur les pics élevés
qu'il met à nu, sans descendre dans les vallées inférieures
déjà plus chaudes. Il vient du sud et du sud-ouest et sévit

ET SES GLACIERS. 17
avec plus de force dans les vallées ouvertes au nord que
dans celles du versant sud ; plus dans la saison froide
qu'en été ; plus la nuit que le jour ; plus auprès des hautes
crêtes que sur les basses terres ; partout et toujours avec
une intensité qui s'accroît d'autant plus que la différence
de température du pays est plus considérable avec les
courants chauds. Cet ensemble de caractères assigne au
foehn son origine dans les territoires brûlants du Sahara
et de l'Afrique septentrionale. Échauffé et desséché en
Afrique, le courant d'air s'élève et remplace les couches
plus froides qui viennent du nord. Il passerait au-dessus
des Alpes sans les toucher ; mais les glaces, les neiges de
cette haute chaîne refroidissent les premières ondes du
courant qui se charge d'humidité et devient plus dense.
Les flots d'air chaud se précipitent à la suite des ondes
refroidies, pour entamer aussitôt les neiges. J'avoue que
tous les phénomènes qui accompagnent le foehn n'ont pas
encore reçu une explication définitive. Toutefois, après
avoir vu dans les Alpes de la Suisse les remarquables
effets de ce vent, on entend avec étonnement affirmer
que le foehn doit être humide et froid par des savants
qui fondent les lois physiques sous les éprouvettes du la-
boratoire (1).
Chacun sait combien l'intensité des rayons solaires
augmente avec la hauteur et à mesure que diminue l'é-
paisseur de l'atmosphère. Ainsi, le 17 mars 1862, le ther-
momètre, à l'ombre, marquait au Grindelwald 10°,5 cen-
tigrades, et 2 degrés au Faulhorn, à trois heures de
l'après-midi, tandis qu'à la même heure, le sable exposé
au soleil avait une température de 21°,7 dans la vallée,
et 29° au Faulhorn : la différence en faveur du Faulhorn
fut donc de 7°,3 centigrades. C'est ce qui explique la ra-
(1) Voyez notre étude sur la constitution du Sahara et son influence
sur le climat des Alpes, dans les Annales des voyages. Février 1867,
p. 192.

S O C . D E GÉOGR. — JANVIER 1869. X V I I , — 2

18 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
pidité de la végétation à ces hauteurs, car on voit dans
les Alpes des terrains, encore couverts de neige, se revêtir
dans la même semaine d'une végétation suffisante pour
être livrés au pâturage. La flore du Grindelwald est donc
relativement riche, et dans aucune partie de l'Oberland
bernois les plantes cultivées ne s'élèvent à une égale hau-
teur. Le seigle, l'avoine, les pommes de terre, la plupart
des légumes, le lin, le chanvre, y réussissent parfaitement,
et les asperges sont même plus précoces au Grindelwald
qu'à Berne. Cette situation tient en partie à l'activité des
montagnards qui secondent la nature de leur mieux, en
profitant des bonnes expositions, en amendant le sol avec
des cendres. Parmi les arbres, le cerisier monte jusqu'à
1500 mètres d'altitude : nous en avons vu plusieurs mil-
liers de pieds dont on faisait la cueillette au mois d'août.
Certaines variétés de pommiers et de poiriers donnent un
bon rapport. Les derniers noyers dépassent 1200 mètres,
le chêne s'arrête à l'entrée de la vallée vers 800 mètres
d'altitude et le hêtre à 1300. Les essences résineuses
dominent dans les forêts, notamment le sapin et le pin.
Le cembron, l'épicea, le mélèze sont plus rares, ce der-
nier surtout représenté seulement par quelques pieds in-
troduits depuis peu à côté du cembron, dans les bois
d'Itramen, et de la Wengern-Alp ou passage de la petite
Scheidegg. Le forestier Kasthofen citait au commencement
de ce siècle, dans les bois d'Itramen, un cembron en
pleine santé dont il estimait l'âge à 1500 ans au moins. Cette
espèce, autrefois l'ornement du pays, tend maintenant à
disparaître sous l'influence de déboisements regrettables.
Parmi les essences feuillues, on trouve encore des hêtres
superbes, des aliziers, des aulnes, des érables, des tilleuls.
Le tilleul s'arrête à Burglauenen, et un peu plus loin se
trouve un chêne, le seul du pays.
La faune sauvage du Grindelwald est représentée par
divers espèces de grands animaux dont le nombre va aussi

ET SES GLACIERS. 19
décroissant. Nombreux autrefois, les chamois se montrent
encore par bandes de six à huit individus aux abords de
la Mer de Glace et dans la chaîne du Faulhorn. La mar-
motte habite toutes les terrasses exposées au soleil. Il y a
le putois, la martre des bois, la fouine, l'hermine. Le re-
nard pullule au détriment des pauvres lièvres dont on
connaît deux espèces : le lièvre commun à robe fauve et le
lièvre blanc. Une loutre a été prise récemment au bord de
la Lutschine ; mais le loup, le lynx, le chat sauvage, le
capricorne et l'ours ne se montrent plus. Le dernier ours
de la vallée a été tué en 1797 dans la forêt d'Itramen.
Parmi les oiseaux, citons surtout le lagopède (Tetrao la-
gopus),
qui vit en grandes familles au Faulhorn ; la geli-
notte (Tetrao bonatis) ; le grand coq de bruyères (T. uro-
gallus)
; la perdrix (Perdrix saxatilis) ; le corbeau des
Alpes (Corvus pyrocorax) ; le grimpereau (Tichodroma
phœnicoptera) ; la poule d'eau (Fulica atra), qui n'est que
de passage. Le peuple des passereaux est encore assez
nombreux et les rapaces diurnes fournissent plusieurs
espèces de faucons, l'aigle doré et le grand vautour des
Alpes dont les moutons des pâturages élevés éprouvent
chaque année les visites.
Ce sont les troupeaux qui fournissent à la laborieuse
population du Grindelwald sa principale ressource. Com-
posée de 2900 âmes, cette population appartient à une
seule paroisse et forme une commune subdivisée en huit
sections ou Alpengemeinden. Son territoire nourrit
1400 vaches, toutes de la même race à robe grise, 800
à 900 bœufs et jeunes veaux, 2000 moutons et environ
1000 chêvres. L'espace dont nous disposons ici ne me
permet pas de longs détails sur l'agriculture pastorale de
ce magnifique pays dont j'ai essayé d'esquisser à grands
traits l'aspect physique. Quiconque s'intéresse à la sta-
tistique, à l'histoire, aux traditions, aux coutumes et aux
travaux des habitants trouvera des renseignements plus

20 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
précis que je ne puis en donner sur ces questions dans urt
livre récent de M. Rud. Gerwer, depuis longues années
établi au Grindelwald en qualité de pasteur de l'église
réformée. Cet ouvrage : Das Hochgebirg vom Grindel-
wald,
imprimé à Coblentz en 1865, est accompagné du
récit de différentes ascensions faites au Wetterhorn, au
Schreckhorn, au Mettenberg, sur l'Eiger et le pic de
Viesch, par M. E. de Fellenberg et le professeur Aeby de
Berne.
Le flot des touristes que chaque été ramène au pied
de ces montagnes comme une marée montante, passe avec
une indifférence plus ou moins manifeste devant ces grands
monuments des Alpes. Quelques rares initiés à peine se
hasardent à les interroger de près, en dépit de tous les
obstacles. Qui pousse ces audacieux? « Quel attrait mys-
térieux, indicible, dit Frédéric de Tschudi, le poëte natu-
raliste des Alpes, quel attrait engage l'homme à affronter
les dangers mortels qui l'environnent de toutes parts, de
porter sa fragile existence à travers d'immenses déserts
de glace, de reposer le soir dans l'abri chétif élevé de ses
mains contre le froid et la tourmente en délire, afin de
gagner ensuite, suspendu entre vie et mort, avec l'ha-
leine oppressée et des membres tremblants, l'étroite arête
d'un pic majestueux ? Serait-ce la gloire d'avoir été là-
haut? Ah ! ce vain prix d'efforts surhumains ne saurait
suffire pour l'appeler sur son siège aérien. S'il y monte,
c'est afin de reconnaître jusque dans ses derniers replis
le sol aimé de la patrie et son admirable nature. C'est le
sentiment de l'intelligence qui l'embrasse et l'entraîne au-
dessus des mornes limites de la matière. C'est le désir de
dominer toute résistance au moyen de sa volonté souve-
raine. C'est l'impulsion sainte de la science qui lui fait
scruter la structure et la vie du globe, et découvrir les
rapports mystérieux qui unissent les lois diverses de la
création. C'est peut-être enfin l'ambition du Roi de la

ET SES GLACIERS. 21
terre, de sceller sur le dernier sommet conquis, en re-
gard du monde penché à ses pieds, son alliance avec l'in-
fini ! »
II
Si du sommet du grand Schreckhorn vous jetez un
coup d'œil sur le double bassin des glaciers du Grindel-
wald, vous le voyez s'ouvrir sous forme de deux gout-
tières profondes entre le nord et l'ouest, mais fermé sur
tout le reste de son pourtour par une crête continue qui
atteint les plus hauts points aux Wetterhœrner, au Ber-
glistock, au Schreckhorn, aux pics de Viesch, aux som-
mets du Mœnch et de l'Eiger. Le nom seul du Schreckhorn,
pic de la terreur, dit combien son accès est redoutable.
Une arête déchiquetée violemment le relie au Mettenberg
pour séparer le glacier supérieur du glacier inférieur.
Parvenu à 4080 mètres d'élévation au-dessus du niveau
de la mer, le grand Schreckhorn se lie d'un côté par le
col de Lauteraar au Berglistock, d'où la ligne de faîte
passe au groupe des Wetterhœrner. C'est la limite du
glacier supérieur. Dans la direction opposée, le bassin du
glacier inférieur se trouve borné à partir du Schreckhorn
par les pics et la crête de Viesch, qui s'en va ensuite re-
joindre le sommet du Mœnch, à 4104 mètres d'altitude,
séparé lui-même de l'Eiger par une légère dépression.
Le bassin du glacier supérieur est remarquable par sa
régularité. Il a la forme d'un carré long d'où s'échappe
la langue terminale et ne reçoit pas de grand affluent.
À sa droite, le Wetterhorn s'élève comme une pyramide
immense dont la base domine le passage de la grande
Scheidegg. Si on fait l'ascension de cette montagne, on
(1) Tschudi : Das Thierleben der Alpenwell ; édition de 1868. Leipzig,
p. 390.

22
LA VALLÉE DU GRINDELWALD
reconnaît qu'au lieu de former un pic unique, elle con-
stitue une sorte de plateau qui se relève trois fois aux
cimes du Wetterhorn à 3765 mètres ; du Mittelhorn à
3718, et du Rosenhorn à 3691 mètres. En arrière de ce
dernier sommet, le glacier supérieur du Grindelwald se
confond sur le plateau avec les glaciers de Rosenlaui, de
Gauli et de Renfen. Certaines cartes indiquent entre ces
glaciers une séparation qui en réalité n'existe pas ; c'est à
peine si le plateau est un peu plus incliné du côté des
glaciers de Rosenlaui et de Gauli. La neige qui s'accu-
mule sur le versant septentrional des trois grands pics
s'écoule totalement dans le glacier de Rosenlaui. Le
glacier de Renfen reçoit une part bien plus faible, aussi
est-il peu considérable, car la puissance des glaciers
dépend moins de l'élévation de leurs bords que de l'éten-
due des champs de neige qui les nourrissent. Enfin le
bassin de Gauli, un des principaux affluents du grand
glacier de l'Aar, se trouve alimenté par les neiges du flanc
sud et du flanc est du Rosenhorn, tandis que le glacier
supérieur du Grindelwald reçoit les neiges des pentes
méridionales du Mittelhorn et du Wetterhorn. Le plateau
où ces différents glaciers se touchent est éblouissant de
blancheur et son inclinaison si faible que le névé semble
d'abord hésiter de quel côté il prendra son cours. M. De-
sor a sondé le point culminant du passage lors de son
ascension au Rosenhorn en 1844, mais sans trouver
aucune excavation. Si les neiges accumulées sur ce point
sont déjà animées d'un mouvement descensionnel, il faut
qu'il soit excessivement faible, sinon il produirait de lon-
gues solutions de continuité. A partir de ce plateau, la
ceinture du glacier supérieur passe successivement au
Berglistock, situé à 3621 mètres d'altitude, au col de
Lauteraar, au grand Schreckhorn et au Mettenberg, dont
l'élévation ne dépasse pas 3107 mètres à son point cul-
minant. Depuis le pied du Rosenhorn jusqu'au Schreck-

ET SES GLACIERS. 23
horn, le glacier supérieur constitue une masse uniforme,
mais coupée de crevasses nombreuses qu'on traverse au
moyen de ponts de neige. La rimaye ou crevasse margi-
nale à la base du Schreckhorn est surtout très-large. En
somme, l'étendue de ce glacier est de moitié moindre que
le glacier inférieur. Non loin de son débouché, il reçoit
deux coulées de glace qui descendent des flancs du Met-
tenberg sous le nom de Wechselgletscher.
Formé par la réunion de deux grands affluents que
sépare le Zasenberg, le glacier inférieur du Grindelwald
descend jusqu'à 980 mètres seulement au-dessus du
niveau de la mer. Le Zasenberg est un contre-fort des
pics de Viesch dont une autre arête se détache sur le ver-
sant opposé pour monter jusqu'au sommet du Finsteraar-
horn. La branche ou l'affluent occidental du glacier reçoit
au pied de l'Eiger le petit glacier de Kali. La branche
orientale remonte jusqu'au pic d'Agassiz (3950 mètres
d'altitude), où le col de Finsteraar mène sur le glacier de
même nom. La jonction des deux branches forme la Mer
de Glace. La branche occidentale a une forte pente, mais
son épaisseur ne paraît pas considérable. Dans le couloir
par où elle débouche sur la Mer de Glace, à 2150 mètres
d'altitude, on voit un rocher que les gens du Grindelwald
appellent Heisse Platte, la dalle chaude. Quand, par suite
du mouvement de la masse, la glace arrive en cet endroit,
elle se précipite par-dessus le rocher et s'accumule à son
pied sous forme d'une avalanche comme dans le glacier
remanié situé sur le versant italien du col de Saint-
Théodule, au Monte-Rosa. La ceinture de ce bassin sur la
rive droite de la branche orientale est formée par l'arête
du Mittelgrat que dominent les pics de la Strahlegg. Le
passage de la Strahlegg se trouve à côté du Schreckhorn,
à 3460 mètres d'altitude, et mène sur le glacier de l'Aar.
Plusieurs petits glaciers n'arrivent pas tous jusqu'à la
Mer de Glace et descendent entre le Schreckhorn et le Met-

24 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
tenberg, savoir : le Schreckgletscher, le glacier de Kas
tenstein, et celui de Naessi. Ajoutons que sur la branche
occidentale, au pied de l'Eiger, il y a de nombreux cubes
de glace appelés seracs dans la vallée de Chamounix, et
que l'on voit habituellement sur les glaciers à pente très-
rapide. Au-dessus, les pics et la crête de Viesch se dres-
sent comme des murailles de glace abruptes où l'on ne
monte qu'en taillant des marches à grand'peine.
La Mer de Glace inférieure étale ses vagues immobiles
au confluent des deux grands courants entre lesquels le
Zasenberg s'avance comme un large promontoire. Cette
montagne ainsi que le Mettenberg, sur la rive opposée,
renferme des pâturages qui semblent abondants en cer-
tains endroits malgré la glace qui les environne et les
transit. Ils nourrissent en été des troupeaux de chèvres
et 300 à 400 moutons, qui font place aux chamois à la
fin de l'automne. La fertilité relative du Zasenberg est
due d'ailleurs à la nature de la roche composée de gneiss
très-friable, plus favorable à la végétation que le granite
et le calcaire.
Nous avons vu comment les deux branches qui forment
le glacier inférieur du Grindelwald, après s'être rétréci
sur les deux côtés du Zasenberg, s'élargissent de nouveau
après leur confluent dans la Mer de Glace. Dans le cou-
rant du mois d'août, je suis venu étudier en ce point,
avec mon ami, M. Anatole Dupré, la constitution de la
glace glaciaire à l'aide de la lumière polarisée. Depuis
douze ans, le glacier y a bien diminué en hauteur de
35 mètres et depuis le dernier été l'excès de l'ablation
sur la croissance a été de plus de 2 mètres. La vallée
présente là des parois verticales. Le sentier serpente le
long d'une corniche étroite, glissante, polie sur de vastes
étendues. On descend sur le glacier par une échelle sus-
pendue au-dessus de l'abîme, et il fait bon d'être exempt
de vertige. Quant à la surface de la Mer de Glace, nous

ET SES GLACIERS. 25
l'avons trouvée inégale, comme formée de grandes vagues
rigides. La glace superficielle, exposée à l'air, est com-
posée de gros grains friables et presque tout à fait blan-
che. Il n'en est pas ainsi quand des corps étrangers la
recouvrent. Sous les moraines, sous les cônes graveleux et
même à l'intérieur des crevasses, elle paraissait plus com-
pacte. Nous prîmes un bloc dans un cône graveleux, puis
un autre dans une crevasse à faible profondeur. Cette
glace était transparente, quoique renfermant beaucoup de
fissures et de bulles d'air, vue de près. Les blocs étaient
moins friables que la glace superficielle, sans avoir tou-
tefois la compacité de la glace d'eau. Exposés à l'air, ils
se décomposaient en fragments irréguliers.
Des expériences antérieures nous ayant appris que la
glace glaciaire d'apparence la plus compacte filtrait faci-
lement les liquides, nous n'avons pas soumis ces blocs à
l'infiltration. Nous y avons scié des lames d'un centimètre
d'épaisseur pour en examiner la structure à l'aide de la
lumière polarisée. L'appareil employé à cet effet est le
microscope polarisant de Norremberg, qui sert à examiner
dans la lumière convergente, mais qu'on peut employer
comme appareil à lumière parallèle en supprimant les
lentilles pour conserver seulement le polariseur et l'ana-
lyseur. Les lames de glace fraîchement sciées avaient la
surface rugueuse et opaque. Pour les rendre transpa-
rentes, nous les avons polies en les frottant contre une
plaque de cuivre chauffée par la lampe à alcool. Exposées
à la lumière parallèle, ces lames paraissaient formées de
cristaux adhérents les uns aux autres, mais sans groupe-
ment régulier. Si ensuite nous les exposions à la lumière
convergente, les lames faisaient voir des franges disposées
en tous sens et quelquefois des anneaux colorés. Ces
anneaux n'apparaissaient pas dans toutes les lames ; ils
n'occupaient pas dans les blocs de position régulière.
Impossible de savoir si, en taillant les lames dans telle ou

26
LA VALLÉE DU GRINDELWALD
telle direction, ils fourniraient des anneaux dans la
lumière convergente.
Pendant ces expériences, de fortes détonations se fai-
saient entendre sur la rive opposée de la Mer de Glace.
C'était une masse de glace qui se détachait du champ de
névé du Wildchloss, au-dessus du petit glacier de Kali, et
se précipitait du haut des escarpements. Plus bas, vers le
point ou la Mer de Glace finit déchirée par d'innombrables
crevasses, on remarque entre la moraine et la paroi de la
vallée, un fond plat, recouvert de sable fin, disposé en
petites couches régulières. Ce sable provient de l'action
de l'eau, car les glaciers ne forment jamais des dépôts
stratifiés. Il n'est pas rare de voir de petits lacs périodi-
ques apparaître sur les flancs des glaciers dans les anses
des couloirs latéraux. Nous en avons observé un pareil au
bord du glacier de Findelen, dans la vallée de Zermatt, et les
couches de sable de la Mer de Glace viennent d'une nappe
d'eau qui se forme au printemps après la fonte des neiges,
pour s'écouler plus tard quand la température augmente.
Dans sa partie inférieure, le glacier cesse d'être praticable.
Aucun glacier de l'Oberland bernois n'est aussi bouleversé,
et sous ce rapport il contraste avec celui de l'Aar, où l'on
se promènerait aisément à cheval. Ici, il n'y a plus que
crevasses. Les aiguilles sont développées dans des pro-
portions énormes. La direction des moraines se perd
presque totalement dans un chaos de crevasses et de
déchirures. C'est dans une de ces crevasses que disparut
l'aubergiste Bohren, dont tous les visiteurs du Grindelwald
savent l'histoire. Tombé dans une de ces fissures à une
profondeur de plusieurs centaines de pieds, cet homme
se sauva en rampant sous la glace dans un canal étroit
creusé par l'eau, et reparut au jour à l'extrémité du gla-
cier, dans la grotte d'où s'échappe la Lutschine. En 1868,
Bohren vivait encore; il comptait quatre-vingt-dix ans
passés et avait vingt-quatre enfants tous bien portants.

ET SES GLACIERS. 27
De la Mer de Glace nous nous sommes rendus à la base
du glacier inférieur où l'on exploite la glace pour l'expor-
tation. Plusieurs hommes la façonnent en blocs qui ont la
forme de cubes d'un pied de côté que d'autres ouvriers
transportent au moyen de brouettes. Quand nous arri-
vâmes, le temps était magnifique. Le thermomètre mar-
quait 30 degrés centigrades à l'ombre vers une heure de
l'après-midi, le 7 août. Sur toute la pente terminale, le
glacier était couvert de gravier, de sable ou tout au
moins d'un mince enduit de boue. La glace était plus
compacte ici qu'à la Mer de Glace. Sous l'influence des
rayons solaires, les blocs se divisaient encore en frag-
ments, mais plus gros qu'à la Mer de Glace. Ils renfer-
maient aussi des bulles d'air, mais en plus petit nombre,
et les bulles semblaient en partie aplaties. La structure
semblait à peu près homogène.
Ayant détaché du glacier un gros bloc scié dans le sens
de l'horizon, nous y avons taillé un grand nombre de
lames d'un demi-centimètre d'épaisseur, les unes paral-
lèles à la base horizontale, les autres obliques, d'autres
encore perpendiculaires. Puis nous préparâmes les lames
par le même procédé qu'à l'expérience de la Mer de Glace.
Dans la lumière parallèle, tous les trois groupes de lames
ne laissaient voir que des plaques colorées, preuve
qu'elles n'étaient pas encore parfaitement homogènes. Au
contraire, dans la lumière convergente, les lames horizon-
tales donnaient des anneaux colorés traversés par une
croix noire, les lames verticales deux groupes d'hyper-
boles conjuguées équilatères, les lames obliques ni an-
neaux ni hyperboles. Remarquons que les anneaux appa-
raissaient non-seulement dans les lames tirées de notre
bloc, mais dans toutes les lames prises à la base du gla-
cier, pourvu qu'elles fussent taillées dans le sens de l'hori-
zon. Ces résultats restaient constants pour toutes les
lames du même groupe. Les lames présentaient sur ce

28 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
point des effets à peu près identiques avec ceux de la
glace d'eau ordinaire dans la lumière convergente. Or la
glace d'eau est de constitution homogène, formée de cris-
taux dont l'axe est perpendiculaire à la surface de congé-
lation. L'orientation de tous ces cristaux reste la même,
parce que dans la lumière convergente ils donnent tou-
jours des anneaux colorés pour les lames horizontales et
des hyperboles pour les lames verticales. La glace prise
à la base du glacier inférieur du Grindelwald présente des
phénomènes semblables, avec cette différence que dans
la lumière parallèle, les lames horizontales fournissent de
larges plaques colorées, tandis que les mêmes lames per-
pendiculaires à l'axe de la glace d'eau ne produisent au-
cun effet. Il résulte de ces observations que vers la base
ou l'extrémité du glacier les molécules sont à peu près
orientées comme dans la glace d'eau. Mais plus haut, à la
Mer de Glace, nous n'avons vu que des franges colorées et
quelquefois des anneaux, sans que ceux-ci présentassent
une disposition régulière. La différence entre la constitu-
tion de la Mer de Glace et celle de l'extrémité du glacier
accuse donc une transformation survenue dans l'inter-
valle pendant la marche du glacier.
La glace se présente rarement à nos yeux à l'état de
cristaux distincts. M. Hericart de Thury a bien trouvé une
fois la glacière de Fondemarle, en Dauphiné, tapissée de
prismes de glace les uns hexagones, les autres triangu-
laires. Une autre fois le docteur Clarke a détaché, sous un
pont de Cambridge, plusieurs gros cristaux de glace rhom-
boédriques. Mais ces trouvailles sont rares, et pour recon-
naître la structure intime de la glace, il faut recourir aux
moyens délicats et précis que fournit la lumière polarisée.
La polarisation, comme chacun sait, est cette singulière
propriété qui rend la lumière, dans certaines conditions,
incapable, soit de se réfléchir sur les corps les plus polis,
soit de traverser les substances les plus transparentes. Avec

ET SES GLACIERS. 29
son secours, grâce aux beaux travaux de David Brewster,
vérifiés et continués depuis par M. Bertin, on a reconnu
que la glace ordinaire est cristallisée ; qu'elle se compose
de cristaux à un axe ; que cet axe est perpendiculaire à la
surface de congélation ; que les cristaux sont positifs,
c'est-à-dire que le rayon ordinaire s'y meut plus vite que
le rayon extraordinaire ; enfin que la différence de ces
deux vitesses est faible et le corps ainsi très-peu biréfrin-
gent.
Et d'abord la glace est réellement cristallisée. La simi-
litude des effets produits dans la lumière polarisée par
les lames de glace et des corps dont la cristallisation est
notoirement connue, indique pour la glace une constitu-
tion analogue à celle de ces corps. Ce fait ressort d'une
expérience très-simple. On sait qu'une lame de verre pla-
cée dans la lumière polarisée entre deux nicols ne produit
aucun effet, Mais si vous collez sur cette lame des cris-
taux de toutes dimensions, placés sans ordre, elle don-
nera dans la lumière parallèle une mosaïque aux couleurs
variées. Revêtue de givre, de particules d'eau glacées
rendues transparentes par le dégel, cette lame de verre
fournira une mosaïque semblable à la première. La même
mosaïque se reproduit encore si vous observez la première
couche de glace en voie de formation à la surface de l'eau
tranquille tout au commencement de, la gelée, comme
aussi sur un assemblage de lames de gypse composé de
morceaux d'orientation, et de grosseur différente. Que
prouvent ces observations, sinon que le givre et la glace
sont aussi cristallisés,
mais formés de cristaux groupés
irrégulièrement ?
Quand la glace s'épaissit, le groupement des cristaux
devient régulier. Si l'on détache des lames parallèles à la
surface de l'eau, elles donnent toujours dans la lumière
convergente des anneaux colorés traversés par une croix
noire, et, deux groupes d'hyperboles conjuguées équila-

30 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
térales, quand on les taille perpendiculairement à la surface
de l'eau. Ces anneaux et ces hyperboles caractérisent les
cristaux à un axe, si nombreux dans la nature, quand ils
sont régulièrement groupés et suivant que les lames sont
perpendiculaires ou parallèles à l'axe. C'est ce qui arrive
au spath. Pour les cristaux à deux axes, on observe clans
la lumière convergente une figure différente composée de
lemniscates colorés que traversent des hyperboles noires,
entre autres pour les lames d'arragonite qui sont du car-
bonate de chaux comme le spath, pourvu que les lames
soient taillées perpendiculairement aux plus grandes arêtes
du prisme que forment ces cristaux. Dans la lumière pa-
rallèle, les lames de spath à un axe et perpendiculaires à
cet axe ne produisent aucun effet ; mais dans la lumière
convergente, ces lames donnent des anneaux quand elles
sont perpendiculaires et des hyperboles quand elles sont
parallèles à l'axe (1). La glace produisant les mêmes
effets que le spath clans des conditions semblables, il suit
que ses cristaux sont à un axe et groupés régulièrement.
En outre, l'axe des cristaux de la glace ordinaire est
perpendiculaire à la surface de congélation. Les lames
de cristaux à un axe donnent des anneaux seulement
quand elles sont taillées perpendiculairement à l'axe.
Comme avec la glace d'eau on n'aperçoit des anneaux que
pour les lames horizontales, parallèles à. la surface, il en
résulte par conséquent que Taxe des cristaux est perpen-
diculaire à cet axe. Lorsque David Brewster observa pour
la première fois, en 1813, les anneaux de la glace ordi-
naire, il pensa que Taxe des cristaux était toujours per-
pendiculaire à la surface de l'eau. Mais, en 1865, M. Bertin
fit voir que ces cristaux ne sont pas précisément toujours
(1) On sait que les verres trempés, les feuilles de gélatine, de dextrine,
de gomme, donnent aussi des anneaux quoique ces corps ne passent pas
pour être cristallisés.


ET SES GLACIERS. 31
groupés dans une position verticale à la surface de l'eau,
— ce qui a lieu loin des bords, — mais qu'en un sens
plus général, leur axe devient perpendiculaire à la sur-
face de congélation. En effet, des vitres remplaçant l'un
des côtés de cuves en bois remplies d'eau, quand elles
sont disposées dans une position inclinée par rapport
à la surface de l'eau, fournissent aussi des lames avec
anneaux, bien que la congélation s'accomplisse non au
niveau de l'eau, mais à la surface inclinée des vitres.
Les cristaux uni-axes sont aussi biréfringents. Ils divi-
sent tous la lumière qui les traverse en deux rayons —
en deux faisceaux si vous préférez pour plus de confor-
mité avec la théorie des ondulations. De ces deux rayons,
l'un obéit aux lois de la réfraction ordinaire, c'est le rayon
ordinaire ; l'autre n'est pas assujetti à ces lois, c'est le
rayon extraordinaire. Les deux rayons se séparent parce
qu'ils traversent le cristal avec inégale vitesse. Selon que
le rayon ordinaire se meut plus ou moins vite que le rayon
extraordinaire, on dit que les cristaux sont positifs ou
négatifs. Tous les cristaux à un axe appartiennent à l'une
ou à l'autre classe. La glace est positive, le spath négatif.
Rien de plus facile que de distinguer les deux classes.
Ayant obtenu les anneaux du spath clans la lumière con-
vergente, placez derrière le polariseur une lame de mica
très-mince, un mica d'un quart d'onde. Si vous tournez
là le mica autour du rayon, de manière que la croix dis-
paraisse des anneaux, des franges circulaires se montre-
ront à la place de cette figure, divisées en quatre
segments alternant entre eux : ce sont les anneaux d'Airy.
Deux taches noires apparaissent des deux côtés du centre.
La ligne des taches sera parallèle à l'axe du mica marqué
sur la lame et les deux lignes en se superposant figure-
ront le signe — de l'arithmétique. Cela indique que le
spath est négatif. Prenez ensuite une lame de glace et
vous reconnaîtrez que la ligne des taches devient perpen-

32 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
diculaire à l'axe du mica : les deux directions en se croi-
sant figurent le signe + , d'où l'on conclut que la glace
est positive, que le rayon ordinaire s'y meut plus vite
que le rayon extraordinaire (1).
Enfin nous avons dit que la glace est peu biréfringente
et la différence de vitesse de ses deux rayons très-
petite. C'est ce qui résulte de la recherche des indices
de réfraction qui sont précisément l'inverse des vitesses.
Les indices se déterminent à l'aide des anneaux colorés.
On sait que le diamètre des anneaux dépend de la gran-
deur des indices, de l'épaisseur de la lame qui les produit
et de la disposition de l'appareil qui les projette. Étant
donnée, par la théorie, l'équation qui relie ces variables
entre elles, on mesure l'épaisseur des lames de glace et
le diamètre de leurs anneaux, sachant aussi que l'indice
ordinaire depuis longtemps mesuré est de 1.310, on
trouve pour l'indice extraordinaire 1,311. La différence
entre les deux indices est seulement de 0,001, c'est-à-dire
172 fois plus petit que dans les lames de spath, les seules
où l'on puisse observer directement la double réfraction.
Revenant à nos observations du Grindewald, je dois
dire que ces expériences ont été faites par M. Bertin
avant nous, dès le mois de juillet 1866 ; mais nos obser-
vations confirment les siennes. Pendant que j'explorais le
(1) Cette distinction est importante au double point de vue de la théorie
et de la physique moléculaire. L'onde extraordinaire représente dans les
cristaux à un axe un ellipsoïde de révolution autour de l'axe, mais l'el-
lipsoïde est aplati comme une lentille pour les cristaux négatifs du spath,
tandis que dans les cristaux positifs de la glace il s'allonge comme un œuf.
Les cristaux négatifs se comportent comme s'ils étaient comprimés suivant

l'axe; les cristaux positifs comme s'ils se dilataient dans la même direc-
tion. C'est dans ce dernier cas que se trouve la glace dont les molécules,
en se congelant, se dilatent plus dans le sens vertical que dans le sens

horizontal.
V . Bertin, La constitution de la glace (Revue des cours scientifiques,
1866, p. 400).

ET SES GLACIERS. 33
glacier supérieur, mon ami Dupré alla reconnaître l'état
du petit glacier du Faulhorn. Il le trouva encore recouvert
d'une épaisse couche de neige qui semblait ne pas devoir
disparaître avant la fin de l'automne. Pour examiner le
glacier il eût fallu pratiquer une galerie profonde dans
cette neige; mais nos observations sur la Mer de Glace et
l'accord parfait de nos expériences avec les résultats ob-
tenus par M. Bertin, rendaient cette opération superflue.
En faisant ouvrir une tranchée dans le glacier au com-
mencement de juillet 1866, M. Dollfus-Ausset mit à dé-
couvert sous la neige tombée depuis l'hiver, 2 mètres
et demi de névé « friable sur la plus grande hauteur, plus
compacte à la partie inférieure et terminé par une couche
de glace assez résistante. On aurait pu confondre cette
glace de névé avec la glace glaciaire qui était seulement
un peu plus dure, si elles n'avaient pas été séparées par
la couche de boue qui recouvre le glacier proprement dit
et sert à le reconnaître. A première vue, cette glace des
hautes régions est constituée exactement comme la glace
de névé qui la recouvre, et celle-ci n'est évidemment
qu'une agglutination des grains du névé supérieur. Cette
glace est peu transparente à cause de la masse de bulles
d'air qu'elle renferme et des fissures qui la divisent dans
tous les sens en grains irréguliers de petite dimension.
Ces fissures sont d'ailleurs très-petites, car l'infiltration
des liquides ne se fait que difficilement et avec la plus
grande lenteur.
« Dans la lumière polarisée, névé, glace de névé, glace
glaciaire (des hautes régions), paraissent identiques. Avec
la lumière parallèle, les lames de ces diverses substances
présentent toujours une mosaïque colorée, qui prouve
qu'elles sont formées de cristaux transparents irréguliè-
rement groupés. Seulement les éléments de la mosaïque,
et par conséquent les cristaux, augmentent de dimension
en passant du névé à la glace. Dans la lumière conver-
soc. DE GÉOGR. — J A N V I E R 1869. X V I I . — 3

34 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
gente, toutes les lames produisent des franges irrégulières,
et il m'a été impossible, en variant la taille, d'obtenir des
anneaux, tandis que les lames prises à la surface des
trous où l'eau avait gelé pendant la nuit montraient im-
médiatement les anneaux positifs caractéristiques de la
glace d'eau. Ainsi le microscope polarisant, d'accord avec
l'observation directe, nous prouve que la glace du Faul-
horn est constituée par des cristaux de glace de petite di-
mension, qui n'ont aucune orientation régulière. »
Dans sa communication faite à l'Académie des sciences
le 20 août 1866, M. Bertin ajoute (1) que dans les blocs
de glace tombés du petit glacier de Hühnergutz, au haut
du Wetterhorn, sous forme d'avalanches, la glace est
exactement comme celle du Faulhorn ; mais elle renferme
çà et là quelques morceaux de glace transparente, dans
laquelle on pouvait tailler des lames avec des anneaux,
quoique sans orientation régulière. Ainsi la glace des gla-
ciers, loin de présenter une constitution uniforme, offre
des différences considérables suivant les points observés.
Nos observations indiquent dans sa structure des modifi-
cations régulières tendant vers un état limite qui est la
glace d'eau et qui s'accomplissent pendant le trajet du
glacier. Pour déterminer avec précision quels rapports
existent entre le mouvement des glaciers et leurs trans-
formations, il importerait de multiplier les expériences sur
les glaciers d'une grande étendue. Nous comptons re-
prendre ces expériences l'été prochain sur le glacier
d'Alelsch, le plus considérable des Alpes. D'un autre côté,
M. Gustave Lambert a bien voulu nous promettre de ré-
péter les mêmes expériences dans les régions polaires, et
nous ferons une demande semblable au docteur Augustus
Petermann, de Gotha, qui se propose d'envoyer au prin-
(1) Bertin, Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences,
20 août 1866, p. 346. — Ch. Grad, Comptes rendus, 7 janvier 1867.

ET SES GLACIERS. 35
temps prochain une nouvelle expédition dans l'océan
Glacial.
I I I
La géologie du massif du Wetterhorn, du Schreckhorn
et de l'Eiger peut jusqu'à un certain point être étudiée
dans les moraines terminales des deux glaciers du Grin-
delwald. Nous avons trouvé ces moraines composées de
fragments de toute grosseur de gneiss, de calcaire, de
granite et de micaschiste de plusieurs variétés. Le gneiss
prédomine et forme les crêtes du Mittelhorn, du Berglis-
tock, du Schreckhorn, du Rosenhorn et des pics de
Viesch. L'Eiger, la paroi du Mettenberg et le Wetterhorn
jusqu'à son premier sommet sont constitués de roches
calcaires, ainsi que le Wellhorn sur la rive gauche du
glacier de Rosenlaui. La limite entre les deux formations
gneissique et calcaire se trouve sous le glacier de Rosen-
laui, — le Dossenhorn sur le versant droit de ce bassin
est gneissique, — elle passe entre les cimes du Wetterhorn
et du Mittelhorn pour se rendre du Mettenberg à l'Eiger
sous le glacier inférieur du Grindelwald. Sur les bords du
glacier, la limite des deux roches est très-distincte. Le
contact du gneiss et du calcaire correspond au dernier ré-
trécissement du glacier en face de l'Eiger où l'on voit un
ravin s'élever jusqu'au sommet du Mettenberg. Dans tout
ce massif, le gneiss s'altère, se délite facilement et comme
au contraire le calcaire du Mettenberg et de l'Eiger est
très-compacte, on peut attribuer la plus grande largeur
du glacier inférieur dans la région du gneiss à l'extrême
friabilité de cette roche.
Le gneiss ne présente pas partout une constitution ho-
mogène. Au petit pic de Viesch il renferme peu de feldspath,
et devient gris avec une schistosité irrégulière. Plus riche
en feldspath et de couleur blanchâtre au Rosenhorn et au

36 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
Mittelhorn, le gneiss passe ensuite par diverses nuances à
la roche foncée et à pâte fine du glacier de l'Aar. Au
Dossenhorn, ce même gneiss renferme un lit de marbre
incliné d'environ 32 degrés est. Au Schreckhorn, M. Desor
trouva le sommet et le revers méridional moins talqueux
et renfermant de plus gros cristaux de feldspath que sui-
les flancs est et nord. Outre le gneiss, on trouve à l'in-
térieur du massif du micaschiste et du granité. Parlant
des relations du granité et du gneiss, M. Desor dit :
« J'ignore jusqu'à quel point il y a passage entre ces
roches et si ce passage est plus insensible du côté de
l'ouest qu'au glacier inférieur de l'Aar. Mais ce n'en est
pas moins un fait d'une haute importance que toutes les
grandes cimes de l'Oberland, au delà de 3500 à
4000 mètres, sont de ce schiste gneissique, tandis que
le granité forme seulement les arêtes les plus basses. Si
nous étions plutonistes orthodoxes, rien ne serait plus
facile que d'expliquer ce fait, en admettant que le granité
en se soulevant a refoulé en haut la croûte schisteuse, et
que les grandes arêtes sont autant d'esquilles restées de-
bout après l'éruption. Mais trop de faits s'opposent à
cette interprétation, entre autres la nature même du gra-
nité, qui selon toutes les probabilités, n'est pas ici une
roche éruptive (1). »
L'âge géologique des formations calcaires du Wetter-
horn n'a pas été facile à fixer à cause de la rareté des
fossiles. MM. Studer, Desor, Escher de la Linth, ont
étudiés tour à tour ces terrains, sans pouvoir s'accorder
sur l'époque à laquelle ils appartiennent. M, Desor les
range dans le crétacé (2). Il y a bien un lambeau de ter-
rain crétacé au Faulhorn, mais le sol du Grindelwald et
(1) Dollfus-Ausset, Matériaux pour servir à l'étude des glaciers, t. IV,
Ascensions, p. 346 et 367.
(2) Dollfus-Ausset, Matériaux pour l'élude des glaciers, t. IV, p. 4 1 1 .

ET SES GLACIERS. 37
les escarpements du Wetterhorn et de l'Eiger semblent
appartenir plutôt aux formations jurassiques. Le sol du
Grindelwald se compose de schistes calcaires plongeant au
sud qui alternent avec de puissants dépôts de schistes
noirs, lustrés, en partie très-quartzeux, appelés dans le
pays Eisenstein, roche de fer, à cause de leur couleur et
de l'éclat métallique de certaines variétés. Le quartz mêlé
au calcaire et au schiste argileux de l'eisenstein est grenu
et les fossiles qu'on y a découverts, entre autres : Tri-
gonia costata, Ammonites Murchisonia, Lucina Bet~
tona,
etc., rapportent ces couches au Jura inférieur ou
bajocien (1). Ce dépôt passe du Grindelwald par la Ba-
chalp au Schwarzhorn et au Faulhorn où le néocomien
lui est superposé. C'est aussi au-dessus de l'eisenstein de
la grande Scheidegg que se dressent les couches calcaires
du Wetterhorn. Si un nouvel examen confirme la déter-
mination des fossiles du Faulhorn (2), la structure de ce
massif ne peut être expliquée que par l'existence d'une
faille séparant le néocomien de la région supérieure du
Jura bajocien qui lui semble adossé. M. Studer admet en
outre (3) une seconde faille plus évidente entre les pla-
teaux des Scheidegg et les grandes masses de calcaire ju-
rassique moyen à pâte fine, très-homogène, qui les do-
minent au midi par les précipices de plus de 1000 mètres
d'élévation du Wetterhorn, de l'Eiger et de la Jungfrau,
qui appartiennent au Jura moyen. Dans une étude déjà
ancienne, antérieure à la découverte des fossiles dont
nous avons énuméré les plus caractéristiques, le savant
auteur de la carte géologique de la Suisse (4) avait classé
(1) Studer, Mittheilungen der Naturforschenden Gesellschafft in Bern.
Année 1859 et année 1865, p. 298.
(2) Martins, Bulletin de la Société géologique de France. Première
série, t. XIII. — B. Studer, Mémoires de la Société géologique, t. III
(3) Studer, bulletin de la Société géologique de France, 1868, t. XXV
p. 173.
(4) Studer, Geologie der Schweitz, t. II.

38 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
les schistes du Grindelwald et des Scheidegg dans le
nummulitique. Il se fondait sur l'existence de nummulites
aux deux bouts de ce dépôt, dans une roche analogue aux
enviions de l'hôtel du Mürren et à Rosenlaui. L'existence
de ces deux lambeaux nummulitiques est bien réelle,
mais la découverte des fossiles attribue au Jura inférieur
ou bajocien tout le terrain intermédiaire. D'ailleurs parmi
les groupes calcaires des Alpes, il n'y en a pas de plus
compliqué que celui compris entre les vallées de la Kander
et de l'Aar. M. Studer (1) nous écrivit en nous communi-
quant une coupe du lac de Brienz au Wetterhorn : « La con-
naissance de nos Alpes calcaires s'embrouille de plus en
plus à mesure que nous les étudions davantage. Celui
qui pourra dégager de toute obscurité cette coupe, aura
certainement acquis un titre de profonde reconnaissance
de quiconque s'intéresse à la géologie alpine. »
Au point de vue orographique on voit que le relief gé-
néral de tout ce groupe s'élève de l'est à l'ouest de telle
sorte que le point culminant, au lieu d'être au centre, se
trouve plus rapproché du bord occidental. Ce trait carac-
térise les Alpes bernoises, et soit que l'on considère les
Wetterhoerner, soit la ligne qui va de Munster à la Jung-
frau ou bien encore de Viesch au Gletscherhorn, ces dif-
férents profils indiquent une disposition semblable. Or,
comme l'a déjà fait remarquer M. Desor, cette ligne est
perpendiculaire à la direction des couches qui courent le
plus souvent du sud-ouest-sud au nord-est-nord. Les
pentes les plus roides regardent la plaine du côté du nord
et de l'ouest. Cette circonstance est importante, parce
qu'elle détermine la fertilité relative de la contrée, car
ainsi les pentes douces, les seules qui soient productives,
se trouvant inclinées au midi, sont bien exposées au so-
(1) Studer, Metthungen der naturforschenden Geselschafft in Berne,
1868, p. 297.

ET SES GLACIERS. 39
leil, les neiges y persistent moins longtemps, la zone des
pâturages s'élève bien plus haut, et le climat est plus
doux. D'un autre côté on constate aussi que l'ensemble
des vallées de cette région forme un labyrinthe dans
lequel il est difficile de reconnaître une direction prépon-
dérante. Une chose paraît évidente, c'est qu'elles ne sont
pas influencées par la nature des roches. Elles traversent
les schistes et le granité sans régularité apparente ; mais,
ainsi que dans le Valais, ces vallées, ordinairement larges
à leur origine, vont en se rétrécissant de haut en bas, au
contraire de ce qui arrive dans la plupart des chaînes
de montagnes.
Nous avons vu en descendant à la Mer de Glace que la
hauteur du glacier inférieur du Grindelwald a beaucoup
diminué depuis douze ans. Dans le même intervalle, l'ex-
trémité du glacier inférieur s'est retirée de 594 mètres
depuis 1855 en ligne droite, abandonnant dans sa retraite
plusieurs moraines terminales et laissant à nu de grands
escarpements arrondis et polis, surtout sur la rive gauche,
du côté du Mettenberg. On m'a assuré que, « il y a cent
ans », les gens du Grindelwald taillaient là des marbres
pour leurs cheminées, et que depuis le glacier avait recou-
vert cet emplacement jusqu'en 1866. La moraine latérale
de la rive droite présentait un talus incliné de 45 degrés,
grâce à l'extrême adhérence de boue glaciaire qui cimen-
tait les différents éléments de la moraine, et l'on y re-
marquait de beaux échantillons de calcaire et de gneiss
en contact provenant de la limite de ces deux formations.
Composées de fragments de toute grosseur de gneiss, de
calcaire et de granite entassés sans ordre, les différentes
moraines frontales, abandonnées depuis douze ans, étaient
en parties rongées par les eaux du torrent. En arrière de
ces digues, la Lutschine avait formé des dépôts stratifiés,
de faible épaisseur il est vrai, composés de couches de
galets et de sable, comme ceux du petit lac périodique

40 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
qui paraît chaque printemps à l'extrémité de la Mer de
Glace, au pied de l'Eiger. Ce phénomène, insignifiant en
apparence, mérite d'être noté parce qu'il explique l'exis-
tence de dépôts stratifiés pareils au milieu d'anciennes
moraines loin des glaciers actuels.
La retraite des glaciers est générale dans les Alpes
depuis quelques années. Nous ne l'avons pas seulement
observé au Grindelwald, mais à Rosenlaui et même au
Monte-Rosa. Le glacier de Rosenlaui s'est retiré d'une
demi-lieue de chemin au moins et se trouvait en 1868 au
haut d'escarpements abrupts ; mais comme les schistes
sur lesquels il se meut sont très-friables, les surfaces
polies se décomposent rapidement. Dans les vallées du
Monte-Rosa, où je signalai en 1860 les envahissements
du grand glacier de Gorner (1) au-dessus de Zermatt,
les glaces se retirent également. Le glacier de Gorner ne
progressait déjà plus en '1866, et depuis il a reculé de
40 mètres sur la rive gauche selon M. Giordano et un
peu moins du côté du Riffel. Les glaciers de Findelen,
de Furke, ceux de la vallée de Chamounix au pied du
Mont-Blanc reculent de même. M. Venance-Payot affirme
qu'à Chamounix, le glacier des Bossons fit de grands
progrès jusqu'en 1818. Comme la glace envahit les
terres labourables, des processions furent ordonnées et
l'on planta à cette occasion une croix entre deux blocs de
la moraine frontale. Le glacier s'arrêta. Entre les limites
qu'il a atteintes en 1818, époque de son plus grand déve-
loppement de date connue, jusqu'à celles qu'il occupait
en octobre 1865, il y a une distance de 489 mètres, dis-
tance qui représente, sans tenir compte des oscillations
partielles, son mouvement de recul depuis 48 ans (1). Le
glacier des Bois enfin, voisin des Bossons, atteignit sa
(1) Ch. Grad, Observations sur les glaciers de la Viege et le massif du
Monte Rosa. 1866. Paris, Challamel, in-8, p. 65.
(1) Venance-Payot, Cosmos du 17 octobre, 1868, p. 315 et 435.

ET SES GLACIERS. 41
limite maximum du siècle actuel en 1826 et avait reculé
de 369 mètres en 1866.
On conserve à l'église du Grindelwald une cloche qui
porte le millésime de 1044, et provient d'une chapelle
consacrée à sainte Pétronille. Cette chapelle était située,
selon la tradition, à l'extrémité d'un passage fréquenté il y
a quelques siècles, et conduisant par la crête de Viesen
en Valais. Divers auteurs, préoccupés des envahissements
des glaciers alpins, se fondent sur la disparition de la cha-
pelle pour prouver la marche progressive des glaces, et
en témoignage des anciennes communications du Grindel-
wald avec le Valais par la crête de Viesch, ils invoquent
le baptême d'un enfant qu'on aurait amené par ce chemin
en 1576. Or, je n'ai pu trouver d'autre indice de ce fait
qu'une inscription des registres de la paroisse du Grin-
delwald dont voici la copie textuelle : « 1576, Den 10 juni
han ich iy kind tauft, eins Joders auf Sengg von
Wallis uss Sauss. » Le registre ne dit pas plus, et la seule
explication rationnelle du fait, c'est qu'un paysan réformé
originaire du Valais, mais demeurant au lieu dit auf
Sengg
dans la vallée de la Lutschine, aurait fait baptiser
son enfant au Grindelwald. Au lieu d'être plus faibles qu'au-
jourd'hui, les glaciers du Grindelwald ont fait précisément
à cette époque, vers la fin du XVIe siècle, des progrès subits
qui les ont portés bien en avant de leurs limites actuelles.
Une vieille chronique manuscrite dit formellement :
« Im 1600 Jahr ist der ynder Gletscher bei der undern
» Bargelbrigg in den Bargelbach getrollet und hat man
» müssen 2 Hauser und 5 Scheuren abraumen, die Platz
» hat der Gletscher auch eingenommen. Der under Glets-
» cher ist gangen bis an Burgbiel unter den Schopf und
» ein Handwurff weit vom Schüssellauinen-Graben, und
» die Lutschina verlor den rechten Lauf und war vom
» Gletscher verschwelt, dass sie durch den Aellauinenbo-
» den auslief. Die ganse Gemeind wollt helfen schwellen

42 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
» aber es half nichts ; man muss die Kalter abraumen,
» 4 Hauser und viel andre Kalter ; da nahm das Wasser
» überhand und trug den gansen Boden weg und verwüstet
» es. — Im 1602 Jahr fing der Gletscher an zu schweinen
» und hinter sich zu rücken. » (« L'an 1600, le glacier
supérieur a roulé dans le Bargelbach, près du pont infé-
rieur, et il a fallu déménager 2 maisons et 5 granges, et
le glacier envahit aussi leur emplacement. Le glacier infé-
rieur est allé jusqu'au Burgbiel sous le rocher et à un jet
de pierre du ravin de la Schüssellauine, et la Lutschine
perdit son cours habituel et fut barrée par le glacier de
manière à s'écouler par les champs d'Aellauinen. Toute
la commune accourut au lieu du danger, mais sans rien
pouvoir ; il fallut démolir les constructions, 4 maisons et
d'autres constructions ; puis l'eau inonda les champs, les
emporta et les dévasta. — L'an 1602, le glacier commença
à fondre et à reculer en arrière. »)
Ainsi les glaciers de la vallée auraient atteint leur plus
grand développement connu aux années 1600 et 1602.
En 1750, selon M. Gerwer, ils avaient repris leurs plus
faibles limites connues. Une magnifique moraine frontale,
maintenant envahie par la végétation, indique la station
extrême du glacier inférieur en 1601, à quelques pas du
ravin de la Schüssellauine, à 657 mètres de son pied au
mois de janvier 1869 et à 63 mètres de la moraine fron-
tale de 1855, époque depuis laquelle le glacier recule
constamment. Ces faits positifs montrent qu'à la fin du
XVIe siècle le passage de la crête de Viesch n'était pas
plus praticable qu'aujourd'hui. D'ailleurs, lors de la der-
nière guerre de religion en Suisse, vers 1712, plusieurs
réformés s'enfuirent du Valais pour venir au Grindelwald
par les glaciers. Mais on dit que ces hommes accomplirent
le passage au péril de leur vie et après des fatigues inouïes,
et si des hommes vigoureux ont eu tant de peine à franchir
la crête de Viesch, comment aurait-on amené par ce chemin

ET SES GLACIERS. 43
un faible enfant pour le présenter sur les fonts baptismaux ?
Les glaciers du Grindelwald, outre ces oscillations de
date connue, se sont étendus autrefois bien au delà de ces
limites pour rejoindre à l'époque de leur plus grande
extension le grand glacier de l'Aar et du Rhin. Non-seule-
ment les flancs du Mettenberg sont arrondis et sillonnés
de rigoles, de karrenfelder, bien au-dessus de la limite
des polis récents, mais on rencontre à chaque pas sur les
versants du Grindelwald des blocs erratiques charriés et
laissés là par les glaces. La limite supérieure des polis et
des roches moutonnées se rapporte de tous côtés à une ligne
ascensionnelle, de moindre pente que celle de la surface
actuelle du glacier, pour se perdre sous les neiges à une
hauteur absolue d'environ 3000 mètres comme au col de
l'Oberaar. Le gneiss du Schreckhorn, et le calcaire du
Mettenberg se trouvent aussi à l'état de blocs erratiques
au Wargistall, sur les hauteurs d'Itramen et de la Bus-
salp. A Auggistalden, à 150 mètres au-dessus du fond de
la vallée, on remarque surtout un gros bloc de gneiss
avec des polis superbes. Les anciennes moraines, éparses
sur le versant méridional de l'Eiger et sur les pâturages
de la Bussalp, à plus de 2000 mètres d'altitude, sont
maintenant entièrement recouvertes par la végétation.
Sur l'emplacement de Meyringen, l'ancien glacier de
l'Aar s'élevait à une hauteur égale.
Si sur différents points de la vallée, entre autres aux
Spitzen et au Rœthihorn, il n'y a plus de traces de cet
ancien glacier, c'est que depuis ces points ont subi de
nouveaux remaniements. Le pied méridional des Spitzen
fait voiries traces d'un glissement progressif du sol super-
ficiel jusqu'au bord de la Lutschine. Un tel glissement
explique l'existence des fissures que l'on voit dans les
murs de l'église et la position inclinée du clocher. Au
pied du Rœthihorn, on remarque les traces d'un éboule-
ment qui laisse encore à nu les rochers de la partie supé-

44 LA VALLÉE DU GRINDELWALD
rieure, tandis que vers la base il n'y a qu'un amas de
décombres incohérents. Ces éboulements sont encore fré-
quents. Il y en a eu un considérable en 1843. Un autre
dont on reconnaît les preuves notoires, près Burglauenen,
au pied du Tschingelberg, fut aussi terrible que celui du
Rossberg, qui ensevelit en 1808 la campagne de Goldau
et combla en partie le lac de Lowertz, dans le canton de
Schwitz.
Interrogez la tradition ? D'accord avec le témoignage
muet du sol, les récits des montagnards vous dépeindront
en traits effrayants la catastrophe de Burglauenen. Na-
guère, le beau village de Schillingsdorf florissait dans ce
sîte. Les habitants vivaient heureux, la fortune leur sou-
riait, mais avec leur prospérité leur cœur devenait dur à
l'égal des rochers. Or, un pèlerin étranger vint à Schil-
lingsdorf par une nuit orageuse. Le pèlerin était pauvre,
accablé et transi. En vain il alla de porte en porte sup-
plier chaque famille de lui donner un abri contre la tour-
mente qui grondait. Le malheureux ne trouva que sévices
et injures, et il allait défaillir de faiblesse près de la der-
nière maison du village, lorsque de pauvres gens l'invi-
tèrent à entrer, afin de partager avec eux le peu qu'ils
possédaient. Le pèlerin se rendit à cet appel. Il était à
peine entré que la tempête s'accrut avec une violence
extraordinaire. Le tonnerre couvrit la montagne de ses
éclats terrifiants. Les vents mugirent avec tant de force
qu'il n'y eut plus de repos possible et que chacun se leva
de son sommeil, saisi de crainte. Alors du sein des nuages
déchaînés, au milieu d'éclairs terribles, une voix éclata
sur la commune inhospitalière comme un appel d'en haut,
comme la trompette du jugement :
D' Bergfluh ist g'spalten;
Schlegel und Weggen sin g'halten,
Schillingsdorf muss untergehn.


ET SES GLACIERS. 45
Et pendant que la voix retentit les rochers s'ébranlèrent,
le sol fut agité par de violentes secousses comme si les
fondements de la terre allaient manquer. Et la Burg, le
pic redoutable, chancela sur sa base, et ses tronçons bri-
sés, grands comme des montagnes, se précipitèrent,
broyant, écrasant tout sur leur chemin, apportant partout
la désolation, suivis d'une avalanche de rochers, de terre
et de boue qui ensevelit le village. Une chétive cabane,
la moindre et maintenant la seule debout, résista. Ses
habitants, les pauvres qui accueillirent le pèlerin sans
asile, tombèrent à genoux comme tous les autres. Ils
avaient vu dans l'ombre un bloc plus gros que leur cabane
rouler vers eux. Mais le bloc resta fixé subitement. Sur son
arête le pèlerin étranger était assis, tranquille au milieu
du choc des éléments, écartant du geste les blocs qui
tombaient encore. Puis, après un intervalle, le pèlerin se
leva, sa taille grandit dans de gigantesques proportions,
et peu à peu sa forme devint aérienne, indécise, au point
de se confondre avec la nue à l'aurore naissante. Quand
il disparut, le jour éclaira un chaos de débris sur l'em-
placement de Schillingsdorf, et ceux-là seulement se trou-
vaient sauvés qui furent miséricordieux.
P. S. Ce travail était Imprimé lorsque nous avons reçu des mesures
exactes faites à notre prière, par M. Gerwer et M. Heiman, notaire au
Grindel wald, sur la réduction des glaces. Depuis 1805, époque de leur plus
grande extension en ce siècle, le glacier inférieur a reculé de 594 mètres
et le glacier supérieur de
3 7 8 mètres en janvier 1869. C H . G .

46
EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA
PROVINCE DE MINAS-GERAES (BRÉSIL)
PAR M. L'ABBÉ DURAND
Lorsque vous sortez de Marianna, ville épiscopale de ce
vaste diocèse, vous apercevez à l'occident une montagne
qui se détache de sa chaîne principale comme une forte-
resse de géants; une quinzaine de lieues vous en séparent.
Vous suivez le ruisseau du Carme, ribeirao do Carmo,
qui divise Marianna en deux parties ; après avoir chevauché
à travers une belle forêt et sur les flancs des chaînons
détachés de la montagne, vous descendez dans des vallées
couvertes d'une forêt de fougères; le sol noir que vous
foulez aux pieds est un minerai de fer qui donne 90 pour
100 à la fonte. De nombreuses rivières sillonnent ces
vallées, et les changent en lacs à l'époque des pluies :
les unes roulent leurs eaux cristallines sur des galets de
fer ou de quartz hyalin arrachés aux ravins de la serra;
les autres, coulant sur un terrain jaunâtre, recèlent dans
leur lit de sable fin la poudre et les paillettes d'or qui ont
attiré les premiers colons dans cette contrée. La mon-
tagne grandit devant vous; de loin elle vous représente
l'immense profil d'un géant endormi; le soir vous couchez
à ses pieds dans une riche fazenda où vous recevez une
cordiale hospitalité.
Vous êtes en présence de la serra do Caraça. D'où lui
vient ce nom ? on lui attribue plusieurs étymologies. Les
uns veulent que ce mot soit le nom d'un Portugais qui
vint habiter au pied de la serra; d'autres prétendent que
c'est une dénomination indienne conservée comme les
noms de la plupart des fleuves et des montagnes du

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 47
Brésil; enfin il y a une troisième interprétation, plus
savante mais moins commune : de loin, comme nous
l'avons dit, la serra présente le profil d'une tête gigan-
tesque regardant le ciel ; de là la première partie du mot
cara, — visage, — et comme elle renferme des mines
de fer, on a terminé le nom par aço, acier; en changeant
par corruption l'o en a, on a donc caraça, visage d'acier.
En face de cet immense soulèvement de roches, qui se
douterait que derrière ces dikes arides et abruptes qui
s'élèvent du sein d'une couronne de forêts, est cachée un
oasis enchanteur, véritable paradis terrestre perdu dans
les nuages ! Dès l'aube il vous faut partir si vous ne
voulez pas être surpris par la nuit dans la serra. Après
avoir fait seller solidement votre mulet, vous franchissez
une petite rivière aux eaux limpides et ferrugineuses;
vous vous engagez vers le S . - 0 . sur une pente qui
s'incline selon un angle de 30 à 40 degrés; route péril-
leuse en cette saison de la sécheresse et presque im-
praticable pendant celle des pluies. Vous montez en
longeant un torrent qui s'est frayé un lit profond à travers
les stratifications du versant. Voyez-vous ces plantes nom-
breuses semblables à des sarments de vigne; vous vous
croiriez au milieu d'un immense vignoble si les élégantes
fleurs violettes qui les couronnent ne vous révélaient la
candelà de Emma, iridée que vous rencontrerez dans
toutes les montagnes de la province de Minas. Çà et là
des orchys étendent sur la roche un tapis parsemé de
leurs admirables corolles parées de rubis et de topazes :
toutes ces (leurs sont les coupes dans lesquelles les coli-
bris et les oiseaux mouches revêtus d'or, de pourpre et
de bronze viennent chercher les insectes qui sont leur
nourriture.
Lorsque, après deux heures d'ascension pénible, vous
arrivez au sommet du versant, un panorama splendide
vous dédommage de vos fatigues. Au N.-E., l'Itaculumi

48 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
élève sa tête pelée au-dessus de la serra de ouro preto,
montagne d'or noir, dont les crêtes sourcilleuses indi-
quent la ville de ce nom, capitale de la province, assise à
ses pieds. A l'est et au sud-est, des collines couronnées de
forêts semblables aux vagues ondulées d'un océan de ver-
dure vont se perdre dans le certao ou désert de Saint-Paul.
A partir de cet endroit tout change autour de vous, la
route devient plus dangereuse. Vous cheminez sur une
crête étroite bordée de deux précipices profonds et bientôt
vous vous engagez sur une corniche large d'un mètre;
pendant une demi-heure au moins vous avancez pénible-
ment sur ce chemin glissant et raboteux. D'un côté s'ouvre
béant un abîme au fond duquel peut vous précipiter le
moindre faux pas de votre monture ; de l'autre se dresse
une muraille tantôt perpendiculaire tantôt étendant sur
votre tête une sorte de voûte tapissée de fougères velou-
tées à travers laquelle filtrent de nombreuses sources fer-
rugineuses. Bientôt on descend au fond d'une gorge
étroite, et après avoir franchi un torrent caché sous les
frais ombrages des fougères arborescentes, on atteint un
grand bassin supérieur appelé campa de fora, champ de
dehors. La scène revêt ici des formes plus austères; à
certaines époques il y règne un calme qui saisit l'âme
d'une impression mélancolique; dans ces régions élevées
on entend le silence; là plus de grande végétation, un
tapis d'herbe et de mousse dissimule à peine la roche et
les marécages qu'il recouvre. La plaine est resserée entre
deux chaînes courant parallèlement du sud au nord, aussi
de tous côtés l'horizon est-il fermé par de longues dikes
grisâtres ; quelques pics, orgueilleusement isolés comme
des géants solitaires, des éboulements immenses attestent
le travail que les éléments accomplissent en silence dans
ces lieux déserts. Un long ruban de roseaux et quelques
bosquets d'arbustes annoncent la présence de ruis-
seaux dont les sources puisent aux nuages qui enve-

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 49
loppent presque constamment les sommets de la serra.
En sortant du campo de fora, qui peut mesurer trois
lieues de longueur sur une de largeur, on avance sur une
corniche large et ombragée qui serpente le long de la
dike orientale. Encore une heure et vous découvrez au
loin un rocher qui s'élève au milieu des nuages, comme
un phare au-dessus de la montagne, vieux témoin des
révolutions du globe resté debout au milieu des ruines
qu'elles ont amoncelées en cette partie N.-E. du bassin de
Caraça.
Enfin, après trois heures, vous traversez une petite
rivière et vous montez sur le plateau par un chemin taillé
en corniche dans sa chute occidentale, et vous êtes devant
le grand séminaire actuel du diocèse de Marianna. Le
bassin de Caraça forme un vaste rectangle qui peut avoir
trois lieues de longueur sur une et demie de largeur. Les
trois côtés N.-E. et S. sont fermés par autant de murailles
gigantesques, qui s'élèvent à 1000 mètres au moins au-
dessus du bassin. L'altitude de celui-ci peut être évaluée
à 2000 mètres au-dessus du niveau de la mer. La partie
occidentale se termine par la profonde vallée par laquelle
nous venons d'atteindre le plateau. Elle court du S.-E.
au N.-O. ainsi que la rivière ombragée de bosquets de
mimosas.
Une belle esplanade ornée d'une allée de palmiers, se
développe devant l'établissemunt ; sa principale façade
regarde l'occident. Il forme deux ailes séparées par la cha ·
pelle. Au centre, un large escalier d'une douzaine de
marches conduit jusqu'au péristyle qui donne entrée
dans le sanctuaire. Voici l'histoire de sa fondation au
milieu de cette admirable thébaïde.
Un noble Portugais, compromis dans les événements
politiques de sa patrie, s'était réfugié au Brésil vers la fin
du siècle dernier. Dégoûté du monde il se retire dans les
hautes montagnes de Minas, et fait son ermitage d'une
SOC. DE GÉOGR. — JANVIER 1869. XVII. — 4

50 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
grotte ouverte sur le versant occidental de la grande
vallée dont nous venons de parler. À cette époque, la
mineraçao des mines d'or était en pleine activité autour
de la serra do Caraça. La réputation de frey Lourenço,
frère Laurence, c'était le nom modeste qu'il avait adopté,
attira autour de lui des compagnons nombreux. Alors il
conçut le projet de bâtir une chapelle à l'entrée du bassin
de Caraça. Aussitôt il parcourt les mines et les riches
fazendas en frère quêteur, et il revient édifier un sanc-
tuaire qu'il dédia à Notre-Dame mère des hommes :
Nossa senhora mai dos homeus; il y ajouta un monas-
tère qui servit d'hôpital aux malades et aux blessés des
mines.
L'œuvre prospéra d'abord, mais bientôt frey Lourenço
se vit abandonné d'une partie de ses compagnons au
moment où lui-même se sentait incliner vers la tombe
par le poids des chagrins, des infirmités et des ans. On
était alors en 1808. Le roi Jean VI, chassé du Portugal
par les armées françaises, venait d'arriver dans la capitale
de sa colonie pour y attendre l'heure de son retour en
Europe. Frey Lourenço crut ne pouvoir mieux assurer
l'existence de son œuvre qu'en léguant au roi, par testa-
ment, Caraça et son sanctuaire. En ce moment débar-
quaient à Rio-de-Janeiro plusieurs missionnaires chassés
aussi de leur patrie pour la cause de leur roi. Jean V I ,
embarrassé de son héritage, leur donna Caraça avec ses
dépendances et de plus un territoire de trois lieues de
diamètre au moins, mais il réserva au gouvernement la
propriété et l'exploitation de toutes les mines de la mon-
tagnes.
Le sanctuaire devint alors le centre d'une mission
importante. Les colons, abandonnés depuis longtemps
dans les solitudes brésiliennes, comprirent l'importance
et l'utilité de l'association chrétienne pour resserrer entre
eux les liens sociaux. Ils formèrent une confrérie consi-

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 51
dérable sous le vocable de Notre-Dame mère des hom-
mes, et fondèrent à Caraça un collége qui fut longtemps
l'unique établissement d'études sérieuses dans les pro-
vinces du centre. Il prospéra jusqu'en 1843 ; mais à cette
époque il fut fermé faute de professeurs. Les anciens
missionnaires étaient morts ou trop vieux pour continuer
avec fruit la carrière de renseignement. Cependant d'au-
tres missionnaires s'y établirent en 1847; le grand sémi-
naire de Marianna y fut transporté en 1853. Lorsque les
réparations nécessaires eurent rendu toute la maison
habitable, et les routes viables, un collége y fut ouvert
à nouveau vers la fin de 1856.
Acceptons la cordiale hospitalité qui nous est offerte
par les directeurs du séminaire, parmi eux se trouvent
deux Français, et profitons des derniers, jours du mois
d'octobre pour visiter ce bassin curieux caché dans les
hauteurs de la montagne comme une pierre précieuse
dans son écrin.
De quelque côté que vous promeniez vos regards,
vous apercevez les sommets presque uniformes de cette
immense muraille qui forme l'enceinte du bassin; des
bosquets et des prairies étendent leurs tapisseries de ver-
dure et de fleurs jusqu'au milieu des versants; à cette
hauteur cesse à peu près toute végétation; la dike aride
et quelquefois dentelée élève son immense digue contre
laquelle les nuées viennent se heurter et s'arrêter. Pous-
sées par les vents d'ouest, elles s'accumulent à l'extré-
mité du bassin, et forment un plafond bas et noir que la
foudre sillonne et résout en véritables cataractes.
Au nord, quatre chaînons séparés l'un de l'autre for-
ment autant de vallées supérieures dissimulées par la
perspective qui les fait ressembler à des gradins. D'é-
paisses forêts voilent de leur sombre verdure et couvrent
du réseau de leurs lianes ces masses de rochers; elles
cachent la profondeur de leurs abîmes au regard qui

52 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
veut les sonder. Ces vallées courent en inclinant leur lit de
l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest; elles viennent se fondre
en une seule qui se redresse vers le nord-ouest en sortant
du bassin de Caraça. Le dernier chaînon, qui semble se
confondre avec la Grande-Serra, s'élance dans les airs
comme une large pyramide solitaire : à la base de son
côté occidental, vous apercevez une énorme embrasure
découpée avec symétrie dans la roche ; elle traverse tout
le pan de ce chaînon, et donne passage à un torrent qui
en jaillit en une seule chute de 500 à 600 mètres de hau-
teur. Si vous avez la patience et le courage de faire cette
périlleuse ascension jusqu'à la bouche intérieure de ce
corridor vous reconnaîtrez qu'il a été formé par la des-
truction de la tête d'une couche verticale de quartz grenu
rongée et emportée par les eaux. Alors vous remontez le
lit de ce torrent; il est taillé dans la roche comme un
magnifique escalier dont les sinuosités et les pentes
douces aboutissent au plateau de la Grande-Serra. Là
s'étendent des petits lacs : ce sont les réservoirs qui four-
nissent les eaux à toutes les chutes et cascades de cette
partie de la montagne; ils ont été creusés insensiblement
par l'action désagrégatrice des éléments si puissante en
ces latitudes, et sont alimentés par les nuées qui se repo-
sent une partie de la journée sur ces hauteurs. De ces
lacs ou bassins sortent des canaux profonds de 1 à 2 mè-
tres sur 1 de largeur; ils coupent le plateau pour se jeter
dans la vallée. Leur direction constante et rectiligne, la
précision de leurs coupures, indiquent que là encore, à
l'époque des grandes pluies, le trop-plein des bassins
s'est creusé différents lits en emportant le sommet des
couches verticales qui venaient affleurer les strates hori-
zontales de la Serra. Du haut de ce plateau, la vue s'étend
jusqu'aux crêtes de la Serra da Piedade, montagne de la
Piété, que borne l'horizon à trente lieues dans le nord-
ouest. Il forme un carré de trois ou quatre lieues de su-

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 53
perficie. Pour descendre, il vous faut marcher à travers
les écroulements amoncelés par le temps. Que de précau-
tions ne faut-il pas prendre afin d'éviter tous les dangers
du chemin ! Là vous vous engagez sur une étroite cor-
niche brisée; il faut en franchir les interstices en vous
suspendant aux branches des arbustes qui croissent dans
les anfractuosités de la roche; ici vous croyez marcher
sur un solide tapis de mousse, tout à coup le sol cède
sons vos pieds ; vous êtes sur un pont naturel suspendu
au-dessus d'un précipice : des arbres fracassés par les
ouragans ou tombés de vieillesse, des lianes entraînées
par leur chute, en forment la charpente vacillante, des
amas puissants de feuilles et de plantes grasses en consti-
tuent le tablier mouvant dans lequel on entre quelquefois
jusqu'aux genoux. C'est là un des dangers les plus fré-
quents des montagnes de l'Amérique du Sud. Après avoir
échappé à cet abîme, vous cherchez à vous frayer un
chemin dans le lit de la vallée ; une muraille inclinée de
45 degrés la traverse après avoir pris naissance dans un
éboulement considérable; elle a 6 mètres d'élévation; il
faut l'escalader : vous vous hissez péniblement au sommet, et
vous frissonnez d'épouvante en vous trouvant en présence
d'un nouvel abîme. Ces deux pans de la muraille inclinés
de même ne se rejoignent pas à leurs sommets : un es-
pace de 80 centimètres les sépare ; le mugissement d'un
torrent qui coule à une profondeur inappréciable vient
sourdre jusqu'à vos oreilles. Vous vous dressez donc sur
le bord de cette arête glissante; vous franchissez le gouffre
béant, puis vous vous laissez glisser jusqu'au pied de
l'autre muraille. Après avoir descendu d'autres pentes
humides couvertes de cannes de marais, canna do brejo,
— vous rentrez brisé de fatigue réparer vos forces par un
agréable sommeil.
Le lendemain, nous partons pour explorer la vallée in-
férieure ; elle est très-curieuse. Gravissons d'abord ces

54 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
gradins nombreux couverts de Capim gordoso, herbe
grasse, et de Capim cheiroso, herbe odorante. — Notons
en passant que c'est la forme générale des chaînes de la
Serra. Après avoir traversé une forêt sise sur des agglo-
mérations de roches transportées sur ces hauteurs, nous
nous engageons sur les premières pentes de la vallée.
Quelques failles interrompent le sentier; elles ne sont pas
larges; enfin, nous en atteignons le banc principal situé
aussi vers le nord-ouest, comme un immense gradin : il
se termine à pic au-dessus d'une forêt qui dissimule les
profondeurs de la vallée. Le banc sur lequel vous mar-
chez est étrangement tourmenté; l'action désagréga-
trice du soleil, du vent, de la pluie, des brouillards, a
rongé les parties tendres de la pierre; les parties sili-
ceuses forment des excroissances et des talus de 50 à
60 centimètres d'élévation; on dirait de vieilles souches
d'arbre pétrifiées, et des sillons réguliers tracés par une
charrue gigantesque; Là ces sillons se replient sur eux-
mêmes en spirales ; leurs contours les font ressembler de
loin à d'énormes boas endormis. Plus loin, des fentes
transversales ouvrent des abîmes inattendus devant vos
pieds; quelquefois elles sont recouvertes par des amon-
cellements de rochers transportés par les eaux ; ils affec-
tent des formes singulières : tantôt ce sont deux cônes, le
cône supérieur est appuyé par son sommet sur celui de
l'inférieur; tantôt ce sont d'énormes dômes tapissés d'or-
chis aux couleurs variées; plus loin, la roche s'élance
dans l'air comme les aiguilles et les lancettes élégantes
de nos églises gothiques, ou bien des panneaux triangu-
laires découpés en dentelle par les éléments qui les ont
percés comme des cribles à travers lesquels tamisent les
rayons du soleil. Au-dessus de vos têtes les versants
s'arrondissent en croupes parsemées de candelas de
emma, ou bien s'allongent de chaque côté comme les
ruines de vieux ponts, ce qui achève de donner à ces

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇ.A. 55
vallées tous les caractères des vallées de dénudation.
Maintenant voulez-vous explorer le vrai bassin de
Caraça; suivez la rivière qui le traverse, vous rencontrez
un grand nombre d'îlots de roches de transport épars çà
et là dans le bassin; tous sont assis dans l'axe de la
grande vallée. Cependant le bruit de la chute d'une
masse d'eau vient frapper vos oreilles; avancez encore
quelque temps, et vous vous trouvez devant une cascade
peut-être unique au monde. Le versant nord de la Grande-
Serra s'incline insensiblement en plusieurs gradins ; sur
les trois derniers, les nuages se sont creusé autant de
bassins profonds dans lesquels se condensent leurs va-
peurs; ils se déversent l'un dans l'autre par trois chutes
de 1 à 3 mètres d'élévation. C'est du réservoir inférieur
que les eaux s'élancent à travers une large brèche en se
développant en dix-huit nappes sur les dix-huit marches
d'un immense escalier ; sur chacune elle s'est creusé un
bassin ; elle tombe ainsi de 200 mètres d'élévation : elle
en mesure 40 de largeur. Dans la saison des pluies, c'est
une cataracte splendide dont les mugissements se font
entendre jusqu'aux extrémités du Campo de Fora. Insen-
siblement les eaux diminuent; alors ce sont dix-huit
nappes de cristal dans lesquelles miroitent dix-huit so-
leils parés des couleurs de l'arc-en-ciel. À l'époque de la
sécheresse, elle ne présente plus que quelques chutes
insignifiantes auxquelles le moindre orage vient rendre
toute leur magnificence. Cet admirable tableau est enca-
dré par de nombreux éboulements chargés de bromelias,
d'orchis, de cactus et de palmiers. En tombant au pied
de la Serra, les eaux donnent naissance à la rivière que
vous avez longée, et se sont en outre creusé un lit sou-
terrain dont la voûte est formée par les roches qu'elles
ont arrachées aux flancs de la cascade. Plus tard, ce
chef-d'œuvre de la nature sera certainement détruit par
les causes qui l'ont produit ; des bancs énormes minés

56 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
par l'eau menacent de se briser ; ils rouleront un jour jus-
qu'au pied de la cascade, et s'entasseront sur les débris
de la digue qui enserrait évidemment un lac supérieur.
Ici change le niveau du bassin de Caraça; il s'abaisse
subitement de 3 mètres au moins. Le sol marécageux,
recouvert de mousses, d'herbes et de canna do brejo, les
nombreuses flaques d'eau stagnante indiquent que c'est là
le réservoir des eaux de toute cette région de la mon-
tagne. En effet, dans la saison des pluies, cette partie
basse du bassin forme un lac considérable.
En longeant la partie nord de la Serra, vous rencontrez
une chute assez importante, et une mine d'or abandon-
née. Vous arrivez à l'angle nord-est du bassin : c'est là
que se trouve cette roche élevée que vous avez aperçue
du Campo de Fora; une sombre forêt y couvre des ébou-
lements énormes. Certainement, à l'époque de l'exploita-
tion des mines d'or, un sentier devait conduire hors de la
Serra par cette pente inclinée.
Tout le versant oriental n'est qu'une immense dike en-
tièrement pelée; à son extrémité sud est l'unique sentier
par lequel elle est accessible; il serpente le long du lit
desséché d'un torrent considérable pendant les pluies;
vous le gravissez péniblement ; lorsque vous touchez le
sommet, il se change en une corniche qui suit en dia-
gonale le versant opposé de la Serra, et rejoint, à ses
pieds, la plaine de Catasaltas, — mines hautes, —
village important, que vous apercevez à deux lieues
dans l'est; ce chemin dangereux, aujourd'hui aban-
donné, est le plus court pour monter et descendre la
Serra : c'était le plus fréquenté pendant l'exploitation des
mines d'or et à l'époque de la prospérité du collége. Si
de cette corniche vous montez plus haut, vous vous trou-
vez sur un plateau ; devant vous se dressent d'immenses
blocs de pierre symétriquement disposés sur plusieurs
rangs, séparés les uns des autres par des intervalles

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 57
égaux de près de 50 centimètres. Ils forment, dans tous
les sens, des corridors qui permettent de circuler autour.
Ils peuvent mesurer chacun 40 à 50 mètres cubes. Nous
avons déjà rencontré plusieurs carrés longs parfaitement
semblables disposés sur les pentes rapides des grandes
vallées supérieures que nous avons visitées : leur forme,
leur position et la netteté de leurs arêtes portent à croire
que ce sont des blocs erratiques.
De retour au bas de la Serra, vous vous trouvez en face
du versant sud. Le spectacle change; d'effrayant, il de-
vient agréable : le massif n'est plus entrecoupé de vallées
tourmentées; des collines ondulées, des pentes douces
sont ombragées par des forêts de jacarandas, palissan-
dres, de sapucaïas, de mimosas, sensitives gigantesques
aux aigrettes roses et blanches, réunis entre eux par des
guirlandes de sipos aux grappes purpurines; au-dessus
planent les crêtes sourcilleuses et dénudées de la montagne.
Si vous suivez les bords d'un ruisseau qui coule ses
eaux limpides dans un ravin de ce versant, vous ne tardez
pas à vous arrêter saisi d'admiration, dans une clairière,
devant une merveille du règne végétal : c'est un arbre
immense : il s'élance à 50 mètres dans les airs; à 3 mè-
tres autour de son tronc sept autres rejetons s'élèvent jus-
qu'à 10 mètres du sol, et s'unissent à lui : là le plus
mince s'enroule autour de cet énorme faisceau en une
spirale gigantesque qui forme une énorme colonne torse
au sommet de laquelle s'épanouit le plus admirable bou-
quet de verdure et de fleurs. Leurs branches colossales,
chargées d'une forêt de bromélias, de cactus, de ser-
pentins et d'orchis, mêlent leurs fleurs purpurines
à l'éclat de la pourpre, de la neige et du safran, dont
sont revêtues ces plantes parasites. Cet arbre est un
sapucaïa; son tronc principal mesure près de 4 mètres
de diamètre, et celui que forme la colonne torse n'a que
80 centimètres.

58 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
En revenant vers la maison, on rencontre les ruines
d'un sitio, ferme. Autrefois cette partie du plateau, fertile
et cultivée avec soin, fournissait les objets de première
nécessité pour l'entretien du collége. Une belle allée de
pinheiros, — pins-pignons, — de nombreux plants de
pêchers et de figuiers attestent la richesse de ce sol au-
jourd'hui inculte. On y trouve aussi des poiriers, des
pommiers et des oliviers ; mais ces arbres, pleins de vi-
gueur, ne donnent pas de fruits sous cette latitude.
Jetons maintenant un coup d'œil sur le versant occiden-
tal de la grande vallée par laquelle nous sommes arrivés.
Les pentes y sont douces ; on monte insensiblement à tra-
vers des forêts épaisses ; à mesure que l'on s'élève, la
hauteur des arbres s'abaisse, et l'on arrive sur des pentes
immenses recouvertes uniquement d'orchis. Leurs ra-
cines entrelacées, ainsi que leurs tubercules serrés, for-
ment un réseau impénétrable qui revêt la roche d'un vé-
ritable tapis de fleurs éclatantes. De ce côté vous êtes
souvent arrêté par de larges fissures qui coupent la Serra
de leurs précipices, au fond desquels bouillonnent des
torrents. Aussi est-il difficile d'avancer rapidement dans
cette direction.
Cette oasis, située aux limites de la végétation, peut être
considérée comme le suprême effort de la nature résumant
toutes ses forces pour offrir un magnifique et dernier
bouquet au Créateur. Pour la quitter, trois routes s'offrent
à vous : la première, et la plus longue, fait de nombreux
circuits à travers les matos virgens, — bois vierges qui
ombragent les vallées de cette partie de la Serra.
La deuxième, moins longue que les autres, s'enfonce
dans les bois du côté de l'ouest, et mène directement, au
sommet d'un versant incliné vers le nord. Au bas, vous
traversez la rivière qui prend naissance à la grande cas-
cade décrite plus haut. Vous reconnaissez, dans les roches
qui vous servent de pont, des blocs de belle serpentine.

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 59
Cette rivière, en quittant le bassin de Caraça, s'engouffre
entre les rochers comme le Rhône à Seussel, et vient res-
sortir à une lieue plus bas ; elle suit un banc de roches
qui vient mourir en angle aigu sur le flanc à pic de la
Serra; là, son lit disparaissant, elle se précipite dans l'es-
pace en une nappe transparente, et rebondit à 200 mètres
plus bas, arrosant les forêts d'une pluie d'écume. C'est
au-dessous de cette chute que vous traversez la rivière.
La troisième, dangereuse et effrayante, est la plus fré-
quentée; elle présente trois corniches qu'il faut des-
cendre avec précaution. D'abord, c'est la Cruz das Al-
mas,
croix des âmes, pieuse appellation commune au
Brésil dans les passages périlleux ; une croix élevée par
la foi des premiers colons avertit le voyageur de ne pas
s'y engager sans avoir recommandé son âme à Dieu.
Plus bas se trouve la Varanda de Pilato,— le Balcon de
Pilate, ainsi nommée à cause de sa magnifique exposition
qui rappelle certains panoramas de la Suisse. Une vallée
sur les versants de laquelle sont suspendus de nombreux
copahibas ouvre ses abîmes à vos pieds. Au bas de la
Varanda, l'ombrage d'un bois touffu offre un lieu de
repos et la plus agréable fraîcheur; un torrent filtre ses
eaux claires à travers des prismes de quartz disposés
comme les tuyaux d'un orgue; il serpente dans le fond
de Ja vallée sous une voûte de lianes et de fuchsias aux
couleurs éclatantes.
Enfin se présente le dernier passage, semblable à la
Varanda; il est moins long et moins dangereux. A ses
pieds, sur votre droite, se trouve l'embouchure de la
grande vallée si curieuse décrite plus haut. Une forêt
épaisse la dissimule. Du haut de la Cruz das Almas, nous
avons pu en mesurer les profondeurs.
Bientôt vous arrivez à la Chacara, ou maison de cam-
pagne du séminaire, qui lui sert de magasin d'approvi-
sionnements. Ici le climat n'est plus le même; une cha-

60 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
leur étouffante vient nous rappeler que nous sommes dans
la zone torride, tandis qu'à Caraça le thermomètre des-
cend au mois de mai à 2 ou 3 degrés au-dessous de zéro ;
les nuages, les pluies et les tempêtes qui s'y déchaînent
fréquemment y rafraîchissent l'atmosphère. Le blé n'y
réussit plus; en revanche, la canne à sucre s'y développe
à merveille.
Nous passons la nuit à la Chacara, en compagnie des
bandes considérables de loups, guaras, qui viennent hur-
ler sous nos fenêtres, et des panthères qui poussent dans
les vallées voisines leurs miaulements effrayants. Cette
maison est assise au pied d'un des principaux chaînons
de la Serra, sur un terrain argilo-calcaire jaunâtre sur
lequel on trouve un grand nombre de polyèdres d'anti-
moine et de fer, appelés cativo de diamante, — signe de
diamants. D'après l'opinion générale, ces polyèdres, qui
mesurent de 1 à 2 centimètres cubes, sont le signe in-
faillible de la présence du diamant dans les terres qui les
contiennent.
En quittant la Ghacara, on traverse le Tangue preto,
l'Étang noir, sur une étroite chaussée. C'est un précipice
qui reçoit les eaux de cette partie de la Serra; des arbres
croissent inclinés sur ses flancs presque à pic, et for-
ment au-dessus de cet abîme une voûte sombre qui l'a
fait si bien nommer. Ce bassin est l'abreuvoir des bêtes
fauves de la montagne.
Plus loin, vous gravissez une pente appelée avec vérité
Quebra os, — brise les os, — et vous arrivez sur un pla-
teau, à l'extérieur de la montagne. Une grande vallée infé-
rieure, courant du nord-ouest au sud-est, vient y débou-
cher : elle nous salue en nous envoyant un orage terrible
dont il faut supporter les cataractes avec résignation sans
bouger de place; du reste, il serait difficile d'avancer;
nos mulets semblent cloués au sol. Au bout d'une heure,
le soleil brille au milieu de l'azur du firmament; nous

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 61
pouvons étudier ce plateau. Ici les roches de transport
sont d'une nature différente que celles du sommet de la
Serra. Ce sont des monticules de blocs de quartzites dis-
posés dans l'axe de la vallée ; plus loin, appuyés sur les
premiers contre-forts de la dike de Caraça, ce sont d'é-
normes feuilles argentées de micaschistes, de gneiss et
de tals micacés redressées, rangées en ordre comme des
monceaux de tuiles superposées et adossées les unes aux
autres.
Toutes ces vallées de dénudation et d'érosion courant
dans la direction constante du nord-ouest au sud-est, tous
ces conglomérats de roches de transports déposés sur les
plateaux dans l'axe des vallées, ne révèlent-ils pas les
vestiges du grand courant signalé par les géologues dans
toutes les parties connues de la terre comme une des
preuves irréfutables du déluge, dont l'histoire est écrite
ainsi en caractères indélébiles sur la surface du globe.
Enfin, nous arrivons au village de Catas-Altas, — mines
hautes, — situé à l'extrémité de ce plateau. Avec l'Infi-
cionado et Antonio Pereira, il formait autrefois un centre
minier important. La Compagnie anglo-brésilienne de
Congo-Soco y avait ouvert de nombreuses mines d'or;
mais les difficultés de l'exploitation l'obligèrent d'aban-
donner ses travaux pour les concentrer plus loin à la
Vieille-Montagne, — Morro Velho. — Autour de Catas
Altas, on ne rencontre aucun bois; cependant, de nom-
breuses et puissantes forêts en ombrageaient autrefois le
sol; le travail des mines les a détruites entièrement; il
n'en reste plus aucun vestige. Il a cela de particulier,
c'est de laisser la désolation et de faire le désert derrière
lui. Tel est l'aspect que présentent ordinairement les dis
tricts miniers.
(A suivre.)

62
EXCURSION A LA RECHERCHE
EXCURSION A LA RECHERCHE DE GORDIUM
(ASIE MINEURE)
PAR G U I L L A U M E L E J E A N
(NOVEMBRE 1865)
La route de Mudurlu à Angora remonte pendant plus
de deux heures la petite rivière de Mudurlu, et quittant
ce cours d'eau, monte sinueusement le long de l'Ala-
Dagh, dont les deux versants sont couverts d'épaisses
sapinières. Au sommet, il y a des iaïlas ou hauts pâtu-
rages découverts, d'où la vue est assez étendue. Mal-
heureusement, un brouillard opaque qui couvrait les
vallés au sud m'empêcha de rien distinguer dans cette
direction. En revanche, je pus prendre une bonne esquisse
de la combe de Sorkoun avec le village du même nom. Les
eaux de cette combe descendent à la vallée de Nalli-Han.
Je descendis par un ravin appelé Ouzoundere (la
longue vallée), qui va s'élargissant jusqu'au point où le
ruisseau qui y coule se joint à celui de Keustebek
(Kössebel, Kiepert). Les deux réunis forment la rivière
de Nalli-Han. M. Tchihatchef dit que cette rivière est ap-
pelée par erreur (Misbraulich) Mudurlu-su. Je pense que
ce nom lui aura été donné par un guide ou un kavas
ignorant ou distrait, car je n'ai rien entendu de semblable.
La plaine de Deretchaou, gardée par le Karaoul du
môme nom, est un fond de lac qui s'est écoulé par la
formation de la belle faille de Nalli-Han. On voit autour
du Karaoul des terrains curieux et fort difficiles à rendre
en topographie. Ce sont des pointes argilo-sablonneuses,
formant éperon en avant des collines de la rive gauche,
et ravinées par les eaux pluviales. Ce sont évidemment
les détritus de ces collines, entraînés aussi par les eaux,
et leur forme rappelle ces dépôts de sable et de gravier
que chacun a pu observer après les pluies d'orage par-

DES RUINES DE GORDIUM. 63
tout où un torrent s'est déversé dans une mare ou un
étang à bords très-peu inclinés. Ce sont des restes du
lac écoulé dont j'ai parlé plus haut.
La carte du général Vrontchenko est fort confuse en
cet endroit. Quant à celle de M. Tchihatchef (Gotha 1867);
je n'y reconnais pas mon itinéraire, qui me paraît avoir
été plus accidenté que celui du savant voyageur.
Nalli-Han est une petite ville assez animée, bâtie au
flanc de collines d'un rouge sombre et triste. Les hau-
teurs entre lesquelles passe le barranco du Nalli-Han-sou,
tout rempli de jardins, ont un cachet plus pittoresque. Je
n'étais plus là qu'à trois heures de Sangarius et je tenais
à visiter quelques points du bassin de ce fleuve, figuré
fort inexactement sur toutes les cartes. J'y étais poussé
surtout par un petit mémoire où M. Kiepert établit avec
beaucoup de soin les desiderata géographiques de ce
canton (Beitrag zur inschriflichen Topographie Klein-
Asen, 1863). Je me rendis donc par une route presque
parallèle au Nalli-Han-sou, au village d'Emret, que j'attei-
gnis en trois heures, et qui est à un kilomètre de Sanga-
rius. Le pays est un fouillis confus de collines sédimen-
taires dont ma carte peut donner une idée. Les terres
crayeuses, argilo-sablonneuses, sont pour la plupart d'une
rare infertilité. En route, je reconnus une ruine qu'on
m'avait signalée à Mudurlu. C'était une ville grecque
dont une partie de l'enceinte était encore visible, grâce
aux mouvements du terrain. A l'intérieur, quelques
substructions informes, un rectangle (peut-être un tem-
ple), de 25 pas de long. Une colonne qu'a mise au jour
une fouille faite récemment par je ne sais quel fonction-
naire turc, et où je pus lire :
ONEIC
HOAYAMN
MNHMH
XAPIN

64 EXCURSION A LA RECHERCHE
Je pense que cette ville est Gordiou kômè ou Juliopolis,
mais n'ayant pas de livres sous la main, force m'est de
laisser la question à examiner plus tard.
En suivant le deredjik ou petit vallon d'Aimanghir,
j'atteignis Emret ou Emrem Iounous, tirant son nom
d'un sultan koniarite qui y a été enseveli avec sa fille et
ses deux fils. Le ruisseau débouche par un étroit boghaz
dans le Sangarius, qui coulait alors (novembre) à pleins
bords. Au confluent, je reconnus, sur la chaîne aiguë de
rochers qui vient toucher la rive droite du ruisseau, deux
ruines de castella, qui me parurent des fortifications du
Bas­Empire, destinées à fermer le Sangarius aux Perses
d'abord, puis aux Turcs. Il ne m'a pas semblé que les
rochers de gauche eussent aussi leur castellum correspon­
dant avec les deux premiers.
Vu delà du Sangarius s'étend le plateau ondulé de
Malitch ou Mahalitch, qui m'a paru contraster par ses
cultures et ses arbres avec l'affreux pays où je me trou­
vais. C'est un pays peu visité, peu connu, et je ne sais
pourquoi il est aussi appelé Asi­Malitch (Asi, rebellé).
Voici une inscription que je copiai à Ermet, près du
tombeau de Iounous :
KEIΩNTICOCΔEKAT
ΘΑΝΟΝΤΙΑΛ..NOC
TYMBΩKAIECTHNTON
ΘΕΘΝΗΚΟTE... ΕIIΟ
ΟΝΟΜΑ.....ΦΙΛΙ
MONOCIIATPOC
ΕΤΩΝΔΕΙΡΕ
ΕΓΛΕΙΠΕΙΚΑΙΟ
THCMHTPOCAΥΤΟΥΟ
MACHM....ΥΩΠΑΛΙΝ
APICTONEIKHHTICΩAEI
NENMATHN

DES RUINES DE GORDIUM.
65
Je ne donnerai pas de détails sur la route de Bey-Bazar.
C'est toujours le même affreux désert de craie, de sable,
de gypse. Pas d'eau, mais des seil, des torrents à sec,
sauf une jolie petite rivière à Tchaïrlar, laquelle arrose
des bas-fonds où sont quelques jardins. Tous les coteaux
crayeux ou argilo-sableux, effrités en cônes tronqués par
l'action de l'air et des pluies, offrent des tranches hori-
zontales coloriées, selon les diverses actions chimiques que
les terres ont subies, en vert, en rouge, en glauque. Un
de ces coteaux m'offre la série des couleurs du drapeau
italien (vert, blanc, rouge).
Je n'admets pas le tracé du Sangarius de la carte pré-
citée de M. Tchihatchef. A la hauteur de Nalli-Han, il
est trop éloigné. A Tchaïrlar, beaucoup trop près. Les
détours qu'il fait entre les escarpements en quelque sorte
bastionnés qui le renferment à droite et à gauche, ne mo-
difient pas sensiblement la direction générale de son
cours.
Sauf quelques jardins, je ne me rappelle pas avoir vu
ni un arbre ni un terrain cultivé depuis le premier
Karaoul après Nalli, jusqu'à Koïoundjik. Mais j'ai vu de
loin des terrains mieux partagés, dans l'Ala Dagh à
gauche et le Malitch à droite. La vallée et les environs de
Bey-Bazar contrastent un peu avec cette Champagne
pouilleuse. Bey-Bazar, étranglé entre des collines gyp-
seuses, dont l'une a porté un paleokaatro (byzantin),
paraît avoir au moins 4000 âmes.
La population de tous ces pays est turque (sauf quel-
ques Arméniens à Nalli-Han). C'est une population hon-
nête, paisible, hospitalière, mais arriérée et sans initiative.
Elle décroît ou du moins reste stationnaire, comme au-
jourd'hui toute la race turque en général. Mais une cause
locale qui active cette dépopulation est la syphilis, géné-
rale entre Mudurlu et Nalli-Han, inconnue en Asie
Mineure il y a quinze ans et introduite par le nouveau
SOC. DE GÉOGR. — JANVIER 1869. XVII. — 5

66 LES ILES ESPAGNOLES
mode de recrutement. Quant aux petites villes, les
mœurs du peuple sont bonnes, celles de la bourgeoisie
sont extrêmement relâchées.
LES ILES ESPAGNOLES DU GOLFE DE GUINÉE
FERNANDO PÓO, CORISCO, ANNOBON
PAR M. BENEDETTI
Consul de France.
COMMUNICATION DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
( Direction des consulats et affaires commerciales. )
FERNANDO POO.
Histoire. — L'île de Fernando Poo fut découverte au
xv siècle par un Portugais qui lui donna son nom, après
e
en avoir pris possession au nom de S. M. très-fidèle le roi
de Portugal. Il ne paraît pas que les Portugais y aient
jamais créé d'établissements d'aucune espèce.
En 1778, ils cédèrent cette île à l'Espagne ainsi que
celle d'Annobon. Dans la même année, une expédition
composée d'une frégate de guerre et de deux petis na-
vires, ayant à leur bord 150 hommes, ouvriers et soldats,
partit de Montevideo par ordre du gouvernement espa-
gnol. Après six mois d'une pénible navigation, cette
expédition aborda, le 24 octobre 1778, à Fernando Poo,
en prit possession au nom du roi d'Espagne et remit à la
voile presque aussitôt pour Annobon. Mais, à leur arrivée
dans ce pays, les Espagnols furent repoussés par les rési-
dents portugais et durent se retirer à Saint-Thomé, autre
île colonisée par ces derniers. A la nouvelle de cet échec,
le gouvernement de Sa Majesté Catholique ordonna au
chef de l'expédition de s'emparer à tout prix de l'île d'An-

DU GOLFE DE GUINÉE. 67
nobon, mais de fixer sa résidence à Fernando Poo. Le
lieutenant-colonel d'artillerie Primo de Rivera commença
donc par revenir dans ce dernier pays et aborda, le 9 dé-
cembre 1779, dans la baie de l'Est, qu'il appela la baie
de la Conception. Malheureusement les maladies et la mi-
sère provoquèrent bientôt parmi ses hommes une sédi-
tion. Les révoltés s'emparèrent de la personne de leur
chef, et, levant l'ancre, s'enfuirent à Saint-Thomé. La
plupart d'entre eux moururent, du reste, les uns pendant
le trajet, les autres à leur arrivée, et ainsi avorta la pre-
mière expédition de l'Espagne dans le golfe de Guinée.
De cette époque (1781) à 1827, les îles situées dans
ce golfe restèrent aux mains des indigènes. A cette der-
nière date, les Anglais s'établirent à Fernando Poo et
fondèrent dans le nord de cette île la ville de Clarence,
nommée plus tard pas les Espagnols Sainte-Isabelle. Us y
attirèrent des nègres de Sierra-Léone, ainsi que les es-
claves que leurs croiseurs parvenaient à délivrer, et s'ef-
forcèrent d'enseigner divers métiers à cette population en
quelque sorte improvisée et dont le chiffre s'était élevé en
peu de temps à 4OOO âmes. L'Espagne réclama contre
cette sorte d'usurpation, et après bien des discussions,
finit par faire reconnaître ses droits. Les Anglais offrirent
alors d'acheter, au prix de soixante mille livres sterling,
la possession de cette île. Le gouvernement de la régence
(1845) accepta cette offre, mais les cortès la rejetèrent et
la couronne d'Espagne conserva définitivement sa sou-
veraineté sur l'île de Fernando Poo. Diverses tentatives
furent faites, à partir de ce moment, pour attirer et fixer
dans le pays les émigrants de la métropole, mais toutes
échouèrent. La dernière expédition de ce genre date
de 1859. Placée sous la conduite d'un brigadier, don
José de la Gandara, elle se composait de cent vingt
colons, d'une compagnie d'infanterie de cent cinquante-
cinq hommes, de sept officiers, deux chirurgiens, un

68 LES ILES ESPAGNOLES
pharmacien, deux capitaines du génie, deux officiers
d'artillerie, huit employés civils et seize jésuites. Tous
ces voyageurs, émigrants et militaires, furent embarqués
sur la frégate la Ferrolana et deux autres navires de
moindre importance. Ce fut au mois d'août 1859 que
cette expédition arriva à sa destination. En débarquant,
chaque colon, chef de famille, reçut une somme de trois
mille réaux pour l'aider à construire une maison d'habi-
tation. Mais bientôt les maladies commencèrent à décimer
ces malheureux émigrants et firent des ravages d'autant
plus désastreux qu'obligés de se loger provisoirement
chez les nègres, les nouveaux venus ne rencontrèrent,
dans ces misérables cahutes, qu'un gîte insalubre, privé
d'air, de lumière, et bien entendu sans aucun confortable.
Au bout de six mois, de tous les colons partis d'Espagne
au milieu de 1859, il ne restait que trois individus établis
dans le pays comme marchands. Tous les autres étaient
morts ou retournés en Espagne.
Organisation administrative civile et militaire. —
L'administration générale de cette colonie, régie d'ailleurs
par les mêmes lois et règlements que 1 île de Cuba, est
placée sous la haute direction d'un officier ayant le grade
de brigadier et revêtu du titre de gouverneur général.
Ce fonctionnaire est assisté, pour la partie civile, d'un
assesseur chargé de toutes les attributions judiciaires,
d'un secrétaire, de plusieurs écrivains et interprètes. La
police est confiée à un commissaire et à deux agents de
la sûreté publique. Un receveur des contributions (admi-
nistrator de rentas) est chargé en même temps et de la
perception des impôts, et de la direction des douanes.
Deux autres employés sont placés sous les ordres de ce
dernier.
Les forces de terre et de mer se réduisent à un ou deux
navires de guerre placés sous les ordres d'un capitaine de
frégate, et à une compagnie d'infanterie de cent cinquante

DU GOLFE DE GUINÉE. 69
hommes, partie blancs, partie de couleur. Ces derniers
sont, pour la plupart, des nègres affranchis provenant de
l'île de Cuba. Un commandant du génie est attaché à la
colonie et dirige tous les travaux publics. Un médecin en
chef, deux adjudants, un pharmacien, un aide pharma-
cien et un officier d'administration ayant le grade de
capitaine, complètent le service militaire de la colonie. A
ces divers agents il faut ajouter un certain nombre d'em-
ployés secondaires placés sous leurs ordres pour les aider
dans la marche du service. Tous ces fonctionnaires,
depuis le gouverneur général jusqu'au plus petit employé,
sont relevés au bout de trois ans de séjour, mais ils n'ont
pas droit à être rapatriés plus tôt. A côté du gouverneur
général siége une sorte de comité consultatif composé du
chef du service de la marine, du commandant des forces
de terre, du supérieur de la mission, de l'assesseur, de
l'administrateur des contributions et d'un certain nombre
de contribuables. Ce comité doit être entendu par le chef
de la colonie dans des cas déterminés, mais son avis
n'oblige en rien ce fonctionnaire, qui agit toujours sous
sa responsabilité personnelle.
Population. — La population de Fernando Poo se
divise en deux races distinctes. La première, qui habite
presque exclusivement Sainte-Isabelle, provient des nè-
gres que les Anglais attirèrent dans l'île lorsqu'ils en
prirent possession en 1827, ainsi qu'il a été dit plus haut.
L'autre est indigène. Les habitants qui appartiennent à
cette seconde race sont désignés par les Européens sous
le nom de Bobies, qui, clans le langage du pays, signifie
hommes. Ils diffèrent complètement des habitants du
continent voisin et par leur aspect et par leurs qualités
morales. Leur teint se rapproche plutôt de la couleur du
cuivre que du noir. Ils sont petits de taille, mal formés.
Hommes et femmes marchent sans vêtements. Un mor-
ceau de mauvaise toile noué autour de la ceinture cache

70 LES ILES ESPAGNOLES
imparfaitement leurs nudités. Les femmes ont le visage
sillonné de cicatrices, d'entailles pratiquées pendant leur
enfance. Les personnes des deux sexes enduisent leurs
cheveux d'huile de palmes et d'une terre rouge, ce qui
leur donne un aspect repoussant. Par une étrange ano-
malie, contraire à ce que l'on rencontre habituellement
chez les nations non encore civilisées, on attribue aux
hommes une honnêteté à toute épreuve, aux femmes une
moralité exemplaire. En revanche, ils sont méfiants et
paresseux. Aucune somme d'argent ne saurait les décider
à se charger d'un travail. Leur unique occupation consiste
dans l'extraction de l'huile de palmier; encore ne se
livrent-ils à cette besogne que juste assez pour obtenir la
quantité de ce produit qu'il leur faut pour se procurer
ce dont ils ont rigoureusement besoin. Aussi ne crai-
gnent-ils pas de faire leur nourriture des rats, des cou-
leuvres, des gazelles et du poisson cru. On ne peut donc
attendre d'eux aucune espèce de service. Ils ne viennent
en ville que pour y échanger quelques poules, des œufs
et de l'huile de palmes contre de la poudre, de l'eau-de-
vie, des fusils ou quelques mètres d'étoffé. Du reste ils
sont inoffensifs et ne savent opposer qu'une résistance
passive aux obligations qu'on essaye de leur imposer. En
général ils vivent au milieu des bois, dans des espèces de
cabanes, par groupes de quarante à cinquante familles.
Il n'est pas rare de les voir abandonner l'endroit où ils
sont fixés depuis longtemps, pour peu que cela convienne
à leur indolence. C'est ainsi qu'ils se sont toujours sous-
traits aux efforts des missionnaires catholiques ou protes-
tants qui ont essayé de les catéchiser. Ni les uns ni les
autres n'ont jamais pu faire un seul prosélyte parmi ces
sauvages. Leur méfiance est telle qu'ils n'ont jamais fait
connaître ni leurs mœurs, ni leur religion, ni la forme de
leur gouvernement. On suppose que chaque village est
indépendant des villages voisins et administré par un chef

DU GOLFE DE GUINÉE. 71
désigné sous le nom de Cocoroco. Leur religion n'est
qu'un pur fétichisme. Ils reconnaissent l'existence de deux
esprits, l'esprit du bien et celui du mal. Le chiffre de la
population n'est pas exactement déterminé. Les uns
comptent 20 000 indigènes, les autres seulement 4000
pour toute l'île. A Sainte-Isabelle même, la population
indigène ne s'élevait, en 1859, qu'à 858 individus des
deux sexes.
Situation géographique, description de l'île, nature
du sol. — L'île de Fernando Poo est comprise entre
3° 12' et 3° 48'30" de latitude nord et 14° 38" et 15° 11"
de longitude est, par rapport au méridien de San Fer-
nando. Elle mesure 35· milles dans sa plus grande lon-
gueur, 16 dans sa largeur, et est traversée de l'est à
l'ouest et du nord-est au sud-ouest par deux chaînes de
montagnes. Elle possède trois baies ; au nord, celle de
Sainte-Isabelle, parfaitement, abritée et présentant un fond
de 12 à 13 mètres ; à l'est, celle de la Conception ; à
l'ouest enfin la baie de San Carlos. Ces deux dernières
offrent de bons mouillages, quoique inférieurs tous deux
à celui de la première.
Le sol, d'origine volcanique, renferme, dans ses parties
montagneuses, plusieurs cratères éteints depuis des siècles
et dont le plus remarquable est celui que l'on rencontre
au pied du pic Isabelle, le plus élevé de toute l'île. Les
fouilles, d'ailleurs très-restreintes, faites jusqu'ici ont
permis de constater l'existence de couches de basalte,
recouvertes d'un à deux mètres de terre végétale prove-
nant de détritus des forêts vierges qui s'étendent des som-
mets les plus élevés presque jusqu'au bord de la mer.
Un magnifique panorama se déroule aux regards du
voyageur qui arrive de la mer. Au fond du tableau
se dresse (à une hauteur de 2,886 mètres au-dessus du
niveau de la mer) le pic Isabelle, envahi du sommet à la
base par une épaisse forêt. Puis, à ses pieds, sur un pla-

72 LES ILES ESPAGNOLES
teau d'une centaine de mètres de hauteur, s'élève la ville
de Sainte-Isabelle, enveloppée, elle aussi, d'arbres sécu-
laires et de jardins où fleurissent constamment l'oranger
et le palmier. A la longue cependant cette verdure conti-
nuelle finit par devenir monotone faute de contraste.
Divers torrents arrosent l'île dans toutes les directions.
Le plus important est celui que l'on désigne sous le nom
de Rio-Consul et qui a son embouchure dans la baie
même de Sainte-Isabelle. Les eaux sont abondantes et
meilleures que celles des cours d'eau que l'on rencontre
sur la côte occidentale d'Afrique.
Productions. — On rencontre à Fernando Poo diverses
espèces d'arbres. Le palmier est le plus important de tous.
C'est lui qui fournit aux indigènes l'huile qu'ils échangent
contre les différents objets de leur consommation habi-
tuelle. Viennent ensuite le cèdre, l'acajou, le cotonnier et
une foule d'autres essences dont on ignore les noms. Mais
il faut ajouter que les bois provenant de ces arbres parais-
sent être de qualité médiocre. On attribue cette infério-
rité à l'excès d'humidité. Une maison anglaise a fait, à
ses dépens, l'essai de leur valeur ; de grandes quantités
de ces bois divers, envoyées par elle sur le marché de
Londres, n'ont pu y trouver un écoulement.
Les fruits les plus communs sont l'orange, produit in-
férieur à celui d'Europe, le citron, la goyave, diverses
espèces de bananes, l'ananas, le coco, tous introduits
dans l'île depuis 1827, soit par les Anglais, soit par les
Espagnols. Aussi n'en voit-on guère que dans les environs
de la ville de Sainte-Isabelle, à l'exception cependant du
bananier, qui se retrouve ailleurs autour des cabanes de
la population indigène. Malgré cette circonstance, on sup-
pose que le bananier est, lui aussi, d'importation étran-
gère.
On trouve encore, dans l'île, l'Iam, tubercule dont les
Bobies se nourrissent de préférence, et qui, fort agréable,

DU GOLFE DE GUINÉE. 73
dit-on, au goût, possède en outre des propriétés alimen-
taires supérieures à celles de la pomme de terre. C'est
presque la seule plante que les indigènes cultivent avec
quelque soin. En moyenne l'Iam de Fernando Poo pèse
de 1 à 2 kilogrammes ; mais le poids de quelques-uns
va jusqu'à 12 kilogrammes. Ils passent d'ailleurs pour
être meilleurs que leurs similaires du continent africain.
Tous les produits tropicaux, tabac, café, cacao, coton,
sucre, réussissent à Fernando Poo, quoiqu'ils n'égalent
pas, paraît-il, ceux d'Amérique, à cause de l'excès de
pluie et d'humidité. Cependant on assure que les échan-
tillons de coton envoyés en Europe dans ces dernières
années ont été reconnus d'excellente qualité.
En gravissant quelque peu la montagne qui domine
Sainte-Isabelle, on voit la végétation tropicale disparaître
pour faire place aux productions de la zone tempérée,
entre autres à la luzerne, plante vivace en toute saison.
Plus haut encore les plantes deviennent maigres et rares.
Les arbres peu nombreux et rabougris y sont envahis par
la mousse et les lichens.
Le règne animal fournit la poule, la gazelle, le singe,
le perroquet. Le porc, les chèvres, les chats y viennent
bien, mais ni le cheval, ni le bœuf d'Europe ne peuvent
s'acclimater; l'âne lui-même périt au bout de quelque
temps. Toutes les expériences faites jusqu'à ce jour ont
abouti à des résultats négatifs.
Les insectes abondent dans l'île. Il y a surtout une
grande variété de fourmis. La plus malfaisante de toutes
est la fourmi blanche, qui envahit et détruit tout ce qu'elle
rencontre sur son chemin, le bois aussi bien que le pa-
pier, les effets comme les vivres. On trouve également
des scorpions, des mille-pieds, des lézards de grande di-
mension et des couleuvres.
Climat. — La température ordinaire de Fernando Poo
n'est pas aussi élevée qu'on pourrait le supposer, à en

74 LES ILES ESPAGNOLES
juger par la position de cette île à proximité de l'équa-
teur. La brise de mer et des pluies abondantes main-
tiennent la chaleur à un degré supportable. A l'ombre, la
température la plus haute ne dépasse pas 31° centigrades
et la plus basse descend jusqu'à 19°, 5. La température
moyenne varie entre 24 et 26°. La saison des pluies com-
mence au mois de mars et finit en novembre. Pendant cet
espace de temps la pluie est tellement abondante et l'hu-
midité si pénétrante, qu'il est indispensable de se revêtir
d'étoffes en bayette ou en flanelle. Dans certaines maisons
on allume du feu pour chasser l'humidité des apparte-
ments. Même quand arrive la saison, d'ailleurs très-
courte, de la sécheresse, les nuits se maintiennent très-
fraîches par suite de la grande quantité de rosée qui
vient remplacer la pluie, et entretenir la verdure éternelle
des forêts environnantes. A l'époque des pluies et princi-
palement au moment où elles commencent et à celui où
elles finissent, surviennent des ouragans que l'on appelle
dans le pays des tornados, et qui consistent en un vent
très-violent de courte durée, accompagné d'éclairs et
de tonnerres et suivi de vraies averses qui tombent pen-
dant deux heures de suite sans cesser. La pluie finie, l'at-
mosphère s'éclaircit comme par enchantement, et le ciel
redevient d'une limpidité remarquable. Ces orages se pro-
duisent, mais beaucoup plus rarement, même pendant la
saison sèche. En résumé, le climat de Fernando Poo, com-
paré à celui des établissements situés sur la côte du con-
tinent voisin, est plus agréable, et la température moins
élevée que la leur. La chaleur y est toujours humide, la
transpiration fréquente. Le moindre effort affaiblit beau-
coup, surtout les personnes qui ne comptent encore que
peu de temps de séjour dans l'île.
A certaines hauteurs, par exemple à 2,200 mètres au-
dessus du niveau de la mer, ce climat est tout autre.
L'atmosphère y est sèche, et il y règne une délicieuse

DU GOLFE DE GUINÉE. 75
température durant les journées. Les nuits sont froides.
La température la plus basse qui ait été observée et con-
statée sur le pic Isabelle, à 2,886 mètres de hauteur, est
de 1°,5 centigrades.
Une des maladies les plus communes dans ce pays est
ce que l'on appelle la fièvre africaine, laquelle dégénère
tantôt en fièvre intermittente, tantôt en fièvre pernicieuse.
Aucun Européen nouvellement débarqué n'échappe à son
atteinte, et c'est le plus souvent dans les deux premiers
mois de résidence que l'on est attaqué. On traite cette
maladie par le sulfate de quinine. Mais le meilleur remède
consiste à entreprendre un voyage en mer ou tout au
moins à coucher à bord d'un bâtiment. Il se présente
aussi quelques cas de dysenterie.
L'île de Fernando Poo a été visitée à deux reprises dif-
férentes par la fièvre jaune, qui paraît y avoir été importée
d'Amérique, la première fois, en 1863, et la seconde
en 1868. Mais c'est presque exclusivement parmi les équi-
pages des navires qu'elle a exercé ses ravages. Sur une
population de 318 personnes vivant, à des titres divers,
à bord des bâtiments ancrés dans le port de Sainte-Isa-
belle pendant l'épidémie de 1863, soixante-seize, c'est-
à-dire, 23,89 pour 100, succombèrent aux atteintes de la
fièvre.
Il semble résulter, en résumé, de toutes les expériences
faites par les Espagnols, que le climat de Fernando Poo,
comme celui de toute la côté occidentale d'Afrique, est
tout à fait contraire à la race européenne, et que les in-
dividus de cette race, pris isolément, ne peuvent guère,
même quand ils jouissent d'une forte constitution, pro-
longer leur séjour dans l'île au delà de trois ans. Au bout
de ce temps ils sont obligés d'aller refaire leurs forces
épuisées dans leur pays natal, sous peine de succomber
bientôt à l'influence du climat s'ils persistent à résider à
Fernando Poo. Il est certain, ainsi que cela ressort d'un

76 LES ILES ESPAGNOLES
tableau statistique, que sur les 184 employés civils et
militaires qui faisaient partie de l'expédition de 1859,
61 seulement purent achever les trois années réglemen-
taires de séjour. 35 d'entre eux moururent dans la colonie
et les 88 autres rentrèrent en Espagne plus ou moins at-
teints avant l'expiration des trois années.
Commerce et navigation. — Le régime commercial
établi à Fernando Poo se réduit à un droit de 5 pour 100
sur la valeur des marchandises importées et de 21/2 pour
100 sur les exportations. Sont exemptés de ces taxes les
articles provenant de l'Espagne ou de ses possessions sous
pavillon national, ainsi que ceux qui partent des îles du
golfe de Guinée sous ce même pavillon et à destination
de la Péninsule ou des pays qui en dépendent. Le régime
de la navigation consiste en un simple droit d'ancrage
perçu sur tous les navires sans distinction de pavillon qui
viennent mouiller à Sainte-Isabelle. Ce droit, dont sont
exemptés les bâtiments de moins de vingt tonneaux, est
de 25 réaux ou 6 fr. 50 c. pour les navires qui jaugent
de 20 à 50 tonneaux. Il s'élève à 50 réaux ou 13 fr. 15 c.
pour ceux de 50 à 100 tonneaux, à 75 réaux, ou environ
20 francs, entre 100 et 350, et à 100 réaux ou 26 fr. 26 c.
entre 350 et 700 tonneaux. Au delà de ce dernier chiffre
on paye 100 réaux de plus par chaque cent tonneaux. Il
existe, en outre, un dépôt où les marchandises destinées à
être réexportées, peuvent séjourner moyennant 1 pour 100
de leur prix.
Sur la place même de Sainte-Isabelle, la manière dont
les transactions s'opèrent varie suivant qu'elles ont lieu
avec des nègres ou avec des indigènes. Tout se paye en
espèces avec les premiers, tout s'échange avec les se-
conds contre des marchandises, et plus spécialement
contre l'huile de palmier. C'est, de même, par l'échange
qu'ont lieu le peu d'affaires qui se font dans les autres îles
du golfe de Guinée. Seulement, au lieu d'huile, les indi-

DU GOLFE DE GUINÉE.
77
gènes d'Annobon, de Corisco, d'Elobey, livrent de la
gomme élastique, du bois de teinture, de l'ébène, de
l'ivoire. Ces derniers articles proviennent de la côte voi-
sine du continent africain. Les naturels du pays prennent
à crédit des marchandises qu'ils embarquent sur leurs pi-
rogues. Ils remontent le cours des rivières de ce continent,
échangent leurs marchandises contre les divers produits
énumérés plus haut, et à leur retour dans l'île payent, au
moyen de ces produits, les articles qui leur ont été livrés
par le commerce avant leur départ.
Les principales marchandises d'importation consistent
en vivres et effets nécessaires à la colonie européenne,
principalement aux divers agents de l'administration, et
en quelques articles destinés à la consommation spéciale
des nègres et des indigènes, tels que tabac en feuilles,
plus spécialement Virginie et Kentucky, eaux-de-vie de
canne, fusils à pierre, poudre, toile de coton. Tous ces
produits, une fois rendus dans le pays, s'y vendent le
double et quelques-uns le triple de ce qu'ils coûtent en
Europe. Il n'y a guère d'autre article d'exportation que
l'huile de palmier, dont il sort chaque année de Sainte-
Isabelle de 200 à 300 tonneaux. Les nègres, qui pa-
raissent servir d'intermédiaires en toutes choses, entre
les différentes maisons de commerce et les naturels du
pays, obtiennent cette huile de ces derniers en échange
des divers objets qui figurent plus haut parmi les articles
d'importation, et la revendent contre des espèces aux né-
gociants anglais qui l'expédient à Liverpool, par Je pa-
quebot britannique abordant deux fois par mois dans ces
parages. La quantité d'huile extraite pourrait être plus
abondante sans l'indolence des indigènes, qui n'en re-
cueillent, comme il a déjà été dit, que la quantité suffi-
sante pour se procurer, par voie d'échange, le petit
nombre d'objets dont ils ont besoin.
Depuis quelque temps on a essayé de cultiver, pour les

78 LES ILES ESPAGNOLES
exporter, le coton et le cacao. Mais on n'a pas de données
sur le chiffre de cette exportation qui, d'ailleurs, ne sau-
rait présenter encore de résultats sérieux.
Les relations commerciales des différentes îles du golfe
de Guinée entre elles, peuvent être considérées comme
presque nulles; à peine peut-on dire que ces îles
sont en communication. Une seule maison anglaise éta-
blie à Sainte-Isabelle possède une factorerie à Corisco.
D'ailleurs l'île de Fernando Poo elle-même n'est pas re-
gardée par les Anglais comme un pays de commerce,
mais simplement comme un lieu de dépôt d'où ils sont
sûrs de pouvoir approvisionner en tout temps, et avec fa-
cilité, les établissements qu'ils possèdent vers le sud, sur
différents points de la côte africaine. Il en résulte qu'il
n'y a d'autres moyens pour passer d'une île dans l'autre
que de profiter d'un bateau à vapeur espagnol de l'État
qui, tous les trois ou quatre mois, part de Sainte-Isabelle,
et va porter à Corisco et à Elobey quelques provisions
aux missionnaires catholiques.
Malgré les facilités octroyées par le gouvernement
espagnol, les relations directes entre la métropole et Fer-
nando Poo sont restées dans le même état de nullité
qu'auparavant. Jamais ni bateau à vapeur ni navire à
voile de commerce venant d'Espagne, n'arrive à Fernando
Poo et n'est expédié de cette île vers la métropole. De
sorte que pour envoyer dans la péninsule les quelques
produits agricoles de cette possession, le commerce est
obligé de recourir au navire de guerre que tous les trois
mois on envoie d'Espagne pour les besoins de l'adminis-
tration. Mais il faut, pour cela, obtenir une autorisation
spéciale du gouvernement.
Les principales relations commerciales existant entre
ces îles et l'Europe sont celles que l'Angleterre y entre-
tient au moyen d'une ligne de bateaux-postes créée par la
« compagnie des vapeurs d'Afrique ». Ces navires abor-

DU GOLFE DE GUINÉE. 79
dent à Fernando Poo de quinze en quinze jours, le 9 et
le 24 de chaque mois. Ils font escale à Sainte-Croix de
Ténériffe, et cette circonstance a permis, paraît-il, d'éta-
blir quelques relations de commerce de peu d'importance,
d'ailleurs, avec les îles Canaries.
Il est facile de comprendre, par les indications ci-dessus,
que les îles Britanniques monopolisent à peu près le mince
commerce qui se fait entre l'Europe et les possessions
espagnoles du golfe de Guinée.
Colonisation. — On voit par les renseignements qui
précèdent que la colonisation peut trouver à Fernando
Poo des ressources nombreuses et variées. Le sol, d'une
fertilité remarquable, est susceptible de fournir, suivant
les régions que l'on considère, les productions de la zone
tropicale, aussi bien que celles de la zone tempérée et des
pays froids. La grande difficulté provient du climat,
l'Européen ne peut se livrer aux travaux de l'agriculture
sans exposer sa vie. Il ne peut même pas servir de sur-
veillant sur les terres cultivées par les noirs qui, de leur
côté, ont besoin d'être placés sous l'active et constante
vigilance d'un Européen, sans laquelle leur travail serait
à peu près nul. On ne peut, d'autre part, compter sur
l'assistance des indigènes, qui ont toute occupation en
horreur et ne se laissent séduire par aucune offre, quelque
brillante qu'elle soit. Les seuls travailleurs dont on trouve
à employer les services sont les Krumanes, peuplade de
l'Afrique continentale. On les engage pour un ou deux
ans et un salaire de trois à cinq piastres ou 15 fr. 75 c.
à 2G fr. 26 c. par mois, suivant l'âge de chacun d'eux,
plus une livre et demie de riz par jour pour leur entre-
tien. Leur voyage est en outre payé à l'aller et au retour.
Ces Krumanes viennent du cap des Palmes, ils sont robus-
tes, bien formés et très-propres au service domestique et
aux travaux des factoreries et des ports, c'est-à-dire
pour l'embarquement, le débarquement et le transport

80 LES ILES ESPAGNOLES
des marchandises. Mais ils n'offrent pas la même aptitude
pour les travaux de la campagne, auxquels ils ne sont pas
habitués et dont ils ne consentent à se charger que grâce
à une remarquable docilité de caractère qui ne leur per-
met pas de se refuser aux ordres ou aux prières de leurs
maîtres. Aussi ne compte-t-on guère plus de cinq établis-
sements agricoles de quelque importance exploitant en
tout deux mille huit cents hectares de terrain. Le gouver-
nement espagnol fait aux immigrants qui veulent tenter
de se fixer dans le pays, des concessions gratuites de ter-
rains avec exemption d'impôts pendant cinq ans.
CORISCO.
L'île de Corisco est située par 0°,56' de latitude nord
et 15°,27' de longitude est, par rapport, bien entendu, au
méridien de San-Fernando, à l'embouchure des rivières
Mung et Mundah, et dans la baie qui porte son nom. Elle
mesure trois milles de longueur sur un et demi de lar-
geur. Son sol, sablonneux à la circonférence, marécageux
au centre, semble peu propre à la culture.
Les seuls Européens qu'on rencontre dans l'île sont des
missionnaires catholiques de l'ordre des Jésuites. Les in -
digènes, de la race des Bengas, paraissent assez intelli-
gents, bien formés de corps, mais on leur attribue tous
les défauts particuliers à la race noire. Leur nombre ne
dépasse guère un millier d'individus des deux sexes.
Avant la suppression de la traita leur unique occupation
consistait à acheter, sur le continent voisin, des nègres
qu'ils réunissaient dans leur île pour les revendre aux
navires chargés de conduire ces malheureux en Amérique.
Aujourd'hui ils ont remplacé cet horrible trafic par celui
de l'ébène, du bois de teinture, de l'ivoire, produits qu'ils
se procurent sur le continent africain ou sur les bords de
leurs rivières, pour les échanger contre des produits euro-

DU GOLFE DE GUINÉE. 81
péens à bord des navires qui abordent à l'embouchure
de ces mêmes cours d'eau. Mais c'est là un trafic d'une
importance tout à fait secondaire, plusieurs mois étant
nécessaires à un bâtiment pour réunir ainsi une petite
partie de son chargement. Le climat est assez semblable
à celui de Fernando Poo. On dit cependant que la tempé-
rature de Corisco est plus agréable, à cause des brises
plus fréquentes et plus fortes qui rafraîchissent l'atmo-
sphère.
ANNOBON.
L'île d'Annobon, située par 1° 25' de latitude sud et
11° 51' 30" de longitude est, est encore moins importante
et plus mal partagée que celle de Corisco. Placée en
dehors de toutes les voies maritimes, presque stérile et
sans mouillages sûrs, elle est rarement visitée par la ma-
rine marchande.
Annobon, peuplée de noirs portugais qui conservent
quelques traces d'une civilisation, bien effacée d'ailleurs,
et qui prétendent professer la religion chrétienne, n'offre
aucune ressource ni au commerce ni à la colonisation. De
fréquentes sécheresses causent parmi les malheureux habi-
tants de ce pays des famines épouvantables.
SOC. D E GÉOGR, — J A N V I E R 1 8 6 9 .
xvii. — 6

82
RAPPORT
Analyses. R a p p o r t s , etc.
RAPPORT
SUR L E S
MÉMOIRES DE MAL0UET
PAR E . C O R T A M B E R T
Malouet, cet homme d'État qui a joué un rôle impor-
tant sous Louis XVI, sous Napoléon I et sous la Restau-
e r
ration, a laissé d'intéressants écrits. Ou connaissait depuis
longtemps ses Mémoires sur les colonies. Mais ses Mé-
moires, plus généraux, sur les règnes de Louis X V et
de Louis XVI, sur la Révolution et sur l'émigration,
étaient restés inédits; ils viennent d'être publiés par son
petit-fils, M. le baron Malouet, conseiller référendaire à
la Cour des comptes, qui les a accompagnés de notes
nombreuses et instructives.
Soyons reconnaissants de ce soin pieux : non-seulement
les nouveaux Mémoires, qui vous ont été offerts et pour
lesquels vous avez bien voulu me demander un rapport,
fournissent leur contingent de lumières sur une époque que
tant de passions contraires ont rendue si difficile à juger sai-
nement, mais la géographie elle-même y puise des éclair-
cissements que je serai heureux de signaler à la Société.
Pierre-Victor Malouet naquit à Riom en 1740. Il fut
attaché, très-jeune encore, à l'ambassade française de
Lisbonne. Bon observateur, il profita de son séjour dans
la Péninsule pour étudier les mœurs des Portugais et des
Espagnols. La peinture qu'il fait du Portugal de 1760
n'est pas flatteuse : « Peu ou point d'industrie, dit-il, point
d'instruction, mauvais gouvernement, mauvaises mœurs,
peuple misérable et dégradé par un despotisme inintelli-

SUR LES MÉMOIRES DE MALOUET. 83
gent et par la superstition. » Mais, hâtons-nous de le répé-
ter, tout cela est seulement pour l'année 1760.
Revenu en France, Malouet entra au ministère de la
marine. Il s'y distingua par de précieuses qualités admi-
nistratives et un coup d'oeil excellent, qui lui firent faire
un chemin rapide. 11 fut nommé sous-commissaire de ma-
rine à Saint-Domingue. Il resta cinq ans dans cette île, il
s'y maria, et il y rendit de réels services, par des vues
neuves et éclairées, souvent contraires à celles du Conseil
de la colonie, avec lequel il eut de graves discussions.
A son retour en Europe, il reçut le titre de commis-
saire général de la marine. C'était en 1775, sous le mi-
nistère de M. de Sartines, au commencement du règne de
Louis X V I ; il voua à ce prince infortuné une affection
profonde, sans dissimuler les torts de sa faiblesse, prin-
cipale cause de sa triste fin.
Malouet se lia d'amitié, vers ce temps, avec l'abbé
Raynal, dont il appréciait beaucoup le savoir et le carac-
tère ; il avait avec lui de longs entretiens sur les colonies,
dont le célèbre écrivain venait de faire l'histoire.
Dans le même temps aussi, le baron de Bessner, un de
ces hommes à projets qui ont la parole facile et abon-
dante, et qui, leurs mémoires séduisants à la main, s'in-
sinuent adroitement dans les cours et les ministères,
proposait les plans d'une colonisation gigantesque à la
Guyane française ; il annonçait la création possible de
nombreux et florissants villages qu'habiteraient des cen-
taines de milliers d'Indiens et de nègres marrons, lesquels,
suivant lui, se civiliseraient sûrement et promptement;
il colportait une carte où. il avait placé d'avance tous les
centres de population qui seraient formés, les routes qui
devaient les relier, les champs qui seraient cultivés
Malouet fut chargé d'étudier ces plans ; il les trouva
illusoires, et, dans son bon sens, dans sa connaissance de
la géographie et de l'ethnographie de l'Amérique, il com-
prit clairement qu'on ne tenait aucun compte des difficultés

84 RAPPORT
opposées par le sol, par le climat, par les mœurs des in-
digènes et enfin par leur nombre, qui, au lieu de s'élever
à des centaines de mille âmes, ne comptait que trois ou
quatre mille pauvres sauvages, fort peu disposés à se
livrer au travail de la terre. Malgré les sages observations
du commissaire général, le gouvernement paraissait dis-
posé à adopter les projets de Bessner, et Malouet fut en-
voyé à la Guyane pour s'assurer de la possibilité de les
mettre à exécution.
C'est là que vient se placer la partie principalement
géographique de ses Mémoires : le Voyage de la Guyane
est l'objet d'une relation très-intéressante, qui a déjà été
publiée séparément, il y a quelques années, en un joli petit
volume, par les soins de M. Ferdinand Denis. Le voya-
geur dépeint d'abord les immenses trains de bois flotté,
que les marées et les courants portent et rapportent dans
différentes directions le long de cette côte ; les rivages
sont, en effet, couverts de forêts d'innombrables palétu-
viers arrachés par les vagues et bientôt remplacés par
d'autres.
Aux terres basses qu'inondent les marées, succède la
région des savanes noyées ou pinotières, ainsi nommées
de leurs nombreux palmiers pinots, et engraissées par les
alluvions des fleuves ; vient ensuite la région des grands
bois, ou la région haute, d'où les rivières ne descendent
généralement qu'en produisant des cataractes et des ra-
pides. En contemplant les arbres touffus qui y forment
des forêts d'une admirable majesté, on pourrait croire que
c'est la partie la plus fertile du pays, comme elle en est la
plus saine, et que c'est là surtout qu'il faudrait fonder des
établissements de culture; mais non : le sol y est peu profond,
et ces grands végétaux n'ont presque tous que des racines
traçantes. C'est dans la région des savanes noyées qu'on
doit concentrer les entreprises de l'exploitation du sol.
Les parties qui parurent à Malouet les plus propres à
recevoir des établissements sont les terres fécondes de

SUR LES MÉMOIRES DE MALOUET. 85
l'Approuague, de l'Oyapoc et de son affluent l'Ouanary.
Mais ici, comme ailleurs, il trouva toute la contrée dans
un déplorable état d'administration et de culture.
Il signale les végétaux qui pourraient le mieux réussir.
Il décrit aussi les animaux si multipliés, les uns utiles
aux colons, les autres, en plus grand nombre, nuisibles,
presque tous conduits par un instinct social remarquable ;
et à ce sujet, Malouet hasarde l'opinion que les animaux,
dans le Nouveau-Monde, sont plus avancés que les indi-
gènes dans le développement de leur instinct, dans les
combinaisons sociales dont ils sont susceptibles. Le silence
et la solitude des bois laissant la plus grande liberté à
tous leurs mouvements, les individus des mêmes espèces
se rapprochent plus facilement, et les mieux organisés
éprouvent sans doute cette impulsion d'un intérêt com-
mun qui provoque pour une même fin le concours de tous
les moyens.
Les Indiens de la Guyane française sont, clans les Mé-
moires, l'objet d'un chapitre très-intéressant. Ces popu-
lations sont dans un état de société qui suffit à leur bon-
heur. Rien n'est plus frappant pour un Européen que leur
indifférence, leur éloignement même pour nos arts, nos
mœurs, nos jouissances. Ils aiment, avant tout, l'indé-
pendance, les fatigues, les périls que leur vie sauvage
leur impose, ils les supportent avec joie pour conserver
ce bien précieux, qui est la première aspiration de tous
les êtres.
Malheureusement les blancs et les indigènes ont agi
respectivement les uns sur les autres par le contact de
leurs vices plus que par celui de leurs qualités. L'insou-
ciance des Indiens, leur dispersion, leur vie errante, leurs
habitudes de chasse et de pêche, se sont communiquées
aux colons, qui leur ont donné, en échange, leur intempé-
rance et quelques habitudes de fausseté, d'avidité.
Malouet alla visiter la Guyane hollandaise, et étudier
les causes de la prospérité de cette colonie, beaucoup

86 RAPPORT
plus florissante que la nôtre; il voulut aussi se rendre
compte de la possibilité de traiter avec les nègres mar-
rons de cette Guyane, pour en faire des travailleurs libres
dans la colonisation que projetait Bessner; il se convain-
quit qu'il ne fallait pas compter sur de tels auxiliaires,
insouciants et sans besoins, comme les sauvages eux-
mêmes.
Revenu à Cayenne, il chercha à introduire quelques
améliorations dans la colonie ; il y employa avec succès
les talents de l'ingénieur Guizan, qui, entre autres tra-
vaux, fit une carte très-exacte de la plaine du Kau ; il
employa aussi ceux d'un autre ingénieur habile, Simon
Mentelle, frère du célèbre géographe, et géographe lui-
même.
Simon Mentelle, qui déjà, quelques années auparavant,
avait levé, à l'occasion d'une trop célèbre entreprise co-
loniale, une grande carte de la rivière Kourou (1), fut
chargé par Malouet de dresser une carte générale de la
Guyane française. Il fit également la carte du voyage de
Malouet à Surinam, et fut nommé garde du dépôt des
cartes et plans de la colonie, dépôt qui a malheureument
été dispersé pendant la guerre avec le Portugal en 1809,
et dont les principaux documents doivent se trouver en ce
moment à Lisbonne ou à Rio-de-Janeiro : quelques dé-
bris en sont restés cependant aux archives de Cayenne.
Malouet chercha vainement à éclairer la compagnie
formée par l'impulsion de Bessner, sur les dangers de ses
plans ; le ministère avait été séduit par l'aventureux ba-
ron, qui fut nommé gouverneur de la Guyane, et qui
échoua complétement, comme l'avait prédit le commis-
saire général : cet échec porta pour longtemps un coup
funeste à la colonie.
Malouet revint en France, mais non sans difficulté :1a
guerre s'était allumée entre notre pays et la Grande-
(1) La section géographique de la Bibliothèque impériale possède les
feuilles originales de ce travail.

SUR LES MÉMOIRES DE MALOUET. 87
Bretagne; il fut pris par un corsaire anglais, et resta
quelque temps en Angleterre. Rendu enfin à sa patrie, il
fut chargé de l'intendance de Toulon.
La Révolution approchait. Les idées libérales de Ma-
louet l'entraînèrent dans ce grand mouvement ; il fut
nommé député de Riom aux États généraux. Il prit place,
dans l'Assemblée nationale, parmi les modérés, et fut un
des plus chauds défenseurs de la monarchie constitu-
tionnelle.
Je ne le suivrai pas dans cette partie de ses Mémoires,
toute politique et en dehors des études de nos séances.
Je dirai seulement qu'il échappa comme par miracle
aux massacres de septembre, et qu'il se retira en An-
gleterre. Il s'y distingua parmi les émigrés les plus sages,
les plus fidèles au souvenir de la patrie, au désir de la
voir heureuse ; il ne connut pas ces ressentiments anti-
français que tant d'autres eurent le tort d'embrasser.
Les Mémoires ne conduisent Malouet que jusqu'en
1800, époque où il se trouvait encore en Angleterre.
Nous ajouterons qu'il revint en France en 1801, que le
premier consul, appréciant son mérite, lui rendit le titre
de commissaire général de la marine, et le nomma bien-
tôt préfet maritime d'Anvers. En 1810, sa franchise dans
les séances du Conseil d'État, et un mémoire où il déve-
loppait avec hardiesse sa pensée sur des tendances qui
lui paraissaient des fautes, déplurent à l'empereur ; il reçut
sa démission et fut obligé de quitter Paris.
Le retour des Bourbons, en 1814, mit fin à cet exil ; il
reçut le portefeuille de la marine, mais le conserva peu de
temps : il mourut le 6 septembre de la même année, ne lais-
sant à ses enfants, selon l'expression du chancelier Dambray,
que l'héritage de son nom et l'exemple de ses vertus.
Le lecture des Mémoires confirme pleinement cet éloge :
partout on y reconnaît l'homme de bien, l'homme éclairé,
et nous remercions vivement son petit-fils de les avoir
mis au jour.

88
PROCÈS-VERBAUX.
A c t e s de la Société.
EXTRAITS DES PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES.
RÉDIGÉS PAR M. RICHARD CORTAMBERT,
Secrétaire adjoint.
Séance du 8 janvier 1869.
PRÉSIDENCE DE M. JULES DUVAL,
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.
Le président annonce la douloureuse perle que la Commission

centrale vient de faire de l'un de ses membres, M. le marquis
d'Escayrac de Lauture, qui s'était surtout fait connaître par ses
voyages scientifiques au Soudan et en Chine. M. V.-A. Malte-

Brun est chargé de rédiger, pour le Bulletin, une notice sur les
travaux de M. d'Escayrac de Lauture.

Le secrétaire général donne lecture de la correspondance.
Une lettre apprend la mort de M. Philippe de Martius, conser-

vateur de la Bibliothèque royale de Munich, et savant voyageur,
qui a poursuivi, pendant plusieurs années, des études approfondies
sur le Brésil, au point de vue de la géographie, de l'histoire natu-
relle et de l'ethnographie. Le D Pruner-Bey voudra bien adresser

r
à la Société une biographie de ce savant.
M. Poulain de Bossay, membre de la Commision centrale, re-
tenu à la campagne durant la plus grande partie de l'année, et se
voyant en conséquence dans l'impossibilité de prendre une part

active aux réunions de la Société, demande a être remplacé au
sein de la Commission centrale par quelque membre plus à même

d'assister régulièrement aux assemblées. La Société rejette unani-
mement cette résolution, qui, si elle était mise à exécution, la

priverait d'un de ses membres les plus distingués, et, conformé-
ment a la motion émise par M. Antoine d'Abbadie, elle exprime le

SÉANCE DU 8 JANVIER 1869. 89
vœu que le nom de M. Poulain de Bossay soit maintenu sur la
liste des membres de la Commission centrale. Une lettre sera
écrite dans ce sens par le secrétariat.

M. G. Girod remercie de sa récente admission.
M. Francis Muir, membre de la Société, écrit de Manchester,
et annonce la publication d'un magnifique album de photo-
graphies, représentant les notabilités contemporaines de l'An-

gleterre.
M. Ferdinand de Luca adresse, de Naples, un mémoire sur les
environs de cette ville à l'époque ancienne.
M. Alfred Grandidier, dans une lettre datée de Madagascar,
communique quelques faits géographiques qu'il lui a été donné
de préciser; il insiste particulièrement sur la fausse dénomination
donnée à plusieurs cours d'eau par les cartographes. M. Grandidier
se propose de continuer ses explorations dans l'intérieur de l'île,

et de se rendre de l'ouest à l'est, de Saint-Augustin à Yaviboule.
(Renvoi au
Bulletin).
Par suite de la correspondance, M. Vivien de Saint-Martin
communique une lettre de M. Muters, exposant quelques idées
personnelles sur l'origine des races humaines. Le mémoire de
M. Muters paraissant avoir directement trait aux études anthro-
pologiques, M. Vivien de Saint-Martin pense, avec M. de Qua-
trefages, que la communication pourrait en être faite officieuse-

ment, au nom de la Commission centrale, à la Société d'anthro-
pologie de Paris.
Lecture est donnée de la liste des ouvrages offerts. On remarque
particulièrement des cartes chinoises offertes par M. Dabry, con-
sul de France à Hang-keou ; un globe en caoutchouc terrestre,

pouvant se dégonfler, et destiné surtout aux écoles régimentaires,
par l'auteur, M. Carle; puis un jeu géographique sous forme de
mappemonde, pouvant répandre quelques utiles connaissances, et
dont l'inventeur est M. Callier, horloger de la marine impériale.

M. E . Cortambert dépose sur le bureau une carte de l'instruc-
tion dans la Charente, dressée par M. Manier; cette planche fait
comprendre que l'instruction populaire dans ce département va

toujours en progressant vers l'ouest. Cela tient sans douteaux con-
ditions d'existence faites par le sol même aux habitants des cantons
montagneux rapprochés du Limousin, et qui, ne se trouvant pas

matériellement dans un milieu aussi favorable que les autres por-

90 P R O C È S - V E R B A U X .
tions du département, se dégagent plus difficilement de l'igno-
rance.

M. Casimir Delamarre présente, au nom de M. Isaac Rigaud:
1° Une carte archéologique et historique du diocèse d'Alger, com-
paré au temps où florissait l'Église d'Afrique ; — 2° la première
livraison
d'un atlas historique de la ville de Paris et de ses envi-
rons; —
le même membre offre plusieurs numéros de l'Étendard,
de la Presse et d'autres journaux, dans lesquels il a fait insérer
des articles relatifs à la dernière assemblée générale.

M. Élisée Reclus fait hommage: 1° au nom de M. Minard, d'une
nouvelle carte figurative des mouvements et provenances des cé-
réales importées en France en 1867 ; 2° en son propre nom, du
Teatro del Mondo d'Ortelius, 1697.
M. Richard Cortambert présente, de la part de M. Hyacinthe
de Charencey, un mémoire sur l'idiome de la famille Tapachu-
lane-Huastèque, qui fait suite à une série d'études linguistiques sur
le Nouveau-Monde.
On procède à la nomination des membres inscrits sur le tableau
de présentation.
Sont admis: MM. le baron de Penedo, ancien ministre plénipo-
tentiaire du Brésil en France ; Candido Mendes de Almeida, de
Rio de Janeiro ; Jacquemin, chancelier du consulat de France à
Calcutta ; Léopold-Joseph Derôme, bibliothécaire à la Sorbonne;

Bernard Callier, horloger de la marine; Albert Choppin, avocat
au conseil
d'État et à la Cour de cassation ; Olivier De Lafaye,
aide-commissaire de
la marine; Jules Couturier, avocat; Henri
Zuber, ancien officier de marine ; Claude-Philibert Dabry, consul

de France ; Henri de Montaut.
Sont présentés pour faire partie de la Société: MM. Alcide Gra-
nier, présenté par MM. Jules Marcou et Élisée Reclus ; — Pierre
Mahé, présenté par MM. Jules Marcou et É
lisée Reclus; —
Adolphe
d'Eichthal, présenté par MM. le marquis de Chasseloup-
Laubat et d'Avezac; — le prince Meck-Dadian, présenté par
MM.
le marquis de Chasseloup-Laubat et Casimir Deiamarre; —
Frédéric Courot, avocat au conseil d'État cl à la Cour de cassa-
tion, présenté par MM. Casimir Deiamarre et Richard Cor-
tambert; —
le docteur Kern, envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire de la Confédération suisse, présenté par MM. Wil-
liam Hüber et Honegger ;
— le baron Gauldrée-Boileau, ministre

SÉANCE DU 8 JANVIER 1869. 91
de France au Pérou, présenté par MM. René de Semallé et Élisée
Reclus; — le docteur Rochat, présenté par MM.
E . Cortambert
et de Quatrefages; — M. Heusschen, propriétaire, présenté par
MM. le docteur Hédouin et Jacquelet-Bey.
M. Beaumier lit un mémoire concernant le Maroc et l'influence
exercée par les marabouts sur les populations musulmanes.
(Renvoi au
Bulletin.)
M. Beaumier devant prochainement repartir pour Mogador, le
président lui adresse des remercîments et les vœux de la Société,
et associe à cet hommage M Beaumier, qui s'est montrée son

me
intrépide compagne dans l'intérieur du Maroc.
Les membres titulaires de la Commission centrale procèdent
ensuite au renouvellement du bureau pour l'exercice de 1869.
Sont nommés :
Président.......................................M. ANTOINE D'ABBADIE, de l'Institut.
Vice-présidents.................M. E. CORTAMBERT.
M. VIVIEN DE SAINT-MARTIN.
Secrétaire-général. . M. CHARLES MAUNOIR.
Secrétaires-adjoints. M. RICHARD CORTAMBERT.
M. CASIMIR DELAMARRE.
M. Antoine d'Abbadie prend place au fauteuil de la présidence
et remercie ses collègues d'avoir bien voulu le choisir pour diriger
les travaux de la Commission centrale ; il se fait l'interprète de
l'assemblée en remerciant M. Jules Duval, président sortant, du

concours dévoué qu'il vient d'apporter à la direction de la
Société.
M. Richard Cortambert annonce que M. Bouvier, revenu depuis
quelques mois d'un voyage aux îles du Cap-Vert, est présent à la
séance, et qu'il se propose de repartir prochainement pour le

même archipel, en compagnie de M. Léon de Cessac. M. Bouvier
déclare qu'il a l'intention de s'appliquer surtout à étudier complé-
tement la topographie et l'histoire naturelle des îles du Cap-Vert.
M. d'Avezac fait savoir que la Société de géographie de New-
York reprend depuis quelque temps une recrudescence remar-
quable, et poursuit avec activité, concuremment avec plusieurs
autres Sociétés, l'histoire des premières découvertes européennes

92
PROCÈS-VERBAUX.
dans le Nouveau-Monde. Provoqué à concourir à quelques-uns de
ces travaux, M. d'Avezac a trouvé, parmi des pièces inédites, les
preuves de la présence d'un Français bourguignon, dans l'expé-
dition accomplie en 1 4 9 7 par Jean Cabot; ce Français aurait obtenu
du navigateur italien une concession territoriale dans une des îles

nouvellement découvertes.
Par suite des nominations faites à la Commission centrale, quel-
ques mutations ont lieu dans l'organisation des sections ; le tableau
en sera dressé dans le prochain numéro du
Bulletin.
La séance est levée à dix heures.
Procès-verbal du 22 janvier 1869.
PRÉSIDENCE DE M. ANTOINE D'ARRADIE.
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.
M. le président donne communication de plusieurs lettres
reçues.
S. Exc. le ministre de l'Instruction publique informe la Société
que, par arrêté du 16 janvier 1869, il a accordé à la Société de
géographie une allocation de 1000 francs, en échange de cin-

quante exemplaires du Bulletin qui sera publié cette année.
Le secrétaire général fait connaître la correspondance.
M. Deyrolle, à la veille de partir pour le Kurdistan, serait heu-
reux de recevoir des instructions de la Société ; M. le président
prie M. Nicolas de Khanikof de préciser au voyageur les points

les plus intéressants à visiter, et de signaler les principaux desi-
derata de la science.
MM. Choppin, Evrard, Derôme, Züber, remercient de leur ré-
cente admission.
M. de Villemereuil, capitaine de frégate, rappelle les services
rendus à la science par le capitaine Dondard de Lagrée, chef de
l'expédition du Mékong, et se met à la disposition de la Société
pour la rédaction d'une notice biographique sur l'infortuné voya-
geur.

M. Meurand, directeur des consulats et affaires commerciales,
transmet à la Société, au nom de S. Exc. le ministre des affaires
étrangères : 1° un ouvrage concernant un projet de route entre le


SÉANCE DU 22 JANVIER 1869.
93
lac Supérieur et l'établissement de la rivière Rouge, dû à un ingé-
nieur anglais, M. S. J . Dawson ; — 2° un mémoire dans lequel le
consul de France à Kiel a réuni un grand nombre de renseigne-
ments géographiques sur les duchés de Slesvig et de Holstein.

Madame la comtesse Dora d'Istria communique un document
historique sur le célèbre voyageur de Vicence, Antonio Pigafetta ;
ce document est une requête adressée en 1526 par Pigafetta au
sénat de Venise, pour obtenir l'autorisation de publier sa relation
de voyage. (Renvoi au
Bulletin).
M. Amédée Guillemin, collaborateur de l ' A v e n i r national,
demande l'échange du Bulletin avec le journal dont il rédige la
partie scientifique. (Renvoi à la section de comptabilité).
M. Charles Grad adresse quelques observations faites par ses
soins, pendant l'été de 1868, sur les glaciers du Grindelwald ; il
joint à son envoi les derniers volumes du Bulletin de la Société
d'histoire naturelle de Colmar, association scientifique qui
demande à obtenir de la Société l'échange de ses publications.

M. Gilbert fait parvenir de nouvelles observations météorolo-
giques sur le Maroc.
S. Exc. M. le marquis de Lavaiette, ministre des affaires étran-
gères, fait savoir à la Société que des instructions ont été données
afin que M. Beaumier, consul de France à Mogador, soit autorisé
à continuer ses fructueuses explorations dans l'intérieur du Maroc.

Par suite de la correspondance, M. Vivien de Saint-Martin ap-
prend qu'un collége asiatique vient d'être fondé à Naples dans le
but de concentrer ses études sur l'histoire politique de l'Asie.

M. V.-A. Malte-Brun annonce que le docteur Kirk vient
d'adresser à sir Roderick Murchison une liasse de notes sur les
dernières explorations de Livingstone. L'illustre voyageur était
encore, d'après les dernières nouvelles, dans le Cazembe, mais

ces nouvelles remontent déjà à la fin de 1867.
M. d'Avezac annonce la présence, dans l'assemblée, de plu-
sieurs voyageurs, entre autres, de M. Durand Jauzac, qui se pro-
pose de partir prochainement avec son fils pour l'Abyssinie ; de
M. Paul Lévy, à la veille de se rendre de nouveau dans l'Amérique

centrale ; de M. Parkman, qui projette un voyage à travers
l'Amérique du Nord, et de M. Wyse, qui vient d'exécuter le
trajet de Valparaiso
à Buenos-Ayres, à travers les Andes et les
Pampas.

94 PROCÈS-VERBAUX.
M. Richard Cortambert apprend le prochain retour de M. Si-
monin qui a, de nouveau, accompli le voyage du Far-West.
Lecture est donnée de la liste des ouvrages offerts.
Par suite, divers autres hommages sont déposés sur le bu-

reau. M. E. Cortambert offre un numéro de la Patrie, où il a
rendu compte de plusieurs séances de la société.

M. V . - A . Malte-Brun, en l'absence de M. Jules Duval, dépose
deux cartes japonaises offertes par M. Léon Roches, ministre plé-
nipotentiaire de France au Japon. Ces cartes ont été données à

M. Léon Roches, au moment de son départ du Japon, par Osada
Keinoské, directeur du Kaïceizio, au mois de juin 1868. M. Malte-
Brun a examiné ces cartes : la première est un plan de Yedo, l'une
des capitales du Japon, carte en 28 feuilles et d'une échelle telle

qu'il a été possible d'y indiquer la position de chaque maison et le
nom de chaque propriétaire. La seconde, très-intéressante au

point de vue géographique, est une carte des côtes du Japon en
4 feuilles, d'un développement total de 8 mètres de longueur du
nord au sud, et à l'échelle approximative de 1/420,000. Indé-

pendamment des détails minutieux des côtes, cette belle carte
présente, principalement pour Yeso, Nippon et Kiou-siou, un

nombre considérable d'indications de lacs, de fleuves, de rivières,
de montagnes, de villes, avec les noms des provinces. La nomen-
clature est en chinois. La première feuille, consacrée à l'île de
Sakhalien, montre jusqu'à quel point les Japonais se sont avancés
dans cette contrée, et témoigne du droit irrécusable de propriété
du Japon sur la partie la plus méridionale de l'île, dont le nord
reste entièrement en blanc dans leurs cartes.

M. Arthur Demarcy offre, au nom de l'auteur, M. le docteur
Alfred Boulogne, un ouvrage sur le Monténégro. M. Richard
Cortambert est chargé d'en donner l'analyse.

M. Marcou fait hommage d'un volume sur les glaciers des Alpes
Néo-Zélandaises, par Ferdinand von Hochsletter, avec une carte
montrant les glaciers du mont Cook : on y distingue le glacier
Malte-Brun, ainsi nommé en l'honneur de notre célèbre géo-

graphe.
M. Girard de Rialle offre le tirage à part de son Mémoire sur
l'Anti-Liban, inséré au Bulletin ; il offre également un numéro du
Courrier de Paris, dans lequel il a publié un compte rendu sur
les derniers travaux de la Société.

SÉANCE DU 22 JANVIER 1869.
95
Sont admis à faire partie de la Société : M M . Alcide Granier ;
Pierre Mahé ; Adolphe d'Eichlhal ; le prince Meck-Dadian, de
Constantinople ; Frédéric Courot, avocat au Conseil d'État et à la
Cour de cassation; le docteur Kern, envoyé extraordinaire et
ministre plénipotentiaire de la Confédération suisse ; le baron
Gauldrée-Boileau, ministre de France au Pérou; le docteur
Rochat; Heusschen, propriétaire.

Les noms suivants seront inscrits sur le tableau de présentation
pour qu'il soit statué sur leur nomination dans une prochaine
séance: MM. Paul Le Baron, rédacteur en chef du
Centaure,
présenté par MM. Nau de Champlouis et Maunoir ; — William
Thornton, présenté par MM. Lucien Dubois et Petit.

Invité par M. le Président à fournir un rapide aperçu de son
récent voyage dans l'Amérique méridionale, M. Wyse entre dans
quelques explications sur les principaux résultats qu'il a obtenus.

Il a surtout remarqué deux faits de nature à intéresser la
Société. Le premier, qui apportera une modification considérable
dans la carte de l'Amérique du Sud, est la disparition totale de

l'immense lagune connue sous le nom de Bevedero Grande ; le
cours d'eau appelé Desaguadero, qui l'alimentait, n'existe plus.
Les ruisseaux de la Cordillère, et particulièrement les Rios de

Mendoza et de Tunuyan, sont actuellement dérivés dans les canaux;
les acequias qui servent à l'irrigation de plus en plus complète
des provinces agricoles de l'ouest, absorbent l'eau qui, auparavant,
se déversait dans le Desaguadero. L'évaporation a suffi pour faire
disparaître en peu d'années un lac qui occupait une grande su-

perficie. Les lagunes du nord, celle de Guanacache surtout, dimi-
nuent aussi par le même motif. Le Petit Bevedero, plus profond,
et alimenté par une rivière souterraine qui vient de la Rioja, et

qu'il a été impossible de dériver, n'a pas sensiblement diminué.
La parole est donnée à M. Joseph Halévy, voyageur hongrois,
qui lit un mémoire sur les Juifs Falaclia d'Abyssinie. Cette
communication, écoutée avec beaucoup d'intérêt par la Société,
sera insérée au Bulletin.
M. Guérin demande si M. Halévy ne voit pas dans le nom de
Palestine, l'étymologie probable de ce nom des Falacha donné
précisément à une population i
sraélite; M. Halévy répond qu'il
ne serait pas tenté de le supposer, car si c'était là un nom patro-

nymique, on aurait dit Falsawi, suivant la grammaire ; le mot

96
PROCÈS-VERBAUX.
falasi appartient à la liturgie des Juifs d'Abyssinie, mais avec la
signification d'exilés. — M. Guérin pense qu'il serait peut-être pos-
sible de retrouver dans la racine falasa la formation même du
nom de Philistins; M. Halévy est du même avis : on appelait sans

doute ainsi les Philistins, parce que, d'après les données de la
Bible, cette peuplade aurait été chassée de Kaphtor, c'est-à-dire
de l'île de Chypre, peut-être à l'époque où les Hyksos furent
repoussés de l
'Égypte. Kaphtor, reprend M. Guérin, est identifié
par saint Jérôme avec la Cappadoce. Celte explication a été donnée,
répond M. Halévy, d'après
les Talmudistes, mais, les Philistins
étant Sémites, il n'est pas admissible
qu'ils soient sortis origi-
nairement de la Cappadoce.

A quelques questions faites par M. d'Abbadie sur l'origine des
populations d'Abyssinie, M. Halévy répond que d'après ses re-
cherches philologiques, il lui semble probable que la plupart
des peuples de
l'Afrique orientale, depuis les Libyens (Berbers,
Hadendoa) jusqu'aux Galla, appartiennent à une même souche
qu'on pourrait appeler Khamito-Sémitique, et qui a pour point de
contact remarquable, que leurs
noms de nombre reposent sur un
système quinaire. — M.
d'Abbadie conteste cette supposition, au
moins pour les Galla; mais cette question présente un caractère
tout spécial, et ne voulant pas écarter l'assemblée des études géo-
graphiques, il ne continue pas la discussion.
A la question posée par M. d'Eichthal sur le motif qui a fait
prendre aux Juifs d'Abyssinie le nom de Falacha, voulant dire
exilés, M. Halévy répond que, d'après leurs traditions,
ils sont
entrés en Abyssinie non en hommes libres, mais en captifs. L'his-
toire légendaire de l
'Éthiopie explique, du reste, cette migration.
M. de Quatrefages ayant demandé au voyageur s'il lui a été
permis de constater quelque rapprochement entre le type des an-
ciens Hyksos et celui des Falacha, M. Halévy exprime le
regret de
n'avoir, sur l'analogie possible des deux types, que des données
trop incertaines pour porter un jugement.
La séance est levée à dix heures et demie.
Paris. — Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2.

Janvier 1869.
Bulletin de la Société de Géographie.
Paris -Imp. Janson.
Gravé par Erhard 12. R Dugnay-Trouin


Mémoires, Notices, etc.
NOTE SUR L'EXPLORATION DU COURS DU CAMBODGE
PAR UNE COMMISSION SCIENTIFIQUE FRANÇAISE (1 )
PAR M. FRANCIS GARNIER
Lieutenant de vaisseau.
Le plateau du Tibet forme, au centre de l'Asie, comme
une immense terrasse dont les bords sont dessinés, presque
sans interruption, au nord, à l'ouest et au sud, par de
hautes chaînes de montagnes, mais qui va en s'abaissant
graduellement vers l'est et déverse, de ce côté, la plus
grande partie de ses eaux. C'est surtout par l'angle sud-
est que s'échappent la plupart des fleuves qu'il alimente.
Là, dans un espace de moins de soixante lieues, le Brah-
mapoutre, l'Iraouady, la Salween, le Cambodge, le Yang-
tse-Kiang, quelque temps arrêtés et contenus par la puis-
sante barrière de l'Himalaya, réussissent à se frayer un
passage et tracent de profonds sillons dans les flancs, déjà
légèrement affaissés, de cet énorme soulèvement. Ses
derniers contre-forts se prolongent cependant encore assez
(1) La commission se composait de MM. le capitaine de frégate Doudard
de La Grée, F. Garnier, lieutenant de vaisseau, commandant en second,
Joubert et Thorel, médecins auxiliaires, Delaporte, enseigne de vaisseau,
de Carné, élève consul. L'expédition partit de Saïgon le 5 juin 1866.

M. Doudard de La Grée ayant succombé le 12 mars 1868 aux fatigues
du voyage, M. Garnier, à partir de Tongtchouan, non loin du Yang-tse-
Kiang, fut chargé, dès le mois de janvier, de diriger l'expédition, qui
arrivait à Shanghaï le 12 juin 1868.

SOC. DE GÉOGR. — FÉVRIER 1869. XVII. — 7

98 NOTE SUR L'EXPLORATION
dans cette direction pour donner naissance au fleuve de
Canton, à celui du Tong-King et au Me-nam, mais ces
rivières, quoique comparables aux plus grands cours d'eau
de l'Europe, ne sauraient être mises sur la même ligne
que celles qui précèdent, dont les sources, encore peu
connues, sont probablement toutes situées à l'intérieur du
plateau lui-même.
Parallèles et voisins à leur sortie du Tibet, ces cinq
grands fleuves ne tardent pas à se séparer. Tandis que le
Yang-tse-Kiang, ou fleuve Bleu, se détourne brusquement
à l'est et au nord, traverse toute la Chine dont il peut être
considéré comme le grand diamètre, et va se jeter à la
mer près de Shanghaï, le Brahmapoutre s'infléchit à l'ouest
et au sud pour aller mêler ses eaux à celles du Gange, non
loin de Calcutta. Chacun d'eux semble ainsi personnifier
la civilisation et contenir les destinées de l'une des deux-
plus vieilles nations de l'Asie : la Chine et l'Inde.
On désigne généralement, sous l'appellation d'Indo-
Chine, la vaste étendue de pays qui sépare les vallées de
ces deux fleuves. Bizarrement découpé par l'océan Indo-
Chinois, cet espace angulaire est arrosé par l'Iraouady, la
Salween, le Me-nam, le Cambodge et le fleuve du Tong-
King.
Rien de plus confus et de plus contradictoire que les
notions et les renseignements que l'on possède sur l'Indo-
Chine. On dirait, qu'au lieu de s'appliquer à une zone
unique et. restreinte, ils répondent aux pays les plus éloi-
gnés et les plus disparates de l'univers. Ici des ruines
grandioses qui attestent, dans un passé évanoui, un puis-
sant empire et une civilisation supérieure; là, des tribus
nomades qui semblent végéter encore dans l'état d'enfance
primitive de la race humaine ; au milieu d'un boudhisme
prédominant, çà et là des traces d'islamisme égarées à
deux mille lieues de son berceau ; à côté d'une indiffé-
rence religieuse presque absolue, des superstitions idolâ-

DU COURS DU CAMBODGE.
99
tres et une ferveur qui multiplie partout les temples et les
ascètes. Même diversité, pareil antagonisme dans les lan-
gues et les écritures : à côté des signes phonétiques du
Cambodge ou de la Birmanie, les caractères idéographi-
ques de la Chine; au milieu d'idiomes indiens dérivés du
sanscrit, des langues mongoles ou d'une origine in-
connue.
C'est que là sont en contact deux races, deux civilisa-
tions, deux familles de langues. De leur conflit dans cet
étroit espace, de la prédominance successive et locale de
chacune de ces influences différentes, est résulté cet aspect
discordant et bizarre que présente l'Indo-Chine aux re-
gards de l'observateur et qui l'a fait comparer à une mo-
saïque dont le dessin reste indéchiffrable (1).
Jusqu'à ce jour, toutes les tentatives faites pour consti-
tuer, d'une manière satisfaisante et définitive, la géographie
de cette intéressante contrée, n'ont eu que des résultats
partiels et souvent même contradictoires. Les bouleverse-
ments politiques dont elle a été le théâtre, le déplacement
incessant des populations, les innombrables désignations
qui en sont résultées pour chaque fleuve, chaque ville,
chaque montagne, ont produit une confusion à peu près
inextricable. Ainsi, le premier Européen qui ait pénétré en
Indo-Chine, Marco Polo, ne nous a laissé sur la région
qu'il a parcourue que des renseignements à peu près sans
valeur, parce que les noms qu'il donne aux populations et
aux royaumes qu'il décrit sont devenus aujourd'hui mé-
connaissables. Les commentaires les plus judicieux, les
recherchesles plus patientes ne sont encore arrivés, à cet
(1) Les lignes qui précèdent sont tirées presque textuellement d'une
courte note que j'avais fait imprimer en 1864, et dans laquelle j'essayais
de plaider la cause d'un voyage d'exploration en Indo-Chine. Cette cause
fut enfin gagnée deux ans plus tard, grâce à la haute et intelligente ini-
tiative du marquis de Chasseloup-Laubat, à cette époque ministre de la
Marine. F. G.


100 NOTE SUR L'EXPLORATION
égard, qu'à des identifications au moins douteuses, et, au
point de vue géographique, les indications de l'illustre
Vénitien sont trop vagues pour avoir la moindre portée.
Ce ne fut que plus de deux siècles après Marco Polo
que des Européens réapparurent de nouveau en Indo-
Chine, et, cette fois, ce fut par la route de mer. En 15i8,
les Portugais Antonio de Miranda et Antonio de Saldanha
débarquèrent à Jouthia, capitale du royaume de Siam,
située sur les bords du Me-nam, à peu de distance de son
embouchure. Ils étaient envoyés en ambassade par Albu-
querque, qui venait de fonder Malacca, et chargés de jeter
les bases des premières relations commerciales avec ce
riche empire. A partir de ce moment, toutes les côtes mé-
ridionales de la péninsule ne tardèrent pas à être recon-
nues et visitées avec soin. Dès le commencement du siècle
suivant, des loges ou factoreries européennes étaient éta-
blies au Pégou, à Siam, au Cambodge, an Tsiampa, au
Tong-Ring. En 1641, le commis hollandais Gérard van
Wusthof reçut l'ordre de remonter le Cambodge pour pé-
nétrer plus avant dans l'intérieur du pays et essayer d'é-
tendre jusqu'au Laos, les opérations commerciales de la
Compagnie des Indes. Il arriva, en onze semaines de temps,
à Vien-Chang, capitale de ce royaume, et y séjourna deux
mois. Ce voyage, fait à un point de vue purement mer-
cantile, ne nous a laissé que fort peu de renseignements
géographiques. A peu près à la même époque, le jésuite
Jean-Marie Leria pénétrait également au Laos, où il fit un
séjour de plusieurs années. Martini a résumé, dans son
Novus Allas Sinensis, la description que ce missionnaire
a faite de cette contrée. A côté de quelques indications
exactes, elle contient les appréciations les plus erronées
sur le cours du Cambodge et des fleuves voisins : c'est le
P. Leria qui a accrédité l'opinion, encore aujourd'hui re-
produite sur quelques cartes, que le Cambodge et le fleuve
de Siam (Me-nam) se réunissaient dans l'intérieur du Laos.

DU COURS DU CAMBODGE. 101
L'expulsion des Européens du Cambodge en 1643, du
Tong-King et de la Cochinchine en 1646, interrompit pour
deux siècles toutes les communications de l'Europe avec
la partie orientale de la péninsule Indo-Chinoise. Siam
conserva seul de bonnes relations politiques et commer-
ciales avec le monde occidental, et de remarquables ou-
vrages, entre autres celui de Laloubère, firent connaître
très-exactement les lois, les mœurs, les populations de
cette partie de l'Indo-Chine.
En définitive, l'exploration géographique de toute la
presqu'île se bornait encore, à la fin du siècle dernier,
aux côtes seules, et, des cinq fleuves qui l'arrosent, on ne
connaissait guère que les embouchures, lorsqu'en 1.795,
l'ambassade du colonel Symes à Ava fit connaître, d'une
manière précise, tout le cours inférieur de l'Iraouady.
Ce voyage fut le point de départ de nombreuses tenta-
tives d'exploration, dirigées par les Anglais à l'est de
leurs possessions de l'Inde, et qui avaient toutes pour but
de reconnaître les vallées supérieures de la Salween, de
l'Iraouady et du Brahmapoutre, dont les origines restent
encore inconnues, et de trouver une route vers la Chine,
à travers la partie septentrionale de l'Indo-Chine. Je me
contenterai de citer, entre autres, les voyages du capitaine
Hannay, du lieutenant Mac Leod, qui atteignit, en 1836,
un point du Cambodge, situé par le 22 degré de latitude
e
environ, du docteur Richardson, du capitaine Yule. Mal-
gré ces persévérants efforts, malgré la navigabilité de
l'Iraouady, qui permet de se transporter, en bateau à va-
peur, jusqu'à Bhamo, c'est-à-dire aux portes mêmes de
la zone la plus inconnue, mais aussi la plus difficile d'ac-
cès, de l'Indo-Chine supérieure, toutes les questions géo-
graphiques qui s'y rattachent sont restées jusqu'à présent
sans solution précise.
Venue plus récemment en Indo-Chine, la France a été
plus heureuse et a résolu, d'une manière à peu près com-

102 NOTE SUR L'EXPLORATION
plète, le problème géographique pour toute la partie
orientale de la presqu'île. En 1859, notre gouvernement
fit occuper les embouchures du fleuve du Cambodge dont
les Européens avaient désappris la route depuis deux
siècles, et l'étude de cette intéressante région fut active-
ment entreprise. L'hydrographie du fleuve et des canaux
innombrables, dont il étend sur toute la contrée l'inex-
tricable réseau, fut faite avec soin. On reconnut et l'on
observa pour la première fois, d'une façon précise, le singu-
lier phénomène que présente le grand lac situé à l'ouest du
fleuve, et qui communique avec lui par un bras navigable.
Pendant six mois de l'année, les eaux de ce lac se déver-
sent clans la mer, par l'intermédiaire du fleuve; pendant
les six autres mois, il se transforme lui-même en une sorte
de mer intérieure, dans laquelle le fleuve se déverse en
partie. En termes plus simples, pendant la moitié de
l'année, les eaux vont du fleuve au lac, et, pendant l'autre
moitié, du lac au fleuve.
Pendant ce temps, un voyageur français, Henri Mouhot,
après avoir parcouru le royaume du Cambodge, partait
de Bangkok, rejoignait le fleuve à Paklaïe, par 18° 12' de
latitude nord, et allait mourir à Luang-Prabang, ville
importante du Laos. Malheureusement, ses déterminations
géographiques, par suite d'accidents survenus en route
à ses instruments, restèrent entachées d'erreurs considé-
rables (1).
Enfin, en 1866, une commission d'exploration, présidée
par le capitaine de frégate Doudard de La Grée, reçut la
mission de remonter le Cambodge jusqu'en Chine.
A ce moment, les dernières reconnaissances hydrogra-
phiques du fleuve s'arrêtaient à Cratieh, point situé par
12° 28' de latitude nord, à 450 kilomètres de l'embou-
(1) Ainsi Mouhot assigne à Paklaïe une latitude de 19° 16'56" qui dif-
fère de plus d'un degré de la latitude réelle.

DU COURS DU CAMBODGE.
103
chure, et où, à l'époque des basses eaux, la marée se fait
encore légèrement sentir.
Quelles régions traversait cet immense fleuve? Res-
tait-il longtemps navigable ? Venait-il, comme le voulait
certaine tradition accréditée au Cambodge, d'un lac pro-
fond situé dans l'intérieur du Laos ? Telles étaient les
questions que la commission française devait résoudre.
C'est surtout au sujet de ce fleuve que la multiplicité des
noms avait amené la confusion la plus grande. Les Por-
tugais l'avaient d'abord fait connaître sous le nom de
Mecon, Mecom, Mekong ou Meikong, qui est l'appellation
siamoise. Mais il reçut bientôt après le nom de Cambodge,
qui était celui du dernier royaume qu'il traversait. Cette
dénomination, parfaitement inconnue aux riverains eux-
mêmes, est, à proprement parler aujourd'hui, la plus
convenable, les noms indigènes étant trop nombreux, trop
locaux ou trop difficiles à prononcer pour avoir chance de
prévaloir. D'ailleurs, le nom annamite Sony-Lon, le nom
cambodgien Tonly-Thôm ne sont pas en réalité des noms
propres et veulent simplement dire « grand fleuve ». Le
nom laotien Nam-Khong, ou eau de Khong, ne prévaut
que dans la partie médiane de son cours. Les Chinois lui
donnent ensuite successivement les noms de Kiou-long-
Kiang (fleuve aux neuf dragons) et de Lan-tsan-Kiang
(fleuve fils des montagnes). Dans le Tibet, enfin, il re-
çoit de nouveaux noms dont il ne serait pas prudent encore
d'établir la synonymie.
Une longue zone de rapides sépare le Cambodge du
Laos en suivant le cours du fleuve. Cette zone est à peu
près inhabitée et couverte de forêts magnifiques. A moins
de 200 kilomètres de Cratieh, de véritables cataractes,
celles de Rhon (1), viennent limiter d'une manière
absolue la navigation à vapeur, qu'il serait, du reste,
(1) Latitude 1 3 ° 58'.

104
NOTE SUR L'EXPLORATION
très- difficile et très-hardi d'étendre jusque-là. La moyenne
différence de niveau qui existe entre l'amont et l'aval du
fleuve, sur la ligne de ces cataractes, peut être évaluée à
15 mètres.
Sans doute, c'est à ces obstacles matériels, joints au fatal
régime administratif qui pèse sur le royaume du Cambodge
et au dépeuplement des frontières de ce petit État, qu'il
faut attribuer les communications si rares et si intermit-
tentes des régions laotiennes avec le delta du fleuve.
L'hydrographie de cette partie du fleuve présenta à la
commission française des difficultés inouïes. Des courants
d'une violence extraordinaire, la crue des eaux qui, à
l'époque du passage de l'expédition, noyait les berges et
rendait le chenal presque impossible à reconnaître, l'in-
nombrable quantité d'îles parsemées, sur ce trajet, dans
le lit du fleuve, qui s'élargit parfois jusqu'à atteindre
20 kilomètres, ont rendu le travail hydrographique exces-
sivement pénible et nécessairement incomplet.
Tel qu'il est, il présente des sondages en nombre assez
considérable pour permettre de se rendre compte des diffi-
cultés du passage et des dénivellements énormes qui se
produisent entre la saison des pluies et la saison sèche (de
12 à 15 mètres de différence). Le fait géographique le
plus saillant à signaler, dans cet intervalle, est la jonction,
à Stung-Treng (103° 36' longitude est, 13° 32' de latitude
nord), de la rivière d'Attopeu ou Se-Con, au grand fleuve.
La largeur de cette rivière à son confluent est de 800 mè-
tres, et la profondeur de 15 mètres. Le débit moyen de
ce seul affluent peut être évalué à 8000 mètres cubes par
seconde (1); celui du fleuve lui-même, pris au-dessus du
confluent, est de 25 000 mètres cubes.
(1) A peu près le débit du Nil à son embouchure. Ce débit se réduit
considérablement aux eaux basses. Aux eaux hautes, le débit du Cambodge
à Bassac (par 14° 54'de latitude nord et 103° 24'de longitude est), avant


DU COURS D U CAMBODGE.
105
Un peu au-dessus des cataractes de Khon, le Cambodge
reçoit un nouvel affluent, qui est situé sur sa rive droite.
C'est le Tonly (1) Repou ou le Se-Lompou (2). Cette ri-
vière est beaucoup moins considérable.
Une fois que la ligne des cataractes est franchie, le
fleuve se resserre et les îles qui, jusque là, ont accidenté
son cours, disparaissent peu à peu. Sa profondeur devient
uniforme, et il est facilement navigable. On arrive ainsi
à Bassac, point où la commission séjourna trois mois pour
attendre le retour de la saison sèche et l'envoi des instru-
ments demandés en France avant le départ de Saigon.
C'est à Bassac que l'on rencontre les premières mon-
tagnes de la vallée du fleuve; elles appartiennent à un
énorme massif, d'origine volcanique, qui s'étend surtout
sur la rive gauche du fleuve et va se relier à la grande
chaîne des côtes de Cochinchine. Ce plateau donne nais-
sance au Se-don, second affluent notable de la rive gauche,
qui se jette dans le Cambodge un peu au-dessus de Bassac.
Le sommet le plus élevé de ce massif atteint 1300 mètres.
Ce n'est qu'à Kemarat que le fleuve se dégage de cette
région montagneuse, dans l'intérieur de laquelle sa lar-
geur se réduit parfois à une centaine de mètres, tandis
que sa profondeur y dépasse ce même chiffre. Avant Ke-
marat il a reçu, sur sa rive droite, le Se-Moun, grande
et belle rivière, dont la direction générale est est et ouest,
et qui prend naissance aux environs de Korat.
La commission remonta le Se-Moun jusqu'à Oubôn,
marché laotien très-important, situé sur ses bords. Ce fut
de ce point que le second de l'expédition partit pour le
Cambodge, dans le but d'aller chercher les instruments et
les passeports attendus vainement à Bassac, la révolte
la jonction de la rivière d'Attopeu et de celle de Repou ou de Lompou, at-
teint 60 000 mètres cubes par seconde.
( 1 ) Tonly, en cambodgien, signifie rivière.
(2) Se, en laotien, signifie rivière.

106 NOTE SUR L'EXPLORATION
qui avait éclaté, sur ces entrefaites, dans les provinces
septentrionales de ce petit État ayant fermé la route du
fleuve. Son voyage a permis d'ajouter à la carte de la
vallée du fleuve toute la région, encore vierge d'exploration
européenne, qui se trouve comprise entre le grand lac, le
fleuve et la rivière d'Oubôn.
A partir de Kemarat, le Cambodge coule de nouveau
en plaine, et c'est seulement au-dessus de Vien-Chang,
ancienne capitale du Laos, qu'il s'encaisse d'une manière
définitive dans des montagnes qui vont toujours s'élevant.
Son cours, de nouveau très-resserré, ne cesse cependant
d'être fréquenté, comme moyen de communication et de
transport, que bien au-dessus de Luang-Prabang, à la
hauteur de M. Lim, point où l'expédition dut renoncer à
la voie fluviale pour cheminer désormais à pied.
A Xieng-Hong (1), point où la commission a définitive-
ment quitté le Cambodge, le baromètre accusait une élé-
vation de 600 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce
point est situé à 1250 milles de l'embouchure du fleuve.
La ligne de partage des eaux, entre la vallée du Cam-
bodge et celle du fleuve du Tong-King, a été franchie,
dans le Yun-nan, entre Puheul-Fou et Talan. Le col franchi
était à 1555 mètres d'élévation au-dessus du niveau de la
mer.
Le fleuve du Tong-Ring (Song-Coi ou Ho-ti-Riang) a été
rejoint à Yuen-Riang. Il ne se trouve là qu'à 400 mètres
au-dessus du niveau de la mer, et les renseignements
recueillis portent à croire qu'il est facilement navigable
pour des barques, depuis la mer jusqu'aux frontières du
Yun-nan.
(1) La latitude trouvée par l'expédition pour Xieng-hong (appelé Kiang-
hung par Mac Leod) diffère de 2 minutes de celle qui avait été donnée
par le voyageur anglais. Mais cette différence tient au déplacement de la
ville elle-même. Son ancien emplacement avait été très-exactement donné.
Il en est de môme de la plupart des lieux du Yun-nan déterminés par les
Jésuites au commencement du xviii siècle.
e

DU COURS DU CAMBODGE. 107
A partir du Yuen-Kiang, on trouve, en remontant dans
le nord, une série de lacs qui s'étagent de plus en plus
jusqu'à atteindre 18 à 1900 mètres de hauteur. C'est
d'ailleurs l'élévation moyenne de toute la partie centrale
du Yun-nan, et ce plateau forme la ligne de séparation
du bassin du Cambodge, qui vient passer auprès du lac
de Taly, et de celui du Yang-tse-Kang. Ce dernier fleuve,
que la commission a remonté trois cents milles plus haut
que la dernière expédition anglaise, celle du capitaine
Blakiston, s'encaisse profondément sur tout ce parcours,
et, quoique son lit soit déjà là à plus de 800 mètres au-
dessus du niveau de la mer, il est dominé de tous côtés,
par des montagnes énormes qui atteignent, comme à
Likiang-fou, 5000 mètres d'altitude.
C'est à Taly que la commission a recueilli les derniers
renseignements sur le cours supérieur de la Salween (Lou-
tseu-Kiang, en chinois) du Cambodge (Lan-tsan-Kiang),
du fleuve Bleu (Kin-cha-Kiang). Ces renseignements s'ac-
cordent à faire descendre parallèlement ces trois fleuves
du Tibet où leurs sources sont encore fort éloignées. Le
moins impétueux serait le fleuve Bleu; celui dont le débit
paraîtrait, par le 28 degré, le plus considérable, serait le
e
Cambodge. La commission a également constaté les deux
opinions qui règnent, parmi les Chinois, au sujet du fleuve
Bleu. Au confluent même du Ya-Loung-Kiang et de ce
fleuve, c'est à la première de ces deux rivières que les
habitants donnent le nom de Kin-cha-Kiang, et le fleuve
lui-même perd son nom pour recevoir celui de Pe-Shuy-
Kiang (fleuve à eau blanche) ; mais, du côté de Li-Kiang,
on restitue à ce dernier son véritable nom, et c'est au
contraire le Ya-loung-Kiang qui est appelé le Pe-Shuy-
Kiang. Si, au point de vue du volume d'eau de chacune
de ces deux rivières, il peut y avoir doute sur celle qu'il
faut choisir comme la continuation du fleuve Bleu, il ne
saurait y en avoir au point de vue orographique, et c'est

108 NOTE SUR L'EXPLORATION
bien le bras de Li-Kiang qu'il faut considérer comme la
rivière principale.
En résumé, le voyage de la commission française est le
premier qui ait résolu le difficile problème du passage de
l'Inde en Chine.
Quoique le point de départ des expéditions anglaises,
Bhamo sur l'Iraouady, où l'on peut parvenir en bateau à
vapeur, soit beaucoup plus rapproché de la frontière de la
Chine que ne l'était Cratieh, point de départ de l'expédi-
tion française, les difficultés provenant des populations
sont telles, dans cette direction, qu'elles ont, jusqu'à pré-
sent, fait échouer toutes les tentatives des Anglais. La for-
mation, sur la frontière de Chine, du royaume mahométan
de Taly, est devenu un obstacle de plus, et la commission
française a couru elle-même les plus grands dangers dans
cette ville. Un Anglais, M. Conper, parti de Shanghaï au
moment où se terminait le voyage d'exploration dont nous
donnons aujourd'hui les résultats généraux, n'a pas même
pu arriver jusque là et a dû rebrousser chemin sur Ta-
tsien-lou, dans le Sse-tchuan, malgré le concours em-
pressé qu'il a trouvé chez tous les missionnaires catho-
liques.
Taly et Bhamo sont les deux têtes de la route commer-
ciale qui relie la Birmanie au Yun-nan. Ce court inter-
valle sera sans doute franchi avant peu, malgré les obstacles
que nous signalons, par l'expédition anglaise que l'on an-
nonce être partie de Calcutta. Une réussite, en pareil cas,
en amène toujours une seconde, et l'émulation, en matière
scientifique, est la seule lutte vraiment féconde et vrai-
ment digne de nations civilisées.
RÉSUMÉ DES TRAVAUX DE LA COMMISSION.
Aux détails donnés par l'auteur de la note qui précède,
la rédaction du Bulletin croit utile d'ajouter un résumé

DU COURS DU CAMBODGE.
109
sommaire des travaux poursuivis par la Commission
d'exploration de l'Indo-Chine.
La Commission française d'exploration de l'Indo-Chine
a parcouru entre Cratieh, dernier point reconnu sur le
cours du Cambodge, et Shanghaï, son point d'arrivée,
une distance totale de 9960 kilomètres, qui se décom-
posent comme suit :
En barque. A pied.
Route commune à toute la Commission
(sous la conduite du commandant de
La Grée) 1580 kil. 1210 kil.

Route commune à toute la Commission
(sous la conduite de M. Garnier) 2800 (1) 1250
Excursions particulières faites en dehors
de l'itinéraire général, par des membres
isolés de la Commission.. . 1590 1530
5870 3990
9960 kil.
m a nioJ9flo iseeuoid9T ùb £ te ¿1 aùpaai, isvinfi ua
Géographie. — Le travail géographique a consisté à
lever avec le plus grand soin tous les itinéraires suivis
(en pays non connu), en rectifiant successivement ce levé
par la détermination astronomique directe des points
principaux du parcours. Le chemin total, ainsi relevé pour
la première fois, a été de 6720 kilomètres, dont :
1180 par le commandant de La Grée ;
5060 par M. Garnier ;
450 par M. Delaporte ;
30 par M. Joubert.
T O T A L . . 6720.
Les positions déterminées astronomiquement sont les
suivantes :
(1) Route de retour sur le fleuve Bleu, de Soutcheou-fou à Shanghaï,
c'est-à-dire en pays connu.

110
NOTE SUR L'EXPLORATION
( 1 ) La lettre B., qui précède quelques-uns des noms, est l'initiale de
Ban, qui veut dire village en laotien, et la lettre M. est l'initiale du mot
Muong, qui veut dire gouvernement.
(2) Chron. signifie chronomètres. — C M . O , hauteurs circumméri-
diennes solaires. — O C , distances lunaires. — H . M. O , hauteur méri-
dienne du soleil. — H. M.
C, hauteur méridienne de la lune. — H. M. *,
hauteur méridienne d'étoiles. — H . M. 7$, hauteur méridienne de Jupiter.

(3) 12-48' nord, 103° 38' est.
(4) 13° 32' 13" nord, 103° 36' 0 0 " est.
(5) 70 séries.
(6) Kiang-hung de Mac Leod. Il lui assigne 21° 58' de latitude nord,

mais la ville s'est déplacée et elle se trouve aujourd'hui par 22° 00' 18" la-
titude nord.

DU COURS DU CAMBODGE. 111
C'est donc un total de 58 positions dont 50 sont abso-
lument nouvelles. La révision des calculs de tout ce tra-
vail géographique est loin d'être achevée, et les quel-
ques positions citées dans le cours de la note qui précède
peuvent seules être considérées comme à peu près défi-
nitives. Partie en 1866 de Cochinchine, la Commission
n'avait pu se procurer la connaissance des temps pour
1868, et avait dû suppléer à cet ouvrage par le calcul
direct de certains éléments principaux. Il y aura donc un
certain nombre de corrections à apporter au travail avant
de le présenter comme définitif. Cette correction portera
plus particulièrement sur la fixation des longitudes.
Pour compléter l'énumération des travaux géographi-
(1) Déjà déterminé par les Jésuites. La latitude qu'ils donnent est
23° 36' ; M. Garnier a trouvé 23° 36' 10". A l'exception de Yunnan et de
Tong Tchouan dont les déterminations présentent une différence assez
notable, il a trouvé la même coïncidence pour tous les points, marqués

d'une astérique, déjà déterminés par les Jésuites.

112 NOTE SUR L'EXPLORATION
ques, il faut ajouter que le fleuve a été complétement
sondé depuis Cratieh jusqu'à Kemarat (1) ; que des sta-
tions azimutales ont été faites à Khong, Bassac, au mont
Salao (15°, 01' lat. Nord), à Luang-Prabang et à Muong-
Long, et que la Commission possède les éléments de
nombreuses altitudes obtenues, soit par nivellement géo-
désique au téodolithe, soit à l'aide du baromètre.
Ajoutons que sur divers points, il a été fait des calculs
de vitesse et de débit du cours du Mékong.
Météorologie. — Un journal météorologique a été con-
stamment tenu par M. Garnier et, pendant son absence,
par M. Delaporte ; chaque jour présente une moyenne de
quatre observations dont la réunion fera ressortir quel-
ques intéressants détails sur la température et la direc-
tion des vents à l'intérieur du continent Indo-Chinois.
Histoire, philologie. — Les longues et patientes re-
cherches du commandant de La Grée sur les ruines cam-
bodgiennes, disséminées dans l'intérieur du pays depuis
Angcor jusqu'à Bassac, seront, au point de vue historique
et archéologique, l'une des parties les plus importantes
et les plus intéressantes du travail de la Commission.
Le commandant de La Grée a également réuni les élé-
ments d'un vocabulaire de 26 dialectes, environ, parlés
dans l'intérieur de l'Indo-Chine; ce vocabulaire sera com-
plété à l'aide de notes prises par M. Garnier.
Les ruines d'Angcor ont particulièrement attiré l'atten-
tion de la Commission ; elles ont été l'objet de levés et de
dessins spéciaux qui permettront de se faire une juste
idée des splendeurs architecturales de ces restes d'une
civilisation passée.
Géologie. —Histoire naturelle — M. Joubert, géolo-
gue de la Commission, et M. Thorel, qui en était le bota-
(1) Le développement total des bras du fleuve sondés est de 700 kilo-
mètres. 120 l'ont été par M. Delaporte, 580 par M. Garnier.

DU COURS DU CAMBODGE. 113
niste, ont rassemblé de nombreux matériaux sur la
géologie et l'histoire naturelle des pays traversés. Malheu-
reusement, ils ont dû cesser dès Luang-Prabang, faute
de moyens de transport et de ressources suffisantes, de
recueillir et de conserver des échantillons de roches et de
plantes. Si, en géologie, on ne peut s'attendre à des résul-
tats bien complets et bien précis, en raison de la diffi-
culté plus grande que présente ce genre de recherches,
auquel les renseignements fournis par les indigènes ne
peuvent être d'aucun secours, en minéralogie au moins,
M. Joubert aura à signaler les immenses richesses accu-
mulées dans la province du Yunnan et les régions limi-
trophes.
En botanique, les infatigables recherches de M. Thorel
permettront de reconstituer à peu près sans lacune tout
le règne végétal en Indo-Chine, et enrichiront la science
de 1500 à 2000 espèces nouvelles.
Enfin, les dessins de M. Delaporte, dont le travail a
été incessant, complètent à tous les points de vue, pay-
sages, monuments, costumes, types, ustensiles, de-
meures, etc., la masse de renseignements écrits rapportés
par tous les membres de la Commission sur chaque partie
de cette longue exploration.
Une centaine de minutes de cartes à différentes échelles,
une vingtaine de photographies, cinquante à soixante
plans de monuments, quatre à cinq cents dessins, deux
cent cinquante échantillons géologiques, un herbier de
trois à quatre mille plantes, une centaine d'inscriptions ou
de documents en langues indigènes ; tels sont les prin-
cipaux matériaux qu'aura à mettre en œuvre la publica-
tion officielle de ce voyage, que prépare en ce moment
le ministère de la Marine et des Colonies.
SOC. DE GÉOGR. — FÉVRIER 1869,
XVII. — 8

114 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
EXCURSION A LA SERRA DE CARACAS
PROVINCE DE MINAS-GERAES (BRÉSIL)
PAR M. L'ABBÉ DURAND
La Serra do Caraça est un des nombreux chaînons
détachés à l'occident de celle do Espinhaço et da Manti-
quera. Comme la serra de Ouro Preto (montagne d'Or
noir) dont elle est un prolongement, elle appartient
aux terrains secondaires grésiformes ou silico-calcaires.
Les strates horizontales de macigno révèlent l'action vol-
canique, succédant aux formations sédimentaires, elles
sont brisées, tourmentées et redressées; çà et là des
couches verticales de quartz grenu et de quartzites vien-
nent les affleurer. A la base de la montagne ou dans les
profondeurs des grandes vallées, des masses puissantes de
serpentine annoncent les terrains supérieurs et moyens
de transition.
L'or abonde dans les flancs de cette montagne : de
nombreuses traces de lamas ou exploitations aurifères
abandonnées révèlent que les premiers colons s'occu-
paient de mineraçâo.
Le fer s'y trouve en grande quantité ; presque toutes
les roches révèlent sa présence, on l'y rencontre sous
toutes les formes, depuis le rognon pur jusqu'aux amas
considérables d'ocre rouge ou peroxyde de fer.
Faune. — La faune y est représentée par une grande
variété d'animaux : les panthères, les léopards, les ja-
guards, les guépards et les couguars se réfugient dans
ses repaires inaccessibles. Tous ces quadrupèdes sont
(1) Voyez le numéro de janvier, page 46.

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 115
désignés par les Brésiliens sous le nom général d'unça,
once : ils les divisent en trois espèces selon leur pelage ;
ainsi la panthère noire est appelée unça preta, once
noire ; les autres unças pintadas, onces peintes ou mou-
chetées. Il y a encore l'unça de lombo preto, celle-ci est
marquée d'une raie noire sur toute la longueur de sa
colonne vertébrale.
Les loups (guaras), les cachoros do mato, chiens des
bois, espèce de renard, et les tapirs y sont nombreux.
Vanta ou tapir assû, grand tapir, y est plus rare, ainsi
que les porcs sauvages, que l'on divise en trois espèces;
on y rencontre la preguiça (paresse), qui monte lente-
ment sur un arbre, en dévore toutes les feuilles et les
bourgeons, puis se laisse tomber à terre pour s'éviter la
peine d'en descendre ; la paca (Cœlogenis paca) ; l'agouti,
(Dasyprocta agouti); le tatou, remarquable par sa cara-
pace. Ces trois espèces d'animaux sont au nombre des
gibiers les plus recherchés, ainsi que le grand lézard vert,
le petit fourmilier, tamandoâ mirim ; les nègres pré-
tendent y avoir aperçu plusieurs fois la tamandoâ assû,
le grand fourmilier.
Les singes qui peuplent les matos et les catingas de la
Serra sont en très-grand nombre. Parmi eux se trouvent
le sahui (Simia jacchus), le guariba ou barbado, singe
barbu (Simia beelzebuth). Ce grand singe noir vit en so-
ciété ; ses nombreuses tribus, en venant se désaltérer
matin et soir aux torrents de la montagne, saluent
l'aurore et le soleil couchant par des ricanements ou des
hurlements étranges; on dirait une psalmodie confuse.
Ces singes pillards et dévastateurs des plantations ser-
vent de baromètres aux habitants du pays : ricanent-ils,
c'est signe de beau temps ; si leurs hurlements sont plain-
tifs, soyez sûr qu'il tombera de la pluie pendant la
journée. Le sauassu, sagouin à masque, à la robe bariolée,
s'y rencontre aussi. Ces singes se laissent difficilement

116 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
approcher ; pour les prendre, on a recours à des piéges.
L'un des plus usités et des plus sûrs est une calebasse
vide que l'on attache à un arbre : on y met une poignée
de maïs dont le singe est très-friand, et on n'y laisse
qu'une issue suffisante pour qu'il puisse y introduire sa
main ouverte, mais non fermée. Aussitôt qu'il a senti la
présence de son mets favori, il accourt en gambadant,
plonge sa main dans la calebasse, y saisit une poignée de
maïs; il ne peut la retirer, se met en colère, grince des
dents et se laisse prendre plutôt que de lâcher sa proie.
Tous ces singes sont un excellent gibier de chair noire,
très-délicat, supérieur au lièvre. Ce dernier ainsi que le
lapin abondent dans la Serra.
Parmi les oiseaux nous citerons : les papayayos, per-
roquets verts, ainsi que les periquitos, petites perruches
de même couleur ; ils volent en bandes considérables et
remplissent l'air de leurs cris désagréables.
Le merle noir, le merle de Saint-Paul, ainsi nommé
parce qu'on le rencontre plus fréquemment clans la pro-
vince de ce nom ; cet oiseau vit en troupes nombreuses;
son plumage, au fond couleur de citron, est relevé par
des mouches noires ; une espèce de bec-figue à la robe
verte aux reflets dorés; la sabia (savante): ces trois
siffleurs font retentir les forêts et les vallées de leurs
chants qui égalent, en douceur et en mélodie, celui des
chanteurs de nos bosquets. La sabia, au plumage noir,
est susceptible d'une certaine éducation ; les Brésiliens
l'apprivoisent et lui apprennent des airs qu'elle répète
avec assez de facilité.
Le tucano (toucan), à la robe éclatante et au bec
allongé ; on voit cet oiseau arriver par bandes nom-
breuses au sommet de la Serra à l'époque de la maturité
des oranges, son régal favori ; il est facile à prendre.
La famille des piverts, aussi belle que nombreuse, a
reçu au Brésil le nom de pica-pao (pique les arbres). La

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 117
variété la plus jolie est très-nombreuse clans la mon-
tagne ; elle a le fond du plumage de couleur jaune
clair, parsemé de taches noires ; des mouches de pourpre
ornent sa tête.
Parmi les éphiacés, on y distingue le dindon sauvage
(pera) aux plumes couleur café au lait ; le jacú, un peu
moins gros que le premier. Cet oiseau peut être appri-
voisé facilement ; nous en avons vu dans plusieurs basses-
cours brésiliennes vivant en parfaite harmonie avec les
poules et les dindons ; nous, croyons qu'il pourrait être
acclimaté avec succès en France. Son plumage est noir,
il a une crête rouge pendante sous le bec. On y trouve
aussi des paons sauvages, et, dit-on, des ménures lyres.
Les oiseaux de proie sont représentés par le gaviad,
espèce d'aigle à tête blanche; l'urubu commun, dont les
bandes nombreuses font disparaître en peu de temps les
cadavres des animaux avant qu'ils tombent en putré-
faction ; aussi les urubus sont-ils placés sous la protection
des lois; elles punissent d'amende tout individu pris en
flagrant délit de tuer un de ces oiseaux. Il y a encore
l'alma de gato (l'âme de chat), espèce d'épervier. Parfois,
au milieu des forêts, vous vous arrêtez pour chercher de
l'œil, au sommet des arbres, d'où peut sortir le cri de
girouette rouillée qui vous poursuit sans relâche de ses
sons métalliques. Après avoir sondé longtemps l'épaisse
feuillée qui vous protége de sa voûte fraîche, vous aper-
cevez un bel oiseau de couleur fauve clair : sa queue me-
sure deux pieds de longueur, deux plumes blanches au
milieu en rehaussent la beauté; c'est l'alma de gato.
Nous avons trouvé à Caraça une paire de siriemmas,
espèce de petites autruches. On serait tenté de prendre
cet oiseau pour le secrétaire (Gyperoranus africanus), mais
il en diffère notablement : ses pattes sont plus longues,
son allure et son plumage sont ceux de l'autruche d'Afrique
ou du casoar. Ces deux oiseaux étaient apprivoisés, ils

118 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
nous suivaient dans tout rétablissement ; ils accompagnent
les travailleurs à la roça, aux champs ou au jardin ; postés
à l'affût derrière eux, ils saisissent rapidement avec adresse
tous les insectes et toutes les larves que le fer de l'instru-
ment met à découvert. Le siriemma se nourrit spéciale-
ment de serpents ; aussi disparaissent-ils presque complé-
tement de toute propriété qui a le bonheur d'en posséder
un couple. Il se promène gravement; son œil perçant
a-t-il aperçu de loin un reptile, aussitôt il pousse son cri
de guerre, une gamine chromatique ascendante très-dés-
agréable; il se précipite vers sa proie, saute plusieurs
fois en battant des ailes autour du serpent : à l'instant où
celui-ci se dresse en sifflant pour mordre son ennemi, le
siriemma saisit sa tête avec dextérité dans son bec. Après
avoir sauté plusieurs fois, il court en s'aidant de ses ailes
jusqu'au rocher le plus proche ; là il fouette la pierre avec
le serpent jusqu'à ce qu'il l'ait tué; puis il en avale une
partie et se promène en ingérant le reste du reptile qui
pend de son bec à mesure que s'opère le travail de la
digestion. Il est donc possible d'apprivoiser cet oiseau
singulier, qui se plaît sur les plateaux déserts des serras
comme dans les solitudes immenses des certôes, où il
abonde.
Mais le roi de la nation ailée est incontestablement le
colibri, appelé du nom poétique de beija-flor, baise-fleur ;
nous en avons compté autour de nous une vingtaine de
variétés. Qu'il nous suffise de citer le barbe-bleue, le rubis-
topaze, l'hirondelle, le tisaura (ciseaux), ainsi nommé
parce qu'il fait aller en volant les longues plumes noires et
blanches de sa queue comme les branches de l'instrument
dont il porte le nom. Les mœurs de ces admirables oiseaux
sont assez curieuses : les uns suspendent leur nid léger
de coton ou de duvet à la saillie des fenêtres de votre
chambre; d'autres pénètrent dans l'intérieur des bâti-
ments et l'attachent avec un fil de crin aux tresses de

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 119
canne qui forment le plafond des varandas, des corridors
et des salles communes.
Une troisième espèce forme son nid entre les aisselles
des branches des arbres; c'est un petit cornet de duvet
revêtu d'une couche de cire grise. Quelle grâce, quelle
élégance n'ont pas ces brillants oiseaux lorsqu'ils viennent
se reposer sur leur frêle progéniture !
Parmi les nombreux serpents qui peuplent la serra,
nous citerons le cascavel ou serpent à sonnette; le jara-
raca : sa peau de couleur fauve est revêtue dans toute la
longueur du dos d'écailles brunes qui forment de jolis
dessins, tandis que celles du ventre sont argentées et par-
semées de mouches noires. Le
jararacussu ou grand jara-
raca est une variété du précédent, mais de plus grande
dimension.
Le serpent froid, cobra fria, ainsi appelé parce que son
corps noir est froid comme de la glace. Ce serpent, gros
et court, est très-venimeux.

Le serpent-liane, cobra sipó; il est grisâtre comme les
lianes autour desquelles il s'enroule pour attendre sa
proie ; c'est ce qui le rend très-dangereux.

Le serpent vert, cobra verde; sa peau, blanche sous
le ventre, se change insensiblement en couleur verte sur
le dos.
Le serpent-corail, ou
cobra coral; il est sans contredit
le plus beau de tous. Sa peau lisse imite une tresse com-
posée de quatre rubans, orange, pourpre, noir et blanc.

Tous ces reptiles sont venimeux ; ils atteignent au maxi-
mum la longueur de 2 mètres. Nous avons constaté avec
étonnement leurs propriétés magnétiques : bien des fois,
en passant auprès d'une flaque d'eau, nous avons entendu
de petits gémissements ; alors nous apercevions une mal-
heureuse rainette verte qui sautait en poussant des cris

plaintifs vers un bouquet de feuilles et de fleurs qui s'élevait
au-dessus de l'eau. Ce bouquet masquait un serpent dont

120 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
la tête s'apercevait entre les fleurs; ses yeux fixés sur sa
victime l'attiraient avec une force invincible; elle venait
se jeter d'elle-même dans la gueule béante du reptile.
Insectes. — En Europe, l'araignée est un être repous-
sant de laideur; au Brésil, il n'en est pas de même; à
Caraça, nous en avons collectionné qui sont de véritables
joyaux vivants d'or, d'argent et de bronze ponctués de
pourpre. Il s'en trouve une espèce de taille monstrueuse,
atteignant jusqu'à près de deux pouces de longueur : soli-
taire, cette araignée chasse dans les plaines, où elle ren-
contre une ennemie acharnée ; c'est une énorme guêpe
noire de la même dimension, aux ailes bleuâtres. La ba-
taille dure longtemps, grâce au système pileux qui protége
l'araignée ; ordinairement elle finit par succomber sous
l'aiguillon de la mouche.
Parmi les coléoptères, nous citerons une variété consi-
dérable de capricornes et de scarabées : le capricorne
héros et le scarabée hercule y atteignent des dimensions
remarquables.
Lorsqu'après le crépuscule du soir vous allez respirer
l'air frais et embaumé de mille senteurs, en contemplant
à cette heure de recueillement de la nature les bosquets
sillonnés par les lueurs innombrables et intermittentes des
mouches phosphorescentes,vous êtes surpris de voir autour
de vous l'air traversé rapidement par de nombreuses pe-
tites étoiles filantes ; ce sont les vagalumes, insectes de
l'ordre des coléoptères, qui volent dans l'espace où leurs
yeux projettent une lumière assez vive, qui semble avoir
des rayons. Cet insecte est très-joli, son corselet est uni
et bronzé, ses élytres vertes à reflets d'or sont coupées
dans leur longueur par des stries d'argent, son abdomen
est mordoré. Lorsque vous le saisissez sur les fleurs, où
il cherche sa nourriture au milieu des cétoines nombreuses
revêtues des couleurs de toutes les pierres précieuses,
vous reconnaissez de suite que c'est une espèce de taupin,

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 121
il fait immédiatement le mort; si vous le touchez, il saute
comme son homonyme de nos climats.
Nous citerons pour terminer, en passant, les variétés
nombreuses d'abeilles sauvages, maribundas, au corsage
brillant du double éclat de l'or et de l'émeraude. Elles
sont très-venimeuses ; malheur à vous si vous vous reposez
sous l'ombrage attrayant, mais perfide, de l'arbre où est
suspendu leur nid ; l'essaim tout entier fondra sur vous,
et une mort douloureuse vous attend.
Dans les innombrables torrents et cascades de la serra,
nous n'avons trouvé qu'un seul habitant des eaux : c'est un
petit ver ; il habite un tuyau formé par des grains de
cristal de roche et adhérant à l'une de ces extrémités; il
voyage ainsi, emportant sa maison avec lui.
Flore. — La montagne offre toutes les richesses de la
zone intertropicale et des climats plus tempérés. Au som-
met, on a réussi à acclimater un certain nombre de végé-
taux d'Europe : le blé et la pomme de terre y donnent des
résultats satisfaisants; ces dernières y sont très-savou-
reuses. Les pêchers s'y plaisent bien. Quelques essais de
vigne ont très-bien réussi. Les orangers, les citronniers,
les limoniers, les caféiers, les cotonniers, les bananiers et
les thés s'y plaisent à merveille. Le maïs, l'inhame et le
manioc, ainsi que l'arrow-rowt, y prennent un développe-
ment considérable.
La flore naturelle y est d'une richesse incomparable :
parmi les palmiers, nous citerons le syagrius, palmier
nain qui couronne les rochers de ses touffes légères; l'as-
saï (Euterpe edulis),
appelé palmito; il est la ressource du
voyageur. Lorsque son tronc est encore semi-ligneux,
vous le coupez facilement, et vous trouvez dans l'intérieur
une moelle nourrissante qui vous sert de nourriture. Il est
préférable de la manger cuite; la cuisson lui enlève une
petite âcreté qu'elle laisse dans la bouche ; les Brésiliens
en font un doce, bonbon très-agréable ; le muriti (Mau-

122 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
ritia flexuosa) aux palmes élégamment digitées ; le guiriri
pissando,
aux grappes de beaux fruits dorés, l'inaja et le
baccabé (OEnocarpus).
Les dragommiers, les palissandres, jacarandas, les
candélabres, cecropia, les bignonias aux fleurs jaunes
et bleues; les mélastomées à la corolle pourprée, les
bombacées aux belles fleurs cotonneuses, les myrtinées
aux fleurs jaunes, y prennent de très-grands dévelop-
pements. Nous citerons encore, dans la famille des
mimosas, le mimosa nain aux fleurs blanches, qui
croît dans le sable; l'immense mimosa sensitive, attei-
gnant la dimension de nos plus beaux chênes. Cet arbre
a le port très-majestueux ; lorsque vous arrivez sous ses
branches, vous voyez, au moindre bruit que vous faites,
les feuilles, déliées et légères comme des plumes, se fer-
mer sur toutes les branches qui sont à votre portée ; et
l'unha de gato (l'ongle de chat), belle variété, moins
grande, qui doit son nom à la forme de ses épines ; ses
fleurs en chaton forment de belles aigrettes roses. Plu-
sieurs de ces mimosas produisent une gomme qui pourra
devenir une branche de commerce très-lucrative pour le
Brésil.
Nous citerons encore parmi les légumineuses : la copa-
hiba (le copahu), aux feuilles digitées; la variété cordi-
folia
donne jusqu'à deux livres de baume par jour. C'est
un bel arbre au port majestueux.
Les rubiacées y sont représentées par le quinquina blanc
(cainça), l'ipécacuanha des champs (poia do campo).
Parmi les personnées, il faut remarquer le bel arbre ap-
pelé carnauba; il atteint quinze pieds de hauteur; ses
feuilles annonceraient une légumineuse, mais ses innom-
brables panicules de fleurs lilas révèlent une personnée.
Ses graines sont renfermées dans une espèce de gousse
jaunâtre semblable à un porte-monnaie carré. Le car-
nauba est un dépuratif énergique.

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 123
Les solanées se révèlent par des bois touffus d'énormes
Datura stramonium, aux fleurs jaunes de près de
50 centimètres de longueur. Ces arbres se trouvent ordi-
nairement dans les vallées humides.
Nous avons constaté aussi dans les vallées inférieures
la présence de nombreux tulipiers aux fleurs rosées :
nous avons pu les analyser ; ils mesurent de 20 à 30 mè-
tres de hauteur.
Mais le roi de ces végétaux est le quatelé ou sapucaïa
(Lecytis ollaria). Il atteint les plus grandes dimensions
et semble protéger par son feuillage rosé les autres arbres
contre les rayons brûlants du soleil. Cet arbre est de la
famille des rosacées. Son calice charnu, monosépale, cou-
leur chamois, a tout à fait la forme d'un vrai calice ; à
l'époque de la floraison, son couvercle, retenu par deux
fibres allongées, saute en faisant retentir une petite déto-
nation; une quantité d'étamines frisées se déroule en
formant autour du calice une couronne rose ; du centre
s'élève une longue aigrette d'étamines nombreuses, sem-
blables à des fils d'argent soudés à des fils d'or. La partie
inférieure du calice renferme l'ovaire dans lequel sont
rangées en cercle des lits d'amandes délicieuses : ce sont
les graines dont les singes sont très-friands. Les Brési-
liens l'appellent boceta de macaque (boîte de singe).
Qu'il nous suffise de citer, parmi les sipos ou lianes de
la famille des salses, le japicanga rouge : c'est un dépu-
ratif très-puissant; le blanc est moins énergique. Nous en
avons découvert un qui donne une résine transparente
comme du cristal. Un jour l'industrie utilisera ce produit
nouveau : les maracujas, passiflores aux belles fleurs
rouges ou blanches chinées de pourpre.
Mentionnons seulement en passant les variétés innom-
brables de cactus, d'ananas sauvages, de bromélias, énor-
mes parasites (billandsia), formant des forêts sur les
branches et le tronc des arbres où elles vivent d'air et

124 EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA.
d'humidité; de vanilles, d'aroïdées et d'aristoloches, aux
fleurs gigantesques pouvant couvrir la tête d'un homme;
la plupart de ces plantes, armées de longues épines ou
enlacées et enchevêtrées les unes dans les autres, forment
des barrières redoutables qui rendent souvent inaccessi-
bles l'intérieur des bois vierges, matos virgens. Ajoutez-
leur l'abondance d'une graminée aux feuilles tranchantes,
qui légitime complétement son nom vulgaire de rasoir
de singe, navalha de macaque.
Parmi les graminées, nous citerons les belles pelouses
d'herbe grasse, capim gordoso, qui invitent le voya-
geur à se reposer. Cette herbe exsude une espèce d'huile
qui lui a fait donner son nom. Malheur à vous si vous
cédez à la tentation de vous étendre sur ses couches moel-
leuses, vous vous relèverez couvert des pieds à la tête de
milliers d'insectes appelés carapatinhos, espèce de tiquets
presque microscopiques, par lesquels vous serez dévoré
jusqu'à ce qu'ils tombent d'eux-mêmes repus de votre
sang.
Certains versants sont recouverts d'une espèce d'iridée
aux fleurs jaunes, appelée capim cheiroso, herbe odo-
rante. L'odeur agréable de cette plante rappelle celle de
la pomme de reinette.
La variété des orchidées est immense : les unes sont
parasites et vivent sur le tronc et les branches des arbres ;
les autres poussent sur la roche nue qu'elles recouvrent
d'un tapis serré de fleurs, qui mesure quelquefois plu-
sieurs kilomètres carrés ; des troisièmes poussent sur la
terre des forêts.
Le tubercule des premières est toujours de forme ronde;
il ressemble à un oignon de moyenne grosseur : j'ai ob-
servé avec étonnement la constance de cette forme, qui
semblerait propre aux orchites parasites.
Celui des deuxièmes revêt différentes formes ; il est
ordinairement plus allongé.

EXCURSION A LA SERRA DE CARAÇA. 125
Ces deux espèces d'orchis, aux fleurs brillantes et dia-
prées de pourpre et d'or, semblent n'avoir aucun élément
de vie. En effet, elles vivent sur le tronc et les branches
des arbres, ou sur la roche nue ; cependant elles se nour-
rissent d'air sursaturé de vapeurs en ces hautes régions,
de l'humidité dont s'imprègnent leurs racines entrelacées
et l'écorce spongieuse des arbres, ainsi que des détritus
formés par les tubercules qui meurent chaque année.
Les fleurs des parasites sont ordinairement solitaires;
d'après mes observations quotidiennes, chaque tubercule
n'en produirait qu'une, tandis que ceux des orchis de
roche en feraient épanouir souvent deux au sommet d'une
hampe à deux branches.
Les troisièmes, qui végètent dans l'humus des forêts,
ont des tubercules bien plus gros ; ils sont ordinairement
piriformes. Leurs hampes allongées sont chargées de ma-
gnifiques panicules ou d'épis élégants de fleurs. J'ai re-
marqué une de ces orchis au tubercule strié, gros comme
une belle poire ; sa hampe allongée est ornée d'un épi de
fleurs blanches, émanant une senteur semblable à celle
de la fleur d'oranger.
Nous ne parlerons pas de ces innombrables cannas de
brejo {Canna fistula) qui tapissent les versants humides
de la serra, ni des roseaux ou bambous appelés taquaras,
qui nourrissent une chenille de la famille des cossus he-
piales recherchée des Indiens ; c'est pour eux un mets
délicat ; il les plonge dans une somnolence agréable, illu-
minée par des hallucinations semblables à celles que
donne le hatchisch ou l'opium.
Nous terminerons en disant un mot des fougères arbo-
rescentes. Ces belles plantes croissent au fond des préci-
pices, des ravins, et au bord des torrents et des ruisseaux;
on les rencontre encore dans les marécages, mais toujours
dans des lieux bas et humides. C'est là qu'elles atteignent
leur plus grand développement. Notons, en passant,

126 ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO.
qu'elles sont susceptibles de transplantation ; nous avons
réussi à en transplanter plusieurs au milieu du jardin de
l'établissement; elles mesuraient 3 mètres de hauteur.
Les fougères arborescentes s'élèvent quelquefois jusqu'à
10 mètres. Au sommet de leur tronc cylindrique se déve-
loppe une couronne de sept ou huit feuilles de velours
vert découpé en dentelle très-fine. A mesure que l'une
d'elles s'abaisse en se desséchant, la crosse supérieure
déroule au-dessus d'elle ses plis de verdure tendre et la
remplace par une autre feuille qui rend perpétuelle la
végétation de cette admirable endogène, l'une des plus
élégantes parures des solitudes brésiliennes.
Telle est la Serra do Caraca, que l'on peut regarder
comme l'un des plus magnifiques diamants de la couronne
impériale du Brésil.
ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO
AOUT 1866
PAR E. PRICOT DE SAINTE-MARIE
Consul de France.
Description de Tachlidja. — Tachlidja, chef-lieu du
casa de ce nom, sandjak de Novi Bazar, forme un demi-
cercle qui s'étend entre des montagnes assez élevées, et
entoure la ville d'une espèce de ceinture dont la boucle
serait située vers le sud-ouest : c'est le seul endroit par
lequel on puisse communiquer de plain-pied avec la
plaine.
Cette localité est bornée au nord par les monts Brou-
nitza, Borovatz ; à l'est, par les monts Golubjnié, Ger-
titza, Miljeno-Berdo ; au sud, par le mont Korien ; à
l'ouest, par les monts Kominé-Plech, Zécji et Boja.
Trois routes aboutissent à Tachlidja, celle de Sérajévo

ITINERAIRE DE TACHLÏDJA A MOKRO. 127
passant au nord, tandis que celle du couvent orthodoxe
de Bania prend à l'est, et celle de Raguse (Dubrovnik)
passe à l'ouest.
Deux petits cours d'eau arrosent la ville : La Vresnitza,
qui vient de l'est, prend sa source au mont Borovatz, tra-
verse Tachlidja de l'est à l'ouest, et va un peu plus loin
se jeter dans la Tchéotina, un peu en dehors des murs de
la ville.
La Tchéotina, qui prend sa source au mont Rantché
(4176 pieds), situé est sud-est, baigne, sur un parcours
assez considérable, le pied des monts Lioubouchnia au
sud et Kovatch au nord, tous les deux courant du sud-
est au nord-ouest; un peu plus loin, elle passe au sud
entre les monts Vucevaé et les monts Kliserach, orientés
dans la même direction, pour aller ensuite se jeter dans
la Drina au-dessus de Totcha.
La Tchéotina reçoit, sur sa droite, quinze affluents
dont les principaux, à partir de la source, sont : la Vres-
nitza, déjà citée; la Karachlina et la Tugochtitza, qui
naissent de l'un des contre-forts du Gmèlo-Berdo.
Ces trois cours d'eau n'ont du reste qu'une faible éten-
due de l'est-nord-est à l'est-sud-ouest.
Les affluents de gauche sont au nombre de vingt-trois
et sans aucune importance ; ils sortent des monts Kral-
jera-Gora, Lioubouchnia et Vutchévatz.
La route située au sud-ouest, celle qui conduit dans la
vallée et dont il a été question plus haut, laisse sur sa
gauche deux petites collines.
La plus rapprochée de la ville est surmontée d'une
redoute en terre entourée de fossés, et longue de 120 mè-
tres sur chaque façade. Par sa position, cet ouvrage do-
mine à la fois, et Tachlidja et le seul chemin accessible
qui y conduise ; les autres routes sont impraticables par
leur escarpement. On peut donc affirmer l'excellence
stratégique du point qui nous occupe en ce moment.

128 ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO.
D'une part, place facilement défendue, et de l'autre, posi-
tion très-difficile à tourner.
Quand on arrive à Tachlidja par le nord, la route coupe
la ville en deux du nord au sud. C'est sur cette ligne que
je m'appuierai pour décrire sommairement Tachlidja.
Sur la droite, la première mosquée que l'on rencontre
est Pod-Grovidé-Djami, dans laquelle il m'a été aisé de
reconnaître un grand nombre d'inscriptions romaines
effacées et taillées pour former les angles du monument.
Plus avant, et presque au centre de la ville, se trouve
une petite fontaine au milieu du marché, sur laquelle j'ai
lu une inscription romaine dont Ami Boué a parlé dans
ses ouvrages. C'est une des trois inscriptions découvertes
par ce voyageur à Tachlidja; je n'en ai retrouvé que deux.
La seconde est située clans le cimetière de la mosquée
principale.
Cette mosquée est située non loin de la fontaine. Un
peu plus loin est le caravensérail ou khan principal;
c'est là que nous descendîmes.
En passant dans les rues situées transversalement, et à
gauche, on rencontre : 1° au pied du mont Brounitza, la
mosquée de Boubitza et celle de Muchevatz ; 2° l'école
musulmane ; 3° la résidence du gouverneur.
Sur la droite, on trouve la mosquée de Straz-itze et le
cimetière, dans lequel j'ai recueilli, ainsi que sur le mi-
naret, plusieurs inscriptions inconnues jusqu'à ce jour.
Je signalerai encore deux pierres, dont l'une semble
être un fût de colonne antique et l'autre une inscription
aux lettres effacées, ornée en haut et en bas d'un feuillage
sculpté.
Plus haut, clans la ville, est la mosquée de Moslouk.
Dans la cour intérieure, j'ai lu une inscription votive
portant seulement trois lettres.
Puis vient, au-dessus de ce monument, la mosquée de
Cher'hat, que je citerai pour mémoire.

ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO. 129
A l'ouest est située la mosquée de Chanto-Covatz, con-
vertie en poudrière.
D'après des chiffres fournis par le kaïmacam ou gou-
verneur, on compte dans Tachlidja 450 maisons musul-
manes, et 120 chrétiennes orthodoxes, en tout 570 habi-
tations. En admettant que 8 soit le chiffre moyen d'ha-
bitants pour un foyer, on a 4560 âmes pour la population
totale de la ville.
Les musulmans qui forment la majorité de cette popu-
lation ne sont nullement fanatiques. On observe, du reste,
la même tranquillité religieuse dans toute la Bosnie et à
Serajévo principalement, où j'ai pu visiter la grande
mosquée, monter en haut de la coupole et sur le mina-
ret avec ma femme, le consul de France et M. d'Hement,
négociant en bois de Slavonie. C'est un fait inouï que
cette visite et cette ascension opérées par des chrétiens
au monument le plus antique et le plus vénéré de la capi-
tale de la province : toutes facilités, du reste, nous
avaient été accordées par le muezzin, qui a tenu à nous
faire, lui-même, les honneurs de ce que j'appellerai son
chez lui.
Les chrétiens, au nombre de 960, ont une école de
180 élèves, dirigée par un indigène ; et dans le voisinage,
les musulmans viennent d'élever une grande école pour
300 enfants, sur une population de 3600 âmes.
Tachlidja est à 24 heures de Sérajévo, 36 h. de Mostar,
24 h. de Novi Bazar, 7 h. de Bania (couvent orthodoxe),
9 h. de Tchaïnitza, 4 h. de la frontière monténégrine.
L'aspect de cette ville située au milieu de montagnes,
entourée de verdure et d'eau, avec ses maisons aux tuiles
rouges et aux murs blancs illuminés par le soleil, laisse
au voyageur un agréable souvenir.
Deux routes conduisent de Tachlidja au pays des
Drobniak, sur les confins du Montenegro :
SOC. DE GÉOGR. — FÉVRIER 1 8 6 0 .
XVII. - 9

130
ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO.
1° Chemin direct : 10 heures.
De Tachlidja au village de Kolassich (en deçà de
la Tcheotina) 1 h. 1/2
De Kolassich à Kroucheva 1 1/2
Passage de la montagne Kraljeva-Gora 2
De Kroucheva à Glibatz 2
De Glibatz à Nesertara 2
De Nesertara au passage de la Tara et à Jézéro.. 2

TOTAL 10 h.
2° Par le Djemaat de Bobova : 12 heures.
De Tachlidja à Vidra 0 h. 3/4
De Vidra à Ladjena 1 1/2
De Ladjena à Kakmoueh 1
Passage du mont Lioubouchnia et arrivée à Bo-

bora 3
De Bobora à Ogredjanitza (fort turc dominant le
défilé de la Tara) 2
De Ogredjanitza au gué de la Tara, à Tepssa. . . . 2
De Tepssa à Jézéro 2

T O T A L 12 h.
Un seul itinéraire est à suivre pour atteindre le pays
des kolassin, situé à l'est du Dormitor et contre le Lim,
à sa sortie du Montenegro :
De Tachlidja à Rabitza 0 h. 1/2
De Rabitza au mont Korien 1 1/2

Du mont Korien à Motkcha 2
De Motkcha au village de Kroupitzn ( nouveau

fort). 2
De Kroupilza à Boutza 2
De Boutza à Protschen 3 1/2
De Protscheu à Kolassin, par Stilaritza 2 1/2

TOTAL 14 h.
De Tachlidja à Bania. — Partis de Tachlidja à 8 h.
du matin, sans suivre d'autre route que la ligne droite,
nous prenons au nord-est en gravissant le mont Golu-

ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO. 131
binije, sur le sommet duquel on aperçoit un magnifique
panorama de la ville, au milieu des arbres et dans la ver-
dure; la redoute, les mosquées et les minarets, la Tchéo-
tina, Chevar, résidence des beys musulmans, la Vresnitza,
la route de Sérajévo et le mont Saint-Élie, avec son église
grecque, la nécropole romaine, les horizons du Monte-
negro.
On s'engage à travers des collines arides en cheminant
directement à l'est. Après une heure de marche, on arrive
au Djemaat de Tchélienitza, et une heure et demie plus
loin à celui de Tch'merna. Le mont Tcherni Veurh, cou-
vert de pins, s'offre à nos regards ; une heure et demie
après nous commençons à le gravir. A 2 h. de distance
de Tachlidja, on aperçoit la chaîne du Siénitza, courant
du sud-est au nord-est.
Au nord, on nous désigne le Djemaat de Ogreda.
A partir de ce point, on traverse des forêts de pins
brûlés sur une grande profondeur, à droite et à gauche,
afin d'éclaircir la route : cet endroit, il n'y a pas long-
temps, était sujet aux incursions des Monténégrins.
De distance en distance, on remarque de petits amphi-
théâtres creusés dans le sol par la nature et affectant la
forme d'une coupe. Je présume que c'est à la suite de
soulèvements volcaniques que ces enfoncements du sol
se sont produits. Familièrement, on pourrait les com-
parer au pain qui se lève et aux globules qui se créent
sous la farine lorsque la croûte fumante se forme dans le
four et retombe ensuite en crevasses.
L'aspect de la localité est aride : par-ci par-là quelques
prairies, mais pas de bois. En prenant plus au nord, on
parcourt des collines entièrement couvertes de prairies
qui s'étendent au loin à droite et à gauche. Là, l'élève du
bétail réussirait à merveille, car le pays se trouve placé
dans les meilleures conditions climatologiques. L'herbe
abonde, parce que de juin à août, en Rascie comme en

132 ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO.
Bosnie, les orages se suivent sans discontinuer, et hu-
mectent le sol par d'abondantes pluies. Le soleil reparaît
ensuite, juste assez chaud pour entretenir la fraîcheur de
l'herbe : c'est là ce que demande l'élève en grand des
animaux à cornes.
Au milieu de ces prairies, on signale trois routes con-
duisant à Tachlidja. Il est 11 h., nous n'avons pas cessé
de nous élever ; après une halte d'une demi-heure dans
une misérable ferme isolée (cercle de Babineh), nous re-
prenons notre route.
A 11 h. et demie, une quarantaine de maisons se pré-
sentent sur le chemin. A 12 h., et au sud-est, nous trou-
vons une plaine, pins nombreux, village. La direction de
marche est toujours la même.
A 12 h. 15 m., on aperçoit le mont Kojai presque
au nord, dans le district de Kossa, et Hissardjick-Kalèh,
petit fort avec sa mosquée et son minaret dans le casa
de Priepoljé, 120° sud-est, et le mont Slatar, sud-est
125°. Cette haute élévation forme la limite des casas
de Novo-Varoch et de Priepoljé placée sud-est 142°, au
fond de la vallée. Nous sommes à 4 h. de Tachlidja dans
un endroit appelé Totsé, à 3 h. de Priépoljé, et nous
avons sous les yeux une immense plaine dans laquelle se
groupent les monts Kojai et Slatar, Hissardjick-Kalèh,
Priepoljé. A 1 h. 10 m., le panorama disparaît ; en s'en-
fonçant on rencontre l'emplacement d'un ancien Han,
appelé Hanina ; et on découvre le mont Cherbetina. A
gauche, au nord-ouest, apparaît le mont Kojai qui sert
de frontière à Novo-Varoch, Priépoljé, Tachlidja. La limite
du casa de Tachlidja est désignée par le village de Bou-
dimljé, au nord-ouest, dont on voit quelques maisons à la
lisière de la forêt du mont Kojai. — Dans le ravin, et en
deçà du mont Kojai, se cache le village appelé Veurbora,
servant de confin au casa de Priépoljé. — Un peu plus
loin, un chemin bien battu et conduisant à Priépoljé,

ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO. 133
Kolassin et la frontière de Serbie, sud-est, se sépare de
notre route.
A 1 h. 44 m., on signale le mont Komara ou Komarna,
dans le Montenegro. — A 1 h. 52 m., halte à Totsé-
Djemaat, en face de la vallée. — Départ à 3 heures
05 minutes.
A 3 h. 15 m., à l'horizon, sur le premier plan, les monts
de Serbie ; sur le deuxième plan, le mont Ostrik en forme
de pain de sucre, courant du nord au sud, et le mont Ba-
hinsko, du sud au nord.
A partir de ce moment, nous commençons à toucher le
mont Pod-Bienik, que nous montons et descendons en
1 h. De l'autre côté de la montagne et sur un de ses
contre-forts, on rencontre le village de Mansich. composé
de sept ou neuf feux ; ce sont ici les confins du casa de
Novo-Varoch. Puis on s'engage dans un défilé assez con-
sidérable et boisé de hêtres. A l'ouest, dans le ravin, deux
sources nous désaltèrent de leur eau fraîche.
A 4 h. 10 m., un nouveau ravin, et sur la gauche une
autre source.
A 4 h. 20 m., vue du mont Biitch, nord, 340°, et le mont
Lissa Stiena, nord, 320°.
On descend le Pod-Bienik, à vraiment parler, jusqu'à
5 h. 14 m.; car les contre-forts qui le continuent à partir
de Mansich sont très-étendus.
Au pied de la montagne est le cercle de Calajatovitz,
où l'on rencontre le Lim.
Cette rivière, qui coule du sud nu nord, sortant du
Montenegro par le pays de Vassoevich, est formée de quatre
ruisseaux (Dreka, Liouboustiza, Koustitza, Krestitza) qui
prennent leur source dans la montagne Noire.
Elle arrose Bielopoljé, passe près de Akova, qu'elle
laisse sur la gauche, coule dans Priépoljé, reçoit sur sa
droite deux affluents principaux : la Bistritza, qui vient de
Novo-Varoch, et la Kratova.

134 ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A M0KR0.
Ces deux cours d'eau prennent leur source au mont
Kamenitza.
Puis le Lim remonte toujours au nord et va se jeter
dans la Drina, au-dessous de Vichegrad, entre Moremis-
lisch et Medjidia.
Le Lim coule dans une vallée étroite, très-boisée, pit-
toresque et entourée de hauteurs considérables ; le paysage
est séduisant et original, jusqu'au radeau à l'aide duquel
nous passons la rivière, debout sur trois troncs d'arbre
liés ensemble.
On remonte la rive droite du Lim en traversant de pe-
tites collines boisées, et l'on arrive au monastère ortho-
doxe de Bania à 5 h. 55 m., par un chemin assez escarpé
et entrecoupé de ravins.
Deux prêtres nous reçoivent sur le seuil et nous péné-
trons, par une porte basse, dans une cour intérieure, en-
tourée de hauts murs, au milieu desquels se trouve une
église bâtie il y a des siècles sous l'invocation de Sainte-
Marie. En 1764, elle fut détruite, puis reconstruite par un
moine, Nicolas. Elle fait partie du patriarchat d'Ipek. On
en attribue la fondation à saint Arsène, après sa fuite de
Hongrie.
Autour de l'église, sont les logements de l'archevêque
et plusieurs autres maisons d'où l'on a une vue déli-
cieuse.
On nous fait attendre au pavillon des hôtes, après quoi
l'archevêque nous reçoit à sa table pour le repas du soir.
La distance parcourue de Tachlidja à Bania est de
7 heures, à travers champs et forêts. Le lendemain, nous
atteindrons la nouvelle route de Constantinople, que nous
avons traversée une première fois après le passage du
Lim.
L'église de Bania (casa de Novo-Varoch) compte environ
30 mètres de longueur sur 14 à 15 mètres de largeur.
Elle est surmontée de coupoles en forme de lanternes.

ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO. 135
L'intérieur, qui est très-sombre, présente la division ha-
bituelle au rite oriental : au fond, une large séparation de
5 mètres de hauteur pour l'autel et les prêtres; dans le
reste du monument, ni siéges, ni ornements. Outre les
images placées sur l'iconostase, il existe sur le mur ouest,
soit à gauche, une peinture à fresque presque effacée et
représentant Stephan III (1), roi de Hongrie, fils de Ou-
roch. Ce souverain porte dans sa main le couvent de Bania.
Ce qui, d'après le secrétaire (grammaticos) de l'arche-
vêque, indique que Stephan en est le bienfaiteur et le con-
structeur. — D'autre part, Ami Boué (vol. II de ses Itiné-
raires en Turquie) en attribue la fondation à un prince,
Ivraki, qui m'est inconnu.
Autour de murs extérieurs, des inscriptions en carac-
tères cyrilliques remarquables par leur antiquité.
Le couvent, autrefois plus important, ne compte guère
aujourd'hui que trois ou quatre moines desservant la pa-
roisse et négligeant les règles monastiques. Leur extérieur
misérable indique facilement que chez eux le moral et le
physique sont au même niveau.
Autour des habitations, écuries, granges et autres usi-
nes, puis le logement archiépiscopal à l'ouest, un peu isolé,
en face d'une vue ravissante. En bas, la vallée du Lim;
à l'horizon, au sud-ouest, le mont Pod-Bienik, et au nord-
ouest, le mont Biitch, reliés ensemble par une chaîne de
hautes collines couvertes de bois et de verdure. Le loge-
ment du métropolitain contient quatre pièces : cuisine,
chambre de l'archevêque, salle à manger et chambre du
secrétaire. C'est dans cette dernière que nous souffrîmes
le supplice terrible d'être dévorés vifs, livrés pieds et
(1) Stephan, en latin Stephanus ou Étienne III, roi de Hongrie ( 1 1 6 1 -
1173), succéda à son père, s'allia avec Manuel Comnène contre les Véni-
tiens, leur prit plusieurs places, et faillit perdre la couronne par une révolte
de ses oncles Ladislas et Étienne, dont il triompha. — (Dezobry et Bachelet,

vol. l, p. 965, année 1857.)

136 ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO.
poings liés à des pygmées insatiables et infatigables.
J'espérais venir là me reposer du carnage des hans ou
caravensérails ; mais hélas ! je laissai presque sur Je champ
de bataille armes et bagages ! — Voyageur égaré et trop
crédule, marque d'une grande croix ronge cette demeure
que je signale à ta vigilance en termes aussi clairs que
possible ! Vœ victis!
En dehors, à 15 m. environ et au sud-est, une source
d'eau minérale (28 à 30 degrés de chaleur) ferrugi-
neuse, dit-on, bonne pour les douleurs rhumatismales, la
goutte, etc.
De Bania à Vichegrad. — A 6 h. 45 m., nous laissons
Bania. En descendant une longue colline et cheminant
directement au nord-ouest, on atteint, à 7 h. 05 m., la
nouvelle route de Constantinople venant de Roumélie et
de Novi-Bazar : nous l'avons traversée hier en quittant le
Lim.
Ce chemin conduit à la capitale de la Bosnie, Sérajevo,
tandis que l'ancienne route sort de Sérajevo, passe par
Pratcha, Tchaïnitza, Goreschda, Tachlidja, et va, de là,
rejoindre Novi-Bazar pour entrer dans la province limi-
trophe.
On remonte, au nord, la vallée du Lim, sur la rive
droite, en laissant à gauche le mont Biitch, de vieilles
ruines, le Pod-Bienik formant la limite des casas de
Priepoljé et de Novo-Varoch.
Une heure après, la route traverse le village, de Priboï
50 maisons et une mosquée en bois), sur la rive droite du
Lim.
A un quart d'heure de Priboï, toujours sur la droite du
Lim, on rencontre une rivière, l'Ouvatch, que nous re-
montons directement vers le nord, et l'on parvient, à 8 h.
40 m., au village de Ratcha.
L'Ouvatch, affluent du Lim, prend sa source au mont
Kvci (2873 pieds), qui se rattache à la chaîne des monts

ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO. 137
Gomiatan, vers Siénitza, chef-lieu du sandjack de Novi-
Bazar. Cette rivière, sur un parcours de 18 à 20 h., for-
mant pendant plusieurs heures la frontière de Bosnie et
de Servie, reçoit plusieurs affluents, dont le principal est
la Vapa.
Ratcha, à 1 h. de la limite serbe, en face du mont Vürt-
Tehki, est très-important au point de vue stratégique :
une armée d'invasion y trouverait au besoin une porte
facile à forcer ou à défendre. Cette issue est faiblement
commandée, à plusieurs heures de distance, par la forte-
resse de Vichegrad, trop faible pour arrêter la moindre
milice organisée régulièrement.
10 m. après, nous remontons à cheval et nous longeons
le cours de l'Ouvatch sur la droite ; puis nous passons sur
la rive gauche, que nous suivons pendant 1 h. 1 /2.
De Boudimlié-Karahol, au nord 346°, sur les confins de
Serbie, on aperçoit le mont Stolatz, couvert d'une forêt
de pins.
A. 12 h. 52 m., nous arrivons au han de Hadgi Muhio,
sur la Boudimlia, qui prend sa source au mont Zlovda et
va se jeter dans la Rassva, au-dessous de Dubrovni. La
Rassva elle-même sort de Serbie par l'est et remonte en
Bosnie, au nord-ouest-ouest, pour aller tomber dans la
Drina, un peu au-dessus de Vichegrad, qu'elle divise en
deux.
Nous reprenons notre route à 2 h. 25 m., ayant en face
le mont Vanda et à dos les collines de Tabouchitza. La
direction est nord, où l'on aperçoit le mont Stolatz. Au
pied d'un de ses contre-forts et après une heure de marche,
on croise le ruisseau Gablonitza, qui joint la Rassva près
Dubrovni. Ce Dubrovni est une ruine perchée sur un
haut rocher, dans lequel s'enfonce une grotte. L'aspect
sauvage et pittoresque de ces lieux frappe l'esprit par sa
ressemblance avec un site apprêté de main d'homme.
De Dubrovni à Vichegrad, la route longe la vallée de

138 ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO.
Rassva. Sur la rive droite, deux maisonnettes, Jagodin et
Kustoïnopoljé ; puis Kaldurmat-Karaoul, dépassé à 4 h.
25 m.
A partir de ce point, on incline vers l'ouest jusqu'à
Vichegrad.
En route, on signale le mont Gabo ou Bresko-Berdo, le
mont Golesch, le mont Tchemetz et le mont Jaglovatz ;
ces deux derniers forment la limite des casas de Vichegrad
et de Tchelebi Bazar. Ces montagnes sont des ramifica-
tions importantes du Zlovda-Plainina, au sud-ouest, et du
Stolatz-Planina, au nord-est.
Parmi les essences forestières de ces contrées, le pin
domine ; terrain ardoisier et couche de granit et de quartz.
De la hauteur où nous sommes présentement, 5 h.
13 m., on aperçoit dans une vaste plaine, ouverte au nord
pour laisser passage à la Drina, la ville de Vichegrad,
entourée de montagnes, à 2 h. 1/2 de la Serbie, et placée
là pour rendre plus difficile l'accès de la Bosnie.
Le mudir (capitaine du cercle) vient à notre rencontre
en grand costume, avec une escorte respectable. Nous
entrons en ville à 6 h.
La distance de Bania à Vichegrad est de 8 h. 30 m.
A l'est, les monts de Serbie sont d'une nature aride,
pierreuse, dépouillés d'arbres et de verdure; la composi-
tion du terrain argileux est peu propre aux grains ; en
revanche, l'herbe fournirait abondamment aux troupeaux.
10 h. 20 m., on s'engage, en s'inclinant au nord-ouest,
dans une forêt de pins brûlés à droite et à gauche, et l'on
trouve le territoire de Boudimljé, s'étendant autour d'une
montagne dont le plus haut pic est le Biélo-Brick, à 4 h.
3 m. de Bania.
On touche, à 11 h., au mont Bioto-Berdo par un défilé
étroit que défend un blockaus, d'où l'on découvre un pa-
norama assez étendu au sud ; le mont Ostrick et le mont
Bahinsko, déjà décrits; au fond de la vallée, l'Ouvatch.

ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO. 139
Nous repartons à 11 h. 05 m. et nous atteignons Bou-
dimlié-Karakol, à 11 h. 35 m., au milieu du mont Bielo-
Berdo, où nous nous arrêtons de nouveau.
Sept tombeaux anciens et de formes différentes se trou-
vent groupés à cet endroit. J'ai eu, dans ce voyage, sou-
vent occasion de rencontrer de pareils monolithes sans en
faire mention, me réservant de consigner en un seul pa-
ragraphe mes observations à ce sujet.
De Vichegrad à Rogatitza. — Vichegrad, chef-lieu du
casa de ce nom, sandjak de Sérajevo, situé au confluent
de la Drina et de Rasva, dont j'ai indiqué le cours précé-
demment, occupe le fond d'une plaine entourée de mon-
tagnes, qui en font, avec sa proximité de la Serbie, une
des positions militaires les plus importantes de la Bosnie
après Novi-Bazar, situé au sud-est à quatre jours de
marche.
Si l'on considère que cette place défend la route de
Sérajevo, domine le passage de la Drina et surveille la
frontière serbe, on comprendra la force de mon alléga-
tion, quoique j'ignore la science stratégique. En effet, la
Drina, venant du sud-ouest, fait une trouée étroite pour
entrer dans la plaine ; cette ouverture est immédiatement
commandée, à droite, par un vieux château-fort, O. 240°,
et deux montagnes, à gauche la Borostina-Stiena, et à
droite la Jania. C'est au pied de la première qu'est située
la poudrière ; plus au nord-ouest se trouve un autre mont,
le Siénitz, dont une des ramifications forme le mont Liès,
sur lequel passe le chemin de Sérajevo. Cette route est
facile à défendre, d'un côté, par l'escarpement naturel,
et de l'autre par la Drina, le fort principal dont je vais
parler, les hauteurs environnantes et le pont jeté sur la
rivière.
Cette dernière construction, d'après le cartouche que
j'ai pu lire sur la porte centrale, date de 985 de l'hégire,
et fut érigée par les soins du grand vizir Mehemet-Pacha-

140 ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO.
Sokoloritz (vautour), sous le règne du sultan Mourad-Khan,
qui régna de 1573 à 1595. Ce pont affecte la forme ordi-
naire à l'Orient, c'est-à-dire le dos d'âne, et sur une lon-
gueur de 100 mètres environ, contient du côté du sud
cinq arches, et du côté du nord six arches, en tout onze
courbes graduées sur l'inclinaison de la voie. Au centre,
se trouve une porte monumentale de 10 à 12 mètres de
hauteur, aujourd'hui obstruée par une maison de garde.
Ce n'est qu'en montant au premier étage, à travers le
noir de fumée et dans une chambre obscure, qu'on trouve
l'inscription dédicative.
Une longue chaussée de 3 à 4 mètres de large fait suite
au pont ; elle fut construite à la même époque et assez
élevée pour préserver des inondations cette partie de la
route.
La Drina passe sous le pont, arrose une faible partie
de la ville et disparaît dans la plaine ouverte au nord-
nord-ouest, tandis que la Rasva, venant de l'est, passe
entre la pointe de la citadelle et un ouvrage fortifié que
précède un pont en bois tout moderne, pour aller au nord-
nord-ouest, en dehors de Vichegrad, se jeter dans la Drina.
C'est par ce pont fortifié et flanqué d'un gros château en
pierres que la route de Constantinople, venant dé l'est à
travers une suite de collines élevées, passe, pour aller à
Sérajevo, en traversant le pont de Sokoloritz sur la Drina,
la chaussée et arrive au pied du mont Liès.
Un vieux fort situé S. 164°, et placé sur une butte éle-
vée, commande de ce côté le cours de la Rasva et l'entrée
de la route de Constantinople, tandis qu'au nord, le mont
Jania et le mont Maléornik, en formant la frontière serbe,
servent de rempart à cette partie de la province.
Ainsi, difficultés très-grandes de pénétrer dans la
plaine, impossibilité de s'y maintenir sous le feu des forts,
obstacles considérables à forcer le passage au nord-ouest.
Au sud, en face de la Rasva, est située la citadelle ou

ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO. 141
redoute, dont le canon porte aisément à toutes les issues
indiquées plus haut. De nombreuses collines, se reliant
aux hauteurs de l'ouest et de l'est, forment la masse sur
laquelle est assis le fort principal. A mon passage, cette
position importante était armée de trois canons gardés
par trois compagnies d'artillerie.
La maison du mudir, ou chef de cercle, est située dans
le bras que fait la Rasva avant de passer sous le pont de
bois déjà décrit et pour ainsi dire en dehors de la ville.
Plus bas, on remarque quelques mosquées, une vieille
ruine en face du pont de Sokolovitz; c'est un caraven-
sérail et un bain construits par le même Sokolovitz; un
peu plus haut, un bazar assez bien fourni.
Vichegrad compte 250 maisons, et une population mu-
sulmane et chrétienne d'environ 1200 âmes.
Distances : de Sérajevo, 18 h.; de Priepolijé, 16 h.;
de Novo-Varoch, 12 h, ; de Bania, 7 h. ; de Tachlidja, 12 h.;
de Kolassin, 26 h.; de Sezero, 22 h.; de Mostar, 32 h.; de
Fotcha, 13 heures.
Un des types les plus curieux que j'aie rencontrés en
Turquie, s'offrit à moi à Vichegrad. Un petit homme noir,
portant le costume blanc et galonné de rouge des officiers
d'artillerie ottomane, avec force croix et médailles, por-
tant un bâton recourbé en forme de corne, sale à faire
peur, aux cheveux cotonneux, nous reçut au débotté en
nous complimentant en toutes les langues : Keisi nuz?
Bongiorno. Addio mosio! Comment allez-vous? Wie geht
es? How do you do ? C'était le fou en titre des grands de la
province, Echekagha, dont la renommée s'étend en Tur-
quie jusqu'à Constantinople, et qui a accompli la merveille
de monter à cheval sur la tour du Séraskiérat à Stamboul.
Je l'ai moi-même vu, à Sérajevo, à un grand dîner chez le
Pacha, monter les escaliers et faire à cheval le tour de la
table où nous dînions.
Partis de Vichegrad à onze heures, direction nord-ouest,

142 ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO.
après une demi-heure, nous rencontrons deux tombeaux
des anciens Slaves, comme nous avons eu occasion d'en
voir un certain nombre de Sérajevo jusqu'ici.
Ces pierres tumulaires, parsemées sur différents points
de la Bosnie et rencontrées par plusieurs autres voya-
geurs, semblent appartenir à l'époque chrétienne qui
précéda la conquête musulmane (1200 après Jésus-Christ
à 1463).
A Nichan-han, situé à heures de Sérajevo (voy. Bulletin
de la Société de Géographie, mai 1868), une pierre sépul-
crale de 60 centimètres de hauteur sur l , 30 de large,
m
taillée en cube et ayant à sa base un soubassement circu-
laire, attira ma vue par la masse et le volume. La compo-
sition chimique en était graniteuse, très-dure, les molé-
cules très-serrées et la couleur grise. Du reste, aucune
inscription.
A une distance de trois quarts d'heure de Nichan, on
rencontre un groupe de ces tombeaux, de forme pareille
aux précédents et sans aucun dessin.
Plus loin, après la Pala, autres pierres monolithes éga-
lement sans sculpture. Avant Pratcha, à gauche, une
pierre oblongue et plate ornée d'un feston circulaire. A
Bindimlji-Karakal, on trouve sept tombeaux de formes
diverses ; ils ont six pieds de large, deux et demi de hau-
teur, un demi d'épaisseur; deux présentent la forme dite
en os d'âne; quatre sont comme ceux de Nichan-han et
un autre est plat. Un seul portait une sculpture grossière
représentant un cavalier nu sur sa monture.
A Vichegrad, à la sortie de la ville, deux pierres sem-
blables aux précédentes. C'est l'enfance de l'art : un mo-
nolithe extrait de carrières aujourd'hui perdues. C'est
la force s'affirmant devant la mort, seul moyen aux bar-
bares de laisser trace, comme ils l'ont fait par les dolmen
druidiques et les pierres pélasgiques. Aucune écriture,
aucun signe religieux ; seule, la masse impose. Tel est

ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MORRO. 143
le seul vestige des peuples primitifs dans ces contrées.
Nous atteignons le pied du mont Liess, qui forme une
barrière naturelle à Vichegrad au nord. On s'élève par un
sentier serpentant jusqu'au sommet, d'où l'on aperçoit la
ville et la partie de la Drina resserrée par les montagnes
environnantes, le Liess, le Jania. L'accès de Sérajevo est
impossible par là, si le canon du fort ne laisse pas la
route libre.
A droite, le han de Morelidji ; des paysans, en habits
de fête, descendant à la messe ; un panorama varié em-
brassant Vichegrad, des essences d'arbres variés.
Après deux heures et demie de marche, en nous éle-
vant peu à peu sur les contre-forts du mont Sémetch
(4800 p.), à travers bois, ravins et chemins creux, on
atteint le han de Sémetch, situé sur un des derniers
rameaux mourants du mont Sémetch, et à la tête d'une
petite vallée étroite et encaissée d'où l'on ne voit rien.
Nous quittons Sémetch à trois heures quarante minutes,
sous une pluie battante.
On trouve, de l'ouest à l'est, son chemin dans la plaine
du han de Sémetch ; après trente minutes, on prend au
nord, en entrant dans une forêt de pins, sur une montagne
assez considérable, mais sans horizon autre que des bois
et de petites collines. La descente s'opère par une rampe
assez rapide, et qui serpente comme les sentiers par les-
quels, au théâtre, le premier sujet ou le chœur descendent
ordinairement de la montagne dans la plaine. »
Le terrain change d'aspect, et d'argileux devient schis-
teux, puis calcaire ; les collines s'abaissent, on est en plaine
et le hêtre remplace le pin. Nous avons abandonné les
chaînes principales de montagnes; jusqu'à Sérajevo, ce
ne sont que des ramifications secondaires qui sont loin
d'avoir l'importance des sierra précédemment parcourues.
A 1 heure 30 minutes de Sémetch-han, on entre dans
une vallée étroite et bordée, à droite et à gauche, de

144 ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO.
collines entre lesquelles coule un torrent, le Turska, pre-
nant probablement sa source au mont Sémetch.
En quittant la vallée du Turska, on gravit un col peu
élevé, et sur le versant opposé se trouve une autre vallée,
celle de la Soutiska, arrosée par une rivière de ce nom
venant du mont Sémetch et allant se jeter dans la Rakit-
nitza, à Rogatitza ou à Tchélébi-Bazar môme, que l'on at-
teint à 6 heures 33 minutes.
Distances : de Vichegrad, 7 h.; de Sérajevo, 21 h.; de
la frontière serbe, 4 heures.
De Rogatitza à Mokro, han distant de 4 h. de Sérajevo.
— Rogatitza (en turc Tchélébi-Bazar), chef-lieu du casa
de ce nom, sandjack de Sérajevo, assise au confluent de
la Rakitnitza et de la Soutiska, renferme une population
de 2400 âmes environ, soit 350 maisons musulmanes et
orthodoxes.
La Rakitnitza sort du mont Kopita-Planina, nord-
ouest-sud-est, par le mont Beret-Vréle, direction nord,
arrose Rogatitza en descendant au sud-ouest, et va se jeter
au sud dans la Pratcha, dont j'ai déjà décrit le cours (voy.
Bulletin de la Société de géographie, mai 1868).
Ce cours d'eau reçoit trois affluents : c'est d'abord, sur
la gauche, l'Ossiol, qui prend sa source au mont Tmor-
Voutchia-Brdo, remonte un peu au nord et va se jeter dans
la Rakitnitza, à 1/2 h. au-dessus de Rogatitza, sud-sud-
ouest; puis sur la droite, la Lépénitza, tributaire du mont
Kopita Planina, au-dessous du point nommé Sokolovitz,
sur la carte autrichienne, et tombe environ à ! h. au-
dessus de l'Ossiol, dans la Rakitnitza, direction ouest-est,
puis nord-sud. Enfin, le troisième affluent, la Soutiska, qui
vient du sud-est, prend sa source au mont Semetch, déjà
mentionné, traverse la nouvelle route de Constantinople,
et, après des détours de 3 à 4 h., va tomber dans la
Rakitnitza, à Rogatitza même.
Aucune montagne importante n'entoure Rogatitza, qui

ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO. 145
occupe le commencement de deux grandes vallées : 1° celle
de Gochin-Polie, qui descend au sud, presque vers la Prat-
cha, et 2° Iran-Polié, au nord, qui va s'arrêter au pied de
la Romania-Planina, nord-est-est. (J'aurai lieu plus loin
de revenir sur cette chaîne montagneuse).
Ces deux vallées, qui n'en forment à proprement parler
qu'une seule, sont coupées en leur centre par la route de
Sérajevo, Gochin-Polié étant au nord-ouest et Iran-Polié
à l'ouest plein de Rogatitza. Aucun cours d'eau important
n'arrose ces étendues, entourées de hautes montagnes
telles que Romania et Kopita au nord, Vutchio-Brdo et
Semetch à l'est, Krna-Iela au sud, et Jahoria à l'ouest.
Au milieu de Rogatitza est un bazar ou tcharchi,
réunion de boutiques placées à droite et à gauche de la
grande route de Novi-Bazar à Sérajevo; deux minarets en
pierre, ruinés et, comme la tour de Pise, assez penchés
pour dévier sensiblement du centre de gravité apparent ;
quatre mosquées en pierre et deux en bois ; toute la
population est musulmane, hors trois maisons chrétiennes.
Cette ville, posée au confluent de deux rivières, au
milieu d'une vallée entourée de collines basses et ver-
doyantes, couronnées d'arbres et de pâturages, ayant à
l'horizon les monts que j'ai nommés plus haut, est mer-
veilleusement propre au développement agricole et animal
par le voisinage des plaines de Gochin et d'Ivan, et par les
nombreuses plantes nourrissantes que fournissent les en-
virons. Les communications avec le chef-lieu de la pro-
vince sont facilement établies par la route qui traverse les
deux plaines et franchit le Romania selon un tracé nouveau;
les transports s'opèrent à dos de cheval et par charrettes ;
les voitures suspendues sont usitées. L'industrie se déve-
loppant et les besoins augmentant, Rogatitza fera abonder
sur le marché de Sérajevo grains, fruits, bois, bétail,
laitage, etc.
En nous promenant vers le soir pour voir ce qui, dans
SOC. DE GÉOGR. — FÉVRIER 1869. XVII. — 1 0

146 ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO.
les rues, pouvait s'offrir de curieux à nos regards, nous
découvrîmes un escabeau en pierre, placé à l'entrée d'une
porte, et sur lequel nous relevâmes une inscription romaine
que voici telle que j'ai pu la lire :
D — M
T . C L . M X I E (ou peut-être F)
M O D E C
C. R I S . D E .
Que supposer de cette pierre égarée là? Provient-elle
d'une occupation romaine quelconque? Ou bien est-ce un
de ces souvenirs votifs et funéraires comme le peuple-roi
en laissait si souvent après lui ? Quoi qu'il en soit, ce fait
prouve que la contrée n'était pas inconnue aux Romains.
Un vieux bey, assis dans le voisinage, nous aborda en
nous priant d'entrer chez lui, et nous dit que, si un jour
nous voulions aller aux environs chasser au faucon, il nous
montrerait des pierres semblables à celle qui nous occupait
tout à l'heure. Peut être aurai-je un jour le temps d'aller
vérifier ce dire. Rogatitza aurait-elle été une étape inter-
médiaire entre Raguse et Srebrenitza ou Argenteria, située
à l'est, près de la Drina, à 20 h. de Sérajevo ?
Nous quittons Rogatitza à 3 h. du matin ; après 3/4 d'Ji.,
en montant plusieurs petites collines boisées, on rencontre
à droite, est-est, deux des anciens tombeaux déjà décrits.
Les ténèbres permettent peu de juger de la route parcou-
rue ; le pays est sillonné de petites collines, le terrain est
secondaire et le chêne domine.
Une heure après le départ, nous eûmes un spectacle
assez curieux pour être mentionné. La lune, pâle et se
détachant à peine du brouillard, avait autour d'elle deux
quarts de cercle concentriques partant en rond de son
centre et allant se réunir à la terre. C'était l'arc-en-ciel
lunaire, aux couleurs très-effacées, et distinct comme il
est rarement donné de le voir.

ITINÉRAIRE DE TACHLIDJA A MOKRO. 147
Nous traversons la partie est de la plaine de Gochin-
Polié, puis celle de lvan-Polié, du sud au nord, pays
inculte et plat, s'étendant à plusieurs heures à droite et à
gauche de la route. Après 5 h. de marche, c'est-à-dire à
8 h. du matin, on atteint le han de Pod-Romania, situé dans
le djemaat de Glasenatz. L'aspect de la contrée est triste
et nu ; absence complète de tout ce qui anime les campa-
gnes, habitations, champs, troupeaux, verdure, arbres.
Les monts que l'on aperçoit à l'horizon en traversant
ces plaines sont, au sud, les montagnes de Vichegrad, et
au nord, près de Sérajevo, le mont Trebovitz (5100 p.),
le pic le plus élevé de la chaîne de la Romania ; le mont
Vitess (2500 p.), courant du nord-ouest au sud-est.
Nous repartons à 9 h. 30 m. en nous élevant sur les
contre-forts de la Romania Planina, pendant plus de 3 h.
Cette chaîne borne Sérajevo à l'est, à une distance de
4 h. de Palé-han au sud, jusqu'à Olovo, au nord.
Romania a pour étymologie rumouni, mugissement,
murmure de la forêt, d'après le R. P. franciscain Gregorio
Martich, curé de la paroisse de Sérajevo, et Roman, Ro-
mani, Romains,
d'après le docteur O. Blau, consul de Prusse
dans la même ville. Ne serait-ce peut-être pas la racine de
Roman, qui se retrouve dans beaucoup do noms slaves ?
Jusqu'au sommet de la Romania, on ne rencontre pas
de bois ; ce n'est qu'après 3 h., lorsqu'on atteint les hautes
cimes, que les pins et les hêtres abondent. De l'autre côté
du versant de la même montagne et en descendant, on
rencontre une grande et belle forêt de hêtres, que l'on tra-
verse avant d'arriver au han de Mokro (midi), situé dans
la vallée étroite qu'arrose la Hulinska, avant d'arriver à
Sérajevo, distant de 4 h.
Ici s'arrête cet itinéraire que je compte compléter pro-
chainement par la description de la plaine de Sérajevo,
s'étendant à l'ouest de la capitale de cette province.

148 LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE.
LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE
P A R G U I L L A U M E L E J E A N
Je n'ai pas à faire ici l'historique de la géographie de
précision pour la Turquie d'Europe. Je dirai seulement
qu'elle ne date pour ce pays que des portulans italiens
du moyen âge, dont j'espère faire quelque jour une étude
détaillée : et quand de ces portulans on se reporte aux
cartes de Mercator, de Sanson et de De Lisle, on est amené
à se dire qu'un faux système de conciliation (impossible)
entre les données de Ptolémée d'une part, et celles des
marins génois, catalans et vénitiens de l'autre, a maintenu
la géographie de l'Orient dans un état barbare dont elle
ne sort qu'avec les beaux travaux de d'Anville. Le comte
de Choiseul Gouffier, par les beaux levés qu'il fait exécu-
ter pour son Voyage pittoresque de la Grèce, avance
d'autant le domaine des connaissances acquises. Puis en
ce siècle les travaux hydrographiques des marines euro-
péennes, des Russes dans la mer Noire, du capitaine
Gautier dans les mers du Levant, les études géodésiques
des Autrichiens de Trieste à Galatz, donnent une précision
rigoureuse au canevas de la péninsule thracique, vaste
triangle dont les trois côtés (Danube et Save, mer Adria-
tique et Ionienne, Archipel et mer Noire) se trouvent
établis avec précision. Pour l'intérieur, notre état-major
(ou plus exactement l'état-major français du royaume
d'Italie) a, dès 1810, donné l'exemple par sa magnifique
carte du royaume d'Illyrie au 500 000 , gravée à Milan, et
e
embrassant la Serbie, la Bosnie, l'Herzégovine, le nord
de l'Albanie. Pour les autres provinces, ce n'est guère

LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE. 149
plus qu'une question de routes et de croquis partiels à
combiner entre eux : aussi, dès qu'éclate la question
turco-grecque, paraît la carte de Lapie, premier essai
critique de carte d'ensemble de cette vaste région, essai
bientôt suivi des cartes allemandes de Weiss et de Cotta.
Ces trois belles cartes devaient en peu d'années devenir
arriérées et incomplètes, grâce aux nombreux travaux
fragmentaires exécutés par les états-majors russe et au-
trichien, aussi bien que par des géographes éminents :
aussi la carte de Kiepert, de 1854, malgré son échelle
réduite (1/1000000),a-t-elle été, dans ces dernières années,
la seule à la hauteur des connaissances géographiques
actuelles. Promptement dépassée à son tour, comme ses
devancières, elle a nécessité une refonte complète sous la
forme d'une nouvelle édition que l'auteur prépare avec
soin, et qui, si j'en juge par un fragment que l'auteur a
bien voulu m'envoyer, sera le chef-d'œuvre de cet émi-
nent cartographe. Deux autres cartes sont en préparation
et rivaliseront avec celle de Kiepert : celle du major Scheda
(1/864), dont le nom seul de l'auteur garantit la haute
valeur, et la magnifique carte de Handtke (1/600000),
qui n'est pas encore livrée au public, mais qui figurait à
l'Exposition de 1867. Je dois donc prendre cette carte
comme point de départ de l'étude présente, et signaler,
province par province, ce qui est fait et ce qui reste à faire.
Valachie, Moldavie. — Je commencerai par écarter la
Valachie, dont la belle carte, en 104 feuilles, à 1/36 000
est entre les mains du public. Cette carte, imprimée à
Bucharest, est la reproduction des levés exécutés par des
officiers de l'état-major autrichien. La Moldavie n'est
point aussi avancée. L'état-major russe a fait graver,
en 1835, et rééditer avec corrections en 1855, une carte
en 10 feuilles, à 1/420 000, destinée par conséquent à
faire suite à la carte de Russie de Schubert. Cette suite
est intitulée Carte du théâtre de la guerre en Europe, et

150 LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE.
comprend la Moldavie avec la Bessarabie, la Valachie, la
Serbie tout entière ; la Bulgarie et la Roumélie complètes,
à l'est d'une ligne partant du Danube vers Turtukaï, pas-
sant à Choumla, Andrinople et aboutissant à Rodosto.
Elle est d'un détail prodigieux et d'une belle exécution,
mais le terrain manque. Malgré cette lacune, elle est un
excellent canevas pour un relevé géodésique de la Mol-
davie, où, du reste, les matériaux de détail ne manquent
pas. Toutes les propriétés y sont cadastrées, et la réduc-
tion de tous ces plans cadastraux à une même échelle,
avec une révision sommaire, serait déjà un grand point.
Un ingénieur civil, M. Oswald, a fait ce travail d'ensemble
pour le district de Piatra : c'est un très-intéressant mor-
ceau, inédit, mais dont j'ai pris une copie. Il serait bien
à désirer que le gouvernement roumain la fît publier, en
attendant qu'il possède une carte détaillée de la Moldavie.
Il existe à l'état-major de Vienne une carte en 102 feuilles
de la haute Moldavie, que le feld-maréchal Hess m'a fort
obligeamment fait communiquer en 1857 : c'est une œuvre
d'une exécution et d'un détail très-remarquables, et qui
date, je crois, de Joseph II. Pour la Bessarabie moldave,
on a l'atlas de délimitation de 1855, qui m'a été commu-
niquée à Jassi : il y en a un double au ministère des
affaires étrangères à Paris. On a publié à Jassi une bonne
carte du delta du Danube et de la Bessarabie moldave,
à 1/400 000, par Mornand, ingénieur. De toutes les cartes
de ce pays que le traité de Paris en 1856 a fait pulluler,
c'est la seule qui soit satisfaisante : elle donne parfaite-
ment, malgré son échelle réduite, les divisions cadastrales
de la Bessarabie.
Sous le prince Couza, il a paru une grande carte admi-
nistrative de toutes les Roumanies (c'est-à-dire avec la
Bessarabie russe, la Transylvanie et la Bukovine) : travail
estimable, très-utile pour les services publics, mais qu'on
ne peut citer comme une œuvre de géodésie.

LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE. 151
Serbie. — Pour la Serbie, il y a, outre la carte russe
ci-dessus décrite, d'excellents travaux inédits, soit à
l'état-major serbe, soit chez M. Mondain, ex-ministre de
la guerre, à Belgrade, auteur d'une carte manuscrite de la
Serbie, que je n'ai pas vue, mais qu'on m'a vantée. Les
élèves de l'école militaire de Belgrade ont opéré sur le
terrain beaucoup de levés, sous la direction du major
Zach, leur directeur. J'ai vu de ces levés qui étaient fort
bien faits. La Société historique de Belgrade a commencé
la publication à grand point de cartes de districts. Je pos-
sède les feuilles parues jusqu'à 1857 ; elles laissent à dé-
sirer comme topographie, mais sont utiles à consulter.
En résumé, la Serbie a tous les éléments d'un bon tra-
vail géodésique et des hommes capables de les mettre en
œuvre. Des raisons politiques, que je comprends d'ail-
leurs parfaitement, pourraient seules retarder l'exécution
de ce travail.
Bosnie, Herzégovine. — La carte récente du major Ros-
kiewicz (Bosnie et Herzégovine avec la moitié de la Serbie
et de la Rascie), à 1/400 000, est d'une très-grande va-
leur ; mais elle est un peu sommaire pour l'Herzégovine,
dont elle ne donne qu'à grands traits la topographie si
curieuse et si compliquée. Elle n'en est pas moins un im-
mense progrès sur ce qu'on possédait auparavant, la carte
déjà citée du royaume d'Illyrie (1810) à 1/500000, qu'on a
trop oubliée aujourd'hui, celle de Friedl (1811), et l'Her-
zégovine de M. le consul Blau, fort bon travail d'ailleurs.
Sur le Monténégro nous n'avons que la carte autri-
chienne de M. Roskiewicz ; elle a le même défaut de man-
quer de détail. Le terrain y est flou, et l'ensemble, quoique
digne d'éloges, ne reud pas inutile la carte de Karaczay,
où il n'y a eu qu'une étroite lisière qui ait été relevée
avec précision, mais qui, du moins, donne tous les lieux
habités. J'estime, eu somme, que la carte du Monténégro
et de l'Herzégovine demande à être refaite avant peu

152 LES CARTES DE LA TURQUIE DEUROPE.
d'années. Le Monténégro serait même déjà levé au 80 000e
par les soins du prince Nicolas, si j'ai bien saisi un ren-
seignement que je tiens de Son Altesse elle-même (1).
Albanie. — Je passe à l'Albanie, que je divise en quatre
sections : le bassin de la Morava, la Guegaria, la Toska-
ria, le Drin-noir.
La première a été dressée avec un soin parfait par le
major Zach. et publiée par M. de Hahn. On a poussé ce
travail au sud jusqu'à Florina, près Monastir. Malheu-
reusement on a omis le dessin du terrain, tout en mar-
quant la position et les noms des diverses chaînes ; mais
malgré cette lacune le travail offre tant de détails et de
précision qu'on peut regarder cette section comme faite.
Je n'ai pas besoin d'en faire saisir l'importance : c'est
l'ancienne Dardanie, plus tard la nouvelle Serbie, aban-
donnée par les Serbes à la fin du XVII siècle, et colonisée
e
ensuite par des Albanais musulmans. Quant au vaste
territoire principalement habité par des Bulgares, mais
qui est une dépendance physique de ce même bassin dar-
danien (les sous-bassins de la Vlasina et des petites ri-
vières qui aboutissent à la rive droite de la Morava bul-
gare), c'est la partie la plus inconnue de la Turquie.
J'espère l'étudier dans l'été de 1869, et M. Ranitz songe
également à visiter ce curieux pâté de montagnes.
Pour la Guégaria, je n'ai vu, jusqu'à 1868, qu'une carte
manuscrite dressée par M. Jubany, drogman du consulat
de France à Scutari : elle est utile à consulter, mais n'offre
pas une exactitude rigoureuse comme topographie. Quant
à la grande carte de feu M. Hecquard, elle est intéres-
sante par les détails statistiques qui l'accompagnent ; mais
la carte même est d'une rare inexactitude et ne peut ser-
vir qu'à multiplier les erreurs. Les cartes vénitiennes
(1) Voir, au sujet des cartes du Monténégro, la liste publiée au Bulle-
tin, 5 série, t. IX, 1865, p, 347.
e

LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE. 153
du XVII siècle sont infiniment plus exactes pour toute
e
cette région. Elles seraient, en définitive, notre guide, si
nous n'avions en ce moment le travail hors ligne de M. de
Hahn (Karte des Flussgebiete des Drin und des Wardar,
construirt und bearbeitet von H. Kiepert). Cette vaste
carte au 500 000 comprend le quadrilatère compris entre
e
Duratzo, Salonique, Uskub et Schkodra (Scutari). Des
observations astronomiques ont permis de rectifier le
cours du Drin, et de le remonter au nord de manière à
agrandir la Doukagine aux dépens des Albanais Pulati.
La Mirditie y est débrouillée pour la première fois : cepen-
dant le pays d'Oroch, ainsi que la Liuma, le massif du
Prokleti et le Hassi, surtout le haut bassin du Vardar,
demanderaient un examen supplémentaire. Quant à l'im-
portante vallée du Devol, elle est encore une terra inco-
gnita, sauf un petit coin de quinze lieues de long à peine
auprès de Goritza.
Avant de quitter l'Albanie, je dirai que les itinéraires
de M. Boué (2 vol., Vienne, 1854), si intéressants et si
détaillés en ce qui concerne le pays mixte au nord et au
nord-est du Monténégro, de Scutari jusqu'à Fokcha, sont,
faute de bonnes cartes de détail, presque inintelligibles
dans la pratique. Je l'ai éprouvé quelquefois, et regrette
que le savant académicien n'ait jamais songé à publier
ses cartes.
Épire. — En Épire, nous sommes assez riches. Il y a
d'abord la carte de la Grèce, de Lapie, à 1/400 000, qui
donne l'Épire jusqu'au lac Labchista, et où l'on a utilisé
avec bonheur les nombreux itinéraires existants sur ce
pays depuis Leake. Viennent ensuite les levés de Pouque-
ville sur les environs du Dryskos, de Janina, de Parga, et
jusqu'au pied du Pinde : ils ont été mis en œuvre par
Barbié du Bocage, dans la collection duquel (à la biblio-
thèque Impériale) j'ai trouvé des fragments intéressants
de toutes mains sur l'Épire, la Thessalie et la Macédoine.

154 LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE.
Enfin il y a une collection de levés manuscrits en Épire,
en Albanie et jusqu'à la Serbie, donnée au dépôt de la
guerre à Paris, par le prince Vassoevitch, ex-officier d'état-
major. Je les ai feuilletés audit dépôt, en 1858, mais je
ne les ai pas revus depuis et j'ai lieu de les croire éga-
rés. Je les regrette, car ils étaient bien faits, neufs et
intéressants.
Le Journal de la Société de Londres a donné, en 1836,
une carte de la frontière turco-grecque, figurant le relief
orographique des deux côtés de la frontière ; le levé pé-
nètre du côté turc, à trois et quatre lieues dans l'intérieur.
Cette carte n'est qu'une réduction : la carte originale a été
autographiée à Argos, en 1832 ou 1835, au 1/150 000.
J'en possède un calque : elle est très-rare et fort bien faite.
Thessalie. — Il n'y a pour la Thessalie rien de précis,
en dehors de la carte d'Argos, que je viens de citer, et
une excursion faite par le docteur Barth, à Elassona,
en 1862. Je parlerai plus loin de l'ensemble de ce voyage.
M. Heuzey a donné, dans son livre l'Olympe et l'Acama-
nie,
une carte de l'Olympe thessalien et de ses abords ;
mais le savant archéologue ne s'est pas attaché à la topo-
graphie. Cependant son esquisse de l'Olympe est très-
bonne à consulter. Je voudrais citer avec les mêmes éloges
la carte de la Thessalie et de la Macédoine, dressée à grand
point par un officier grec, M. Nicolaïdi, et publiée en 1859;
mais si cette carte quadruple à peu près le nombre de
localités données par les cartes précédentes entre la
frontière grecque et le Vardar, j'ai cru reconnaître, après
un examen minutieux de certaines parties qui me sont
plus familières, que les positions ont été données et le
terrain figuré avec une grande légèreté ; je ne puis donc
provisoirement conseiller cette carte comme un document
sûr à utiliser.
Ces inexactitudes sont d'autant plus étranges que, dans
les deux petits volumes qui accompagnent ces cartes,

LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE. 155
M. Nicolaïdi donne des cheminements d'une exactitude
parfaite et qui permettent de tracer une bonne carte rou-
tière, rien qu'en faisant le dépouillement de son journal
de route. Il est évident que le voyageur a négligé ce soin,
qu'il a regardé comme secondaire, et s'est borné à copier
la carte très-détaillée, mais très-fautive, publiée en 1854
à Athènes (en grec) par le commandant Spiro-Milio, chef
de volontaires hellènes dans la campagne de Thessalie.
Le journal le Temps, du 23 mars, a annoncé avec éloges
une carte en six feuilles des provinces grecques de Tur-
quie (Épire, Thessalie, Macédoine), par un ingénieur grec
établi à Bucharest. Je ne connais point cette carte ; si c'est
un travail vraiment neuf, et non point, comme on peut le
craindre, une nouvelle édition de la carte Spiro-Milio, on
ne peut qu'applaudir à une œuvre aussi utile et aussi pa-
triotique.
M. Kiepert a bien voulu me donner communication de
deux cartes qu'il a sous presse, l'Épire et la Thessalie,
toutes deux au 500 000 . Le dernier voyage de M. Barth
e
a permis au savant cartographe d'assurer nettement son
esquisse du bassin de l'Aoûs (Voïoussa) et du massif mon-
gneux de Souli, que Pouqueville ne donne pas. Sa carte
d'Épire, principalement, a le grand avantage de provo-
quer des études complémentaires, en faisant saillir à l'œil
les vides de la topographie actuelle, par des blancs et des
indications comme celles-ci : « Malacastra, 61 villages de
position inconnue ; Schkrapari, 63 id., » et tant d'autres.
Roumélie. — Pour la Thrace et la Macédoine nous n'a-
vons que l'embarras du choix. Je trouve d'abord la carte
d'ensemble de M. Viquesnel, au 1.800 000 , et ses esquisses
e
de détail à 1/160 000. Cette carte est le plus grand pro-
grès qui ait été fait depuis Lapie dans la cartographie de
la Turquie d'Europe; mais elle offre nécessairement des
lacunes impossibles à éviter dans un cadre aussi vaste,
surtout quand on sait que le but principal de l'auteur

156 LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE.
était la géologie et non la géodésie. Il s'ensuit que ses
esquisses au 160 000 n'ont point la rigueur géodésique :
e
que certains vides n'ont été remplis que par renseigne-
ments (par exemple un très-large espace entre Drama,
Ismilan et le Rhodope). Enfin la partie comprise entre
Andrinople et Constantinople est faible, mais il y a peu à
le regretter : nous avons pour cette portion la carte russe
sus indiquée, complétée elle-même par le bel atlas des
marches du corps du prince Napoléon, en 1854, de C P . , à
Varna, exécuté en 1859 par notre état-major, à 1/100 000,
et prolongé jusqu'à la Dobroudja, à 1/200 000. Ce n'est,
il est vrai, qu'un réseau d'itinéraires, mais c'est une base
excellente pour des opérations plus suivies en Roumélie
et en Bulgarie. Ce réseau comprend C P . , Rhodosto, toute
la presqu'île de Gallipoli, Andrinople, Bourgas, Varna,
Bazardjik, le val de Trajan, avec les plans de Gallipoli et
d'Andrinople. Pour compléter cette zone, je citerai un
levé (manuscrit), à 1/100 000, du pays compris entre Andri-
nople et Erekli sur la mer de Marmara, par Ch. Humann,
ingénieur à Constantinople, travail dont j'ai offert une
copie au dépôt de la guerre au nom de l'auteur, et qui a
cela d'utile qu'il rectifie une erreur de toutes les cartes
sur l'hydrographie de la rivière Erghène.
Bulgarie. — Pour la Bulgarie, j'ai cité la carte russe
de 1835, l'atlas français de 1859, le second document
rectifiant le premier. Il existe une carte russe de la por-
tion de la Bulgarie, comprise entre le val de Trajan, le
Kamtchik et Choumla, 12 feuilles, au 63 000 : cette carte,
e
gravée en 1835, et dont la carte précitée au 420 000 ne
e
paraît qu'une réduction, est très-soignée comme exécu-
tion et surtout comme terrain : j'en possède un exemplaire
complet et qui est peut-être unique en Europe (hormis
en Russie). J'ai dit que la carte à 1/420 000 ne donne
complétement que la partie de la Bulgarie comprise à
l'est de Turtukai et Choumla : à l'ouest, il n'y a que des

LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE. 157
réseaux d'itinéraires allant du Danube vers Sophia, Ke-
sanlik, Philippopolis, Salonique, etc. Ils sont toujours
précieux à utiliser comme canevas. Voici maintenant l'in-
dication de quelques documents qui permettent de remplir
les vides de la carte de Bulgarie et de la Dobroudja :
Carte autographiée à 1/173 000, en russe, commençant
vers Ragoul, sur le Pruth, comprenant la ligne du Danube
jusqu'à Sistova, une zone de la basse Bulgarie, la Do-
broudja (moins le massif du Babadagh), la frontière moldo-
valaque jusqu'à Fokchani inclusivement. Cette carte
paraît remonter à 1827 et avoir été faite à la bâte pour
la campagne de 1828 ; peu sûre, mais bonne à consulter
(un cahier oblong) ;
Carte géologique de la Dobroudja, par le docteur Pe-
ters, 1867, au 420 000, travail modèle : je regrette seu-
lement que les exigences du figuré géologique aient forcé
l'auteur à négliger l'orographie ;
Carte des passes des Balkans, près Slivné, par le général
Jockmus (Journal de la Société R. G. de Londres, 1853) ;
Voyage en Bulgarie (frontière serbe), par M. Kanitz,
1865, sous presse. L'auteur a bien voulu me communi-
quer sa carte manuscrite, qui comble une lacune fâcheuse
dans la cartographie de la Bulgarie ;
Voyage de Boutchouk à Trnova, à Lovcha, à Philippo-
poli (1857), par G. Lejean, levé manuscrit à 1/200 000.
Un fragment en a paru au Bulletin, mai 1858. J'ai le reste
en portefeuille, ainsi que mes levés en Albanie et en Her-
zégovine, en septembre et octobre 1858. J'ai, dans mon
dernier voyage, corrigé quelques erreurs de ce premier
tracé des environs de Trnova. Du même, une carte à
1/500 000 du pays compris entre Pazardjik, Philippopoli
et Eski Zagra, également inédit ;
Environs de Monastir et plaine de Pharsale (mission
Heuzey, 1860) à 1/250 000, excellents travaux qui vont
bientôt paraître.

158 LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE.
Premier et second voyage du docteur H. Barth en Bul-
garie, en Macédoine, en Albanie, travaux d'un grand mé-
rite, dont l'un a paru dans le Zeitschrift fur die Allge-
meine Erdkunde avec deux cartes au 500 000 l'autre est
e
encore inédit. J e ne ferai qu'un reproche à l'illustre auteur,
celui d'avoir quelquefois suivi, dans ses noms de lieux,
les indications barbares que lui donnaient ses gendarmes
turcs, comme Mastraba pour Bessaraba, et ainsi de suite.
Ce qui manque le plus dans l'intérieur du pays, ce sont
les positions astronomiques. Cette circonstance décida
l'envoi en Bulgarie, dans l'automne de 1867, d'une com-
mission d'officiers russes qui relevèrent, de Philippopolis
au Danube, 22 positions jusque-là non déterminées, dont
j'ai eu une bienveillante communication. C'est cette mis-
sion qui inspira aux Turcs et aux russophobes, qui n'en
comprenaient pas le but scientifique, tant de contes ri-
dicules.
Voilà le bilan général de ce que nous possédons sur la
Turquie européenne. J'écrivais à ce sujet en 1867 :
« Il reste encore, pour me résumer : Un quart de la
Turquie d'Europe à faire entièrement. C'est principale-
ment : 1° toute la zone balkanienne, depuis Kasan jusqu'à
la Serbie, fantastiquement figurée partout : il y a là de
prétendues grandes villes qui n'existent pas, comme Isne-
bol, que M. Kanitz a en vain cherché partout en 1865
(j'ai fini par savoir que les Turcs appellent ainsi quelque-
fois Trn Palanka), et, par contre, il y a des villes de 6 à
15 000 âmes encore absentes des cartes, comme Sopot,
Kariova et Avradalan, que j'ai en quelque sorte décou-
vertes en 1857 ; 2° toute la ligne du Pinde et toute la zone
de partage d'eau depuis la source de la Voïoussa jusqu'à
celle du Drin blanc ; 3° enfin les fragments échappés à
M. Viquesnel en Macédoine.
» Un autre quart à refaire. C'est surtout : 1° la Thessa-
lie, l'Épire, la Guégaria ; 2° la Macédoine occidentale,effleu-

LES CARTES DE LA TURQUIE D'EUROPE. 159
rée par M. Viquesnel ; 3° la Chalcidique, dont l'intérieur
est mal connu.
» Enfin une petite portion du reste à vérifier, entre
autres : 1° les levés du docteur Barth, en 1862, à 1/500 000.
Ces levés modifient considérablement sur certains points
la cartographie du pays (comme au lac Ostrovo), mais la
comparaison avec mes propres levés me fait douter que
le. savant voyageur ait raison dans toutes ses corrections ;
2° les travaux de Pouqueville, en Épire ; 3° l'Herzégovine
de Roskiewicz.
» Et, en dernier lieu, compléter par le figuré du terrain,
les travaux de M. de Hahn sur la Morava et la carte russe
au 400 000 .
e
» Je n'ai pas besoin d'ajouter que, pour les parties lit-
torales, on a d'excellentes bases dans les travaux hydro-
graphiques des quatre marines française, anglaise, russe
et autrichienne, auxquels j'ajouterai les levés récents de la
commission du Danube. Cependant, en dehors des côtes,
je ne crois pas qu'il faille suivre aveuglément les données
de ces cartes. Pour n'en citer qu'un exemple, je crois que
le tracé du cours de la Boïana, dans la carte autrichienne
de l'Adriatique, est peu exact, et dans la grande carte de
la commission du Danube, le ressaut ou bourrelet nord
du Babadagh qui court le long du Danube, en aval d'Isak-
tcha, n'a guère de ressemblance, comme détail, avec les
levés russes que je possède. Où est l'erreur? »
Depuis que j'ai écrit ces lignes, j'ai fait deux campa-
gnes géographiques en Turquie, relevé une portion de la
zone balkanienne, obtenu de M. Brzozowski, inspecteur
des forêts en Turquie, communication de la partie de ces
montagnes qu'il avait levée, visité des portions toutes
neuves de la Bulgarie (sandjak de Vidin, de Vratza, de
Lom, de Belgradchik, zone au sud de Routchouk), de la
Macédoine, de la Thrace (vallée de la Ghioptza), la moitié
de la Thessalie, le massif montagneux de la Dobroudja.

160 VOYAGE AU TIBET.
Des communications précieuses de MM. de Hahn et Kanitz,
et surtout du gouvernement serbe, ont d'autre part abrégé
ma besogne. Quant aux lacunes qui me restent à remplir,
j'espère que ce sera l'œuvre d'une dernière campagne,
d'avril à novembre 1869 (1).
VOYAGE AU TIBET
PAR T R O I S P U N D I T , E N 1867 (2)
L'année dernière, à pareille époque, se produisaient les
résultats remarquables qu'avait obtenus, en 1865-66, un
Pundit d'origine moitié tibétaine, en faisant, sous le con-
trôle du capitaine Montgomerie, des ingénieurs royaux, le
lever astronomique de la route de Népal à Lhasa, et, au
retour, de celle de Garthok à Mussourie (3). Le même
Pundit vient de mener à bien, en 1867, une entreprise
analogue. M. Morrison, consul britannique en Chine, avait
avancé dernièrement, dans l'une des séances de la Société
royale géographique de Londres, que, si le capitaine
Montgomerie avait, en vertu des traités, demandé des
passe-ports pour ses Pundit, ceux-ci auraient évité les
dangers et les déceptions auxquels ils furent exposés lors
de leur premier voyage. Cet officier s'adressa donc à sir
Rutherford Alcock, lequel ne put rien faire, et ne fit rien.
M. Cooper, le voyageur qui de Changaï pénétra jusqu'à
(1) Je n'ai pas besoin de faire observer que j'ai seulement voulu donner
ici une sorte d'état de situation destiné à rendre service aux personnes qui
s'occupent de la géographie moderne de l'Orient.
Une bibliographie cri-
tique est un travail beaucoup plus important, dont j'espère avoir le loisir
de m'occuper plus tard. G. L.
(2) Les Pundit sont des brahmanes lettrés.
(3) Voy. les
Proceedings de la Société géographique de Londres, les
Mittheilungen de Petermann et les Annales des voyages.

VOYAGE AU TIBET. 161
Batang et au Younnan, dans l'espoir de gagner l'Inde,
soit par Lhassa, soit par la route du capitaine Sladen,
c'est-à-dire par Bhamo, avait des passe-ports qui ne lui
furent d'aucune utilité dès qu'il eut quitté la Chine pro-
prement dite. Le fait est que le gouvernement chinois
n'exerce qu'une faible autorité au delà des limites de son
propre territoire. Le voyage de 1865-66 fut accompli par
deux Pundit dont, en vue de l'avenir, il convient de taire
les noms. Celui que nous appellerons le premier Pundit a
été le principal agent du succès en 1866; il a joué, en
1867, un rôle plus important encore. L'autre, doué de
moins d'énergie, n'alla pas, en 1866, aussi loin que son
compagnon de route. Mais un troisième Pundit fut engagé
et s'associa au premier. En 1865, le second alla jusqu'à
Garthok par une route et en revint par une autre, en re-
liant cette ville du Tibet au lever anglais du Ladak. Le
but de l'expédition de 1867 était de remplir les lacunes
qui existent dans la connaissance du pays entre Ladak et
Garthok, et les découvertes qu'on vient de faire ont le
double intérêt de révéler le caractère des grands placers
de l'Asie centrale, et d'établir le fait que l'Indus, près de
sa source, au nord des monts Himalaya, reçoit un affluent
oriental, la plus considérable des deux branches du grand
fleuve. Ainsi le capitaine Montgomerie a complété une
grande partie de la carte du pays situé entre le désert de
Gobi et Lhasa.
Les trois Pundit formant, avec leurs compagnons, une
troupe de onze personnes, quittèrent Mussourie le 2 mai
1867; les bagages étaient chargés sur douze ânes et un
poney. Les voyageurs atteignirent Budrinath le 24 mai,
et le passage de Mana, le 3 juin ; là, devaient commencer
les difficultés. Beaucoup de neige étant tombée dans les
montagnes voisines, le passage était encore fermé. Les
employés tibétains s'informent toujours, avec un air d'im-
portance, de l'état politique et sanitaire de l'Inde, avant
SOC. DE GÉOGR. — FÉVRIER 1869. XVII. — 11

162 VOYAGE AU TIBET.
de laisser passer les voyageurs. Ce ne fut que le 28 juil-
let que nos Pundit déguisés en marchands, avec leurs
bêtes de somme, obtinrent la permission de franchir le col
de Mana (18 570 pieds d'altitude). Le 6 août, après avoir
subi assez heureusement l'examen des douanes, sans que
leurs instruments fussent découverts, ils parvinrent à
Cotling, dans le Haut-Sutlej, où ils furent bien reçus par
ITINÉRAIRE DU VOYAGE DES PUNDIT AUX MINES DOR. DU TIBET
d'après le L C Walker et le D A. Petermann
b
el
r
les moines boudhistes. G est le seul point où, sur tout leur
parcours, ils virent de la culture, le reste du plateau étant,
de même que les montagnes, dépourvu d'arbres, désolé
et incapable, à cause de l'altitude de la contrée, de pro-
duire seulement de l'orge. Ils passèrent le Sutlej sur un

VOYAGE AU TIBET. 163
pont suspendu en fer très-remarquable ; long de 76 pieds
et large de 7, il est à 40 pieds au-dessus de l'eau. Il a,
dit-on, été construit par Guyalpo-Késar ou Sekundar-
Badchah (Alexandre le Grand). Ses chaînes, qui forment
des chiures huit, ont 1 pouce carré de section sur I pied de
longueur. Le fer en est parfaitement conservé, grâce à la
rareté des pluies et au soin qu'on prend de l'entretenir
avec du ghée.
Le 9 août, ils entrèrent dans la passe de Bogola(19 220 p.),
qui traverse la ligne de partage entre ie Sutlej et l'Indus.
Ils franchirent ensuite les montagnes à l'est de Garthok
par le passage de Gugtela (19 500 p.), traversèrent le
désolé Tchogothol, ou plaine des Antilopes, avec ses
eaux saumâtres, et purent enfin se réconforter aux eaux
claires de l'Indus, en face du campement de Giachurruf
et à 15 730 pieds au-dessus du niveau de la mer. Là, ils
furent arrêtés; malgré leur déguisement en Bésahiri (qui
les avait si bien cachés l'année précédente), marchands
de corail et acheteurs de pouchma ou laine pour les châles
de Cachemir, il leur fut dit par le chef qu'il ne les croyait
pas Bésahiri, le pays ayant été interdit à tous les Bésahiri,
qui, l'année précédente, y avaient apporté la petite vérole.
Le premier et le troisième Pundit parvinrent, à force de
prières, à faire accepter, par le chef, le second Pundit
comme otage et à pouvoir passer.
Le premier Pundit se hâta de partir pour les gisements d'or
en chargeant le troisième de remonter l'Indus et de lever,
si c'était possible, cette route jusqu'à la source du fleuve.
Ce dernier poussa jusqu'à Jiachan, et au moment même
où on lui assurait que la source du puissant cours d'eau
se trouvait à trois ou quatre journées de marche, son do-
mestique fut attaqué par des voleurs, et bien que lui-
même fût assez vigoureux pour effrayer les brigands, il
jugea à propos de retourner au campement de Giachur-
ruf, où le second Pundit était détenu comme otage.

164 VOYAGE AU TIBET.
Cependant le premier Pundit, ayant promptement
quitté Giachurruf, tourna vers l'est, et éprouva un délai
de quatre jours à la traversée de la chaîne du Tchomo-
rang, couverte d'une neige fort abondante. Le passage
est à 18 700 pieds d'altitude. Au pied de la chaîne, il vit
les placers de Thok-Jalung, dans une plaine désolée,
d'une couleur roussâtre, par 32°24'26" 5 longitude nord
et 81°37'38" longitude est. Il présenta tout d'abord une
lettre du chef de Giachurruf à l'intendant des placers, qui
avait un faible pour le meilleur tabac de l'Inde, que le
Pundit eut soin de lui prodiguer. Mais il ne fut pas pos-
sible de séduire l'intendant, bien que sa femme eût acheté
pour un prix inférieur à ce qu'il valait le corail apporté
par le voyageur. Les soupçons de l'intendant, tout d'abord
éveillés sur la boîte du Pundit, furent détournés par cette
réponse que la boîte avait été achetée à l'enchère des effets
d'un officier anglais. Ayant entendu parler de ces ventes,
le chef laissa passer la boîte sans découvrir le sextant
qu'elle renfermait. I! faut dire ici que, lorsque les voleurs
avaient attaqué le domestique du troisième Pundit sur
l'Indus, ils s'étaient emparés d'un thermomètre et de la
noix de coco contenant du mercure. L'intendant commen-
çait à s'attacher au voyageur, et, tout en prenant du thé et
en fumant, on discutait sur les grands pays d'en bas; mais
il insista pour que le Pundit ne s'avançât pas plus à l'est.
L'or avait été trouvé en abondance à Thok-Djalung, il
y a neuf ans environ. Dans ce voyage-ci, comme dans le
précédent, le Pundit apprit qu'il existe, entre Lhasa et
Roudok, une suite de placers répandus le long de la route
qui doit suivre la ligne de partage au nord du Brahma-
Poutra, probablement dans la dépression située au delà
de cette ligne. L'éminent capitaine Montgomerie considère
comme renfermant des richesses incalculables ces gise-
ments, dont l'importance ne saurait manquer d'exercer,
dans l'avenir, une influence immense sur les destinées du

VOYAGE AU TIBET. 165
pays. L'explorateur a pu voir une pépite du poids de deux
livres. On sait depuis soixante-dix ans, c'est-à-dire depuis
Moorcroft et Gérard, que ces contrées sont aurifères. La
terrible inondation de l'Indus qui, en 1842, désola le
pays au delà d'Attock, amena beaucoup d'or. Les Russes
connaissent fort bien les richesses minérales de l'Asie
centrale, et ont eu de longues querelles avec les Chinois
sur la possession des gisements situés entre Hi et Axou.
Le Pundit visita un placer très-grand et très-animé, puis-
qu'il paraissait contenir six cents tentes. En approchant, il
entendit les chants des mineurs et de leurs familles au tra-
vail. Un vent glacial balayait ce gisement, situé à 16 330 p.
d'altitude, dans une plaine d'un rouge brun. Les mineurs
portent des fourrures et dressent leurs tentes dans des
trous, où elles sont un peu abritées ; ils préfèrent, néan-
moins, travailler en hiver, le sol durci s'éboulant alors
moins facilement. Le bois est remplacé par du fumier sec,
et l'eau est tellement saumâtre, qu'on ne peut la boire
qu'après l'avoir d'abord fait geler. Les Tibétains se couchent
appuyés sur les genoux et sur les coudes, et les genoux
rapprochés de la tête. Ils se couvrent le dos de leurs effets,
afin de conserver la chaleur. Ils se nourrissent de la chair
du yak, de gâteaux d'orge, de petit-lait, et prennent du thé
avec du beurre. L'intendant habitait une grande tente
circulaire de 25 pieds de diamètre et soutenue par deux
pieux fichés dans un trou en contre-bas de 8 pieds. Sa tente
était faite de poils de yaks noirs ; dix domestiques vivaient
autour dans de petites tentes. Il paraissait jouer le rôle
d'un lama ; à côté de lui étaient un coffret contenant de
quoi écrire, et deux bols en bois pour le thé et le tchung
ou eau-de-vie.
En tibétain, l'or s appelle sar, et un sarpon ou com-
missaire pour l'or surveille les fouilles avec un aide qui
contrôle le produit de chaque gisement. Tout le monde
a le droit de travailler à la mine moyennant une taxe,

166 VOYAGE AU TIBET.
annuelle de deux cinquièmes d'once d'or, soit, environ
42 fr. 50 c. Les mineurs viennent principalement des en-
virons de Tchigatzé, dans la province Tchim. Le prix de
l'or était d'à peu près 71 francs l'once. Il y avait deux
orfévres sur place. Le terrain exploité au mois d'août 1867
était une vaste excavation de dix à douze cents pas de large
sur 25 pieds de profondeur, et environ un mille de lon-
gueur. On arrive au fond de cette cavité, comme aux
tentes, par des pentes et des gradins. L'outil du mineur
est une sorte de bêche à long manche ou bien une pioche
en fer : le fer est apporté de Bésahir et de Ladakh ; un for-
geron est attaché au placer pour la réparation des outils.
Un courant d'eau circule dans toute la longueur de l'exca-
vation ; les mineurs y pratiquent de petits barrages et des
canaux ; sur le fond inégal de ces derniers ils placent
un drap dans les plis duquel viennent se déposer les pail-
lettes d'or. A en juger d'après le nombre des fouilles
abandonnées, les mineurs de Thok-Djalung sont tout
aussi capricieux que ceux d'Australie ou de Californie.
Le Pundit fut forcé de partir le 31 août, et joignit ses
trois compagnons de route an camp de Giachurruf.
Le 12 septembre, ils arrivèrent au confluent de l'Indus
et du Garthok. Après avoir levé une portion de ces deux
cours d'eau en amont et en aval, le premier Pundit gagna
Garthok, que l'expédition avait prudemment évité en al-
lant ; là, il fut soupçonné d'être au service de l'Angle-
terre. Deux cents marchands venus de Totling étaient
campés à Garthok.
Le second et le troisième Pundit suivirent le Sutledge
jusqu'à Chipki, et firent le relevé d'une route qui conduit
au sud, en traversant les Himalaya par un haut col dans
la direction de Néilim. sur le cours supérieur du Gange.
Le premier Pundit ayant dû quitter précipitamment
Garthok, perdit ses bagages, et ne put se sauver que
grâce aux secours que lui prêtèrent quelques marchands.

VOYAGE AU TIBET.
167
Les trois voyageurs se trouvèrent de nouveau réunis à
Budrinath, et regagnèrent le territoire britannique au
commencement de novembre. La précieuse carte où le
capitaine Montgomerie a présenté les résultats de ce
voyage montre que les trois Pundit ont éclairci la géo-
graphie de 18 000 milles carrés (plus que la Suisse et
presque l'équivalent de la Grèce) ; qu'ils ont fourni
850 milles de relevés de route et 80 altitudes. Les routes
sont fixées par 190 observations de latitudes prises sur
75 points différents. Le cours supérieur du Sutledge a
été déterminé, et les explorateurs ont pu tracer le cours
des deux branches, sources de l'Indus, depuis leur ori-
gine ou à peu près, jusqu'à leur jonction, et de là à Ladakh.
Un nouveau groupe de pics élevés et couverts de neiges
éternelles a été révélé à la science : celui d'Aling-
Gangri, au nord de l'Indus, à l'altitude de 23 000 à
24 000 pieds. Ce groupe paraît être la continuation de la
chaîne qui règne entre l'Indus et les lacs Pangong. Pen-
dant tout le temps où le premier Pundit était sur le haut
Indus, les chaînes extérieures des Himalaya étaient sous
le déluge des pluies annuelles, et le puissant pic de
Kaïlas, l'Olympe de la superstition hindoue, était telle-
ment couvert de nuages, qu'il ne fut pas possible de l'aper-
cevoir ; aussi ne sait-on pas encore si c'est là que le grand
Indus prend sa source, ou, ce qui est plus probable, si
c'est plus à l'est. C'était encore, au point le plus élevé
qu'on ait visité, un fleuve très-considérable, et n'offrant
point de gué après une chute de neige. Au-dessus du
point où le Pundit l'a rencontré, il avait six pieds de pro-
fondeur sur cent ou deux cents pas de largeur. Empêché
de pousser plus loin que Thok-Djalung, le premier Pundit
sut qu'à neuf journées de marche à l'est, il y avait un
grand district sans rivières et qu'on appelait Magin, et
qu'au sud-est, était situé Chellifuk, district moins grand
et contenant des rivières qui se jetteraient dans un grand

168 NOTICE SUR LES VOYAGES ET LES TRAVAUX
lac intérieur. On dit qu'il existe une route directe allant
vers le sud-est au monastère de Tadum, situé sur la
grande route de Garthok à Lhassa, suivie par le premier
Pundit en 1866.
Une expédition qui, en 1868, devait se diriger dans
des contrées de l'Asie centrale, présentera un intérêt non
moindre au point de vue de la géographie et beaucoup
plus grand au point de vue politique.
(Extrait des journaux de l'Angleterre et de l'Inde.)
NOTICE
S U R T E S V O Y A G E S E T L E S T R A V A U X
DE M. LE COMTE
STANISLAS D'ESCAYRAC DE LAUTURE
Membre de la Commission centrale,
PAR V. A. MALTE-BRUN
Secrétaire général honoraire.
NOTICE LUE A LA SÉANCE DE LA COMMISSION CENTRALE DU 19 FÉVRIER 1869.
Un navire français, auquel l'avenir réservait une fu-
nèbre célébrité, la corvette de l'État le Berceau (1), quit-
tait, il y a vingt-cinq ans, les côtes de France pour se
rendre dans la mer des Indes.
A son bord se rencontraient trois jeunes gens, que
leur âge, leurs études, leurs goûts lièrent tout d'abord
d'une étroite amitié. Deux de ces jeunes gens devaient
mourir martyrs de la science : l'un, l'enseigne Maizan,
(1) La corvette de l'État, le Berceau, après avoir visité Bourboan, con-
duit à Zanzibar M. Broquant, nouveau consul de France, et pris part à
l'expédition contre Tamatave, périt corps et biens dans les parages de
Madagascar, vers 1846, sans que depuis on ait jamais eu aucune nou-
velle du navire et de son équipage.

DE M. D'ESCAYRAC DE LAUTURE. 169
sous les feux de l'équateur, en cherchant à pénétrer dans
l'intérieur de l'Afrique orientale (1) ; l'autre, le lieutenant
Bellot, au milieu des glaces polaires, dans une expédition
à la recherche de Franklin (2).
Je viens, messieurs, vous entretenir du troisième, M. le
comte d'Escayrac de Lauture, notre confrère, dont l'exis-
tence prématurément abrégée par les souffrances et les pri-
vations de sa dernière captivité en Chine, fut entièrement
vouée à l'étude et aux progrès de la science géographique.
Pierre-Henri-Stanislas d'Escayrac de Lauture, né à
Paris le 19 mars 1826, appartenait à une des plus an-
ciennes familles du Quercy. Cinq de ses ancêtres étaient
aux côtés de saint Louis à la croisade de Damiette (3) ;
plusieurs autres, officiers de distinction, moururent sur
les champs de bataille ; et de nos jours, sa famille tient
encore un des premiers rangs par ses alliances.
Doué de beaucoup de facilité pour l'étude, et surtout
d'une grande mémoire, le jeune d'Escayrac fit ses pre-
(1) Parti de Zanzibar le 21 avril 1845 pour l'intérieur de l'Afrique,
dans le but de s'assurer de l'existence d'un grand lac situé, disait-on, à peu
de distance de Quiloa, dans l'intérieur des terres, puis ensuite de recher-
cher les sources du Nil, l'enseigne Maizan fut cruellement mis à mort, au
mois de juillet suivant, au village de Désé la Mahora, à quelques jour-
nées de la côte, par Mazoungesa, un des petits rois du pays. (Voy. 13ur-

ton, The Lake régions of central Africa, t. I, p. 72.)
(2) On sait que Réné Bellot, lieutenant de vaisseau, prit part à deux
expéditions à la recherche de Franklin, la première, en 1851, sur le Prince
Albert, commandé par le capitaine Kennedy; la seconde, en 1853, sur le
Phœnix,
commandé par le capitaine Inglefield ; et qu'il mourut le 18 août
suivant victime de son dévouement, englouti dans les glaces, en allant
porter des dépêches au commandant Sir E. Belcher. M. de La Roquette
a consacré au lieutenant Bellot une intéressante notice biographique qui
a été insérée au
Bulletin de novembre-décembre 1853, p. 378. Cette no-
tice a été tirée à part.
(3) Voy. l'Armorial du Quercy, et les ouvrages spéciaux d'Art héral-
dique ; voy. la Noblesse française aux croisades, par P. Roger, p. 360,
voy. notre
France illustrée, département du Lot, p. 10.

170 NOTICE SUR LES VOYAGES ET LES TRAVAUX
mières études au collége de Juilly, et déjà il parlait l'an-
glais avec autant de facilité que sa langue maternelle,
lorsqu'au sortir du collége il fut placé auprès de l'abbé
de Tavarés, qui était venu en France, avec quelques jeunes
Brésiliens, pour perfectionner leur éducation. D'Escayrac
apprit, ainsi le portugais et l'espagnol ; ses dernières études
une fois terminées, comme ses parents le destinaient à la
diplomatie, il entra au ministère des affaires étrangères
en qualité d'attaché.
En 1844, il était nommé secrétaire du capitaine de vais-
seau, Romain Des Fossés, qui venait d'être appelé au
commandement de la station navale des mers de l'Inde.
C'est ainsi qu'à peine âgé de dix-huit ans, d'Escayrac
se rencontrait sur le Berceau avec Maizan et Bellot. Il lit
avec eux la campagne de Tamatave, visita les Comores,
Zanzibar et la côte orientale d'Afrique.
De retour en France en 1846, il fut envoyé à Madrid
porteur de dépêches, et attaché à la légation française à
Lisbonne, auprès de M. le baron de Varennes, ministre
plénipotentiaire de France en Portugal. Tout en s'acquit-
tant de ses fonctions avec un zèle que ses chefs se sont
toujours plu à reconnaître, il se livrait à des études d'his-
toire naturelle, il étudiait la flore de la province des Al-
garves et adressait au Muséum d'histoire naturelle une
belle collection de plantes. Il visita aussi le Maroc et l'Algé-
rie, s'initiant à la vie et à la langue des Arabes dont il de-
vait plus tard, pendant plusieurs années, partager la tente.
La révolution de 1848 vint briser l'avenir diplomatique
de d'Escayrac : il tourna alors toutes ses vues, toutes ses
idées vers les voyages. Il visita successivement l'Angle-
terre, l'Écosse, l'Irlande, la Suisse, l'Italie ; il assista au
siége de Rome, et, pendant son séjour en Italie, il se livra
à l'étude des langues orientales : le persan, l'arabe, le
turc, qu'il finit par parler avec facilité.
En 1849, d'Escayrac partit pour Tunis et Tripoli ; il

DE M. D'ESCAYRAC DE LAUTURE. 171
visita la ville sainte de Kairouan, les oasis de Gafsa, de
Tozer, de Nefta, dans la région appelée le Belad-ul-Djérid,
le grand Sahara, Gabès et l'île de Garb, recueillant de
précieux renseignements sur la géographie et les relations
de l'Afrique intérieure, et se perfectionnant dans l'étude
de la langue arabe en même temps qu'il achevait de s'ini-
tier aux mœurs, aux habitudes musulmanes, Il passa en-
suite en Égypte, dont l'antique civilisation devait lui
offrir un nouveau sujet d'études. Mais un irrésistible be-
soin de voir et de savoir l'entraîna bientôt au delà de ces
cataractes de Syène, terme ordinaire des excursions des
simples touristes, et pendant deux ans il parcourut la
Nubie, le Sennâr et le Kordofan. Il avait d'ailleurs fait
en Égypte l'utile connaissance de M M . Linant, d'Arnaud,
Thibaut, Laffargue, et de plusieurs autres Français de
mérite établis depuis plusieurs années dans ce pays ; il
put ainsi acquérir auprès d'eux une plus entière connais-
sance des hommes et des choses de l'Orient.
Rentré en France vers la fin de 1850, et mis en rapport
avec M. Jomard, qui appréciait son savoir, il fut, sur la
présentation de ce dernier et sur celle de M . de la Roquette,
admis le 7 février 1851 dans la Société de géographie de
Paris, dont il allait être désormais un des membres mili-
tants 1er plus zélés.
A la séance du 21 février, d'Escayrac, sur l'invitation
de M . Jomard, président de la Commission centrale, pre-
nait la parole et retraçait verbalement les principaux traits
de ses explorations clans la Nubie supérieure et le Rordo-
fan ; il donna également connaissance de ses observations
sur le climat du désert, et fut prié de rédiger une notice
pour le Bulletin. Cette notice fut lue par lui à l'assemblée
générale de la Société de géographie du 11 avril 1851 (1).
Les Français n'étaient d'ailleurs pas les seuls à rendre
(1) Elle a été insérée au Bulletin, I V série, t. I , p. 357, sous ce titre :
e
e r
Notice sur le Kordofan (Nubie supérieure).

172 NOTICE SUR LES VOYAGES ET LES TRAVAUX
hommage au jeune voyageur. La Gazette d'Augsbourg,
du 10 juillet 1851, parlait avec éloge des voyages effec-
tués en Orient par d'Escayrac, et d'un projet d'explora-
tion de l'intérieur de l'Afrique qu'il se proposait d'entre-
prendre. Telle était en effet son intention, mois auparavant
il voulait visiter les lieux saints.
En effet, une année s'était à peine écoulée depuis son
retour en France, qu'il se rendait de nouveau en Égypte
et de là en Syrie, en Palestine, et après avoir vu Damas,
Jérusalem, ne s'arrêtait qu'au seuil du grand désert où
dorment les ruines de Palmyre.
De retour en France dans les premiers mois de 1853,
d'Escayrac donnait à la séance générale de la Société de
géographie, tenue le 22 avril, lecture d'un fragment de
son ouvrage le Désert et le Soudan (1), et le 20 mai sui-
vant la Commission centrale reconnaissait son zèle en se
l'attachant en qualité de membre-adjoint.
D'Escayrac allait en effet, pendant son séjour à Paris,
prendre une part plus active à ses travaux. A la séance
du 3 juin, il lut une notice sur le Belad-ul-Djérid, et donna
particulièrement sur le dattier de précieux développements
qui furent écoutés par l'assemblée avec le plus grand in-
térêt (2). A la séance générale du 23 novembre 1853, il
était nommé membre de la Commission centrale. Il venait
d'ailleurs de recevoir la croix de la Légion d'honneur, en
récompense de ses services scientifiques.
Il mit alors en ordre les notes de ses précédents voya-
ges, et publia son livre : le Désert et le Soudan (3), dans
(1) Routes africaines, moyens de transport, caravanes. Mémoire extrait
d'un ouvrage inédit sur le Désert et le Soudan, par M. le comte d'Escayrac,
de Lauture. Bulletin d'avril 1853, p. 204.

(2) Cette notice n'a malheureusement pas été imprimée.
(3) Le Désert et le Soudan, par M. le comte d'Escayrac de Lauture.

I vol. gr. in-8 de 628 pages, avec 2 cartes et 12 planches. Paris, no-
vembre 1853, chez Dumaine et Klincsieck. Cet ouvrage a été traduit en

allemand.

DE M. D'ESCAYRAC DE LAUTURE. 173
lequel, après avoir exposé la géographie générale du
grand désert et celle des pays qui composent le Soudan,
il fait connaître les mœurs, la religion, l'état des popu-
lations arabes ou noires, il étudie avec un soin scrupu-
leux le commerce du Soudan, les voies et les moyens de
transport dont il profite, et les objets qu'il importe aux
Européens d'échanger avec les Soudaniens.
Son livre fait, d'Escayrac repartit pour l'Orient ; mais
il n'en continua pas moins d'entretenir avec la Société de
géographie, par l'intermédiaire de M. Jomard, d'utiles
relations dont nous trouvons trace au Bulletin. A la date
du 5 juillet 1854, il lui adresse de Beyrout (Syrie) une
lettre sur la position de Tombouctou (1). Il y rappelle,
qu'ainsi que le docteur Barth venait de le prouver, qu'il
avait déjà dit dans son livre que cette grande métropole
religieuse et commerciale du Soudan occidental devait
être placée beaucoup plus au nord, en latitude, qu'on ne
le faisait dans les cartes, et que, par conséquent, elle était
plus à portée qu'on ne l'avait cru d'abord de pouvoir
commercer avec notre Algérie. Dans une autre lettre,
datée du Caire le 26 novembre, et adressée également à
M. Jomard, président de la Commission centrale, parmi
d'autres nouvelles sur l'état de la haute Egypte et du
Soudan égyptien, il en est une d'une grande importance
qu'il fut le premier à nous donner. La voici dans son im-
posante simplicité : « Hier, dans la matinée, écrit-il, le
vice-roi a reçu le corps consulaire, et, en présence de
tous les agents de l'Europe (moins le nôtre, qui n'est pas
encore arrivé et vient de se marier), a prononcé ces pa-
roles : « Je concède la canalisation de l'isthme de Suez à
» mon ami M. de Lesseps, et à mon ingénieur Linant-
» Bey (2). »
(1) Bulletin de juillet 1854, p. 32.
(2) Bulletin de décembre 1854, p. 401. La lettre est datée du Caire

le 26 novembre. M. Linant-Bey annonça aussi cette grande nouvelle a

174 NOTICE SUR LES VOYAGES ET LES TRAVAUX.
C'est également du Caire, et à la date du 11 janvier
1855, que d'Escayrac adressait à M. Jomard cet intéres-
sant mémoire sur le Magie, ou hallucination du désert,
dans lequel on retrouve les qualités d'un physiologiste et
d'un bon observateur (1). Cependant, quelques doutes
s'étaient élevés sur la possibilité d'exécution du canal de
Suez, tant à cause de la différence présumée du niveau
des deux mers, que de la nature sablonneuse et inconsis-
tante du sol ; notre confrère y répondit dans deux lettres
qu'il adressait à M. Jomard et qui furent insérées, par
extrait, au Bulletin (2).
Il datait également du Caire (25 févr. 1855) une note
motivée dans laquelle il examinait l'influence que le canal
des deux mers exercerait sur le commerce en général, et
sur celui de la mer Rouge en particulier (3). Il faisait res-
sortir, avec toute l'autorité que lui donnait ses propres
observations, l'importance qu'il y aurait pour le vice-roi
à ouvrir la vallée du Nil au commerce du Soudan oriental
et du bassin du fleuve Blanc.
Ces travaux multipliés ne le distrayaient pourtant pas
de l'objet principal de ses recherches, de ses études, sa-
voir : la collection des vocabulaires et la comparaison des
langues parlées dans l'Afrique septentrionale-orientale.
Il faisait venir devant lui, dans sa maison, les gens de
nationalités si diverses qui de tous les points de l'Afrique
affluent au Caire au moment du grand pèlerinage de la
M. Jomard par une lettre qu'il lui écrivit trois jours après, le 29 no-
vembre.
(1) Mémoire sur le Ragle ou Hallucination du Désert (Bulletin de
mars-avril 1855, p. 217). — Il a été fait un tirage à part de ce mé-
moire.

(2) Voy. le Bulletin de mars-avril 1855, p. 217.
(3) De l'influence que le canal des deux mers exercera sur le com-
merce en général, et sur celui de ta mer Bouge en particulier (Bulletin de
mars-avril 1855, p. 274). — Il a été fait un tirage à part de cet article,

24 pages in-8.

DE M. D'ESCAYRAC DE LAUTURE 175
Mecque ; il les interrogeait avec une adresse éclairée par
l'expérience du caractère des noirs, il les faisait causer,
contrôlant le dire des uns par celui des autres. « Mes
longues conversations de chaque jour avec des Africains
qui commencent à perdre de leur timidité, écrivait-il, me
révèlent bien des choses que j'ignorais, et m'en font saisir
bien d'autres que je ne comprenais pas bien. Tout le
monde ne profiterait pas bien de ces entretiens. Connais-
sant une partie du Soudan, et familiarisé par mes voyages
avec le monde intertropical, comme avec la vie barbare
et les idées des Musulmans, par mes études, je marche
avec mes informateurs du connu à l'inconnu, et par une
série de comparaisons et de rapprochements, j'arrive à
me peindre exactement ce que mes yeux n'ont pas vu. Je
n'accepte d'ailleurs qu'avec une extrême réserve les ren-
seignements qui me sont donnés. Je connais trop bien les
noirs pour leur rien demander d'exact ou de précis en fait
de chronologie, de statistique ou d'itinéraires (1). »
D'Escayrac réunit en un mémoire toutes les informa-
tions qu'il recueillit de cette manière, et il fut publié au
Bulletin sous ce titre : Mémoire sur le Soudan (2) ; il était
accompagné d'une grande carte de la partie du Soudan
qui s'étend entre le lac Tsad et le Nil. Ce mémoire, qui
fut lu en partie par l'auteur à l'Académie des sciences
morales et politiques, renfermait un grand nombre de
documents utiles et précieux sur la géographie, l'histoire,
la linguistique, l'ethnographie, des États de Fellatahs, le
(1) Extrait de deux lettres adressées l'une à M. Jomard, l'autre à
M. Alfred Maury, sur la langue et l'histoire de diverses régions de
l'Afrique orientale (Bulletin de juillet 1855, p. 55 et suivantes). — Cet
article renferme sur les Tibbous des particularités très-intéressantes.

(2) Voy. les Bulletins d'août-septembre 1855, p. 89 ; d'octobre-no-
vembre, p. 209 ; de janvier-février 1856, p. 24. Mémoire sur le Soudan,
avec une carte in-fol., 98 pages in-8°. Il a été fait un tirage à part de ce
mémoire. Paris, Arthus Bertrand.


176 NOTICE SUR LES VOYAGES ET LES TRAVAUX
Bornou, le Fittri, le Kanemi, le Mandara, le Baguermi,
le Waday et le Darfour.
A la même époque d'Escayrac publiait, dans les Annules
des Voyages, la relation de la première expédition entre-
prise, en 1 8 3 9 - 1 8 4 0 , sous les auspices de Méhémet-Ali,
pour rechercher les sources du Nil (1). Les notes de cette
relation lui avaient été remises par M. Thibaut, l'un des
compagnons de M. d'Arnaud. C'est aujourd'hui un im-
portant document, qui permettra de constater quel fut, au
début de leurs relations avec les blancs, l'état social des
populations riveraines du haut Nil.
Cependant le gouvernement égyptien, vivement sollicité
par M. Jomard et d'autres savants européens de faire
entreprendre une expédition à la recherche des sources
du Nil, cédait enfin à de nouvelles instances de la part
de M. Ferdinand de Lesseps. Mais il s'agissait de trouver
un homme instruit, rompu à la fatigue des voyages et au
climat de l'Afrique, capable, en un mot, de mener à bien
une si importante entreprise. Il fallait, dit M. de Lesseps :
« un homme qui réunît en lui, instruction, dévouement,
caractère calme et résolu, courage à toute épreuve, feu
sacré du voyageur, désintéressement, connaissance des
langues orientales et des usages des peuples de 1 intérieur
de l'Afrique, etc. » (2)... M. Ferdinand de Lesseps pensa
immédiatement à d'Escayrac, et à la date du 25 janvier
1856, il lui écrivait de Tantah pour lui proposer le com-
mandement de l'expédition aux sources du Nil.
D'Escayrac s'empressa d'accepter une proposition qui
(1) Expédition à la recherche des sources du Nil (1839-1840). Journal
du docteur Thibaut, publié par les soins de M. le comte d'Escayrac de
Lauture. Voy. les Annales des Voyages de janvier et février 1856. — Il
a été fait un tirage à part de cette relation. 100 pages in-8° avec une
carte de M. V. A. Malte-Brun. Paris, 1856. Chez Arthus Bertrand.

(2) Lettre de M. Ferdinand de Lesseps à M. le comte d'Escayrac de
Lauture.

DE M. D'ESCAYRAC DE LAUTURE. 177
s'accordait en tout point avec ses goûts, ses études et ses
travaux antérieurs. Aucun plan n'avait été arrêté par le
gouvernement égyptien, aucun itinéraire ne lui était fixé ;
il proposa lui-même le projet qu'il crut le plus propre à
assurer la réussite de l'expédition, et il se rendit à Alexan-
drie pour le soumettre au vice-roi Méhemet-Saïd. Le
20 juillet, il revenait en Europe pour presser les prépa-
ratifs de cette grande exploration, et il demandait à l'Aca-
démie des sciences des instructions qui lui furent accor-
dées à la séance du 10 novembre 1856; elles ont été
insérées au Bulletin (1). Au moment de son départ,
l'Empereur, qui avait entendu de la bouche même de
notre confrère, avec un bienveillant intérêt, l'exposé du
projet et du but de l'expédition, lui remettait la croix
d'officier de la Légion d'honneur.
Dans l'origine, d'Escayrac avait pensé s'adjoindre, au
plus, deux ou trois savants et artistes français ; mais des
considérations plutôt politiques que scientifiques lui im-
posèrent une commission dite internationale, qui, au lieu
de trois membres, allait en compter douze, Français,
Prussiens, Italiens, Autrichiens, Anglais, Américains (2).
Des retards imprévus dans les envois d'Europe, des len-
teurs inséparables de tout ce qui se fait en Orient, firent
d'abord ajourner l'expédition à l'année suivante, 1857 ;
de plus, le désaccord, la mésintelligence, vinrent, pendant
les trop longs loisirs du séjour au Caire, diviser cette
Commission ; ils curent pour triste résultat la dissolution
de l'expédition !
Qu'il nous soit permis de dire, ànous qui avons eu les pre-
mières confidences de d'Escayrac, au sujet de l'expédition
aux sources du Nil, que s'il lui avait été donné d'entre-
(1) Voy. le Bulletin d'octobre-novembre 1856, p. 267.
(2) Voy. au Bulletin d'octobre-novembre 1856, p. 293, et aux Annales
des Voyages de septembre 1856, la composition de cette Commission inter-
nationale.

SOC. DE GÉOGR. — FÉVRIER 1869, XVI. — 12

178 NOTICE SUR LES VOYAGES ET LES TRAVAUX
prendre son exploration telle qu'il la comprenait, c'est-à-
dire avec un médecin naturaliste, un artiste dessinateur
photographe et un savant pour tout personnel, il eût cer-
tainement obtenu quelque résultat important, et tout
autre assurément que celui qui vint renverser ses espé-
rances et tant affliger les amis des sciences géographiques.
Qu'on lise la lettre qu'il adressa du Caire à l'Académie
des sciences, à la date du 28 avril 1857, qu'on lise celle
qu'il adressa de la même ville, le 9 juillet suivant, au
rédacteur de la Presse (1), en réponse aux insinuations
malveillantes dont il était l'objet à l'étranger, et l'on verra
quelles durent être les souffrances de cet homme de cœur
qui voyait s'évanouir les légitimes espérances qu'il était
en droit de fonder sur une aussi grande, une aussi no-
table entreprise.
D'Escayrac resta encore plusieurs mois en Égypte ; il
s'y occupa de compléter ses vocabulaires, il se mit aussi
en rapport avec le docteur Cuny, depuis longtemps établi
dans la Haute-Égypte, et qui, après un premier voyage
au Darfour, en projetait un autre au Kordofan et au
Waday ; il l'encouragea à faire ce voyage, il lui en faci-
lita les moyens matériels, et lui transmit des instructions
qu'il avait depuis longtemps préparées avec toute l'auto-
rité que lui donnaient ses études et ses travaux anté-
rieurs.
Rentré en France dans les premiers mois de 1858,
nous le vîmes, assidu aux séances de la Commission cen-
(I) Voy. aux Annales des Voyages de février 1857, p. 187, l'article :
Documents pour servir à l'histoire de l'expédition aux sources du Nil,
confiée au commandement de M. le comte d'Escayrac de Lauture. —
Voy. aux Annales des Voyages de juin 1857, p. 333, la lettre adressée
par M. le comte d'Escayrac à l'Académie des sciences. — Voy. aux An-

nales des Voyages d'août 1857, p. 201, la lettre adressée par M. le comte
d'Escayrac de Lauture au Rédacteur de la Presse, en réponse à un article

de ce journal inséré dans les numéros des 18 et 19 juin 1857.

DE M. D'ESCAYRAC DE LAUTURE. 179
traie, prendre une part active à nos travaux. C'est ainsi
qu'à la séance générale du 8 avril 1859, il lisait une notice
sur le Darfour et le voyage que faisait dans ce pays le
docteur Cuny (1). A la séance du 18 novembre, il pré-
sentait à la Société, pour être publiés dans le recueil de
ses mémoires, les vocabulaires : fourien, baghermi, bi-
chara, nubien et kinsitibou, babbeli, kanouri, galla,
fellata et warata, qu'il avait recueillis pendaut son séjour
au Caire (2). Il pensait aussi prendre part aux affaires
publiques, et dans ce but il s'était porté candidat au con-
seil général du département de Tarn-et-Garonne ; il y lut
élu en 1859. Cependant l'expédition de Chine se prépa-
rait ; d'Escayrac reçut de l'Empereur une mission scienti-
fique, et des instructions toutes personnelles lui furent
remises à ce sujet. C'est avec joie qu'à la séance du
3 janvier 1860, notre confrère nous annonçait la mesure
dont il venait d'être l'objet, et qu'il recevait, à ce propos,
nos unanimes félicitations. On connaît le triste épisode
dont il fut à la fois le héros et la victime. D'Escayrac qui,
avec quelques autres Européens, précédait de quelques
heures, sur la route de Pékiug, l'armée franco-anglaise
victorieuse à Tien-sin, tomba victime d'une insigne trahi-
son. Arrêté dans Toung-tcheou, contre le droit des gens,
indignement maltraité, garrotté et enchaîné comme un
malfaiteur, il fut traîné de prison en prison jusque dans
un des bagnes de Péking, et ne dut la vie qu'à la crainte
des justes représailles que redoutaient les mandarins chi-
nois de la part de leurs vainqueurs. D'Escayrac, le lende-
main de sa délivrance, le corps encore ineurtri, les mains
mutilées, mais l'âme toujours fière et forte, dicta a son
frère, l'un des brillants officiers de notre armée, la relation
(1) Cette notice a été insérée au bulletin d'avril 1859, p. 281. Elle
porte ce titre : notice sur le Darfour, et le voyage que fail en ce pays le
docteur Cuny.

(2) Ces vocabulaires ont été très-malheureusement en partie égarés.

180 NOTICE SUR LES VOYAGES ET LES TRAVAUX
de sa captivité, et il est impossible de la lire sans com-
misération pour ses souffrances, sans admiration pour son
patriotisme et son courage (1).
Voulez-vous savoir quel enseignement il avait tiré de
ses terribles épreuves? A quelques mois de là, alors qu'il
avait retrouvé patrie, parents et amis, il s'écriait : « Je
suis loin aujourd'hui de regretter ces quelques heures
d'épreuves,... je crois qu'elles m'ont rendu meilleur...
Dans la compagnie odieuse qui m'était imposée, comme
dans la misère que je subissais, je faisais la cure de l'or-
gueil... Dans quelque situation que je puisse voir un
homme, il me serait difficile de ne pas me rappeler que
la misère nous menace tous et que les chaînes vont à toutes
les mains. Évidemment l'école par laquelle Cervantes a
passé ne saurait être une mauvaise école. »
D'Escayrac n'avait cependant pas oublié le but de sa
mission ; il avait rédigé plusieurs mémoires qui furent
adressés au gouvernement français. Ses services lui valu-
rent la croix de commandeur de la Légion d'honneur, qui
lui fut accordée par l'Empereur quelques jours après sa
rentrée en France.
Tout en donnant à sa santé profondément altérée les
soins qu'elle réclamait, d'Escayrac se livra avec une nou-
velle ardeur à l'étude · il écrivit d'abord ses Considérations
sur le passé et F avenir de la Chine (2), et à la séance de
la Commission centrale tenue le 4 avril 1862, il donnait
verbalement un aperçu des changements survenus depuis
les temps historiques dans le cours des deux grands
fleuves chinois, le Hoang-ko et le Yang-tsé-kiang ; plus
(1) Voy. le Moniteur universel du 1 janvier 1861. — Voy. les Mé-
e r
moires sur la Chine, Introduction, campagne de Féking, p. 36. — Voy.
les
Annales des Voyages de mai 1864, p. 145. Ce dernier récit est plus
complet que les deux précédents, d'Escayrac de Lauture y ayant ajouté
une note rectificative et complémentaire.

(2) Une brochure in-8°.

DE M. D'ESCAYRAC DE LAUTURE 181
tard, il rédigea ces mêmes observations pour noter
Bulletin (1).
Ces travaux n'étaient pourtant que les prémisses d'un
ouvrage considérable auquel il consacra les dernières
années de sa vie ; je veux parler des Mémoires sur la Chine,
qui parurent eu 1864 en cinq fascicules in-4° (2). L'auteur,
après avoir, sous forme d'avant-propos, résumé la cam-
pagne de Chine et exposé ses souvenirs personnels, traite
successivement, dans cet ouvrage : de l'histoire, de la
religion, du gouvernement et des coutumes du peuple
chinois ; son livre se lit avec plaisir, avec intérêt. « Son
style, dit un juge compétent, est nourri de faits et de
pensées. On pourra trouver parfois les vues de M. d'Es-
cayrac singulières ou hardies, ses assertions bien tran-
chantes, son scepticisme outré ; mais ces défauts, si on les
prend comme tels, ne sont pas d'un esprit commun, et il
(1) Voy. le Bulletin de mai 1862, p. 274. Notice sur le déplacement
des deux principaux fleuves de la Chine, avec 2 cartes.
(2) Mémoires sur la Chine, par M. le comte d'Escayrac de Lauture.
5 fascicules in-4° avec cartes, planches, reproduction de dessins origi-
naux, etc., etc. 1862-1864. Paris, Librairie du Magasin pittoresque.
I FASCICULE. — Introduction. — Préface. — Campagne de Péking. —
e r
Souvenirs personnels. — Question chinoise.
II FASCICULE. — Histoire. — Avant-Propos. — Éléments historiques. —
e
Chronologie. — Temps anciens. — Temps moyens. — Temps modernes.
— Monnaies anciennes. — Histoire du sol. — Notes et rectifications —
Additions relatives au commerce.

III FASCICULE. — Religion. — Avant-propos. — Mouvement religieux. —
e
Religion des Chinois. — Olympe chinois. — Bouddhisme chinois. — Enfer
chinois. — Culture populaire. — Cultes étrangers. — Vocabulaire reli-

gieux.
IV FASCICULE. — Gouvernement. — Avant-propos. — Gouvernement cen-
e
tral. — Fonctionnaires civils. — Administration. — Finances de l'État.
— État militaire. — Vocabulaire administratif.

V FASCICULE. — Costumes. — Avant-propos. — Vie sociale. — Théâtre.
e
— Cérémonies. — Vie privée. — Instruction publique. — Agriculture.
— Notes : sur les transports ; sur le calcul et les mesures ; sur le

monts-de-piété. — Sur le commerce de la Chine en 1863.

182 NOTICE SUR LES VOYAGES ET LES TRAVAUX
y a toujours à gagner avec qui nous fait penser, même
quand il y a divergence entre ses idées et les nôtres. On
trouve d'ailleurs, dans la partie intitulée « Histoire », une
suite nombreuse de cartes qui montrent les limites, les
grandes divisions et la nomenclature de la Chine, d'époque
en époque ; ce travail, qui repose sur une sorte de Kruse
ou de Spruner chinois (1). est beaucoup plus riche en détails
que les indications analogues données par Klaproth dans
ses tableaux historiques de l'Asie (2). »
En même temps qu'il écrivait ses Mémoires sur fa
Chine, d'Escayrac donnait tous ses soins au développe-
ment d'une idée que la simplicité de la langue et des
caractères chinois lui avait suggérée : il voulait appliquer
à la télégraphie les caractères chinois, combinés avec un
certain nombre de signes conventionnels de manière à
rendre les mêmes idées dans toutes les langues ; il arrivait
ainsi à une langue signalétique universelle qui pouvait
être appelée à rendre de grands services, notamment en
ce qui concernait la télégraphie maritime.
Il publia à ce sujet un premier mémoire qui parut en
1862 (3). Mais il ne se dissimulait pas que son idée avait
peu de chances d'être acceptée en France, où la télégra-
phie est un monopole d'État ; il passa en Angleterre et y
publia deux nouvelles notices (4) sur son projet. Éclairé
alors par les lumières de l'esprit public, dans ce pays où,
comme il l'écrivait lui-même, « il était sûr d'être jugé
sans malveillance, comme aussi sans faveur », il reconnut,
avec cette loyauté inaltérable qui formait le fond de son
(1) Atlas historiques renommés en Allemagne, et qui portent le nom
de leur auteur.
(2) Vivien de Saint-Martin, l'Année géographique pour 1865, p. 222.
(3)
De la transmission télégraphique des caractères chinois. 2 fascicules
in-4°, 1862. — Librairie du Magasin pittoresque.
(4) On the Télégraphie transmission of the chinese characters. Londres,
1862. Chinese telegraph on Morse's Signals. Un grand tableau autogra-
phié. Londres, 1863.

DE M. D'ESCAYRAC DE LAUTURE. 183
caractère, que sa méthode n'était pas encore immédiate-
ment applicable, et qu'elle demandait, avant toute chose,
le perfectionnement des appareils employés dans la télé-
graphie. 11 a résumé toutes ses inventions à ce sujet dans
un travail d'ensemble qui a été publié, en 1865, sous ce
titre : Le langage, son histoire, ses lois (1).
Ce devait être le dernier ouvrage de d'Escayrac ; il était,
en effet, rentré en Europe avec une santé entièrement
ruinée par suite des privations et des mauvais traitements
qu'il avait subis pendant sa captivité. Il espéra un instant
recouvrer la santé en allant aux eaux ; mais, si l'esprit
veillait encore, le corps allait toujours s'affaiblissant ; il se
rendit en Italie, dont le climat, plus doux et plus régulier
que le nôtre, lui avait été recommandé ; il y resta jusqu'à
ce qu'il fût rappelé à Paris par la mort du. marquis
d'Escayrac, son père. Cette grande douleur qui venait
s'ajouter à ses souffrances usa le peu de forces qui lui
restaient.
Il s'était rendu, au commencement de septembre de
l'année dernière, à Fontainebleau ; entouré de soins de sa
famille, il put un instant oublier ses souffrances ; mais la
mort était là qui réclamait sa proie, et il expira le 18 dé-
cembre 1868, dans les bras de sa mère éplorée. Il venait
d'entrer dans sa quarante-troisième année.
J ai accompli, messieurs, la tâche honorable, mais aussi
le triste devoir que vous avez bien voulu m'imposer. —
En écoutant le récit sommaire de cette existence trop
courte, mais si bien remplie, vous reconnaîtrez, ainsi que
je l'annonçais au début de cette notice, que la vie entière
(1) Le langage, son histoire, ses lois, applications utiles de ces lois, par
M. le comte d'Escayrac de Lauture. - Avant-propos. — Création du vo-
cabulaire. — Création de la grammaire. — Mélange et substitution. —

Création de l'écriture. — Transcription universelle. — Signalétique. — Un
cahier in
-4° de 82 pages, avec tableau. Paris, 1865. Imprimerie du Ma-
gasin pittoresque.

184 NOTICE SUR LES VOYAGES ET LES TRAVAUX, ETC.
de notre regretté confrère fut consacrée à 1 étude et aux
recherches scientifiques qui intéressent la géographie, et
que, jusqu'à son dernier jour, Stanislas d'Escayrac se
montra fidèle à l'ambitieuse devise qu'il avait adoptée :
Aperire terrant gentibus; devise qui doit être celle de
tout voyageur, de tout géographe qu'anime le feu de la
science.

SÉANCE DU 5 FÉVRIER 1869.
185
Actes de la Société
EXTRAITS DES PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES
RÉDIGÉS PAR M. RICHARD CORTAMBERT,
Secrétaire adjoint.
Procès-verbal du 5 février 1869.
PRÉSIDENCE DE M. ANTOINE D'ABBADIE
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.
M. le président exprime, au nom du bureau, la reconnaissance

de la Société pour la bienveillante allocation de 1000 francs, qui
vient d'être accordée par Son Excellence le ministre de l'instruc-
tion publique.

M. Alfred Teulon remercie de sa récente admission.
M. Nicolas de Khanikof annonce que, conformément au vœu

de la Société, il prépare des instructions pour M. Deyrolle, a la
veille d'entreprendre, en Asie Mineure, une exploration détaillée
de la vallée du Tchorokh et de ses affluents.

M. Deyrolle témoigne sa vive gratitude pour la bienveillance
toute spéciale avec laquelle la Société a accueilli ses projets de
voyage, et remercie M. de Khanikof de ses précieuses indica-
tions.

La Compagnie générale transatlantique fait savoir à M. le mar-
quis de Chasseloup-Laubat que, suivant le désir qu'il a exprimé
en faveur de M. Paul Lévy, au nom de la Société, un passage à
prix réduit sera délivré à ce voyageur, qui se rend au Nicaragua,
pour y accomplir une mission scientifique.

M. Émile de Ville, consul de Belgique à Quito, adresse une liste

186
PROCES-VERBAUX.
de souscription en faveur des victimes du tremblement de terre
qui a dernièrement ravagé la république de l'Équateur; cette liste
sera déposée sur le bureau de la Société.
M. Antoine d'Abbadie communique la traduction dune lettre
d'un indigène abyssin fournissant des détails circonstanciés sur
les derniers grands événements survenus dans ce pays.

M. le président fait ensuite connaître les pertes sensibles que la
Société vient de faire : l'une dans M. le marquis de Moustier, an-
cien ministre des affaires étrangères, l'autre dans
M. Jablonsky,
consul de France à Zanzibar.

Le secrétaire général donne lecture de la liste des ouvrages
offerts.
Par suite, M. Casimir Delamarre présente un exemplaire d'une
pétition qu'il adresse au Sénat de l'empire pour demander une
réforme dans l'enseignement de l'histoire des peuples parlant les
langues slaves. Sous le titre : U
n peuple européen oublié devant
l'histoire,
cette pétition relève certaines lacunes du programme
officiel de l'enseignement de l'histoire dans les lycées, qui, sous
le nom commun de
Russes, confond les Moskovites et les Ru-
thènes. Le travail de M. Delamarre est la suite et la conséquence de
celui qu'il a présenté l'année dernière, et qui avait pour titre :

Un pluriel pour un singulier, et le panslavisme est détruit dans
son principe.
M. E. Cortambert dépose sur le bureau, au nom de l'auteur.
M. Manier, une carte, par communes, de l'état actuel de l'in-
struction publique dans le département de Maine-et-Loire.
M. Reclus offre un ouvrage sur les habitations lacustres de la
Suisse, par Troyon, et un catalogue des antiquités de l'Académie
royale irlandaise.
M. Marcou fait hommage du premier fascicule d'une série
d'études dont il est l'auteur, et dont le titre est : la Science en
France.
M. Richard Cortambert offre, au nom de M. Gilles (de Mar-
seille), un Mémoire sur les Fosses mariennes et le canal Saint-
Louis, réponse à M. Ernest Desjardins. La Société décide que ce
Mémoire sera adressé à M. Desjardins pour qu'il fasse connaître
les objections qu'il aurait à opposer à M. Gilles.
Sont élus membres de la Société les candidats inscrits sur le

SÉANCE DU 19 FÉVRIER 1869. 187
tableau de présentation : MM. Paul Le Baron, rédacteur en chef
du Centaure ; et William Thornton.
Sont inscrits, pour qu'il soit statué sur leur admission dans
une prochaine séance : MM. le comte Ludovic de Beauvoir, pré-
senté par MM. Nau de Champlouis et Maunoir ; — Désiré Porel,
présenté par MM. Girard de Rialle et Richard Cortambert ; —
Joseph Halévy, professeur, présenté par MM. Antoine d'Abbadie

et Eugène Cortambert.
M. E. Cortambert lit un rapport sur les Mémoires de Malouet.
(Renvoi au Bulletin.)
M. Maunoir, secrétaire général, donne connaissance d'une
étude de M. Benedetti, consul de France, sur les îles espagnoles
du golfe de Guinée. (Renvoi au Bulletin.)
M. Ramel entre dans quelques explications sur les productions
océaniennes, sur certaines particularités physiologiques du climat
australien et sur la déplorable situation faite aux indigènes par
les Européens. Plusieurs membres, entre autres MM. René de
Semallé, Élisée Reclus, Joseph Halévy et Raynal, prennent part à
la discussion.

M. Barbié du Bocage demande à la Société si elle est d'avis que
le catalogue de sa bibliothèque soit suivi d'une liste des noms
d'auteurs avec renvoi aux litres de la première partie. La Société
décide que ce travail sera exécuté dans les termes que M. Barbié
du Bocage trouvera les plus convenables pour faciliter les études.

La séance est levée à dix heures.
Séance du 19 février 1869
PRÉSIDENCE DE M. ANTOINE D'ABBADIE.
Le procès-verbal de la précédente séance est lu et adopté.
Le secrétaire général donne lecture de la correspondance.
M Winwood Read, membre de la Société, adresse un mémoire
sur la Côte d'Or, relatif particulièrement à l'état politique et com-
mercial de cette partie de l'Afrique. (Renvoi au
Bulletin.)
MM. Pau| Le Baron et le baron Gauldrée Boileau, ministre
plénipotentiaire, remercient de leur récente admission.

188
PROCÈS-VERBAUX.
M. E. Cortambert communique un projet de voyage en Afrique,
au nom de deux jeunes gens, MM. Artaud et Tourier, qui ont
l'intention de se rendre de l'Algérie au Soudan par les oasis de
Tidikelt et de Touât ; une fois arrivés à Timbouctou, ils se sépare-
raient; M. Tourier se dirigerait vers le Haoussa, et particulièrement

sur Kano, en suivant autant que possible le Niger; —M. Artaud
remonterait ce lleuve, pénétrerait dans la Sénégambie, et se ren-

drait jusqu'à Saint-Louis. Ils espèrent ainsi pouvoir éclairer la
géographie commerciale en même temps que la géographie scien-
tifique, et répondre à un vœu qu'a exprimé depuis longtemps
déjà la Société de géographie.

M. E. Cortambert fait part du désir que MM. Artaud et Tourier
lui ont manifesté d'être admis à développer plus longuement de-
vant la Société leur projet de voyage. Il termine en recomman-

dant à la bienveillance et à l'intérêt de l'assemblée les deux aspirants
voyageurs, dont l'un, M. Artaud, est familiarisé depuis son en-
fance aux mœurs et au langage des populations arabes, et semble
appelé par ses études à entreprendre sous de bons auspices le

grand voyage qu'il médite.
M. Richard Cortambert lit un extrait d une lettre de M. Karl
Schroeder, membre de la Société, qui, fixé depuis longtemps dans
la Cochinchine française, fournit sur l'état actuel de cette colonie
divers renseignements, et annonce le projet que plusieurs de nos
compatriotes ont formé de créer à Saigon une Société de géogra-

phie, branche de celle de Paris, ayant surtout pour but de réunir
des documents sur la Cochinchine et les pays voisins.
M. Antoine d'Abbadie communique deux lettres : 1 du Père
o
Taurin ; 2° du Père Léon des Avanchers, donnant l'une et l'autre
d'intéressants détails géographiques sur quelques points de l'Abys-
sinie et du pays des Galla.

Lecture est donnée de la liste des ouvrages offerts.
Par suite, M. E. Cortambert offre lès Voyages de Pietro délia
Valle en Orient, traduits en français, édition du XVII siècle.
e
M. Delesse présente le dernier numéro de la Revue géologique.
rédigée par M. de Lapparent et par lui. Le même membre fait
également hommage d'une carte lithologique des mers de France,
et entre dans d'intéressants développements sur la nature du sol

sous-marin et ses rapports avec les côtes voisines.

SÉANCE DU 19 FÉVRIER 1869. 189
M. Casimir Delamarre dépose sur le bureau un mémoire
dont il est l'auteur : La situation économique de l'Espagne,
nœud gordien de sa situation politique. Ce travail est une étude
des situations économique, sociale et politique de l'Espagne, et
des rapports qui les font réagir les unes sur les autres.
M. Henry Schliemann offre un ouvrage qu il a récemment pu-
blié sur Ithaque, le Péloponnèse et Troie; il exprime l'opinion
qu'il a trouvé définitivement l'emplacement de Troie à Ilium No-
vum ; à
propos de son séjour à Ithaque, il raconte combien il a
été agréablement surpris de rencontrer dans la moderne Théaki

la tradition de l'Odyssée parfaitement conservée ; les plus simples
paysans y récitent souvent avec enthousiasme aux étrangers des

chants entiers du poëme d'Homère.
M. Maunoir remet le portrait de M. René de Semallé, membre
de la Société, portrait photographié destiné à la collection con-
servée dans les archives.

Sont admis les candidats inscrits sur le tableau de présentation :
MM. le comte Ludovic de Beauvoir ; Désiré Porel ; Joseph Ha-
lévy, professeur et voyageur.
Sont présentés pour faire partie de la Société : MM. Raoul
Soufflot de Magny, présenté par MM. Paul et Louis Lefebvre de
Viefville; — Henri Standish, voyageur en Orient, présenté par
MM. Jules Duval et Richard Cortambert ; — Jules-Édouard-Al-

phonse Hepp, capitaine d'état-major, officier d'ordonnance de
l'Empereur; — de l'Église de Ferrier de Félix, capitaine d'état-
major, présentés par MM. le capitaine Perrier et Maunoir ; —
Auguste Dufrêne, propriétaire, présenté par MM. Vivien de Saint-
Martin et Maunoir ; — Gaston Legras de la Boissière, présenté

par MM. René de Semallé et Hyacinthe de Charencey.
M. Malte-Brun lit une notice sur la vie et les travaux de M. le
comte d'Escayrac de Lauture. (Renvoi au Bulletin.)
M. le capitaine Perrier expose l'état des travaux géodésiques
accomplis en Algérie, travaux auxquels il a lui-même apporté sa
coopération pendant plusieurs années ; il explique les méthodes et
indique les instruments qu'il croit les plus propres à rendre les

déterminations rigoureuses ; quoique l'insuffisance du personnel
n'ait pas encore permis d'avancer beaucoup la géodésie algérienne,
M. Perrier donne au moins l'assurance que l'on pourra compter

190
PROCÈS-VERBAUX.
sur l'exactitude des travaux achevés ; il pense qu'il serait possible
de relier les triangulations de l'Algérie à celles de l'Espagne faites
avec tant de soin sous la direction du colonel Ibanez, et l'on pour-
rait continuer ainsi la méridienne de Dunkerque aux îles Baléares,
mesurée autrefois par Delambre, Méchain, Biot et Arago.

A quelques observations faites par MM. le marquis de Chasse-
loup-Laubat et d'Abbadie, le capitaine Perrier fournit des rensei-
gnements plus explicites sur la marche des opérations géodésiques
dans nos possessions algériennes.

On procède ensuite à la nomination des membres de la commis-
sion du prix annuel. Sont nommés : MM. Antoine d'Abbadie,
d'Avezac, E. Cortambert, Malte-Brun, Vivien de Saint-Martin.

La séance est levée à onze heures.

OUVRAGES OFFERTS A LA SOCIÉTÉ.
191
OUVRAGES OFFERTS A LA SOCIÉTÉ
Séance du 8 janvier 1869.
ISAAC RIGAUD. - Atlas historique de la ville de Paris et de ses environs.
Texte par V. Vattier. 1 arrondissement muniripal. Paris, 1869. Granii
er
in-f°. AUTEUR.
FRANCISCO COELLO. — Informe sobre plan general de Ferro-carriles de
Espana emitido por la Junta de estailistica. Madrid. 1865. 1 vol. in-8°.
Auteur.
JONGLEZ DE LIGNE. — Le port maritime de la Seine. Paris, 1868. 1 vol.
in-8°. AUTEUR.
A. DEMARSY et F. LE PROUX. — En Hollande, septembre 1867. Fragments
d'un carnet de voyage. 1868. 1 broch. in-8°. AUTEURS.
A. HIRSCH et E. PLANTAMOUR. — Nivelement de précision de la Suisse,
exécuté par la commission géodésique fédérale. 2 livraison. Genève,
e
1868. 1 broch. in-4°. AUTEURS.
GERHARD ROHLF. — Reise durch Nord-Afrika von Tripoli nach Kuka.
Gotha, 1868. 1 broch. in-4°. A. PETERMANN.
FERDINANDO DE LUCA. — I miei studi fisico-geografici sulo regione da Baja
a Castelamare dirija per la colina di Pojillipo in regione occidentale
ed orientale. Napoli, 1868. 1 broch. in-4°. AUTEUR.
MARCOS ANTONIO DE ARAUJO. — Relatorio sobre a exposiçâo universal de
1867. Paris, 1868. 2 vol. in-8°. AUTEUR.
AUGUSTE GARUSSUT. — Cours élémentaire de législation générale et de
morale à l'usage des jeunes enfants. Besançon, 1856. 1 broch. in-8°.
AUTEUR.
Catalogo dele Leoneidi o Stelle meteoriche del periodo di novembre osser-
vate nel 1867 al regio osservatorio di Torino dal diretore professore
Alessandro Dorna. 1 broch. in-4°.
Report of the commissioner of general Land ofice for the year 1867.
Washington, 1867.1 vol. in-8° avec carte. ÉLISÉE RECLUS.
MINARD. — Appendice à la carte figurative des céréales importées eu
France en 1867. Paris. 1 broch. in-8°. AUTEUR.

192
OUVRAGES OFFERTS A LA SOCIÉTÉ.
H. DE CHARENCEY. — Le pronom personnel dans les idiomes de la famille
Tapachulane-Huastèque. Caen, 1868. 1 broch. in-8. ACTEUR.
D Louis PLASSARD. — Les Guaraunos et le Delta de l'Orénoque. Paris,
r
1868. 1 broch. in-8°. AUTEUR.
He hoikehonua, he mea ia e hoakaka'i i ke ano o ka Honua nei, a me na
mea maluna iho. Oahu, 1832. l vol. in-8°. ÉLISÉE RECLUS.
ABRAAMO ORTELIO. — Theatro del mondo. Venetia, 1697. 1 vol. in-12.
ÉLISÉE RECLUS.
FRANCISCO COELLO. — Atlas de España y de sus Posesiones de ultramar.
Madrid, 1863. 26 feuilles. AUTEUR.
A. DU MESGNIL. — Algérie, carte de la colonisation dressée d'après les
documents officiels. 1867. 1 feuille. GUILLAUME REY.
MINARD. — Carte figurative des mouvements et provenances des céréales
importées en France en 1867. Paris, 1868. 1 feuille. AUTEUR.
J. RIGAUD — Carte archéologique et historique du diocèse d'Alger, com-
paré au temps où florissait l'église d'Afrique. Paris, 1865. 1 feuille.
J. MANIER. — L'instruction populaire eu 1867 dans le déparlement de la
Charente. Paris, 1 feuille. AUTEUR.
Séance du 22 janvier 1869.
MINISTÈRE DE L'AGRICULTURE, DE L'INDUSTRIE ET DU COMMERCE D'ITALIE. —
Statistica del regno d'Italia. Popolazione. Movimenta dello stato civile
nell' anno 1866. Firenze, 1868. 1 vol.in-f°.

VICOMTE DE LA TOUR DU PIN. — Traversées de France au Mexique et du
Mexique en France. Paris, 1868. 1 vol. in-8°. AUTEUR.
D SOPHUS RUGE. — Ueber compas und Compaskarten. Dresden, 1868.
r
1 broch. in-8. AUTEUR.
GIRARD DE RIALLE. — L'Anti-Liban. Paris, 1868. 1 broch. in-8°. AUTEUR.
D FERDINAND v. HOCHSTETTER. —Der Franz Josef Gletscher in den Sudli-
r
chen Alpen von Neuseeland. Wien, 1867. 1 broch. in-8°. AUTEUR.
Plan de Vedo (Japon). 28 feuilles.— Carte des côtes du Japon. 4 feuilles.
M. LÉON ROCHES.
Paris. — Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2.

Bulletin de la Société de Géographie.
Février 1869
G r a v é par Erhard.
Paris_ Imp J a n s o n .
L'espace compris entre deux p a r a l l è l e s covsécutifs représente sur cette carte 555 Kil 5.


Mémoires, Notices, etc.
RAPPORT
SUR
LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
ET SUR
LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES
PENDANT L'ANNÉE 1868
PAR CHARLES MAUNOIR
Secrétaire général de la Commission centrale.
Messieurs,
Les anciens âges avaient couvert de la nuit du chaos
ou peuplé de divinités redoutables les parties du monde
alors situées au delà du champ d'activité des civilisations.
Inspirées par la terreur des dangers de l'inconnu, ces
croyances, qui contribuèrent pendant des siècles à retar-
der les progrès de l'humanité, sont tombées devant l'au-
dace de quelques navigateurs assez hardis pour marcher
droit aux fantômes. Elles ont été remplacées, en des temps
moins éloignés de nous, par un étonnement naïf aux
«curieuses relations» des voyageurs. On voulait voir,
dans les détails qu'elles révélaient sur les terres nouvelles,
des manifestations spéciales, presque des fantaisies de
l'intelligence créatrice ; et comme le merveilleux exerce
avec ténacité son prestige, longtemps encore prévalurent
SOC. DE GÉOGR. — MARS-AVRIL 1 8 6 9 . XVII. —13

194 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
les bizarres histoires où se complaisait l'imagination de
nos pères. L'attrait de la singularité a fait aujourd'hui
place à un attrait moins piquant peut-être, mais plus puis-
sant et plus noble ; comme les autres sciences, la géo-
graphie admet désormais que les phénomènes multiples
de la nature, les évolutions complexes de la matière,
obéissent à des lois rigoureusement fixes et admirables de
féconde simplicité. Découvrir peu à peu l'unité grandiose
du dessein à travers le réseau des effets secondaires et
des causes accessoires, s'assimiler pour ainsi dire l'esprit
de la création, tel est actuellement le but le plus élevé;
là aussi réside le plus pur charme de la science. Le géo-
graphe a spécialement pris pour objectif l'étude de la vie
extérieure du globe, des éléments qui concourent à cette
vie, des organes qui l'équilibrent, la répartissent, en pro-
pagent l'influence jusqu'au cœur des destinées humaines.
Quel champ ouvert à l'effort du labeur, ou à l'essor du
génie ! Que de voyages encore à entreprendre, que d'ex-
plorations à poursuivre, que de faits à constater, que
d'observations délicates à recueillir, à interpréter ! Malgré
l'excellence des méthodes scientifiques inaugurées depuis
un demi-siècle, malgré la puissance des ressources dont
l'industrie a doté la faiblesse de l'homme, l'œuvre que
nous poursuivons en commun défiera l'activité de milliers
de générations encore. La grandeur de la tâche, la len-
teur du progrès, loin d'être une cause de découragement,
doivent, au contraire, soutenir cette action calme, inces-
sante, tenace, qui en usant les plus énergiques obstacles
dégagera peu à peu la vérité. Le nombre des intelligences
qui peuvent contribuer à accélérer ce progrès va chaque
jour en augmentant, et une ingénieuse répartition du
travail permettrait sans doute à la géographie de recruter
d'utiles auxiliaires parmi ceux-là même qui ne se sont pas
spécialement voués à elle.
Faut-il rappeler ici combien d'indications précieuses

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 195
elle a dû à des indigènes barbares ou sauvages ! Obligée
le plus souvent de se contenter de faits obscurs dont il
lui faut évaluer la portée, circonscrire la limite, déduire
les conséquences, ne saurait-elle espérer autant de lu-
mières des témoignages d'hommes relativement instruits,
qu'elle peut questionner, auxquels il lui aura été même
permis, en certains cas, de fixer préalablement une sorte
de programme. Quelle riche moisson de données elle re-
cueillerait, par exemple, s'il était possible de faire dire
aux pêcheurs tout ce qu'ils savent, sans bien s'en rendre
compte, sur les parages qu'ils fréquentent ; aux plon-
geurs, sur les fonds qu ils explorent à la recherche de la
perle ou du corail ; aux chasseurs, sur les solitudes à tra-
vers lesquelles ils poursuivent le buffle, la panthère ou
l'éléphant. Quels services aussi pourraient lui rendre les
oisifs assez cultivés pour entreprendre, dans les biblio-
thèques, ces patientes recherches, ces collections de faits
d'un même ordre, qui conduisent à la certitude, soulèvent
des doutes salutaires ou permettent des généralisations !
Est-il nécessaire, Messieurs, d'insister là-dessus...? En
science, comme en d'autres choses, l'association est une
force. De même que l'industrie privée crée la fortune
publique, un jour peut-être les petits capitaux intellec-
tuels seront appelés à venir accroître la commune richesse.
Autrement formulés, autrement compris peut-être, ces
principes inspirèrent, il y a quarante-sept ans, les hommes
d'élite qui ont fondé notre Société de géographie. L'insti-
tution est restée, elle a conquis une place honorable
parmi les associations scientifiques, et n'eût-elle d'autres
titres que d'avoir provoqué la formation de sociétés ana-
logues qui sont aujourd'hui constituées en divers pays,
elle aurait déjà rendu un service dont l'importance ne
saurait être méconnue.
Votre secrétaire général est heureux, Messieurs, d'avoir
à vous informer que la Société a continué, cette année-ci,

196 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
dans la voie de développement marqué où elle est entrée
depuis deux ou trois ans. L'exposé qui va suivre vous
prouvera que ce n'est point là la formule banale d'un
optimisme de circonstance. Mais il convient de commencer
par rendre à ceux que la mort nous a pris depuis quelques
mois, un tribut de justes et sincères regrets. La page où
s'inscrivent nos deuils de cette année est particulièrement
triste. Elle contient, en effet, les noms d'hommes que
nous étions habitués à voir assis au milieu de nous, qui
avaient joué ou jouaient un rôle actif dans notre vie in-
térieure. De ce nombre est tout d'abord M. Dezos de la
Roquette, membre de la Société depuis 1822. Secrétaire
annuel en 1829, vice-président de la Commission centrale
en 1842, puis en 1854, secrétaire général en 1850, 1851,
1852, enfin président honoraire depuis 1866, tels sont
les titres qui le rattachaient immédiatement à nous.
L'honorable M. d'Avezac, chargé par la Société de rendre
à M. de la Roquette l'hommage d'un dernier adieu, a
rappelé ces titres comme il convenait, en esquissant les
travaux qui avaient occupé la carrière si longue, si bien
remplie de notre laborieux collègue ; méridional par sa
vivacité, M. de la Roquette était homme du Nord par sa
persévérance, et la Société ne saurait oublier ni le zèle
soutenu avec lequel il a contribué à son développement,
ni le soin qu'il apporta toujours à la rédaction des rap-
ports, notices et mémoires dont elle l'avait chargé en di-
verses circonstances. 11 faut dire ici le vide que laisse
également parmi nous la perte de M. J . J . Dubochet. Elle
nous prive de l'un de ces hommes trop rares, trop peu
nombreux du moins, qui se considèrent comme obligés
par leur position sociale à encourager la science. Placé à
la tête d'une vaste entreprise industrielle, M. J . J . Dubo-
chet aimait à se délasser de ses travaux en venant assister
à nos séances. En lui nous avons perdu, outre un collè-
gue avec lequel les relations étaient particulièrement

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 197
douces, un conseiller sûr, autant qu'il était dévoué aux
intérêts de votre association. Enfin, frappant en pleine
jeunesse, la mort a soudainement enlevé du milieu de
nous le vicomte T. de Rostaing, secrétaire-adjoint de la
Commission centrale, et M. Léon Grimoult, membre adjoint
de cette même commission. Du premier, M. Richard Cor-
tambert vous a donné une biographie courte, hélas !
comme avait été la vie qu'elle retrace. Esprit calme, cœur
droit et chaud, le vicomte Rostaing semblait désigné pour
un bel avenir ; son mérite l'en rendait digne, et la route
lui eût été facilitée encore par les sympathies qu'il savait
inspirer. M. Grimoult a succombé, sans nul doute, aux fa-
tigues de la lutte qu'il avait vaillamment entreprise, vail-
lamment soutenue pour fonder le Paquebot, journal de
navigation et de voyages, guide où tous ceux qui se met-
tent en route pour les pays d'outre-mer étaient assurés
de trouver des indications précises. Déjà sous le coup des
atteintes du mal qui devait l'emporter, il avait, depuis
plusieurs mois, cessé d'assister à nos réunions; mais au
nombre de ses plus chères espérances était celle de pou-
voir, quelque jour, se consacrer tout spécialement aux re-
cherches de la géographie.
Là ne se borne malheureusement pas notre liste nécro-
logique. Outre ces quatre collègues que nous connais-
sions d'une manière plus personnelle, nous avons vu
s'éteindre un homme dont le nom a désormais sa place
marquée dans l'historique des grandes opérations de ni-
vellement. Vous comprenez qu'il s'agit de M. Rourdaloue,
le libéral promoteur, le champion infatigable de l'œuvre
du nivellement général de la France. Ses travaux ont été
retracés dans le Bulletin par nos collègues, MM. William
Hûber et Henri Bourdiol, à propos d'une distinction que
vous décernâtes à M. Bourdaloue, en 1865, et de démar-
ches que la Société avait tenu à honneur d'entreprendre
pour provoquer, en en démontrant le haut intérêt, la

198 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
poursuite d'une opération utile au pays et à la science.
Avant de mourir, le vénérable M. Bourdaloue a, du
moins, pu voir terminer le grand réseau primordial de
nivellement, auquel viendront plus tard se souder les
mailles secondaires qui doivent couvrir un jour l'ensem-
ble du territoire de la France. Les noms de M. le capitaine
Duranton, fils d'un voyageur au Sénégal, de M. de Mon-
tigny, consul de France en Chine, et de M. Jariez, lieute-
nant de vaisseau, complètent l'état de nos pertes de cette
année.
Il y faut ajouter les noms de M. Bardin et du comman-
dant Gélis. Bien qu'il ne fût pas des nôtres, M. Bardin
poursuivait des travaux dont, à diverses reprises, vous
avez reconnu toute la valeur. Sa famille a gracieusement
enrichi vos collections d'un des reliefs du Mont-Blanc
élaborés avec tant de soin par ce consciencieux profes-
seur auquel M. W . Hüber a consacré une notice insérée
au Bulletin (1). Quant à M. Gélis, en qui le corps d'état-
major a perdu l'un de ses plus habiles topographes, vous
avez pu voir, dans une notice remise par M. E. G. Rey
au Bulletin (2), les droits qu'il avait à notre souvenir.
Le douloureux chapitre de nos regrets, Messieurs, tout
en consacrant parmi nous la mémoire d'hommes qui ont
aimé et servi la géographie, constate la solidarité qui
nous unit. Si les ressources diverses qu'une Société
attire à elle, si les travaux entrepris sous son impulsion,
les encouragements qu'elle décerne, l'initiative qu'elle
prend, la diffusion dont elle est le centre, contribuent au
progrès scientifique, il faut reconnaître aussi que les
relations d'une cordiale confraternité sont bien faites pour
développer ces moyens d'action.
Voici maintenant, Messieurs, l'exposé rapide de ce qu'a
(1) Voir Bulletin de juillet 1868.
(2) Voir Bulletin d'octobre 1868.


ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 199
été notre situation intérieure pendant le cours de cette
année. Le précédent rapport constatait qu'à la fin de
1867, le nombre des membres de la Société était de 475.
Ce nombre est aujourd'hui de 606, ce qui porte à 131 le
chiffre des admissions de l'année. Parmi les admissions
sur lesquelles la Commission centrale a été appelée à se
prononcer, il en est 23 de personnes étrangères à la
France. Nos nationaux y figurent pour un nombre de 108,
dont 2 appartiennent à l'Institut, 4 aux grands corps de
l'État, et 11 au corps consulaire.
Le registre de présence aux réunions de la Commission
centrale atteste que ces réunions ont été plus suivies
qu'elles ne l'avaient jamais été. La salle où elles se tien-
nent étant devenue insuffisante, il a fallu changer la dis-
position intérieure du local et les premières séances qui
ont eu lieu dans la salle nouvelle ont démontré qu'elle ne
serait point trop vaste. Grâce à l'état prospère de vos
finances si sagement administrées par la section de comp-
tabilité, sous la présidence de l'honorable M. Lefebvre-
Duruflé, et grâce à la sollicitude incessante de votre agent,
M. Noirot, chargé de diriger un mouvement de fonds dont
l'importance augmente chaque jour, vous avez ainsi pu
réaliser avec mesure, dans votre vie intérieure, une amé-
lioration dont profitera largement l'avenir. Le transfert
de la Bibliothèque dans l'ancienne salle des séances a
été opéré par les soins et sous la surveillance toujours si
vigilante de l'agent adjoint, M. Charles Aubry, qui ne
marchande jamais son travail, ses peines ni ses fatigues
quand il s agit de servir la Société. Vos collections se sont
accrues de 250 volumes et de 50 cartes. Ainsi que les
années précédentes, les ministères, les éditeurs, les par-
ticuliers ont mis un grand empressement à vous envoyer
les ouvrages publiés sous leurs auspices ou par leurs
soins, et le secrétaire général est heureux de leur expri-
mer ici publiquement la reconnaissance de la Société.

200 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Vous avez vu, assidu aux réunions de votre commis-
sion centrale, l'éminent homme d'État que vos suffrages
avaient appelé, cette année encore, à présider le bureau
d'honneur de la Société. Il témoigne, ainsi, de ses per-
sistantes sympathies en faveur d'une science au progrès
de laquelle il a contribué largement alors que, ministre
de la marine, il fit entreprendre et poursuivre les levés
hydrographiques de la côte du Brésil exécutés par M. le
commandant Mouchez; alors qu'il dirigea vers l'Indo-
Chine cette exploration dont la place est désormais mar-
quée dans l'histoire des grands voyages et dont le souve-
nir restera un honneur pour les noms de M. le capitaine
de frégate Doudart de la Grée, et de M. Francis Garnier,
lieutenant de vaisseau.
Chaque année, Messieurs, vous décernez des prix aux
voyageurs dont les explorations ont donné des résultats
importants par leur nouveauté, ou par leur précision. Au
nombre des distributions décernées cette année-ci, il en
est une qui mérite d'être particulièrement signalée; c'est
la médaille de bronze décernée à M. Guarmani pour son
voyage dans le nord du Nedged. Cet explorateur n'était
point préparé par des études premières aux recherches
nombreuses, exactes de la science ; néanmoins la pensée
louable qu'il a eue de relever ses itinéraires,de raconter ce
qu'il avait vu, a valu à la géographie de l'Arabie un frag-
ment digne d'intérêt. Ainsi, comme l'a si bien fait remar-
quer M. Malte-Brun, rapporteur de la Commission des
prix, tout homme de jugement peut, avec du bon vouloir,
de la sincérité, de la persévérance, apporter sa petite
pierre à l'édifice des connaissances humaines.
En somme, Messieurs, si notre Société continue à pros-
pérer autant qu'elle l'a fait ces dernières années, on peut
prévoir aisément l'époque où elle interviendra d'une ma-
nière directe dans l'exécution de ces grands voyages dont
l'ère est loin de se clore, où elle disposera d'assez opu-

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 201
lentes ressources pour provoquer, en les rendant rémuné-
ratrices, des recherches spéculatives sur les sujets qui
l'intéressent, pour propager le goût et la culture des
études géographiques; où, en un mot, il lui sera possible
de satisfaire largement aux exigences du mandat qu'elle
s'est imposé. Chacun de nous doit tenir à honneur de hâ-
ter la réalisation de si légitimes espérances.
Ici commence, pour votre rapporteur, un embarras qui
ne pourra qu'aller en augmentant chaque année, à moins
de simplifications dont il n'est guère possible de prévoir
la nature. De tous côtés des voyageurs sillonnent le globe;
dans tous les centres scientifiques travaillent des esprits
chercheurs, qui mettent en œuvre les documents recueil-
lis, pour en tirer des conclusions nouvelles ou les résu-
mer en monographies dignes d'être signalées. Ceux-là
seulement qui se tiennent au courant de la littérature géo-
graphique savent quelle foule de relations de détail, d'ar-
ticles estimables au point de vue qui nous intéresse,
mériteraient d'être mentionnés ici ; mais la simple énu-
mération en excéderait les limites assignées à ce rapport.
Il faut donc se borner à citer, parmi ces travaux, ceux qui
ajoutent à notre acquis des pages de quelque importance,
vulgarisent avec bonheur la science que nous aimons ou
rentrent plus directement dans notre sphère d'activité.
Sans doute vous aurez remarqué, parmi les livres
récemment déposés sur le bureau de la Commission cen-
trale, le deuxième volume de La Terre, de notre collègue
M. Élisée Reclus. En même temps qu'un plaisir, c'est un
devoir pour votre secrétaire de signaler à l'attention de
tous, ce brillant résumé des lois de la physique terrestre.
Le deuxième volume de La Terre a pour titre plus spé-
cial : l'Océan, l'Atmosphère, la Vie. Après l'exposé des
majestueux phénomènes dont les mers et l'atmosphère
sont à la fois le théâtre et les agents, après le tableau de
la faune et de la flore du globe, M. Élisée Reclus nous

202 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
montre l'influence de la terre sur l'homme, et réciproque-
ment l'action du travail de l'homme sur la terre. Si, par
un scrupule dont la délicatesse doit être rigoureusement
respectée, nos règlements ne mettaient hors de concours
les travaux des membres de la Commission centrale, vous
eussiez certainement, Messieurs, décerné au double vo-
lume de M. É. Reclus une distinction dont il est si cligne.
L'élaboration consciencieuse du fond, l'élévation des
vues, l'ampleur du style, assurent à l'œuvre de notre col-
lègue une place distinguée dans la littérature scienti-
fique contemporaine.
La recherche des lois de proportion et d'harmonie entre
les parties immergées et les parties submergées de la sur-
face terrestre a été, de la part de M. Oscar Peschel, l'objet
d'un travail dont l'érudition ne surprendra aucun de vous.
L'éminent directeur de l'Ausland étudie dans ce travail,
qui a pour titre : Neue Probleme der Vergleichender
Geographie, la relation entre les profondeurs de l'Atlan-
tique septentrional et l'élévation des continents que
baigne cette partie de l'Océan. M. Peschel conclut au peu
d'importance relative des accidents orographiques les
plus considérables, par rapport à la profondeur des abîmes
sous-marins. Il combat aussi la théorie qui voit dans les
chaînes de montagnes la charpente ou le squelette des
terres, et cherche à démontrer que l'étendue des mon-
tagnes au contraire est subordonnée à la structure des
continents. Toutes les grandes masses orographiques
s'élèvent aux abords des mers, et supportent des plateaux
tels que celui de la Bavière pour les Alpes et du Thibet
pour l'Himalaya.
Dans un volume rédigé conformément aux programmes
officiels pour l'enseignement secondaire spécial, M. Ri-
chard Cortambert a réuni, sous le titre de Géographie
commerciale et industrielle des cinq parties du monde,

un nombre très-considérable d'indications économiques

ET SUR L E S PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 203
puisées, sans doute, aux meilleures sources. Notre col-
lègue ne pourrait-il donner, comme complément à son
utile travail, une série de planisphères, dont chacun pré-
senterait la répartition de produits naturels d'une certaine
espèce, ou d'espèces analogues? ainsi les laines, les cotons
et les soies, les denrées coloniales et les plantes pharma-
ceutiques, les minéraux et les pierres précieuses.
Comme ouvrage du même ordre, il y a lieu de désigner
plus spécialement à votre attention la Geographie der
Welthandels de M. R. Andree.
Les traités ou manuels de géographie se sont produits
nombreux cette année, et il convient d'attirer plus spé-
cialement l'attention sur le Handbuch der wissenwur-
digsten aus Nature und Geschichte der Erde,
de Blanc,
revisé et complété par le docteur Henry Lange. L'ouvrage,
excellent d'ailleurs, avait vieilli; nul n'était mieux à même
de le rajeunir que notre laborieux correspondant. L'au-
teur de l'un des meilleurs traités de géographie générale,
Earth and man, M. Arnold Guyot, a publié à New-York
un petit traité de géographie, sous le titre de : the Earth
and its inhabitants,
et nous devons désirer vivement que
M. A. Guyot, l'un des représentants les plus autorisés de
la science géographique, poursuive son projet de donner
une édition française de l'Earth and man, et publie chez
nous l'un de ces atlas élémentaires où les formes des
mers et des continents; sont enseignés à l'aide de considé-
rations très-générales sur les proportions des axes prin-
cipaux dont résultent ces proportions mêmes.
En 1860, vous aviez vu paraître le tome I du Geogra-
e r
phische Jahrbuch, annuaire géographique, publié à Go-
tha, sous la direction de M. Behm. avec la collaboration
de spécialistes éminents. Ce début promettait trop pour
que le tome II, dont la publication a eu lieu cette année,
passât inaperçu parmi nous. Ce nouveau volume ne le cède
en rien au précédent; il contient, entre autres choses,

204 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
des tableaux statistiques sur les superficies et les popu-
lations des divers pays du globe, travail considérable
rédigé avec soin, d'après les documents les plus récents
et les plus dignes de confiance. Il est suivi d'une série de
ces tables auxiliaires si précieuses pour les transforma-
tions des mesures adoptées chez les différents peuples.
Enfin l'œuvre est complétée par neuf articles sur les pro-
grès et l'état actuel des sciences géographiques. Ces ar-
ticles sont signés des noms du général Baeyer, de Behm,
de Griesbach, de Schmarda, de Séligmann, de Frédéric
Müller, de Fabricius, de Scherzer, de Carl Vogel. Rien
d'aussi complet — et c'est fort regrettable — n'existe
chez nous.
Au chapitre de la géographie générale, il convient de
signaler une œuvre également publiée à Gotha et dont le
succès est dès longtemps consacré ; c'est l'atlas de Stieler.
Chaque année il s'augmente de deux ou trois livraisons
nouvelles, où une habile direction résume en cartes élé-
gantes les plus récentes données de la géographie. L'in-
dustrie privée s'honore quand elle cherche ainsi à diriger,
à élever, à rendre délicat le goût du public, au lieu de se
borner à le suivre servilement. L'Institut géographique de
Gotha fait, dans ce sens, des efforts dont il n'est que juste
de reconnaître hautement le mérite et l'efficacité.
Vous avez considéré comme une entreprise digne d'in-
térêt la publication, faite par MM. Lanée et Erhard, d'une
édition destinée à la Turquie, de l'atlas de M. Bonnefont,
professeur au lycée Bonaparte. C'est par les soins d'un
autre de nos collègues, le capitaine Ali-Echeref, de l'armée
ottomane, qu'ont été faites la traduction et la transcrip-
tion en langue turque des noms qui figurent sur l'atlas.
— Applaudissons-nous de voir se produire en France des
travaux qui développent, en les propageant au loin, la con-
naissance du globe et le goût de la géographie.
Enfin, remercions de nouveau ici notre collègue, M. Vi-

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 205
vien de Saint-Martin, à la haute érudition duquel nous
devons, depuis six ans, le résumé le plus complet qui soit
des progrès de la géographie. Le tome VI de l'Année
géographique est plus riche encore que les précédents,
et si le livre a de l'intérêt pour les simples lecteurs, il est
pour les travailleurs une précieuse mine de renseigne-
ments.
L'étude des lois qui régissent l'enveloppe gazeuse de
notre planète a considérablement progressé en ces der-
nières années; emblème consacré de l'inconstance, les
vents et les flots ont déjà, sur plus d'un point, livré à la
science le secret de leurs apparents caprices, et, vous ne
l'ignorez pas, Messieurs, les recherches de la météorologie
sont intimement liées à celles que nous poursuivons; il
existe, en effet, une étroite solidarité, un constant échange
d'action entre les formes terrestres et les forces atmosphé-
riques. La météorologie, aux premières origines de laquelle
se rattache un nom français, celui de l'illustre Lavoisier,
est aujourd'hui en honneur dans tous les pays civilisés.
Grâce à la féconde initiative du commodore Maury, le
champ des observations s'est sensiblement agrandi, et c'est
par milliers qu'il faut actuellement compter les stations où
note est tenue des phénomènes atmosphériques ; d'autre
part, les navires, mobiles observatoires, enregistrent à
chaque jour et presque à chaque heure de leur traversée
les indications des instruments délicats dont ils sont pour-
vus. Ainsi affluent les données, trop abondantes peut-être,
eu égard au petit nombre des hommes doués de la patience
comme de l'esprit de méthode et de la sagacité nécessaires
pour en opérer la synthèse. Au nombre des travaux mé-
téorologiques d'un caractère assez général pour être men-
tionnés ici, vous aurez sans doute remarqué, dans la Revue
maritime et coloniale
de 1868, deux notices du contre-
amiral Bourgois : l'une sur Les vents dans les régions
tempérées et tropicales de l'océan Atlantique, l'autre sur

206 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
L'équilibre et le mouvement de l'atmosphère. Le premier
de ces deux chapitres repose sur le dépouillement des
bulletins de 290 traversées de navires effectuées en di-
verses saisons entre la France et les ports situés au delà
du tropique. Cet examen démontre, tout d'abord, qu'un
intervalle considérable sépare les latitudes extrêmes, entre
lesquelles, soit à l'est, soit à l'ouest du 35 méridien pris
e
comme ligne de partage entre l'Atlantique oriental et l'At-
lantique occidental, les navires ont rencontré la limite
septentrionale des alizés du nord-est. Les limites sont,
du reste, plus élevées d'après les bulletins météorologiques
français que d'après les documents de Maury. Les recher-
ches de M. Bourgois établissent, dè plus, que pour la
partie orientale de l'Océan, les vents généraux d'ouest
deviennent vents polaires, puis alizés, par une rotation
graduelle, directe (c'est-à-dire opérant dans le sens où
marchent les aiguilles d'une montre), pour l'hémisphère
nord, inverse pour l'hémisphère sud. Dans la partie occi-
dentale de l'Océan, l'alizé, vers sa limite polaire, se trans-
forme en vent équatorial ou tropical par une transition
analogue à la précédente. La descente du contre-alizé de
retour a lieu soit par un courant continu, soit par tour-
billons animés d'une rotation directe au nord, inverse au
sud de l'équateur. Au centre du vaste circuit formé par
les alizés et les vents qui les relient, est une zone de pres-
sion barométrique maximum; elle s'étend, durant l'hiver,
des Canaries aux Antilles, durant l'été, des Açores aux
Bermudes. Le second chapitre, traité par le contre-
amiral Bourgois, renferme une théorie mécanique de la
circulation des courants aériens; mais il nous intéresse
plus spécialement par l'examen qu'il renferme de l'in-
fluence des continents sur les mouvements atmosphéri-
ques. Comme les océans, l'atmosphère, entre l'équateur
et les pôles, est divisée en cinq régions, dans chacune des-
quelles on observe, au delà du 40 parallèle, des vents
e

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 207
généraux d'ouest dont l'inflexion vers l'équateur donne
naissance aux vents polaires et aux alizés.
Ces deux notices du savant contre-amiral sont un com-
plément de l'examen critique qu'il fit en 1863 (Revue
maritime et coloniale) du système des vents par le Com-
modore Maury. Tout en rendant pleine justice à l'œuvre
si remarquable du météorologiste américain, M. Bourgois
cherchait à établir, d'après des documents recueillis par
Maury lui-même et par ses successeurs, un système qui
semble plus voisin de la vérité.
La circulation des courants aériens conduit tout natu-
rellement à la circulation des courants maritimes; le jour
n'est sans doute pas éloigné où cette transition paraîtra
plus naturelle encore, puisqu'il faut s'attendre à la décou-
verte d'analogies qui se sont déjà révélées par quelques
indices. L'un des officiers de notre marine, M. Savy, lieu-
tenant de vaisseau, a entrepris l'étude des variations
que subit la densité des eaux de la mer, et de l'in-
fluence de cette variation dans le régime des grands
courants océaniens. D'après lui, la densité des eaux, dans
l'océan Atlantique, varie suivant les latitudes et suit, sur
un méridien, une loi régulière d'un pôle à l'autre. Dans
l'hémisphère nord, la zone voisine de l'Équateur est occu-
pée par des eaux remarquablement légères dont la den-
sité augmente plus ou moins rapidement jusqu'à une
valeur constante qui se maintient sur un assez long espace
en latitude. Cette densité croît ensuite progressivement
pour atteindre son maximum entre les 40 et 60 pa-
e
e
rallèles dans chaque hémisphère. Pour l'hémisphère sep-
tentrional, à partir du 60° degré de latitude, la densité
de l'eau diminue à mesure qu'on s'approche du pôle; elle
doit atteindre un minimum dans les mers boréales. Par
analogie seulement, faute de données suffisantes, M. Savy
conclut, pour l'hémisphère sud, à une loi symétrique ;
l'auteur attribue à ces variations de densité un rôle pré-

208 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
pondérant dans les mouvements qui animent l'ensemble
de la masse fluide : le Gulf-Stream, par exemple, serait
produit par la chute du bord des eaux chaudes et salées,
dans la période de leur évolution où elles émergent aux
régions équatoriales.
Les hautes recherches de la géographie mathématique
ne sont pas de celles qui, chaque année, livrent d'im-
portants résultats. En ce domaine, cultivé par un petit
nombre, les fruits mûrissent lentement, loin de la foule
qui les ignore ou en méconnaît le mérite. Vous n'aurez,
pour cette fois, à enregistrer que la continuation de deux
grandes opérations géodésiques, dont l'une est le pro-
longement, à travers la Turquie, de l'arc russo-scandinave,
et dont l'autre est la mesure d'un arc méridien à travers
l'Europe centrale, entre Christiania et Palerme.
Vous trouverez, Messieurs, des détails relatifs à la
première de ces opérations dans la lettre adressée par
M. Struve, directeur de l'observatoire de Pulkova, à
M. Leverrier, directeur de l'observatoire de Paris. Votre
rapporteur doit ici se borner à résumer les faits. L'arc
russo-scandinave est actuellement mesuré de la mer Gla -
ciale à Ismaïl, sur le bas Danube, et comprend une lon-
gueur de 25°,40'. La prolongation de cet arc à travers la
Turquie sera effectuée sur une longueur de 10°, 15', ce
qui portera à 35°,55' la longueur de l'arc méridien mesuré
par la Russie. La chaîne géodésique projetée partira d'Is-
maïl, suivra la rive gauche du Danube, franchira le fleuve
entre Silistrie et Roustchouk, pour traverser les Balkan
un peu à l'ouest de Choumla; de là, elle se dirigera sui-
tes Dardanelles, longera le littoral de l'Asie Mineure et
atteindra l'île de Crète. Cette chaîne s'appuiera sur quatre
bases, et il y a lieu de signaler comme une innovation ce
fait que, grâce aux instruments perfectionnés dont on
dispose, des latitudes et des azimuts seront déterminés
sur tous les sommets de triangles, sans exception. Les

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 209
reconnaissances des pays que doit traverser la chaîne ont
déjà donné, au point de vue géographique, des résultats
d'une certaine importance. Munis d'instruments, les offi-
ciers russes chargés d'étudier le terrain ont été à même
de fixer les positions de trente et un points situés en Bul-
garie et en Roumélie ; ils ont pu constater aussi que les
meilleures cartes de ces contrées laissent fort à désirer.
La lettre de M. Struve se termine par un passage qu'il
n'est pas inopportun de citer, car il fait allusion à des
travaux dont l'exécution semble réservée à la France.
« Pour une continuation ultérieure ininterrompue de
notre arc de méridien vers le sud, les chances ne sont que
très-faibles, à cause de la distance d'environ 3 degrés qui
sépare l'île de Crète de la côte la plus proche de l'Afrique.
Sans doute, par rapport à une jonction directe des trian-
gulations européennes avec le continent africain, les con-
ditions se présentent beaucoup plus favorablement pour
l'arc de France... J'ose exprimer l'espoir que vous serez
bientôt en état d'exécuter les projets que vous auriez con-
çus à ce sujet. »
Entreprise, ainsi qu'il a été dit dans le précédent rap-
port, par l'initiative d'un éminent géodète prussien, M. le
général Baeyer, la mesure d'un arc de méridien à travers
l'Europe centrale est activement poursuivie; mais un tra-
vail de cet ordre implique des lenteurs dont les spécia-
listes se rendent bien compte. Il s'agit, en effet, d'utiliser
les grandes triangulations européennes pour en déduire
aussi rigoureusement que possible la longueur d'un arc
méridien d'environ 22 degrés. Les réseaux géodésiques à
mettre en œuvre couvrent une superficie de plusieurs
millions de kilomètres carrés et comprennent des milliers
de triangles solidaires les uns des autres ; nombreuses sont
les causes d'erreur qui peuvent entacher l'opération, et
il importe, chemin faisant, de les rechercher, pour les
faire disparaître ou en annuler l'influence par d'ingénieuses
SOC. DE GÉOGR. — MARS-AVRIL 1869. XVI. — 14

210 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
compensations. Tous les moyens d'observation, toutes le
méthodes de calcul dont la science moderne dispose, sont
employés pour assurer la rigueur du résultat final, où
sera condensée, en quelque sorte, dans la mesure d'une
ligne idéale, la somme d'exactitude répartie sur les déli-
cates opérations qui ont servi à établir la grande topo-
graphie des États de l'Europe.
Cette vaste opération géodésique avancera certainement
la solution du problème de la forme et des dimensions de
la terre, mais elle peut donner naissance à une nouvelle
unité de mesure qui, rivale du mètre français, aurait pour
elle de sérieuses présomptions d'exactitude. N'oublions pas
non plus que, si, par ordre de Philippe II, Pedro Esquivel
exécutait en Espagne une triangulation fort primitive ; si,
vers 1615, Snellius mesurait trigonométriquement l'arc de
méridien compris entre Alckmaer et Berg-op-Zoom, la
France a été, au milieu du dernier siècle, le berceau de
la géodésie proprement dite. Le passé et l'avenir s'unis-
sent donc pour créer des obligations auxquelles ne faillira
ni le Dépôt de la guerre, ni le Bureau des longitudes.
L'histoire de la géographie n'a vu se produire, cette
année, qu'un ouvrage d'un caractère assez général pour
qu'il y ait à le signaler ici : c'est l'Histoire de Henry le
navigateur,
par M. Major. Vous avez demandé à M. Jules
Codine de vous adresser un rapport sur cet ouvrage : le
consciencieux auteur du Mémoire géographique sur les
mers des Indes, et de la notice, insérée au Bulletin, sur
les Possessions portugaises en Océanie, par M, de Castro,
vous mettra mieux que ne le pourrait faire votre secré-
taire, à même d'apprécier l'œuvre du savant conservateur
du département des cartes au British Musæum.
A leur ordre géographique, vous trouverez mention-
nées les principales recherches où la géographie inter-
vient pour éclairer l'histoire, où celle-ci, en revanche,
prête à notre science le secours de ses lumières.

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 211
La configuration du sol de l'Europe est, aujourd'hui,
bien connue, grâce aux belles cartes topographiques pour
l'exécution desquelles la France avait ouvert la voie aux
autres États. Il me semble, toutefois, que les échelles ori-
ginairement adoptées pour la publication de ces œuvres
soient désormais jugées trop petites, puisque divers pays
croient devoir publier les levés originaux généralement
effectués sur un module plus grand que celui de leur
reproduction en gravure. Déjà la Hesse-Cassel avait fait
paraître à l'échelle de 1/25 000 la carte de son territoire
e
précédemment publiée à 1/50 000 ; actuellement c'est
e
la Prusse, dont la carte à 1/100 000° n'est pas encore tout
à fait achevée, qui entreprend la publication d'une carte
à 1/25 000 . Vous trouverez, à ce sujet, d'intéressants
e
détails dans le dernier rapport (1868) de la conférence
géodésique pour la mesure d'un arc de méridien à tra-
vers l'Europe centrale. Ils sont dus à l'homme le plus
compétent qui soit en cette matière, le lieutenant-colonel
de Sydow, auteur de la Revue cartographique annuelle-
ment publiée par les Mittheilungen.
Une carte de la Galicie et de la Boukovine, en
11 feuilles, à l'échellede 1/288 000 , a été publiée dans le
e
courant de 1868, par l'Institut militaire géographique de
Vienne, d'après les levés des officiers de l'état-major au-
trichien. Comme les publications antérieures de même
provenance, celle-ci se distingue par une grande habileté
dans l'expression du relief. Selon l'excellente habitude de
l'Institut militaire géographique, les portions des feuilles
qui restaient blanches ont été remplies par des indications
altitudinales et statistiques. Ces dernières nous appren-
nent que la Galicie occupe une superficie de 78 196 kilo-
mètres carrés, peuplée par 4 710 000 habitants, et que la
Boukovine a 10438 kilomètres carrés de superficie pour
une population de 882 470 habitants.
La cartographie européenne s'est encore augmentée d'une

212 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
carte en 25 feuilles à 1/250 000 , du sud-ouest de l'Alle-
e
magne, dressée par le bureau topographique de Munich ;
c'est un excellent document qui se distingue par sa
clarté.
Les méthodes de figuré du terrain, de reproduction et
de gravure des cartes, n'ont pas réalisé, en ces derniers
temps, des progrès très-marqués. Le rapport adressé par
M. le commandant Laussedat au ministre de la guerre, à
la suite de l'Exposition universelle de 1867, constatera
que le système de représentation du relief par les courbes
de niveau tend à l'emporter sur le système de la hachure.
De divers côtés on a recherché, vainement jusqu'ici, à
éviter les lenteurs de la gravure au burin en transpor-
tant directement, soit sur un cuivre soumis ensuite à la
morsure d'un acide, soit sur une pierre lithographique,
des épreuves obtenues à l'aide de la photographie. Les
résultats ont toujours manqué de la finesse nécessaire
pour rendre convenablement le modelé du terrain ou le
délié des écritures. En ce genre, le procédé le plus ingé-
nieux et le plus pratique est celui du colonel Besier, de
l'état-major néerlandais. Il donne, par un petit nombre
de tirages, une grande variété de nuances d'une même
couleur ; c'est ainsi qu'a été obtenue la carte de la rési-
dence de Banjermaas dans l'île de Java.
Bornant là ces considérations d'un ordre un peu spé-
cial, nous devons, toutefois, faire mention d'un excellent
travail dans lequel un érudit en matière de dessin topo-
graphique, M. de Streffleur, officier de l'armée autri-
chienne, a résumé l'exposé des diverses méthodes, — au
nombre de soixante-dix-sept, d'après l'auteur, — que la
convention a jusqu'ici employées pour exprimer graphi-
quement le relief du terrain.
A côté des parties de l'Europe si bien étudiées dans
leurs formes, il en est d'autres dont les traits généraux
sont connus, il est vrai, mais dont les détails sont loin

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 213
d'être fixés avec toute la précision désirable. Dans cette
catégorie doit être rangée la région de la Turquie d'Eu-
rope située entre Salonique et Scutari. C'est là que M. de
Hahn, consul autrichien, poursuit des recherches dignes
de votre estime, aussi bien par leur nature même que par
l'esprit de méthode et de persevérance qui les dirige.
Vous n'avez point oublié que l'éminent voyageur don-
nait, il y a quinze ans, dans ses Albanische studien, un
remarquable aperçu de l'Albanie et des Albanais. M. de
Hahn vient de commencer la publication d'un nouvel
ouvrage, Reise durch die Gebiete des Brin una War-
dar,
où seront consignés avec plus de détails, les résul-
tats de ses explorations. Le volume publié cette année
augmente et précise les données de la géographie sur le
cours du Drin blanc, du Drin noir et du Wardar. La
suite de cet ouvrage, qui ne pourra qu'être impatiem-
ment attendue, se composera de deux volumes dont l'un
contiendra une description topographique, en quelque
sorte, du pays parcouru, et dont l'autre sera consacré aux
habitants, à leur condition sociale, politique et reli-
gieuse.
Une autre province turque, la Bosnie, a été de la part
de M. Otto Blau, consul de Prusse, l'objet de recherches
archéologiques intéressantes; l'auteur les pouvait d'au-
tant mieux diriger sur les points convenables qu'il con-
naît parfaitement bien la contrée.
L'un de nos collègues, M. Wiet, consul de France à
Scutari, vous a donné un itinéraire en Albanie et en
Roumélie (Bulletin,
juillet 1868), assez détaillé, assez
précis pour pouvoir servir comme moyen de contrôle
dans l'exécution d'une carte générale de cette portion de
l'Empire ottoman.
Mieux connue que l'Albanie et la Bosnie, la Serbie est
toutefois l'un de ces pays que leur position excentrique,
non moins que leurs institutions et leur langue, tiennent

214 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
à l'écart du mouvement général. Cependant les éventua-
lités politiques peuvent d'un jour à l'autre, en réveillant
la question de l'Empire slave, donner à la Serbie un rôle
qui rendra précieuses à consulter toutes les recherches dont
cette principauté aura été l'objet. Un voyageur allemand,
M. Kanitz, a réuni en un ouvrage intitulé : Serbien
historisch-ethnographische Reisestudien
(1859-1868),
les résultats géographiques, politiques et ethnographiques
de dix ans d'une minutieuse exploration du pays.
De son côté, M. Ernest Desjardins vous a sommaire-
ment exposé les résultats archéologiques de sa mission
sur le bas Danube. Aidé de M. Guillaume Lejean, qui
poursuit avec persévérance ses explorations en Turquie,
M. Desjardins a reconnu toutes les stations romaines des
itinéraires entre Viddin et Roustchouk. Il a, plus tard,
exploré la Dobroudscha pour y retrouver également les
stations mentionnées par les anciens géographes; il croit
pouvoir les déterminer toutes et donner, quelque jour,
l'identification des positions romaines pour une longueur
de deux cents lieues entre Viddin et Kustendjé. Dans
leur ensemble, les faits recherchés avec une érudite
persévérance par M. Desjardins apporteront des éclair-
cissements précieux pour la géographie ancienne de
l'Europe.
L'année prochaine, à pareille époque, nous devrons
encore à M. Desjardins la reproduction en fac-simile de la
table peutingérienne d'après le manuscrit original. Ce
travail sera exécuté sous le patronage éclairé de M. Duruy,
ministre de l'instruction publique, auprès duquel les au-
teurs de recherches sérieuses ont toujours rencontré un
appui aussi éclairé que libéral.
Franchissant l'Europe entière du sud au nord, nous
atteindrons la Norwége, dont l'orographie a été étudiée
par M. le professeur Sexe dans un mémoire que reproduit
l'Annuaire statistique norwégien (Statistisk Orbog for

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 215
Kongeriget Norge), publié sous la direction de notre
collègue M. le docteur Broch. Fruit de patientes recher-
ches, le mémoire du professeur Sexe est un document
d'une importance réelle pour la géographie de la Nor-
wége ; il se termine par un tableau hypsométrique d'où
résulte que les 85,9 % de la superficie totale du royaume
de Norwége sont compris entre 0 et 3000 pieds (0 et
m
Parmi les associations qui vous adressent leurs recueils
en échange de votre publication mensuelle sont l'Alpen-
Club de Berne le Club-Alpino de Turin. Vous avez
trouvé, dans ces recueils, des travaux pleins d'intérêt
pour l'étude des montagnes. L'Alpen-Club de Berne a,
cette année-ci, adopté la libérale mesure de mettre son An-
nuaire à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs en
en publiant une édition française; le livre en vaut la peine,
car il renferme, outre de beaux morceaux de topographie,
de grands panoramas fort habilement dessinés, véritables
tours d'horizon exécutés à des hauteurs considérables. Le
Club-Alpino, de son côté, s'efforce de faire connaître les
splendides vallées des Alpes italiennes. Il a établi dès
centres à Aoste et Varallo et constitué, sur divers points,
des stations pourvues d'instruments météorologiques et
de bibliothèques. Au nombre des ascensions les plus
fructueuses il faut signaler celle du mont Cervin, faite
le 4 septembre 1868, par un ingénieur italien, M. Gior-
dano qui, le premier, a pu transporter au sommet un
baromètre à mercure. Il a donné, dans le recueil du Club-
Alpino, une excellente étude sur la géologie de ce pic
gigantesque et des massifs qui l'environnent. Les recher-
ches de M. Giordano sont appréciées clans un article sur
le glacier de la Viège et le massif du Mont-Rose, inséré
aux Annales des Voyages, par notre savant et laborieux
collègue M. Charles Grad, qui s'est voué à l'étude des
hautes montagnes et des glaciers.

216 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Nous ne saurions oublier ici les remarquables mono-
graphies alpestres publiées en supplément des Mitthei-
lungen,
et dues aux efforts de M. Julius Paeyer. Enfin
ceux d'entre vous, Messieurs, qui voudraient être mis,
d'une manière très-générale, au courant des débats dont
le foehn, son origine, sa nature, ses caractères ont été
l'objet, trouveront dans la Bibliothèque universelle
(1 juillet 1868) un spirituel exposé de la question, par
e r
M. Eugène Rambert.
La Société Ramon, sorte de club pyrénéen avec lequel
vous êtes récemment entré en relations, a droit, enfin, à
ce que nous applaudissions à ses progrès : le recueil
qu'elle publie trimestriellement renferme plusieurs no-
tices intéressantes pour la géographie physique de la
France.
Notre pays, cette année comme les précédentes, a été
l'objet de nombreuses études dont la plupart sont du
domaine archéologique ; toutefois, il en est que leur na-
ture rattache plus immédiatement à la géographie, et vous
n'aurez point oublié, par exemple, la notice consacrée
par M. Delesse, ingénieur en chef des mines, à la Distri-
bution de la pluie en France ; c'était là un chapitre de
l'importante série des recherches entreprises par notre
collègue sur les conditions physiques du sol de la France.
Vous en avez pu voir la suite dans la Carte lithologique
des mers de France
qui figurait à l'Exposition universelle
de 1867 et qui sera prochainement publiée. Elle présente
la composition minéralogique des fonds de notre littoral,
ainsi que la nature et la répartition des roches sous-
marines anciennes ou modernes. Les résultats des son-
dages opérés par les marins et les hydrographes, les levés
de l'état-major, les études des géologues, ont été mis en
œuvre pour l'exécution de cette carte. Sachant, Messieurs,
combien il est difficile de réunir tant de données diverses,
d'en tenir compte sans préjudicier à la clarté même du

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 217
document qui les résume, vous apprécierez à sa juste
valeur l'œuvre si patiente, si instructive et si claire de
M. Delesse. L'éminent ingénieur prépare, en ce moment,
la publication d'une carte agronomique de notre territoire.
L'histoire des races qui peuplent la France est repré-
sentée par divers travaux, entre lesquels il convient de
signaler les Origines des populations lorraines, article
publié aux Annales des vogages par M. Godron ; le savant
doyen de la Faculté des sciences de Nancy arrive à cette
conclusion, que « les habitants de l'ancienne province de
Lorraine appartiennent à la race kymrique, et que le sang
qui circule dans leurs veines est celui de nos vieux aïeux
les Gaulois. »
Les caractères anthropologiques des Basques ont été
étudiés par M. le docteur Broca, et l'opinion dernière
veut que ce mystérieux peuple basque ait été originaire-
ment composé d'éléments très-hétérogènes.
Dans un excellent mémoire intitulé l'Anthropologie de
la France, M. le docteur Lagneau a résumé les conclu-
sions adoptées jusqu'à ce jour sur l'origine probable des
diverses populations qui occupent le sol français.
La carte de France à 1/80 000 marche d'un pas rapide
e
vers son achèvement. Les neuf feuilles qui en ont été pu-
bliées cette années constituent la 31 livraison de l'œuvre;
e
elles ont pour titres : Aiguilles (n° 190), Arles (n° 234),
Castres (n° 231), La Couronne (n° 246), L'Arche (n° 201),
Orange (n° 210), Sévérac (n° 208), Tignes (n° 169 ter),
Vallorcine (n° 160 ter). Toutes elles sont gravées d'une
manière ferme et brillante. La réduction à 1/320 000 de
e
la carte de France est représentée par sa feuille 29 , dont
e
le titre est Bayonne. Vous avez applaudi à la libérale
décision par laquelle le ministre de la guerre, abaissant
de moitié le prix des feuilles des deux cartes de France,
les met ainsi à la portée d'un plus grand nombre de per-
sonnes. La 32 livraison de la grande carte comprendra
e

218 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
les six feuilles d'Antibes, Saint-Afrique, Forcalquier,
Marseille, Toulon et la Tour de Camarat.
Abordons maintenant, Messieurs, la revue sommaire
des principales explorations qui ont été entreprises, ter-
minées, ou dont la relation complète a paru dans le cou-
rant de 1868. Pour cette fois, nous commencerons par
les régions du globe les plus éloignées de notre Europe.
C'est tout d'abord sur les Auckland, îlots perdus au mi-
lieu des mers boréales, à quelques cents lieues au sud de
la Nouvelle-Zélande, que nous devons nous transporter.
Nous y trouverons le souvenir de cinq naufragés du Graf-
ton.
L'un d'eux, M. Raynal, aujourd'hui notre collègue,
vous a fait le tableau émouvant des réalités de la vie de
Robinson; mais à l'intérêt dramatique de son récit s'en
joignait un autre : il donnait, sur les Auckland, leur
configuration générale, leur climat, les animaux et les
plantes qu'on y rencontre, des renseignements qui ne
sont pas, il est vrai, de nature à attirer les voyageurs dans
ces parages, mais qui prendront place à côté des indica-
tions sommaires fournies antérieurement par le capitaine
américain Morel en 4829, par Dumont d'Urville en 1838-
1839, par sir James Clark Ross, et enfin par M. Musgrave,
capitaine du Grafton, dans son petit ouvrage intitulé :
Cast away on the Auckland isles. Les renseignements
donnés par M. Raynal sur la baie de Carnley sont assez
précis pour pouvoir être utilisés par les navigateurs. Vous
apprendrez avec intérêt que notre collègue prépare la pu-
blication d'un livre où sa relation prendra plus de déve-
loppement.
En Nouvelle-Zélande, nous retrouvons l'infatigable doc-
teur Julius Haast, l'un de nos correspondants étrangers.
Il fait annuellement une exploration géologique dans
quelque partie de la province de Canterbury où il réside.
Son savoir, sa persévérance, auront largement contribué
à nous éclairer sur l'orographie des Alpes néo-zélandaises;

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 219
nous trouvons, par exemple, au Journal de la Société
royale géographique de Londres
(t. X X X V I I ) , une carte
de la province de Canterbury, avec les profils des princi-
paux passages qui conduisent de la côte orientale à la côte
occidentale de l'île, en suivant les vallées des fleuves
Hurunui, Taramakau, Waïmakariri, Rakaïa, Hokitika et
Haast. Les altitudes des cols qui réunissent ces vallées
varient de 523 à 1448 mètres, altitudes peu considérables,
si l'on envisage qu'elles se rapportent à des dépressions
voisines de la partie des Alpes où se trouvent les massifs
du mont Cook, du mont Pollux, du mont Aspiring.
En 1868, M. Julius Haast a continué ses recherches et
prépare la publication d'une carte détaillée de la province
de Canterbury; ce travail, pour l'établissement duquel
le consciencieux explorateur réunit, depuis sept années,
des matériaux de toute nature, sera sans nul doute digne
de fixer votre attention.
Cette année n'a été marquée par aucune exploration en
Nouvelle-Calédonie, mais notre collègue, M. Jules Garnier,
nous a fait la relation du voyage qu'il accomplissait dans
cette colonie en 1866. La partie géologique des résultats
de son voyage mérite d'être signalée, car elle renferme les
premières données un peu précises que nous ayons à ce
sujet. Les cartes hydrographiques levées avec tant de soin
par M. Banaré, lieutenant de vaisseau, sont aujourd'hui
presque toutes publiées. Un autre officier de marine,
M. Chambeyron, travaille, en ce moment, à combler la
lacune qui subsiste encore dans l'hydrographie de notre
possession australienne.
La géographie de l'Australie n'a pas, aujourd'hui, à
enregistrer d'importantes acquisitions. Les Annales des
voyages ont donné, sur cette partie du monde, une notice
substantielle due à la plume de notre collègue M. Charles
Grad. Nous y voyons que les 6000 convicts amenés en
Australie par le colonel Collins, en 1788, sont actuelle-

220 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
ment remplacés par une population de 1 400 000 habi-
tants. Ce n'est encore, pour la totalité du continent,
qu'une moyenne de 0,18 d'habitant par kilomètre carré.
Toutefois, dans certains districts colonisés de la province
de Victoria, ce chiffre s'élève à 7 par kilomètre carré.
M. Grad attire avec raison l'attention sur l'intérêt que
présenterait l'étude du type auquel aura pu donner
naissance le croisement des différentes races jetées en
Australie par l'émigration. Sans doute, et de même
qu'aux États-Uuis s'est constitué le Yankee, les influences
du milieu auront développé en Australie un type particulier.
La superficie du continent australien est de 759 millions
d'hectares, dont 542 500 sont cultivés. Parmi les objets
de culture, il en est un, la vigne, qui nous intéresse plus
spécialement. La vigne commence à se répandre en Austra-
lie; on en compte une superficie de 3900 hectares. La
France n'a point encore à s'en émouvoir, puisqu'elle
présentait, d'après les statistiques officielles de 1855,
2 101 696 hectares de cette précieuse plante. Sur les
5 600 000 hectares vendus aux colons par le gouverne-
ment colonial, 5 060 000 hectares sont exploités comme
pâturages et nourrissent 30 000 000 de bêtes ovines,
3 800 000 bêtes à cornes et 60 000 chevaux. Ses laines
fines, produit des descendants de quelques béliers et bre-
bis mérinos amenés dans le pays par Mac Arthur en 1797,
constituent actuellement l'élément le plus important de
l'industrie agricole australienne. Des lamas et des alpagas
introduits dans le pays, il y a une dizaine d'années, par
M. Ledger, semblent vouloir s'acclimater.
Le plan d'une grande exploration du continent austra-
lien a été présenté à la Société géographique de Londres
par le docteur Neumayer, dont le projet mûrement étudié
repose sur les données les plus précises qu'il ait été pos-
sible de recueillir jusqu'à ce jour, quant au relief, aux
cours d'eau et au climat de ce vaste continent.

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 221
Sans y séjourner, franchissons le magnifique archipel
des Indes néerlandaises, qui n'a été, en 1868, l'objet
d'aucun voyage, d'aucun travail dont nous ayons eu con-
naissance, et gagnons le continent asiatique. Là, nous
sommes en présence de remarquables voyages qui multi-
plieront considérablement les données de la géographie.
L'immense courant fluvial dont nos possessions de la
Cochinchine sont le terme extrême a servi de route à l'une
des explorations les plus importantes qui se soient accom-
plies en ce siècle. Conçue par l'initiative et préparée sous
les auspices du marquis de Chasseloup-Laubat, alors mi-
nistre de la marine et des colonies, elle a conduit pour la
première fois des Européens dans la région des sources
du Mé-kong, c'est-à-dire en terre inconnue, après leur
avoir fait traverser des contrées sur lesquelles on ne sa-
vait que fort peu de choses. Notre président lui-même, en
ouvrant la séance, vous a donné un trop court aperçu de
ce voyage, et vous vous êtes pleinement associé au vœu
qu'il exprimait d'en voir une relation promptement pu-
bliée. La France n'est pas seule à avoir des intérêts dans
l'Indo-Chine; servis par une activité non plus grande,
mais plus voyageuse que la nôtre, les intérêts rivaux peu-
vent, du jour au lendemain, provoquer dans les régions
qu'arrose le Cambodge une exploration dont les résultats
ne tarderaient pas à être hautement proclamés. Les don-
nées recueillies par nos courageux officiers, au prix de la
vie de l'un d'eux, des fatigues et des souffrances de tous,
perdraient, sinon de leur mérite, du moins de leur pres-
tige. Comme les morts de la ballade, les vivants aujour-
d'hui vont vite ; et ce n'est point là, Messieurs, simple-
ment une manière de parler. En effet, tandis que notre
expédition remontait la vallée du Cambodge, une expédi-
tion anglaise était envoyée par le gouvernement de l'Inde
avec mission de reconnaître, à un point de vue commer-
cial, la route qui, de Bhamo, sur l'Iraouaddy, gagne la

222 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Chine occidentale. Ainsi qu'il a été dit dans le rapport de
l'année dernière, la route à reconnaître se dirige, à partir
de Bhamo, vers le nord-est, franchit les monts Kakyen
et arrive à Talifou, capitale actuelle du Younnan.
L'expédition, commandée par le capitaine Sladen,
agent anglais à Mandalay, se composait d'un ingénieur,
d'un médecin et d'une escorte de douze cipayes. Elle
partit de Mandalay dans les premiers jours de 1868,
atteignit Bhamo le 21 janvier, et à cinq journées de ce
point, elle se voyait arrêtée par les Shan, qui, espérant
en tirer quelque profit, s'efforcèrent de démontrer aux
voyageurs l'impossibilité de pénétrer dans le Younnan.
Le 13 mai seulement, après avoir adroitement obtenu des
Panthays du Younnan des promesses formelles d'hospi-
talité, l'expédition put se remettre en marche, mais elle
échoua devant une circonstance fortuite. A peine avait-
elle pénétré sur le territoire des Panthays, que le feu
prit un jour aux habitations occupées par les hommes
d'escorte, et fit de sérieux ravages dans les habitations
voisines. Peu s'en fallut que, loin de pouvoir aller en
avant, les voyageurs ne fussent même empêchés de rega-
ger Mandalay, où, toutefois, ils étaient de retour en oc-
tobre dernier. La relation de ce voyage ne peut qu'être
impatiemment attendue.
Au nord-ouest des régions où s'accomplissaient les
expéditions française et anglaise, s'étend une contrée
immense et géographiquement bien circonscrite, le
Tibet. Vous savez, messieurs, combien sont vagues en-
core nos données sur ce pays. Entrevu dans certaines de
ses parties par Andrada et Desideri au xvii siècle, par
e
Turner en 1783, esquissé par les Jésuites français d'a-
près les indications des lamas, il a été longtemps consi-
déré comme une sorte de gigantesque plate-forme longue
de plusieurs centaines de lieues. Les frères Schlagint-
weit ont contribué à nous le faire voir sous un jour diffé-

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 223
rent et plus juste. Le Tibet, dans l'axe duquel coule le
fameux Yarou-Zangboutchou, sur lequel on a tant dis-
cuté, est un immense bassin fluvial, le plus haut, comme
niveau moyen, qui soit au monde, et dont la superficie
présente de grandes montagnes et des vallées secondaires
fort accusées. Par l'intermédiaire de la Société royale
géographique de Londres, nous avons eu, cette année, des
détails tout à fait intéressants sur un grand voyage qui
s'est accompli au Tibet.
Le voyageur est un lettré hindou, un paundit, homme
énergique et intelligent tout à la fois. En présence des
obstacles qui s'opposent à ce que les Européens pénètrent
dans le cœur de l'Asie, le capitaine Montgomerie, attaché
aux levés de l'Inde, a conçu le projet d'utiliser le privi-
lége dont jouissent à cet égard les Orientaux. Une pre-
mière réalisation de l'idée du capitaine Mongomerie nous
avait valu le voyage à Yarkand du Mounchi Mohammed, et
nous avons, aujourd'hui, la preuve irrécusable des résul-
tats auxquels peut conduire l'application de cette idée. Il
s'agissait de franchir la chaîne de l'Himalaya et de suivre,
en exécutant des observations, la route qui relie Gartok,
sur le haut Sutledge, avec Lhassa, capitale du Tibet. Cette
route, que des renseignements indigènes permettaient de
croire praticable sur tout son parcours, avait, en outre,
l'avantage de longer la vallée du Yarou-Zangbou-tchou,
dont un seul point, Tachilumbo, avait été déterminé
par Turner, en 1783. Deux paundit hindous, préalable-
ment familiarisés avec l'usage du sextant et de la bous-
sole, se mirent en route dans les premiers mois de 1865;
le 7 mars, ils atteignaient Katmandou, en Népaul, à quel-
gues journées de marche de la frontière du Tibet. Là
commençaient les difficultés du voyage.
Nos paundit furent arrêtés dès Kirong, la première
ville du territoire tibétain. Les autorités chinoises, avec
une méfiance qui fait, en ce cas, honneur à leur sagacité,

224 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
refusèrent le passage aux voyageurs. Ils durent revenir
au point de départ, mais ce ne fut pas sans avoir tenté
d'endormir ou de déjouer la vigilance chinoise. Ils séjour-
nèrent quelque temps à Katmandou, épiant, pour se
remettre en route, une occasion favorable. Enfin, ils pen-
sèrent la trouver dans un vakil, ou envoyé de Yung-Baha-
dour, souverain de Népaul, et dans un marchand du
Bouthan, qui se rendaient à Lhassa. Afin d'augmenter
les chances de succès, l'un des paundit s'attacha au vakil,
l'autre au marchand.
Le premier, abandonné bientôt par son patron, et ne
voulant pas retourner à Kirong, gagna des passes situées
plus à l'ouest, ne put faire que quelques journées de
marche dans le Tibet, et revint sur le territoire anglais,
après avoir, toutefois, accompli un voyage assez long dans
le haut Népaul.
Le second paundit n'eut guère plus à se louer de la
tutelle du marchand; elle lui coûta, sous le prétexte d'un
départ toujours prochain mais toujours différé, des
sommes considérables. Las enfin de tous ces délais, il
partit, déguisé cette fois en indigène du Ladak, avec l'un
des serviteurs du marchand qui devait précéder son
maître. Kirong fut traversé sans difficulté, et le 30 août,
le paundit arrivait, avec une caravane, au bord du Brahma-
poutra; il vit, tout d'abord, s'engloutir un bac et les trois
hommes qui le montaient. Le fleuve fut traversé un peu
plus haut, et la caravane arrivait, le 6 septembre, au mo-
nastère de Tadum ; elle se dirigeait vers l'ouest, et, pour
n'avoir point à la suivre, le paundit feignit une maladie,
lia connaissance avec un marchand du Ladak, et se trou-
vait, quelques jours plus tard, en marche sur Lhassa. Il
faillit être arrêté de nouveau par les autorités chinoises à
Sarkajong, et dut, non sans inquiétude, affronter la pré-
sence du lama de Tashilumbo, couvent situé près de
Tchigatzé, et décrit dans l'ouvrage de Turner. Sectateur

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 225
du brahmanisme, notre voyageur, qui était issu d'une
famille bouddhiste, savait que les bouddhistes attribuent
à leurs lamas le pouvoir de la divination. Il se trouva,
heureusement, en présence d'un petit pontife de onze
ans dont les questions n'eurent rien que de très-naturel.
Au dernier jour de l'année, la caravane arrivait au bord
de ce curieux lac Yamdokcho que les cartes des Jésuites,
dressées, d'après renseignements, nous tracent comme
une nappe d'eau annulaire enserrant une île d'une grande
étendue, couverte de montagnes de 2000 ou 3000 pieds.
Enfin, le 10 janvier 1866, le paundit entrait dans Lhassa,
où il resta jusqu'au 21 avril. A cette date, il se remit en
route avec la caravane qui l'avait amené, et, le 1 juin,
e r
il arriva à Tadum par la même route qu'il avait prise
pour venir.
De Tadum au lac Mansarauar, on traversa un plateau
situé à une altitude de 14 000 à 16 000 pieds au-dessus
du niveau de la mer, habité par des tribus de pasteurs
nomades. Après avoir franchi les montagnes de Mariham-
la, on atteignit, le 17 juin, Dartchan, entre le lac Man-
sarauar et le lac Rakaus-Tâl. Là le paundit se sépara de la
caravane : le 20 juin, il quitta Dartchan et gagna Tha-
jung, où il arrivait le 23 juin.
Il ne fut pas médiocrement surpris de voir, dans cette
saison, les hauteurs près desquelles la ville est située,
toutes couvertes de neige. Ce singulier phénomène est
dû, sans aucun doute, à l'humidité constante qui règne sur
le versant sud de l'Himalaya, et au voisinage des monta-
gnes, plutôt qu'à l'altitude du pays, moins considérable,
au contraire, que celle des contrées précédemment visitées
par notre voyageur. Ces neiges l'obligèrent à un long dé-
tour, et ce ne fut qu'au prix des fatigues et des dangers les
plus grands qu'il atteignit le territoire anglais d'où il était
parti dix-huit mois auparavant.
Il n'est pas sans intérêt de relater les ingénieux moyens
SOC. DE GÉOGR. — MARS-AVRIL 1869. XVI. — 15

226 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
employés par le paundit pour venir à bout de ses déter-
minations astronomiques et itinéraires.
Le capitaine Montgomerie ayant remarqué l'usage con-
tinuel que font les Tibétains du rosaire et du cylindre ou
moulin à prières, avait conseillé au paundit d'emporter ces
deux instruments. Celui-ci ayant, d'ailleurs, tout intérêt à
se faire passer pour bouddhiste, se munit d'un rosaire et
d'un cylindre qui lui servirent à déjouer la curiosité de
ses compagnons de voyage, et à cacher ses papiers et ses
calculs.
Le moulin à prières se compose d'un cylindre de cuivre
creux que traverse, dans sa longueur, un axe terminé par
une poignée. A l'intérieur est enroulée une feuille de pa-
pier portant une prière ; la prière est dite chaque fois
que le croyant a fait faire au cylindre un tour sur son axe.
Pour mesurer les angles de la route, le paundit s'écar-
tait de la caravane. S'il était remarqué ou troublé par
des questions importunes, il faisait tourner le cylindre,
et les indiscrets respectaient sa contemplation religieuse.
De plus, au lieu de la feuille portant la prière tradi-
tionnelle, l'instrument contenait les feuilles de papier
sur lesquelles étaient inscrits les calculs de triangu-
lation et la distance parcourue. Ce cylindre ne fut jamais
visité par la douane ou par les autorités du Tibet. Le
rosaire, au lieu de cent huit grains, contenait cent
grains, séparés de dix en dix par un grain plus gros que
les autres et de couleur différente. Tous les cent pas, le
paundit laissait couler un grain ; chaque gros grain
représentait, ainsi, un parcours de mille pas.
A l'aide de ces deux instruments, il réussit dans ses
mesures de distances ; mais il fut moins heureux dans ses
observations astronomiques. Il devait, pour prendre les
latitudes et les longitudes, se cacher aux yeux de tous,
et ne put réussir à noter la position géographique que de
trente et un points différents.

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 227
Obligé, afin de détourner les soupçons, de vendre à
des fonctionnaires qui l'avaient admirée, une lanterne
dite «œil-de-bœuf» dont il se servait pour consulter le
limbe de son sextant, c'est à la lueur d'une mèche huilée
qu'il dut faire cette lecture ; souvent il lui fallait attendre
le retour du jour pour déchiffrer le résultat de son opé-
ration.
Du lac Mansarauar à Lhassa, notre voyageur suivit la
grande route appelée Jong-Lam, qui longe les faîtes de
l'Himalaya et relie Lhassa à Gartok, assurant ainsi aux
autorités chinoises des communications sûres et rapides.
La route part de Gartok, à 15 000 pieds au-dessus du
niveau de la mer, descend près du massif du Kaïlas,
dans le bassin du Sutledj, côtoie les lacs Rakous-Tal et
Mansarauar, et remonte graduellement à une hauteur de
15 000 pieds jusqu'au défilé de Mariham-la, qui sépare
le bassin du Sutledj de celui du Brahmapoutra. Ensuite
elle redescend au nord des grands glaciers et arrive au
Brahmapoutra, dont elle suit la rive gauche jusqu'à
Tadum. Tadum est à 14 000 pieds au-dessus du niveau
de la mer.
Dans les vastes plaines et les hauts plateaux, on a pour
se guider des pyramides de pierres élevées çà et là et
surmontées d'un drapeau. Chaque voyageur ajoutant
une pierre au tas déjà formé, ces pyramides deviennent
de véritables monuments que l'œil aperçoit de loin à
l'horizon. Ces piles servirent au paundit de points fixes
pour orienter ses itinéraires.
La route, large sur les plateaux, se resserre et se divise
en sentiers étroits toutes les fois que le terrain est très-
accidenté, mais partout elle est praticable à un homme à
cheval. Elle est bien entretenue, eu égard à son élévation
et à l'état désolé des montagnes qu'elle traverse. De Gar-
tok à Lhassa il y a vingt-deux relais, qui offrent un abri
aux voyageurs et sont munis de tout ce dont les messa-

228 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
gers ou employés du gouvernement chinois peuvent avoir
besoin. Jour et nuit dix ou quinze chevaux, et autant
d'hommes, sont prêts à partir à la première réquisition.
Malgré le soin avec lequel le gouvernement de Lhassa
entretient cette route, notre paundit éprouva des peines et
des fatigues considérables. On peut facilement se faire
une idée des souffrances qu'il eut à endurer pendant un
voyage fait au milieu de l'hiver sur une route élevée,
dans la plus grande partie de son parcours, de 13 500 à
15 000 pieds, ce qui équivaut, à peu près, à la hauteur
du Mont-Blanc; une caravane fait de deux à cinq mar-
ches entre chaque relai, et entre les relais, le paundit était
obligé de coucher dans une grossière tente qui livrait
passage à un vent glacial ; quelquefois même c'est en
plein air qu'il dut passer la nuit.
Pendant les 140 milles qui séparent le lac Mansarauar
de Tadum, les glaciers ne cessent pas d'être visibles au
sud ; du côté du nord, on n'aperçoit pas de cime élevée.
A partir de Tadum, les montagnes s'abaissent tant au
nord qu'au midi; en s'avançant un peu plus à l'est, on
découvre, au nord, une chaîne de très-hautes montagnes
neigeuses courant parallèlement à la rivière Raka-Sangpo
sur une longueur de 120 milles. Lhassa n'est point
entouré de montagnes très-élevées. Les montagnes, qui
sont visibles au loin, semblent avoir toutes la même alti-
tude, et c'est à peine si elles se couvrent de neige en
hiver.
Bornant là l'exposé des détails relatifs à ce curieux
voyage, nous ajouterons que le journal tenu par le paundit
et dont extrait a été communiqué à la Société de géogra-
phie de Londres, dénote chez le voyageur un esprit
sagace, une grande intelligence de la mission dont il était
chargé, et une persistance des plus honorables dans
l'accomplissement de son mandat. Cette exploration du
Tibet a sa place marquée parmi les entreprises qui auront

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 229
le plus contribué à nous faire connaître la haute Asie. Le
paundit avait formé le dessein de regagner l'Inde en se di-
rigeant vers le sud-est. Il eût ainsi jeté la lumière sur un
point encore obscur, celui de l'identité entre le cours du
Brahmapoutra et le cours du fleuve qui passe à Lhassa.
Des obstacles insurmontables s'opposèrent malheureuse-
ment à la réalisation de ce projet.
Les données recueillies par le courageux brahmane
sont :
1° La détermination, en latitude, à l'aide d'observations
circumméridiennes, de trente et un points importants, tels
que Lhassa, Tashilumbo, etc.
2° Le levé d'une carte représentant une étendue de
1 200 railles, et comprenant la route de Kathmandou à
Tadum, toute la grande route du Tibet de Lhassa à
Gartok; le cours entier du Brahmapoutra, depuis sa
source près de Mansarauar jusqu'à son confluent avec le
fleuve qui passe par Lhassa.
3° Des observations sur la température de l'air et de
l'eau bouillante lui ont permis de déterminer l'altitude de
trente-trois points différents ; il a , de plus, fait des
remarques climatologiques et thermométriques à Shigatzé
et à Lhassa.
4° Des notes de voyage rédigées de visu ou d'après les
meilleures sources d'informations.
Nous avons vu, au début du résumé de cette relation,
que l'un des deux voyageurs, celui-là même qui ne réussit
pas à accomplir sa mission, avait tenté de pénétrer au
Tibet en compagnie d'un vakil, envoyé de Yung-Baha-
dour. Ce vakil ne serait-il pas Kazy-Juggut-Shir qui,
chargé d'une mission à Pékin par le gouvernement du
Népaul, a traversé le Tibet en 1866; il adressait de Tien-
chou-fou, en novembre 1867, à un personnage anglais de
ses amis, une lettre qui renferme des indications assez
nettes sur le Tibet, ses institutions, ses monastères. Si

230 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
cette lettre, reproduite par divers journaux, n'est pas
apocryphe, elle a son intérêt.
Signalons aussi le fait qu'un voyageur anglais, M. Coo-
per, a quitté Shang-haï dans le courant de l'année der-
nière, pour gagner également le Tibet en remontant le
Yang-Tse. Une lettre qu'il écrivait, le 28 avril dernier, de
Taïtsian-lou, sur la frontière occidentale de Chine, donne
des détails au sujet du commerce du Ssé-Tchouen et de la
navigation du Yang-tse. L'intention de M. Cooper était
de rentrer sur le territoire de l'Inde anglaise par Soudya,
ville frontière de l'Assam. Les missionnaires établis au
nord du Tibet lui avaient prêté un actif concours, mais
l'avaient dissuadé de poursuivre sa route, lui représen-
tant qu'il aurait à affronter des montagnes couvertes de
neige, des rivières torrentueuses sans ponts, des popu-
lations sauvages et toujours armées les unes contre les
autres. Il avait, en conséquence, pris la direction de
Lhassa; aux dernières nouvelles, les autorités chinoises
lui avaient interdit l'entrée du Tibet.
Avant de quitter les hautes régions himalayennes, il
convient de rappeler que le tome X X X V I I (1868) du jour-
nal de la Société royale géographique de Londres ren-
ferme la relation détaillée du voyage de M. Johnson à
litchi ou Khoten, par delà les contre-forts occidentaux
du Kuen-Loun. Parti de Leh, dans le Ladak, M. Johnson,
attaché aux levés de l'Inde, a gagné litchi en passant vers
l'extrémité occidentale des lacs Pangong, et en se diri-
geant ensuite presque directement au nord. Après avoir
franchi les cols de Masimik (18 990 pieds) et de Lumkiang
(19 533 p.), la route traverse trois plateaux relativement
peu accidentés; le plus méridional, situé à 17 300 pieds
d'altitude, semble être un ancien bassin lacustre; les
parties basses en sont encore occupées par deux petits
lacs. C'est au Yanghi-Diwan (19092 p.) que le voyageur
passa la chaîne de Kuen-Loun et la frontière du Kashmyr.

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 231
Des pics qui dominent ce col, il a pu découvrir un vaste
horizon, dont la partie méridionale est tourmentée en
montagnes immenses et en vallées profondes, tandis que
du côté du nord on voit le terrain s'abaisser graduelle-
ment jusqu'à une distance considérable au nord d'Iltchi.
M. Johnson séjourna quelques jours à litchi (4329 pieds),
ville commerçante et manufacturière dont il évalue la
population à 40 000 habitants, celle du pays de Khotan
tout entier pouvant être de 250 000 âmes, avec une pré-
dominance de 20 pour 100 en faveur du sexe féminin,
par suite, pense le voyageur, de la dernière guerre contre
les Chinois. Au nord-est et à 6 milles de litchi com-
mence le désert de Takla-Makau (Gobi), dont les sables, s'il
faut en croire les traditions, auraient enseveli 340 cités
en vingt-quatre heures !
A litchi, la quantité de sable tenue en suspension dans
l'air, alors même que le vent ne souffle point avec vio-
lence, est parfois assez considérable, au dire de M. John-
son, pour produire, en plein jour, une obscurité presque
complète.
Après avoir fait une excursion à Kiria, ville située à
40 milles au sud-est d'Iltchi, M. Johnson regagna le
Rashmyr par une route à peu près parallèle à celle qu'il
avait suivie d'abord, mais située à quelques 50 milles plus
à l'ouest. Elle traverse le col du Rarakorum (48317 p.),
dont le passage fut rendu particulièrement pénible par
l'intensité du froid, la route en elle-même n'offrant pas
de trop sérieuses difficultés.
Bien que, gêné par la surveillance dont il était constam-
ment l'objet, M. Johnson n'ait pas pu faire toutes les
observations qu'il eût désiré, son exploration n'en restera
pas moins l'une des plus importantes qui se soient accom-
plies dans l'Himalaya occidental.
Son itinéraire, appuyé sur plusieurs des points géodé-
siques du levé de l'Inde, se raccorde au nord-est de l'iti-

232 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
néraire suivi en 1848-1849 par le docteur Thompson ; il
se distingue par la précision des données qu'il fournit, et
sa relation renferme en particulier des indications fort inté-
ressantes sur les voies commerciales du centre de l'Asie.
Vous n'ignorez pas, Messieurs, qu'en une région de
hautes montagnes, des voyages rapidement accomplis ne
sauraient suffire pour déterminer la juste direction et la
pente des vallées secondaires, les rapports de hauteur des
faîtes, l'étendue relative des massifs ; c'est à des levés
topographiques réguliers qu'il faut demander ces détails,
et si considérable que soit la tâche d'une topographie de
l'Himalaya, l'habileté des ingénieurs anglais la mènera
certainement à bonne fin.
En attendant,.vous avez accueilli avec un vif intérêt
l'annonce de la fondation d'un Club himalayen. Sans nul
doute, les documents que doit publier cette association, à
laquelle vous adressez vos vœux de bienvenue, offriront
de précieuses ressources pour la géographie physique et
l'histoire naturelle des montagnes les plus imposantes du
globe.
De la région explorée par M. Johnson, gagnons à tra-
vers la haute-Tartarie, en suivant une direction nord-
ouest, le pays montagneux où naissent le Tchou et le
Syr-Daria. Il a été parcouru, en 1867, par des explora-
teurs russes au nombre desquels était M. le baron d'Osten-
Sacken, secrétaire de la Société impériale géographique
de Saint-Pétersbourg. C'est à la trop courte relation qu'il
a donnée de ce voyage que nous empruntons les éléments
d'un résumé plus succinct encore. L'itinéraire s'étend
depuis le fort Perovski jusqu'au sud du lac Balkasch, en
passant par Turkestan, Tchemkend, Aoulié-ata, le fort
Viernoïé, et en détachant deux lignes de marche directe-
ment au sud, l'une de Tchemkend sur Kodschend, l'autre
de Tokmak, au nord-ouest et près du lac Issik-koul, à la
frontière de la Tartarie chinoise. Ce dernier itinéraire,

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 233
exécuté sous la direction du colonel Poltaratski, est plus
spécialement intéressant en ce qu'il nous a valu des don-
nées nouvelles sur la partie du Thiang-chang, située
entre le cours supérieur du Syr-Daria et les eaux tribu-
taires du Tarym.
Partis le 2 juillet 1867 du fort Viernoïé, les voyageurs
traversaient, le 6 juillet, par le défdé de Kastek, la chaîne
de partage des eaux du fleuve Ili et de celles de la vallée
du Tchou. Cette dernière vallée, habitée par des Kirghiz
Bouroutes, produit en abondance le froment et le millet.
Au sud de la vallée de Tchou règne une grande chaîne
neigeuse, dite chaîne Alexandre, dont la traversée, qui
dura deux jours, s'effectua par le défilé de Chamsi. A ce
défdé succèdent une vallée, puis un nouveau massif de mon-
tagnes, et enfin le plateau du lac Son-koul, dont les ver-
sants sont très-abrupts. 11 avait été exploré, en 1863,
par M. Protzenko, lequel avait relié le cours du Naryn
aux levés précédemment effectués sur toute la frontière
de la Chine occidentale. C'est par le défilé escarpé et
très-pittoresque du Moldau-Sou que s'opéra la descente
sur la vallée du Naryn, séparée de celle de l'Arpa par une
chaîne neigeuse. L'itinéraire, sur ce point, devenait en-
tièrement nouveau. L'Arpa est une rivière assez considé-
rable qui se déverse dans le Syr-Daria, dont elle ne serait
pas toutefois un affluent direct ; elle irait d'abord porter ses
eaux à une autre rivière que les Kirghiz ont désignée sous
le nom de Alabouga.
Le 23 juillet, l'expédition remontait la vallée de l'Arpa,
et, se dirigeant vers l'est, atteignait la ligne de partage,
à peine sensible, entre cette vallée et les affluents du haut
Naryn. Après avoir traversé encore une chaîne de mon-
tagnes, les explorateurs parvinrent au lac Tchatyr-koul,
à une petite distance duquel les eaux prennent leur di-
rection vers le sud pour aller se jeter dans le bassin du
Kachgar-Daria ou Tarym-Gol, qui arrose la Tartarie chi-

234 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
noise. Trois jours furent employés à explorer la vallée du
Toyn, et l'expédition parvint enfin à Tassik-tasch, petit
fort frontière actuellement délaissé par les Chinois. Au
retour, l'itinéraire fut complété par une reconnaissance
de la vallée de l'Atpascha, l'un des affluents du haut
Naryn.
La direction générale de la route suivie par le colonel
Poltaratzki est à peu près directement sud-nord ; comme
on l'a pu voir par l'exposé ci-dessus ; la contrée parcourue
est essentiellement montagneuse, mais les voyageurs
n'ayant pas d'instruments ne purent déterminer que d'une
manière approximative, d'après le caractère de la végé-
tation, l'altitude des points principaux de leur trajet;
trois fois ils se sont approchés de la limite de la végéta-
tion, c'est-à-dire dix ou onze mille pieds d'altitude. Les
vallées sont assez élevées.
L'expédition s'était arrêtée à Tessyk-tasch. Ce fort,
a-t-on dit aux voyageurs, se trouve à environ 45 kilo-
mètres à l'ouest de Kachgar, d'où résulterait que la po-
sition de Kachgar devrait être, sur les cartes, transpor-
tée de près de 2 degrés de longitude à l'est de la position
donnée par les jésuites. Les levés exécutés par l'expédition
du colonel Poltaratzki ne s'appuyant que sur une déter-
mination astronomique, celle de la position de Koute-
malda, située à l'extrémité occidentale du lac Issik-koul,
c'est-à-dire à l'une des extrémités de l'itinéraire parcouru,
il ne saurait y avoir, dans le fait signalé, une raison suf-
fisante pour déplacer Kachgar et les autres points du
Turkestan chinois. Toutefois, il est à remarquer que ce
déplacement concorderait assez bien avec des modifica-
tions dans le même sens, auxquelles ont conduit les obser-
vations effectuées par le Mounchi-Ahmed pendant son
voyage à Yarkand en 1864.
C'est toujours avec un vif intérêt que ceux qui s'oc-
cupent d'études géographiques rencontrent de bons ré-

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 235
sumés des progrès successifs et de l'état présent des
découvertes dans une contrée déterminée. Un mémoire
de ce genre a paru aux Mittheilungen de 1868 ; il est
relatif aux lacs Balkasch et Ala-koul, à la région des sept
Rivières et au bassin de l'Ili. L'auteur, M. Spörer, est
évidemment très-versé dans la connaissance de son sujet,
et riche en documents russes qui ne parviennent guère
jusqu'à nous. Plusieurs fois exprimé déjà, le regret se
produit encore ici, que, malgré les chemins de fer, Saint-
Pétersbourg et Paris soient presque aussi distants l'un de
l'autre qu'ils l'étaient au dernier siècle. L'emploi de plus
en plus exclusif de la langue russe, même dans le domaine
de la science, fait que des travaux pleins d'intérêt et de
valeur restent à peu près inconnus en deçà des frontières
de la Russie; c'est au détriment de ceux-là qui les ont
produits, comme de ceux-là qui en sont privés.
Avant de quitter le Turkestan, n'oublions pas de rappe-
ler que la Société de géographie de Berlin a eu l'heureuse
inspiration de publier dans son journal (Zeitschrift der
Gesellschaft für Erdkunde, zu Berlin, n° 17, 1868), si
soigneusement rédigé par M. Koner, la traduction alle-
mande d'une notice sur les remarquables recherches
du naturaliste russe Severtsoff dans le Turkestan. Vous
avez également publié dans votre Bulletin (septembre 1868)
la partie géographique d'une relation de la captivité de
M. Gloukovski en Boukharie. Ce document, traduit par
les soins de M. Paul Vœlkel, était enrichi de notes dues
à notre membre correspondant, M. Nicolas de Khanikof,
qui met toujours à la disposition de la Société, avec l'em-
pressement le plus gracieux, les lumières de sa vaste éru-
dition en matière de géographie asiatique.
Dans cet exposé des progrès de la géographie asiatique
ne doit pas être omise la mention d'un volume intitulé :
Recherches astronomiques et physiques dans la Perse
orientale et la province de Hérat, par M. Robert Lenz.

236 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Ce mémoire, très-important, contient le détail et les ré-
sultats d'observations faites par l'auteur en 1858 et 4859,
savoir, les déterminations de longitude, latitude et des
trois coordonnées magnétiques de 94 points. Sur une
carte, jointe à son mémoire, M. Lenz a placé les localités
d'après leur position astronomique, et tracé les lignes
isogones, isoclines et isodynamiques. Un intérêt tout par-
ticulier s'attache pour vous, Messieurs, à cette publica-
tion ; elle porte, en effet, sur la région explorée par notre
savant correspondant, M. Nicolas de Khanikof, dont la
relation a été publiée aux mémoires de votre Société. Or,
en comparant la carte de M. Lenz, qui repose sur un grand
nombre de déterminations, avec la carte du voyage de
M. de Khanikof, on voit combien était exacte cette der-
nière, bien qu'elle eût été dressée seulement d'après les
reconnaissances topographiques de MM. Jarinof et Petrof,
et qu'elle ne s'appuie que sur quelques points préalable-
ment déterminés par M. Lemm. Le tracé des lignes ma-
gnétiques, tel que le donne M. Lenz, se distingue par son
extrême régularité; en aucune contrée, en effet, l'action
du magnétisme terrestre n'est répartie aussi régulière-
ment qu'elle l'est dans la contrée dont il s'agit. Quand
parfois les observateurs ont constaté des déviations, elles
ont pu toujours être expliquées par la présence de gise-
ments de fer à proximité du lieu de l'observation. En re-
merciant M. Lenz de l'hommage qu'il vous a fait de son
travail, vous serez heureux d'apprendre que la seconde
partie de ce travail sera consacrée aux observations mé-
téorologiques; elle permettra de déterminer avec quelque
précision l'altitude d'un grand nombre de points de cette
partie de l'Asie. Elle sera encore une précieuse acquisition
pour la physique du globe, car, pendant son long séjour
à Mesched et à Hérat, l'expédition a pu recueillir des don-
nées aussi exactes que complètes sur le climat de la Perse
orientale. Elle a notamment constaté le peu d'amplitude

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 237
des oscillations barométriques et les divers degrés de
sécheresse des vents; le vent du sud-ouest est générale-
ment le plus sec.
Maintenant, Messieurs, quittant l'Asie occidentale,
franchissons de nouveau le Thibet dans toute sou éten-
due, et descendant le cours du Yang-tse-kiang, nous
arriverons dans le voisinage relatif du point où, récem-
ment encore, étaient les embouchures du Hohang-ho,
ce fleuve changeant et redoutable qui se déroule sur une
longueur de près de 4390 kilomètres, soit plus de quatre
fois la longueur du Rhin ou du Rhône : de loin en loin, à
des siècles d'intervalle, le Hohang-ho modifie la direction
de son cours gigantesque. Déjà le père Duhalde, puis
Biot, avaient exposé, d'après les géographies chinoises,
l'historique des changements successifs du fleuve depuis
une époque antérieure à l'an 662 avant Jésus-Christ. Au-
jourd'hui un explorateur américain, M. Pumpelly, a donné,
dans l'un des mémoires de l'Institution smithsonienne,
des détails assez précis sur ce fait que le Hohang-ho ne
se jette plus dans la mer Jaune, au sud de la presqu'île
montagneuse de Chantoung, mais qu'il a de nouveau trans-
porté ses embouchures au nord de cette presqu'île. En
1863, le nouveau thalweg n'était pas nettement déterminé
encore, et les eaux du fleuve couvraient une immense éten-
due de pays. D'après un autre voyageur américain, M. Al-
bert Bickmore, ce changement de direction du Hohang-ho
aurait eu pour cause des saignées que les Taïping ou les
impérialistes auraient pratiquées, pendant les dernières
guerres, pour arrêter les progrès de leurs ennemis. M. Bick-
more, pour faire apprécier ce changement, le compare à
celui qui se produirait si le Mississipi, arrivé à la ville de
Natchez, détournait son cours pour aller se déverser dans
la baie de Mobile.
Le même voyageur a exposé dans l'American jour-
nal of science and arts, de Sillimann et Dana, le résultat

238 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
des recherches auxquelles il s'est livré sur les exhausse-
ments et les abaissements du sol des diverses parties
du littoral de la Chine. Nulle part peut-être ces oscil-
lations, cause de changements si considérables dans les
formes des terres et des mers, ne se prêtent mieux à l'é-
tude. En 1866, après un long voyage à travers la Chine
méridionale et centrale, de Canton au lac Tung-ting et à
Chang-haï, par le Yang-tse, M. Bickmore gagna Tintsin,
dans le but spécial de rechercher les traces des modifica-
tions géologiques qu'avaient subies les plaines de Pechili
à une époque relativement récente. Il en est arrivé à con-
clure que ces plaines n'ont pas pour limite réelle le littoral
actuel, mais qu'elles se continuent dans les fonds du golfe
de la mer Jaune et de la mer d'Okhotsk jusqu'à la côte
nord de la Corée, les îles japonaises et Formose ; en d'au-
tres termes, que la côte orientale de l'Asie, la vraie ligne
de départ du bassin du Pacifique, se trouve, non pas au
littoral de la Chine, mais bien à la côte orientale de la
double guirlande d'îles qui enceint les mers du Japon et
d'Okhotsk. Si le nord de la Chine venait à s'exhausser
seulement de 30 mètres, le golfe de Pechili serait mis à
sec ; quelques mètres de plus, et le fond de la mer Jaune
deviendrait une plaine continue de Péking à la Corée.
D'après M. Bickmore, cette transformation s'opère actuel-
lement. En évaluer la rapidité n'est sans doute pas chose
facile; mais le voyageur a recueilli de la bouche d'un
missionnaire établi à Toung-chan, au nord de la presqu'île
de Shantung, des renseignements qui permettent de se
faire une idée de la marche du phénomène. Ces renseigne-
ments semblent établir qu'en 250 ans le rivage aurait été
soulevé de 4 , 3 0 ; que si, durant la même période, le sol
m
se fût abaissé au lieu de se soulever, il est probable qu'un
tiers de la portion si populeuse des parties basses de la
Chine serait aujourd'hui submergée.
En face de la presqu'île de Shantung, sur la côte co-

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 239
réenne, M. Bickmore a visité l'embouchure d'un fleuve,
le Tatong, où il a constaté un soulèvement d'époque ré-
cente. Les conditions du sol aux environs de Jeddo attestent
un fait analogue, et la petite île d'Inosima, qui, d'après
Kaempfer, était en 1671 tout à fait isolée de la terre
ferme, y est maintenant rattachée par une bande de
sable.
En revanche, le géologue américain qui donne ces dé-
tails a trouvé, à Fou-Tehou, à peu près en face de la côte
nord de Formose, des preuves d'un abaissement du sol.
A 25 ou 30 pieds de profondeur et à 12 pieds du niveau
de la basse marée, ont été découverts des restes d'habita-
tion. La tradition chinoise dit que la partie aujourd'hui
navigable du fleuve était, il y a 900 ans, trop peu pro-
fondes pour les jonques. D'autre part, le fort Zélandia,
dans l'île Formóse, fut construit en 1634 sur un îlot, et
se trouve, de nos jours, assez avant dans l'intérieur des
terres. Il y a là, Messieurs, un champ fécond d'études
qui intéressent la géographie, et l'on ne saurait trop recom-
mander aux voyageurs de réunir toutes les données qui
leur sembleraient de nature à jeter quelque jour sur l'im-
portante question des longs mouvements ondulatoires du
sol. Nous devons, en particulier, attirer sur ce sujet l'at-
tention de réminent consul de France à Hang-keou, M. Da-
bry, qui a donné d'irrécusables preuves de son dévoue-
ment éclairé aux intérêts de la science et prépare, en ce
moment, la rédaction d'un grand travail sur les poissons
du Yang-tse-Kiang.
Il faut ajouter ici que M. Bickmore a présenté à la So-
ciété d'histoire naturelle de Boston (décembre 1867 et
mars 1868) deux documents importants sur les Aïnos,
qui, représentés aujourd'hui par dix ou douze mille indi-
vidus, formaient, il y a près de 2500 ans, la population
aborigène du Japon. Refoulés peu à peu, ils se sont main-
tenus ou réfugiés dans les îles de Yesso, de Sakhaline,

240 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
dont ils occupent le sud et le nord extrêmes, et dans les
Kouriles. L'auteur de ces intéressantes notices n'a trouvé,
sur le continent, aucune trace de l'existence d'Aïnos. Il
confirme, en les précisant, les données acquises sur cette
peuplade velue, qui n'a point les yeux bridés ni obliques,
dont le teint se rapproche du nôtre, et qui, moralement,
semble pétrie, pour ainsi dire, d'une pâte plus fine que celle
des Touraniens. Par leur paupière qui est horizontale et
largement fendue, par l'abondance de leur système pi-
leux, par le plein développement de leurs pommettes, ces
peuples diffèrent totalement des Chinois, des Japonais et
des Coréens du sud, des Mandchous de l'ouest, des Ghi-
lyak et des Kamtschadales du nord. En revanche, par ces
mêmes caractères, ils rappellent les paysans barbus de la
Russie qui appartiennent à la branche slave de la famille
aryenne.
Les Aïnos sont-ils un rameau des Touraniens du nord,
ou bien, ce qui est plus probable, de même que les
Indo-Européens quittant les hauts plateaux de l'Asie
centrale, gagnaient le plateau de l'Iran, à l'ouest, tandis
que les Perses et les Indiens marchaient vers le sud,
une autre branche de la même famille n'aurait-elle pas
cheminé vers l'est jusqu'à ce qu'elle eût atteint les îles
qui forment actuellement le royaume du Japon? Les
représentants vivants de cette dernière branche nous
apparaissent-ils dans cette peuplade ancienne et isolée
des Aïnos?
La question de l'origine de ce peuple est obscurcie par
son côté philologique. En effet, d'après Siebold, la langue
aïno, langue d'ailleurs parfaitement originale, se rappro-
cherait, en son caractère essentiel, de celle des Mandchous,
des Mongols, de Tibétains, des Yakouts, et l'on aurait là, dit
M. Bickmore, un peuple aryen parlant une langue non
aryenne.
L'île de Formose, dont il a été ci-dessus question, a

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 241
fait l'objet de deux notices que vous avez trouvées au
Bulletin, et dont l'une, en particulier, celle de MM. Guérin
et Bernard, donne pour la première fois des indications
un peu précises sur les Tayal indigènes de la partie orien-
tale de l'île.
La notice de MM. Guérin et Bernard, dont l'importance
n'aura échappé à aucun de vous, était précédée d'une
monographie géographique de Formose due à l'érudition
de M. Vivien de Saint-Martin, et dans laquelle vous avez
trouvé un exposé de l'état actuel de nos connaissances
sur la grande île de Taïwan.
Vous verrez prochainement paraître dans votre recueil
un document d'une certaine valeur pour la philologie de
l'extrême Orient; c'est un vocabulaire de l'idiome tayal,
c'est-à-dire de l'idiome des indigènes insoumis de For-
mose. Il sera précédé d'une notice due à la plume du
savant abbé Favre, professeur de malais à l'École des lan-
gues orientales.
Les événements qui viennent de se passer au Japon
nous ont, en quelque mesure, mais non peut-être complé-
tement, éclairés sur l'état politique de ce beau groupe
d'îles, sans fournir à la géographie proprement dite des
données tout à fait neuves. Il faut ici, toutefois, remercier
les auteurs d'excellents articles qui ont pu contribuer à
familiariser le public avec la notion d'un pays particu-
lièrement intéressant. Notre collègue M. Arthus Ber-
trand, qui n'édite aucun ouvrage géographique sans avoir
l'attention d'en offrir tout d'abord un exemplaire à votre
bibliothèque, l'a enrichie tout récemment d'un petit ou-
vrage du colonel Dupin, sur le Japon et ses habitants.
C'est une peinture vive, piquante, impartiale du caractère,
des idées, des coutumes des Japonais; il y est rappelé
qu'en maintes circonstances, le bon droit n'a pas été du
côté des Européens. D'autre part, un officier de notre ma-
rine, M. Layrle, a publié, dans la Revue des deux Mondes,
SOC. DE GÉOGR. — MARS-AVRIL 1869. XVI. — 16

242 RAPPORT SUR LES TRAVAUX HE LA SOCIÉTÉ
une description élégante du Japon et de la ville de Yeddo.
A plusieurs reprises, vous avez reçu, Messieurs, des no-
tices courtes, mais toujours pleines d'intérêt, dans les-
quelles M. Jouan, capitaine de frégate, avait réuni des
observations recueillies par lui pendant les rares loisirs
que pouvaient lui laisser les exigences de son service.
L'apparence plus que modeste sous laquelle se présen-
tent ces travaux les a fait passer trop inaperçus peut-être
parmi vous ; le dernier qui vous soit parvenu traite tout
spécialement de l'ethnographie de la Corée, cette presqu'île
encore si peu connue.
La Corée nous ramène sur le continent, aux confins de
la Mandchourie chinoise et des possessions russes sur le
fleuve Amour. M. Lühdorf, un négociant allemand établi
depuis plusieurs années à Nikolaiewsk, a donné, dans les
Mittheilungen (n° 9, 1868), un chapitre où il traite, à pro-
pos de la colonie russe, de la, division administrative, de
la population, des ressources, du commerce de la Mand-
chourie chinoise.
Votre Bulletin (janvier 1868) donnait la traduction,
faite par M. Paul Vœlkel, des importantes observations de
M. Boudichtchelf sur la géographie physique de la région
de l'Oussouri.
Enfin, ceux d'entre vous qui suivent les travaux de la
Société d'anthropologie, auront pu lire au Bulletin de
cette Société (1867) une note ethnologique sur les Ghiiiak,
peuplade de la Mandchourie russe, note qui avait été rédi-
gée par notre infatigable collègue le docteur Pruner-Bcy,
à l'occasion d'un crâne de Ghiiiak. Les Ghiliak sont ré-
pandus à l'embouchure du fleuve Amour et dans l'île de
Sakhalin. Considérés d'abord comme Aïno par plusieurs
ethnographes, ils ont été, plus récemment, rattachés soit
aux peuplades de l'extrême nord-est de l'Asie, les Tchouk-
tchis et les Koriak, soit aux Numollos, parents des Esqui-
maux, soit aux Toungouses. Le docteur Primer-Bey, sans

ET SUR LES PRQGRÈS DES, SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 243
conclure sur l'origine des Ghiliak, nie, d'après l'inspec-
tion du crâne, leur origine Aïno.
Disons, pour un moment, adieu aux contrées où le so-
leil vivifie de fourmillantes populations; élevons-nous
dans ces solitudes mornes qui, éclairées d'une lumière
grise et terne comme celle des rêves, s'empourprent par-
fois aux lueurs de l'aurore boréale. Là aussi la science a
une tâche à poursuivre. Les froids polaires et les feux de
la zone torride sont dans une mutuelle dépendance; de
leurs actions combinées procèdent les principaux phé-
nomènes de la vie du globe, Mais, tandis que les don-
nées relatives aux régions équatoriales sont abondantes,
tandis que nous pouvons les multiplier presque au gré
de nos désirs, nous en sommes réduits à des hypothèses
sur les régions du pôle : il manque à nos études l'un des
termes extrêmes qui doivent en élargir la portée. A ce
titre, les efforts tentés pour arriver au pôle Nord sont
dignes du plus haut intérêt de la géographie, puisqu'ils
tendent tout d'abord à nous révéler des terres nouvelles,
des mers inconnues, des éléments qui interviennent d'une
façon active dans l'équilibre de notre planète. Voici le
résumé aussi bref que possible des voyages entrepris,
cette année, dans les régions polaires boréales.
Tandis que le comité de patronage de l'expédition
française au pôle Nord organisait une souscription pu-
blique dont le montant devait subvenir aux frais de
l'entreprise, tandis qu'avec une activité à laquelle toute
justice doit être rendue, M. Gustave Lambert, le futur
chef de l'expédition, parcourait la France pour éveiller
les sympathies en faveur de cette grande œuvre scienti-
fique, deux expéditions, l'une allemande, l'autre suédoise,
se mettaient en route dans le but spécial d'explorer les
mers polaires boréales, dont la superficie inconnue est
presque égale à la superficie de l'Europe,
Il faut ici rappeler qu'il y a environ deux ans, un offi-

244 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
cîer hessois, au service de la marine autrichienne, M. Wey-
precht, avait projeté de partir de Hammerfest et de pé-
nétrer dans les mers polaires avec une petite embarcation
montée par quatre matelots. La santé de ce courageux
officier, minée par des fièvres contractées au Mexique,
l'empêcha de donner suite à son projet. En octobre l867,
se tint à Gotha, sous la présidence du docteur Peternann,
une réunion dans laquelle furent arrêtées les bases d'une
expédition par terre et par mer, avec hivernage. On avait
compté, pour la réalisation de l'entreprise, sur une somme
d'environ 4OO 000 francs, reliquat d'une souscription ou-
verte dans le but de former une marine allemande. Cette
somme ayant été, par la suite, affectée à la fondation d'un
hôtel pour les invalides de la flotte, il fallut recourir à
d'autres moyens et se résigner à poursuivre l'entreprise
dans des conditions plus modestes. Appel fut fait à quel-
ques hommes éclairés et riches, et, le 24 mai 1868,
partait de Bergen, en Norwége, le petit navire Germa-
nia,
de 80 tonneaux. Il était commandé par un jeune
marin distingué, le capitaine Koldewey, auquel furent
donnés comme lieutenant M. K. Hildebrandt, de Magde-
bourg, et comme contre-maître un marin du Holstein
nommé Sengstack. L'équipage se composait d'hommes
d'élite : six matelots allemands, deux matelots norwégiens
et un habile charpentier qui avait déjà navigué dans les
mers polaires.
Les Mittheilungen, auxquelles sont empruntées ces in-
dications, donnent, sur le programme fixé aux officiers
de la Germania, des détails qui peuvent être ici à leur
place, mais qu'il convient de faire précéder de l'exposé
sommaire des motifs sur lesquels s'appuie ce programme
même. Les recherches exécutées pour retrouver les restes
des colonies norvégiennes, que la tradition disait avoir
existé sur la côte est du Grœnland, étant restées sans
résultat, on en avait inféré que cette partie du pays était

ET SUR LES PROFRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 245
obstruée de glaces et tout à fait inaccessible. En 1822,
les deux hardis baleiniers anglais Scoresby, partis du
Spitzberg, avaient atteint cette côte orientale du Grœnland
entre 74 et 75 degrés de latitude nord. Partout, sauf sur
les points où le sol était rocheux, ils avaient trouvé des
herbes et des mousses abondantes ; partout, également,
des traces d'une population assez nombreuse. Ces indi-
cations furent confirmées, en 1823, par l'expédition du
général Sabine, qui alla jusqu'au 75° degré. L'illustre sa-
vant, dans une lettre qu'il adressait au docteur Petermann
vers les premiers mois de cette année, déclare que d'un
sommet de 1600 pieds il n'avait aperçu, vers le nord,
rien qui pût mettre obstacle à la navigation. Les obser-
vations du capitaine Graah, envoyé en 1828 par le roi de
Danemark à la côte orientale du Grœnland, concluaient
dans ce sens. Le marin danois a constaté, de plus, que la
population allait en augmentant, à mesure qu'on s'élevait
vers le nord, et qu'elle paraissait moralement et physique-
ment supérieure aux populations de la côte occidentale.
La Germania, dont le voyage avait pour but l'explo-
ration de la mer Arctique depuis le 75 degré de latitude,
e
devait gagner tout d'abord l'île Sabine par 74 degrés et
demi, soit directement, soit en faisant un détour vers
l'est, pour atteindre ensuite l'île à la faveur du courant
polaire. Dans le cas où les glaces s'opposeraient à ce qu'on
pût arriver promptement au 75 degré, le navire devait
e
suivre la barrière de glaces jusqu'au moment où il y trou-
verait un passage vers l'ouest. En aucun cas, l'expédition
ne devait aborder le Grœnland plus au sud que le 74 de-
e
gré et demi, limite jusqu'à laquelle le tracé des côtes était
relativement connu. Parvenue à cette latitude, la Germa-
nia
suivrait, en se dirigeant au nord, le chenal qu'on
supposait exister entre le littoral et les glaces. Selon l'hy-
pothèse du docteur Petermann, le Grœnland se prolonge
par delà le pôle jusqu'à la mer de Behring. Le capitaine

246 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Koldewey ne devait s'éloigner du littoral que dans des
circonstances tout à fait favorables, et dans le cas, par
exemple, où la côte du Grœnland, en se prolongeant,
passerait à un ou deux degrés du pôle. Que si, par suite
d'obstacles inexorables, il ne pouvait atteindre la côte
grœnlandaise entre les degrés 74 et 80, le capitaine avait
ordre de gagner la terre de Gillis, située au nord-est du
Spitzberg; cette terre n'ayant été qu'entrevue en 1707 et
en 1861, les recherches qu'on y pouvait faire devaient
présenter de l'intérêt. On avait prévu le cas où, l'hypo-
thèse du docteur Petermann n'étant pas juste, la côte du
Grœnland, au lieu de s'étendre au delà du pôle, se re-
courberait vers le nord-ouest; la Germania devait alors
éviter de s'engager dans le canal Kennedy, où la dernière
expédition américaine, celle de Hayes, avait rencontré de
si graves difficultés. Le voyage de la Germania ne devait
pas durer plus que la saison d'été; toutefois, le navire
avait été pourvu de vivres pour un an. Il devait laisser
de loin en loin sur la côte, en des endroits apparents, et,
si possible, aux points exacts de passage de méridiens ou
de parallèles, des cairns, monceaux de pierres destinés à
permettre, en cas de malheur, de retrouver la trace des
naufragés. Ces cairns devaient contenir, à l'intérieur, des
indications sur l'état du navire et des hommes.
Enfin, les instructions scientifiques n'avaient point été
négligées; la géographie, l'histoire naturelle, l'ethnogra-
phie, l'anthropologie, devaient trouver leur part de profit
dans le succès de l'entreprise.
Comme il arrive trop souvent en matière de voyages,
les choses n'ont pas tourné entièrement dans le sens des
prévisions les plus favorables. Tous les navigateurs s'ac-
cordent à dire qu'aux parages du Groenland oriental les
glaces ont été, cette année-ci, exceptionnellement épaisses.
Partie le 24 mai, ainsi que nous l'avons dit, la Germa-
nia, après avoir atteint le 76 degré de latitude boréale,
e

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 247
se trouvait, le 16 juin (par 73°,20' nord, 16°, 18' ouest du
méridien de Greenwich), emprisonnée depuis huit jours
dans les glaces. Le 20 juin seulement, elle fut dégagée,
reprit la route du nord, et trois semaines durant, lutta
pour lâcher de gagner la côte orientale du Grœnland.
Une infranchissable barrière de glace qui s'étendait à perte
de vue, arrêta le navire qui n'eut, dès lors, d'autre parti à
prendre que de mettre le cap sur le Spitzberg, dans la
direction nord-est. C'est le 14 septembre que la Germania
atteignit la plus haute latitude à laquelle elle soit parve-
nue 81°,5' En latitude, elle se trouvait alors par 16 de-
grés de longitude ouest. Des obstacles insurmontables
auxquels c'eût été folie que de vouloir s'attaquer, l'obli-
gèrent au retour; le 12 octobre, la Germania rentrait à
Bremerhaven.
Il n'est point possible de se rendre, dès maintenant,
un compte exact des résultats de cette tentative ; cepen-
dant, de quelques passages des lettres du capitaine Kolde-
wey, on peut conclure que ces résultats ne seront pas
dépourvus d'intérêt, et votre secrétaire de l'an prochain
aura mission de vous les résumer.
L'expédition suédoise est partie de Gothembourg le
7 juillet 1868, sur le navire Sophia, mis à sa disposition
par le gouvernement suédois et placé sous le commande-
ment du capitaine Von Otter. Vous vous souvenez tous,
Messieurs, qu'en 1864, deux savants suédois distingués,
MM. Düner et Nordenskiold, firent au Spitzberg un séjour
fructueux pour la géographie et la géologie. Vous en avez
trouvé dans les Annales des voyages de 1858 une rela-
tion traitée avec soin par notre collègue M. Charles
Grad.
Le professeur Nordenskiold, auquel ce premier voyage
avait donné une légitime autorité, pensa que la Suède ne
pouvait rester étrangère au mouvement qui portait les
recherches vers les régions polaires boréales. Au mois

248 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
de mars dernier, il adressait donc au gouverneur de la
province de Gota, M. Ehrenward, bien connu par son dé-
vouement aux grandes idées, un projet d'expédition dans
les mers polaires septentrionales.
Les données du projet étaient indiquées d'une manière
si ferme et si compétente, qu'elles furent admises comme
programme. Elles vous ont été adressées par l'obligeance
de M. le professeur Desclozeaux qui les tenait de M. Nor-
denskiold lui-même. Les observations faites au Spitzberg,
ainsi que les renseignements recueillis auprès des plus
intelligents pêcheurs, établissant que l'automne était la
seule saison où la mer fût à peu près libre de glaces, au
delà du Spitzberg, c'est au mois d'août que l'expédition
partirait. En quittant Tromsoë, elle mettrait le cap sur
Bären-Eiland, dont en une semaine ou deux elle ferait
l'exploration botanique, géologique et zoologique. Poursui-
vant sa route, le navire gagnerait successivement Isfiord,
Kingsbay, et Kobbebay, au Spitzberg. En attendant une
époque favorable pour gagner de plus hautes latitudes, les
savants de l'expédition examineraient avec soin, outre la
faune et la flore marines, les terrains du cap Tordsen, où
se retrouvent actuellement les squelettes de crocodiles qui
s'ébattaient jadis sur les plages sablonneuses des régions
polaires. Le départ pourrait avoir lieu à la fin de septem-
bre, et dans aucun cas on ne chercherait à percer les
glaces. En se bornant seulement à profiter des espaces
libres, on pouvait espérer aller vers le nord plus haut
qu'on ne l'avait fait jusqu'à ce jour. Enfin, on pourrait
tenter d'aborder soit au Groenland, soit à la terre de Gillis.
Dans le cas où l'expédition ne serait pas forcée d'hiverner,
elle pourrait être de retour en novembre.
Le comte Ehrenward accueillit avec une vive sympa-
thie ce projet calme et sagement conçu. En quelques
jours, les habitants de Gothembourg eurent souscrit les
sommes nécessaires pour le réaliser; il fut décidé que

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 249
l'expédition aurait lieu sur le petit navire à voiles qui
avait déjà servi à l'expédition du Spitzberg. L'armement
du navire allait commencer quand le bâtiment-poste
Sophia étant venu à être libre, fut mis, tout équipé, à la
disposition des voyageurs. Cette bonne fortune inespé-
rée permit de porter de trois à dix le nombre des savants
de l'expédition. Une moitié d'entre eux devait regagner
la Suède en octobre, alors que commencerait la phase po-
laire proprement dite du voyage. Les facilités que don-
nait l'emploi de la vapeur permettraient, en outre, d'en-
treprendre, avant l'exploration de la côte occidentale du
Spitzberg, une exploration zoologique et botanique à la
côte orientale de cet archipel.
Complétement réparée à Carlscrona, pourvue d'un
équipage suédois et de quatre pêcheurs norvégiens, et
amplement munie d'excellents instruments d'observa-
tion, la Sophia partait de Gothembourg le 7 juillet.
Après une reconnaissance complète de Bären-Eiland (Ile-
des-Ours), qui fut trouvée beaucoup plus longue que ne
l'indiquent les cartes, quelques semaines furent consa-
crées à mesurer, au Spitzberg, un arc longitudinal. Pen-
dant que les opérations géodésiques se poursuivaient, la
Sophia fut employée à exécuter des levés et des son-
dages. A la fin de septembre, cinq des savants furent ra-
patriés sur un baleinier; ils rapportaient de riches col-
lections de spécimens relatifs à la faune, à la flore et à la
géologie du Spitzberg.
Vers la même époque, l'expédition partait de l'île
d'Amsterdam, à la côte occidentale du Spitzberg, pour
tenter de gagner les hautes latitudes. Après avoir eu à
lutter contre les glaces, à revenir quatre fois à la charge
pour y pénétrer, après avoir subi des avaries qui mirent
en péril sérieux le navire et son courageux équipage, la
Sophia réussit à atteindre 81° 42' nord,
Le 19 octobre, après avoir fait sur les courants, la pro-

250 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
fondeur et la température des eaux, l'histoire naturelle
et la géologie, des observations qui seront ultérieurement
publiées et enrichiront la géographie physique de précieux
éléments, les navigateurs suédois rentraient à Tromsoë.
Le capitaine Von Otter pense que l'on doit définitivement
abandonner toute espérance de pénétrer en navire jus-
qu'au pôle Nord par la voie du Spitzberg; resterait, dit-il,
à faire la tentative en traîneau dans la saison du prin-
temps, mais il faudrait alors se résoudre à un hivernage.
La science doit un juste tribut d'éloges aux officiers,
aux savants et aux marins des expéditions allemande et
suédoise, pour l'énergie avec laquelle ils ont affronté les
périls d'une navigation particulièrement dangereuse. Les
Allemands se proposent de reprendre la mer pour donner
un nouvel assaut aux régions circumpolaires. La haute
autorité du docteur Petermann, l'intérêt qu'ont soulevé
les expéditions de la Germania et de la Sophia, enfin
l'expérience acquise dans cette première tentative, sont
de nature à faire bien augurer de l'avenir.
Quant à nous, Messieurs, nos souhaits cordiaux sont,
aujourd'hui comme au premier jour, en faveur du succès
de l'expédition française. Puisse l'énergie de M. Gustave
Lambert triompher des obstacles qui l'attendent en deçà
même des hautes latitudes; puisse la réalisation d'une
noble et courageuse entreprise scientifique couronner ses
efforts et donner raison à ceux qui l'ont soutenu dès
l'origine et qui l'accompagneront toujours de leurs vœux.
Afin de regagner les terres habitées, les mers que
franchissent les câbles télégraphiques et que sillonnent
les navires de commerce, engageons-nous sur le grand
continent américain. Voici, tout d'abord, une exploration
du territoire d'Alaska cédé, l'an dernier, par la Russie
aux États-Unis. Une compagnie s'était constituée dans
le but d'établir entre l'Europe et l'Amérique un télégra-
phe dont le trajet sous-marin se fût accompli à travers

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 251
le détroit de Behring; elle avait fait explorer les régions
sur lesquelles la ligne devait être établie ; ces reconnais-
sances furent interrompues par l'abandon du projet; nous
n'en connaissons d'autres résultats que ceux qui se trou-
vent consignés dans un volume intéressant dont l'au-
teur, M. Frédéric Whymper, était attaché à l'expédition.
M. Whymper a remonté jusqu'à 1200 milles le cours
du Youkon, grand fleuve qui, selon l'explorateur, pour-
rait être navigable sur 1800 milles de son embou-
chure. La débâcle du fleuve eut lieu le 19 mai ; le 8 juin
la chaleur était assez forte dans l'intérieur des terres,
pour que les voyageurs dussent renoncer à faire route au
milieu du jour.
La géographie des territoires américains colonisés pal-
les Anglo-Saxons doit une partie de ses progrès, et ce
n'est pas la moindre, aux chercheurs d'or, aux ingénieurs
chargés d'étudier le tracé de routes ou de voies ferrées.
C'est à des études de ce genre que M. Waddington a con-
sacré plusieurs années; on avait longtemps douté de la
possibilité d'ouvrir une route continentale entre le Ca-
nada et l'océan Pacifique. Après plusieurs explorations,
M. Waddington a trouvé dans les Montagnes des Cascades
un abaissement assez accentué pour permettre la réali-
sation de son projet. Ce passage coupe la chaîne des
montagnes suivant une profonde vallée, et, sur une
distance de 84 milles, s'élève graduellement à la hau-
teur maxima de 2500 pieds. Les communications restent
libres pendant tout l'hiver. L'ouverture d'une voie de
terre directe à travers le territoire anglais contribue-
rait puissamment à la prospérité de la colonie cana-
dienne, qui n'a, quant à présent, d'autres communica-
tions avec le Pacifique que par la voie de New-York et
San-Francisco.
L'exécution du chemin de fer inter-océanique des
États-Unis se poursuit sans désemparer.

252 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Notre collègue, M. le général Heine, a parcouru pen-
dant les mois de septembre, octobre et novembre derniers,
l'Union Pacific Railroad jusqu'au lac Salé. Le chemin de
fer était arrivé, le 29 septembre, à Green-River dans le
nouveau territoire de Wyoming, mais les travaux prépa-
ratoires s'étendaient jusqu'au delà du lac Salé. Quand le
général Heine quitta les États-Unis, vers la fin de novem-
bre, on avait atteint Bear-River-City, dans Je territoire
d'Utah, et la saison étant favorable, on devait probable-
ment arriver au mois de janvier 1869 sur les bords du lac
Salé. Près de treize mille ouvriers étaient employés à
construire la ligne qui fait de merveilleux progrès. Le
4 juillet 1869 a été fixé pour l'inauguration du Railroad
entre New-York et San-Francisco.
À cette voie immense qui fera communiquer deux mers
et deux continents, viendront bientôt se souder des em-
branchements dont l'exécution sera l'objet de levés, de
reconnaissances, de voyages qui enrichiront la géographie
en fournissant des profils où s'accusent toujours les lignes
générales du relief d'un pays
En 1867, une Compagnie américaine ayant acheté du
gouvernement mexicain le droit d'exploiter la Basse-Ca-
lifornie, entre 31° et 24°,20' de latitude nord, envoyait
des explorateurs reconnaître le pays, et en étudier les
ressources. La péninsule californienne peut, d'après ces
explorateurs, se diviser en trois zones distinctes.
La zone méridionale comprend l'extrémité de la pé-
ninsule entre le cap San-Lucas et la Paz. Elle est traver-
sée, dans toute sa longueur, par une chaîne granitique
dont le sommet le plus élevé, le Mont San-Lazaro, peut
avoir 6000 pieds. Les versants orientaux de cette chaîne,
interceptent de fertiles vallées. Plus de la moitié de la
population du territoire est concentrée dans la zone mé-
ridionale.
La zone moyenne se distingue par de grands plateaux

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 253
qui en couvrent la partie occidentale, et vont, du côté de
l'Est, se terminer en un versant abrupt, haut de 3 à
4000 pieds, à peu près parallèle au littoral, dont il est
éloigné d'une vingtaine de milles. On cultive, par en-
droits, sur ces plateaux, des vignes qui produisent du vin
rouge supérieur aux vins de la Haute-Californie.
Au sortir de la zone moyenne, qu cesse aux environs
de San-Borja, on pénètre dans la zone septentrionale. Là
se retrouvent, en partie, les caractères de la zone méri-
dionale. Les rapides versants par lesquels se terminent
ces plateaux de la zone moyenne s'abaissent peu à peu
vers le nord. Au 29 parallèle, commence une grande
e
chaîne qui suit la côte du Pacifique, et s'étend jusqu'à
San-Diego et à Los Angeles, c'est-à-dire jusqu'à la
Sierra-Nevada.
A droite, c'est-à-dire entre la chaîne même et le golfe
de Californie, s'étendent des pays déserts et sablonneux.
A l'ouest, sont de belles et fertiles vallées.
La population de la péninsule californienne est croisée
d'Espagnols et d'Indiens, avec une prédominance de la
race indienne.
Vous verrez, prochainement, paraître le rapport adressé
au ministre de l'instruction publique, par notre collègue,
A. Guillemin Tarayre, sur l'exploration minéralogique des
régions mexicaines. Ce sera un exposé détaillé de la mis-
sion, au point de vue de la géographie et de l'étude du sol.
Ce rapport de M. Guillemin sera accompagné d'une carte
dressée pendant un trajet de 16000 kilomètres dans
l'État de Nevada, la Haute-Californie, le Mexique pro-
prement dit.
Une étude sur la température des eaux de l'Atlantique
entre les côtes d'Amérique et celles de France, avec une
carte et des observations thermométriques, compléteront
le travail annoncé dont la seconde partie traitera des
vestiges des migrations mexicaines, et donnera un aperçu

2 5 4 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
ethnographique des tribus avec lesquelles le voyageur
s'est trouvé en relations. M. Guillemin prépare, d'ailleurs,
une description du Mexique ; ce sera une importante ad-
dition à la géographie aussi bien qu'à la géologie de cette
contrée, si imparfaitement connue dans les parties de son
territoire éloignées de Mexico.
Pour l'Amérique du Sud, le fait important à signaler
est la publication d'un récit de voyage de M. Agassiz sur
l'Amazone. Contraint de voyager pour sa santé, M. Agassiz
hésitait entre l'Europe et l'Amérique. Dès longtemps son
désir était d'explorer l'Amazone; mais que peut, si grande
soit-elle, l'activité d'un seul homme obligé, avec des
ressources et un temps limités, d'aborder un champ aussi
vaste ! L'illustre professeur exposait un jour, à M. Natha-
niel Thayer, de Boston, ses regrets de ne pouvoir faire
d'un voyage de santé un voyage de science. « Emmenez six
auxiliaires, lui dit, avec une parfaite simplicité, son inter-
locuteur, je me charge de toutes leurs dépenses personnelles
et scientifiques, » C'est ainsi qu'a pu s'accomplir une expé-
dition dont les résultats seront des plus importants pour la
géologie et l'histoire naturelle d'une portion du Brésil.
M. Agassiz a constaté, entre autres choses, l'extrême ri-
chesse, la variété des espèces de poissons qui habitent
soit l'Amazone, soit les nombreux cours d'eau dont elle
est le drainage. Il a trouvé également des preuves irré-
cusables que les régions tropicales auraient passé, comme
les autres parties du monde, par une période glaciaire.
Des embouchures de l'Amazone, transportons-nous aux
républiques hispano-américaines. Il appartient à la géolo-
gie, plus qu'à la géographie, de s'occuper, cette année,
du Chili et du Pérou, dont les fastes enregistreront le
13 août 1868 comme une date lugubre de leur histoire.
Un tremblement de terre, d'une violence rare, a bou-
leversé en quelques heures des cités florissantes, et le
phénomène semble avoir exercé son action sur une vaste

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 255
étendue, puisqu'il s'est fait ressentir jusqu'à la Nouvelle-
Zélande et aux Indes.
Mentionnons, toutefois, des déterminations de positions
géographiques poursuivies au Pérou par un savant dont
le mérite est justement apprécié, M. Manuel Rouaud y
Paz Soldan. Dans une lettre adressée à notre secrétaire
général honoraire, M. Malte-Brun, il donnait à ce sujet
quelques détails intéressants : « Il y a, disait-il, encore
beaucoup à rectifier dans les longitudes du Pérou; ainsi,
M. Pentland a fait une erreur sur la longitude de Puno,
car l'observation a donné, plus grande qu'elle n'est réel-
lement, la distance entre cette ville et Arequipa. Je me
trouve d'accord avec Humboldt pour la latitude de Lima,
que j'ai déterminée par des hauteurs méridiennes du so-
leil. La déclinaison de la boussole me semble être de
12° 1/2 plutôt que de 10°, comme on le dit générale-
ment. » La longitude donnée par M. Mateo Paz-Soldan,
d'après un grand nombre d'observations, diffère, de celle
que donne Al. Pentland. D'après le premier, elle serait
de 74° 21' 00" (ouest de Paris) ; d'après le second, elle
serait de 73° 55' 36". M. Mateo Paz Soldan donne, pour
longitude de Lima, déterminée par l'éclipse de 1853
(30 novembre), 79° 8' 52" 5.
D'observations thermométriques faites avec un grand
soin, par M. Manuel Rouaud y Paz Soldan, il résulte
que la moyenne annuelle de la température de Lima est
de 19°,4. Arago l'avait déterminée de 22°,3. La varia-
tion annuelle de température est de 15°, et la variation
moyenne diurne est de 5°.
Avant de quitter la région des Andes, ce n'est que jus-
tice de vous rappeler ici la relation si claire, si précise, si
pleine de faits qui vous a été donnée au Bulletin, d'un
voyage de Copiapo à Famatina, par M. Alfred Bécourt.
A la suite du voyageur, nous voici parvenus dans les
pays pleins d'avenir que vivifie le Rio de la Plata, Ils sont

256 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
représentés au bilan géographique de cette année, par une
esquisse physique des provinces de Tucuman et de Cata-
marca. Dans ce travail, publié aux Mittheilungen,\\e doc-
teur Burmeister donne les résultats de ses propres explo-
rations et de celles de M. Schickendantz. C'est là un
chapitre très-substantiel pour la connaissance de la partie
nord-ouest de la Confédération argentine.
Notre collègue, M. Benjamin Poucel, a lu à la Société
de statistique de Marseille l'Essai d'une monographie du
Rio de la Plata. Cet essai avait pour base le Registro es-
tadistico de la République argentine; mais, parfaitement
renseigné par un long séjour dans le pays dont traite ce
document. M. Poucel a pu faire d'un rapport un travail
original où il faut remarquer, entre autres chapitres, celui
des voies et moyens de communication, étude intéressante
sur le réseau hydrologique des pays de la Plata.
L'un des plus éminents adeptes de l'ethnographie amé-
ricaine, le docteur de Martius, vous avait envoyé ses Con-
tributions à l'ethnographie et à la linguistique de l'Amé-
rique, notamment du Brésil.
Un compte rendu de ce livre
vous a été fait par notre collègue, le docteur Pruner-Bey,
qui en a résumé les tendances et les conclusions avec la
compétence que vous lui connaissez.
L'Afrique, dont nous nous préoccupons plus particu-
lièrement en raison de son voisinage avec notre Europe,
de l'étendue d'inconnu qu'elle renferme encore et du
nombre de victimes qu'a dévorées le sphinx des sources
du Nil, exigerait de longues pages s'il fallait tenir compte
de toutes les explorations dont elle a été récemment le
théâtre, de toutes les recherches dont elle a été l'objet en
ces derniers temps. Mais votre secrétaire doit se limiter,
Messieurs, à vous faire parcourir d'un rapide coup d'œil
les circonstances qui ont contribué, dans la plus large me-
sure, à avancer la géographie de ce continent.
Les événements politiques ont conduit en Abyssinie

ET SUR LES PROGRES DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 257
une armée anglaise jusqu'à la capitale de Théodoros, ce
bizarre personnage dont le caractère ne manquait pas de
grandeur par certains côtés, et dont l'histoire vous a été
esquissée au Bulletin par M. Gilbert, dans ses Notes sur
l'Abyssinie. De nos jours, une expédition militaire est ra-
rement envoyée au loin sans être accompagnée de quel-
ques hommes chargés spécialement de représenter les
intérêts de la science. Le secrétaire de la Société géogra-
phique de Londres, M. Clément Markham, et M. Ger-
hard Rohlfs, l'explorateur africain, suivaient l'armée an-
glaise. — Ils ont complété des données encore vagues ou
reconnu des terrains nouveaux. M. Rohlfs, en particulier,
a parcouru un itinéraire peu connu, et sur lequel M. An-
toine d'Abbadie possédait seul des notions. Quittant l'armée
anglaise après la prise de Magdala, le jeune et hardi
voyageur brémois a regagné Antalo en passant par Lali-
bala et Sokota. Il nous a résumé, dans une lettre insérée
au Bulletin, la relation de ce voyage, que vous trouverez
publiée in extenso, accompagnée d'une carte, aux Mit-
theilungen. Vous remarquerez que le pays parcouru se
maintient à une altitude assez considérable puisque les
déterminations effectuées par le voyageur sur vingt-deux
points, répartis le long de son itinéraire, donnent des
chiffres compris entre 3200 et 9250 pieds. M. Rohlfs a pu-
blié, en outre, dans le Zeitschrift der Gesellschaft für
Erdkunde, zu Berlin,
une intéressante description du lac
Ashanghi situé à la ligne de partage des eaux du Takazzé
et de celles de la mer Rouge. Enfin, le colonel Phayre,
chef du service topographique, a dirigé l'exécution de
reconnaissances à grande échelle de la route suivie par
le corps expéditionnaire.
Ainsi qu'on devait s'y attendre, les prisonniers anglais
dont la délivrance était le but de cette campagne, ont con-
tribué, par le récit de leur captivité, à faire mieux con-
naître l'esprit et les mœurs des populations de l'Abyssinie.
SOC. DE GÉOGR. — MARS-AVRIL 1869. XVI. — 17

258 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
— La relation du docteur Blanc doit être plus particulière-
ment signalée, car elle révèle un observateur aussi actif
que sagace.
Vous avez pu lire dans notre recueil mensuel une élé-
gante description de la baie d'Adulis par M. Denis de
Rivoire, et le compte rendu excellent qui vous a été
adressé par M. Auguste Nicaise, du livre de M. Arnauld
d'Abbadie, Douze ans dans la haute Ethiopie. — Ce livre
plein de distinction, de couleur et de vie, restera comme
l'un des plus importants qui aient été écrits sur le sujet.
Notre correspondant étranger, sir Samuel Baker, nous
a envoyé un exemplaire de son ouvrage sur les affluents
du Haut-Nil. C'est la relation animée du séjour de cet
heureux et vaillant explorateur dans les pays qu'arrosent
la Gasch, l'Atbara et le Settit, le Rahad. Bien qu'elle
soit plutôt épisodique que scientifique dans l'acception
rigoureuse du mot, elle n'en renferme pas moins des indi-
cations utiles au point de vue de la faune de cette contrée,
Avec M. Linant de Bellefonds Bey, dont M. Arthus
Bertrand vous a offert l'ouvrage intitulé l'Etbaye, vous
avez pu visiter le pays autrefois habité par les Blemmyes,
et appelé aujourd'hui Bedjah par les Arabes ; situé entre
le Nil et la mer Rouge, il s'étend du 21 au 25 parallèle.
e
e
Les habitants actuels sont des Bicharieh qui se disent de
race arabe, mais M. Linant de Bellefonds leur refuse
cette origine, en s'appuyant sur le type de leur figure, très-
différente du type des tribus arabes circonvoisines. — Les
Bicharieh ont le teint plus foncé, les traits plus européens ;
leurs cheveux sont légèrement crêpus comme ceux des
Abyssins ; leur langue n'a rien de commun avec la langue
arabe niavec celle des Barabras riverains du fleuve. Ils n'ont
pas d'écriture. Le voyage de M. Linant de Bellefonds
avait pour but une enquête sur des mines d'or exploitées
du temps des Égyptiens, et même, paraît-il, à une époque
moins ancienne. — N'oublions pas de mentionner ici l'im-

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 259
portant chapitre de géographie botanique inséré au Mit-
theilungen
par le docteur Schweinfurth, sous le titre de
Pflanzen geographische Skizze der gesammte Nil-Gebiets
und Uferlander der Rothen Meeres. Le docteur Schwein-
furth est un infatigable et courageux chercheur qui ne
s'arrêtera pas en si bon chemin, et rapportera certaine-
ment du nouveau voyage auquel il se prépare, des élé-
ments précieux pour la géographie physique du Soudan.
Ici nous abordons ces parties du continent africain où
les noms se font rares sur nos cartes, où les indécisions
se multiplient, où chaque nouvelle acquisition coûte la vie
à quelque voyageur.
Les difficiles voyages aux régions inconnues du centre
de l'Afrique ont le privilége d'absorber presque exclusi-
vement l'attention d'un public toujours avide d'émotions,
et qui passe volontiers indifférent à un récit où les dan-
gers, les souffrances et la mort ne jouent pas un rôle de
quelque importance.
Dans les premiers jours de 1868, mourait, à Ab-Kouka,
sur le fleuve Blanc, un courageux et modeste voyageur,
notre compatriote Le Saint, qui allait tenter de tracer une
première ligne de marche entre le Haut-Nil et le Gabon.
C'est au moment où une lettre de M. Poncet nous avait
fait concevoir de légitimes espérances que nous avons
appris la mort du brave Le Saint. Notre président lui a
consacré un hommage de regrets sympathiques dont l'ex-
pression pourra, du moins, être un adoucissement à la
douleur de ceux qui l'aimaient. Reprendre et poursuivre
l'œuvre qu'il avait projeté d'accomplir sera la plus digne
manière d'honorer son dévouement à la science.
Les pays que devait, tout d'abord, traverser Le Sainf
ont fait l'objet d'une importante notice insérée au Bolle-
tino della Societa geografica italiana, dont le premier
fascicule publié dans le courant de l'année est un heu-
reux début. — Cette notice est la relation des voyages

260 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
du marquis Horatio Antinori, et de M. Piaggia à l'ouest
du fleuve Blanc. Elle est accompagnée d'une carte où
vous avez vu figurer l'indication d'un quatrième lac situé
à l'intersection de l'équateur, et du 25 méridien (Green-
e
wich), au sud-ouest de l'Albert Nyanza découvert par
Samuel Baker. Cette hypothèse peut être juste, mais elle
semble prématurée, et il est permis de croire que M. Piag-
gia, subissant l'illusion, fort naturelle d'ailleurs, à laquelle
avait cédé le consul Petherick, se sera exagéré l'étendue
de son itinéraire. La carte que MM. Ambroise et Jules
Poncet vous ont adressée, et que vous avez publiée au
Bulletin, paraît avoir, en sa faveur, les présomptions de
plus d'exactitude; elle ne repose, il est vrai, que sur des
renseignements, mais sur des renseignements nombreux et
contrôlés avec soin les uns par les autres. Quoi qu'il en
soit, les données de la géographie gagnent du terrain
vers l'ouest; il est permis de croire prochain, le moment
où les indications fournies par les indigènes permettront
de dessiner, indécises d'abord, quelques-unes des grandes
lignes de la terre encore inconnue qui sépare le Haut
Feuve Blanc de la région du golfe de Guinée.
Il y a lieu d'appeler l'attention sur le mémoire dans
lequel le secrétaire de la Société de géographie de Flo-
rence, le marquis Antinori, passe en revue dans le Bolle-
tino,
l'état actuel de la géographie du Haut Fleuve Blanc
et de l'Afrique équatoriale; c'est un excellent résumé cri-
tique de l'état de nos connaissances sur cette région;
l'auteur y précise, en particulier, d'après ses propres
voyages, les notions relatives aux cours d'eau qui se dé-
versent dans le Fleuve Blanc, le Bahr-el-Ghazal et le lac
Nô : le Rol, le Niam-Gian, le Tangui, le Djeï ou Jeï, le
Tchian.
Dans l'Afrique australe et au sud du cours oriental du
Zambèse, le voyageur Mauch a continué ses explorations,
et dans le courant de 1867, elles l'ont conduit à la décou-

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 261
verte de gisements aurifères situés non loin de Tété, sur
un affluent du Zambèse. Le précieux métal aura-t-il,
pour le développement de la civilisation dans ces con-
trées, la magique puissance qu'il a eue aux États-Unis ?
Il faut l'espérer, mais la géographie peut, en tout cas,
compter sur le courageux Carl Mauch qui continue ses
explorations avec une persévérance, un dévouement à la
science auxquels vous tiendrez à rendre hautement
justice. La cartographie de l'Afrique australe s'est enri-
chie d'une excellente carte de la république de Transvaal,
à l'échelle de 1/1 850 000. Elle a été dressée par
MM. Jeppe et Merensky, à l'aide des reconnaissances de
Carl Mauch, des travaux de Forrsmann, de Hammar et
de Brooks. L'habile directeur du Mittheilungen, le doc-
teur Petermann, l'a reprise en sous-œuvre et l'a com-
plétée encore d'après des données empruntées à divers
explorateurs. En voyant avec quel empressement, avec
quel soin un établissement d'industrie privée, l'institut
géographique de Gotha travaille à tenir constamment au
courant les cartes géographiques des diverses parties du
inonde, on ne peut s'empêcher de faire un retour sur le
passé et d'être pris de regret à l'idée que nous n'avons
point su conserver en France l'héritage des Nicolas San-
son et des d'Anville.
L'an dernier, à pareille époque, Messieurs, vous par-
tagiez l'inquiétude générale au sujet de Livingstone; les
porteurs johannais avaient donné, de la mort du grand
voyageur, une relation assez vraisemblable pour que le
docteur Kirk lui-même inclinât à y croire. Mais ces Jo-
hannais ont hérité de la réputation des anciens Crétois,
et leur dire fut à Londres l'objet d'un minutieux examen.
En corroborant les doutes premiers, l'enquête eut pour
résultat de provoquer le départ d'une expédition chargée
de rechercher la vérité. Placée sous les ordres de M. Young,
cette expédition partit de Plimouth le 11 juin 1867. Elle

262 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
devait remonter le Zambèse, le Chiré, puis croiser sur le
lac Nyassa et y recueillir auprès des indigènes, tous les
renseignements nécessaires à l'accomplissement de son
mandat. Grâce à l'habileté et à la fermeté de M. Young,
ce programme a été rempli. La Société royale géogra-
phique de Londres, dans sa séance du 27 janvier 1868,
apprenait que Livingstone n'était point tombé sous les
coups des Mazites, ainsi que l'avaient rapporté les Johah-
nais fugitifs, mais qu'il avait pris là direction du nord-
ouest, après avoir contourné l'extrémité sud du lac
Nyassa.
Le voyage de M. Young mérite d'être ici résumé suc-
cinctement. C'est le 27 juillet 1867 que l'expédition attei-
gnit les bouches du Zambèse. Le 6 août, elle était à Sena,
station portugaise située à près de 250 kilomètres dans
l'intérieur. De Sena, elle put suivre, pour gagner le Chiré,
un canal creusé il y a deux ans par un débordement du
Zambèse. L'ancien cours inférieur de ce fleuve s'étant
obstrué, le confluent du Chiré et du Zambèse serait au-
jourd'hui aux environs de Morombola, c'est-à-dire sensi-
blement au nord du point où le placent les cartes. La
moitié supérieure du cours du Chiré présente une suite
de cataractes dont quelques-unes sont considérables.
L'embarcation que, sur la demande de la Société géo-
graphique, l'amirauté anglaise avait libéralement mise à
la disposition des voyageurs, fut démontée, et, en quatre
jours et demi, transportée par terre au-dessus des cata-
ractes. C'est là que M. Young recueillit le premier indice
relativement au sort de Livingstone. L'embarcation, lancée
de nouveau le 30 août, entrait peu après dans les eaux du
Nyassa, où elle croisa pendant plusieurs jours, non sans
essuyer deux ou trois bourrasques dangereuses par leur
soudaineté comme par leur violence. En maintes occa-
sions, les explorateurs recueillirent, au sujet d'un Euro-
péen qui visitait le pays une année auparavant, des té-

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 263
moignages asez circonstanciés pour ne laisser aucun
cloute : ce devait être Livingstone. Un nègre du littoral
expliqua que l'Européen avait plusieurs boîtes, dont l'une,
surtout, était très-curieuse, car elle renfermait « de l'eau
blanche qui ne mouillait pas les doigts». Le nègre décri-
vait ainsi le mercure de l'horizon artificiel. A une statibn
de bateliers arabes située sur la rive orientale, M. Young
apprit que Livingstone ayant vainement attendu plusieurs
jours des embarcations qui lui permissent de traverser le
lac, s'était décidé à le contourner par le sud. Sur la rive
occidentale, les renseignements principaux furent recueil-
lis auprès d'un chef hospitalier et intelligent, Marenga,
lequel déclara qu'il n'aurait certainement pas manqué
d'être informé si Livingstone avait péri, fût-ce à un mois
de marche du lac. On apprit, en un autre point, que le
voyageur avait pris la direction du nord-nord-ouest, c'est-
à-dire de Maksoura et de Coomo. Enfin, divers objets
reconnus pour avoir appartenu à Livingstone, furent pré-
sentés à M. Young, et nulle part il n'entendit faire la
moindre allusion à la mort d'un Européen.
Le but même de l'expédition était ainsi rempli. M. Young
eût voulu prolonger sa croisière sur le lac, mais les Ma-
kololo qui l'avaient accompagné et qu'on avait déjà eu
grand'peine à retenir jusque-là, se refusèrent nettement à
aller plus loin. Ils avaient des Cafres Mazites ou Zoulous
une terreur justifiée par le fait que ceux-ci, partis du
nord-ouest du lac, avaient récemment ravagé la rive orien-
tale, avaient même attaqué et pillé des établissements
portugais, et auraient pu fort bien couper la retraite à
l'expédition. Force fut donc à M. Young de revenir sur
ses pas, et bientôt il se trouvait de nouveau à l'embouchure
du Zambèse. Le journal du voyage a été consigné dans
un volume qui vient de paraître à Londres sous le titre
de : Search after Livingstone.
Peu de temps après le retour de M. Young, la Société

264 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
géographique de Londres recevait des nouvelles directes
de l'explorateur dont les destinées inspiraient un si vif
intérêt, une inquiétude si universelle. Voici quelle était
la substance de ces lettres datées de Bemba, les 1 et 2 fé-
e r
vrier 1867. A l'époque où il écrivait la dernière lettre qui
soit parvenue en Europe, datée celle-ci de Ngomano, à
l'ouest du Nyassa, le 18 mai 1866, Livingstone se propo-
sait de contourner le nord du lac et de traverser l'espace
qui sépare le Nyassa du Tanganyka; la crainte de voir
déserter les porteurs johannais, auxquels les Caffres Zou-
lous inspiraient une grande terreur, le contraignit à se
diriger au sud-ouest, avec l'intention de passer le lac vers
le milieu de sa longueur. Chemin faisant, Livingstone
séjourna deux mois et demi (du milieu de juillet à la fin
de septembre 1866) dans les États de Mataka, chef puis-
sant, dont il reçut un bienveillant accueil et qui pourvut
largement aux besoins comme à la sécurité des voyageurs.
Le pays, assez montagneux, est arrosé par de nombreux
cours d'eau, affluents du Rovouma. La résidence de Ma-
taka compte un millier d'habitants; elle est située sur la
ligne de partage entre l'océan et le lac, à 50 milles de ce
dernier et à une altitude de 3000 pieds. Le froid s'y fait
sentir au mois de juillet. Le passage du lac ne put être
effectué, car les bateliers arabes, redoutant de voir brûler
les bateaux qu'ils emploient pour le transport des esclaves,
les tinrent hors de portée. Il fallut donc gagner l'extrémité
sud du lac, la contourner et gravir un plateau dont le
rebord porte le nom de Kirk's range. Le pays froid, cou-
vert de forêts, est habité par des tribus Mangalisa qui ne
sont point Maravi, comme on l'avait cru jusqu'ici, et qui
ne se livrent pas au commerce des esclaves. Elles se mon-
trèrent hospitalières. Pour éviter de tomber dans les mains
des Zoulous, Livingstone fut obligé de s'avancer passa-
blement vers l'ouest avant de tourner au nord et de pren-
dre la direction du lac Tanganyka. Il rejoignit, en suivant

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 265
cette route, le point où il s'était arrêté en 1863, soit 20' à
l'ouest de Tchimanga. La rivière Louangoua fut traversée
à 12°,45' sud; la partie supérieure de son cours s'effectue
clans le bassin d'un ancien lac où les voyageurs trouvèrent
assez de gibier pour suffire à leur nourriture, niais il n'en
fut plus de même quand, après avoir quitté la vallée du
Louangoua et gravi le versant du plateau de Lobisa, ils
se trouvèrent dans le pays des Babisa. Dépeuplé par la
traite des esclaves, il est couvert de forêts épaisses. De
loin en loin seulement, on rencontre un misérable hameau
dont les habitants n'ont rien à vendre.
Livingstone ayant cherché à s'éclairer sur la vraie di-
rection de l'itinéraire suivi par les Portugais pour se rendre
au pays de Cazembé, estime, d'après les renseignements
recueillis sur le plateau de Lobisa, que les cartes placent
ces itinéraires passablement trop à l'est. Ce haut pays de
Lobisa forme la ligne de partage entre les eaux du Loapula
et celles du Zambèse ou Chambèse ; il est couronné par
des montagnes dont l'altitude approximative est de 6600
pieds. Le dernier obstacle que dut franchir Livingstone
avant d'arriver à Bemba, fut le cours du Chambèse dont il
effectua le passage à 10°,34" sud. Ce fleuve, qui présente
les caractères du Zambèse, roulait alors une grande masse
d'eau limpide, mais les lignes de végétation qui mar-
quaient son cours habituel n'étaient pas distantes de plus
de 40 yards. Bemba, d'où le 1 et le 2 février 1867 Li-
e r
vingstoue écrivait les dernières lettres qui soient parve-
nues en Europe, est situé entre les bassins du Chambèse
et du Loapula. C'est un village défendu par une triple
enceinte. Il est situé par 10°,10' sud et 31°,50' est. Son
altitude est d'environ 4500 pieds.
Aux plus récentes nouvelles datées de décembre 1867,
Livingstone se trouvait sur les bords du lac Tanganyka;
dans sa haute compétence, sir Roderick Murchison estime
que l'explorateur ne s'engagera point vers l'ouest, avec

266 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
l'intention de traverser le continent, ni vers le nord, pour
redescendre le cours du Nil, mais qu'il reviendra par
l'est, après avoir, si possible, constaté les communica-
tions que peuvent avoir entre eux les grands lacs de
l'Afrique équatoriale. Sans nul doute, Livingstone, dont
le retour sera partout salué avec un cordial enthou-
siasme, nous rapportera des faits qui, s'ajoutant aux faits
antérieurement recueillis, éclaireront de lumières nou-
velles, si elles ne la résolvent complétement, l'antique
question des sources du Nil.
A la côte occidentale d'Afrique, voici une région où
s'est accompli, par l'initiative de notre collègue, M. le
contre-amiral vicomte Fleuriot Delangle, un voyage diffi-
cile, sinon très-étendu, par rapport aux proportions du
continent. La colonie française du Gabon est le point
d'arrivée d'une artère fluviale, l'Ogôoué, dont le trajet
doit être considérable à en juger d'après la masse d'eau
qu'il déverse dans l'Océan par un dédale de bras plus
ou moins importants. Pour compléter les reconnaissances
qui avaient déjà été faites dans ce labyrinthe par plu-
sieurs de nos officiers de marine, l'amiral chargea M. le
lieutenant de vaisseau Aymes, que nous sommes heureux
de compter aujourd'hui parmi nous, de remonter, si pos-
sible, jusqu'aux cataractes de l'Ogôoué.
Déjà M. Serval, lieutenant de vaisseau, avait remonté
ce fleuve jusqu'à Dambo avec le Pionnier. Poursuivant sa
reconnaissance en pirogue, il avait pénétré, par le N'Comi,
dans le lac Onangoué. Eu égard aux difficiles conditions
dans lesquelles il s'était accompli, ce voyage avait donné
d'importants résultats. Il a été repris par M. Aymes qui,
sur le Pionnier, est parvenu à une quarantaine de milles au
delà du point où s'était arrêté M. Serval, et à quatre-vingts
milles du point où cet officier avait dû quitter son aviso
pour continuer sa route en pirogue. M. Aymes a constaté
l'existence de deux canaux, l'Akambé et le Bando, qui

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 267
alimentent le lac Onangoué ; il a reconnu le confluent du
N'gounié et de l'Okanda, et, sans quitter le Pionnier, il a
pu pénétrer dans l'Okanda; il a, de plus, effectué le tour
complet du delta de l'Ogôoué, et pour la première fois ex-
ploré la vaste lagune Cama ou N'Comi, clans laquelle se
déverse le Rio-Fernand-Vaz.
Accomplie avec énergie et sang-froid, cette mission
dont un accident à la machine du Pionnier a seule empê-
ché la poursuite, nous vaudra des observations précises
sur une partie du cours de l'Ogôoué jusqu'ici inconnue.
Les levés effectués par M. Aymes s'appuieront sur cinq
positions déterminées en latitude et longitude, et sur une
position déterminée en latitude seulement. Dans son explo-
ration de l'Ogôoué, qui aura assuré le prestige de notre
pavillon au milieu des tribus nègres riveraines, M. Aymes
a constaté que les cataractes du fleuve pourraient être
franchies avec une embarcation à vapeur d'une certaine
force, et en choisissant l'époque du voyage. Exprimons
ici le vœu que cette tentative soit faite. La réussite en
aurait pour effet l'ouverture d'une large voie par laquelle
on pénétrerait au cœur de l'Afrique.
Vous devez, Messieurs, un hommage de reconnaissance
à l'amiral de Langle, qui, dans l'accomplissement de ses
devoirs officiels, se préoccupe incessamment des progrès
de la géographie. L'un de vos prochains Bulletins con-
tiendra la relation du voyage de M. Aymes avec une carte
où figureront les résultats obtenus au Gabon par les
soins de l'éminent amiral pendant son dernier comman-
dement à la côte d'Afrique.
Vous avez publié, au Bulletin, l'itinéraire d'un voyage
effectué entre Mogador et Maroc par un botaniste, notre
collègue, M. Balansa. Dans le courant de 1868, un autre
de nos collègues, M. Beaumier, consul de France à Moga-
dor, accomplissait le même voyage. C'est avec un vif in-
térêt que vous en avez entendu la relation, et que vous la

268 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
retrouverez dans votre recueil. En précisant quelques-
unes des notions topographiques fournies par M. Ba-
lansa, elle donne des détails fort nets sur la contrée qui
s'étend de Maroc à Saffy, et par laquelle s'est effectué le
voyage de retour. Grâce aux observations de M. Beau-
mier, à celles aussi de M. Paul Lambert, négociant fran-
çais établi à Maroc, vous avez, sur cette ville, des don-
nées fort nombreuses accompagnées d'un plan plus
détaillé que ne l'était celui du lieutenant Washington.
Ayant su, pendant un séjour de vingt-trois ans dans les
États marocains, se concilier les sympathies des plus
hauts personnages civils et religieux de l'empire, M. Beau-
mier est dans des conditions exceptionnellement favo-
rables pour parcourir cette immense contrée si intéres-
sante pour nous et si mal connue encore. Il a pu même
emmener à Maroc madame Beaumier, que n'avaient
effrayée ni les risques ni les fatigues de la route.
Un médecin français établi à Mogador, le docteur Thé-
venin, nous a envoyé une note fort intéressante sur le cli-
mat de cette ville envisagé au point de vue de son action
sur les maladies de poitrine. C'était un utile complément
au tableau météorologique si consciencieusement établi
par M. Beaumier, et inséré au Bulletin.
En Algérie, et là se terminera le rapport de votre se-
crétaire, les travaux géodésiques et topographiques de
l'état-major ont été continués par dix-sept officiers, dont
six exécutaient des opérations géodésiques du premier et
du deuxième ordre. Le capitaine Perrier et son adjoint ont
achevé la chaîne de premier ordre qui, partant d'Alger,
va rejoindre la frontière du Maroc en suivant une direction
à peu près parallèle au littoral. Les autres officiers ont
terminé les observations destinées à compléter la triangu-
lation du deuxième et troisième ordre de quatre rectangles
comprenant une surface de 160 lieues carrées ou 2560 ki-
lomètres carrés.

ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GEOGRAPHIQUES. 269
Les opérations topographiques exécutées par onze offi-
ciers ont embrassé une étendue de 189 lieues carrées ou
de 3024 kilomètres carrés.
Un décret impérial tout récent ordonnait le remanie-
ment des limites du département de Constantine, modi-
fiait, en les étendant, les circonscriptions de dix-neuf
communes de ce département et y instituait onze com-
munes nouvelles. Le département de Constantine, par
suite de ce décret, présente actuellement une superficie
de 536 786 hectares, avec une population de 55 000 Euro-
péens et d'environ 95 000 indigènes.
Tel est, Messieurs, le résumé des principaux faits par
lesquels l'année qui s'achève prendra place dans l'his-
toire du mouvement géographique. Un rapport du genre
de celui-ci ne saurait, sans assumer des proportions exa-
gérées, tenir compte de tous les récits d'explorations res-
treintes, de toutes les monographies, de toutes les re-
cherches d'un caractère spécial. Sans nul doute on y
trouverait éparses bon nombre de notions précieuses et
assez directement en rapport avec l'étude de la vie du
globe ; mais le temps seul pourra dégager ces paillettes
d'or, et en enrichira la science qui fait l'objet de vos labeurs
ou le charme de vos loisirs.

270
EXCURSION CHEZ LES FALACHA,
EXCURSION CHEZ LES FALACHA, EN ABYSSINIE
PAR JOSEPH HALÉVY
Mon voyage en Abyssinie, bien qu'entrepris dans le
seul but de mieux connaître la religion des Falacha,
n'est pas pourtant dénué d'intérêt pour la géographie et
pour l'ethnographie. Je vais donc donner un rapide aperçu
des observations que j'ai faites dans la région que j'ai
traversée ; elles contribueront peut-être à jeter un nou-
veau jour sur une des parties les plus intéressantes de
l'Afrique orientale.
Route de Massoua à Kéren. — Dans mon trajet de
Massoua à Kéren, le principal village du pays de Bogos,
j'ai pris la route directe qui, à cause de sa difficulté, est
moins fréquentée que les autres.
La distance du Guérar, c'est-à-dire de la côte en face
de l'île de Massoua, n'est que de vingt-cinq heures de
marche par la route directe, tandis que celle que suivent
ordinairement les caravanes prend plus de trente-quatre
heures, à cause des détours qu'elle fait pour éviter les
passages difficiles des montagnes accessibles seulement
aux piétons et aux bœufs de charge.
Le village appelé Emkoullou, à une heure du Guérar,
est le point de ralliement pour les caravanes et le séjour
d'été des consuls et des gens aisés de l'île. La mission
catholique y a érigé une petite église dans un beau site.
Les voyageurs s'adressent au Cheikh-el-Adjmal pour
avoir les bêtes de somme dont ils ont besoin, mais il leur
faut toujours être munis d'une recommandation du gou-
verneur de l'île ; sans cette formalité, ils n'obtiendront
jamais rien.

EN ABYSSINIE. 271
D'Emkoullou à Assous, il y a environ sept heures de
marche clans la direction de l'ouest. Le terrain imprégné
de sel, vers le littoral, devient plus accidenté, plus abrupt
à mesure qu'on avance dans l'intérieur, et s'élève à une
hauteur considérable du côté d'Assous. C'est la première
rangée de montagnes qui borde le plateau. Le village est
situé au-delà, dans une riche et vaste plaine traversée
par le torrent de Kesret, dont les bords offrent de grands
pâturages clos, pleins de bestiaux ; la confection du
beurre y forme l'occupation principale des pasteurs, qui
débitent leur marchandise au marché de Massoua.
A trois heures de là est Menfié, également intéressant
par ses bestiaux. On y remarque une élévation subite du
terrain formant une chaîne de hautes montagnes rocheu-
ses et couvertes de mimosas, à travers lesquelles le tor-
rent de Kysret se fraye un étroit passage pour pénétrer
jusqu'à la vallée de Gaba; cette vallée est environnée
d'une région alpine qui nourrit d'innombrables bêtes
féroces. C'est le plateau de Maldi, qui réunit le Debre
Sina au mont de Wara, et forme ainsi la frontière du
pays des Bogos.
Les villages se succèdent assez rapidement. Ceux que
j'ai traversés sont Abou Mantel, le Mendel de Munzinger,
Baloua, Kenfou, Tantaroua, Rhachalla, Réren au pied
du mont Sewan.
Les habitants de cette région sont de pure race Gueez
et parlent le Tigraï, dialecte le plus rapproché de l'éthio-
pien de la Bible, et qu'on appelle aussi Khasi, expression
arabe qui signifie inaltérée, pure. La population, autre-
fois chrétienne, a tout entière adopté l'islam qui convient
mieux aux nomades, Les Bogos sont seuls une colonie des
Agaou de L a s t a , parlent encore un dialecte de cette
langue, qui tend cependant à s'éteindre devant le Tigraï.
Leur religion, bien que nominalement chrétienne, est
également sur le point de disparaître et d'être remplacée

272 EXCURSION CHEZ LES FALACHA,
par le mahométisme, malgré les efforts de la mission
catholique qui entretient à grands frais une église et une
petite école à Kéren.
Le Barka. — La grande plaine qui s'étend depuis le
plateau de Bogos jusqu'à l'embouchure du Mareb s'ap-
pelle Barka ou Baraka, du nom du remarquable torrent
qui la traverse, et dont le lit sert, pendant un long espace,
aux caravanes qui font le voyage de Massoua à Kasala
(en Nubie), résidence d'un gouverneur égyptien. On peut,
dans toute cette région, prendre pour guide la carte dont
M. Munzinger a accompagné ses études sur l'Afrique
orientale; c'est la meilleure que je connaisse, et j'ai eu
plusieurs fois l'occasion d'en vérifier l'exactitude. Il y a
néanmoins quelques complétions à y faire.
Le passage de Kéren au Barka s'effectue par la vallée
de Begou, après qu'on a traversé le mont Agat. Au milieu
de cette belle plaine se trouvent quelques enclos pour les
bestiaux. Si, au lieu d'aller tout droit vers l'ouest, on se
dirige au sud-ouest dans une vallée rocheuse et étroite,
on arrive en quelques heures au grand village d'Ad-Ali-
Bakit, appartenant à la tribu des Beni-Amer, et situé
dans une espèce de prairie très-arrosée qu'on appelle
Cheytel, du nom du petit torrent qui la traverse en zigzag.
Parmi les montagnes qui la bordent, la plus belle est le
Tsada Amba, au pied duquel une colonie italienne était
sur le point de s'établir. Dans le voisinage, il se forme un
nouvel établissement des Beni Amer, depuis qu'un chérif
arabe s'y est fixé avec l'intention de convertir au maho-
métisme les tribus indécises.
Ad-Ali-Bakit est le rendez-vous des caravanes, et c'est
là que les Bogos font l'acquisition de grains que les gens
de Daga y apportent. De là, on arrive en trois heures au
torrent de Barka, dont les bords forment une allée peu
interrompue de palmiers doums ; un peu vers le sud, est
le village de Mansoura. En suivant le lit du Barka, on

EN ABYSSINIE. 273
passe, en quelques heures de marche, à côté de la mon-
tagne bizarre dite Sost Qand, jusqu'aux villages de la
tribu Ad-Koukouï. Avant d'arriver à Kar Obel, le Barka
paraît faire une plus grande flexion vers le sud que celle
qui est indiquée dans la carte de Munzinger, puisqu'on
a à peine besoin de marcher cinq heures en partant du
Barka dans la direction ouest, pour atteindre Bicha. Vu
l'insécurité du Mogoreb, dont je parlerai tout à l'heure,
les caravanes prennent le lit du Barka jusqu'à Daga, chef-
lieu des Beni-Amer, et en se dirigeant vers le sud-ouest
vont tout droit à Sabderat, laissant Algueden vers le sud;
de Sabderat à Kassala, il n'y a qu'une petite journée de
distance. Le trajet de Kéren à Kassala se fait ordinaire-
ment en huit jours.
Les Beni-Amer qui parcourent le Barka sont, en grande
partie, de pure race Gueez et parlent le tigraï ; les chefs
des tribus paraissent issus de la race hadendoa. Le chef
supérieur (Deglel), investi d'une autorité particulière par
le gouvernement égyptien, et auquel incombe la collection
des impôts (environ 15 000 francs), habite Daga ou bien
Bidel, un peu au sud de Kar Obel. Ce peuple est, depuis
longtemps, converti à l'islam, bien que pendant une trop
longue sécheresse, on fasse des processions en invoquant
Jesus-Christ et Marie. De temps à autre, on rencontre des
bandes entières de Fougara se rendant de tribu en tribu,
en prêchant les préceptes du Coran et surtout la guerre
sainte contre les infidèles. Ce sont notamment les peuples
déistes du Mogoreb et les Bogos qui souffrent le plus des
incursions des Beni-Amer fanatisés.
Les territoires des Néré et des Kounama. — La ligne
qui réunit Bicha et Alguéden marque la frontière méri-
dionale du Barka et la contrée qui s'étend de cette ligne
à travers le Mogoreb et le Mareb jusqu'au Tacazi ou Sétit
d'une part, et depuis le Dembélas jusqu'à Bitama de
l'autre, est occupée par deux populations entièrement
SOC. DE GÉOGR. — MARS-AVRIL 1869. XVII. — 18

274 EXCURSION CHEZ LES FALACHA,
différentes des tribus du Barka, et n'ayant même entré
elles aucune autre affinité que celle de la religion et des
mœurs.
A l'inverse des tribus tigréennes, leurs voisines, qui
sont toutes nomades et professent la religion qui s'adapte
le plus à l'état errant, l'islam, ces deux peuplades s'occu-
pent exclusivement d'agriculture qu'elles exercent avec
une habileté peu commune. Elles creusent des canaux
d'irrigation autour de leurs champs, utilisent même les
montagnes en y pratiquant des terrasses enduites de terre
productive et entourées de digues pour retenir l'eau de la
pluie. Des puits en pierre solidement cimentés ne sont
pas rares, et la construction des chaumières et aussi la
fabrication des ustensiles domestiques témoignent non-
seulement d'un art avancé, mais aussi d'un bon goût
qu'on ne trouve chez aucun des peuples environnants.
Leurs langues ne ressemblent point non plus à celles de
leurs voisins.
La plus petite de ces deux peuplades habite le territoire
entouré par le torrent Mogoreb. Elle est connue sous le
nom flétrissant de Baria, esclave ; son vrai nom national
est Néré, et celui de sa langue, Néré-buna. La partie voi-
sine du Mogoreb prend le nom de ce torrent, la partie
orientale s'appelle Higre, et là, le district le plus avancé
vers l'est s'appelle Afillo (chez Munzinger, Afla).
Toute la population paraît s'élever à 30 000 individus.
Exposés aux attaques continuelles des peuples du Nord,
dont aucun obstacle de terrain ne vient ralentir l'impé-
tuosité, les Néré ont dû céder à l'influence des étrangers
et accorder l'hospitalité à l'Islam qui tend à remplacer
l'ancien déisme, lequel ne se trouve dans sa pureté que
dans le district de Kambadéré, où la langue nationale
s'est également conservée sans mélange. Outre les habi-
tants de Chilko et de Heberetta, qui sont d'anciens
mahométans immigrés, l'Islam a de nombreux adeptes à

EN ABYSSINIE. 275
Moguélo, à Kêkêda, à Arnetta et Saméro. Avec l'intro-
duction de cette religion, l'ancienne constitution démo-
cratique du pays se modifie dans ses bases, pour accepter
le système aristocratique propre aux autres nationalités
du Barka.
Au sud du Mogoreb, commence le territoire considé-
rable des Kounama, qui sont beaucoup plus nombreux
que les Néré. Les Abyssins désignent cette peuplade par
le nom de Changalla, habitants des basses-terres ; les
Arabes les appellent el Baza, d'après un de leurs districts;
les indigènes s'appellent eux-mêmes Koumana et nom-
ment leur langue Bazena-aura ou Dika aura. Ils n'ont
aucune autorité centrale, chaque village est régi par ses
anciens.
Les Kounama du Nord ressemblent beaucoup aux Néré,
leurs voisins, tandis que ceux du Midi, notamment les
Dika, que j'ai vus offerts à l'enchère publique au marché
de Walqaït, accusent des traits fort rapprochés du type
nègre. La langue des Kounama est plus harmonieuse que
celle des Néré avec laquelle elle n'a aucun rapport appa-
rent, si l'on excepte un petit nombre de mots qu'elles
s'empruntent mutuellement. Quant à la religion de ce
peuple, elle est une espèce de déisme sans culte ni céré-
monie. On paraît accepter l'existence d'un Être suprême
qu'on appelle Anna, le chef, mais personne ne se soucie
de savoir ses attributs ou de lui adresser des prières.
Quand une grande sécheresse menace les semailles, on va
chez le faiseur de pluie, afin que, par ses incantations, il
oblige les nues à descendre leur dépôt liquide. Si le magi-
cien qui reçoit un payement annuel de chaque commune
ne réussit pas dans sa tâche, il est impitoyablement tué
et remplacé par un autre qui sait mieux fléchir l'opiniâ-
treté du ciel. Les mânes des ancêtres jouissent seuls d'un
certain culte puisqu'on jure quelquefois sur leur tombeau.
On n'a aucune idée claire de l'immortalité de l'âme ; on

276 EXCURSION CHEZ LES FALACHA,
croit pourtant que l'esprit vital (Achilma) d'un homme
s'en va après sa mort au Sennaar, ce qui semble indiquer
l'ancienne demeure de ce peuple. En effet, il est remar-
quable que les Âgaou de l'Abyssinie prétendent aussi être
venus du Sennaar. Munzinger, dans sa monographie de
cette peuplade, admet la parfaite identité de ses concep-
tions religieuses avec celles de Néré : d'après quelques
indices qui sont arrivés à ma connaissance, ce fait est au
moins très-douteux ; il mérite qu'on en fasse une étude
spéciale.
Ainsi que les Néré, les Kounama sont exposés aux
attaques persistantes de tous leurs voisins. Ce n'est pas
la convoitise pour le butin qui arme les tribus mahomé-
tanes d'un côté, et les Abyssins chrétiens de l'autre, contre
ce peuple d'un naturel doux et inoffensif, c'est la haine
implacable contre les infidèles qui les excite à surprendre
les paisibles villages des Kounama et à les mettre à feu
et à sang ; les jeunes gens robustes sont vendus comme
esclaves, les enfants et les vieillards sont passés au fil de
l'épée. Les Abyssins du Walqaït font des incursions
périodiques dans les districts de Dika, et emmènent tou-
jours un grand nombre d'esclaves ; les autres districts ne
sont pas non plus à l'abri des ravages. Il est vrai que les
Égyptiens entretiennent une garnison à Roufit dans le
but de protéger ces contrées, et les Kounama ont pris le
parti de leur payer un tribut annuel. Les habitants de
Balka et de Maï-Daro payent aussi un tribut aux chefs
d'Adiabo, mais ils ne sont pas pour cela plus en sûreté.
Pendant mon séjour à Tender (mai 1868), la bande de
Zelala, gouverneur d'Adiabo, ravagea le Balka et réduisit
quatorze villages en cendres ; la terreur fut si grande
dans le pays que même les Néré commencèrent à aban-
donner leurs habitations et à se réfugier dans les mon-
tagnes, et cela presque devant les yeux de la garnison
soi-disant protectrice qui venait de recueillir le tribut !

EN ABYSSINIE. 277
A force de considérer tout le monde comme des ennemis
mortels, ils ont fini par se faire un devoir de tuer tout
étranger qui pénètre dans leur pays sans avoir la protec-
tion d'un des leurs. Mais cet acte de sauvagerie n'est pas
inné chez eux ; on le voit par la complète sûreté dont y
jouissent les missionnaires et par la profonde affection
qu'ils témoignent au voyageur européen, chez qui ils
croient trouver un protecteur providentiel. Puisse la
France, dont le drapeau glorieux se déploie sur une partie
de l'Afrique, et qui protége depuis des années les Bogos
et les Takoué, chasser la barbarie en apportant la concorde
entre les tribus vindicatives, et tendre une main secou-
rable à cette malheureuse peuplade vouée à une infail-
lible extermination.
Définissons maintenant la position de quelques-uns des
points qui n'ont pas été très-exactement tracés dans les
cartes géographiques. La montagne de Bicha nous servira
de point de départ, parce qu'elle est visible à une grande
distance, et que le village de Koufit, dont la citadelle
contient une garnison considérablement augmentée à
l'époque de l'expédition des Anglais en Abyssinie, est
devenue une place assez importante. Koufit n'est qu'à
une petite heure de distance de Bicha. Une marche d'une
demi-heure de Koufit vers le sud conduit à côté d'une
rangée de montagnes dirigée au sud-est, portant sur ses
flancs le village de Karkotta. Au dernier contre-fort de
cette chaîne est adossée Moguélo où se tient un marché
de bestiaux. A une heure de là, on passe devant des puits
solides ; la vallée se rétrécit et le chemin conduit au pen-
chant de hautes montagnes en forme de terrasses, qui ont
une frappante ressemblance avec celles de la Judée, sans
avoir l'aridité de ces dernières. Sur les mamelons qui
dominent l'étroite vallée, les Kounama avaient élevé des
redoutes pour barrer l'entrée aux troupes égyptiennes qui
préparaient une razzia dans leur pays.

278 EXCURSION CHEZ LES FALACHA,
Au delà de ces montagnes, sur une colline abrupte, est
placé le village Saméro, dans un site délicieux. Puis on
descend continuellement dans un terrain rempli de débris
de roche calcaire, et, dans une heure, on est à Tender,
important village habité par des Néré et des Kounama.
Aux environs de Tender, il y a un bon nombre de villages
peuplés tantôt par des Néré, tantôt par des Kounama.
En allant de Tender à Guéga, on découvre deux villages
à peu de distance l'un de l'autre : Sali, habitants Kounama,
et Nagaro, habitants Néré ; Madargabé enfin, entre Guêga
et Ouganna, a une population Kounama. Ici s'arrêtent
mes connaissances exactes du pays ; d'après des rensei-
gnements, j'ai appris que le district sud-est s'appelle
Alimmo (Munzinger, Alomma). J'ai aussi entendu citer les
villages de Kona, de Koulloukou, d'Alimmolli, comme
étant situés dans le district de Balka.
Territoire entre le Mareb et le Takkazi ou Sétit. —
La route que j'ai suivie depuis Kassala pour arriver en
Abyssinie est peu fréquentée et conduit par le territoire
enclavé entre le Mareb et le Takkazi ou Sétit, et dont
l'Atbara forme les limites du côté de l'ouest.
De Kassala, on prend la direction sud-est jusqu'à la
montagne qu'on nomme Djebel-el-Louz, au pied de la-
quelle est le village de Hatmie ; en longeant des masses
de granit, au milieu d'une forêt de palmiers, on passe le
Mareb ou Gach, qui a un très-large lit de gravier, et en
deux heures, on arrive à Noaïma, village de la tribu des
Menna, qui paraissent être congénères avec les Beni-
Amer du Barka. Ici, on s'approvisionne d'eau, car l'on
en trouve très-difficilement dans les autres torrents. Entre
les montagnes rocheuses qui s'élèvent isolément du milieu
de la plaine aride et semblable en tout point au Barka,
on découvre d'abord le mont Abou-Gaml, aux formes
bizarres et où une vaste caverne, contenant une source
d'eau limpide, sert de repaire à des brigands. Les monts

EN ABYSSINIE.
279
Kandjar, Hamid-el-Menaï, et El-Djewamis sont moins
considérables.
En poursuivant la route au sud, on traverse trois tor-
rents qui affluent à l'Atbara et qui se nomment Guérébé,
Marâhik et Guirguef ; le dernier est le plus important et
ses rives boisées nourrissent un grand nombre de lions.
Depuis le Marâhik, la nature du terrain change compléte-
ment ; le sol noir et spongieux se revêt de hautes herbes
et a le vrai caractère du qola éthiopien. D'abord, ce n'est
qu'une vaste savane sans culture et sans arbres ; mais,
peu après, au voisinage de quelques tentes de nomades,
s'étale une longue série de champs de doura qui sont
interrompus par d'épaisses forêts de gommiers, au milieu
desquelles le mont Lesseir montre sa forme ronde à une
grande distance. Un assez gros village de ce nom est la
station d'hiver d'une partie des Homran, dont le cheikh
habite le village de Takala, près du Takkazi ou Sétit. La
distance du mont Lesseir de cette rivière est d'environ
quatre heures de marche.
Différentes tribus parcourent ces plaines, dont les
Menna seuls sont d'une origine gueez et de la famille des
Beni-Amer. Les Choukrii se tiennent près de l'Atbara ;
les Homran, une des plus belles races arabes, habitent
les deux rives du Takkazi dans douze à quinze villages.
Ils s'adonnent beaucoup à la chasse d'animaux féroces
qu'ils vendent aux marchands européens. Ils font aussi le
commerce de coton et de sel avec le Walqaït. Une haine
invétérée qu'ils nourrissent contre les Kounama entre-
tient une guerre permanente entre ces peuplades et coû-
tent cher aux deux parties.
Le qola du Walqait. — Au delà du Takkazi. en face
de l'île Abou Edris, se déploient souvent les tentes noma-
des de Zamelat et, à une heure de là, est placé le village
fixe appartenant, comme le premier, aux Homran. C'est
le dernier établissement arabe sur la frontière du Wal-

280 EXCURSION CHEZ LES FALACHA,
qaït et le point de ralliement des caravanes qui vont en
Abyssinie. Les Dabaïna, grande tribu arabe peuplant en
partie la contrée qui s'étend depuis Guedaref jusqu'à
Gallabat, importent dans le Walqaït le sel et le
coton. L'exportation est insignifiante et consiste notam-
ment en cuirs et en miel. Riche en toutes sortes d'ani-
maux sauvages, parmi lesquels se distinguent le lion,
l'éléphant, le rhinocéros, la girafe, l'autruche, l'agazen
et divers cynocéphales, le qola est dépourvu d'eau jusque
près du plateau abyssin. Les voyageurs se désaltèrent
d'abord au Saref Hemad ; un peu après, on traverse un
torrent plus considérable appelé Maï-Saguên, près duquel
est situé le village de Takârit, habité par les Takrouri, et
un peu plus au nord est le village Meselemie, dont les
habitants sont des Árabes Djalin. Le terrain devient de
plus en plus élevé, des rangées de hautes montagnes
paraissent barrer le chemin, et n'accordent qu'un lit fort
étroit au rapide Himara ; une fois que le voyageur a gravi
leur sommet, il aperçoit en face l'Amba (mont arrondi),
autour duquel sont situés les groupes d'habitations de
Qabtha, une des places principales du Walqaït. La foire
hebdomadaire qui s'y tient attire beaucoup de monde des
provinces voisines pour acheter des vivres, quelques
étoffes et des esclaves changalla. Une partie des habitants
professent l'islamisme, mais n'ont pas de mosquée ; ils
sont presque tous négociants; l'autre partie consiste en
chrétiens abyssins parlant le tigrina, et s'adonnant ex-
clusivement à l'agriculture. Il y a aussi une communauté
de Falacha ou de Juifs abyssins, qui exerce, à côté de
l'agriculture, tous les métiers connus dans ce pays.
Excursion dans quelques provinces occidentales de
l'Abyssinie. — C'est depuis Qabtha, en Walqaït, que
j'ai pu m'appliquer au but de mon voyage : à l'étude de
la religion, des mœurs et de l'état social des Falacha que
les infatigables recherches de M. d'Abbadie avaient signalés

EN ABYSSINIE.
281
à l'Europe, comme une secte juive douée d'une constitu-
tion singulière et primitive. Il importait, par conséquent,
d'avoir les détails de cette constitution et d'en approfon-
dir l'esprit. De plus, il fallait penser à recueillir des no-
tions linguistiques et statistiques qui pourront être utili-
sées pour élucider des questions historiques concernant
les Abyssins en général, et l'origine des Falacha en par-
ticulier. J'ai cherché à traiter ces divers problèmes dans
un « Essai » qui va bientôt être terminé. Un rapport sur
les Falacha, dans le but d'éveiller les sympathies de
l'alliance israélite universelle pour ses coreligionnaires,
a été présenté à cette Société. Ici j'ai à donner un exposé
succinct de ce qui concerne purement l'ethnographie.
Comme cette partie de l'Abyssinie est restée en blanc
sur nos cartes, il ne sera pas superflu d'en remplir l'es-
pace par quelques noms. Quant au chiffre de la popula-
tion, je ne suis en mesure de fournir une idée que sur les
communes où il y a des Falacha, puisque les circonstances
ne me permettaient pas d'avoir des rapports avec les
Amhara.
Une marche plusieurs fois interrompue, partant de
Qabtha dans la direction du sud-est, m'amena dans le
district de Djanfankara, à une demi-journée de Gondar.
La route courait, le long du plateau montagneux qui borde
le Se mien, le Qola-Agara et le Waggara. A une petite
journée de Qabtha, est la ville de Walqaït, dont la po-
pulation belliqueuse fait de fréquentes incursions dans le
territoire des Dika-Bazena (Changalla) ; la communauté fa-
lacha y compte 120 familles. Dans le voisinage, il y a deux
autres communes : Dangarchoha et Aqwarq, avec 50 fa-
milles chacune. Plus au sud, on signale Sola, 20 familles ;
Chatralla, 15 familles; Adi Qabaï, 5 familles ; Maï-Lémé-
mou, 10 familles, et Thégadié, place importante, dont le
quartier falacha contient 52 familles.
Le district de Thégadié contient des communes falacha

282 EXCURSION CHEZ LES FALACHA,
presque clans tous les villages, dont quelques-uns sont
assez grands pour mériter de figurer sur la carte. Ceux
que j'ai passés pour me rendre en Armatyoho se suivaient
ainsi : Thelalou, 20 familles; Ad Hamdi, sans falacha;
Adather, 10 familles ; Waïda, 50 ; Zègba, 12 ; Marva, 15 ;
Mai Embelou, 30; Adièt, 20; Amirfafa, 10. Entre les
montagnes et les collines qui hérissent les alentours, il
faut signaler les deux Ambas, Nouramba et Waïdamba,
peu éloignés l'un de l'autre. Dans cette province, les éta-
blissements des Falacha sont rares. Les villages que l'on
rencontre sur la route de Djanfankara sont : Kefle Ber,
Boty, Nasguâro, Liven, Dagorif, Golgota, Kokora.
Le district de Djanfankara est bien peuplé de Falacha
qui habitent huit villages aux environs du mont Hoharoa ;
sur le sommet de celui-ci vivent quinze ermites falacha,
qui jouissent d'une grande renommée de science et de
sainteté, même chez les chrétiens. Ces ermites sont tous
des pères de famille, qui font le vœu de célibat après la
mort de leurs femmes (le célibat absolu est repoussé par
les Falacha comme par les autres Juifs). Ils cultivent
eux-mêmes leurs champs, s'abstiennent de boissons eni-
vrantes, n'acceptent des laïques que des produits en na-
ture, et sont servis par des enfants jusqu'à l'âge de douze
ans qu'ils élèvent à leurs frais et auxquels ils donnent
une instruction religieuse. A l'époque de la moisson, les
paysans d'alentour font ordinairement pèlerinage chez les
ermites et leur apportent des cadeaux en céréales.
L'état agité du pays ne m'a pas permis de pousser
plus avant mon exploration ; j'ai été obligé de repasser la
frontière par Godawié, en traversant toute la longueur de
la province d'Armathyoho, et en partant d'Amirfafa où
j'ai dû retourner. Il y a très-peu de Falacha dans cette
province, mais la population amhara me paraît assez com-
pacte ; de gros villages et des bourgades se suivent à peu
de distance, au bord des ruisseaux qui affluent au Bahr

EN ABYSSINIE. 283
Selam ou au Guangue. Ces localités sont Tenfel, Warq
Laouh (10 familles falacha;, Tembakhoty (6 familles),
Amestia (4 familles), Maï Negad, Safi, Bahr, Thyerkin,
Adicha, Djandeba (2 familles), Medra, Djantola (1 famille),
Thyanqa, Awasa. De ce dernier village, il y a deux jours
de marche à travers une région inhabitée jusqu'à Godawié,
dans le district de Gallabat et à une petite journée de Ma-
tamma.
Un second essai que j'ai fait pour pénétrer par Ma-
tamma dans l'intérieur de l'Abyssinie, m'a amené jus-
qu'à Thyelga. Cette seconde excursion a servi à compléter
mes connaissances sur les Falacha. Les établissements
falacha sont fréquents dans cette province, et l'on ren-
contre des villages qui n'ont d'autres habitants que des
Falacha. On distingue entre autres le village d'Abba
Debtera, dans le district de Thyaouqo, à cause de son
mesguid ou temple, qui date du XVII siècle.
e
Juifs d'Abyssinie ou Falacha. — Le voyageur récem-
ment arrivé de l'Europe en Abyssinie, est étonné de la
diversité de nuance qu'il remarque dans la couleur des
habitants ; à mesure qu'il prolonge son séjour, il découvre
une variété de traits propres à certaines provinces, à cer-
taines classes de la population, qui ne se laissent pas
définir, mais qui font néanmoins sentir que quelque cause
puissante a fixé et perpétué ces modifications de la forme
humaine.
Au premier abord, rien ne distingue les Falacha des
Abyssins chrétiens. Ils s'habillent comme eux, leurs prê-
tres portent des turbans comme les prêtres chrétiens, ils
bâtissent leurs maisons de la même manière, ils emploient
les mêmes ustensiles, et parlent l'amharique avec autant
de pureté et de facilité qu'eux ; mais un examen attentif
nous persuade qu'ils diffèrent beaucoup entre eux. Les
Falacha sont, en général, plus corpulents et plus foncés
que les Amharas ; leurs cheveux sont plus courts, et sou-

284 EXCURSION CHEZ LES FALACHA,
vent crépus ; leurs yeux sont moins dilatés, leur visage
moins long. En les voyant, je me suis rappelé plusieurs
traits des Bogos, descendants d'une colonie des Agaous
de Lasta, et lorsque j'ai fait la connaissance des Qem-
mantes, peuplade déiste, d'origine agaou, habitant depuis
Wahni jusqu'à Djanfankara, j'ai été frappé de la ressem-
blance qui existe entre eux et les Falacha relativement à
la physionomie et au dialecte.
Car les Falachas parlent en famille un dialecte de l'idiome
agaou ; il leur est si particulier, qu'on le dénote dans le
pays par le nom de falachina ou kaïlina; le langage
usité en Ruara a une prononciation particulière. Comme
c'est dans ce dialecte que les Falachas traduisent la Bible
dans leur famille à leurs enfants, et récitent même des
prières dans leurs temples ; il est à présumer que cette
langue, si elle n'est pas leur langue primitive, leur est
plus anciennement connue que l'amharique. Dans mon
« Essai » sur les Falacha, j'ai tâché d'établir que l'idiome
agaou occupe une place parmi les langues du nord-est de
l'Afrique, dont le berber et le galla forment les extrêmes
limites connues jusqu'à présent, et qu'il faudra désormais
classer sous le nom de langues hamito-sémitiques.
Le judaïsme que professent les Falacha est le mosaïsme
pur, modelé sur la version gueez du Pentateuque, et mo-
difié par des exigences locales, de façon que les Falacha
forment une secte particulière du judaïsme, ayant des
lignes de démarcation trop tranchées pour les confondre
soit avec les Rabbanites, soit avec les Caraïtes, soit avec
les Samaritains. Ils ne se mêlent jamais avec les autres
peuples et observent une stricte monogamie, tout en ad-
mettant que la polygamie n'est pas défendue par la loi de
Moïse. On se marie à un âge mûr, le jeune homme ne fait
aucun cadeau au père de sa fiancée ; les divorces sont
très-rares et se font dans une réunion publique, mais non
pas par écrit comme chez les autres Juifs.

EN ABYSSINIE.
285
Un rite particulier aux Falacha, au sujet de la circon-
cision, me paraît jeter une vive lumière sur leur origine.
Les Falacha, à la différence des autres Juifs, pratiquent
cette opération au septième jour au lieu du huitième, et
sur les deux sexes. Or, la première circonstance s'explique
par une variante du texte gueez, mais comment expliquer
la seconde qui n'est pas recommandée dans le Penta-
teuque, si ce n'est que cet usage existait déjà chez les
Falacha avant qu'ils eussent adopté le judaïsme, ce qui
amène à supposer qu'ils sont des indigènes de race agaou
convertis à la loi de Moïse à une époque et par des per-
sonnes inconnues.
Par des considérations que j'ai exposées dans mon tra-
vail complet, je penche à supposer que le judaïsme fut
introduit en Ethiopie par les Himyarites de l'Yémen, chez
lesquels la croyance mosaïque était très-répandue dans
les premiers siècles de l'ère chrétienne, et que l'élément
juif des Falacha provient surtout des Himyarites amenés
captifs en Abyssinie par le roi. communément appelé Ka-
leb, vainqueur de Dou Nouas, leur dernier roi. Les Hi-
myarites réfugiés dans les montagnes, au delà du Takkazi,
pour vivre selon leur religion, sont parvenus à convertir
une partie des Agaous, habitants originaires de ces con-
trées, et en se mêlant avec eux ont produit le type falacha,
dont l'affinité avec celui de la race agaou est incontes-
table.
Tous les vêtements qui sont en usage chez les chrétiens
sont également portés par les Falacha. La toge romaine,
à bords rouges, est très-estimée ; c'est ce qu'ils mettent
pendant les fêtes, et un Falacha n'entre jamais dans l'en-
ceinte du mesguid sans être bien recueilli sous les plis
gracieux de son chamma. Les garçons d'un âge tendre
regardent les habits comme une parure, et les portent à
leurs bras ou sur leurs épaules. Un pantalon court, ou
seulement une ceinture qui va jusqu'aux genoux, suffit

286 EXCURSION CHEZ LES FALACHA,
souvent pendant le travail ; mais pour sortir, les femmes
mettent une chemise longue bordée de broderies de dif-
férentes couleurs. Elles aiment à se parer de bracelets,
de boucles d'oreilles, de colliers de corail, de verrote-
ries, etc., mais elles ont le bon sens de ne pas se percer
le nez comme le font les tribus tigréennes. Les laïques
ne portent aucune coiffure, et, contrairement aux Amha-
ras qui prêtent un grand soin à leur chevelure, ils se
rasent généralement la tête. Le turban est le signe dis-
tinctif du prêtre et du moine. Quant aux pieds, le peuple
n'a jamais pensé à les emprisonner dans une chaussure
quelconque.
Sous le rapport de la nourriture, la principale différence
entre les Falacha et les Amharas consiste en ce que les
premiers n'ont pas la coutume sauvage de manger la chair
crue (borende), et ils sont pour cela presque exempts de
la maladie du ténia. Des gâteaux de tief ou de dagoussa
forment l'alimentation commune. Les légumes sont rares,
excepté l'ail et l'oignon d'une très-petite espèce qui en-
trent dans toutes les préparations culinaires. Une sauce
fortement poivrée est très-usitée. On boit de l'hydromel
(thedy), et une espèce de bière faite de grains de dagoussa,
dite thella. En voyage, le Falacha ne mange que du doura
(Oleus sorgho), bouilli dans de l'eau salée et assaisonné
de racines de gingembre. Pendant les sabbats et les fêtes,
le pain est soigneusement préparé et revêt un caractère
de sainteté. La fabrication du fromage est inconnue en
Abyssinie, le lait et le beurre sont aussi devenus très-rares
par suite des ravages de la guerre civile ; encore moins
est-il possible aux Falacha d'avoir de la viande dans leurs
repas, à peine peuvent-ils s'en procurer pour les sacri-
fices. Les meubles et les ustensiles de ménage sont très-
simples et fabriqués par eux-mêmes.
On les désigne communément sous l'appellation de
Falacha, qui est la forme amharique du mot gueez fallâsi

EN ABYSSINIE. 287
(pluriel, fallasyan), émigré. Cette dénomination est ac-
ceptée par eux-mêmes, et je l'ai trouvée dans plusieurs
passages de leur liturgie. Un autre nom, rapporté et ex-
pliqué pour la première fois par M. d'Abbadie, est kaïla,
signifiant « ne traverse pas », et qui fait allusion à leur
manière rigide de ne pas passer un courant d'eau le jour
du Sabbat. En Walqaït et en Thégadié, on les nomme
aussi foggara, et les Ilmormas ou Gallas les connaissent
sous la dénomination de fendja. Ces deux appellations
paraissent avoir une origine historique que j'ai cherché à
expliquer ailleurs. Au milieu de leurs familles, ils em-
ploient l'expression maison d'Israël ou simplement Israël,
tandis que le nom de Aïhoud, judéen, juif, est presque
inconnu.
Un trait fort curieux signale les noms propres falacha
auxquels j'ai prêté mon attention toute particulière. Dé-
coulant toujours du sentiment intime du caractère national
et portant l'empreinte fidèle des croyances, des traditions
et des aspirations populaires, ils se conservent en forme
stéréotypée longtemps même après la disparition de l'idée
qui les a fait naître. Or, les Falacha tirent leurs noms
propres de trois sources différentes. La place d'honneur
appartient aux noms bibliques qu'ils prononcent d'après
la méthode éthiopienne. Puis viennent les noms dérivés
du gueez et de l'amharique, dont la formation étant bien
étudiée, nous donnera une jour la vraie explication des
noms propres que l'on trouve dans les inscriptions sinaï-
tiques et himyarites. Le monothéisme absolu ne permet
pas aux Falacha d'employer des compositions avec le nom
d'un ange ou d'un saint, comme c'est d'un usage très-
fréquent chez les chrétiens d'Abyssinie. Dans les noms
simples se reflète un profond sentiment de religion et de
tendresse, comme par exemple befekadou (par sa volonté),
kidanou (son alliance), yaïnié misa (déjeûner de mes
yeux). L'idiome agaou fournit aussi aux noms propres

288 EXCURSION CHEZ LES FALACHA,
falacha un contingent qui participe aux mêmes traits, par
exemple Khalen, vois-le-moi ; Sakhouyan, miséricordieux.
Ce qui me paraît très-important à remarquer, c'est le
manque total de noms chaldéens, grecs et arabes qui se
trouvent en foule chez les autres Juifs, ce qui démontre
que les Falacha n'ont jamais été en communication avec
les pays étrangers.
L'observance littérale des lois de purification a influé
sur la disposition des habitations falacha. Chaque famille
doit avoir au moins trois cabanes dont les deux moindres
ont la destination d'héberger les personnes qui sont affec-
tées des deux degrés d'impureté. Ceux dont la souillure
s'efface en prenant un bain froid au coucher du soleil,
sont logés près de la maison de la famille. On peut y
entrer et prêter compagnie à celui qui l'occupe. C'est là
qu'on reçoit les étrangers qui ne se sont pas purifiés,
comme aussi les hommes d'un autre culte. La dernière
cabane, située dans un coin éloigné, est réservée à ceux
dont l'impureté dure plus d'un jour. L'attouchement des
meubles d'une telle cabane rend impur, voilà pourquoi
on évite d'y entrer et même de s'en approcher. Tout
groupe de maisons est entouré d'une haie d'épines, ne
laissant qu'un seul accès, et le village falacha est tou-
jours situé à une respectable distance de celui des Amha-
ras, et près d'un cours d'eau où ils font leurs nombreuses
ablutions.
Chaque village falacha, si petit qu'il soit, a une cabane
appropriée au culte, près de laquelle les prêtres et les
debtéras s'occupent de l'instruction des enfants. Cette
instruction est fort rudimentaire : elle consiste à leur
apprendre la lecture de la Bible, surtout du psautier
qu'ils arrivent à savoir par cœur. On prête un soin parti-
culier à l'Histoire-Sainte et à la récitation des prières;
mais l'art d'écrire entre rarement dans le programme de
l'éducation, car, en Abyssinie, un homme sachant écrire

EN ABYSSINIE. 289
est considéré comme un artisan et non pas comme un
savant. Ce point de vue se justifie pleinement par la
nature de l'alphabet éthiopien, dont les lettres roides et
isolées se dessinent plutôt qu'elles ne s'écrivent.
A la différence des synagogues juives qui sont propre-
ment des lieux d'assemblée, les mesguids falacha révèlent
tout le caractère de l'ancien temple de Jérusalem. Nul
autre que les prêtres ne peut y entrer; le peuple se tient
dans la cour, les deux sexes séparément. L'office se fait
au son des sistres et des clefs et en brûlant de l'encens.
L'air monotone et mélancolique des prières, accompagné
de fréquentes prosternations, a quelque chose de saisis-
sant. Après chaque passage récité en gueez, on en répète
la traduction en dialecte kaïla sur le même air ; on chante
aussi des hymnes entières dans ce dialecte, et c'est alors
que la ferveur est plus grande, parce tout le monde com-
prend ce qu'il prie.
Les prières des Falacha sont pleines de dévotion, et doi-
vent être rangées à côté des plus belles que le judaïsme
a produites. Semées de passages bibliques, elles soutien-
nent admirablement ce ton plaintif, cette peinture saisis-
sante des douleurs nationales, mais aussi cette ferme
confiance dans un meilleur avenir, cette inébranlable foi
dans la brillante destinée du genre humain, qui caracté-
rise le fond des prières judaïques.
Jérusalem forme naturellement le pivot autour duquel
tournent toutes les aspirations des Falacha ; mais, chose
singulière, le Messie n'y joue aucun rôle. Ils croient que
quelqu'un doit venir pour ramener la justice dans le
monde, mais ils s'occupent plus du résultat de son appa-
rition que de sa personne. Cette liturgie est, sans aucun
doute, une œuvre indigène, puisque les locutions bibli-
ques qui s'y trouvent dépendent complétement de la
version gueez, en s'éloignant tant de la traduction grecque
que du texte hébreu. Parmi ces prières, j'en ai trouvé
SOC. DE GÉOGR. — MARS-AVRIL 1869. XVII. — 19

290 EXCURSION CHEZ LES FALACHA.
une qui me paraît avoir trait aux grandes souffrances
essuyées par les Juifs himyarites dans les premiers temps
de leur exil en Abyssinie.
Les Falacha ignorent l'usage de la langue hébraïque et
paraissent n'avoir jamais connu le texte hébreu de la
Bible. Ils acceptent tous les livres contenus dans la Bible
éthiopienne, mais n'accordent pas d'autorité facultative
pour les cérémonies religieuses aux livres écrits après
Ezra ; c'est par cette raison que les Falacha ne célèbrent
ni la fête des Macchabées ni celle d'Esther. Le manque
de critique a pourtant introduit chez les Falacha des
écrits apocryphes portant des noms révérés des patriar-
ches et des prophètes, et qui sont en grande partie les
œuvres des chrétiens judaïsants.
Il serait intéressant de savoir par quelle voie les Falacha
sont arrivés à connaître presque tous les noms hébreux
donnés dans la Bible à l'Etre suprême ; le tétragramme
leur est resté seul inconnu. Une foule de noms mystiques
paraissent être arrivés de l'Egypte en Abyssinie, au moyen
de compositions gnostiques, et les Falacha ont également
puisé à ces sources troubles. Les Falacha possèdent même
une petite littérature à eux, traitant surtout des matières
religieuses et eschatologiques, et écrite dans le style des
Midrachim talmudiques. On y rencontre plusieurs pas-
sages faisant allusion à des faits historiques, et même des
dates qui seront d'un grand secours pour déterminer
des moments importants de l'histoire abyssinienne.
Dans la vie civile, les Falacha emploient la computation
abyssinienne, qui fixe la création du monde à 5500 ans
avant J . - C , et qui avance l'ère chrétienne de sept ans.
Les douze mois de l'année abyssinienne sont de trente
jours chacun, au bout desquels on ajoute quatre jours
chaque année, et un jour de plus chaque quatrième année.
Mais pour déterminer les époques religieuses, les Falacha
font usage de l'année lunaire, dont ils connaissent les

EN ABYSSINIE. 291
noms hébreux. Pour ce qui concerne la méthode de faire
les intercalations, mes informations ne sont pas assez
avancées pour qu'on puisse en connaître le système. Le
premier jour du mois est le lendemain du soir dans
lequel on voit la nouvelle lune. Ce jour là est la fête de la
Néoménie, et forme le point de départ pour la date des
autres jours solennels.
J'ai déjà mentionné que l'observation du Sabbat est
plus rigide chez les Falacha que chez d'autres sectes
juives; en revanche, les autres fêtes sont assujetties à
moins de rigueur. En contradiction soit avec les Rabba-
niles, soit avec les Caraïtes, les Falacha expliquant d'une
manière toute particulière un passage du Pentateuque
beaucoup controversé, fixent la Pentecôte au 12 de la
lunaison de Siwan, et puisque cette fête est appelée dans
la Bible fête de la moisson, ce qui est en opposition avec
le cours des saisons en Abyssinie, les Falacha se sont vus
obligés de célébrer une seconde Pentecôte le 12 de la
lunaison de Kyslev, pendant laquelle ils peuvent pré-
senter les prémices au temple et en faire des cadeaux à
l'étranger, à l'orphelin et à la veuve, d'après le comman-
dement de la loi. Afin de ne pas laisser oublier les fêtes
mosaïques, le rite falacha a institué des demi-fêtes com-
mémoratives qui se célèbrent mensuellement aux dates
appartenant aux grandes fêtes, de sorte que le travail
cesse pendant huit jours chaque mois, ce qui paraît
exorbitant; mais, si l'on considère le nombre des jours
fériés chez les Abyssins, on trouvera que les Falacha
accordent encore plus de temps au travail.
Les jeûnes des Falacha ont cela de remarquable que
leurs dates ne s'accordent avec celles des autres juifs
que pour les mois, mais non pour les jours. Les hommes
pieux jeûnent aussi le lundi et le jeudi, mais le jeûne du
jour du Pardon et celui qui commémore la destruction de
Jérusalem est obligatoire pour tout le monde. Avant de

292 EXCURSION CHEZ LES FALACHA.
manger, on se lave les mains, et il est de rigueur de
réciter une bénédiction après le repas. L'égorgement
d'un animal pour manger se fait avec une grande forma-
lité, et conformément à des usages traditionnels qui dif-
fèrent en partie de ceux des autres juifs.
Les Falacha pratiquent encore la cérémonie des sacri-
fices, mais elle est purement d'un caractère commémo-
ratif ; les prescriptions mosaïques ne sont pas exactement
suivies, et elles n'ont lieu qu'à l'occasion des grandes
fêtes de l'année, notamment la veille de la Pâque. On
n'oublie pas non plus de faire un sacrifice pour le repos
d'un défunt, sacrifice beaucoup en vogue en Abyssinie,
même chez les chrétiens, et qui est connu sous le nom de
Tezkar. Il va sans dire que les Falacha n'enterrent jamais
leurs morts au milieu des habitations ; leurs cimetières
sont toujours éloignés du village, sur le flanc de quelque
colline isolée, et les pierres sépulcrales sont dépourvues
d'inscriptions.
Les Falacha se distinguent par leur sobriété et leur
activité. Déjà, les lois de pureté mosaïques qu'ils accom-
plissent rigoureusement les empêchent de tomber dans
l'excès. Ils exercent tous les métiers, bien que l'agricul-
ture soit leur occupation principale. Ils fabriquent tous
les ustensiles nécessaires au ménage et aux champs ; ils
sont maçons, architectes, forgent des armes et tissent le
coton, mais ils répudient le commerce.
La condition de la femme chez les Falacha témoigne
d'un très-haut degré de moralité. Elle est tout à fait
l'égale de l'homme : elle n'est ni voilée, ni confinée dans
un harem, et elle entre souvent dans la société des
hommes. Les époux vaquent ensemble aux travaux de
leur métier; voilà pourquoi ils n'ont jamais besoin d'un
domestique ou d'un esclave qui, d'ailleurs, ne pouvant
servir plus de six ans, d'après la loi mosaïque, leur re-
viendrait trop cher.

EN ABYSSINIE. 293
Il est consolant de constater que le fanatisme religieux
n'existe pas en Abyssinie. Malgré la séparation rigoureuse
qui se soutient entre les différents cultes, les rapports
affectueux entre chrétiens et Falacha ne cessent que par
des motifs politiques, ou plutôt par la rapacité des petits
tyrans qui perpétuent la guerre civile dans ce beau, mais
malheureux pays. A cette occasion, beaucoup de sang est
versé, parce que les Falacha ne se résignent pas passive-
ment à voir piller leurs biens, mais résistent à main armée
et ne cèdent que lorsqu'ils sont réduits à l'extrémité.
Ils s'engagent même volontairement dans les rangs de
l'armée et combattent à côté de leurs, concitoyens des
autres cultes.
Leur courage n'a jamais été mis en doute par leurs
voisins. Il est généralement connu que les Falacha de
Knara et d'Athyéfer sont l'objet d'une sérieuse crainte
pour les Amharas. Ils ne sortent jamais sans être armés
d'une lance. Le roi Théodoros comptait un grand nombre
de Falacha dans son armée. Ils prirent aussi part à l'ex-
pédition que Tsaddiq, le chef d'Adiabo, a entreprise contre
les peuples du Barka et, tout récemment, ils faisaient
cause commune avec les Abyssins pour attaquer les
Gallas au sud du Dalanta. Leur amour de la patrie est
vraiment admirable, et rien ne les offense plus que les
remarques défavorables sur leur pays ou sur leurs com-
patriotes.
Un autre fait curieux qui se fait observer en Abyssinie,
c'est la conformité des légendes et des traditions sur les
personnes de l'antiquité juive ou par rapport aux croyan-
ces eschatologiques. Cela va à un tel point que les Falacha
récitent, pendant une cérémonie religieuse, un livre
chrétien, ayant seulement soin d'omettre quelques noms
propres qui choquent leurs dogmes. D'ailleurs, les rites
de l'Église abyssinienne ont une couleur judaïque, et
c'est peut-être grâce à ce cérémonial que le christianisme

294 EXCURSION CHEZ LES FALACHA, EN ABYSSINIE.
s'est conservé en Éthiopie. A mesure que ces pratiques
s'émoussent chez la population, elle tombe en proie à
l'islam, comme le prouve le changement de religion qui
s'est effectué et qui s'effectue encore chez les tribus
tigraïennes du nord et de l'est de l'Abyssinie et chez les
Bogos.
Pour terminer cette esquisse, disons quelques mots
sur l'extension de la population falacha sur le territoire
abyssinien. Il est prouvé que des communautés de cette
Secte existent même en Tigraï, notamment dans le Chiré.
Beaucoup d'entre eux vivent dans la contrée des Azabo-
Gallas et jusqu'au Choa. Dans le pays Amhara, ils sont
établis en Walquaït, dans les contrées montagneuses, le
long du Takkazi, depuis le Semien jusqu'au Lasta, mais
ils sont peu nombreux en Armathyoho et dans le pays
riverain du lac Tsana, du côté de l'est, et manquent
tout à fait dans le Miéthya et le Godjam. Par un jeu du
hasard, ils forment une partie considérable des habitants
de Dembia et de Thyelga, et sont surtout nombreux dans
les provinces situées à l'ouest de Tsana, en Kuara, en
Alefa, en Athyefer, etc. Cette distribution des établisse-
ments falacha, dont le plus grand nombre se trouve aux
extrêmes limites de l'Abyssinie, ne peut être que la con-
séquence d'un déplacement violent et semble confirmer
les traditions locales qui rapportent que des guerres lon-
gues et acharnées ont sévi entre les chrétiens et les juifs,
avant que les premiers fussent parvenus à soumettre le
pays au delà du Takkazi, et d'en sémitiser la population
de race agaou.

SAMARKAND.
295
SAMARKAND
PAR N. DE KHANIKOF
TRADUIT DU RUSSE
PAR M. P. VOELKEL
C'est le 2 (14 septembre 1841), il y a de cela vingt-six
ans, que je vis pour la première fois la célèbre capitale
de Tamerlan, d'un point élevé de la route qui conduit de
Boukhara à Samarkand, et où j'arrivai exténué par la cha-
leur et couvert de poussière. De vastes ruines, jonchant
le sol autour des murailles actuelles de la ville, indiquaient
clairement que sa gloire est passée ; néanmoins, vue de
loin, elle offrait, malgré son état de décrépitude, un aspect
assez imposant. Des coupoles vêtues de briques émaillées,
couleur d'azur, plusieurs minarets élancés et de forme
élégante, le vert riant de ses jardins, se découpant nette-
ment sur le bleu foncé d'un ciel sans nuages, le silence
même qui régnait autour de nous, communiquaient à ce ta-
bleau une certaine beauté solennelle. Le contentement
que javais à contempler ce paysage était, je dois l'a-
vouer, considérablement rehaussé par le souvenir que,
depuis le 8 septembre de l'année 1404, jour de l'entrée
dans Samarkand de Gonzalès Clavijo, envoyé d'Henri III
de Castille, aucun Européen n'avait pénétré dans cette
ville célèbre (1). Toutes ces impressions pittoresques et
tous ces souvenirs historiques n'avaient évidemment au-
cune prise sur l'âme prosaïque de mes compagnons bouk-
(1) J'ignorais que depuis la veille, le 1 (13) septembre, MM. Lehman et
e r
Bogoslovski se trouvaient déjà à Samarkand. Lehman étant venu le 3 (15)
me voir dans la citadelle, me proposa, en plaisantant, de lui acheter la

priorité de l'arrivée dans la ville, et, certes, je n'aurais jamais cru alorsque
la mort prématurée de ce jeune savant, si ardent à l'étude et si plein de

santé, suivie de près de celle de son compagnon de voyage, dût me laisser
sitôt le triste honneur d'être le premier successeur vivant de Clavijo,


296 SAMARKAND.
hares, Izmaïl-Bek-Tchouri-Agassi, Mirza-Ibrahim, son
parent et secrétaire, et mon fidèle serviteur Kourban-Baï,
affranchi d'un riche négociant de Boukhara, fils d'une de
ses esclaves persanes. A mesure que nous approchions de
la ville, ils jetaient de tous côtés des regards étonnés en
échangeant quelques paroles à voix basse. Enfin, Izmaïl-
Bek, secouant la poussière de sa longue barbe, fraîche-
ment peinte de noir, se répandit en imprécations contre
la négligence des autorités de Samarkand qui ne se pres-
saient pas d'envoyer un pichvaze, ou réception d'honneur,
à des hôtes de notre importance. Je cherchai à le calmer
en lui observant que nous avions quitté de très-bonne
heure notre dernière station, qu'on ne nous attendait pas
sitôt, etc.; mais toutes ces hypothèses faisaient peu d'effet
sur lui, et ce n'est qu'à contre-cœur qu'il accepta ma propo-
sition de s'arrêter au bord du premier conduit d'eau, et de
dépêcher Mirza-Ibrahim à Samarkand pour prendre lan-
gue. Ce dernier revint une heure après, accompagné d'un
petit homme barbu, évidemment dérangé dans son som-
meil, qui se présenta à moi comme le defterdar ou archiviste
d'Ibrahim-Dodkha, gouverneur de Samarkand. Il excusa
son chef, en alléguant un malentendu résultant de l'igno-
rance où l'on était sur l'heure précise de notre arrivée,
et il nous invita à descendre dans sa propre maison, située
dans la citadelle, à deux pas du château.
L'habitation de cet honorable dignitaire n'était rien moins
que spacieuse. La partie qu'on m'assigna se composait
d'une petite cour sur laquelle donnaient trois fenêtres et la
porte du mikhmane khané ou salon, précédé d'une anti-
chambre. La moitié de cette enceinte était occupée par une
plate-bande semée de goulimariam, mais dont les touffes
recouvertes de poussière avaient l'air d'être complétement
négligées. L'autre s'élevait en soupa ou estrade, et était
propre et bien pavée. Les tapis peu secoués de mes deux
pièces, et l'aspect sombre et étouffant de l'appartement, me
décidèrent à lui préférer la cour. J'y fis, en conséquence,

SAMARKAND. 297
dresser une joli petite tente dont l'émir a eu la gracieu-
seté de me munir pour ce voyage, d'y placer mon lit de
camp et ma table de voyage, et je résolus d'attendre les
événements dans ce bivouac assez confortable.
Toutes ces haltes et tous ces arrangements avaient pris
un temps assez long, de façon que je ne m'installai dans
ma tente qu'à midi, heure du déjeuner boukhare; aussi
m'apporta-t-on un énorme plat de sebzi pilau ou pilau
aux carottes, et une pyramide de belles pêches de Samar-
kand, certainement les plus exquises du monde entier,
quoique Samarkand soit surtout renommée pour ses
pommes, comme le savent tous les lecteurs de l'auto-
biographie du sultan Baber.
Après déjeuner, mon hôte, Izmaïl-Bek, son secrétaire et
moi, nous tînmes conseil pour décider quand et comment
je remettrais les cadeaux que j'étais censé apporter à Ibra-
him Dodkha, de la part du gouverneur militaire d'Oren-
bourg. 11 fut arrêté que j'attendrais son réveil après la
sieste de midi, et qu'alors le defterdar et le tchouri-agassy
arrangeraient notre entrevue.
En effet, vers trois heures, on vint m'annoncer que le
Dodkha m'avait envoyé ses chevaux et ses ferraches, et me
priait de venir le voir. Les cadeaux furent placés sur deux
plateaux couverts de mousseline, dont l'un devait être
porté par Mordovine, cosaque d'Oural qui m'accompa-
gnait, et l'autre par Kourbane; je montais un très-beau
cheval turcoman, et, précédé de ferraches, nous nous
mîmes en route. Le trajet ne fut pas long, et le defterdar
ne m'avait pas trompé en me disant que sa maison était à
deux pas de celle du gouverneur.
Sous la sombre et profonde porte du château étaient
rangés en deux files les cipayes du gouverneur, vêtus de
khalats ou robes de chambre, et coiffés de chapeaux
pointus en drap, bordés à la base de fourrure de mouton.
Leur armement était aussi varié que bizarre. On dirait
qu'on les avait armés de pièces empruntées, pour la cir-

298 SAMARKAND.
constance, à quelque musée du moyen âge. On y voyait
des fusils à mèches, des pertuisanes, des massues, des
haches, et même des arcs et des carquois bourrés de
flèches. Après avoir traversé une ou deux cours, nous
entrâmes dans un couloir voûté, également rempli de sol-
dats. Il aboutissait à une vaste cour avec un hhouz ou
bassin d'eau au milieu, et un spacieux aïvane, ou toiture
soutenue par de légères colonnes en bois. Ibrahim Dodkha
n'y était pas encore, mais à peine m'étais-je assis sur un
petit tapis ou namazigah, préparé à mon intention, qu'il
parut et s'assit sur un coussin, au centre de l'aï-
vane. Voyant que la place qu'on m'avait préparée était
très-éloignée de celle du gouverneur, je me levai, et, sans
faire attention aux gestes pleins d'effroi du Tchouri-agassy,
je vins m'asseoir à un demi-pas de lui. Cette conduite,
qui parut très-téméraire à ma suite boukhare, fit, à ce que
je crois, une tout autre impression sur le vieil Ouzbek,
auquel j'avais affaire, car il m'adressa très-cordialement,
en tatare, la série de questions et de compliments d'usage.
On débute, comme on le sait, par des informations sur la
santé du souverain de l'étranger, et on termine par des
questions sur la fraîcheur du cerveau de l'interlocuteur.
Après ce préambule, on rangea devant Ibrahim Dodkha les
cadeaux que j'avais apportés, et je lui dis que le gouver-
neur militaire d'Orenbourg m'avait chargé de lui trans-
mettre ces bagatelles comme témoignage d'amitié, pour
la protection qu'il accordait aux commerçants russes ve-
nant à Samarkand. Quelques instants après, on apporta
le thédans une théière immense, qu'on nous servit, à moi et
au gouverneur, dans de spacieuses tasses chinoises, tandis
que mes compagnons de voyage, placés à une distance
respectueuse, n'eurent que le spectacle de ce régal. Après
avoir vidé ma tasse, je demandai la permission de me re-
tirer, et je m'en retournai de la même manière que j'étais
venu.
Le jour suivant que, d'après la sotte étiquette boukhare,

SAMARKAND.
299
je devais passer tout entier chez moi, soi-disant pour me
reposer des fatigues de la route, il m'arriva dans la mati-
née une nombreuse députation de compatriotes d'Ismaïl-
Bek, originaires de Merve, et par conséquent descendants
des habitants de cette ville qui, sous les règnes de Chah
Mourad et de son fils l'émir Khaïdar, avaient été transférés
de force et établis à Samarkand. Ils m'apportèrent en
cadeau des monceaux de pêches, et reçurent en échange
quelques aunes de drap et quelques téngas, petite mon-
naie d'argent du pays, de la valeur d'un franc. Leur entre-
tien me prouva qu'ils étaient des ennemis acharnés, quoi-
que secrets, du gouvernement boukhare. L'invasion de
Nadir Chah, et la conquête de Boukhara par les Persans,
ont laissé une impression profonde dans leur mémoire, et
ils nourrissaient le ferme espoir de voir ces événements
se renouveler de nos jours, d'autant plus qu'ils ne pré-
voyaient pas d'autre fin à leurs souffrances. Cela me porte à
croire que, bien que toute la génération actuelle soit née
sur le sol de Boukhara et est forcée de professer le rite sun-
nite, la plus grande partie d'entre eux sont restés au fond
du cœur chiites, ce qui doit ajouter à la haine qu'ils por-
tent à leurs oppresseurs. J'ai appris, tant de la bouche de
mes visiteurs que par mon hôte, qui paraissait connaître
à fond la statistique du district de Samarkande, que cette
province comprend, sous le gouverneur actuel, cinq tou-
mans ou cantons, récoltant, en moyenne, 70 000 batmans
de blé de toutes espèces, c'est-à-dire environ 9 168 320 ki-
log. de grains, dont 30 pour 100, ou environ 2750 000 ki-
logrammes, sont prélevés par le gouvernement à titre de
khiradj. Sur chaque champ de blé d'un tanape, égal a
0,3098 hectares, le gouvernement prélève un impôt de
18 téngas ou francs, et 6 téngas par tanape ensemencé
de luzerne. Ce revenu doit suffire au gouverneur pour son
propre entretien, la paye de ses domestiques et employés,
et pour l'entretien et les gages de 250 noukers ou cipayes,
formant la garnison de la province en temps de paix. Le

300
SAMARKAND.
reste est envoyé à l'émir en guise de pichkéch ou cadeau,
le jour du noourouze, le 21 mars. En 1841, par exemple,
il envoya ainsi à Boukhara, avec son fils, la somme de
150 000 téngas ou francs. N'est pas compris dans cette
somme le revenu des douanes, envoyé directement à Bouk-
hara au Zakiatchi Bachi, dignitaire complétement indé-
pendant du gouverneur. Le droit perçu sur les troupeaux
de moutons, relève encore d'une administration distincte,
et il est apporté chaque printemps directement à l'émir
par des fonctionnaires spécialement chargés de cette mis-
sion. Je n'ai pas pu me procurer des renseignements
exacts sur l'importance de ces deux derniers impôts ; mais
les douanes de Samarkand ne doivent guère donner une
somme considérable, car les droits d'entrée ne sont préle-
vés que sur les caravanes de Khokand et de Boukhara.
J'ai visité les curiosités de Samarkand dans les jour-
nées des 4, 5 et 7 septembre. Elles sont peu nombreuses.
Mais avant d'en faire la description, je dirai quelques
mots sur la ville en général. Le topographe Yakovlef,
qui accompagnait MM. Lehman et Bogoslofsky, a relevé un
plan détaillé de Samarkand que j'ai joint à ma descrip-
tion du Khanat de Boukhara, publiée en 1843.
Le mur de la ville était en assez bon état à l'époque où
je la visitai. L'enceinte urbaine forme un quadrilatère
presque régulier, ou plutôt un trapèze, car la face septen-
trionale est plus longue que les autres. Le côté le moins
régulier du mur d'enceinte est celui de l'ouest, où la cita-
delle s'avance en promontoire. Ce mur est absolument
identique avec celui de Boukhara ; la hauteur et l'épaisseur
en sont les mêmes ainsi que les crénelures et les demi-
tours rondes appelés bourdj. Ce mur a 13 kil. 819 mètres
de pourtour, et renferme un espace de 8 247 234 hect.
1032 ares, ce qui équivaut à 2533 tanapes 1/3. Samar-
kand a donc 500 tanapes de plus que Boukhara, ce qui
tient à la quantité de ses jardins, car pour le nombre
d'habitants, elle cède beaucoup à cette dernière ville. Sa

SAMARKAND. 301
population doit être évaluée à 30 ou 35 000 âmes. Le
mur d'enceinte est percé de six portes, ou dervazé. Dans
le côté ouest, il n'y a qu'une porte, celle de Boukhara,
Dervazeï-Boukhara ;
il y en a également une dans le côté
de l'est, D. Kalendar-Khane. Le côté sud et celui du
nord ont chacun deux portes. Celles du premier s'appel-
lent D. Païkobak et D. Chahi Zindé ; les autres D. Sou-
zanguirane
et D. Khodja-Akhrar. Cette dernière doit
son nom à un saint très-révéré à Samarkand, et enterré
près de cette porte. Les ruines qui entourent la ville font
croire qu'autrefois elle a dû être plus grande qu'à l'épo-
que actuelle, ou bien il faut admettre qu'en renaissant,
après une de ses nombreuses catastrophes, elle se soit
avancée dans le sens du sud-est. Les terrains situés à
l'ouest, mais surtout ceux qui sont au nord du mur et qui
portent le nom de Kaleï Afrassiab, sont plus couverts
de ruines que les autres. Il ne faut cependant pas croire
que ce changement se soit opéré récemment. Depuis les
temps de Timour, l'enceinte de son ancienne capitale n'a
pas changé de forme. Il n'y a qu'une chose hors de doute,
c'est qu'à l'époque de sa prospérité, les environs de
Samarkand étaient beaucoup mieux cultivés qu'ils ne le
sont aujourd'hui, et on peut encore reconnaître les traces
des jardins où, par ordre de Timour, ses femmes entrete-
naient Clavijo avec tant de magnificence. La ville est
pourvue d'eau par trois ruisseaux descendant du versant
septentrional du mont Agalyk (Agalyk-Taou). Le pre-
mier pénètre à Samarkand un peu à l'est de la porte de
Khodja Akhrar, et après avoir longé les côtés est et nord
de la citadelle, il sort de la ville pour arroser les champs
situés au nord de la route de Boukhara. Le second cours
d'eau entrant dans la ville près de la porte de Souzane-
Guiran, en ressort par le côté de l'est, et se réunit au
troisième qui longe ce même côté, et les deux ensemble
se jettent dans l'Abi Bécherte ou Abi Meched, comme l'ap-
pelle le peuple. Ce cours d'eau baigne le pied du mur

302 SAMARKAND.
septentrional de la ville. Cette abondance d'eau courante
permet d'en pourvoir chaque maison, ce qui contribue
beaucoup à la salubrité de la ville. Samarkand possédait,
en 1841, deux caravansérails et trois bains publics, dont
deux sont appelés Khammami-Khodja Akhrar, et le
troisième Khammami-Miri. Outre le trafic quotidien, il y
a à Samarkand deux marchés par semaine, le lundi et le
jeudi. Les merciers se tiennent auprès du Medressèh-
Chirdar, et les chevaux sont exposés à la vente autour
du Medressèh Khanoum. Je n'ai pas pu déterminer la lon-
gitude ni la latitude de Samarkand. On sait qu'Oulough-
Bek plaçait cette ville à 99°16' à l'est des îles Fortunées et
à 39 37' de lat. N. Or, comme notre levé nous a donné pour
lalatitude de cette ville 39°57', j'ai cru que le chiffre 3 des
37' d'Oulough-Bek était dû à une erreur de copiste.
Or, maintenant M. Struve vient de combler celte lacune
importante dans nos connaissances géographiques de l'Asie
centrale, et, d'après lui, la latitude de cette ville est
39°38'45" et sa longitude 36"38'54" à l'est de Pulkovo, ou
64°38'12" à l'est de Paris. On voit ainsi que la latitude
déterminée par Oulough-Bek est assez exacte.
Il est hors de doute que l'existence de Samarkand,
comme ville, remonte à la plus haute antiquité. Les
annales de l'Orient musulman rapportent sa fondation à
l'époque héroïque de l'histoire persane, en l'attribuant au
Keïanide Keï-Kaous, fils de Keï-Koubad. Plus tard, la
ville fut détruite par un personnage à moitié fabuleux, le
roi du Yemen Chimr, ce qui aurait fait donner à la cité,
élevée à la place de l'ancienne, le nom de Chimrkend,
c'est-à-dire « Chimr l'a détruite ». Les Arabes auraient,
par la suite, transformé ce nom en celui de Samarkand.
Ce n'est là évidemment qu'un jeu de l'imagination des
philologues orientaux, quoique le souvenir de l'invasion
de l'Asie centrale par les Sémites paraisse reposer sur
une base sérieuse.
Quoi qu'il en soit, du temps de l'expédition d'Alexandre

SAMARKAND. 303
le Grand en Asie, il existait déjà dans la Transaxiane une
ville Marakanda, prise par Alexandre l'an 329 avant
J . - C . , reprise sur lui, la même année, par Spitaménès,
qui, profitant de la marche d'Alexandre vers le Jaxarte,
avait tourné l'armée du héros macédonien par derrière,
en passant par le Kyzyl Koum. Elle fut de nouveau con-
quise par les Macédoniens après le retour d'Alexandre
de Rhodjend. C'est de là qu'il alla hiverner à Zariaspe,
reconnu, par tous, pour la ville actuelle de Hézar-Asp.
Depuis ce temps, sous les princes helléno-bactriens, les
Arsacides, les Sassanides, les Khalifs arabes, les Sama-
nides, les Rarakhitaïens, les Gaznévides, les Seldjoukides,
les Rharezm-Chahs, les Tchingisides, les Timourides, les
Cheibanides et les Batoukhanides, c'est-à-dire sous treize
dynasties différentes, Samarkand n'a jamais cessé d'être
une ville. La haute antiquité de cette cité porte à croire que
l'emplacement occupé par Samarkand est une vraie mine de
découvertes archéologiques, et j'ai la conviction qu'on par-
viendra à faire des trouvailles importantes en cherchant ces
trésors au-dessous et non au-dessus du sol occupé par la ville.
A la surface de la terre, on ne peut reucontrer que des mo-
numents remontant, tout au plus, à l'époque de Tamerlan.
Les monuments actuellement existants sont deux palais
de Timour. L'un, situé hors de la ville, en face du mur sep-
tentrional, est actuellement converti en un sanctuaire nom-
Chahi-Zindé ; l'autre, dans la citadelle ou Ark, ren-
ferme la pierre bleue ou verte, sur laquelle tous les émirs de
Boukhara doivent placer leur pied, pour ne pas laisser de
doute de leur souveraineté. Le Medressèh Khanoum, im-
mense école construite, d'après le témoignage de Mou-
hammed Fassikhi, l'an 807 de l'hégire (1404), par l'une des
nombreuses femmes de Timour. La mosquée principale a
été bâtie en 801 de l'hégire (1398-1399) à côté de cette
école, par Timour lui-même avec l'argent pris dans l'Inde
sur les Guèbres. Je mentionnerai encore trois Médressèh,
Ouloug-Bek, Chirdar et Tilla-Kari. La construction de

304 SAMARKAND.
la première a été commencée, d'après Khadji, Khalfa, l'an
824 de l'hégire (1421), de sorte que la date de 828, citée
par M. Vambéry (p. 210 de l'édition anglaise), se rap-
porte probablement à l'année où elle fut terminée. Le Mé-
dressèh Chirdar a été fondé, d'après M. Vambéry, qui
n'indique pas sa source, par le Kalmouk Yélenktache en
1028 (1618), et sa construction, par conséquent, doit être
rapportée au règne du Batoukhanide Seyid-Imam-Kouli-
Khan. Enfin, vient le mausolée de Timour. L'année
où il fut construit ne m'est pas connue; mais il sera facile
actuellement de la découvrir sur le monument même. La
fameuse pierre noire du tombeau de Tamerlan fut apportée
à Samarkand l'an 818 de l'hégire (1415), selon le témoi-
gnage de Mouhammed Fassikh. Au sujet de cette pierre,
Khodja Abdoulkérim, secrétaire de Nadir Chah , ra-
conte ce qui suit (page 44 de la traduction anglaise de
ses Mémoires) : « Lutf-Ali-Khan, neveu de Nadir-Chah,
fut envoyé à Samarkand pour y lever un corps de 9000
Ouzbeks. Nadir Chah ayant appris que la pierre du tom-
beau de Timour était regardée comme une merveille
(beaucoup de personnes assuraient que c'était un bézoar),
ordonna à son neveu de la lui apporter à Meched,
ainsi que les portes d'airain du Médréssèh voisin. Lutf-
Ali amena les Ouzbecks, et apporta la pierre et les portes,
mais en détachant la première, on l'avait cassée en qua-
tre morceaux. Etant lié d'amitié avec les personnes char-
gées de cette mission, j'ai pu me procurer un de ces mor-
ceaux que j'emportai dans l'Inde, comme curiosité à
montrer à mes amis. » Quoi qu'il en soit, actuellement la
pierre se trouve remise à sa place, et le 4 (16) septembre
1841, je la vis avec une seule fente au milieu, de façon
que, si Abdoul-Kérim ne s'est pas trompé, le fragment
qu'il s'est procuré a dû être un éclat ou du bas, ou de
l'intérieur de la pierre. Je ne crois pas nécessaire de
décrire plus en détail les monuments de Samarkand ; le
lecteur trouvera cette description dans mon ouvrage inti-

SAMARKAND. 305
tulé : « Description du Khanat de Boukhara » dans le
voyage à Samarkand de Lehman, publié d'une manière
aussi consciencieuse qu'instructive par le général Hel-
merssen après la mort de l'auteur, dans le dix-septième
cahier des « Beïtrãge zur Kenntiss des Russischen Rei-
ches » (Notices pour servir à la connaissance de l'empire
russe), et enfin, dans le voyage de M. Vambéry.
Je termine cet article en exprimant l'espoir que quel-
qu'un de nos vaillants compatriotes qui, sous la conduite
du général Kaufmann, ont si brillamment payé la désas-
treuse visite de Timour à Moscou, nous fournisse des ren-
seignements plus circonstanciés et plus intéressants que
ceux que nous avons pu recueillir, à un quart de siècle de
distance, avec tant de peine et môme de dangers. A
Samarkand, tout est intéressant : les inscriptions tumu-
laires, les légendes tracées sur les monuments publics,
les manuscrits, les monnaies, les ornements d'or, d'argent
et de bronze, les chartes des mosquées et des wakfs, les
détails topographiques sur la situation des jardins de
Timour et des constructions d'Abdoulla-Khan, et surtout
une description exacte des célèbres ruines de Kalaï
Afrassiab, que je n'ai fait que traverser rapidement à che-
val. Le nom d'Afrassiab nous transporte dans l'époque
héroïque de la première lutte entre l'Iran et le Touran, et,
à moins que ce ne soit là une consonnance fortuite avec
un nom antique et célèbre, au lieu d'être un écho d'un
passé reculé, les moindres données sur cette localité
seront accueillies avec le plus grand intérêt. Il ne serait
pas moins curieux de savoir s'il existe des restes du pont
sur le Zerafchane, connu des géographes arabes sous le
nom de Kantareï Samarkand, et dont ils parlent comme
d'une merveille.
SOC. DE GÉOGR. — MARS-AVRIL 1869.
XVII. — 20

306 EXTRAIT D'UNE LETTRE DU P. DES AVANCHERS.
Communications, etc.
EXTRAIT D'UNE LETTRE DU P. LÉON DES AVANCHERS, MISSION-
NAIRE APOSTOLIQUE, A M . ANTOINE D'ABBADIE. — ROYAUME
DE GERA, 20 AVRIL 1866.
Je ne suis pas encore devenu Galla; je suis toujours
Gaulois d'esprit et de corps. L'an passé, vers cette époque,
je vous ai écrit; ma lettre vous est-elle parvenue? Le
retour de notre courrier à la côte a eu lieu, et je n'ai point
reçu de vos nouvelles, ce qui m'a mis en peine... Ma der-
nière lettre contenait des nouvelles géographiques sur les
pays Kullo ou Dawaro, dit encore Dawro. Si vous ne les
avez pas reçues, j'y reviendrai plus tard. Le pays de Kullo,
à l'ouest de l'Omo, qui est par conséquent limitrophe de
Kafa, occupant le bas pays, formait anciennement un
royaume très-fort. Il y a environ cent ans, ce pays, jadis
tributaire de Kafa, se révolta et forma un gouvernement
à part. Il y a huit ans, le pays se révolta, refusa d'obéir
à son roi, et aujourd'hui la moitié du pays a passé armes et
bagages sous le roi de Kafa. Le roi Kullo se dit originaire
du Tigre-Aksum. Les langages du Tigre et de Kullo offrent
une grande identité d'accent et de paroles. Le pays de
Kafa, habité primitivement par la race appelée aujour-
Kafico, situé au sud de Gera et de Jimma, est un pays
très-élevé, jouissant d'une température très-fraîche. Les
habitants du pays de Kafa forment trois races princi-
pales :
1° Les Watta, qui sont comme les parias de ces régions.
Les traits de leur visage sont ceux des nègres. Cette race
se nourrit de toutes sortes d'animaux immondes et même
morts ; je pense que c'est la race primitive de ces pays.

EXTRAIT D'UNE LETTRE DU P. DES AVANCHERS. 307
Les Watta sont tous esclaves du roi ou des grands,
mais ils ont. le privilége de n'être point vendus. Leur ser-
vage consiste seulement à garder les portes du royaume.
Ils sont en outre les exécuteurs des hautes œuvres. La
nourriture favorite des Watta ou Wanni consiste en singes,
sangliers, porcs sauvages, éléphants, toutes les viandes
enfin regardées par les Amara comme immondes. C'est
pourquoi le Watta passe pour une créature immonde. Son
habitation est dans des lieux retirés. Il ne marche jamais
sur les grands chemins, et s'il rencontre des personnes de
distinction, il se cache. Il n'entre dans aucune maison,
pas même dans celle de son maître. Tout grain ensemencé
ou coupé par lui est regardé comme immonde, et per-
sonne ne mange ce qu'il a touché; entrer dans sa maison,
c'est devenir immonde. A cause de ces préjugés, le Watta
vit tranquille et jouit d'une grande liberté. Son servage
consiste à être bucheron et à porter du bois pour le foyer
de son seigneur.
Les Kafico forment la seconde race du pays de Kafa.
Kafico est un terme de mépris pour les Sidama, comme le
nom d'Oromo dans les pays des rois Galla. Un Oromo ou
un Kafico veut dire un païen, un barbare. Les Kafico sont
donc les anciens habitants du pays de Kafa, situé à une
journée sud de Bonga, au-delà de la chaîne de montagnes,
dans le voisinage des nègres Suwro. Les Kafico ont les
traits moins laids et moins grossiers que les Watta. Le
propre de leur caste est de ne point manger de légumes;
quelques-uns ne mangent point de poules, d'autres s'abs-
tiennent de mouton, d'autres enfin ne touchent pas à la
viande de chèvre. Ils adorent le Deoc, esprit incarné
dans le chef de leur race. Le langage des Kafico est diffé-
rent de celui des Sidama. Les Kafico et les Zinjiro sont
frères.
3° Sous le nom de Sidama, on comprend un grand
nombre de races étrangères qui sont venues s'établir dans

308 EXTRAIT D'UNE LETTRE DU P. DES AVÀNCHER5.
Kafa il y a environ trois cents ans. Les trois grandes races
Sidama de Kafa sont : 1° Les Warrata ou Dawro, origi-
naires du Tigre ; 2° les Damot, venant du Gojjam ou mieux
venant de l'ancien royaume d'Inarya; 3° les Amara, qui
se subdivisent en diverses familles toutes originaires de
l'Abyssinie. Ces trois races sont très-reconnaissables. Les
Sidama ont les traits assez réguliers et de couleur rouge,
de grands yeux, un long nez, de grandes oreilles ressem-
blant beaucoup aux momies d'Egypte et aux Coptes. La
religion des Sidama est un mélange de christianisme et
d'idolâtrie.
La race sidama habitait anciennement tous les pays
occupés aujourd'hui par les Galla ou Oromo, qui l'ont
subjuguée et qui est mélangée avec eux. On la retrouve
sans mélange dans les pays de Korcax, de Cabo, dans le
royaume de Garo ou Boxa, de Kafa, de Mucca ou Seko,
d'Afilo, d'Amara-Gare, chez les Waxati. Tous ces pays
parlent une langue commune. Ainsi les Afdo ou Filawi du
Wallaga, les Waxati et les Wasa du bord du Nil (où je
suis entré chez les Galla) sont des Sidama. Je vous dirai
que le chef des Waxati, chez lequel je suis resté plus d'un
mois, porte le matab et se dit chrétien ; les indigènes se
disent tous Amara. A cette époque-là, ne connaissant ni
la langue galla, ni la sidama, je ne sus point tirer parti
de ces traditions.
Le pays de Kafa est situé sur une haute chaîne de mon-
tagnes courant du nord au sud, entrecoupée de collines
et de vallées de peu de profondeur. Cette chaîne va en se
prolongeant au sud de Kafa, et y forme les royaumes de
Gobo et de Konta, pays moins élevés que Kafa. La pente
ouest de cette chaîne est occupée par les Suwro, nègres
aux grandes oreilles, qui habitent les bords du fleuve
Baro, que je crois être le Soba. Au nord-ouest de Kafa,
sur la même chaîne de montagnes, est le pays de Gimira,
composé des six pays : Na-o, Kuixo, Xewo, Ixeno, Kabo,

EXTRAIT D'UNE LETTRE DU P. DES AVANCHERS. 309
Yayno, ayant tous une langue à part. Au nord des Gimira,
sur la même chaîne de montagnes, est le pays élevé appelé
Mocca par les Sidama, Seko par Gera et Guma, et que les
indigènes appellent Mucca. Les Galla lui donnent le nom
de Seko, parce qu'il produit seulement l'orge. Les indi-
gènes sont de race sidama, et leur langue est la même que
celle de Kafa. Là, la chaîne de montagnes a, dit-on, de
très-hauts pics. Le pays de Mucca est gouverné par un
roi anciennement tributaire de Kafa, mais aujourd'hui
indépendant. La chaîne de montagnes est coupée ici par
une grande vallée où coule le Gaba, grande rivière qui a
sa source, dit-on, sur la même montagne d'où sort le Gojab,
dans le pays de Gexa, province la plus septentrionale de
Kafa et frontière de Mucca. Cette rivière traverse le désert
de Xoro, qui sépare Kafa de Gera et de Guma. Ce désert
a, dit-on, quatre journées de longueur depuis Gera jus-
qu'au pays Oromo des Illu-Gaba, sur une journée de
largeur. Ce désert est couvert de bois de bambous et de
marais. La rivière qui le traverse est supérieure, dit-on,
au Gojab ; elle est appelée Baro par les Galla de Gera et
de Guma, et Gaba-Alantu par ceux d'Illu-Gaba. Cette
rivière sépare les Sidama de Mocca de ceux d'Afilo, et se
jette dans une rivière appelée également Baro par les
Sidama. Le confluent de ces deux Baro forme un vrai lac
appelé Bhair (?) par les indigènes. Ce confluent est habité
par les nègres Maxango, où viennent de temps en temps
des barques du Sannar. Les Galla des environs sont Illu-
Alga. A l'extrémité ouest et nord du plateau, sont les
Sidama-Afilo ou Filawi, Amara-Gare, Leka-Kallam. Ce
dernier pays est situé sur l'extrémité du plateau et sur les
bords des ravins qui conduisent à l'Abbay ou fleuve Bleu.
Les grands du pays sont tous de race sidama amara.
Leka-Kallam est un grand marché du Wallaga, où les
arabes Zinjar du Sannar se rendent en traversant l'Abbay
à deux journées en aval des Waxati, au confluent du Did-

310 NOTES SUR LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
esa avec l'Abbay. Le plateau ouest au (sic) Did-esa, est
compris entre les fleuves Illu-Gaba ou Baro, ou Alantu-
Gaba, et le Did-esa, est appelé Wallaga. Ce nom est
sidama et veut dire : « les habitants du bord du fleuve».
C'est l'ancien nom du pays, que les Oromo n'ont point
changé.
NOTES SUR LA LETTRE PRÉCÉDENTE, PAR M. ANTOINE
D'ABBADIE.
Cette lettre commence en langue oromo, par les for-
mules de salutation qui m'étaient si familières pendant
mon triste séjour en Inarya. Les Kafacco appellent leur
pays Kafla, les Oromo disent Rafa.
Je ne puis admettre cette identité, ni dans l'accent, ni
dans les mots, que le P. Léon attribue aux langues Dawro
et Tigre ; car, si ce dernier idiome est sémitique, l'autre
me paraît appartenir évidemment à une famille différente.
Les Wata existent aussi en Inarya, et leur coutume de
manger des chairs réputées immondes permet de les iden-
tifier avec les Wayto, qui vivent autour du lac Tana,
Dans ces derniers lieux, ils n'ont aucune ressemblance avec
les nègres.
L'assertion que le langage des Sidama diffère de celui
des Kafacco est nouvelle pour moi. Mes vocabulaires mon-
trent que les Kafacco, les Dawro, et les Yamma, dits Zinjiro
ou Janjiro par les Oromo, parlent trois idiomes bien dis-
tincts.
Dans mon opinion, les noms de Rorcax et de Cabo sont
appliqués par des voisins différents au même pays, qui est
Gurage, situé immédiatement au sud du Xiwa et où l'on
parle une langue voisine de l'idiome Amariñna. La langue
des Waxati diffère au moins un peu de celle de Rafla.
La phrase qui s'applique aux Gimira étant peu claire,

LETTRE DU P. TAURIN.
311
je crois bon d'expliquer que les Xewo et les Na-o ont deux
langues entièrement distinctes. Le courageux apôtre du
Gera aura donc voulu dire que chacune des six peuplades
Gimira a un idiome différent.
Les Galla appellent l'orge garbu; on ne comprend donc
pas pourquoi ils donneraient le nom de Seko à un pays
parce qu'il ne produit que de l'orge.
Le mot désert, employé plus loin par l'auteur de la
lettre, ne doit pas être pris dans l'acception ordinaire de
ce mot, car la terre est fertile, mais inhabitée. On la con-
serve ainsi pour servir de frontière et de champ de bataille
aux pays limitrophes. C'est ce qu'on appelait jadis en
France herne ou erme. Toute l'Éthiopie est soudivisée
par ces terres abandonnées.
LETTRE DU P. TAURIN, MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE,
A M. ANTOINE D'ABBADIE.
Litchié, près Dabra-Birhan, 24 mars 1668.
Nous sommes arrivés, depuis le 11 de ce mois, à la
résidence royale de Litchié, après un voyage de quarante
jours. C'est, en miniature, la période du voyage des
Hébreux au désert : Plaise à Dieu que ce soit pour nous
l'entrée véritable dans la Terre-Promise! Monseigneur est
arrivé harassé du voyage, pouvant à peine se tenir sur
son mulet, incapable d'autre part de marcher à pied, à
cause de sa grande faiblesse. Dieu merci, ces derniers
jours de repos l'ont remis. Nous avions passé au vrai
désert trente-quatre jours depuis le 1 février, date de
er
notre départ d'Ambabo, jusqu'au 5 mars, jour de notre
entrée à Canù, première ville du territoire royal. Vous
ne connaissez que par ouï-dire le chemin que nous avons

312 LETTRE DU P. TAURIN.
parcouru. On peut l'appeler désert, à cause du petit
nombre de ses habitants ; mais ce mot ne doit point
rappeler l'idée du désert de Sahara et de ses plaines de
sable. Si l'on met de côté le territoire qui s'étend de l'en-
trée du port intérieur de la baie de Tujurrah ou Togorri,
jusqu'au delà du lac de sel ou lac Assala, c'est une série
de grandes plaines couvertes d'herbes, de niveaux très-
différents, réunies par des gorges, divisées par des chaînes
volcaniques généralement peu élevées, si l'on en excepte
les environs du mont Azalù et l'extrémité de la chaîne de
montagnes des Itu- Galla. Il est vrai que partout, même
dans la plaine vantée de Mullù, l'herbe était sèche, ce
qui, de loin, donnait à ces plaines une certaine confor-
mité avec les plaines de sable, et que l'eau était extrême-
ment rare. Nous avons dû, parfois, marcher trois jours
sans la trouver, et encore quelle eau ! On ne pouvait
pas toujours l'aborder sans péril. Il est vrai de dire que la
sécheresse était excessive ; les mois de novembre et décem-
bre n'avaient rien donné. La saison normale de février-
mars n'avait point encore commencé, bien qu'on fût à la
fin de février. L'année précédente avait également été
très-sèche, à la grande désolation de la population Ad'al
ou Afara et de ses voisins les Issa. Aussi la famine était-
elle au désert, tant par suite de la sécheresse que par
suite de la guerre entre Ad'al et Issa, guerre soulevée
par le roi d'Awsa pour occuper les ports Ad'al de la
côte, Ambabo, Tujurrah, Rahayta, et qui venait à peine
de se terminer. Il s'ensuivait que les tribus Afara étaient
massées autour du petit nombre de puits qui gardaient
un peu d'eau, et que la population désordonnée des Issa
ou Çomali avait dû elle-même venir sur la frontière du
pays Afara, afin de trouver de l'eau qu'elle n'avait plus
dans son territoire moins accidenté. Nous avons dû à
cette situation plus de sécurité et plus de périls. Comme
nous formions la première caravane depuis la cessation

LETTRE DU P. TAURIN. 313
des hostilités, qu'il y avait là l'envoyé du roi de Xiwa, les
effets du roi, nos propres effets et nos personnes, nous
avions pris une escorte tirée de la première tribu de la
côte. Nous devons dire, à la louange de ces hommes et
de ceux que la nécessité fit adjoindre plus tard, qu'ils se
sont conduits avec loyauté pendant tout le voyage. A part
quelques campements à la côte et la rencontre fortuite
au delà du lac salé d'une caravane de 500 chameaux qui
venait d'Awsa pour chercher du sel, nous avons été
douze jours dans une solitude presque complète, ne
voyant que des campements déserts, deux ou trois fois
quelques familles isolées. Au douzième jour, vers le ter-
rain de Gobad, nous avons trouvé un détachement d'Ad'al
de la tribu Dabanat, dont le jeune chef était avec nous
depuis Ambabo. Il fallait faire pointe sur un territoire
litigieux actuellement aux mains des Issa. Nous adjoi-
gnîmes à notre escorte un homme influent des Dabanat.
Dans ces conditions, nous pénétrions chez les Issa en
contournant quelque peu leurs campements. Aux eaux
de Killalu, les Issa s'attroupèrent dans l'espoir du pillage.
L'énergie de nos chefs conjura le péril, et l'on put gagner,
par une plus forte marche, un puits sur territoire authen-
tiquement Ad'al, qui nous mettait à l'abri d'une attaque,
soit par notre escorte, soit par la présence d'un bon
nombre d'hommes de la tribu Ad'al des Ay-Çomali. Bien
que nous ayions passé à peu de distance des monts
Afaraba et Assabotù, dont les hauteurs sont occupées par
les Itu-Galla, et dont les vallées débouchent, pour le
premier, sur la plaine de Mullu et celles du second sur la
vaste plaine de Halay-Dagi, nous n'avons point rencontré
de maraudeurs. Le danger s'est présenté au passage de
l'Awax. Là se trouvait la tribu Ad'al des Sida Habura,
qui avait question de sang avec le gouvernement du roi
de Xiwa et quelque peu avec la tribu Ad'al de Togorri.
Sans l'ordre exprès du roi, un xum de la qualla musul-

314 LETTRE DU P. TAURIN.
mane d'Argobba (Xiwa), à la tête des gens de son dis-
trict, apparentés la plupart avec la tribu de Togorri, était
tombé sur les Sida Habura. Repoussé une première fois,
il était revenu une seconde fois et avait tué vingt hommes
de la tribu. En perspective de cette difficulté, nous avions
pris un chef et dix hommes de la tribu Ad'al des Ye-
Mullù Dabanat. Dans la vallée de l'Awax, nous rencon-
trâmes quelques campements des Sida Habura. On nous
laissa traverser le fleuve ; par parenthèse, je fus quelque
peu désenchanté. A l'endroit de notre passage, rien de
cette végétation grandiose que nous avions rencontrée
dans des lieux moins célèbres, par exemple en allant chez
les Bogos, sur les bords du torrent de 'Ayn Saba, des
mimosas, et sur les rives immédiatement, une lisière de
beaux Tamarix. Le fleuve lui-même, vu la saison sèche,
coulait humblement entre des bords de terre végétale,
par une largeur de 20 à 25 mètres. Il paraît que dans des
endroits il y a des flaques d'eau où barbottent les hippo-
potames et les éléphants que nous n'avons point aperçus,
mais dont nous avons vu les traces. A vrai dire, cette
vallée de l'Awax, dite Waytu, d'au moins 14 kilomètres
entre les hauteurs Bilen à l'est et les collines d'Addole à
l'ouest, serait d'une richesse incalculable s'il y avait un
tant soit peu de culture. Notre passage s'était effectué en
moins d'une heure, par 1 ,10 ou 1 ,20 dans la plus grande
m
m
profondeur. A peine campés, nous vîmes arriver le vieux
chef des Sida Habura, déclarant que sa tribu ne nous
permettait point d'aller plus loin, et que si l'on ne voulait
point livrer l'envoyé du roi, frère de ceux qui avaient tué
leurs parents, il fallait retourner en arrière ou combattre.
Il se plaignit de la tribu de Togorri, qui introduisait des
étrangers. Notre qualité d'hommes venant appelés par le
roi, nous impliquait encore dans le différend. Vous savez
combien la loi du talion et les questions qui en découlent
sont graves en tous ces pays. Il fut répondu que nous ne

LETTRE DU P. TAURIN. 315
retournerions point en arrière. Nos hommes déclarèrent
qu'ils s'ouvriraient un passage la lance à la main; que, du
reste, il était plus utile aux Sida Habura de profiter du
passage de l'envoyé du roi, pour obtenir le rachat du
sang. On parlementa et l'on croyait l'affaire arrangée. Ce-
pendant, toute la nuit, notre escorte fut sous les armes.
Le matin, on partit en rangs serrés, au milieu des bou-
quets d'arbres. Un parti de Sida Habura parut : trois de
nos chefs parlementèrent avec eux. Nous marchions quand
nous les vîmes revenir. Les Sida Habura arrivaient armés
pour nous attaquer au nombre d'une quarantaine. Notre
escorte comptait plus de lances. On fit aussitôt les prépara-
tifs du combat. Nos hommes roulèrent leur toile autour des
reins, jetèrent de côté les sandales et se placèrent en ligne.
Tout s'arrêta là ; les Sida Habura reculèrent. Je crois que si
nous avions été inférieurs en nombre, ou nous n'aurions
point passé, ou nous étions très-exposés. Dans l'état, nous
étions plus nombreux, de plus, nous avions des hommes
importants des quatre tribus : Togorri-Dabanat, Hablixya-
Çomali, Ya-Mullù, Dabanat; il était insensé aux Sida
Habura d'assumer à la fois la responsabilité d'une attaque
et du côté du roi de Xiwa et du côté de quatre tribus
qui occupent le chemin de la caravane. Deux jours après,
nous étions sur le territoire royal à Canu; nous y avons
trouvé l'hospitalité royale. Le roi Minylik nous a envoyé
des mulets pour remplacer nos bêtes fatiguées. Après
trois jours de repos, nous avons franchi rapidement la
province d'Argobba, la province chrétienne qui est en
qualla, aux pieds de la chaîne des monts d'Ankobar,
C'est un pays magnifique, accidenté, cultivé, boisé. Nous
avons abordé le plateau derrière le mont Immabarat, à
deux lieues peut-être d'Ankobar et, entrés sur le plateau,
nous avous suivi la direction ouest vers Dabra Birhan.
C'est à une heure au nord des ruines de cette ville brûlée
par les Galla que Minylik a établi sa résidence dite Litchié.

316 REQUÊTE DU VOYAGEUR PIGAFETTA.
Nous y sommes entrés le 11, à trois heures un quart, au
milieu d'une grande affluence. Le roi Minylik a fait à
Monseigneur un accueil très-bienveillant. Actuellement,
nous nous reposons, logés et nourris aux frais du roi, en
attendant qu'une résolution se prenne. Monseigneur ne
refuse pas d'être utile à la population chrétienne de Xiwa,
mais nous sommes pressés de nous installer en pays
Galla, soit en dedans, soit en dehors du domaine du roi.
J'ai profité des premiers jours pour mettre en ordre mes
notes de voyage. Je ne leur donne point grande impor-
tance. Cependant, j'ai pris le mieux possible les directions
à la boussole, fait des tours d'horizon coordonnés, noté
exactement les heures de marche, établi une moyenne
relative de la marche du chameau. Si j'étais le premier
sur cette route, mes indications auraient quelque valeur.
Je n'ai pas connu le voyage des Anglais, mais celui de
Rochet d'Héricourt a beaucoup d'inexactitudes.
Votre humble serviteur et ami,
F . TAURIN, capucin.
REQUÊTE ADRESSÉE PAR LE VOYAGEUR PIGAFETTA AU SÉNAT
DE VENISE (1).
Du mois d'août M D X X I V .
Très-Sérénissime Prince et très-excellents Seigneurs,
moi, Antoine Pigafetta (de Vicence), chevalier de Jéru-
salem, je vous expose que, désirant dans ces années der-
nières voir le monde, j'ai navigué avec les caravelles de
S. M. Impériale, qui sont allées visiter les îles d'où vien-
nent les épices des Nouvelles-Indes, et que, dans ce voyage,
j'ai fait le tour entier de la terre. Par ce motif qu'aucun
-
(1) Le texte de ce document a été adressé à la Société par madame
Dora d'Istria.

OBSÈQUES DE M. MARTIN DE MOUSSY. 317
homme ne l'a jamais accompli, j'ai composé une relation
de tout le voyage et je désire la faire imprimer.
Pour cela, je supplie en grâce que, pendant vingt ans,
personne autre que celui que je voudrai, ne puisse im-
primer cette relation, sous peine à celui qui l'imprime-
rait ou en importerait une édition imprimée ailleurs, de
subir, en outre de la perte des exemplaires, une amende
de trois livres par volume. La poursuite pourrait être
exercée par quelqu'un des magistrats de cette ville, au-
quel serait faite la dénonciation. L'amende serait partagée
en trois, dont un tiers pour le trésor de Votre Sublimité,
un tiers pour l'accusateur, un tiers à celui qui ferait exé-
cuter la sentence. Je me recommande humblement à
Votre Grâce.
Cinquième jour d'août.
ANTOINE PIGAFETTA DE VICENCE.
Qu'il soit fait plein droit à la demande ci-dessus.
ALLOCUTION PRONONCÉE PAR M. V. A. MALTE-BRUN ,
LE 1 AVRIL, AUX OBSÈQUES DE M . LE DOCTEUR MARTIN
e r
DE MOUSSY, MEMBRE DE LA COMMISSION CENTRALE.
Je viens, Messieurs, au nom de la Société de géogra-
phie, adresser le suprême adieu à l'excellent homme, au
savant modeste, qu'elle s'honorait de compter au nombre
de ses membres les plus zélés.
Martin de Moussy (Jean-Antoine-Victor) était né en 1810,
il avait fait d'excellentes études, qui lui permirent de
brillants débuts dans la médecine et la chirurgie militaires.
Nommé aide-major au 7 de ligne, il renonça bientôt à ses
e
fonctions pour se livrer plus facilement, à Paris, à ses
goûts littéraires, tout en y exerçant la médecine. De 1836
à 1841, il écrivit dans plusieurs recueils périodiques et
notamment au journal le National. Entraîné cependant

318 OBSÈQUES DE M. MARTIN DE MOUSSY.
plus particulièrement vers les études géographiques, il se
faisait admettre le 6 mars 1840 dans la Société de géo-
graphie, et le 19 février suivant, en annonçant son pro-
chain voyage dans l'Amérique du Sud, il faisait connaître
que « le but spécial de ce voyage était l'étude des modi-
fications que les Européens éprouvent dans leur organisa-
tion sous l'influence de ces climats, et des maladies endé-
miques de ces contrées; la géographie et l'ethnographie,
ajoutait-il, devaient également avoir une large part à ses
travaux » Vous savez, messieurs, si notre regretté
confrère sut tenir ses promesses !
Le grand naturaliste Alcide d'Orbigny fut spécialement
chargé par la Société de géographie de tracer des instruc-
tions pour le voyageur. — Martin de Moussy y joignit
celles de l'Académie des sciences, de l'Académie de mé-
decine, et de plusieurs autres sociétés savantes ; il empor-
tait d'ailleurs des lettres de recommandation du gouver-
nement français.
Au mois d'avril 1841, il quittait la France pour cette
Amérique du Sud dans laquelle il allait séjourner pendant
dix-huit années consécutives.
A Montevideo, où Martin de Moussy s'établit d'abord,
on le voit réorganiser les hôpitaux, élever un observatoire
météorologique, préparer une histoire du pays, et soigner
en même temps les troupes qui, pendant neuf années, dé-
fendirent la ville contre le dictateur Rosas.
Le siége terminé, il part pour aller explorer la Confédé-
ration argentine, et en cinq années, de 1854 à 1859, il
parcourt, sous les auspices du gouvernement argentin,
toutes les provinces de ce vaste territoire, sans compter
le Paraguay et le Chili, et il recueille les éléments de son
ouvrage capital : la Description géographique et statistique
de la Confédération argentine.

Riche enfin d'une ample moisson, pour laquelle il n'a-
vait ménagé ni les forces du corps ni celles de l'esprit,

OBSÈQUES DE M. MARTIN DE MOUSSY. 319
Martin de Moussy nous revient en juin 1859 ; et, tout en
coordonnant les matériaux de son grand ouvrage, qu'il
devait publier sons les auspices et par les ordres du Gou-
vernement argentin, nous le vîmes, en 1860, venir de
nouveau prendre place parmi ses confrères de la Société de
géographie, dont il allait désormais partager les travaux
avec un zèle des plus actifs.
Nommé membre-adjoint de la Commission centrale le
15 janvier 1862, il y était appelé comme membre ordinaire
le 15 décembre 1865. En outre de plusieurs articles im-
portants de géographie et d'ethnographie qu'il donna au
Bulletin de la Société, il apportait, ainsi qu'en témoignent
nos procès-verbaux, dans les discussions scientifiques qui
animent nos séances, les lumières de son savoir et de ses
observations personnelles ; aussi ses confrères reconnais-
sants l'avaient-ils appelé, l'année dernière, à siéger au bu-
reau d'honneur de l'Assemblée générale en qualité de
scrutateur.
Martin de Moussy se montrait également assidu aux
séances des Sociétés d'Anthropologie, d'Acclimatation et
d'Ethnographie, aux travaux desquelles il prit encore une
part importante.
De 1860 à 1864, il avait publié les trois volumes de sa
belle Description de la Confédération argentine. Sans
se livrer à un repos qui lui était alors devenu bien néces-
saire, il entreprit un nouveau travail autrement plus pé-
nible que celui de la rédaction de son ouvrage, il ne voulut
laisser à personne le soin de dresser les cartes de l'atlas
de 30 cartes qui devait l'accompagner.
Cette tâche laborieuse, dont bien peu soupçonnent les
épuisantes fatigues pour la vue et pour l'esprit, en s'ajou-
tant à toutes ses autres occupations, devait achever de
ruiner sa santé; et pourtant, nommé délégué argentin et
membre du jury à l'Exposition universelle de 1867, il
trouvait encore le temps nécessaire pour remplir, comme

320 OBSÈQUES DE M. MARTIN DE MOUSSY.
toujours, avec zèle et à la satisfaction de tous ces délicates
fonctions.
Le Gouvernement français lui avait d'ailleurs, en 1866,
décerné, à la grande joie de tous ceux qui appréciaient
ses travaux, la croix de la Légion d'honneur, et jamais
pareille distinction ne fut mieux méritée.
Cependant les forces humaines ont des bornes. Doué
par la nature d'une riche constitution, Martin de Moussy
en avait abusé, et bientôt cette tension continuelle de son
esprit lui fut fatale. Tout entier au désir de terminer son
atlas, dont trois cartes seulement restaient à achever, il
négligea les avis de la prudence, ne tint aucun compte de
quelques signes précurseurs du mal terrible qui allait
l'enlever, sans lui laisser le temps de profiter de ses beaux
travaux. Il succomba, dans la soirée du jour de Pâques
(28 mars), aux atteintes de cinq attaques successives
d'apoplexie, que les soins d'une épouse dévouée, de la
fidèle compagne de sa vie et aussi, nous devons le dire,
de ses travaux (1), n'avaient pu conjurer.
Martin de Moussy n'est plus! mais il laisse à ses amis,
à ses confrères, à tous ceux qui l'ont connu, le souvenir
impérissable de ses vertus personnelles, des sentiments
sympathiques qu'il savait inspirer à tous ceux qui l'ap-
prochaient ; en même temps que ses travaux lui assurent
désormais une place honorable parmi les Humboldt, les
Bompland, les A. d'Orbigny, les Castelnau, les Claude
Gay, les Demersay, et les autres savants ou grands voya-
geurs français auxquels nous sommes redevables de
nos connaissances géographiques et ethnographiques sur
l'Amérique du Sud.
(1) Madame Martin de Moussy, à Buénos-Ayres, pendant les absences
de son mari, était chargée de lire, sur les instruments, les indications
barométriques et thermométriques, etc., etc., et de tenir au courant

le registre météorologique du regretté docteur, qui embrasse une période
de huit années consécutives, avec des observations répétées à plusieurs
heures de la journée.


SÉANCE DU 5 MARS 1869.
321
A c t e s de la Société.
EXTRAITS D E S P R O C È S - V E R B A U X DES S É A N C E S .
RÉDIGÉS PAR M. RICHARD CORTAMBERT,
Secrétaire adjoint.
Séance du 5 mars 1869.
PRÉSIDENCE DE M. ANTOINE D'ABBADIE.
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.
Le secrétaire général donne lecture de la correspondance.
M. Lavigne, membre de la Société, adresse la traduction d'une

lettre du docteur Petermann (de Gotha) informant du prochain
départ, de Brème, d'une nouvelle expédition pour le pôle Nord;
cette entreprise allemande est due à l'initiative privée de M. Albert

Rosenthal. Le navire ira droit du côté de l'île Jan-Mayen, et com-
mencera, au plus tard en juin ou au commencement de juillet, son

voyage d'exploration, en suivant la côte orientale du Groenland.
M. Meurand, directeur des consulats et affaires commerciales au
ministère des affaires étrangères, fait parvenir un mémoire détaillé
sur l'Abyssinie par M. Cameron, consul anglais.

M. Simonin, au lendemain de son retour d'un grand voyage à
travers les États-Unis, témoigne de son désir d'assister à la pro-
chaine séance de la Société et annonce une communication sur le

sujet suivant : « Neuf mois de voyage aux États-Unis, de l'Atlan-
tique au Pacifique. »

M. Jules Poncet écrit d'Alexandrie, et remercie ses collègues
de la Société de la sympathie douloureuse avec laquelle ils ont
accueilli la nouvelle de la mort de son frère et collaborateur.
M. Poncet annonce qu'il partira au mois d'avril 1869 pour
SOC. DE GÉOGR. — MARS-AVRIL 1 8 6 9 . XVII. — 2 1

322 PROCÈS-VERBAUX.
Khartoum, et que, de là, il s'élancera de nouveau dans le pays
des Niam-Niam, pour y continuer ses explorations. Il demande à
la Société de
s'intéresser, comme par le passé, aux résultats de
ses tentatives.
M. Jules Duval, dans une lettre écrite au président, exprime le
regret que, parmi les Rapports sur les progrès des sciences et des
lettres composés au sujet de l'Exposition universelle de 1867, sous
la haute direction
du ministère de l'instruction publique, on ne
voie pas aussi figurer un ouvrage présentant le résumé du déve-

loppement des connaissances géographiques en France.
M. le secrétaire général fournit quelques explications sur le mo-
tif de cette regrettable lacune.
M. V.-A. Malte-Brun annonce qu'il a reçu une lettre de
M. Adolphe Bastian, président actuel de la Société de géo-
graphie de Berlin. Cette lettre fournit, entre autres rensei-
gnements, la nouvelle de la fondation prochaine, à Berlin, d'un
journal consacré à la science ethnologique et aux branches qui s'y
rattachent, Cet organe a pour fondateurs MM. le professeur Ad.
Bastian et R. Hartmann.
Par suite de la correspondance, M. le président communique
un extrait du Times contenant le récit d'un voyage entrepris sous
la surveillance du capitaine Montgomerie, pour explorer les régions
peu connues qui unissent le Tibet à l'Hindoustan. Comme aucun
Européen ne peut circuler dans ces contrées, M. Montgomerie y
a envoyé trois
pundit ou savants indigènes, habitués à lever les
routes, ainsi qu'à observer
les longitudes et les latitudes. M. An-
toine d'Abbadie précise les principaux résultats géographiques
obtenus par ces voyageurs. (Renvoi au
Bulletin.)
Le secrétaire général donne lecturede la liste des ouvrages offerts.
M. René de Sémallé présente, sur les Indiens des États Unis, un
opuscule dont il est l'auteur. Ce travail renferme de nombreux
détails et des relevés statistiques relatifs à la population indigène de
l'Amérique septentrionale.

M. R. Cortambert offre, au nom de M. Flourens, un ou-
vrage intitulé : la Science de l'homme, élude d'ensemble de
l'humanité, prise d'un point de vue philosophique très-indépen-

dant, et qui révèle chez son auteur des connaissances authropolo-
giques et historiques approfondies.

SÉANCE DU 5 MARS 1869. 323
M. Élisée Reclus dépose, pour la bibliothèque de la Société, un
volume publié à Londres, en 1862, par Henri Worms, et intitulé :
The earth and its mechanism.
M. Manuel Rouaud y Paz Soldan (de Lima) fait parvenir un
mémoire intitulé : Dos ilustres Sabidos vindicados.
M. Codine annonce qu'il rendra compte, dans une des pro-
chaines séances, du volume de M. Major sur Henry le Navigateur,
dont l'examen lui a été confié.

Sont admis au nombre des membres de la Société : MM. Raoul
Soufflot de Magny; Henri Standish, voyageur en Orient; Jules-
Édouard-Alphonse Hepp, capitaine d'état-major; de L'Église de
Ferrier de Félix, capitaine d'état-major; Auguste Dufrêne, pro-
priétaire; Gaston Legras de La Boissière.

Sont présentés pour faire partie de la Société : MM. Julien
Lesage, présenté par M M . E. Cortambert et de Quatrefages;
Flourens, présenté par MM. Richard Cortambert et de Qua-
trefages; Léopold Ansart du Fiesnet, voyageur, présenté par

MM. Edmond Ansart et Malte-Brun; Émile Artaud, voyageur en
Afrique, présenté par MM. Antoine d'Abbadie et E. Cortambert.

M. Ernest Desjardins donne lecture d'un mémoire intitulé:
Nouvelles observations sur tes Fosses mariennes, à propos d'une
brochure de M. Gilles, de Marseille. (Renvoi au
Bulletin.)
M. Francis Garnier, officier de marine, l'un des membres de
l'expédition du Mé-kong, fournit des renseignements sur l'itiné-
raire suivi par cette expédition à travers la Cochinchine et l'em-
pire Chinois, et signale les principaux faits scientifiques qu'il lui a
été donné personnellement de constater.

M. Maunoir, secrétaire général, fait ensuite connaître, par un
résumé, les résultats définitifs de l'expédition. Ce tableau, qui
précise nettement la part qui revient à chacun des voyageurs dans
la remarquable expédition du Mé-kong, sera inséré au
Bulletin,
à la suite des notes de M. Francis Garnier.
M. de Quatrefages, n'ayant pas entendu signaler l'anthropologie
parmi les observations faites, demande à M. Francis Garnier si
l'étude de l'homme n'a pas aussi spécialement occupé la commis-
sion. M. Garnier répond qu'en présence de l'extrême défiance des
indigènes, il a été impossible de poursuivre fort avant les observa-
tions anthropologiques. La commission n'a pas pu rapporter


324 PROCÈS-VERBAUX.
de crânes; les médecins de l'expédition ont recueilli, néanmoins,
des documents qui pourront jeter quelque lumière sur la confor-

mation et l'origine des populations du Mé-kong.
M. de Quatrefages se souvient que des voyageurs anglais ont
trouvé, sur plusieurs points de l'Indo-Chine, des groupes d'indi-
gènes offrant les caractères de la race blanche. La commission

du Mé-kong a-t-elle signalé quelques faits semblables? M. Garnier
répond que, dans les contrées traversées, il n'a nulle part rencontré
un type pouvant se rapprocher du nôtre ; cependant il ne serait

pas éloigné de penser que les caractères de la race blanche peuvent
se présenter en Chine, dans le Yun-nan, où l'on trouve des des-
cendants de mahométans venus originairement de l'ouest. Quel-

ques observations sont également faites par M. V. de Saint-Martin
sur les indigènes au type caucasique, signalés par plusieurs
voyageurs qui ont pénétré au cœur de l'Indo-Chine, et rappelle
que les membres de la dernière commission n'ont pas visité les

contrées où ces indigènes avaient été précédemment remarqués.
Le jour de la première assemblée générale de l'année 1869 est
fixé au cinquième vendredi du mois d'avril.
La séance est levée à dix heures et demie.
Procès-verbal de la séance du 19 mars 1869.
P R É S I D E N C E D E M. A N T O I N E D ' A B B A D I E .
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.
Le secrétaire général donne lecture de la correspondance.
MM. Ed. Hepp et de L'Église, capitaines d'État-major, remer-
cient de leur récente admission.
M. Poulain de Bossay adresse à la commission centrale, par
l'intermédiaire de M. Jules Duval, président sortant, ses remercî-
ments affectueux pour le souvenir d'estime dont il a été dernière-

ment l'objet de la part de ses collègues, et, d'après le vœu qu'on
lui a exprimé, il retire sa démission de membre de la Commission
centrale.

SÉANCE DU 19 MARS 1869.
325
M. Palacios envoie un traité géographique qui a pour titre :
Geografia de la republica de Guatemala.
M. Foncin, dans une lettre adressée à M. Ernest Desjardins,
ajoute quelques faits nouveaux à la communication qu'il a sou-
mise à la Société, dans une des précédentes séances, au sujet de
la fixation des dunes par des plantations. Il partage l'opinion de
M. Élisée Reclus : l'application du procédé, qui fut surtout pro-
pagé par les frères Desbiey, remonte à une date éloignée; mais il
a voulu insister sur le premier mémoire fait par MM. Desbiey et
présenté à l'Académie de Bordeaux. Brémontier le lut très-cer-
tainement, avant de publier lui-même son mémoire sur les dunes :
M. Foncin tenait à mettre surtout en lumière ce point historique.

Le président du Cercle des capitaines au long cours, fondé ré-
cemment à Marseille, sollicite, au nom de l'association qu'il dirige,
l'envoi des publications de la Société de géographie; il offre, en
échange, tous les documents qu'il jugerait de nature à intéresser la
Société. (Renvoi à la section de comptabilité. )

M. de Khanikof annonce l'envoi des instructions qu'il a rédi-
gées pour M. Deyrolle, conformément aux vœux exprimés par la
Commission centrale.

Une lettre de M. Deyrolle exprime sa vive gratitude pour la
bienveillance et l'empressement que M. de Khanikof a mis à lui
communiquer des renseignements qui lui permettront, sans aucun
doute, d'entreprendre avec fruit un voyage en Asie Mineure.

Par suite de la correspondance, M. V.-A. Malte-Brun annonce
qu'il a reçu de M. Renard, l'un des lauréats de la Société, une
lettre datée de Suez (6 mars 1869) et qui fournit de nombreux
détails sur les travaux du percement de l'isthme. Il ne reste plus
aujourd'hui que 8 kilomètres à creuser.

Le môme membre a reçu de M. le docteur Otto Kersten, un
des compagnons de feu le baron Charles von der Decken, lors du
second voyage au Kilima-Ndjaro, une lettre annonçant que, sui-
vant les vœux de la famille du regretté voyageur, il vient de terminer
la relation complète des différentes explorations du baron en Afrique.

Cette relation comprendra deux volumes accompagnés de cartes,
de plans et de photographies. Deux éditions, allemande et anglaise,

seront immédiatement mises en circulation, et l'une d'elles par-
viendra à la Société.

326
PROCÈS-VERBAUX.
M. Maunoir donne lecture : 1° d'une lettre de M. Gerhard
Rohlfs datée de Tripoli; 2° d'une lettre que le voyageur Schwein-
furt a adressée à son ami M, Rohlfs, pour lui exposer les résultats
de
ses dernières explorations et de nouveaux plans de voyage dans
l'Afrique intérieure. (Renvoi au Bulletin.)
Lecture est donnée de la liste des ouvrages offerts.
Par suite, M. E. Cortambert offre, de la part de M. Guérin,

éditeur, la correspondance scientifique et littéraire d'Alexandre de
Humboldt, divisée en deux parties, réunies en un seul volume. La
première partie a été publiée, il y a quelques années, par M. de
La Roquette ; la deuxième partie, à laquelle le même savant avait
apporté le plus grand soin, n'a pu
être complétement terminée par
lui; M. Ferdinand Denis y a
mis la dernière main. M. Cortambert
donne lecture de quelques fragments des lettres de l'illustre savant,
écrites à des membres de la Société.

M. A. d'Abbadie présente un ouvrage intitulé : Les derniers
Progrès de la science, dans lequel l'auteur, M. R. Radau, passe
particulièrement en revue les plus importants voyages accomplis en
Afrique ; — M. A. Germain dépose sur le bureau le tirage à part de

son mémoire sur Oman et Zanzibar, insérée au Bulletin; — M. Vi-
vien
de Saint-Marlin offre le septième volume de son Année géo-
graphique;
— M. Joseph Halévy fait hommage d'un opuscule dont
il est l'auteur, et qui a pour titre :
Recherches sur la langue de la
rédaction primitive du livre d'Énoch;
— M. d'Avezac présente,
au nom de l'auteur, M. Barlatier de Mas, un Manuel d'instructions
nautiques;
— M. William Martin communique le premier numéro
d'un périodique publié à Hawaï, en langue anglaise; — M. le

comte de Beauvoir, revenu depuis quelques mois d'un grand
voyage autour du
monde, présente, par l'intermédiaire du secré-
taire général, l'ouvrage qu'il vient de publier sur l'Australie; —
M. R. Cortambert offre, au nom des éditeurs, les premiers fasci-

cules de l'Encyclopédie générale, publication importante, qui
présente le résumé philosophique des sciences, des arts et de la
littérature, et à laquelle collaborent plusieurs membres de la S o -

ciété; — le même membre présente une Étude historique sur
la naturalisation,
par M. Édouard Nicot, avocat à la Cour impé-
riale; cette élude consciencieuse fait comprendre par quelles voies


SÉANCE DU 19 MARS 1869. 327
et après quelles formalités on parvient, dans la plupart des pays
civilisés, à être naturalisé citoyen.

M. le comte de Rivoire communique une lettre de M. de Than-
nyon, voyageur en Afrique; celte lettre complète les renseigne-
ments que la Société a autrefois obtenus sur les derniers moments
et les derniers travaux du voyageur Peney, mort le 25 mars 1861
en poursuivant avec une rare énergie des explorations dans les
parages du haut Nil. (Renvoi au
Bulletin.)
Sont élus membres de la Société : MM: Julien Lesage;
Flourens; Léopold Ansart du Fiesnet, voyageur; Émile Artaud,
voyageur en Afrique.
Est présenté, pour faire partie de la Société : M. Eugène Cassas,
attaché au ministère des affaires étrangères, présenté par MM. Le-
cointre et George Kob.

M. Félix Foucou lit un mémoire sur la projection gnomonique.
(Renvoi au Bulletin.) Suivant son désir, une commission sera
appelée à procéder à l'examen d'une grande carte d'Europe dres-
sée d'après la projection gnomonique par MM. Foucou et Thoulet ;
cette commission est composée de MM. Delesse, Adr. Germain,

de Khanikof et Elisée, Reclus.
M. Simonin prend ensuite la parole, et, dans une improvisation
écoutée avec un vif intérêt, il décrit à grands traits son dernier
Voyage de l'Atlantique au Pacifique,
à travers les États-Unis.
M. Joseph Halévy appelle l'attention sur quelques noms géo-
graphiques qui se trouvent dans les inscriptions d'Axoum. Il expli-
que le nom de Tsiamo en l'identifiant avec le Tehama des Arabes,
qui signifie
basse-terre. Il croit que les Bougaïens ont été à tort
assimilés aux Bogos, la peuplade qui habite le nord de l'Abyssinie.
Il discute ensuite la valeur de l'inscription grecque d'Adulis, don-
née par Cosmas Indicopleustès,
et suppose que cet auteur, au lieu
de donner l'original dans toute sa pureté, y a ajouté ses propres
remarques, qui ne sont pas toujours fondées. Quant au théâtre de
la
guerre mentionné dans les inscriptions, M. Halévy, en opposi-
tion avec l'opinion émise par M. Dillmann, pense qu'il faut en

rechercher l'emplacement près d'un affluent du Tacazzé, au sud
du Sémen, et non dans la contrée de Méroé.
M. d'Abbadie conteste l'identification, probable d'après M. Ha-
lévy, de la rivière Soda ou Sida, qui figure dans l'inscription, avec

328
PROCÈS-VERBAUX.
le cours d'eau traversant la vallée appelée aujourd'hui Chawada; il
croit plutôt retrouver la rivière signalée dans un affluent du Ta-
cazzé, et ces conjectures se fortifient par l'opinion d'un dbtora

abyssin. M. Halévy, sans s'élever contre cette interprétation, répond
que les Abyssins contemporains ont l'habitude d'assimiler les noms
de la géographie moderne à des points topographiques bien diffé-

rents : par exemple, ils donnent au cours inférieur de l'Atbara le
nom de Guangue, parce qu'ils l'ont d'abord volontiers comparé au
prétendu Gange que les anciens commentateurs plaçaient parmi
les fleuves du Paradis terrestre.
M. Vivien de Saint-Martin fait remarquer que ce n'est pas en
s'appuyant seulement sur la linguistique que l'on peut décider de
la position d'un point géographique.
La séance est levée à onze heures.
Procès-verbal de la séance du 2 avril 1869.
PRÉSIDENCE DE M. ANTOINE D'ABBADIE.
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.
M. le président annonce la douloureuse perte que la Société
vient d'éprouver dans la personne d'un des membres les plus
zélés de la Commission centrale, M. le docteur Martin de Moussy,

qui a succombé à Bourg-la-Reine, près Paris, après une longue
maladie. M. le président résume l'existence bien remplie de ce
savant distingué, qui a surtout acquis des droits à la réputation par
son grand ouvrage sur la Confédération argentine.
Le portrait photographique de M. Martin de Moussy est adressé
à la Société de géographie par Madame Martin de Moussy.
M. Vivien de Saint-Martin signale une autre perte, aujourd'hui
bien constatée, que la science géographique et la carrière si pé-
rilleuse des explorations africaines ont faite, par la mort du voya-
geur hongrois Ladislaüs Magyar. Des renseignements positifs à ce
sujet ont été publiés par M. Aug. Petermann dans les
Mitthei-
lungen.
Ladislaus Magyar, après avoir servi quelque temps comme
lieutenant de vaisseau dans la marine autrichienne, emporté sans


SÉANCE DU 2 AVBIL 1869.
329
doute par une disposition aventureuse, servit d'abord dans la
marine argentine, puis dans la marine brésilienne. Se trouvant,
en 1848, sur la côte occidentale de l'Afrique du sud, il conçut

la pensée d'une exploration intérieure de cette région encore si
peu connue. Il débarqua au Benguéla, gagna les hauts plateaux
qui dominent la région littorale, et arriva ainsi à Bihé, où il s'ar-
rêta. Par suite d'incidents étranges, quoique bien réels, il s'établit
dans le pays, au milieu d'une tribu quelque peu cannibale, épousa

la fille du chef, et, se voyant par là en bonne position, entreprit
de longues excursions dans des directions diverses, escorté d'une
suite nombreuse d'esclaves. Les résultats très-curieux et fort

instructifs sur bien des points, de ces courses exploratrices, ont
été consignés dans des lettres qui ont été publiées et dans la

première partie d'une ample relation envoyée en Hongrie par le
voyageur, et dont M. Hunfalvy, membre de l'Académie de Pesth,

a publié en 1859 une traduction allemande. Malheureusement,
ces précieuses communications s'arrêtèrent tout d'un coup. Après
une longue attente, des informations ont été prises par des gou-
verneurs portugais au nom de l'Académie de Pesth, et l'on a
eu ainsi la triste assurance que Ladislaüs est mort dans le Congo,
au mois de novembre 1866. On n'a pas perdu tout espoir de re-

couvrer la suite de ses papiers.
Le secrétaire général donne lecture de la correspondance.
M. Jules Duval témoigne le regret de ne pouvoir assister à la
séance, et fait parvenir une lettre de remercîments de M. Henry
Standish, récemment élu membre de la Société.

M. Émile Artaud, qui se proposait de faire à la séance une com-
munication sur le grand voyage qu'il médite à travers le Soudan,
demande à remettre l'exposé de ses projets à une autre séance.

M. L. Beaumarchey, professeur à Aix (en Provence), adresse des
tableaux astronomiques accompagnés d'une brochure intitulée :
Nouvelle explication sur la démonstration du mouvement de la
Terre par le pendule. M. W. Hüber est chargé d'examiner ce travail.
M. d'Avezac réclame contre la simple mention de voyageur faite
dans un des précédents procès-verbaux, au sujet de M. Francis
Parkman, écrivain américain, très-connu de tous ceux qu'inté-
resse l'histoire des premiers établissements des Européens dans le
Nouveau-Monde.

330
PROCÈS-VERBAUX.
En présentant dernièrement M. Parkman à la Société, M. d'Ave-
zac rappelle qu'il a moins voulu signaler au cordial accueil de ses
confrères l'auteur de «
Prairie and Rocky mountains life » et l'his-
torien de la « Conspiracy of Pontrac » que l'auteur de « Pion-
neers of France in the New World
», premier volume d'une série
de narrations historiques où déjà ont pris place les huguenots de
la Floride (Villegaignon, Ribaut, Laudonnière, Gourgues), puis
Champlain et ses compagnons.

M. d'Avezac insiste sur la valeur des travaux de M. Parkman,
« écrivain consciencieux, venu chez nous expressément pour scru-
» ter les sources historiques du prochain volume qu'il prépare sur
» une de ces anciennes figures de découvreurs français dont notre
» oublieuse patrie néglige insoucieusement de proclamer les glo-
» rieux efforts,
ce Cavelier de la Salle, dont nous attendons en-
» core
une histoire digne de lui, et qu'à défaut d'autre hommage,
» Rouen, sa ville natale, a inscrit naguère sur le programme de
ses
» concours académiques, en attendant que nous voyions paraître
» enfin les volumes que nous annonce, depuis plusieurs années,
» à ce même sujet, un savant archiviste, M. Pierre Margry. »

Le secrétaire général donne lecture de la liste des ouvrages of-
ferts, et signale à l'attention de ses collègues un nouvel envoi de
publications de l'Académie de Pesth. L'un des membres de lu So-
ciété, M. É
douard Sayous, professeur au lycée Charlemagne, a bien
voulu se charger de donner traduction du titre de ces documents.
A propos de l'envoi de publications russes, M. Vivien de Saint-
Martin demande à ce qu'à l'avenir la traduction ou l'analyse des
mémoires sur
des données géographiques nouvelles, insérés dans le
Bulletin de la Société impériale géographique de Saint-Péters-
bourg, soit reproduite le plus souvent possible dans le Bulletin de
la Société de géographie de Paris.
— Les travaux lusses renfer-
mant des documents du plus
haut intérêt sur un grand nombre de
points de l'Asie centrale, qui se révèlent, grâce à l'énergique per-
sévérance des voyageurs moscovites.

Quelques observations sont faites également à ce sujet par
MM. Barbié du Bocage et Maunoir.
M. V . - A . Malte-Brun dépose sur le bureau une carte de la Nou-
velle-Calédonie, dressée par ses soins, à l'aide des relevés et des in-
dications fournis par M. Bouquet de la Grye.

SÉANCE DU 2 AVRIL 1869. 331
La Commission centrale est appelée à élire les candidats inscrits
sur le tableau de présentation : est proclamé membre de la Société
M. Eugène Cassas, attaché au ministère des affaires étrangères.

Sont présentés pour faire partie de la Société : MM. Émile Del-
mas, consul de Belgique à Mulhouse, présenté par MM. Malte-
Brun et Edmond Ansart ; — Émile de Champs, premier secrétaire de
l'ambassade chinoise, présenté par MM. Léopold Ansart du Fiesnet
et Malte-Brun ; — Edouard de Cardaillac, présenté par MM. Lu-
cien Dubois et Petit; — et M. Drouyn de Lhuys, membre du
Conseil privé, sénateur, qui, en qualité d'ancien membre de la
Société, est admis séance tenante, sur la proposition de MM. le
marquis de Chasseloup-Laubat et Casimir Delamarre.

M. Hyacinthe de Charencey, à propos d'un ouvrage de M. Ga-
varrete sur la Géographie de la république de Guatemala, expose
quelques idées personnelles sur l'origine des populations améri-
caines; il rappelle que les plus anciens souvenirs de la race in-
dienne se rattachent à Votan , ce mystérieux civilisateur, qui,
plusieurs siècles avant notre ère, serait venu de l'autre côté de la
mer. D'après la tradition, il enseigna aux sauvages l'art d'écrire et
l'agriculture. On lui attribue la fondation de plusieurs cités, dont
on voit encore les ruines près de Palenqué, de Copan, etc. L'Asie
aurait donc été la première initiatrice dans l'antique civilisation du
Nouveau-Monde.

M. Vivien de Saint-Martin présente quelques observations sur
celte communication. Dans une étude aussi nouvelle encore que celle
des origines américaines, et qui repose sur des données si vagues,
si incomplètes, on ne saurait procéder avec trop de prudence et de
réserve On parle beaucoup de migrations américaines, de tra-
ditions américaines; mais il faut bien s'entendre sur la portée et
l'étendue de ces migrations, sur la nature et la valeur de ces tra-
ditions. Presque toujours on les a prodigieusement exagérées.

Dans ce que nous savons, par exemple, des grands mouvements
de population qui se sont autrefois succédé dans l'Anahuac, rien
absolument n'autorise à sortir du cercle de la race américaine pro-
prement dite, de ce qu'on nomme la race Rouge, race complétement
identique dans tout l'immense espace qui s'étend de la baie d'Hud-
son à l'isthme Américain, et des montagnes Rocheuses à l'Atlan-
tique ; Astecs. Toltecs, Chichimces, tous sont des branches de cette


332
PROCÈS-VERBAUX.
grande race aborigène, dont rien certainement, dans les limites de
la science,
n'autorise à chercher en dehors de l'Amérique ni l'ana-
logue, ni l'origine.
Il en est de même des hypothèses entièrement gratuites que l'on
a émises sur l'origine asiatique et les prétendues analogies boud-
dhiques de la civilisation indigène du Mexique. Au commencement
du dernier siècle, à une époque où la région nord-ouest de l'Amé-

rique et la région nord-est de l'Asie étaient également inconnues,
le célèbre de Guignes hasarda une explication tout hypothé-
tique d'une ancienne tradition bouddhique qui se trouve dans les
livres chinois. Il s'agit du voyage de missionnaires bouddhiques
au nord-est de la Chine, vers une région inconnue désignée sous
le nom de Fou-sang. De Guignes avait supposé, se fondant sur la
longueur du voyage,
que ce pays de Fou-sang pourrait bien être
l'Amérique. Klaproth, avec son érudition orientale fortement dou-
blée de bon sens, fit le premier justice de cette hypothèse,
ce qui ne l'a pas empêchée d'être reprise quinze ans plus tard

par un sinologue allemand, M. Neumann, dont M. Gustave
d'Eichthal, a depuis, reproduit chez nous la théorie. On peut affir-

mer de la manière la plus absolue que cette hypothèse est insou-
tenable. Elle est radicalement réfutée, comme on l
'a d'ailleurs
montré
de nouveau depuis Klaproth, autant par des raisons géo-
graphiques et historiques, que par le simple rapprochement
de la
description chinoise du Fou-sang avec toutes les données de l'eth-
nographie et de l'archéologie américaines, ainsi que de la zoo-
logie, du nouveau continent.

Celte histoire du Fou-sang, continue M. Vivien de Saint-Mar-
tin, n'est, au surplus, qu'un incident au milieu des grandes ques-
tions soulevées par les études américaines. Ces études ouvrent un
champ
d'investigations dont il faut, avant tout, déblayer les hypo-
thèses gratuites et les idées systématiques. Ce n'est ni en Europe,
ni dans l'Inde, ni
en Égypte, c'est en Amérique qu'il faut étudier
l'Amérique.
M. de Charencey fait observer, en réponse aux objections de
M. Vivien de Saint-Martin, qu'un texte assez obscur de Gomara
semblerait indiquer l'existence de gros animaux domestiques chez
les peuples
de la Quivira. D'ailleurs, si nous ne pouvons ajouter
une foi entière aux descriptions que les Chinois nous donnent de


SÉANCE DU 2 AVRIL 1869. 333
la terre de Fou-sang, un fait demeure incontestable, c'est la si-
militude d'une foule de légendes américaines avec celles de l'ex-
trême Orient. Cette ressemblance ne se manifesterait pas
à coup
sûr au même degré, si l'on voulait comparer la tradition de

l'antique Europe avec celle du Nouveau-Monde. Enfin, deux des
noms du blé de Turquie
(maïz chez les Haïtiens, sara chez les
peuples du Pérou) se retrouvent presque sans altération, parmi

les tribus du Népâl. Chez ces derniers, elles s'appliquent au millet
à gros grains qui ressemble beaucoup en effet au maïs.
Plusieurs autres membres prennent ensuite la parole : MM. La-
fond (de Lurcy) et Simonin se rangent à l'opinion de M. Vivien de
Saint-Martin. Suivant M. Simonin, l'histoire légendaire n'existe
pas pour les populations des États-Unis. II les a souvent question-

nées par interprètes, mais toujours sans résultat. Rien, dans les
traditions des sauvages de cette contrée, ne les rattache
à quelque
émigration asiatique. Des observations sont également faites par

MM. René de Semallé, Marcou, Trémaux.
Le président émet une opinion contraire à celle de M. Simonin,
et ajoute, qu'ayant voulu s'informer, mais par interprètes, des
traditions locales en Afrique, il n'a eu pour toute réponse que du
silence ou même des dénégations expresses. Plus tard, cependant,
quand il s'est mis au courant de la langue, il a reçu des histoires

traditionnelles ou légendaires de ces mêmes indigènes, qui les
avaient niées
à un étranger muni de l'assistance désagréable d'un
interprète. Dans l'Afrique orientale du moins, les sauvages taisent

par pudeur le narré de leurs préjugés nationaux ou religieux, et
les livrent
à peine, mais toujours comme confidences, à ces étran-
gers seulement dont ils ont éprouvé la bienveillance pendant long-
temps.

La séance est levée à dix heures et demie.

334
OUVRAGES OFFERTS A LA SOCIÉTÉ.
OUVRAGES OFFERTS A LA SOCIÉTÉ
Séance du 5 février 1869.
A. CHAZAUD. — Étude sur la chronologie des sires de Bourbon (x -xiii siè-
e
e
cles). Moulins, 1865. 1 vol. in-8°. AUTEUR.
L. LARTET. — Mémoire sur une sépulture des anciens troglodytes du Péri-
gord. — Description sommaire des restes humains découvert dans les
grottes de Cro-Magnon en avril 1868, par M. Pruner-Bey. Paris, 1868.

1 broch. in-8°. PRUNER-BEY.
PRUNER-BEY. — Discours sur la question anthropologique. Paris, 1868.
1 broch. in-8°. AUTEUR.
LUCIEN DE PUYDT. — Percement de l'isthme de Darien par un canal de
grande navigation, sans tunnel et sans écluses. Châtillon-sur-Seine,
1869. 1 broch. in-8°. AUTEUR.
A. BLONDIN. — Rapports du jury international et catalogue officiel des
exposants récompensés à l'Exposition maritime internationale du Havre,
1868. Londres. 1 vol. in-8°. J. GAUDIBERT.
ANDRÉ DURAND. — La Toscane, album pittoresque et archéologique pu-
blié d'après les dessins recueillis sous la direction de S. E . le prince
Auatole Démidoff, en 1852. X V I I I et X I X livraisons. Paris, 1869.
e
e
S. E. LE PRINCE ANATOLE DÉMIDOFF.
JULES MARCOU. — De la science eu France. Le corps impérial des mines.
La carte géologique de France. Paris, 1869. 1 broch. in-8°. AUTEUR.
J. GILLES. — Les fosses-mariennes et le canal de Saint-Louis. Marseille,
1869. 1 broch. in-8°. RICHARD GORTAMBERT.
CASIMIR DELAMARRE. — Un peuple européen de quinze millions d'habitants,
oublié devant l'histoire. Pétition au Sénat de l'empire demandant une
réforme dans l'enseignement de l'histoire. Paris, 1869. 1 broch. in-8°.

AUTEUR.
FRÉDÉRIC TROYON. — Habitations lacustres des temps anciens et modernes.
Lausanne, 1860. 1 vol. in-8°.
W . R. WILDE. — A descriptive catalogue of the Antiquities of stone,
earthen, and vegetable materials, 1857 — Of Animal materials and
bronze, 1861 — Of Gold in the museum of the royal Irish Academy.
1862. Dublin. 3 vol. in-8°.

Professeur F. MASERA. — Carta coro-orografica politica, statistica, geo-
gnostica, botanica e zoologica del circolo di Trento. Tav. I. 1869.
1 feuille. AUTEUR.

OUVRAGES OFFERTS A LA SOCIÉTÉ.
335
J, MANIER. — L'instruction dans le département de Maine-et-Loire. 1858-
1867. 1 feuille. AUTEUR.
Séance du 19 février 1869.
Norsk meteorologisk Aarbog for 1867. Udgivet af det norske meteoro-
logiske Institut. Christiania, 1868. 1 vol. in-4°. — Meteorologiske
Iagttagelser paa Christiania Observatorium 1867. Christiania, 1868.
1 broch. in-4°.

H. N. VAN DER TUUK. — Maleisch Leesboek. Gravenhage, 1868. 1 broch.
in-8°.
NEGRI CRISTOFORO. — Discorso alla adunanza della Società geografica ita-
liana del 17 gennaio 1869. 1 broch. in-8°.
A. DOLLFUS, E . DE MONT-SERRAT. — Mission scientifique au Mexique et
dans l'Amérique centrale. Voyage géologique dans les républiques de
Guatemala et de Salvador. Paris, 1868. 1 vol. in-f°.

MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
DELESSE, DE LAPPARENT. — Revue de géologie pour les années 1866 et 1867.
tome V I . Paris, 1869. 1 vol. in-8°. AUTEURS.
HENRY SCHLIEMANN. - Ithaque, le Péloponnèse, Troie. Recherches archéo-
logiques. Paris, 1869. 1 vol. in-8°. AUTEUR.
PIETRO DELLA VALLE. — Voyages dans la Turquie, l'Égypte, la Palestine,
la Perse, les Indes Orientales et autres lieux. Nouvelle édition. Paris,
1745. 8 vol. in-12. EUGÈNE
CORTAMBERT.
CASIMIR DELAMARRE. — La situation économique de l'Espagne, nœud gor-
dien de sa situation politique. Paris, 1869. 1 broch. in.-8°. AUTEUR.
DELESSE. — Carte lithologique des mers de France, exécutée d'après les
travaux hydrographiques. Paris, 1869. 1 feuille sur toile et rouleau.
AUTEUR.
Séance du 5 mars 1869.
MARIANO FELIPE PAZ SOLDAN. — Historia del Peru independante. Primer
periodo, 1819-1822. Lima, 1868, 1 vol. gr. in-8°. AUTEUR.
G. B. AIRY. — The transits of Venus, 1874 and 1882. On the prepara-
tory arrangements for the observation of the transits. London, 1869.
1 broch. iu-8°. AUTEUR.
RENÉ DE SEMALLÉ. — Les Indiens des États-Unis. Paris, 1869. 1 broch.
in-8°. AUTEUR.
MARIANO Y PAZ SOLDAN. — Dos ilustres Sabios vindicados. Lima, 1868.
1 broch. in-4°. AUTEUR.
HENRY WOHMS. — The earth and its mechanism : being an account of the
various proofs of the rotation of the earth. London, 1862. 1 vol. in-8°.
ÉLISÉE RECLUS.

336 OUVRAGES OFFERTS À LA SOCIÉTÉ.
MARIANO FELIPE PAZ SOLDAN. — Atlas geographico de la republica del Perd.
Nueva edicion. Paris, 1869. Gr. in-f°. AUTEUR.
MINARD. — Carte figurative relative au choix de l'emplacement d'un nouvel
hôtel des postes. Paris, 1865. 1 feuille. ÉLISÉE RECLUS.
Séance du 19 mars 1865.
F. GAVARRETE. — Geografia de la republica de Guatemala. Segunda edi-
cion. Guatemala, 1868. t broch, in-12. E . PALACIOS.
Compagnie genevoise des colonies de Sétif. Dix-huitième rapport du con-
seil d'administration présenté le 23 février 1869 à l'assemblée géné-
rale des actionnaires. Février 1869. 1 broch. in-4°. Genève.

A. LE GRAS. — Phares de la mer Méditerranée, de la mer Noire et de la
mer d'Azof, corrigés en janvier 1869. Paris, 1869. 1 broch. in-8°.
DÉPÔT DE LA MARINE.
A . GIRAUD-TEULON. — La mère chez certains peuples de l'antiquité. Paris,
1867. 1 broch. in-8°. AUTEUR.
Madame DORA D'ISTRIA. — Le golfe de la Spezia. 1869. 1 feuille in-4°.
AUTEUR.
DE LA ROQUETTE. — Œuvres d'Alexandre de Humboldt. Correspondance
inédite, scientifique et littéraire. l et 2 parties. Paris, 1869. 1 vol.
r e
e
iu-8°. ÉDITEUR.
Le comte DE BEAUVOIR. — Australie. Voyage autour du monde. Paris, 1869.
1 vol. in-12. AUTEUR.
BARLATIER DE MAS.— Instructions nautiques sur les côtes d'Islande. Paris,
1862. 1 vol. in-8°. AUTEUR.
R. RADAU. — Les derniers progrès de la science. Paris, 1868. 1 vol. in-12.
AUTEUR.
EDMOND NICOT. — Étude historique sur la naturalisation à l'occasion de
la loi du 29 juin 1867. Paris, 1868. 1 broch. in-8°. AUTEUR.
JOSEPH HALÉVY. — Recherches sur la langue de la rédaction primitive du
livre d'Enoch. Paris, 1867. I broch. in-8°. AUTEUR.
ADRIEN GERMAIN. — Quelques mots sur l'Oman et le sultan de Maskate. —
Note sur Zanzibar et la côte orientale d'Afrique. Paris, 1869. 2 broch.
in-8°. AUTEUR.
Encyclopédie générale. Tome I, l , 2 , 3 et 4 livraisons. Paris. Gr. in-8°.
r e
e
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e
ÉDITEURS.
TOPOGRAPHICAL DEPARTMENT, WAR OFFICE. — Abyssinia line of march of the
Army under lieut. gener. lord Napier of Magdala 1868. London, 1869.
5 feuilles. Colonel COOKE.
Paris. — Imprimerie de E . Martinet, rue Mignon, 2.

Mars-Avril 1869.
Bulletin de la Société de Géographie
Gravé par Erhard.
Paris_Imp Janson


ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 30 AVRIL
PRÉSIDENCE DE M. LE MARQUIS DE CHASSELOUP-LAUBAT, SÉNATEUR,
PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ.
DISCOURS D'OUVERTURE
DE
M. LE MARQUIS DE CHASSELOUP-LAUBAT
Messieurs,
Chaque année nous vous convions à venir assister à la
distribution des récompenses que notre Société croit de-
voir offrir aux hommes qui, dans de difficiles et hardis
voyages, ou dans des ouvrages longtemps médités et
pleins d'intérêt, lui ont paru s'être rendus le plus utiles
à la science.
Aujourd'hui, nous avons voulu vous montrer le tableau
des récompenses ainsi accordées dans une période de
quarante années; vous le trouverez à côté des cartes qui
vous serviront à suivre avec plus de facilité les récits de
deux remarquables explorations. En parcourant ce tableau,
vous reconnaîtrez, messieurs, combien, dans cette distri-
bution de récompenses, notre Société est restée fidèle à la
pensée qui a présidé à sa fondation, combien elle s'est
toujours placée au point de vue le plus élevé, le plus
désintéressé, le plus exclusivement scientifique.
Ainsi, pour ne parler que des grandes médailles d'or,
— nos premiers prix, à nous, — à côté des noms chers à
notre pays, des René Caillié, des d'Orbigny, des Dumont
d'Urville, des d'Arnaud, des Rochet d'Héricourt, des
d'Abbadie, des Duveyrier,— vous voyez ceux des Franklin,
des Back, des Ross, des Beke, des Mac-Clure, des Barth,
SOC. DE GÉOGR. — MAI 1869. XVII. — 22

338 ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 30 AVRIL.
des Livingstone, des Kane, des Burton, des Speke, des
Khanikof, des Samuel Baker, etc.
C'est qu'en effet, messieurs, il n'y a pas de frontières
pour nous; et si la géographie nous montre comment les
groupes différents de populations ont pu et dû se former,
réunis qu'ils ont été par les intérêts communs que faisait
naître leur situation sur le globe; si elle nous indique
comment, peu à peu, par la force même des situations, ces
groupes ont été amenés à se fondre, à composer de plus
puissantes réunions; enfin si, dans sa philosophie, elle
nous laisse apercevoir pourquoi la marche incessante de la
civilisation entraîne les hommes à former de plus grandes
nations, et les nations à se rapprocher de plus en plus les
unes des autres ; pour nous, quelles qu'aient été, quelles
que soient les divisions politiques tracées sur nos cartes,
c'est toujours au dessus d'elles, — dans cette enceinte, —
que nous nous plaçons; — d'où qu'il vienne, le progrès a
toujours droit de cité au milieu de nous.
Mais, messieurs, s'il ne peut y avoir de rivalités jalouses,
l'émulation n'est pas proscrite pour cela ; et lorsque, sous
la stricte loi d'une impartialité sévère, après avoir pesé
les services rendus, vous proclamez les noms des hommes
que vous avez jugés les plus méritants, il nous est bien
permis, au milieu de nos applaudissements, de ressentir
une émotion d'autant plus vive, que le nom proclamé ap-
partient à notre Société, et que le lustre qui entoure un
de ses membres doit répandre sur elle un glorieux reflet.
Il nous est permis aussi d'éprouver une bien sincère
satisfaction en voyant, dans un autre hémisphère, des ci-
toyens d'une grande nation à laquelle tant de liens nous
ont toujours attachés, se consacrer à des entreprises scien-
tifiques qui leur font le plus grand honneur.
Cette double bonne fortune nous est donnée aujour-
d'hui, messieurs.
Votre grande médaille d'or, c'est à des officiers de notre

DISCOURS D'OUVERTURE. 339
brillante marine qu'elle est offerte pour cette magnifique
exploration de l'Indo-Chine dont nous vous avons déjà
donné un aperçu, et dont vous allez entendre l'intéressant
récit.
Pourquoi faut-il qu'une de vos palmes ne puisse plus
être déposée que sur une tombe !
Est-il donc dans les desseins de la Providence que tout
progrès ne puisse être acheté qu'au prix d'une victime?
Une autre médaille d'or va aussi être décernée au doc-
teur Hayes, pour son exploration dans les régions arcti-
ques. C'est, avec les voyages de Kane, de Mac-Clure, une
noble et grande entreprise à laquelle nous sommes heu-
reux de pouvoir donner un éclatant témoignage d'estime
et d'admiration.
Nous sommes heureux aussi, messieurs, de voir le re-
présentant des États-Unis venir recevoir ici cette médaille
destinée à son éminent compatriote. C'est, à nos yeux,
une preuve de plus du prix qu'on attache à vos suffrages ;
c'est aussi, qu'on me permette de le dire, une preuve de
plus de ces sentiments sympathiques qui existent entre la
France et la patrie de Washington.
Sans doute l'Europe savante ne peut que se réjouir de
voir l'Union Américaine s'élancer avec sa puissante ardeur
dans la carrière scientifique; elle ne peut que se réjouir
de voir les progrès déjà accomplis ; mais, de toutes les
nations de l'Europe, la France doit être la première à s'en
féliciter; elle a,— laissez-moi dire toute ma pensée,— elle
a quelque droit d'en être fière aussi, car c'est une des
belles pages de son histoire que celle qui raconte avec
quel désintéressement, quelle foi, elle a aidé à l'indépen-
dance de l'Amérique ; c'est de ce jour-là, messieurs, que
date l'ère de la liberté dans le monde.

340
ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 30 AVRIL.
ALLOCUTION
DE M. LE GÉNÉRAL DIX
Ministre des Etats-Unis en France.
Après avoir reçu, des mains du Président de la Société
de géographie, la médaille d'or décernée au docteur
J . - J . Hayes, de New-York, le général Dix, ministre des
États-Unis en France, a prononcé l'allocution suivante :
Monsieur le président,
J'ai assisté avec un vif intérêt à la lecture du compte
rendu, fait par votre secrétaire, des découvertes du doc-
teur Hayes dans les régions arctiques, et je m'empresserai
de faire parvenir entre les mains de mon compatriote dis-
tingué, la médaille que votre Société a eu la bonté de lui
décerner. La solution du problème de l'existence, dans la
région polaire, d'une mer ouverte que l'on peut atteindre
par la navigation, problème qu'il a tâché de résoudre et
dans lequel il a fait des progrès si remarquables, est en-
core réservée pour les travaux d'autres personnes entre-
prenantes et savantes; il faut espérer que l'expédition
française, que l'on prépare sous la direction de M. Lam-
bert, portera des fruits encore plus précieux.
Il est possible que ces recherches soulèvent une question
semblable à celle qui nous a agités à l'égard des sommets
des plus hautes montagnes, qu'elles nous apprennent à
quelles conditions la vie humaine peut être conservée sous
ces climats rigoureux ; ou si la nature y a caché les secrets
de l'existence organique sous des voiles de glace, que
l'homme ne doit jamais pénétrer.
Dans ces recherches, comme dans tous les travaux de
la science, c'est un grand bonheur que son empire, comme
vous l'avez dit, monsieur le président, soit sans bornes,
que ses disciples ne reconnaissent aucune limite nationale,

RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL 341
que le seul but de tous ses efforts et de toutes ses œuvres
soit de porter les armes victorieuses du savoir et de la vé-
rité dans le domaine de l'ignorance et de l'erreur.
Permettez-moi de dire, monsieur le président, en ré-
ponse à votre discours à l'ouverture de la séance et aux
sentiments amicaux que vous avez eu la bonté d'exprimer
envers mon pays, que c'est un vrai plaisir pour moi et
mes concitoyens de voir la France et les États-Unis coo-
pérant, selon leur amitié traditionnelle, dans ces questions;
et je puis vous assurer que votre Société, en témoignant
son approbation des travaux de deux de mes compatriotes,
le docteur Kane et le docteur Hayes, par des marques si
honorables, a mérité à juste titre notre reconnaissance.
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE
Au nom d'une Commission composée de
MM. A N T . D ' A B B A D I E , D ' A V E Z A C , E . C O R T A M B E R T , VIVIEN D E S A I N T - M A R T I N ,
V. A . MALTE-BRUN, secrétaire général honoraire, rapporteur.
Messieurs,
Je viens, au nom de la Commission des prix, vous
rendre compte du résultat de l'examen qu'elle a fait des
voyages ou des explorations géographiques appelés à
concourir pour l'obtention des récompenses que vous dis-
tribuez dans votre première Assemblée générale annuelle
aux voyageurs, aux savants qui ont contribué à faire pro-
gresser la science du Globe.
L'Afrique, qui attirera longtemps encore vers elle les
explorateurs, a été dans ces dernières années la contrée

342 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
heureusement privilégiée des grandes découvertes. Aux
noms acclamés de Barth, de Livingstone, de Burton, de
Speke, de Baker, de Rohlfs, qui ont retenti dans cette
enceinte, nous avons eu la satisfaction d'ajouter ceux de
nos compatriotes Duveyrier et Mage.
Cette fois, c'est vers l'antique berceau de la civilisa-
tion, vers l'Asie, que devront se tourner nos regards, et
c'est avec une légitime satisfaction que votre Commission
vous signale aujourd'hui un des plus beaux, des plus im-
portants voyages qui depuis de longues années aient été
exécutés dans cette partie du monde, et dont l'honneur,
je me plais à le dire, revient à notre pays : je veux parler
de l'exploration française de l'Indo-Chine.
Des trois grandes péninsules qui du continent asiatique
pénètrent, du nord au sud, dans l'océan Indien, la moins
connue est sans contredit la péninsule transgangétique.
L'Arabie, cette terre des légendes merveilleuses, a vu
dernièrement soulever le voile qui en dérobait l'intérieur
aux yeux de la science; l'Inde, ce pays classique des sa-
vantes recherches, est aujourd'hui généralement connue,
grâce aux travaux intéressés des Anglais. De la pres-
qu'île transgangétique, nous ne connaissons guère que
les côtes, les noms des empires qui se la partagent et celui
de leurs capitales. Les Anglais, dans ces dernières années,
sur la côte occidentale, celle de la Birmanie ; les Français,
un instant au siècle dernier, sur la côte orientale, ont
bien fait quelques reconnaissances, mais sans beaucoup
s'avancer dans l'intérieur. On en est encore réduit aux
conjectures quant au cours supérieur des quatre grands
fleuves qui l'arrosent du nord au sud : l'Iraouaddy, le
Salouen, le Ménam et le Mékong.
L'établissement de la France dans les provinces méri-
dionales de la Cochinchine a d'abord eu pour résultat de
faire connaître le delta du Mékong, le réseau de canaux
qui se partageaient les terres alluviales à demi noyées

POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE. 3 4 3
mais si fertiles, de son embouchure, et aussi le phénomène
que présente le grand lac de l'intérieur, qui, tantôt en-
voyant ses eaux au fleuve pendant la saison sèche, tantôt
en recevant de lui-même, au moment des hautes eaux,
fait successivement l'office d'un réservoir et d'un déver-
soir.
Mais, à partir de Cratieh, c'est-à-dire à quelques jour-
nées à peine de son embouchure, on ignorait le cours
du Mékong, et l'on ne possédait que de vagues infor-
mations sur les pays qu'il arrosait. Était-ce au Tibet
qu'il cachait sa source, ou bien venait-il d'un grand lac
du Lao, comme le rapportait une tradition? quelle était
la nature des pays qu'il traversait? pouvait-on espérer se
servir de son cours pour ouvrir une voie commerciale avec
les provinces méridionales de la Chine? Telles étaient les
questions que soulevait la vue de ce grand fleuve aux
eaux abondantes, de cet autre Nil qui, comme celui
d'Égypte, fertilise en les inondant les basses plaines de la
Cochinchine.
On avait donc tout lieu d'espérer qu'une exploration
scientifique habilement conduite donnerait d'importants
résultats pour la géographie, l'ethnographie, et qu'elle
pourrait en même temps profiter à l'avenir commercial de
notre nouvelle colonie. Ce qu'autrefois nos soldats vain-
queurs avaient fait en Égypte, leurs petits-fils le pouvaient
entreprendre sur le seuil de l'extrême Orient, et comme
leurs aînés faire la conquête scientifique de ces pays loin-
tains. Peut-être, au moment même où les Anglais cher-
chaient une route commerciale entre l'Inde et la Chine à
travers la Birmanie, serait-on assez heureux pour les de-
vancer en remontant le Mékong ou fleuve du Cambodge.
C'est sous l'empire de ces nobles préoccupations qu'une
Commission exploratrice fut nommée par notre honorable
président, M. le marquis de Chasseloup-Laubat, alors
ministre de la marine, qui nous a montré tout l'intérêt

344 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
qu'il porte à la science géographique et à nos travaux.
Elle se composait de cinq officiers de notre marine impé-
riale, toujours prête aux grandes entreprises, c'étaient :
M. le capitaine de frégate Doudard de la Grée, comman-
dant l'expédition ; M. le lieutenant de vaisseau Francis
Garnier, commandant en second; MM. Joubert et Thorel,
médecins auxiliaires ; Delaporte, enseigne de vaisseau,
M. de Carné, délégué du Ministère des Affaires étran-
gères leur avait été adjoint; ils furent assistés des hommes
nécessaires pour un semblable voyage. Ces derniers étaient
des soldats indigènes; hâtons-nous de dire qu'ils ont subi
le noble prestige de tous les étrangers qui marchent à
l'ombre de notre drapeau : leur conduite fut pendant cette
campagne à l'abri de tout reproche, et leur dévouement à
leurs officiers, à leur devoir, fut complet (1). L'expédition
disposait d'une canonnière à vapeur.
Vous connaissez l'itinéraire suivi dans cette importante
exploration. Notre honorable président, qui l'avait orga-
nisée, a pris soin de nous tenir au courant des différentes
étapes, et aussi, dans notre dernière séance générale, du
deuil qui en était venu attrister la fin.
Partie de Saigon le 5 juin 1866, l'expédition, re-
montant le Mékong, visitait successivement Cratieh,
Angcor et ses ruines monumentales, Stung-Tieng sur la
frontière du Lao siamois, Bassac, Kemrat, Oubon, Vien-
Chang, où le fleuve commence à être encaissé dans les
montagnes, Paklaie, Luang-Prabang, où l'on retrouva le
souvenir respecté de notre compatriote Mouhot, qui y
était mort cinq ans auparavant. A Sieng-Hong, on sortit
du royaume de Siam pour entrer dans le Lao birman, à
(1) Ces soldats étaient sous la conduite d'un sergent d'infanterie de
marine, secrétaire du chef de l'expédition, A . Charbonnier, qui dut cesser
de faire partie de l'expédition au mois de février 1867, et mourut à
Saigon d'une dyssenterie contractée pendant le voyage.

POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE. 345
Xieng-thong, qui porte aussi le nom d'Haléwy; on dut
abandonner le fleuve, qui n'était plus navigable même
pour les petites embarcations; il fallut alors s'avancer à
pied à travers un pays coupé de montagnes, de rivières,
de lacs ou de marais. L'expédition entra dans le Yun-nan,
la province la plus méridionale de l'Empire chinois; on
visita Seumao, connue dans nos cartes sous le nom d'Es-
mok, Yuen-kiang, que baignent les eaux de la rivière de
Tong-King ou Song-Koï, Lin-ngan, Yun-nan la capitale
de la province, Taly, siége d'une petite royauté musulmane
qui refuse obéissance au gouvernement de Péking et dont
M. Francis Garnier vous entretiendra lui-même tout à
l'heure; Tong-tchouan, qui, le 12 mars 1868, vit mourir,
trahi par ses forces, mais non par son courage et son zèle,
le commandant Doudard de la Grée. Le lieutenant Francis
Garnier se mit alors à la tête de l'expédition, qui gagna
par Tchao-tong l'importante ville de Sou-tcheou, située
sur le fleuve Bleu (Yang-tsé-kiang) ; on redescendit le
fleuve jusqu'à Chang-hai, où l'on arriva le 12 juin 1S68.
Enfin, un mois plus tard, la mission, après avoir vaillam-
ment supporté les épreuves de ce pénible voyage, qui ne
fut pas toujours sans danger, rentrait à Saïgon, ramenant
avec elle la dépouille mortelle de son regretté chef.
Telle est en rapide analyse l'itinéraire suivi par la Com-
mission d'exploration de l'Indo-Chine. Ceux qui, dans de
tels voyages, recherchent plus particulièrement les détails
de mœurs, les épisodes, le pittoresque, les retrouveront
sans doute dans l'ouvrage qui sera prochainement publié
avec l'autorisation du Ministère de la marine (1). Votre
Commission des prix, fidèle interprète de vos vœux et des
(1) Cet ouvrage paraîtra sous peu à la librairie Hachette. On peut d'ail-
leurs consulter, pour quelques détails de l'expédition, le Bulletin de la
Société de géographie
(Discours de M. le marquis de Chasseloup-Laubat),
la
Bévue maritime et coloniale, les Annales des voyages et l'Année géogra-
phique de M. Vivien de Saint-Martin) volumes de 1867, 1868, 1869.

346 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
traditions de la Société, a dû s'attacher surtout à la consta-
tation des résultats scientifiques obtenus ; ils sont grands,
et, pour s'en convaincre, il me suffira de les rappeler ici
sommairement, d'après les documents qui nous ont été
communiqués.
La Commission française d'exploration de l'Indo-Chine
a parcouru entre Cratieh, dernier point reconnu sur le
cours du Cambodge, et Chang-Haï, son point d'arrivée,
une distance totale de 9860 kilomètres (près de dix fois la
longueur totale de la France du nord au sud) dont 5870
en barque et 3990 à pied.
Le travail géographique a consisté à lever avec le plus
grand soin tous les itinéraires suivis (en pays non con-
nus), en rectifiant successivement ce levé par la détermi-
nation astronomique directe des points principaux du par-
cours. Le chemin total ainsi relevé pour la première fois
a été de 6720 kilomètres. Les positions déterminées as-
tronomiquement par MM. F. Garnier et Delaporte sont
au nombre de cinquante-huit, dont cinquante entièrement
nouvelles.
Pour compléter rémunération des travaux géographi-
ques, il faut ajouter que le fleuve a été entièrement sondé
depuis Cratieh jusqu'à Kemrat (le développement total
des bras du fleuve sondé est de 700 kilomètres); que des
stations azimutales ont été faites à Khong, Bassac, au
mont Sàlào (15°,01 latitude N.), à Luang-Prabang et à
Menong-Long, et que la Commission possède les éléments
de nombreuses altitudes obtenues, soit par nivellement
géodésique au téodolite, soit à l'aide du baromètre.
Ajoutons que sur divers points il a été fait des calculs de
vitesse et de débit du Mékong.
Un journal météorologique a été constamment tenu par
M. F. Garnier, et pendant son absence par M. Delaporte.
Chaque jour présente une moyenne de quatre observa-
tions, dont la réunion fera ressortir quelques intéressants

POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE. 347
détails sur la température et la direction des vents à l'in-
térieur du continent indo-chinois.
Les longues et patientes recherches du commandant De
la Grée sur les ruines cambodgiennes disséminées dans
l'intérieur du pays, depuis Angcor jusqu'à Bassac, seront,
aux points de vue historique et archéologique, l'une des
parties les plus intéressantes du travail de la Commission.
Le commandant De la Grée a également réuni les élé-
ments d'un vocabulaire de vingt-six dialectes environ
parlés dans l'intérieur de l'Indo-Chine; ce vocabulaire
sera complété à l'aide de notes prises par M. F. Garnier.
Les ruines d'Angcor ont été plus particulièrement l'objet
de levés et de dessins spéciaux.
M. Joubert, géologue de l'expédition, et M. Thorel,qui
en était le botaniste, ont rassemblé de nombreux maté-
riaux sur la géologie, l'histoire naturelle des pays traver-
sés. Malheureusement, ils ont dû cesser, dès Luang-Pra-
bang, de recueillir et de conserver des échantillons de
roches et de plantes. M. Joubert aura à signaler en miné-
ralogie les immenses richesses accumulées dans la pro-
vince de Yun-nan et les régions limitrophes.
En botanique, les infatigables recherches de M. Thorel
permettront de reconstituer, presque sans lacune, tout le
règne végétal de l'Indo-Chine et enrichiront la science de
quinze cents à deux mille espèces nouvelles. Enfin les
dessins de M. Delaporte, dont le travail a été incessant,
compléteront à tous les points de vue, paysages, monu-
ments, costumes, ustensiles, demeures, la masse des ren-
seignements dus à l'expédition.
En présence de pareils résultats, et tout en rendant un
hommage mérité à d'autres explorations entreprises à la
même époque par des voyageurs estimables, explorations
qui ont également profité à la géographie, votre Commis-
sion des prix annuels a été unanime pour attribuer à la
mission française dans l'Indo-Chine la grande médaille

348 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
d'or pour la découverte la plus importante en géographie.
Mais à qui devions-nous remettre cette médaille ? Cette
fois encore, il y a eu unanimité pour la partager entre
M. De la Grée, le chef regretté de l'expédition, et
M. F. Garnier, le courageux officier qui l'a si habilement
secondé, et auquel était réservée, tout en rapatriant l'ex-
pédition, la pieuse tâche de ramener en terre française les
restes de son commandant. En honorant ainsi la mémoire
de M. De la Grée, en remettant à la famille cette médaille
que nous eussions été si heureux de remettre à lui-même,
votre Société se sera une fois de plus montrée fidèle à
cette tradition d'équité que la mort même de ceux qu'elle
a distingués ne saurait arrêter.
Pour assurer la parfaite connaissance des travaux aux-
quels vous accordez vos récompenses, le règlement recule
de deux ans l'appréciation, que doit faire la Commission
des prix, des voyages qui peuvent mériter ses suffrages.
Cependant il est admis que, lorsque des circonstances par-
ticulières ont retardé la publication des résultats d'une
exploration importante, on réserve, pour le jour où cette
publication aura été faite, les droits acquis par les voya-
geurs. C'est clans ces conditions que se présente cette fois
le docteur Isaac J . Hayes, qui, il y a huit années (le 18 mai
1861), s'est avancé jusqu'à 210 lieues géographiques
(moins de 9 degrés) du pôle Nord. C'est le point le plus
élevé dans les latitudes arctiques qu'un navigateur ait
atteint jusqu'à présent.
Le nom du docteur Hayes vous est d'ailleurs déjà
connu : il était au nombre des hardis marins qui, en 1853,
sous la conduite du docteur Kane, firent sur l'Advance
ce mémorable voyage arctique pendant lequel Morton,
après être parvenu jusqu'au cap Indépendance sous le 80l
40' de latitude, découvrit la mer libre polaire au nord du
canal Kennedy.
Dans cette campagne, qui nécessita deux hivernages

POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE. 349
(1854-1855) au port Rensselaer par 78° 37' de latitude
nord, le docteur Hayes avait franchi en traîneau, sur la
glace, le canal Kennedy, et s'était rendu à la Terre
Grinnell.
De retour dans sa patrie après la mort du docteur
Kane, Hayes équipa un petit schooner au moyen d'une
souscription publique (1), dans le but de poursuivre les
découvertes de Kane, et principalement de s'assurer de
l'existence de la MER LIBRE POLAIRE. L'administration du
Coast-Survey, l'Institut smithsonien, l'Académie des
sciences de Philadelphie, le Musée de zoologie comparée
de Cambridge (Mass.) lui vinrent généreusement en aide,
en lui fournissant les instrument d'observation et les
moyens de conserver ses collections.
L'United States, tel était le nom de son navire, quitta
Boston le 0 juillet 1860; il jaugeait à peine 133 tonneaux
et comptait quinze hommes d'équipage; parmi les compa-
gnons de Hayes, il faut citer l'astronome Augustus Sonntag,
commandant en second, MM. M'cormick, H. Dodge, Rad-
cliff, Starr et Knorr, qui prirent une part active aux tra-
vaux de l'expédition.
Le 12 août, on atteignit Upernavik, sur la côte occi-
dentale du Groenland. Le docteur s'adjoignit dans ce port
trois chasseurs esquimaux, un interprète danois, et l'on
se procura des attelages de chiens pour les traîneaux. En
quittant Upernavik, on navigua bientôt au milieu de plu-
sieurs montagnes de glace (ice-berg), dont quelques-unes
mesuraient plus de 200 pieds de hauteur au-dessus de la
mer et un mille d'étendue; plusieurs, entraînées par les
courants sous-marins, allaient en sens contraire de celles
que dirigeait le vent, de telle sorte qu'il fallait une conti-
nuelle attention et une bien grande habileté pour conduire
le frêle navire à travers ces masses flottantes, obéissant à
(1) Notre regretté doyen, M, de la Roquette, y avait pris part.

350 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
des forces contraires qui menaçaient à chaque instant de
le broyer. Le 25 août, près du cap Alexandre, on rencon-
tra la banquise (ice-field) ; en vain le docteur Hayes
essaya-t-il de la franchir et de gagner la côte occidentale
du Smith-Sound ; il eut à la fois tant à lutter, et contre
les vents et contre les glaces, que le schooner reçut de
graves avaries ; d'ailleurs, la température était descendue
à —11° centigrades, il fallait songer à prendre ses quar-
tiers d'hiver. Les courageux marins les trouvèrent dans la
baie Harstène, à 10 milles au nord-est du cap Alexandre.
Ce fut dans un petit port, qui reçut le nom de Port-
Foulke, en l'honneur d'un des plus généreux protecteurs
de l'expédition ; il était situé à 20 milles au sud du port
Rensselaer, quartier d'hiver de l'expédition du docteur
Kane en 1854 et 1855.
En vue de l'hiver, on construisit un magasin sur le
rivage, on y déposa les agrès et une partie du matériel
du navire ; la cale fut convertie en une grande chambre
pour l'équipage ; le pont, couvert d'une toiture, servit de
promenoir; les précautions d'hygiène, si importantes à
prendre dans les mers arctiques, furent rigoureusement
observées. Grâce à ces dispositions, les marins purent
passer l'hiver en bonne santé, avec un confortable très-
avouable, qu'entretenaient d'ailleurs les abondantes pro-
visions de viande fraîche que fournirent les chasseurs;
car les rennes étaient nombreux dans le voisinage, et
l'on en vit souvent des troupeaux de dix à quinze têtes.
Les chiens, au nombre de trente, furent confiés à la garde
des Esquimaux; leur appétit était tel qu'ils dévoraient un
renne à chaque repas.
A l'automne, le docteur Hayes fit avec Aug. Sonntag
l'exploration d'un glacier voisin. Sur cette mer de glace, à
une altitude de 1500 mètres au-dessus du niveau de
l'Océan, nos explorateurs firent une reconnaissance de
70 milles. Assaillis par une tempête de neige, à demi

POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE. 351
morts de froid, car la température descendit jusqu'à
37 degrés au-dessous de zéro, ils purent à grand'peine
rejoindre le navire. Le docteur Hayes, avec cette opiniâ-
treté que donne seul l'amour de la science, avait néan-
moins pu relever des distances, prendre des angles; il
s'assura plus tard, à l'aide de ces mesures, qu'en six mois
le glacier avait descendu vers la mer de 96 pieds, confir-
mant ainsi sur les lieux mêmes les déductions scienti-
fiques relatives à la constitution des glaciers émises par
Agassiz, Forbes, Tyndall et le savant évêque d'Annecy,
Mgr Rendu.
Mais la dernière aurore avait lui; on fut cent trente
jours sans voir le soleil (octobre à janvier), et, pendant
toute cette longue période d'obscurité, l'équipage con-
serva et sa bonne santé et sa bonne humeur ; vers le mi-
lieu du mois de novembre, le vent, quoique soufflant du
nord-est, amena une chaleur relative tout à fait extraordi-
naire. De 40 degrés centigrades au-dessous de zéro, le
thermomètre passa brusquement à 20 et demi au-dessous
de zéro; c'était une température relativement douce. Ce
phénomène météorologique sembla au docteur un pré-
sage de l'existence d'une mer libre dans la direction du
nord-est.
Vers le milieu de l'hiver, un malheur vint fondre sur la
petite colonie du Port-Foulke : une maladie épidémique
enleva plusieurs chiens, et il n'en resta bientôt plus que
neuf. Ce nombre était désormais insuffisant pour tenter
toute exploration en traîneau ; Sonntag s'offrit généreuse-
ment pour aller en recruter de nouveaux parmi les Es-
quimaux qu'on savait être de l'autre côté du cap Alexan-
dre; mais, en suivant la côte, il tomba malheureusement
dans une fissure de la glace. Saisi par le froid avant que
la circulation du sang se fût rétablie, il mourut pres-
que subitement. Ce fut une grande perte pour l'expédi-
tion; c'en est une aussi pour la science, par amour de

352 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
laquelle Sonntag s'était par deux fois aventuré dans les
régions polaires.
Augustus Sonntag avait en effet pris part, en 1853, à
l'exploration du docteur Kane. C'était un jeune astronome
plein de mérite, et qui savait joindre la théorie à la pra-
tique. Il l'avait bien prouvé, alors qu'il était attaché à
l'observatoire d'Altona; M. Antoine d'Abbadie ayant ob-
servé en Éthiopie les occultations de quinze étoiles incon-
nues, il put en faire déterminer trois seulement à l'Obser-
vatoire de Paris, les douze autres le furent par Sonntag.
Pour suivre le docteur Hayes, il avait quitté une posi-
tion avantageuse (celle de directeur-adjoint de l'Obser-
vatoire de Dudley, d'Albany). — Que notre sympathique
souvenir, franchissant l'espace, aille saluer, dans la lu-
gubre solitude du désert polaire, l'humble tombe où cette
nouvelle victime de la science dort de l'éternel sommeil.
Ayant enfin obtenu un renfort de chiens d'une tribu
d'Esquimaux qui étaient venus se fixer dans le voisinage
du navire, le docteur Hayes se rendit, vers le milieu de
mars 1861, en traîneau, au port Rensselaer, mais il n'y
trouva plus aucune trace de l'Advance, qui y avait été
abandonné par le docteur Kane au mois de mai 1855.
Pendant cette excursion, la température se maintint en
moyenne à 28 degrés centigrades au-dessous de zéro ; une
fois même, elle descendit à — 48 degrés ; on coucha sous
des fourrures, pêle-mêle hommes et chiens, dans des
huttes de neige que l'on fermait hermétiquement le soir,
et dans lesquelles on avait une peine extrême à entretenir
une température de — 30 degrés au-dessous de zéro, à
l'aide d'une lampe alimentée par l'huile de phoque.
Le 3 avril 1861, le docteur Hayes partit de Port-Foulke
avec douze hommes, deux attelages de chiens, pour ga-
gner la côte occidentale du détroit, le long de laquelle il
pensait pouvoir s'avancer plus aisément vers le nord. On
emmenait un bateau en fer de 20 pieds de longueur, des-

POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE. 353
tiné à naviguer sur la mer libre polaire. Mais, après trois
semaines d'efforts rendus inutiles par l'état des hummoks,
ou glaces amoncelées, le transport du bateau et d'une
grande quantité de provisions fut reconnu tout à fait im-
possible. Il arriva, en effet, que, par suite des tours et
détours qu'il fallait faire parmi les glaces amoncelées, des
déchargements et des rechargements des traîneaux, aux-
quels il fallait faire franchir certains de ces amas, il arriva
qu'après une pénible journée de marche, de travaux et
d'efforts, on avait à peine franchi la distance d'un kilo-
mètre en ligne droite.
Le 28 avril, renvoyant au navire la plus grande partie
de son monde avec un des attelages et le bateau, le doc-
teur Hayes, soutenu par son inflexible volonté, continua
l'exploration, ne gardant avec lui que Georges Knorr,
l'interprète Jansen et le matelot Mac Donald. Douze jours
après, le 11 mai, il atteignit enfin, près du cap Hawks, la
Terre Grinnell. On jugera des énormes difficultés de cette
traversée du détroit de Smith, au milieu des glaces, par
ce seul fait qu'il fallut un mois pour franchir la distance de
150 kilomètres qui séparait Cairn-Point du cap Hawks. La
température avait varié, en plein air, de — 16 à — 27 de-
grés au-dessous de zéro.
Après quelques heures de repos, on reprit la route
vers le nord; mais comme on ne pouvait songer à s'aven-
turer au milieu du chaos des glaces, force fut de suivre
les sinuosités de la côte et de se tenir sur ce qu'on ap-
pelle la glace de terre. Le 16 mai, Jansen, à bout de forces,
dut être abandonné, avec une partie des provisions, aux
soins de Mac Donald, et le docteur Hayes poursuivit avec
George Knorr son dangereux voyage ; trois jours après,
le 18 mai, il atteignit une grande baie, dont la glace sans
consistance arrêta définitivement ses pas. D'une hauteur
voisine, il put voir les eaux de cette baie se mêler à la
mer libre, au nord-est du canal Kennedy; à l'extrême
SOC. DE GÉOGR. — MAI 1869. XVII. — 23

354 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
horizon, se profilaient les flancs blanchis d'un grand pro-
montoire qu'il estima être, environ, par Le 82 degré 4/2 de
e
latitude; il lui donna le nom de Cap Union; c'est la terre
la plus septentrionale que l'on connaisse aujourd'hui sur
le globe ; plus près de l'observateur, une montagne reçut
le nom de Churchs'mount, et deux autres caps, qui précé-
daient le cap Union, ceux d'Eugénie et de Frédéric VII;
les baies qui séparaient ces promontoires reçurent les ap-
pellations de baie Petermann et de baie Wrangel ; enfin
le point élevé d'où le docteur Hayes eut devant ses yeux
cette mer libre, objet de tant d'efforts, fut appelé Cap
Lieber ;
il est situé par 81° 35' de latitude et 70° 30' de
longitude du méridien de Greenwich. Hayes y arbora avec
une juste fierté, que nous lui envions, le pavillon étoile
de son pays. C'était une simple flamme de canot, mais
elle avait de nobles états de service; en effet, elle avait
été portée dans la mer glaciale du Sud, en 1840, lors de
l'expédition du capitaine Wilkes, puis dans les expéditions
polaires du capitaine de Haven et du docteur Kane. Ainsi
donc elle avait flotté aussi près de chacun des deux pôles
que l'énergie humaine l'avait pu porter.
Après quelques heures de contemplation d'un spectacle
que, sans doute, il sera donné à bien peu d'hommes de re-
voir, le docteur Hayes revint sur ses pas et regagna son
navire le 3 juin. Dans cette excursion de deux mois, il
n'avait pas fait moins de 2400 kilomètres sur la glace.
Enfin le 14 juillet 1861, le schooner quittait son port d'hi-
vernage pour reprendre le chemin des États-Unis, et le
23 octobre il mouillait dans le port de Boston, après une
campagne de quinze mois et treize jours.
En rentrant dans sa patrie, le docteur la trouva en proie
à la guerre de sécession, et lui aussi dut acquitter sa dette
et se dévouer au soulagement des blessés. C'est ce qui
explique le retard de six années apporté à la publication
de la relation de son mémorable voyage. Cette publication

POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE. 355
eut lieu en 1867, à la fois aux Etats-Unis et en Angleterre,
où plusieurs éditions en furent rapidement enlevées. Un
de nos plus laborieux confrères, M. Ferdinand de Lanoye,
vient d'en donner une consciencieuse traduction (1), ac-
compagnée de notes utiles aux lecteurs français.
L'an dernier, la Société royale géographique de Londres
décernait au docteur Isaac J . Hayes l'une de ses médailles
d'or ; si les suffrages de notre puissante émule ont précédé
ceux de la Société de géographie de Paris, c'est que cette
dernière, tout en réservant les droits de l'intrépide ex-
plorateur, a voulu les juger pièces en main, c'est-à-dire
que, fidèle à son règlement, elle a voulu attendre la pu-
blication des résultats de ce voyage arctique. Aujourd'hui
nous les possédons, votre Commission des prix les a eus
sous les yeux, ils ont été publiés par ordre de l'Institut
smithsonien, par les soins de M. Charles A. Schott, qui
s'est chargé de réunir, de coordonner, de calculer les ob-
servations.
Vous avez déjà pu juger, par la rapide esquisse que je
viens de vous présenter, de l'importance de l'exploration
du docteur Hayes au point de vue purement géographi-
que; au point de vue astronomique : 18 positions ont été
déterminées en latitude ou en longitude; elles permet-
tront de rectifier et de compléter la carte du Smith-Sound
et du canal Kennedy ; des observations magnétiques ont
été faites : sur 14 points quant à la déclinaison, et sur
6 points quant à l'inclinaison de l'aiguille aimantée. Il a
été dressé des tables de température diurnes, mensuelles,
annuelle au port Foulke-, dans sept stations différentes de
la route parcourue du port Foulke au cap Union, on a,
pendant le mois de mai, recueilli les températures diurnes
pour les comparer à celles de la station principale de Pori-
(1) Un vol. grand in-8 de XII-517 pages, avec 70 gravures et 3 cartes.
Paris, Hachette, 1868.

356 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
Foulke, enfin de nombreuses observations relatives à la
pression barométrique, à l'intensité magnétique, aux ma-
rées, à la direction des vents, complètent cette ample
moisson scientifique. Ajoutons que plusieurs caisses con-
tenant les collections d'histoire naturelle ont été dépo-
sées aux musées de Philadelphie et de Cambridge. Tels
sont les résultats qui ont fixé, sur l'exploration arctique
du docteur Isaac I. Hayes, l'attention de votre Commission
des prix, et ont désigné ce hardi pionnier de la navigation
arctique à ses suffrages ; aussi lui décerne-t-elle une mé-
daille d'or.
De ce voyage, on peut déduire un enseignement bien
important pour les explorateurs arctiques qui seraient
tentés de suivre la voie du Smith-Sound.
En ramenant son équipage en bonne santé, le docteur
Hayes a démontré :
1° Que l'hiver arctique n'engendre pas nécessairement
le scorbut et le mécontentement ;
2° Qu'on peut vivre dans les parages arctiques qu'il a
atteints sans le secours de la mère-patrie, à l'aide de la
chasse et de la pêche ;
3° Qu'on peut établir à Port-Foulke une station qui se
suffirait et qui servirait de base à des explorations éten-
dues ;
4 Qu'avec un fort navire on peut traverser le détroit
°
de Smith et déboucher directement dans la mer Polaire ;
QUE LA MER LIBRE DU PÔLE existe, du moins au nord
du canal Kennedy.
Avec cette persévérance louable qui appartient à tous
les hommes que domine une grande idée, le docteur Hayes
n'a pas renoncé à toute espérance de naviguer un jour
sur la mer libre du pôle (1).
(1) Au moment de quitter le port Foulke pour rentrer dans sa patrie,
le docteur J . Hayes écrivait sur son journal de voyage : « Et maintenant,

POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE. 357
C'est avec raison que l'activité des explorateurs s'exerce
naturellement et de préférence sur les contrées encore in-
connues de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique. Mais il est,
pour ainsi dire, à nos portes même, des régions dignes
d'intérêt et que nous sommes encore loin de connaître
dans toutes leurs parties. La Turquie, par exemple, compte
bien des cantons dont la physionomie géographique nous
échappe. Les travaux de MM. Ami Boué,Viquesnel, Barth,
je vais retourner à Boston, réparer le schooner, me procurer un petit
navire à vapeur, et revenir ici, autant que possible, vers les premiers
jours du printemps. J'installerai le schooner au port Foulke, et n'y de-
meurant juste que le nombre de jours nécessaires pour organiser les
chasses, rassembler les Esquimaux et établir la discipline de la colonie,

j'atteindrai le cap Isabelle avec mon navire à vapeur, et de là je marcherai
vers le nord par la route désignée. Je ne réussirai peut-être pas à atteindre
mon but en une seule saison, mais je recommencerai l'année suivante :

dans tous les cas, j'aurai au port Foulke d'abondantes ressources en vivres
et en fourrures, et un bâtiment pour les transporter au cap Isabelle, si je
suis obligé d'y retourner ; de plus, on m'élèvera à la station tous les chiens
dont je puis avoir besoin. Enfin, dans le cas où mou entreprise éprouve-
rait une insuffisance de fonds et serait abandonnée à ses propres forces,
nous pourrions retirer du commerce des huiles, des pelleteries, de l'ivoire

de morse, du duvet d'eider, assez de profits pour faire vivre notre colonie
et payer au moins une grande partie du salaire des employés. Les envi-
rons du port Foulke abondent en gibier, et un chasseur peut nourrir une
vingtaine de bouches : l'hiver et l'été dernier m'ont suffisamment démontré
la justesse de cette opinion ; la mer est riche en phoques, morses, narvals
et baleines blanches, comme les vallées en rennes et renards; pendant la

belle saison, les Iles et les rochers se couvrent d'oiseaux; les glaces sont
les domaines des ours. » (La
Mer libre, trad. de F. DE LANOYE, p. 435.)
Il n'est pas inutile, pour l'histoire des découvertes arctiques, de consi-
gner dans notre Bulletin ces conclusions spéculatives prises sur les lieux
mêmes par un homme d'une telle compétence que le docteur J . Hayes.
Ajoutons encore que, dans la séance de novembre dernier de la Société

de géographie de New-York, le docteur Hayes a entretenu l'assemblée de
la ferme conviction qu'il avait de la possibilité, pour un équipage déter-
miné, d'atteindre le Pôle Nord par la voie du Smith-Souud. — Voir les
conclusions de son discours aux
Annules des voyages, de janvier 1869,
p. 1523 à 127.


358 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
Blau, les notes de M. E. Viet, les croquis partiels de
notre confrère Guillaume Lejean, qui ont été utilisés par
MM. Kiepert et A. Petermann, montrent tout ce que l'on
a encore à attendre, pour la géographie proprement dite,
d'une plus entière connaissance géographique de la Tur-
quie d'Europe.
C'est ainsi que l'Albanie a dernièrement trouvé un sa-
vant interprète dans M. J . G. de Hahn, consul d'Autriche
en Grèce. Nul n'aura plus contribué à répandre plus de
jour sur la géographie, l'ethnographie et les origines de
cet intéressant pays. M. de Hahn a publié une série d'é-
tudes albanaises (Albanische Studien) (1), qu'il vient de
compléter par la relation de son voyage au Drin et au
Vardar. Le consul autrichien a remonté et décrit une
étendue considérable du cours du Drin, depuis la réunion
des deux branches supérieures (le Drin Blanc et le Drin
Noir) dont se forme le fleuve, et de là il a porté ses inves-
tigations dans le bassin extérieur du Vardar. Votre Com-
mission des prix croit devoir signaler l'importance de ses
travaux et lui décerne une mention honorable.
Une publication toute récente laisse bien loin derrière
elle ce qui a été écrit, dans ces dernières années, sur
l'Abyssinie; je veux parler de l'ouvrage de notre confrère
Arnaud d'Abbadie : Douze ans dans la haute Ethiopie (2).
Aucun livre ne donne une idée aussi complète, aussi vi-
vante d'un peuple et d'un pays qui ont récemment captivé
l'attention publique. C'est, à la vérité, la relation d'un
(1) J . G . Von Hahn, Reise durch Gebiete des Drin und Wardar, im
Auftrage der Kais. Akad. der Wissensch, unternommen im Iahre 1863.
Wien, 1867, in-4°, II-138 pages. (Extrait du tome X V I de l'Académie.)
Voir l'
Année géographique de M . Vivien de Saint-Martin, pour 1868,
page 382.
(2) Douze ans dans la haute Éthiopie (Abyssinie), par Arnauld d'Ab-
badie, t. I, 1 vol. de 637 pages. Paris, Hachette, 1868.
Voir les Annalcs des voyages de novembre 1868, p. 221. — Voir
l'Année géographique, de M. Vivien de Saint-Martin, pour 1868, p. 268.

POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE. . 359
voyage fait, il y a vingt ans, par MM. Antoine et Arnauld
d'Abbadie, et auquel la Société de géographie avait ac-
cordé, en 1850, sa grande médaille d'or; la partageant
entre les deux frères qui avaient affronté les mêmes fati-
gues, les même dangers. Mais cette relation, complément
obligé des publications scientifiques de M. Antoine d'Ab-
badie sur l'Éthiopie, se distingue par une telle fraîcheur,
une telle vivacité d'impressions et de peintures, qu'il
semble que le voyage date d'hier. C'est donc à titre de
rappel de médaille que votre Commission est heureuse de
vous en entretenir aujourd'hui.
Enfin, si notre règlement, selon un usage généralement
adopté par les associations savantes, exclut du concours
les voyages, les travaux de nos confrères de la Commission
centrale, du moins nous sera-t-il permis de signaler à
l'attention de tous les travaux de topographie archéolo-
gique de notre confrère Esnest Desjardins, sur les em-
bouchures du Rhône et sur le bas Danube; ainsi que l'ou-
vrage, aujourd'hui terminé par la publication du second
volume, La Terre : Description des phénomènes de la vie
du globe, par Élisée Reclus.
Vous connaissez l'Aperçu historique sur les bouches du
Rhône; M. Desjardins vous en a lu toute la partie géo-
graphique, et l'Institut a honoré son mémoire d'une de
ses médailles si ambitionnées. Quant à l'ouvrage de M. Éli-
sée Reclus, il me suffira, pour en faire ici l'éloge, de dire
que déjà il s'en prépare des traductions à l'étranger.
Ici se termine ma tâche; résumant donc l'exposé qui
vient de vous être fait, je dirai que votre Commission des
prix décerne :
L A GRANDE MÉDAILLE D'OR à MM. Doudard de La Grée
et Francis Garnier, pour l'exploration française de l'Indo-
Chine;
2° UNE MÉDAILLE D'OR au docteur américain Isaac I.
Hayes, pour son voyage à la mer libre du Pôle Nord ;

360 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
UNE MENTION HONORABLE à M. J . G. de Hahn, consul
d'Autriche en Grèce, pour ses explorations en Albanie;
Qu'elle rappelle la médaille décernée à M. Arnauld
d'Abbadie, en 1850, à l'occasion de la récente publication
de son livre : Douze ans dans la haute Éthiopie;
Qu'elle signale enfin, avec le regret de ne pouvoir les
récompenser, les travaux et les publications de MM. Er-
nest Desjardins et Élisée Reclus.
ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION DANS L'INDO-CHINE
PAR FRANCIS GARNIER
Lieutenant de vaisseau
Chef de la mission scientifique de Mé-kong.
Messieurs,
On vient de vous rappeler qu'une commission française
était partie de Saigon, il y a trois ans, pour remonter le
Cambodge jusqu'en Chine. C'est un épisode de ce voyage
que je vais essayer de vous raconter ; il se rapporte au mo-
ment où, après avoir suivi le fleuve jusqu'au 22 degré de
e
latitude nord, la commission l'abandonna pour traverser la
province du Yunnan et rejoindre la vallée du fleuve Bleu,
par laquelle elle devait descendre jusqu'à Shang-haï. En
d'autres termes, elle se trouvait dans l'angle formé par ces
deux fleuves lorsque, à leur sortie commune du Tibet, l'un,
le fleuve Bleu, se dirige brusquement vers l'est, tandis que
l'autre, le Cambodge, continue sa course vers le sud.
Le 24 décembre 1867, dix-huit mois et demi après son
départ de Saigon, la commission française chargée d'ex-
plorer le cours du Cambodge, ou Mé-kong, et l'Indo-Chine
centrale, arrivait à Yunnan, capitale de la province de ce

DANS L'INDO-CHINE. 361
nom, la plus méridionale de tout l'empire chinois. Pour
la première fois, elle rencontrait là des Européens, des
compatriotes, les pères Proteau et Fenouil, des Missions
étrangères, ce dernier provicaire de la province. Les au-
torités chinoises, prévenues officiellement et depuis long-
temps de son passage, s'empressaient de lui offrir leurs
bons offices, et la petite troupe d'explorateurs, grâce à ce
cordial accueil et aux ressources que lui offrait une grande
ville, pouvait se remettre, pendant un séjour de deux se-
maines, de ses fatigues passées, et arrêter en toute con-
naissance de cause de nouveaux projets pour l'avenir.
Il était indispensable, en effet, avant d'aller plus loin,
de compléter les renseignements recueillis, depuis l'entrée
de la commission en Chine, sur l'état de guerre qui déso-
lait cette malheureuse contrée. Depuis douze ans déjà, les
mahométans y avaient levé l'étendard de la révolte contre
le gouvernement de Pékin. Chassés de Yunnan, dont ils
s'étaient emparés un instant par surprise, ils s'étaient
fortifiés à Taly, seconde ville de la province, située sur les
bords d'un lac qui se déverse dans le Mé-kong, et y avaient
constitué un gouvernement indépendant. Loin d'être tenus
en échec par les troupes impériales, ils faisaient tous les
jours des progrès en avant et manifestaient hautement l'in-
tention de conquérir les deux provinces de Yunnan et du
Kouei-tcheou.
Au moment même où la commission française arrivait
à Yunnan, deux armées mahométanes s'avançaient vers
cette ville, où l'alarme commençait à se répandre. L'une
d'elles menaçait de couper complétement la route qui la
relie au Sse-tchouan et par laquelle des secours pouvaient
lui arriver. Tout le pays situé entre Taly et la capitale de
la province était complétement ruiné, et des bandes de
soldats des deux partis battaient la campagne dans tous
les sens en achevant d'y porter l'incendie et la ruine.
Taly était cependant, au point de vue géographique et

362 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
politique, l'un des centres les plus importants qu'il nous
restât à connaître. Située entre le fleuve Bleu et le Mé-
kong, à peu de distance de l'un et de l'autre, elle était la
tête de la route commerciale, dont Bhamo est l'autre ex-
trémité, et qui unit la Birmanie à la Chine. — Mais des
voyageurs européens trouveraient-ils grâce aux yeux du
gouvernement nouveau qui venait de s'y installer? Les
autorités chinoises ne verraient-elles pas avec la plus
grande défiance un rapprochement s'opérer entre une mis-
sion étrangère et un chef de révoltés, et n'attribueraient-
elles point cette démarche à un but politique? Enfin l'état
de dévastation du pays à traverser, les bandes de pil-
lards que l'on était exposé à rencontrer et vis-à-vis des-
quelles tout sauf-conduit restait impuissant, la fatigue et
le délabrement de santé du personnel de l'expédition, ne
rendaient-ils point cette tentative fort téméraire? — A ce
point du voyage, alors que son but principal était atteint,
que la voie du retour par le fleuve Bleu était encore ou-
verte, prompte et facile, était-il sage de compromettre,
pour un résultat incertain, le prix de tant de labeurs et
de souffrances? — Telles furent les questions que le chef
de la mission, indécis pour la première fois, posa à tous
ses compagnons de voyage. Ils furent tous d'avis de tenter
ce dernier effort avant le retour définitif par le fleuve Bleu.
Malheureusement la route directe sur Taly était absolu-
ment impraticable. Le vice-roi intérimaire du Yunnan et
le commandant militaire de la province se mirent à rire à
la proposition que leur fit M. de Lagrée, de le conduire
aux avant-postes et de le remettre là aux mains des
troupes blanches (mahométans). Celui-ci résolut donc de
contourner par le nord le théâtre de la guerre et de re-
connaître ainsi en même temps les vallées supérieures du
fleuve Bleu et du Mé-kong, aux frontières mêmes du Tibet.
Le 8 janvier 1868. la mission prenait la route de Tong-
tchouan, munie d'une lettre de recommandation que le

DANS L'INDO-CHINE.
363
grand-prêtre musulman de Yunnan, le laopapa, avait bien
voulu lui donner pour ses coreligionnaires de Taly.
Tong-tchouan est situé à 180 kilomètres dans le nord-
nord-est de Yunnan, à deux jours de marche du fleuve
Bleu, qui s'appelle, en cet endroit, le Kin-cha-kiang, ou
fleuve au sable d'or, et qui n'est déjà plus navigable
d'une façon continue. Nous arrivâmes dans cette ville le
18 janvier.
Le temps était froid, quelquefois neigeux. Le baro-
mètre, depuis Yunnan, avait oscillé entre 612 et 619,
c'est-à-dire indiquait une élévation constamment supé-
rieure à 1700 mètres. Si les Annamites de l'escorte, peu
habitués à la rigueur de la température, souffraient vive-
ment du froid, il semblait, au contraire, que la partie
française de l'expédition dût recouvrer sous ce climat une
partie de sa santé et de ses forces, débilitées par un long
séjour dans les pays chauds. Il n'en fut rien, et le chef
de la mission, jusque-là le plus alerte et le plus énergique
de tous, s'alita dès l'arrivée à Tong-tchouan, sous les
graves atteintes d'une maladie chronique du foie. Peu de
jours après, le mal avait fait des progrès si rapides et le
rétablissement du malade parut si lointain, que, sur les
avis réitérés des deux médecins de l'expédition, le com-
mandant de Lagrée dut renoncer pour lui-même à toute
exploration ultérieure, et me confia la réalisation du pro-
jet de voyage dans l'ouest.
Le docteur Joubert fut désigné pour rester auprès du
chef de l'expédition avec quatre hommes de l'escorte, les
plus affaiblis et les plus incapables de supporter de nou-
velles fatigues. Les ressources de la mission furent parta-
gées, et le départ de l'expédition, ainsi réduite à quatre
officiers et à cinq hommes d'escorte, fixé au 30 janvier. La
veille même de ce jour, je reçus du père Fenouil, qui,
après notre entrevue à Yunnan, était retourné à Kiu-
tsing-fou, sa résidence ordinaire, et que j'avais informé

364 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
de la situation du commandant de Lagrée et de mon départ
prochain pour l'ouest, la lettre suivante :
« Monsieur,
» Il serait fâcheux que M. le commandant devînt sérieu-
sement malade aux dernières courses d'un aussi long
voyage que le vôtre. J'aime à me persuader que quelques
jours de repos et les soins intelligents de M. le docteur
Joubert auront suffi pour rendre à M. de Lagrée ses pre-
mières forces.
» Yang-ta-jen et Kong-ta-lao-ye (1), qui vous hébergent
à Tong-tchouan, viennent de m'écrire une lettre commune.
Ces deux personnages regrettent vivement de ne pouvoir
s'entendre avec vous sans le secours d'interprètes toujours
maladroits; car, disent-ils, il leur serait bien plus facile
de traiter vos nobles personnes avec toute la distinction
qui leur est due. De plus, ces messieurs me prient de vous
dissuader de continuer votre voyage par Houy-ly-tcheou.
Ils désirent vous voir descendre directement à Su-tcheou-
fou. Je vous engage de tout mon pouvoir à ne pas aller
dans l'ouest, et vous dis ou sous-entends tout ce que vous
pourrez imaginer de plus persuasif.
» Après avoir fait ma commission, j'ajoute,— et ceci est
bien de moi, — vu le mauvais vouloir de l'autorité, vous
allez rencontrer des difficultés peu ordinaires, pour ne
pas dire insurmontables.
» Mon intention n'est certainement pas de me rendre
désagréable par des exhortations importunes ; mais si l'on
pouvait trouver le moyen de satisfaire à vos désirs sans
mécontenter les mandarins, tout en vous évitant beaucoup
de peine et de dangers faciles à prévoir, n'en seriez-vous
pas bien aise? Le Kin-cha-kiang passe à Moung-kou, c'est-
à-dire à treize ou quatorze lieues de Tong-tchouan. Allez
jusqu'à Moung-kou sans traverser le fleuve, parcourez
(1) Les deux premières autorités de la ville.

DANS L'INDO-CHINE. 365
sur ses rives, en amont et en aval, une ligne de 3 à A00 ly,
plus ou moins, à volonté; puis revenez prendre à Tong-
tchouan la route de Su-tcheou-fou, où vous retrouverez en-
core ce même Kin-cha-kiang. Voir ce fleuve à Moung-kou,
ou bien aller l'examiner à quinze journées plus haut, vers
les frontières du Tibet, c'est à peu près la même chose. Et
puis, ne faut-il pas compter avec votre santé passablement
compromise, sans que cela paraisse encore d'une manière
bien sensible?
» Vous m'obligerez, s'il vous plaît, de me faire connaître
le parti que vous aurez pris. »
Je communiquai cette lettre au commandant de Lagrée.
« — Persistez-vous à partir?» me demanda-t-il ; et sur ma
réponse affirmative : « Vous avez raison ; mais soyez pru-
» dent et revenez aux premières difficultés sérieuses.
» Pour moi, dès que ma santé me le permettra, je m'ache-
» minerai vers Su-tcheou-fou, où je vous attendrai fin
» avril, au plus tard, et où je préparerai tout pour notre
» retour à Shanghaï. Au revoir donc et bonne chance!»
Ce furent les dernières paroles échangées. Nous quittâmes
notre chef, pleins d'espoir encore en son rétablissement.
Le 31 janvier, dans l'après-midi, au débouché d'une
route en corniche, creusée dans le roc le long des flancs
à pic d'un profond ravin, au fond duquel grondent les
eaux d'un torrent qui se jette dans le Kin-cha-kiang, nous
aperçûmes pour la première fois ce beau fleuve, roulant,
à 600 mètres au-dessous de nous, ses eaux claires et pro-
fondes. Nul Européen ne l'avait encore vu aussi loin de la
mer. Nous couchâmes le soir même à Moung-kou, gros
bourg situé sur un petit plateau, à 200 mètres au-dessus
du fleuve, et où nous retrouvions les bananiers, les cannes
à sucre et autres végétaux des tropiques disparus depuis
longtemps des plateaux supérieurs. Là, commencèrent les
ennuis que m'avait prédits le père Fenouil. Les autorités

366 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
locales restèrent invisibles, et je ne pus me procurer les
porteurs dont j'avais besoin. 11 fallut engager à un prix
très-élevé jusqu'à Houy-ly-tcheou, ville importante du
Sse-tchouan, située à cinq jours de marche sur l'autre rive
du fleuve, les porteurs venus avec nous de Tong-tchouan.
Le 1 février, nous traversions le fleuve Bleu, qui a en
e r
ce point 200 mètres de largeur et de 30 à 40 de profon-
deur. A bout de quatre heures et demie de marche dans
les sentiers pierreux tracés en zig-zag sur les flancs de la
montagne, nous nous étions à peine éloignés horizontale-
ment de quelques centaines de mètres de la rive du fleuve;
mais le baromètre était descendu de 680 à 615, et nous
n'apercevions plus au-dessous de nous le Kin-cha-kiang
que comme un étroit ruban bleu. Le lendemain, nous con-
tinuions notre voyage au travers de ce plateau profondé-
ment raviné, dont toutes les routes ne sont que des suc-
cessions interminables de montées et de descentes en casse-
cou, et dont toutes les lignes de faîte vont en s'élevant
graduellement dans la direction du nord et de l'ouest.
Deux journées de neige vinrent encore augmenter les fa-
tigues du trajet, en rendant horriblement difficiles ces
pentes abruptes et ces sentiers glissants, tracés dans le
roc ou au milieu de terres rouges, détrempées et gluantes.
La lenteur et les souffrances de notre marche, ces jours-
là, me convainquirent de la nécessité de ne se laisser
surprendre à aucun prix au milieu de ces montagnes par
la saison des pluies, époque à laquelle elles doivent être
considérées comme absolument impraticables, au moins
pour des hommes transportant des fardeaux.
Le 5 février au soir, nous arrivâmes à Houy-ly-tcheou,
où je m'abouchai avec le premier mandarin de la ville.
Ses répugnances à nous voir entrer sur le territoire mu-
sulman étaient évidentes, et il me fit Je tableau le plus
noir de la situation. Devant ma ferme volonté de passer
outre, ou du moins d'aller m'assurer par moi-même de la

DANS L'INDO-CHINE. 367
réalité du danger, il se résigna cependant à nous fournir
des porteurs, et deux ou trois agents subalternes reçurent
l'ordre de nous accompagner jusqu'à Hong-pou-so, petite
ville située près du confluent du Pe-shuy-kiang et du
Kin-cha-kiang, à peu de distance de la frontière musul-
mane. Nous y couchâmes le 8 au soir.
Il était prudent, avant de s'engager définitivement en
pays inconnu et peut-être ennemi, de recueillir le plus de
renseignements possible sur l'état de la contrée et sur la
situation respective des parties belligérantes. Je savais
qu'un prêtre catholique chinois nommé Lu, apparte-
nant à la mission du Sse-tchouan, résidait à Machang,
à peu de distance dans l'angle nord-ouest des deux
fleuves. Je lui expédiai un courrier pour le prier, au nom
de son évêque, de vouloir bien s'aboucher avec nous, la
langue latine, qu'il devait connaître, devant être pour moi
un moyen de communication beaucoup plus sûr que le
chinois, langue dans laquelle je ne pouvais soutenir une
conversation bien longue et bien compliquée. Je comptais
aussi obtenir de lui une franchise plus grande et des ren-
seignements plus désintéressés que ceux des fonctionnaires
chinois qui m'accompagnaient.
Le père Lu arriva, en effet, le surlendemain à Hong-
pou-so. La douce et expansive physionomie de ce jeune
homme m'inspira bien vite la plus entière confiance. Les
détails qu'il nous donna sur l'état du pays étaient peu
satisfaisants. La route la plus fréquentée d'ordinaire pour
aller du Sse-tchouan à Taly passait par Yong-pe, ville
importante située au nord du fleuve Bleu, dans l'ouest-
nord-ouest du point où nous nous trouvions. Mais la région
qu'elle traversait avait été le théâtre d'une lutte récente
et se trouvait entièrement dévastée. Des bandes de plus
de 500 hommes la parcouraient en achevant de tout
mettre au pillage. Il était d'ailleurs plus que probable que
le chef mahométan de Yong-pe nous retiendrait dans cette

368 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
ville jusqu'à l'arrivée d'ordres de Taly, ce qui pouvait
nous causer un retard très-préjudiciable. Une autre route
moins fréquentée coupait à travers montagnes, le long de
la rive droite du fleuve, et venait rejoindre la première à
trois jours de marche de Taly, tout près de la résidence
d'un missionnaire français, le père Leguilcher, qui était
établi dans le pays depuis quatorze ans et dont l'expé-
rience pouvait nous être du plus grand secours. Cette
route, très-pénible et n'offrant aucune ressource, avait
l'avantage de ne faire rencontrer aucun poste mahométan
important avant le voisinage immédiat de Taly.
Pendant que j'hésitais entre ces deux routes, le père Lu
reçut un message pressé du chef chinois de Kieou-ya-pin,
petite ville située entre Machang et Yong-pe, qui lui an-
nonçait comme très-prochaine une attaque des mahomé-
tans dans celte direction, et rappelait, pour la défense de
la frontière, les quelques chrétiens chinois qui avaient
escorté le père Lu jusqu'à Hong-pou-so. Je me décidai
donc, non sans quelque regret, à abandonner la route de
Yong-pe, qui m'aurait peut-être permis d'atteindre rapi-
dement Uesi, ville située sur le Mé-kong, près des fron-
tières du Tibet, et de bien apprécier l'importance et la
navigabilité des trois grands fleuves, la Salween, le Mé-
kong et le fleuve Bleu, qui, à cette hauteur, coulent pa-
rallèlement et très-près les uns des autres. Le 11, après
avoir examiné le confluent du Pe-shuy-kiang, nous par-
tîmes pour Machang, où nous passâmes les journées du
14 et du 15 à faire nos préparatifs de départ pour Taly
par la route du sud, sauf à essayer plus tard de remon-
ter dans le nord. Grâce au père Lu, nous pûmes enga-
ger des porteurs en nombre suffisant pour notre mince
bagage, et le 16 février, après avoir informé par lettre le
commandant de Lagrée de ma résolution, nous traver-
sâmes de nouveau le Kin-cha-kiang pour revenir sur sa
rive droite. Le 17, nous couchions pour la première fois

DANS L'INDO-CHINE. 369
sur le territoire musulman, et le 26 au soir, après onze
jours de marche consécutifs, exténués de fatigue, mais
sans avoir été inquiétés, nous arrivions à la résidence du
père Leguilcher.
Je n'essayerai pas de décrire la surprise de cet excellent
prêtre, dont l'humble demeure, dissimulée le plus possible
sur les flancs d'une haute montagne, du haut de laquelle
on aperçoit à faible distance le fleuve Bleu, réussit à nous
contenir tous. Il nous mit en peu de mots au courant de
la situation : depuis la révolte, il n'avait plus mis les pieds
à Taly et cachait le plus possible sa présence dans le pays.
Les atrocités et les exactions des mahométans soulevaient
partout contre eux un sentiment unanime de haine; mais
la terreur qu'ils inspiraient était trop grande pour qu'on
osât secouer le joug. Quelques chefs de tribus lolos résis-
taient seuls encore dans les montagnes, et c'était auprès
d'eux que le père et ses chrétiens avaient dû parfois cher-
cher un refuge. Je lui exposai le but de notre voyage. La
lettre de recommandation du laopapa de Yunnan lui parut
un passe-port suffisant. Le prestige des Européens aidant,
le Ouén-choaï, ou sultan de Taly, ne verrait sans doute pas
d'un mauvais œil des étrangers dont la mission scienti-
fique et commerciale ne pouvait lui porter ombrage. Après
mûre réflexion, le père Leguilcher se décida à nous ac-
compagner lui-même à Taly et à courir avec nous les
chances d'une réception favorable, qui ne manquerait cer-
tainement pas d'avoir d'heureux résultats pour sa chré-
tienté et pour lui.
Au pied de la montagne qu'habite le père Leguilcher,
est située la petite ville de Quang-tcha-pin, que défend
une citadelle musulmane. Le commandant de cette cita-
delle nous fit savoir que ce serait le mandarin de Chan-
quan, ville fortifiée, située à 32 kilomètres de Taly, sur
les bords du lac même, qui se chargerait de transmettre
au sultan notre demande d'audience. J'envoyai un exprès
SOC. DE GÉOGR. — MAI 1869. XVII. — 24

370 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
porter cette demande, à laquelle je joignis la lettre de
recommandation du laopapa. Nous nous mîmes en route
en même temps. Le 29 février, du haut du col qui forme
la petite vallée du Quang-tcha-pin, nous découvrîmes le
lac de Taly, l'un des plus beaux et des plus grandioses
paysages qui nous ait été donné d'admirer pendant le
voyage. Une haute chaîne de montagnes couvertes de neige
forme le fond du tableau. À leurs pieds, les eaux bleues
du lac découpent la plaine en une foule de pointes basses
couvertes de jardins et de villages. Une courte descente
nous amena sur les bords mêmes du lac, que nous con-
tournâmes par le nord pour passer sur la rive orientale.
Les nombreux villages que nous rencontrions portaient
les traces les plus cruelles de dévastation. Partout des
pans de murs noircis, des toits effondrés, des ruines. Les
cultures seules paraissaient n'avoir nullement souffert et
présentaient le plus florissant aspect. A deux heures, nous
nous présentions aux portes de la ville de Chan-quan,
bâtie sur les bords du lac, au pied même de la montagne,
et qui ferme complétement le passage. Le mandarin du
lieu nous fit savoir qu'il ne pouvait nous laisser aller plus
loin avant l'arrivée de la réponse du sultan.
Nous dûmes nous installer en attendant dans un petite
auberge, située en dehors de la ville. La curiosité de la
foule était plus contenue et moins importune qu'elle ne
l'avait été dans la partie chinoise du Yunnan déjà tra-
versée. Les quelques chrétiens qui avaient suivi le père
Leguilcher, tout tremblants des périls auxquels ce dernier
s'exposait de gaieté de cœur en notre compagnie, le te-
naient au courant des propos du peuple et tâchaient d'en
conclure l'accueil qui nous serait fait. Des rumeurs sin-
gulières me parvenaient ainsi à chaque instant, et habitué
aux inventions ridicules dont nous avions été souvent le
prétexte ou l'objet, je n'y attachais que peu d'importance.
Un bruit très-consistant et très-répandu me frappa cepen-

DANS L'INDO-CHINE. 371
dant : on disait qu'il était venu, il y avait peu de temps,
à Taly même seize Européens et quatre Malais qui s'étaient
chargés de fabriquer des bombes pour le sultan. N'ayant
pu réussir à tenir leur promesse, les seize Européens
avaient été mis à mort, et les quatre Malais étaient déte-
nus aux fers en attendant un sort pareil et prochain. On
ajoutait, en nous montrant: « Ceux-là seront sans doute
plus habiles. » Le travail du dessinateur de l'expédition
qui avait été se mettre sur une pointe de rocher pour
prendre le panorama du lac, donna lieu à mille commen-
taires. « Pourquoi prendre, disait-on, l'image de notre
pays et de ses montagnes, si ce n'est pour en faire la con-
quête plus facilement ? »
Pour ne pas aggraver ces soupçons naissants, je dus
mettre une sourdine à mes questions et prendre les pré-
cautions les plus grandes pour obtenir les quelques ren-
seignements géographiques et politiques qui m'étaient
indispensables.
Le lendemain, à quatre heures du soir, la réponse de
Taly arriva enfin : elle était favorable. Le mandarin de
Chan-quan s'excusa même, en nous la remettant, de nous
avoir retenus jusque-là. Cette politese nous parut de bon
augure.
Le 2 mars au matin, nous nous remîmes en route. Nous
traversâmes Chan-quan, dont les murs baignent d'un côté
leurs pieds dans les eaux du lac et vont de l'autre esca-
lader le flanc de la montagne, qui est là à pic et rend
cet étroit défilé excessivement facile à défendre. Une fois
qu'il est franchi, la rive du lac s'épanouit de nouveau en
une magnifique plaine au milieu de laquelle est située la
ville de Taly. A la pointe sud du lac, la montagne revient
rejoindre le bord de l'eau et y ménage un second défilé,
défendu également par une forteresse, celle de Châ-quan.
Châ-quan et Chan-quan sont ainsi les deux véritables
portes de Taly. Ces deux passages bien défendus seraient

372 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
imprenables, et ne laisseraient d'autre route que celle du
lac pour arriver à la ville.
Une grande chaussée dallée traverse directement la
plaine de Chan-quan à Taly. Le mandarin de Chan-quan
nous avait donné une escorte de dix soldats, commandée
par un jeune officier d'une figure douce et agréable et
avec qui mes premières relations furent excellentes. Cette
escorte nous devança en raison de la marche trop lente
de nos porteurs de bagages. Pendant la route, des bruits
inquiétants me parvinrent de nouveau. Tous les chrétiens
du Père s'esquivèrent un à un et renoncèrent à nous suivre.
Nos porteurs eux-mêmes ne semblaient pas fort rassurés.
Je dus recommander la plus grande surveillance à leur
égard.
A trois heures et demie du soir, nous arrivâmes à la
porte nord de la ville. Nous y retrouvâmes notre escorte
et nous fîmes immédiatement notre entrée avec elle. En
peu d'instants une foule immense s'amassa à notre suite
dans la grande rue médiane qui traverse Taly du nord au
sud. Au centre de la ville, et devant la demeure du sultan,
construction crénelée d'un aspect sombre et sévère, nous
dûmes nous arrêter quelque temps pour parlementer avec
deux mandarins envoyés à notre rencontre. Pendant cette
halte, nous fûmes entourés et pressés par la foule, et un
soldat arracha violemment la coiffure de l'un de nous,
sans doute pour mieux voir sa figure. Cette insolence fut
punie aussitôt d'un soufflet qui ensanglanta le visage de
l'agresseur, occasionna un tumulte indescriptible et faillit
amener une bataille. L'interposition des deux mandarins,
l'attitude résolue de nos Annamites qui s'étaient groupés
autour de nous et avaient dégaîné leurs sabres-baïonnettes,
arrêtèrent cependant les démonstrations hostiles de la
foule, et nous parvînmes sans autre accident au yamoun
qu'on nous assignait pour logement et qui était situé à
l'extrémité sud de la ville, en dehors même de l'enceinte.

DANS L'INDO-CHINE. 373
Aussitôt après, un mandarin plus élevé en grade que
tous ceux que nous avions vus jusque-là, se présenta à
nous comme l'envoyé officiel du sultan et me demanda de
sa part qui nous étions, d'où nous venions et quel était le
but de notre visite.
Je répondis, par l'intermédiaire du père Leguilcher,
que nous étions envoyés par le gouvernement français
pour explorer les pays qu'arrose le Lan-tsan-Kiang ; qu'ar-
rivés dans le Yunnan depuis quelques mois, nous avions
appris qu'un nouveau royaume se constituait à Taly et
que nous avions désiré venir en saluer le chef, afin de
préparer pour plus tard des relations de commerce et
d'amitié entre la France et lui. Je donnai quelques expli-
cations sur le but scientifique et le caractère absolument
pacifique de nos travaux. Je m'excusai enfin de n'avoir
que des présents de peu de valeur à offrir au sultan et de
ne pouvoir me présenter à lui avec les officiers de la mis-
sion, en costume convenable, la longueur et les difficultés
de notre voyage nous ayant forcés de nous démunir de
presque tous nos bagages. Il me fut répondu très-gracieu-
sement de n'avoir rien à craindre à ce sujet, et que tels
que nous étions, nous serions les bienvenus. Pour éviter
toute surprise et tout malentendu, je demandai alors à
régler le cérémonial de la visite. Il est d'usage, me ré-
pondit-on, de faire trois génuflexions devant le sultan.
Sur mon objection que les Français ignoraient ce mode de
saluer, et que, même vis-à-vis leur souverain, le salut con-
sistait en une simple inclination, on consentit à admettre
notre manière de faire ; mais on exigea la promesse qu'au-
cun de nous ne portât d'arme sur lui. Je me plaignis
ensuite de l'insulte dont un soldat s'était rendu coupable
envers l'un des membres de la mission, en insistant sur
notre caractère d'envoyés et sur la gravité de cet outrage.
Le sultan a déjà, me dit-on, sévèrement puni l'auteur de
cette insolence, et pareil fait ne se reproduira plus.

374 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
Après quelques autres paroles échangées, l'envoyé du
sultan nous quitta, nous laissant enchantés de sa cordia-
lité et de sa rondeur.
Il revint peu après, accompagné d'un tasseu, c'est-à-dire
de l'un des huit grands dignitaires qui composent le con-
seil suprême du sultan. Tous deux demandèrent que je
répétasse de nouveau quel était l'objet de notre mission.
Je le fis aussi nettement que possible : « Vous n'avez donc
point été envoyés expressément par votre souverain à
Taly?—Comment cela pourrait-il être, répondis-je, puis-
qu'à notre départ on ignorait en France qu'il y eût un roi
dans cette ville. » Ils me prièrent alors de leur confier, pour
les montrer au sultan, les lettres chinoises dont j'étais
porteur pour le vice-roi du Sse-tchouan; ce que je fis
aussitôt. Ils se retirèrent là-dessus, paraissant tout aussi
satisfaits que la première fois.
Nous passâmes cette première nuit à Taly fort tran-
quillement. Mon intention était d'y laisser reposer la mis-
sion pendant quelques jours et de me rendre seul avec
le père Leguilcher sur les bords du Lan-tsan-Kiang,
dont nous n'étions qu'à quatre journées de marche.
J'aurais ensuite remonté ce fleuve jusqu'à la hauteur de
Li-kiang-fou, où le reste de la mission, après s'être remis
des fatigues de la marche précipitée que nous venions de
faire depuis notre départ de Tong-tchouan, serait venu
me rejoindre dans le cas où les renseignements recueillis
pourraient me faire espérer trouver là une route praticable
directe sur Sut-cheou-fou.
Le lendemain matin, vers neuf heures, au moment où
j'essayais d'arrêter ces projets en réunissant toutes les
indications nécessaires, on vint chercher le père Leguilcher
de la part du sultan. On me faisait dire en même temps
que ce dernier ne me recevrait peut-être pas le jour même.
Le père ne revint qu'à midi; sa figure était bouleversée.
Le sultan refusait de nous voir, et nous intimait l'ordre de

DANS L'INDOCHINE. 375
repartir le lendemain matin par la même route que nous
avions suivie pour venir. « Annonce à ces étrangers, avait-il
dit, qu'ils peuvent s'emparer de tous les pays qui bordent
le Lan-tsan-Kiang, mais qu'ils seront obligés de s'arrêter
aux frontières de mon royaume. Ils pourront soumettre les
dix-huit provinces de la Chine ; mais celle que je gouverne
leur donnera plus de mal que tout le reste de l'empire.—
Ne sais-tu pas, avait-il ajouté, qu'il y a quelques jours à
peine j'ai fait mettre à mort trois Malais ? Si je fais grâce
de la vie à ceux que tu accompagnes, c'est par égard pour
leur qualité d'étrangers et les lettres de recommandation
dont ils sont porteurs. Mais qu'ils se hâtent de s'en re-
tourner. Ils ont pu dessiner mes montagnes et mesurer
la profondeur de mes eaux ; ils ne réussiront pas à les con-
quérir. — Pour toi, avait terminé le sultan en se radou-
cissant, je connais ta religion, j'ai lu ses livres. Mahomé-
tans et chrétiens sont frères. Retourne dans ta demeure
et je t'investirai du mandarinat, afin que tu puisses gou-
verner ton peuple. »
Pendant toute cette entrevue, le père était resté debout
sans pouvoir rien dire, accablé de questions dont on n'at-
tendait même pas la réponse, interpellé et hué par la foule.
Il demanda en vain que l'on renvoyât les assistants, afin
qu'il pût parler plus librement. Il y avait parti pris de ne
rien écouter. Il démentit plusieurs fois avec énergie le nom
d'Anglais qu'il entendait nous donner autour de lui.
A quoi fallait-il attribuer un aussi brusque changement?
Sans doute à l'entourage militaire du sultan qu'un mobile
scientifique et désintéressé devait trouver profondément
incrédule. Un pouvoir né d'une révolte, objet de la répul-
sion des masses qu'il accablait d'impôts, ne vivant que
par la terreur et le crime, devait être naturellement soup-
çonneux, facilement cruel. Nos relations officielles avec
les autorités chinoises nous plaçaient vis-à-vis de lui dans
une position délicate qui légitimait toutes ses défiances.

376 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
Enfin, malgré toutes nos dénégations contraires, notre
qualité supposée d'Anglais avait été pour beaucoup dans
les résolutions prises à notre égard, les mahométans du
Yunnan n'étant point sans entretenir des relations avec
ceux de l'Inde qui haïssent profondément leurs domina-
teurs.
Cette réaction si brusque pouvait s'accentuer davantage.
Malgré notre petit nombre, notre attitude ferme, nos
armes, dont on s'exagérait la puissance, et sur le compte
desquelles on racontait des prodiges, le prestige enfin du
nom européen qui n'était pas sans avoir pénétré jusqu'à
Taly, empêchaient, pour le moment, de se porter aux der-
nières extrémités contre nous. Mais la passion pouvait
bientôt l'emporter sur la prudence, et d'un moment à
l'autre nous pouvions avoir tout à craindre. Je résolus
cependant, malgré l'avis contraire du père Leguilcher,
de ne pas devancer le moment fixé par le sultan pour
notre départ.
Pendant toute l'après-midi, une série de fonctionnaires
se succéda auprès de nous, soit par curiosité, soit pour
épier notre conduite. Nous dûmes, par prudence, nous
abstenir d'observer, de dessiner et d'écrire. Je fis témoi-
gner au sultan mes regrets de la méprise grossière qu'il
commettait à notre égard, et je fis renfermer les cadeaux
que je lui destinais, malgré la convoitise qu'ils avaient
paru exciter, notamment un revolver Lefaucheux muni
de tous ses accessoires.
Vers cinq heures, le sultan fit appeler le chef de notre
escorte; celui-ci revint peu après et m'apprit qu'il avait
l'ordre de nous reconduire à Chan-quan dès le lendemain
matin. Il me montra en même temps un pli cacheté qu'il
devait remettre au mandarin de cette ville. Je mis cet
excellent jeune homme dans nos intérêts par des cadeaux,
et je convins avec lui de partir au point du jour et d'évi-
ter de traverser la ville. J'avais à craindre que les mau-

DANS L'INDO-CHINE. 3 7 7
vaises dispositions du sultan étant connues, la foule ne se
montrât hostile et que quelques soldats trop zélés n'es-
sayassent d'en profiter pour satisfaire, sans le compro-
mettre, les désirs secrets de leur chef.
Le soir venu, je fis charger les armes, que j'amorçai
moi-même avec le plus grand soin. J'indiquai à mes
hommes ce qu'ils devaient faire en cas d'alerte ; je m'as-
surai par des promesses de la fidélité de nos porteurs de
bagages; enfin je fis sortir des caisses, et je confiai à l'un
des officiers un lingot d'or de 1500 francs qui composait
à peu près toute notre fortune.
La nuit se passa dans une attente pénible; on avait
placé une garde à notre porte et l'on nous suivait quand
nous sortions. Je redoutais à chaque instant l'arrivée d'un
ordre qui contremandât notre départ et nous privât com-
plétement de notre liberté. Vers onze heures du soir, un
des grands mandarins du sultan nous envoya demander
quelle route nous comptions prendre pour nous en re-
tourner ; je fis répondre simplement que je l'ignorais. La
nuit se passa sans autre incident.
Le lendemain, à cinq heures du matin, nous nous mîmes
en route, bien armés et bien groupés ; nous tournâmes la
ville de Taly par le sud et par l'est, et nous franchîmes
presque sans arrêt les 32 kilomètres qui nous séparaient
de Chan-quan. Il me tardait d'être en deçà de cette for-
teresse qui, si on se le rappelle, nous barrait compléte-
ment l'issue de la plaine. Au moment où nous allions
nous engager sous la première porte de la ville, le chef
de notre escorte nous arrêta et nous dit qu'il avait l'ordre,
jusqu'à nouvelles instructions du sultan, de nous loger
en dedans de ce passage, dans un petit yamoun qu'il nous
indiqua.
Je fis semblant de prendre pour une offre courtoise ce
qui n'était sans doute qu'une séquestration déguisée, et
je répondis qu'après l'accueil fait à Taly, il m'était im-

378 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
possible d'accepter l'hospitalité du sultan. Ne voulant pas
cependant que cette retraite trop précipitée ressemblât à
une fuite, j'ajoutai que si le mandarin de Chan-quan avait
des communications à me faire, j'irais les attendre dans
la petite auberge située en dehors de la ville et où nous
avions logé en venant.
L'officier mahométan objecta la responsabilité grave
qu'il assumait en laissant modifier ainsi un ordre reçu;
mais j'insistai, bien résolu du reste à forcer au besoin le
passage avant qu'il eût pu donner l'éveil à la garnison
de Chan-quan. Pendant qu'il mettait son cheval au galop
pour aller prévenir le gouverneur de la ville du conflit qui
venait de s'élever, je fis vivement engager ma petite co-
lonne sous les portes de la ville qu'elle franchit sans nou-
vel obstacle, et quelques minutes après, nous nous trou-
vions, suivant ma promesse, campés à l'auberge désignée,
ayant cette fois la campagne ouverte et libre devant
nous.
A peine étions-nous là que le gouverneur de Chan-
quan fit appeler le père Leguilcher ; il voulait lui offrir un
prix énorme du revolver que j'avais destiné au sultan; il
avait également l'ordre de nous fournir une nouvelle es-
corte et deux mandarins pour nous accompagner jusqu'à
la frontière et régler les étapes de notre route; de plus,
il nous enjoignait de rester sur les lieux jusqu'au lende-
main. Je fis répondre très-catégoriquement que je pouvais
donner des armes, mais que je n'en vendais pas; que pour
ma route, j'entendais conserver ma liberté d'action pleine
et entière, et que je ne tiendrais aucun compte de l'escorte
et des mandarins qu'on voulait m'envoyer. Quant à l'ordre
de coucher à Chan-quan, j'y répondis en partant le soir
même pour Macha, village situé à la pointe nord du lac.
Le surlendemain, 6 mars, nous arrivions à la résidence
du père Leguilcher, après avoir passé sous les murs de la
citadelle de Quang-tcha-pin, dont le commandant voulut

DANS L'INDO-CHINE.
3 7 9
également, mais sans être plus écouté, nous donner des
ordres au sujet de notre route.
Nous passâmes la journée du 7 chez le Père à prendre
un repos nécessité par les fatigues et les émotions des
jours précédents. Après ce qui venait de se passer, le père
Leguilcher ne pouvait plus sans danger rester dans le
pays. Neuf individus, dont quatre Français, avaient paru
assez dangereux pour porter ombrage au sultan de Taly,
assez redoutables pour qu'il n'osât s'en débarrasser par
la force ; mais, eux partis, le missionnaire qui leur avait
servi de guide et d'interprète restait sans défense devant
une vengeance qui serait d'autant plus terrible qu'elle
aurait été plus différée. Le père Leguilcher le comprit, et,
malgré le serrement de cœur qu'il éprouvait à quitter sa
chrétienté, il consentit à nous suivre jusqu'à Sut-cheou-fou,
où résidait son évêque. Nous partîmes ensemble le 8 mars.
Malgré le secret gardé sur ce départ, les familles chré-
tiennes les plus voisines le devinèrent et s'en émurent.
Le Père leur fit ses adieux en des paroles touchantes qui
firent couler bien des larmes; quelques fidèles amis le
suivirent en sanglotant dans la rude montée qu'il faut
suivre en quittant sa demeure, et le bruit de leurs pleurs
parvint encore longtemps jusqu'à nous.
Le 15 mars, après une marche rapide, nous nous re-
trouvions sur le territoire des impériaux. En franchissant
la dernière douane mahométane, le père Leguilcher fut
reconnu et signalé par un soldat; mais, tels que nous
étions, nous n'avions rien à craindre d'un poste de doua-
niers. Ceux-ci s'en aperçurent bien vite et nous laissèrent
respectueusement passer.
Le 21 mars, nous étions de retour à Hong-pou-so, où
nous retrouvâmes avec le plus grand plaisir l'excellent
père Lu. Ce ne fut qu'à ce moment que j'appris les ou-
trages et les menaces dont il avait été l'objet de la part
du petit mandarin de la localité, pour nous avoir prêté

380 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION
son concours lors de notre premier passage. J'en deman-
dai et obtins une réparation éclatante du mandarin supé-
rieur de Houy-ly-tcheou, où nous arrivâmes le 24 mars.
Sur toute notre route, nous avions recueilli le bruit d'un
grave échec essuyé par les Mahométans devant Yunnan.
Les impériaux, disait-on, allaient partout reprendre l'of-
fensive ; nous nous croisions, en effet, avec de nombreuses
bandes de soldats que l'on disait envoyées par le Yang-ta-
jen, commandant militaire de Tong-tchouan, pour re-
prendre la ville de Yong-Pé. J'essayai d'obtenir de ces sol-
dats quelques renseignements sur la partie de l'expédition
que nous avions laissée dans la première de ces deux villes.
Ces renseignements, confus et contradictoires, nous plon-
gèrent dans la plus cruelle incertitude. La nouvelle de la
mort de M. de Lagrée me fut annoncée le 25, puis fut
démentie le lendemain. Je hâtai notre marche, et le
31 mars nous arrivions à Moung-kou. La fatale nouvelle
parut se confirmer; on m'annonça même que le docteur
Joubert était parti de Tong-tchouan pour Su-tcheou-fou ;
j'expédiai immédiatement deux courriers, l'un à Tong-
tchouan pour m'informer de la situation réelle des choses,
l'autre sur la route de Su-tcheou-fou pour rejoindre au
besoin le docteur Joubert. Le premier courrier me revint
le 2 avril au soir, porteur d'une lettre du docteur, m'ap-
prenant que M. de Lagrée avait succombé depuis le
12 mars, et qu'un petit monument lui avait été élevé
par ses soins dans un jardin attenant à une bonzerie de
la ville. M. de Lagrée avait reçu les dernières informa-
tions que je lui avais transmises de Moung-kou, et avait
chargé le docteur de m'écrire qu'il approuvait tout ce que
j'avais fait jusque-là. Cette lettre ne m'était jamais par-
venue.
Je partis le lendemain matin avec le père Leguilcher,
et j'arrivai le soir même à Tong-tchouan, où le reste de
l'expédition me rejoignit le lendemain. Nous étions tons

DANS L'INDO-CHINE.
381
de nouveau réunis, mais il y avait, hélas! un cercueil au
milieu de nous !
Si la mort d'un chef justement respecté laisse toujours
après elle une pénible et douloureuse impression, que dire,
Messieurs, des regrets éprouvés quand ce chef a partagé
pendant deux ans avec vous une vie de dangers et de souf-
frances, allégeant pour vous les unes, bravant avec vous
les autres, et que dans cette intimité de chaque heure au
respect qu'il inspirait est venu s'ajouter bientôt un senti-
ment plus affectueux ! Succomber après tant de difficultés
vaincues, alors que le but était atteint, qu'aux privations
et aux fatigues passées allaient succéder les jouissances
et les triomphes du retour, nous semblait une injuste et
cruelle dérision du sort ! Nous ne pouvions songer sans
un profond sentiment d'amertume combien ce deuil était
irréparable, à quel point il compromettait les plus féconds
et les plus glorieux résultats de l'œuvre commune. Nous
sentions tous vivement combien les hautes qualités mo-
rales et les belles facultés intellectuelles du commandant
de Lagrée allaient nous faire défaut. Chez les hommes
de l'escorte, le sentiment de la perte immense que nous
venions de faire n'était ni moins vif, ni moins unanime.
Nul n'avait pu apprécier mieux qu'eux ce qu'il y avait eu
d'entrain et de gaieté dans le courage de leur chef, d'éner-
gie dans sa volonté, de bonté et de douceur dans son
caractère. Ils avaient tous présent à l'esprit avec quel
dévouement le commandant de Lagrée s'était multiplié
chaque jour pour parer à leurs besoins et diminuer leurs
fatigues. Aussi, dès que je témoignai l'intention d'emme-
ner avec nous le cercueil de leur ancien chef, ils offrirent
spontanément, malgré leur insuffisance évidente, de le
porter eux-mêmes.
La situation précaire du pays, l'absence de tout mis-
sionnaire ou de tout chrétien pouvant veiller à l'entretien
du tombeau et le protéger contre une profanation, me fai-

382 ÉPISODE DU VOYAGE D'EXPLORATION DANS L'INDO-CHINE
saient craindre en effet d'en voir disparaître tout vestige.
Tong-tchouan pouvait d'ailleurs tomber au pouvoir des
musulmans, et ce changement de domination nous faire
perdre la faible garantie que le bon vouloir des autorités
chinoises nous offrait encore à ce sujet. Je ne voulus pas
courir les chances d'une violation de sépulture, fâcheuse
pour le pavillon, douloureuse pour une mémoire justement
regrettée, et je pris le parti d'exhumer le corps et de m'en-
tendre avec les autorités chinoises de la ville pour le faire
transporter jusqu'à Su-tcheou-fou.
Si le trajet jusqu'à ce point était excessivement labo-
rieux et pénible, en raison de l'état des routes et de la
configuration montagneuse de la contrée, le transport
jusque sur une terre française, n'offrait plus, à partir de
cette ville, aucune difficulté, puisqu'il pouvait se faire en-
tièrement par eau jusqu'à Saigon même. Il me sembla
que la colonie de Cochinchine serait heureuse de donner
un asile à la dépouille de celui qui venait de lui ouvrir
une voie si nouvelle et qui peut devenir si féconde ; qu'elle
voudrait consacrer le souvenir de tant de travaux si ar-
demment poursuivis, de tant de souffrances si noblement
supportées.
Le 7 avril, l'expédition quitta Tong-tchouan et prit dé-
finitivement la route du retour. Elle arriva le 26 avril à
Su-tcheou-fou, après avoir parcouru pendant les trois
derniers mois du voyage, au milieu de chemins affreux,
plus de 1200 kilomètres à pied. Elle était, sinon à bout
de courage, du moins à bout de forces et de ressources.
Heureusement que ses fatigues étaient à leur terme.
Le 9 mai, une grande jonque, portant les couleurs fran-
çaises, se laissait aller au courant du fleuve Bleu, em-
portant vers Shanghaï la petite troupe d'explorateurs et
les restes mortels de leur chef.
Messieurs, le commandant de Lagrée n'est pas mort
tout entier.

LA CÔTE D'OR. 383
Cette œuvre, qu'il avait comprise si grande et qu'il a su
réaliser si complète, restera sienne; et ses glorieux et fé-
conds résultats seront acclamés, avec son nom, par la
France qu'ils honorent, par l'humanité entière dont ils
ont agrandi le domaine.
LA COTE D'OR
PAR W. WINWOOD READE
Membre de la Société de géographie.
La Côte d'Or comprend cette partie de la côte occiden-
tale de l'Afrique qui s'étend entre les fleuves Volta et
Assinie. Trois nations européennes, les Anglais, les Hol-
landais et les Français, y ont des possessions. Le territoire
anglais, sans être plus étendu que celui des Hollandais,
est beaucoup plus important, car il renferme deux villes
pleines d'avenir, Accra et Cape-Coast-Castle, appelée
ordinairement Cap-Corse, et il est baigné par le Volta,
qui paraît destiné à jouer un rôle dans le commerce de
ces pays. La frontière entre les possessions anglaises et
néerlandaises est formée par la rivière que les Anglais
appellent Sweet River (Rivière douce), petit cours d'eau
à mi-chemin entre Cape-Coast-Castle et Elmina. Le terri-
toire hollandais s'étend jusqu'à Eynani, village qu'on
trouve à vingt milles environ à l'ouest d'Apollonia, et où
commencent les possessions françaises. Pour le moment,
ces dernières ont peu d'importance ; elles se bornent aux
forts d'Assinie, Grand et de Dabou.
Telle est la division actuelle de la Côte d'Or, qui, dans
son histoire si jeune encore, a connu déjà bien des maîtres.

384
LA CÔTE D'OR.
Les Portugais l'ont découverte (1), et Elmina, le siége
actuel du gouvernement hollandais, fut le premier point
de la côte occidentale de l'Afrique où les Européens eurent
un fort et une chapelle. Par la suite, les Anglais et les
Hollandais se partagèrent les dépouilles des Portugais, et
les Danois prirent également pied sur cette côte, en con-
struisant des forts à Christiansborg, à Quitta, et autres
endroits dans le voisinage du Volta. En 1848, ces forts
furent achetés par les Anglais, et les Danois quittèrent
l'Afrique. Tout récemment encore, les possessions des
Anglais et des Hollandais étaient entremêlées et sans
limites précises ; la moitié de la ville d'Accra, par exemple,
était hollandaise, l'autre anglaise. Par un traité qui est
entré en vigueur le 1 janvier 1868, toutes les possessions
e r
néerlandaises à l'est d'Elmina et de Cape-Coast-Castle
furent échangées contre les possessions anglaises à l'ouest
de ces points, d'où résultent les répartitions régulières que
j'ai exposées plus haut. Mais ces arrangements, bien que fa-
vorables aux deux contractants, ont occasionné de grandes
complications par suite des différentes directions politiques
suivies par eux vis-à-vis des indigènes de l'intérieur.
Afin que le lecteur comprenne bien la situation, il faut
dire quelques mots des différentes tribus indigènes qui
sont en rapport avec la Côte d'Or. Les habitants de la
vallée du Volta, y compris ceux d'Accra, appartiennent à
une race entièrement différente des autres tribus de la
Côte d'Or. On peut en citer deux marques distinctives :
les premiers sont circoncis, et le fils hérite; toutes les
autres tribus dont je ferai mention sont incirconcises,
comme les habitants des côtes d'Ivoire et des Graines; et
(1) Il y a cependant de bonnes raisons de croire que les Français ont
vu ces parages avant les Portugais; les Dieppois fondèrent, nous croyons,
les établissements du Petit Dieppe et du Petit Paris, dans te voisinage de
l'Assinie et du Grand Bassam, dès le xiv siècle. Voir
Notice des décou-
e
vertes faites au moyen âge dans l'Océan atlantique, par M. d'Avezac.
Paris, 1845. (Note de la Rédaction.)

LA COTE D'OR. 385
chez elle la propriété descend dans la branche féminine,
du père au neveu, au frère, et ainsi de suite.
On peut dire qu'en général les tribus de la Côte d'Or
appartiennent à une grande famille comprenant les Achan-
tis qui habitent dans l'intérieur, les Fantis, les Achantas,
les naturels d'Apollonia et d'Assinie, les Wœssaws et
Denkéras, les Akims, les Aquasims, etc., qui tous parlent
des dialectes de la même langue et obéissent à des lois et
coutumes essentiellement identiques.
Vers le milieu du siècle dernier, une des tribus sus-
mentionnées produisit un génie qui, par une série de
brillantes conquêtes et d'habiles annexions, fonda l'impor-
tant empire d'Achanti et bâtit la ville de Comassie. Ses
descendants héritèrent de ses talents et de sa fortune, et
poussèrent, vers 1816, les Fantis jusque sous les murs des
forts anglais appartenant alors, non pas au gouvernement,
mais à une compagnie. Le but du roi d'Achanti était de
trafiquer directement avec la côte; car jusqu'alors les
Fantis avaient rempli le rôle d'intermédiaires ; tout d'abord
les Anglais parurent disposés à entrer en rapport avec
lui et à regarder les Fantis comme un peuple subjugué.
Bowditch, et plus tard Dupuis, se rendirent, en qualité
de commissaires, à Comassie, et des traités furent signés.
Mais les Fantis ne voulaient pas renoncer à leur indépen-
dance, ni à leurs droits commerciaux. Il y eut des indices
de révolte, et les Anglais finirent par adopter leur poli-
tique actuelle qui consiste à défendre les tribus de la côte
contre les Achantis, et ils réunirent le vaste territoire des
Fantis et de leurs alliés sous le protectorat britannique.
Les Néerlandais, au contraire, ont maintenu l'alliance
conclue au commencement de ce siècle avec les Achantis.
Ils ont toujours eu un résidant à Comassie, payé un tri-
but annuel au souverain qui y règne, et tous les ans aussi
ils ont acheté un certain nombre d'esclaves aux Achantis
pour les envoyer à Java comme soldats ou comme labou-
SOC. DE GÉOGR. — MAI 1869. XVII. — 25

386 LA CÔTE D'OR.
reurs. Les indigènes d'Elmina ont suivi naturellement la
politique de leurs maîtres, et bien que voisins des Fantis
et de la même famille qu'eux, ils ont toujours été au fond
pour leurs alliés éloignés et peu naturels, dans les nom-
breuses guerres qui se sont élevées entre les deux peuples.
Les Fantis haïssent à cause de cela les Hollandais et les
tribus qui leur sont soumises, et lorsque, par suite du
traité dont nous avons parlé plus haut, des villes fantis,
comme Commenda, Dixlove et autres, furent cédées aux
Hollandais, il y eut beaucoup de mécontentement parmi
les indigènes. Les habitants de Commenda, petite ville
remarquable par son patriotisme et qui, en 1816, avait
été la première à secouer le joug des Achantis, allèrent
jusqu'à refuser de recevoir le pavillon néerlandais, de
sorte que la place fut bombardée. Les Fantis se réunirent
alors et investirent Elmina. Une bataille eut lieu : l'issue
paraît en avoir été défavorable aux Fantis, ce qui n'em-
pêche pas que le blocus ne continue. Le gouvernement
anglais a tenté, mais en vain, de rétablir la paix. Les Fan-
tis, exposés en ce moment à une invasion de la part des
Achantis, demandent que les tribus d'Elmina rompent
l'alliance avec ces derniers. Ces derniers, ou plutôt les
Hollandais, s'y refusent absolument, et maintenant il pa-
raît y avoir peu d'espoir de voir les hostilités cesser, à
moins que le gouvernement de La Haye, auquel l'affaire
a été renvoyée, ne désavoue la politique suivie par celui
d'Elmina.
En attendant, les Achantis et les Fantis sont dans une
espèce de guerre latente ; car, depuis que la guerre a
éclaté en 1863 et 1864, nul traité de paix n'a été conclu;
il est survenu, au contraire, de nouveaux sujets de dis-
corde, comme le siége d'Elmina. Il est probable que les
Achantis envahiront prochainement le territoire fanti avec
des forces considérables; ils en ont exprimé la menace, et
ont acheté, sur une grande échelle, des munitions de guerre.

LA CÔTE D'OR. 387
Assinie est, en ce moment, le seul port ouvert au roi
d'Achanti. Car, bien qu'il soit très-disposé à envoyer sa
poudre d'or à Axim, à Chawa, à Elmina et autres endroits
sous l'égide de ses alliés les Hollandais, il n'en peut rien
faire, les voies de communication étant au pouvoir de
ses ennemis, les Fantis, les Denkeras et les Wassaws.
Mais les possessions d'Amatifou, roi d'Assinie, confinent
aux siennes, et c'est à Assinie qu'il a acheté des fusils,
de la poudre et du plomb pour la prochaine guerre.
Les personnes qui désirent se renseigner sur le royaume
d'Achanti, devraient lire l'ouvrage de Bowditch. Sous
tous les rapports essentiels, il est très-exact. J'ai pu m'en
convaincre en le parcourant avec mon interprète, qui,
sans être précisément Achanti, appartient aux Aquapims,
petite tribu qui est une branche détachée de la famille des
Achantis et qui habite près d'Accra. Bowditch fait aussi
le récit d'une excursion au fleuve Gabon, et il y donne la
description du Ngina. J'ai appris dernièrement qu'il a
rapporté en Europe le premier crâne de cet animal ; que,
refusé par le Musée britannique qui le prenait pour celui
d'un chimpanzé, ce crâne fut acquis par le baron Cuvier
pour la collection du Jardin des plantes. Je peux dire ici
qu'en dehors de la région équatoriale (du cap Saint-Jean
à Loango), le chimpanzé est, parmi les grands singes, la
seule espèce qu'on eût encore vue dans l'Afrique occiden-
tale; mais, à Cap-Coast-Castle, on m'a dit qu'un singe
d'une espèce plus grande que le chimpanzé se trouve à
quelque distance de la côte, dans les montagnes boisées
de l'intérieur.
La Côte d'Or a un aspect monotone comme tout le reste
de la côte. Une chaîne de montagnes suit le littoral, tantôt
s'éloignant, tantôt s'avançant, tantôt poussant des pro-
montoires jusque sur le bord de la mer, et alors souvent,
à quelque distance du rivage, le rocher se relève comme
au cap des Trois-Pointes. Cette chaîne ne dépasse guère

388
LA CÔTE D'OR.
deux mille pieds de hauteur. C'est là le premier échelon
du grand plateau africain. Sa proximité de la mer fait que
les rivières ne sont navigables, même pour des canots,
que jusqu'à une très-faible distance. Le Volta, situé à
l'une des extrémités de la Côte d'Or, est le plus impor-
tant des cours d'eau de ce pays. On ne sait encore jus-
qu'où on peut le remonter en canot. Au mois de novembre
dernier, sir Arthur Kennedy, gouverneur général des
établissements anglais dans l'Afrique occidentale, franchit
la barre dans un petit vapeur appartenant au gouverne-
ment de Lagos et dirigé par un pilote de la marine royale.
On releva une partie du fleuve. La barre parut au moins
aussi praticable que celle de Lagos. Le fleuve de Grand-
Bassam, qui coule à l'autre extrémité de la Côte d'Or et
qui appartient aux Français, vient de bien loin dans l'in-
térieur d'après les renseignements que m'a fournis un
indigène de Bemtoukou. Il serait même encore, à trois
cents milles de la côte, un cours d'eau considérable. L'As-
sinie, au contraire, l'Anconbra, le Prah, etc., n'ont aucune
importance. Sous le rapport politique, la dernière rivière
offre de l'intérêt comme frontière entre les Fantis et les
Achantis, et son nom a dû figurer mille fois dans les dé-
pêches échangées entre les bureaux de Downing-street et
ceux du Cap-Coast-Castle.
Les montagnes de la Côte d'Or consistent surtout en
granit et sont revêtues de forêts de magnifiques arbres.
Le sol superficiel est généralement une argile rouge ou
jaune, dont les indigènes se servent pour construire leurs
maisons. Dans ces grandes forêts la vie animale est peu
répandue. Comme au Gabon, il y règne une sombre obscu-
rité, et l'on peut y rester des heures sans entendre d'autre
bruit que le craquement d'une branche qui tombe ou le
murmure de nombreux petits filets d'eau. Ces forêts sont
cependant parsemées de clairières recouvertes d'herbe,
où se trouvent des antilopes, des buffles, etc. Cette cein-

LA CÒTE D'OR.
389
ture de forêts a de 300 à 400 milles de large, après quoi
on se trouve dans le Soudan, pays riche en moutons et en
bœufs. Près d'Accra, une grande plaine s'étend entre la
mer et les montagnes, et la zone de forêts prend, en beau-
coup d'endroits, l'aspect d'un parc anglais.
Dans les parties les plus boisées, les bananes et la cas-
save servent de pain aux naturels ; dans les pays décou-
verts, c'est le maïs; et dans certains endroits marécageux,
le riz. Le bétail n'abonde qu'à Accra, et les chevaux ne
se rencontrent nulle autre part.
Quant à l'ethnographie de la Côte d'Or, j'ai réuni une
foule de renseignements qui, je l'espère, seront un jour
offerts au public.
Il serait impossible d'épuiser la matière dans un article
comme celui-ci, que je terminerai par quelques mots sur
les établissements français de Grand-Bassam et d'Assinie.
Grand-Bassam n'est pas, à proprement parler, sur la
Côte d'Or (1), quoiqu'il s'y vende un peu d'or. L'huile de
palme y est le vrai objet du commerce, et le moyen d'é-
change n'y est plus la poudre d'or, comme à Assinie,
mais ce sont des manillas, petites barres de fer importées
d'Europe. Le fleuve vient, comme je l'ai dit, d'une assez
grande distance de l'intérieur; mais il ne serait pas facile
de le remonter dans le but de l'explorer, les habitants de
Grand-Bassam étant divisés en beaucoup de petites tribus
souvent en guerre les unes contre les autres, se méfiant
des Européens, souvent hostiles envers eux et très-supersti-
tieuses. On peut se procurer facilement de l'eau à Grand-
Bassam, et l'on y pourrait donner beaucoup d'extension
au commerce de l'huile. Le mauvais système des ports
fermés et monopolisés a été abandonné par le gouverne-
ment français, et le commerce de ce point est appelé à
prendre de l'accroissement, la colonie peut devenir floris-
(1 ) C'est sur la Côte des dents ou d'ivoire. (Noté de la Rédaction.)

390
LA CÔTE D'OR.
sante, mais ce sera plutôt un commerce par navires que
par factoreries. La nature de la barre, l'exiguïté des pro-
visions et l'isolement où sont ces établissements empê-
cheront toujours les négociants d'y établir des maisons,
ou s'ils en ont, ils n'y feront pas de bien grands béné-
fices.
Assinie reçoit actuellement presque toute la poudre
qui, en temps de paix, prendrait la route de Cap-Coast-
Castle. Les commerçants achantis ne sont pas admis à
faire le commerce directement avec les Européens; les
populations d'Assinie ont donc fait de bonnes affaires en
remplissant les fonctions d'intermédiaires entre les ache-
teurs et les vendeurs ; mais cela ne durera pas, probable-
ment. Assinie est beaucoup plus éloigné de Coomapie,
capitale des Achantis, que Cape-Coast-Castle, Elmina, etc.
L'or se dirigera par conséquent sur ces points, de préfé-
rence, d'autant plus que la politique que je vois suivre à
Sierra Leone (d'où j'écris) sera peut-être adoptée pour la
Côte d'Or britannique. On ouvrirait alors des routes qui
permettraient aux Achantis d'entrer en rapports directs
avec les Européens, et ceux-ci payeraient une indemnité
aux chefs du parcours pour la perte de leurs anciens béné-
fices. Voici les grands avantages de cette manière d'agir:
le commerce augmenterait, il y aurait moins de discus-
sions et de pourparlers dans les relations d'affaires. Toutes
les fois que des sujets britanniques iraient parmi les
Achantis, un certain nombre de ces derniers seraient gar-
dés comme otages dans les établissements anglais.
La prospérité d'Assinie n'est donc que temporaire,
quoiqu'il puisse toujours y avoir un assez grand trafic de
poudre d'or; cette matière se trouve même à Assinie, et,
selon toutes les probabilités, il y en a dans les parties
limitrophes de l'Achanti. D'un autre côté, l'huile de palme
y manque, la population y est indolente et rare.
Le village de Cases à Selle, qui se trouve sur la côte,

LA CÔTE D'OR.
391
est un assemblage de misérables huttes dont quelques-
unes servent cependant d'habitations à de riches commer-
çants. Ceux-ci ne sont pas tous natifs d'Assinie. Il y en a
plusieurs qui sont venus d'Apollonia, d'Axim, d'Elmina
et de Cape-Coast-Castle. Le roi d'Assinie réside à Kinjabo,
à une journée de marche dans l'intérieur et au delà du
lac Agi. Cette ville, que j'ai visitée deux fois, n'est pas
insignifiante et contient environ 4000 âmes. C'est là qu'ha-
bitent les commerçants achantis, et il y a toujours un chef
chargé du commerce et des affaires diplomatiques de leur
roi. On y rencontre aussi des mahométans faiseurs de
gri-gris, venus du pays de Gaman ou Yaman, situé au
delà d'Achanti et ayant pour capitale Bentoukou. Ama-
tifou, roi d'Assinie, règne sur un territoire très-étendu
et touchant à celui d'Achanti. D'après ce que l'on m'a
dit, le souverain de ce dernier pays revendique la posses-
sion du territoire d'Assinie. Si cela est vrai, il se servira
probablement un jour de ce prétexte pour obtenir le libre
accès du port de ce nom. Amatifou est un homme d'en-
viron cinquante ans, ayant un air digne et aimable et
tout à fait royal ; mais dans ses goûts et ses idées, c'est
cependant le pur bushman, commerçant rusé comme tous
les Africains. J'avais l'intention de visiter Coumassie, en
passant par son territoire; mais, grâce à sa mauvaise foi,
je ne pus le faire. J'ai peu regretté cette circonstance de-
puis que j'ai appris de gens qui ont visité la capitale des
Achantis, que jamais on ne permettait aux blancs, ni
même aux naturels de la côte, de pénétrer dans le pays
inconnu qui se trouve au delà de l'Achanti et qui était le
but principal de mon excursion. Je profiterai de cette
occasion pour remercier les commandants de Grand-Bas-
sam et d'Assinie de leur amabilité pour moi; j'exprime
surtout ma reconnaissance à M. l'amiral d'Auriac, qui m'a
fait faire la traversée d'Assinie à Cape-Coast-Castle avec
tous mes nombreux bagages. Il me tira d'un sérieux em-

392
LA CÔTE D'OR.
barras, car une fois qu'on a abordé sur la côte d'Assinie,
on en sort difficilement. Il n'y a point de moyens de com-
munication régulièrement organisés. Le courrier y arrive
par terre ; des navires y mouillent rarement, et la barre
est si mauvaise que souvent il est impossible d'aller à
bord d'un vaisseau. Le gouvernement colonial n'a pas de
bateaux propres à franchir la barre; il sera très-important
qu'il en établisse ; quant aux indigènes, ils ne possèdent
pas de bateaux destinés à aller à la mer, puisqu'ils trou-
vent du poisson en abondance dans le fleuve.
Le gouvernement anglais regarde ses possessions de la
Côte d'Or comme les plus embarrassantes et les moins
profitables de ses établissements de l'Afrique occidentale,
et pourtant Accra et Cape-Coast-Castle sont à Grand-
Bassam et à Assinie ce qu'Alger est au Sénégal. Excepté
quelques établissements hollandais qui sont dans des con-
ditions analogues, il serait difficile de trouver des établis-
sements européens qui offrent un présent aussi peu satis-
faisant, et un avenir aussi éloigné et aussi incertain que
les possessions françaises de la Côte d'Or. Le Gabon ne
vaut guère mieux, et l'on ne comprend pas trop à quoi il
sert ou peut servir à une puissance européenne.
Mais un État doit travailler pour la postérité. Cette
immense et sauvage Afrique sera certainement un jour
une mine de richesses et un siége de la civilisation. Au
Sénégal, la France a déjà les éléments d'un empire. Elle
a déjà enrôlé les indigènes dans son armée, les a attirés
à ses écoles et employés dans ses bureaux. Les popula-
tions du Soudan ont déjà embrassé pour la plupart la
civilisation et la religion de l'Arabie qui les prépareront
à celles de l'Europe.

INSTRUCTIONS POUR UN VOYAGE DANS LE LAZISTAN, ETC. 393
Communications, etc.
INSTRUCTIONS DONNÉES A M. DEYROLLE POUR UN VOYAGE
DANS LE LAZISTAN ET L'ADJARA, RÉDIGÉES PAR M. N. DE
KHANIKOF.
M. Deyrolle a déjà visité l'isthme caucasien ; il a exploré
en 1868 les hautes vallées de l'Ossethie et du Swaneth, de
façon qu'il s'est amplement familiarisé avec les principaux
phénomènes physiques des régions alpines, sous les lati-
tudes méridionales, où il se propose de retourner. C'est un
voyageur expérimenté, et nous n'aurons que peu de choses
à lui apprendre.
Comme le voyage que M. Deyrolle compte entreprendre
cette année n'embrasse que le Lazistan et l'Adjara, deux
provinces très-peu connues de l'Asie Mineure, toute obser-
vation exacte qu'il pourra en rapporter sera bien venue
dans la science, et sera reçue avec reconnaissance par les
amis de la géographie.
Peu d'Européens se sont hasardés jusqu'à ce jour dans
ces districts lointains et inhospitaliers de l'empire otto-
man. Les parties élevées de ces cantons sont hérissées de
montagnes escarpées, couvertes de bois vierges, d'un
accès très-difficile par l'absence complète de routes; et
les parties basses, sont de vastes marécages pestilentiels,
où la fièvre et le typhus, règnent depuis le mois de mai
jusqu'à la fin d'août. Les populations de ce pays, sou-
mises nominalement à la Turquie depuis plus d'un siècle,
n'ont été véritablement domptées, en partie, qu'en 1846,
lors de l'expédition de Halil Rifat Pacha dans les mon-
tagnes de l'Adjara et du Lazistan, entreprise pour faire
accepter, par ces farouches montagnards, les institutions

394 INSTRUCTIONS POUR UN VOYAGE
du tenzimat. Cela explique pourquoi la liste des explo-
rateurs de ce pays est si courte.
Un Hollandais, M. Rottiers, colonel au service de la
Russie en 1818, a donné quelques détails intéressants sur
ces provinces dans une brochure publiée à Bruxelles
en 1829 sous le titre : Itinéraire de Tiflis à Constanti-
nople.
Après lui, le consul de France à Trébizonde, Fon-
tannier, dans deux ouvrages bien faits : Voyage en
Orient et Deuxième voyage en Anatolie, a exactement
caractérisé l'état à demi sauvage, et presque anarchique,
de ces districts du pachalik de Trébizonde, en 1824 et 1825.
Un voyageur allemand, le docteur Köler, a visité en 1842
la ville d'Artwin et ses environs. Le vice-consul anglais à
Batoum, Guarracino, a décrit en 1844 la route qui longe
la côte depuis Trébizonde jusqu'à l'embouchure du Tcho-
rokh. Un botaniste allemand, le docteur Koch, a exploré
presque à la même époque quelques parties de la triple
chaîne de montagnes qui séparent la vallée de Tchorokh
de la mer Noire. Les derniers explorateurs de ces contrées
sont : le vice-consul anglais à Batoum, M. Holmes, qui a
publié un ouvrage très-instructif et richement orné de
vues pittoresques, dessinées par lui-même, et après lui,
le consul prussien à Trébizonde, le docteur Otto Blau. Si
nous joignons à cela les recherches philologiques du doc-
teur Rosen, et ceux de l'illustre Bopp, sur la langue des
Lazzes, et les mémoires publiés par M. Koch sur la flore
des environs de Trébizonde, nous épuiserons, je crois,
tout ce que les littératures européennes nous offrent à
cet égard.
Les sources orientales sont, sous un certain rapport,
infiniment plus instructives. Il est vrai que le géographe
turc du commencement du dernier siècle, Hadji Khalfa, et
son interprète et correcteur arménien Indchidjan, n'ajou-
tent que peu de renseignements importants à ce que nous
connaissions sur ces pays, mais, par contre, le géographe

DANS LE LAZISTAN ET L'ADJARA.
395
géorgien de la moitié du xviii siècle, Wakhoucht, tra­
e
duit en français par M. Brosset en 1842, en donne une
description très­détaillée et dont nous recommandons
spécialement l'étude à M. Deyrolle. Non­seulement Wak­
houcht décrit minutieusement toutes les vallées latérales
qui débouchent dans celle du Tchorokh, il mentionne tous
les villages, bourgs et villes de ces districts, et décrit
toutes les églises, cathédrales et autres, érigées par la
piété des rois de la Géorgie, à grands frais, dans les gorges
et sur les cimes de ces montagnes désertes. Cet inventaire
géographique, outre son grand intérêt local, a une impor­
tance générale, car il a conservé beaucoup de noms anciens
qui souvent jettent une lumière inattendue sur les ren­
seignements que nous ont légués, sur ces pays, les géo­
graphes et les historiens de l'antiquité. Je ne citerai qu'un
seul exemple à l'appui de ce que je viens de dire ; mais
comme il me sera utile pour tracer les limites du terrain,
où M. Deyrolie peut espérer trouver quelques vestiges de
l'antiquité, je ne le crois pas déplacé dans cette instruction.
On sait par l'expédition de Cyrus que Xénophon, après
avoir traversé, à grand'peine, le plateau élevé et couvert,
à cette époque de l'année, de neige, où l'Euphrate prend
sa source, arriva, avec ses dix mille compagnons, sur le
Phase, fleuve large d'un plèthre (ττβρά τον Φασίν ποταμόν, εύρος
πλίθριαίον). Puis il fit dix parsanges en deux étapes; après
quoi on aperçut du haut d'une montagne les plaines des
Chalybes, des Taoques et des Phasiens (ε'ίίον υπεί χα'ι το
πε'ίίον υπερβολή απάντησαν αντοϊς Χάλυβες χα'ι Ταόχοί, χαί Φοισίανοι).
Ce nom de Phase, semblable à celui du Phasis, ou Rion
de la Colchide, a induit en erreur beaucoup de commen­
tateurs de Xénophon, d'autant plus que, d'après les géo­
graphes anciens, le Phasis prenait sa source dans la haute
Arménie, tandis que l'examen de la première carte de
Wakhoucht nous fait voir que le Phase de Xénophon n'est
autre que le Cyrus (Κύρος) des anciens, le Mtcwar des Géor­

396 INSTRUCTIONS POUR UN VOYAGE
giens, et le fleuve Kour de notre temps, et que son nom de
Phase, chez le général grec, ne lui est venu que de la pro-
vince où il coulait, et qu'anciennement, les Géorgiens nom-
maient Phoso, et qui, dans cette partie de son cours, servait
de limite entre les terres des Phosiens et ceux de Kolo ou
Cholo évidemment les Khalybes de Xénophon. De plus,
cette même carte nous montre qu'à peu de distance des
bords de ce fleuve, à l'ouest, s'élèvent des montagnes d'où
l'on voit les plaines des Phosiens, des Kholo et des Taos-
cari qui certainement sont les Toaques de l'historien grec.
Il serait difficile d'orienter plus loin l'itinéraire de Xéno-
phon, car ni le fleuve Harpasus, ni la ville IVv£«ç, ni le
mont sacré Q r , ^ , d'où les Grecs aperçurent pour la pre-
mière fois la mer, ne sont faciles à reconnaître dans les
localités, dont les noms nous sont parvenus, sans un pas-
sage du liv. X V I , § 29 de Diodore de Sicile, qui désigne les
montagnes, dont Or>yn; faisait partie, du nom de Xwiov opoç,
mont Chénium, et si la carte de Wakhoucht ne nous indi-
quait une chaîne de montagnes sans nom, qui aboutit au
mont Khino et d'où unvoyageur, venant de l'est, peut
apercevoir pour la première fois les flots du Pont-Euxin.
Cette petite digression suffit pour montrer quel intérêt
historique et archéologique s'attache à une exploration
attentive de ces contrées, et si M. Deyrolle dirige ses
excursions botaniques et zoologiques le long de la route
des dix mille, s'il prend la peine de noter exactement les
noms des localités qu'il visitera, il peut être sûr de re-
cueillir des faits curieux et dignes d'être connus. Dans
ces régions montagneuses, peu accessibles au commerce,
et peu attrayantes même pour les dominateurs des pays
voisins, les noms anciens se conservent plus facilement
dans leur forme archaïque que dans les pays de plaines,
où chaque bouleversement politique amène une nouvelle,
série de termes géographiques.
Il n'est pas impossible de s'attendre à trouver dans ces

DANS LE LAZISTAN ET L'ADJARA. 397
pays des inscriptions cunéiformes ou pehleviques. Der-
nièrement on a constaté la présence de légendes assy-
riennes sur les rochers des sources de l'Euphrate, et les
savantes recherches de M. Ch. Texier ont prouvé que l'art
babylonien a pénétré bien au delà de ce fleuve, comme
l'indiquent les bas-reliefs des rochers de Yazly Kaïa, dans
l'ancienne Cappadocie (voy. Texier, planches 72, 75-79,
et Kiepert à la page 1019 du 18 vol. de la Géographie de
e
Ritter). Nous n'avons pas besoin de dire que les sculptures
assyriennes, même dénuées d'inscriptions, méritent d'être
dessinées aussi exactement que possible, car ces bas-
reliefs contiennent toujours quelques indications ethno-
graphiques ou archéologiques, précieuses par leur seule
antiquité. Les monuments du moyen âge, traces de la
domination géorgienne dans ces pays, doivent certaine-
ment s'y trouver en plus ou moins grand nombre. Nous
savons, d'après Wakhoucht, qu'à Dadech, au-dessus de
Cola, vers les sources du Koura, il y avait une grande et
belle église à coupole que les Turcs appelaient Durt Ki-
lissa.
Près d'Ispira, sur la crête des montagnes qui do-
minent cette ville, il y avait une église à coupole dite
Ghtaéba (Divinité), près de laquelle résidait encore au
XVIII siècle un évêque qui gouvernait les deux côtés de
e
la vallée de Ligan, jusqu'à Gonia, de même que les vallées
de Phortchka et d'Adjara. A l'est du Tchorokh, sur le
versant occidental de la chaîne de l'Adjara, s'élevait un
célèbre monastère, Nathlis Mtzémel, particulièrement ré-
véré à cause du gosier de saint Jean-Baptiste, conservé
dans son reliquaire. Il portait aussi le nom de Opizis
monasteri,
et Wakhoucht, qui a terminé sa géographie
en 1745, dit que les vastes bâtiments de ce sanctuaire
existent encore, mais sans service ni habitants. Au midi
de la rivière de Tbeth, il y avait une église riche et élé-
gante, construite par Achot Couropalate, Bagratide, où
résidait l'évêque de tout le Chawketh. L'ancienne cita-

398 INSTRUCTIONS POUR UN VOYAGE
delle de Thoukharis, construite en face de Tbeth, possé-
dait aussi une église bâtie par Mirdat. Au-dessus d'Artwin,
d'après Wakhoucht, le Tchorokh reçoit une rivière sortant
de la montagne de Thorthom et d'Ispira, et coulant à l'est.
Sur cette rivière, au xviii siècle, était la grande et forte
e
citadelle d'Ichkan, avec une vaste et belle église à coupole,
où résidait l'évêque d'Ispira. A Khwaramgé on passait le
Tchorokh sur un pont en pierres cimentées, à plusieurs
arches et d'une belle architecture. Sur un des confluents
orientaux du Tchorokh, nommé Artanoudj, il y avait une
petite ville fortifiée du même nom, fondée par Gourg Ars-
lan, qui y fit également construire un monastère. En sui-
vant la vallée du Tchorokh en amont, on rencontrait la
citadelle de Phanascat et la grande église à coupole de
Bana, où il y avait des sépultures royales. Dans la vallée
de Thorthom, l'un des tributaires principaux de la rivière
d'Ispira, se trouvait le monastère de la vierge de Khal-
khoul, construit par David Couropalate, et une autre belle
église bâtie par David, 48 roi, et embellie par David-le-
e
Réparateur et par la reine Thamar. Généralement, toutes
les églises géorgiennes et arméniennes portent des in-
scriptions remarquables sous le point de vue historique,
et qui par conséquent sont dignes d'être soigneusement
copiées ; mais surtout cette remarque s'applique aux lé-
gendes des tombeaux royaux.
Le pays que M. Deyrolle se propose d'explorer, présente
aussi de nombreux sujets d'étude sous le rapport de la
géographie physique. Sans posséder des cimes qui dé-
passent la ligne des neiges éternelles, les crêtes des mon-
tagnes de l'Adjara et du Lazistan s'élèvent assez au-dessus
du niveau de la mer pour dépasser la limite de la végé-
tation. On connaît très-imparfaitement la distribution des
plantes dans ces régions. M. Koch n'a pu explorer en dé-
tail que la côte du Pont, depuis Trébizonde jusqu'à Ba-
toum, et la première chaîne de montagnes qui sépare la

DANS LE LAZISTAN ET L'ADJARA. 399
vallée du Tchorokh de la mer. Il a constaté quelques phé-
nomènes curieux, tels que, par exemple, la grande significa-
tion du cours inférieur du Tchorokh pour la géographie
botanique. Au nord du petit delta de cette rivière, la flore
des régions basses et modérément élevées, est celle de la
Mingrélie et de l'Imereth, tandis qu'au sud, c'est celle des
environs de Trébizonde. La côte proprement dite, si riche
en arbres fruitiers, présente souvent des masses touffues
de verdure, composées de Vitex agnus castus, Cornus
sanguinea, Ligustrum vulgare,
mais surtout de vigne
sauvage, Vitis labrusca, dont les ceps, semblables à
d'énormes serpents, enlacent des arbres centenaires au
risque de les détruire par leurs énergiques étreintes.
Cette végétation luxuriante gagne en attrait en se mariant
à la rose des Alpes (Rhododendron pontica), l'Ilex aqui-
folium et le laurier (Laurus nobilis). Le buis ne se montre
guère au-dessous d'une élévation de 800 à 1000 pieds de
Paris, et disparaît à une hauteur de 3000 pieds. Le châ-
taignier s'arrête à 4000 pieds. Dans quelques localités,
particulièrement favorisées, le noyer prospère encore à
3200 pieds au-dessus de la mer. La limite inférieure de
la région des herbacées oscille entre 4500 à 5000 pieds
au-dessus du niveau de l'Océan. Elle est caractérisée, à
cette hauteur, par les valérianées, et notamment par Val-
leriana alliarifolia;
un peu au-dessus, on rencontre le
Delphinium et YAconitum. Entre 5500 et 6000 pieds
règnent les orchidées, l'hellébore et l'Aquileja. Les roses
blanches des Alpes paraissent entre 6500 et 7000 pieds,
et même au delà de cette dernière limite, on rencontre
encore des Daphnoïdes rabougries et quelques maigres
touffes de genièvre. Ces arbustes marquent la limite infé-
rieure de la flore proprement dite des régions alpines.
Sous le rapport météorologique, les districts monta-
gneux et les profondes vallées de cette partie de l'Asie
Mineure se distinguent peu des pays avoisinants, dont les

400 INSTRUCTIONS POUR UN VOYAGE
climats ont été assez bien étudiés, mais il s'y manifeste
un phénomène local, très-important, très-peu connu, et que
nous recommandons spécialement à l'attention du voya-
geur : c'est le vent chaud qui souffle le long de la vallée
du Tchorokh, au commencement de l'automne, et qui,
pénétrant dans le Gouriel, y fait mûrir, dans l'espace de
trois ou quatre jours, les grappes abondantes du raisin
sauvage et marque, ainsi, l'époque de l'ouverture des ven-
danges. C'est un véritable fo"hn de la partie occidentale
du Caucase. Il serait fort à désirer que le voyageur trouve
l'occasion de l'étudier armé d'un thermomètre et d'un
baromètre. Les indications du psychomètre seraient éga-
lement très-précieuses, mais en cas de besoin on pourrait
remplacer ces dernières par des observations sur l'éva-
poration de l'eau dans un vase bien jaugé, de forme conique
ou cylindrique, à large ouverture. On marquerait par une
ligne tracée sur ses parois un niveau fixe, jusqu'auquel on le
remplirait d'eau, et on l'exposerait à l'ombre dans un en-
droit découvert. Puis on mesurerait au compas la hauteur
de la couche d'eau évaporée en six, douze, dix-huit et
vingt-quatre heures, en notant exactement ces chiffres.
Le jour suivant on y verserait encore de l'eau jusqu'à la
marque fixe, et l'on recommencerait les observations. Pour
juger de l'influence du fö"hn sur l'évaporation, il serait
nécessaire de commencer ces observations un peu avant
le commencement du phénomène et les continuer quelques
jours après sa fin. En sus de ces observations, il serait
urgent de noter durant la même époque les indications
du thermomètre, et du baromètre placés à l'ombre. La
description détaillée de la marche du phénomène est non
moins importante. Il serait donc nécessaire de noter exac-
tement la date et l'heure de la première apparition du
vent chaud, les heures du jour et de la nuit où ce vent
souffle avec le plus de violence, de même que sa moyenne
direction. La proximité des montagnes qui encaissent le

DANS LE LAZISTAN ET L'ADJARA. 401
lit du Tchokh, permettra de déterminer la profondeur du
courant d'air chaud, et la gradation que suit l'abaisse-
ment de la température avec l'élévation du sol, pendant la
durée du phénomène.
Il est évident qu'on ne doit pas négliger non plus de
noter exactement l'aspect du ciel pendant la durée du
vent chaud, et mentionner expressément s'il est accom-
pagné ou non de quelque coloration spéciale de la voûte
céleste près de l'horizon, en désignant la nature de cette
coloration.
L'étude de l'influence de ce vent sur l'homme, les ani-
maux et les végétaux, n'est pas non plus à dédaigner, de
même que des renseignements, recueillis de la bouche des
habitants, sur sa marche dans les années précédentes, sur
les variations des époques de son apparition, et surtout,
s'il y avait des années où il a manqué complétement.
J'insiste particulièrement sur ce phénomène météorolo-
gique, tant à cause de son importance locale qu'à cause
de sa ressemblance avec le Fo"hn de la Suisse, et je crois
devoir remarquer que les observations faites à Bakou et à
Lenkoran, à l'extrémité orientale du Caucase, ont con-
staté aussi l'apparition annuelle d'un courant d'air chaud
que le directeur de l'observatoire météorologique et ma-
gnétique du Caucase, M. Moritz, a étudié en détail. Il me
semble qu'à l'orient de l'isthme caucasien, ce vent tombe
au mois de février, mais dans tous les cas, débouchant
du Ghilan dans les vastes plaines du delta du Kour, il
présente moins de facilité à l'étude de toutes ses particu-
larités que dans l'isolement que lui procure, à l'occident,
la vallée circonscrite et étroite du Tchorokh.
Je terminerai ces indications incomplètes en signalant
quelques faits relatifs à l'ethnographie, qui peuvent être
recueillis par l'exploration du Lazistan et de l'Adjara.
Il est hors de doute que la base de la population de ces
pays est ibérique ou géorgienne, mais ses mélanges avec
SOC. DE GÉOGR. — MAI 1869. XVI.— 26

402 INSTRUCTIONS POUR UN VOYAGE DANS LE LAZISTAN, ETC.
les Touraniens, les Grecs et les Perses datent d'une époque
très-reculée. Xénophon nous parle des Scythins établis
dans ces régions, et le nom de la rivière Harpasus qu'il a
rencontrée dans le canton habité par cette peuplade, nom
si ressemblant à Arpassou, rivière d'orge des Turcs, ne
permet presque aucun doute sur la langue parlée par ces
Scythins. L'influence des anciens Persans, incontestable
par leurs incursions fréquentes dans l'Arménie occiden-
tale, a dû néanmoins être moins sensible; quant à l'in-
fluence grecque, elle a été énergique et durable.
La domination des Grecs dans ces pays a duré plus
longtemps que sur le Bosphore, et les mélanges nombreux
entre les Hellènes et les Ibériens, dans l'antiquité, comme
dans le moyen âge, ne sont guère douteux. Actuellement
encore, sous la domination des Osmanlis, ces croisements
continuent, et il serait intéressant de savoir quelles sont
les variations des types qu'ils ont produits.
Dans les pays montagneux, il est toujours plus facile
que dans les plaines de retrouver les types, sinon primi-
tifs, au moins archaïques. La position topographique des
peuplades fixées dans de hautes vallées, entourées de
montagnes peu accessibles, les préserve beaucoup plus
que les habitants des plaines de toute influence étrangère,
et il serait fort à désirer que le voyageur puisse emporter
avec lui l'excellente instruction du docteur Broca, si riche
en indications précieuses de recherches anthropologiques
de la plus haute importance.

EXTRAIT D'UNE LETTRE DE GERHARD ROHLFS.
403
EXTRAIT D'UNE LETTRE DE GERHARD ROHLFS AU SECRÉTAIRE
GÉNÉRAL DE LA COMMISSION CENTRALE.
Tripoli, 19 février 1866.
. . . Voilà le docteur Nachtigal parti pour le Bornou avec
les cadeaux ; il a l'intention de traverser comme moi, mais
vers l'est. Il parle bien l'arabe, et le vieux Gatroni l'ac-
compagnera ; alors au moins il arrivera bien jusqu'à
Kuka.
Mademoiselle Tinné est partie depuis quinze jours pour
aller à Murzuk, peut-être jusqu'à Bornou; elle avait, avec
elle, une caravane de soixante-dix chameaux.
Moi j'ai été à Sabratha et à Lebda ; pendant mon séjour
ici, j'ai pris quelques vues photographiques de la dernière
ville, et une nouvelle inscription qui est à votre disposi-
tion, si je passe à Paris.
Après-demain, je partirai pour la Cyrénaïque avec un
voilier; de là j'irai à Udjila (peut-être à Koufra), Siouah
et l'Égypte.

404 PROCÈS-VERBAUX.
Actes de la Société.
EXTRAITS DES PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES.
Assemblée générale du 18 décembre 1868.
PRÉSIDENCE DE M. LE MARQUIS DE CHASSELOUP-LAUBAT,
SÉNATEUR.
La séance est ouverte à sept heures et demie.
Le président, dans un discours fréquemment interrompu par les
applaudissements, résume les principaux voyages accomplis durant
l'année qui vient de s'écouler, et paye un juste tribut de regrets
à la mémoire de ceux qui ont succombé dans le cours de leurs
explorations ; sur la liste de ces pertes figurent les noms de Le Saint,
du commandant Doudard de Lagrée et d'Ambroise Poucet.

M. Jules Duval, président de la Commission centrale, proclame
ensuite les noms des membres qui ont été admis à faire partie de la
Société depuis la dernière assemblée générale.
L e secrétaire général de la Commission centrale, ¡VI. Charles M a u -
noir, prend alors la parole et donne lecture du rapport que la So-
ciété se fait annuellement adresser sur ses travaux et sur les voyages
accomplis pendant l'année qui vient de finir. Dans ce rapport, qui
constate le développement chaque jour plus grand que prend notre
Société, M. Maunoir résume les explorations principales poursuivies
dans les différentes parties du globe. C'est l'Asie qui, cette année,
a été le théâtre des voyages les plus intéressants. Dans l'Indo-Chine,
la commission française chargée de la reconnaissance du Mékong a
réussi à accomplir l'un des voyages les plus remarquables qui aient


SÉANCE DU 18 DÉCEMBRE 1868. 405
été exécutés depuis le commencement de ce siècle. En même
temps, au Tibet, un lettré hindou envoyé par le gouvernement
anglais parcourait, dans toute sa longueur, la série des hauts pla-
eaux tibétains, dont l'altitude moyenne est de 13 à 14 000 pieds,
c'est-à-dire à peu près la hauteur du Mont-Blanc.

En Afrique, M. le lieutenant de vaisseau Aymes reconnaissait
les embouchures ainsi qu'une partie du coursde l'Ogôoué. M. Beau-
mier, consul de France à Mogador, est allé de Mogador à Maroc
et nous a rapporté une intéressante relation de son voyage. Enfin

les dernières nouvelles qu'on ait reçues du docteur Livingstone, per-
mettent d'espérer que l'illustre voyageur pourra revoir l'Europe.

M. Lejean lit ensuite un fragment de voyage en Cappadoce, et
donne quelques détails sur le pays situé au nord de Césarée, sur
les ruines du château fort d'Ekrek, dont il attribue la construc-
tion aux rois de la petite Arménie, et sur la fondation récente, par

lesTurcs, de la ville d'Azizié, bâtie dans le Taurus pour contenir les
Turcomans et les colonies d'émigrés circassiens, cantonnés en ce
lieu par Je gouvernement ottoman.

Un mémoire de M. A. Germain, ingénieur hydrographe de la
marine impériale, est lu à l'assemblée par M. Casimir Delamarre.
Ce travail, qui est relatif à l'île de Zanzibar et à la partie de la
côte orientale d'Afrique soumise au sultan Seïd-Medjid, contient des
renseignements fort intéressants sur l'état politique et social ainsi
que sur le commerce de ces régions encore peu connues. Cette lec-
ture est le complément du mémoire antérieurement présenté à la
Société par M. Germain sur les États de l'iman de Mascate, et dans
lequel l'auteur a donné, sur cette partie de la péninsule arabique,
des renseignements analogues à ceux qu'il nous donne aujourd'hui

sur le sultan de Zanzibar.
Il est ensuite procédé à l'élection de trois membres de la Com-
mission centrale, pour combler les vides que la mort a faits dans
le sein de la Commission. MM. Casimir Delamarre, Jules Verne et
E. G. Rey sont élus.

La séance est levée à dix heures trois quarts.

406
PROCÈS-VERBAUX.
Procès-verbal de la séance du 16 avril 1869.
PRÉSIDENCE DE M. ANTOINE D'ABBADIE.
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.
Le secrétaire général donne lecture de la correspondance.
M. Simonin fait parvenir un ouvrage dont il est l'auteur, et qui
a pour titre : Merveilles du monde souterrain.
M. d'Avezac annonce qu'il est chargé par M. Alexandre de La
Roquette, fils de notre ancien collègue, d'offrir en son nom à la
Société, en l'honneur de la mémoire de son père, un prix con-
sistant en une médaille d'or de la valeur de 300 francs à décerner

tous les deux ans au travail qui en serait jugé le plus digne sur
une question relative à la géographie des pays du nord. Il est
laissé à la discrétion de la Société, soit de maintenir le concours
dans toute la généralité de la question ainsi posée, soit même d'en
élargir la portée, soit, au contraire, de choisir chaque fois une
question spéciale qui se rattacherait au même objet.

M. d'Avezac fait également savoir que les libraires Munster (de
Venise) s'occupent de la reproduction, par la photographie, des
trésors cartographiques que possèdent les bibliothèques principales
d'Italie, particulièrement celle de Venise. Ils viennent d'achever
la reproduction photographique de l'atlas en dix feuilles d'Andréa
Bianco, portant la date de 1436. C'est par leurs soins qu'entrera
bientôt dans le commerce la photographie de la célèbre mappe-

monde de Fra-Mauro.
Le même membre rappelle aussi que M, Valentinelli lui a der-
nièrement adressé de Venise la copie photographique du portrait
de Jean Cabot et de son fils Sébastien Cabot, âgé d'une vingtaine
d'années, d'après le tableau de Grizellini, appartenant à la galerie
du palais ducal.

Ce portrait trouve une sorte de garantie d'authenticité dans le
rapprochement qu'il est possible d'établir entre lui et le tableau
bien connu tracé par Holbein, de Sébastien Cabot, âgé de quatre-

vingt-cinq ans. En comparant les principales lignes, il est, en effe

SÉANCE DU 16 AVRIL 1869.
407
facile de saisir encore une certaine ressemblance entre le portrait
dû à Grizellini et celui qu'a signé Holbein.
M. d'Avezac annonce en terminant que sir Roderick Murchison
doit venir à Paris pour prendre siége à l'Académie des sciences, et
que la Société aura peut-être l'honneur de le compter parmi les
assistants d'une de ses prochaines réunions.
Par suite de la correspondance, M. E . Cortambert fait connaître,
de la part de M. Malte-Brun, la décision de la commission des
prix, qui décerne, 1° la grande médaille d'or à l'expédition du
Mé-kong, commandée d'abord par M. Doudart de Lagrée, ensuite
par M. F. Garnier; 2° une médaille d'or au docteur Hayes,
pour ses explorations des régions arctiques ; une mention hono-
rable à M. de Hahn, pour ses voyages dans la Turquie d'Europe.
La commission signale comme des travaux très-remarquables, sans
pouvoir leur accorder de prix, parce que les auteurs sont membres
de la commission centrale, les ouvrages de M. Ernest Desjardins
sur les embouchures du Rhône et du Danube, et de M. Élisée
Reclus sur la géographie physique.
Le même membre communique une lettre de M. Émile Artaud,
demandant que la Société veuille bien encore attendre quelque
temps le développement qu'il se propose de donner sur son projet
de voyage de l'Algérie à la Sénégambie, par le Soudan. Il commu-
nique aussi une lettre de M. James Rainey, qui habite Khoolnah,
au Bengale, sur la lisière des Sunderbunds, et qui demande si, dans
les collections de la Bibliothèque impériale de Paris, il y aurait de
vieilles cartes donnant l'indication de plusieurs anciennes villes
qu'on suppose avoir existé dans cet archipel marécageux, aujour-
d'hui tout à fait dépeuplé et couvert de jungles sauvages. M. Cor-
tambert a fait quelques recherches pour répondre à cette question :
sur une carte du XVI siècle, dressée pour la 4 décade de Barros,
e
e
et qui existe en manuscrit à la section géographique de la Biblio-
thèque impériale, il a trouvé cinq villes dans les portions aujour-
d'hui désertes des Sunderbunds. Ces villes sont nommées Pancu-
culii, Cuipitavas, Noldis, Tipuria et Guacala. Nicolas Sanson a
donné, dans sa carte de l'empire du Mogol, plusieurs de ces villes.
Dans le bel atlas qui accompagne le grand ouvrage sur les Indes
orientales, par Valentyn, 1724, sont mentionnées les cinq villes
suivantes : Pacuculi, Cuipitavas, Noldy, Dapara et Tiparia, ce qui

408
PROCÈS-VERBAUX.
s'accorde presque entièrement avec la carte de Barros. Les cartes
de la lin du xviii siècle, par exemple celle de Rennell, ne pré-

e
sentent rien de semblable. Ces indications sont-elles de vieilles
erreurs répétées de géographe en géographe ? ou les Sunderbunds

ont-ils, en effet, été dépeuplés? Des causes qu'il faudrait expliquer
les ont-ils rendus impraticables ? C'est ce que M. Rainey re-

cherche en ce moment sur les lieux mêmes. M. Cortambert l'a
prié de vouloir bien, s'il trouve quelques éclaircissements, les com-
muniquer à la Société.
En consultant les anciennes caries du Bengale, M. Cortambert
a remarqué, en face de Tchittagong, une ville indiquée comme
considérable et désignée tantôt sous le nom de Bengala, tantôt
sous celui de Dianga ; il n'en est plus question aujourd'hui. A-t-elle

disparu? est-ce une erreur des anciens cartographes?
M. Vivien de Saint-Martin croit que la plupart des différences
que l'on trouve entre les cartes actuelles et les anciennes cartes
de l'Inde sont dues aux renseignements erronés des anciens carto-
graphes. Les voyageurs plaçaient souvent avec une grande légèreté
les localités dont leur parlaient les habitants : aussi beaucoup de
documents anciens fourmillent-ils d'erreurs.
M. Élisée Reclus pense que, dans la partie N . - E . du delta du
Gange, il pourrait bien y avoir eu quelques villes disparues aujour-
d'hui. Il rappelle à ce sujet que les frères Schlagintweit prétendent
que les Sunderbunds seraient ainsi nommés d'une plante appelée

en sanscrit sandora.
M. Vivien de Saint-Martin a reçu, de M. de Mandrot, lieutenant-
colonel à l'état-major fédéral suisse, un Mémoire sur les cartes géo-
graphiques, accompagné d'un modèle de topographie. — L'auteur

s'est proposé, comme l'ont fait, du reste, déjà bien d'autres carto-
graphes, de remplacer, par des courbes horizontales plus ou moins
rapprochées et plus ou moins épaisses, — suivant l'inclinaison du
terrain, — les hachures au moyen desquelles on représente ordi-
nairement les pentes. M. de Mandrot trouve dans ce procédé des
avantages nombreux, et le préconise particulièrement pour les
cartes destinées aux écoles.

MM. Malte-Brun et Élisée Reclus sont priés de faire un rappor
sur ce mode de dessin cartographique.
Lecture est donnée des ouvrages offerts.

SÉANCE DU 16 AVRIL 1869.
409
M. Ernest Desjardins présente, au nom de M. le Ministre de
l'instruction publique, les trois premières livraisons de la nouvelle
édition de la
Table de Peutinger. Il fournit quelques explications
sur la marche de cet important travail, dont la direction lui est

confiée.
M. le Président félicite M. Desjardins de son intéressante com-
munication, et le prie d'être l'interprète de la Commission centrale
auprès de M. le Ministre de
l'instruction publique pour le remer-
cier du bel hommage qu'il veut bien faire
à la Société.
M. Jules Duval offre deux ouvrages : 1° un volume sur les bu-
reaux arabes et les colons de l'Algérie, qu'il a composé en colla-
boration avec le docteur Warnier ; 2° un mémoire qu'il a publié

sur Antoine de Montchrétien, sieur de Vateville, auteur du pre-
mier traité d'économie politique, à la date de 1615; ce mémoire

a été lu par M. Duval devant l'Académie des sciences morales et
politiques.

M. Élisée Reclus dépose sur le bureau la carte d'étude pour le
tracé et le profil du canal de Nicaragua, par M. Thomé de Gamond,
précédée de documents publiés sur cette question par M. Félix
Belly.

M. Ernest Desjardins fait, à titre de communication, passer sous
les yeux des membres de la Commission centrale, des cartes ma-
nuscrites de M. Ardisson, enseigne de vaisseau, représentant le
bas Danube, avec des indications de sondages faits avec la plus
scrupuleuse exactitude. Ce travail a été entrepris sous la direction

d'un membre de la Société, M. le commandant de La Richerie.
M. R. Cortambert offre, au nom M. de Charencey, un mémoire
intitulé: Recherches sur les races d'animaux domestiques, de
plantes cultivées et de métaux chez les Basques, et les origines de
la civilisation européenne. Ce mémoire a été publié dans les actes
de la Société philologique.
Sont admis les candidats inscrits sur le tableau de présentation :
MM. Émile Delmas, consul de Belgique à Mulhouse; Émile de
Champs, premier secrétaire de l'ambassade chinoise; É
douard de
Cardaillac.
Sont présentés pour faire partie de la Société : MM. Léopold Ro-
bin, banquier, adjoint au maire du 1 arrondissement de Lyon,
e r
présenté par MM. Maunoir et le marquis de Chasseloup-Laubat ;

410
PROCÈS-VERBAUX.
— le chevalier de Roger de la Lande, attaché d'ambassade, pré-
senté par
MM. L. Simonin et Guillaume Rey; — Gaston Bonneau
du Martray, sous-lieutenant, élève à l'école d'état-major, présenté
par MM. de Charencey et Théodore Delamarre ; — Louis Ardisson,

enseigne de vaisseau, présenté par MM. Ernest Desjardins et An-
toine d'Abbadie; —Jacques Siegfried, manufacturier à Mulhouse,
présenté par MM. Jules Duval et Charles Grad.

M. Ernest Desjardins donne lecture de la suite de son mémoire
sur les embouchures du Rhône. (Renvoi au Bulletin.)
M. Belloc, ingénieur au service de la Porte, lit une notice sur
les principaux endroits qu'il a visités dans un récent voyage en Asie
Mineure. M. Belloc a, entre autres choses, remarqué, dans les envi-
rons de Trébizonde, à 2 kilomètres des rivages de la mer Noire,
soudés aux rochers, des anneaux qui servirent autrefois à attacher
des navires, — ce qui est une preuve évidente du soulèvement

de l'Asie Mineure, et, par conséquent, de l'éloignement des rives
de la mer Noire.
Le même voyageur a également remarqué, dans une caverne
à quelques kilomètres du littoral, des ossements, des débris de po-
terie, remontant sans nul doute à une époque très-ancienne. Mal-

heureusement, les ossements n'ont pu être conservés.
Cette communication provoque quelques observations de la part
de MM. d'Abbadie et Élisée Reclus.
M. Belloc ayant manifesté le désir de recevoir de la Société des
instructions pour le nouveau voyage qu'il est à la veille d'entre-
prendre dans les mêmes régions, M. Maunoir appelle son atten-
tion spéciale sur les beaux travaux précédemment exécutés par

MM. de Tchihatcheff, Barth, Ch. Texier, Perrot et plusieurs autres
savants.
M. V. Guérin est chargé de rédiger, pour l'adresser à M. Belloc,
une note sur les desiderata les plus importants que la géographie
et l'archéologie ont encore à voir combler dans l'Asie Mineure.
La séance est levée à onze heures.

SÉANCE DU 7 MAI 1869.
411
Procès-verbal de la séance du 7 mai 1869.
PRÉSIDENCE DE M. ANTOINE D'ABBADIE.
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.
A propos de la lecture du procès-verbal, MM. Ernest Desjardins
et Élisée Reclus remercient la Commission centrale du témoignage
d'estime qu'ils ont reçu à la dernière assemblée générale de la
Société, par la mention spéciale de leurs travaux dans le rapport
du prix annuel.
Au sujet de la mention faite à l'une des précédentes séances, par
l'un des membres de la Commission centrale, du projet de forma-
tion d'une Société de géographie à Saigon, branche de celle de
Paris, M. de Quatrefages insiste sur l'intérêt que présenterait dans
l'extrême Orient une pareille fondation. M. le marquis de Chasse-
loup-Laubat rappelle que la colonie de Cochinchine s'intéresse vive-

ment aux travaux géographiques, et qu'elle a spontanément décerné
une médaille d'or à l'expédition de MM. Doudart de La Grée et
Francis Garnier. Après quelques observations faites par MM. d'Ab-
badie, Maunoir et Richard Cortambert, il est décidé que la Société

de géographie de Paris encouragera de tous ses efforts la fondation
d'une société de géographie
à Saïgon.
Le secrétaire général donne lecture de la correspondance.
MM. Delmas et Émile de Champs remercient de leur récente
admission.
M. Th. de Heuglin annonce l'envoi de son dernier ouvrage sur
le bassin du Haut-Nil et se propose de faire prochainement par-
venir, pour la bibliothèque de la Société, les premières livraisons

de son ouvrage sur l'ornithologie de l'Afrique orientale.
M. Doudart de La Grée, président du tribunal de Mostaganem,
témoigne sa reconnaissance personnelle et celle de sa famille pour
la haute distinction dont la mémoire de son regretté frère vient
d'être
l'objet de la part de la Société.
Madame Monin, institutrice, fait parvenir un globe avec des
projections nouvelles qui lui semblent de nature à fixer l'attention
de la Société. M. Adrien Germain est chargé de prendre connais-

412
PROCES-VERBAUX.
sance du travail de madame Monin, pour en rendre compte à l'une
des prochaines assemblées.

Par suite de la correspondance, M. le marquis de Chasseloup-
Laubat donne communication d'une lettre qui lui a été adressée
par sir Samuel Baker, lauréat de la Société.
M . Baker annonce que le vice-roi d'Egypte vient de lui confier
la direction d'une expédition qui lui permettra de continuer ses
recherches géographiques en Afrique. L'expédition a pour but
principal la suppression de la traite dans le bassin du Haut-Nil, et
l'introduction du commerce européen dans l'Afrique intérieure.

Grâce aux ressources dont il va disposer, M. Baker compte attein-
dre ce double résultat ; un steamer doit être lancé sur l'Albert
Nyanza ; des stations de commerce seront échelonnées sur le Nil
Blanc. Le correspondant de M. le marquis de Chasseloup-Laubat

pense que l'expédition qu'il est à la veille de diriger ouvrira peut-
être des communications jusqu'au cœur de l'Afrique.

Tout en approuvant la pensée de sir Samuel Baker, puisqu'elle
contribuera sans doute à l'extension des connaissances géogra-
phiques, M. d'Abbadie craint que le but principal, la suppression
de la traite, ne soit difficilement atteint par le voyageur. D'après
les dernières correspondances qu'il a reçues, la traite se faisait
ostensiblement encore à Khartoum, sur les bords de la mer Rouge,
à Massouah et même également au Caire. Quant aux stations éta-

blies sur les bords du Nil Blanc, l'expérience démontre que le
voisinage des rives est tellement insalubre qu'aucun poste ne peut
y rester. Les indigènes eux-mêmes ne résistent pas à ce climat
meurtrier. Néanmoins, ajoute M. d'Abbadie, il faut approuver en
principe, sans espérer que les résultats désirés seront compléte-

ment obtenus, les généreuses tentatives du voyageur anglais.
Lecture est donnée de la liste des ouvrages offerts.
On remarque, entre autres, la belle carte topographique de

la Belgique, à l'échelle de 1/20 000 publiée par le Dépôt de la
e
guerre de Bruxelles, et le voyage d'exploration dans les bassins du
Hodna et du Sahara par M. Ville.
M. Reclus signale, dans le dernier Bulletin de la Société asia-
tique du Bengale, un mémoire de M. James Rainey sur l'ancien
étal des Sunderbunds, mémoire qui se rapporte aux explications

données par M. E. Cortambert dans la précédente séance, et d'où

SÉANCE DU 7 MAI 1869.
413
il résulterait que ce pays aujourd'hui dépeuplé et inculte aurait eu
quelques villes. M. E . Cortambert est prié de donner pour le
Bulle-
tin
une traduction abrégée de ce travail.
M. Richard Cortambert offre, au nom de l'auteur, M. Moïse
Schwab, un mémoire sur l'Ethnographie de la Tunisie.
M. Casimir Delamarre présente, de la part de M. Liais, astro-
nome français bien connu, établi au Brésil et membre de la Société,
une brochure sur la
Retraite de la Laguna, par Alfred d'Escra-
gnolles Taunay, écrivain et officier dans l'armée brésilienne. C'est
dans cette retraite, épisode curieux de la guerre du Paraguay, que,
sur l'ordre de l'empereur du Brésil, a été inauguré dans cette

partie de l'Amérique la guerre humanitaire, basée sur le respect
des prisonniers et des vaincus.

Sont admis les candidats inscrits sur le tableau de présentation:
MM. Léopold Robin, banquier; le chevalier de Roger de la Lande,
attaché d'ambassade; Gaston Bonneau du Martray, sous-lieutenant
élève à l'École d'état-major ; Louis Ardisson, enseigne de vaisseau ;
Jacques Siegfried, manufacturier; Léon Brin, attaché d'ambassade;

Pierre Barbier, consul de Belgique; Ernest Barnoin, propriétaire;
Jules Buffet, voyageur au Chili ; Léon Bouissin, membre du conseil
général du département de l'Hérault.

Sont présentés pour faire partie de la Société : MM. le baron
Edmond de Beurnonville, propriétaire, et Fernand Schickler,
propriétaire, présentés par MM. William Martin et William Hùber;
— Onésime Reclus, présenté par MM. Élisée Reclus et Ferdinand
de Lanoye; — Frédéric-Augustin Bonet, lieutenant de vaisseau,
présenté par MM. Jules Garnier et Maunoir;— Charles d'Héri-
cault, homme de lettres, et Gaston Duboys d'Angers, secrétaire

d'ambassade, présentés par MM. Guillaume Rey et Richard Cor-
tambert.

M. Ernest Desjardins lit la suite de son mémoire sur les em-
bouchures du Rhône. (Renvoi au Bulletin.)
Cette lecture provoque quelques observations sur l'orthographe
géographique des anciens noms de la Gaule : MM. d'Abbadie,
E. Cortambert, Deloche et Ernest Desjardins prennent part à cette
discussion.

M. Bourdon, capitaine au 2 tirailleurs algériens, lit ensuite une
e
étude sur la géographie physique des environs de Moslaganem.

414 OUVRAGES OFFERTS A LA SOCIÉTÉ.
Quelques opinions émises par M. Bourdon sur la distribution
des eaux en Algérie donnent lieu à des observations et à des déve-
loppements de la part de MM. Jules Duval, Delesse, de Chasseloup-

Laubat et Lafond de Lurcy.
Au sujet des puits artésiens de l'Algérie, M. Delesse fournit
quelques explications sur la constitution des puits en général et de
ceux de l'Algérie en particulier. M. le marquis de Chasseloup-
Laubat rappelle qu'avant les travaux entrepris par les Français, les
Arabes connaissaient déjà l'art de creuser des puits artésiens. Sans
le secours des procédés européens, ils étaient en effet parvenus à
en creuser d'assez profonds. Quant aux nombreux essais dus aux
ingénieurs français, ils ont amené, la plupart du temps, de beaux
résultats; cependant, on a généralement été moins heureux dans

le Tell et la Metidja que dans la province de Constantine.
En ajoutant, sur la demande de la Société, quelques explica-
tions sur les puits artésiens, M. Delesse annonce qu'il se poursuit
en ce moment à Paris d'importants travaux de forage qui doivent
amener la création :
d'un puits artésien à La Chapelle, place
Liébert; d'un autre puits à la Butte-aux-Cailles, à Gentilly. Ces
puits seront non-seulement remarquables par leur profondeur,
mais surtout par l'étendue de leur diamètre; ce diamètre n'aura,

en effet, pas moins de 2 mètres dans sa partie la plus élevée, et
de 1 mètre dans sa plus grande profondeur. Le tubage se fera au
moyen de tubes en fer vissés les uns aux autres.
La séance est levée à dix heures et demie.
OUVRAGES OFFERTS A LA SOCIÉTÉ
Séance du 2 avril 1869.
H. BERGHAUS et A. PETERMANN. — A . Stieler's Hand Atlas. 26 , 27 et 28 li-
e
e
e
vraisons. Gotha. In-fol°. JUSTUS PERTHES.
L. BEAUMARCHEY. — Indicateur astronomique. Carte céleste propre à

OUVRAGES OFFERTS A LA SOCIÉTÉ. 415
donner une connaissance du ciel et de ses mouvements annuel et jour-
nalier. Troisième édition, entièrement refondue, augmentée de diverses
figures de cosmographie. 1 feuille. — Explication abrégée de l'indica-
teur astronomique. Paris. In-12. — Nouvelle explication détaillée et
sans difficulté scientifique de la démonstration du mouvement de la

terre par le pendule. Paris. In-12. — Horloge géographique perpétuelle
ou des méridiens terrestres. 1 feuille.
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CÉSARE SETTIMANNI. — D ' u n e nouvelle méthode pour déterminer la paral-
laxe du soleil. Florence, 1869. 1 broch. in-8°. AUTEUR.
JOACHIM BARRANDE. — I . Réapparition du genre Arethusina Barr. II. Faune
silurienne des environs de Hof, en Bavière. Prague, 1868. 1 broch.
in-8°.
AUTEUR.
Encyclopédie générale. 5 livraison. Paris. Gr. i n - 8 ° . ÉDITEUR.
e
Censo jeneral de la republica de Chile levantado el 19 de abril de 1865.
Santiago de Chile, 1866. 1 vol. gr. in-4°.
RAMON BRISENO. — Estadistica bibliografica de la literalura chilena. San-
tiago de Chile, 1862. 1 vol. gr. in-4°.
B. VIGUNA MACKENNA.— Historia jeneral de la republica de Chile. Santiago
de Chile, 1866. 1 vol. gr. in-8°.
J . H. COURCELLE SENEUIL. —Examen comparativo de la tarifa i lejislacion
aduanera de Chile con las de Francia, Gran Bretana i Estados-Unidos.
Santiago, 1856. 1 broch. in-8°.

PAULINO DEL BARRIO. — Noticia sobre el terreno carbonifero de Coronel i
Lota, i sobre los trabajos de esplotacion en él emprendidos. Santiago,
1857. t broch. in-4°.
ADOLFO VALDERRAMA. — Bosquejo historico de la poesia chilena. Santiago,
1866. 1 broch. in-8°.
D JUSTO FLORIAN LOBECK. — Ojeada retrospectiva sobre la marcha que,
r
desde los tiempos antiguos hasta nuestros dias, se ha seguido al tratar
de la Mitolojia clasica. Santiago, 1862. 1 broch. in-8°.

Anuario estadístico de la república de Chile. Santiago de Chile. 6 vol.
in-4°. UNIVERSITÉ DU CHILI.
Séance du 1 6 avril 1 8 6 9 .
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célestes à l'usage des astronomes et des navigateurs pour les années
1860 à 1870. Paris, 1857-1868. 11 vol. in-8°. — Annuaire du Bureau
des longitudes pour les aunées 1867-1868. 2 vol. in-12.
BUREAU DES LONGITUDES.
BABINET. — Études et lectures sur les sciences d'observation et leurs ap-
plications pratiques. 8 vol. Paris, 1868. 1 vol. in-12. ACHETÉ.
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AUTEUR.
CHARLES GODARD. — Une visite à l'abbaye de la Trappe de Notre-Dame-
des-Dombes. Lyon, 1869. 1 broch. in-8°. M. Louis DESGRAND.
C . BOYER. — La république Argentine. Population, immigration, colonies
agricoles, concessions de terrains, chemins de fer, etc. Paris, 1869.
1 broch. in-8°. AUTEUR.
F . GIBERT. — Prévision du temps de 1870 à 1880. précédée d'une nou-
velle combinaison barométrique. Bordeaux. 1 broch. in-8°. AUTEUR.
JULIUS PAYER. — Die Südlichen Ortler-Alpen nach den Forschungen und
Aufnahmen (Erganzungsheft n° 27). Gotha, 1869. 1 broch. in-4°.
AUG. PETERMANN.
SILAS BENT. — An address upon the thermometric Gateways to the Pole
surface currents of the Ocean, and the influence of the latter upon the
climate of the World. Saint-Louis, 1869. I broch. iu-8°.
AUTEUR.
E. St JOHN FAIRMAN. — I Petrolii in Italia. Extratti da relazioni e rapporti
scientitici sulla esistenza del Petrolio in Italia. Firenze, 1869. 1 broch.
in-8°. AUTEUR.
EDWARD SABINE. — Contributions to terrestrial Magnetism. London, 1868.
1 broch. in-4°. AUTEUR.
H. DE CHARENCEY. — Recherches sur les noms d'animaux domestiques, de
plantes cultivées et de métaux chez les Basques et les origines de la
civilisation européenne. Paris, 1869. 1 broch. in-8°.
AUTEUR.
ERNEST DESJARDINS. — La table de Peutinger d'après l'original conservé
à Vienne, précédée d'une introduction historique et critique. Paris,
1869. Grand in-fol°. 1 , 2 et 3 livraisons.
r e
e
e
MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
JULES DUVAL. — Mémoire sur Antoine de Montchrétien, sieur de Vateville,
auteur du premier traité d'économie politique (1815). Paris, 1869.
1 vol. in-8°. AUTEUR.
JULES DUVAL et le D AUGUSTE WARNIER. — Bureaux arabes et colons, ré-
r
ponse au Constitutionnel pour faire suite aux lettres à M . Rouber. Paris,
1869. 1 vol. in-8°. JULES DUVAL.
THOMÉ DE GAMOND et FÉLIX BELLY. — Carte d'étude pour le tracé et le
profil du canal de Nicaragua, précédée de documents sur cette ques-
tion. Paris, 1868. 1 vol. in-4°.
ELISÉE RECLUS.
Paris. — Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2.

Bulletin de la Société de géographie.
M a i 1869
Paris—Imp. Monrocq
Gravé par Erhard.


Mémoires, Notices, etc.
RÉSUMÉ DU VOYAGE D'EXPLORATION DE L'OGÔOUÉ
ENTREPRIS PAR LE PIONNIER, EN 1867 ET 1868
Sous le commandement de M. Aymes, lieutenant de vaisseau,
par ordre du contre-amiral comte Fleuriot de Langle.
Le 25 avril 1867, le Pionnier, appartenant à la division
navale des côtes occidentales d'Afrique, pénétrait, sous
le commandement de M. le lieutenant de vaisseau Aymes,
dans l'Ogôoué, en rangeant les îles Ningoué et N'cou-
bié ou N'cowa ; un canal bordé de palétuviers qui limi-
taient l'horizon, donna accès dans les eaux intérieures
par le bras qui conserve le nom d'Ogôoué, autour duquel
se ramifient des milliers de canaux formant le vaste delta
du fleuve. L'Ogôoué se fraye plusieurs issues à la mer,
depuis Sangatanga jusqu'à la barre du Fernand-Vaz, son
issue la plus méridionale.
Gomme trait de mœurs du pays, il n'est pas indifférent
de signaler cette circonstance que le pilote se rendit les
esprits des eaux favorables, en faisant des libations au
fleuve dès que le Pionnier se mit en marche. Plusieurs des
bras aperçus ont une importance aussi grande que l'O-
gôoué lui-même; le Nango-Nangui (1) fixa, entre autres,
toute l'attention du voyageur; cette branche s'identifie
probablement avec le Mexias des cartes, qui se jette dans
la barre du cap Lopez.
A mesure que l'on pénètre dans l'intérieur, les berges
du fleuve se dépouillent des palétuviers qui ne poussent
(1) Nango-Nangui signifie médecine.
soc. DE GÉOGR. — JUIN 1869.
XVII. -—27

418 VOYAGE D'EXPLORATION
que dans les eaux saumâtres ; leur sombre verdure est
remplacée alors par la luxuriante végétation des eaux
douces dont la flore est variée.
A trois milles en amont des îles Ningoué, les eaux
étaient déjà potables; le fleuve s'élargit à mesure que l'on
remonte.
Le 28 avril, le Pionnier fut subitement arrêté par une
fissure qui se déclara clans sa chaudière. Cette avarie
l'obligea à séjourner près de Niango qu'il avait atteint au
moment où l'on s'aperçut de cet accident.
L'arrêt forcé du Pionnier au bas de la rivière permit
à M. Aymes de prendre connaissance des mœurs du pays
et du mouvement commercial auquel le fleuve sert de
voie. De grandes embarcations le parcourent en tous sens;
une vaste tente, qui recouvre l'arrière de la pirogue, met
les commerçants à l'abri des intempéries du soleil et de
la pluie ; une ou plusieurs femmes accompagnent les tra-
fiquants africains dans leurs pérégrinations. Cette cou-
tume est invariable et se rencontre depuis le Sénégal
jusqu'au Congo ; la femme est à la fois l'économe et le
pourvoyeur de son mari.
Les chefs des environs de Niango vinrent rendre visite
à M. Aymes pendant qu'il réparait ses avaries. Le roi de
Dambo, qui avait déjà reçu avec affabilité M. Serval,
exprima tout le désir qu'il avait de se rapprocher des
Européens. Dambo, situé près du lac Anengué, fut visité
en 1862 par M. Serval; c'est le dernier village oroungou
en amont de l'embranchement de l'Ogôoué.
Les fleuves africains charrient pendant l'hivernage des
masses d'herbes qui prennent l'aspect et le volume d'îles
flottantes ; le Pionnier reçut plusieurs fois sur sa chaîne
ces incommodes voyageurs avec lesquels il finit par se
familiariser; le jour, un coup de barre suffisait pour faire
embarder le navire, et il évitait ainsi facilement l'obstacle
flottant qui était rapidement entraîné par le courant.

DE L'OGÔOUÉ. 419
Le 6 mai, le Pionnier avait réparé sa chaudière, et il
put reprendre son voyage : il doubla bientôt l'île
N'bouïti, et se présenta devant Dambo que son chef avait
abandonné pour se fixer à N'dougo, situé sur la rive
gauche du fleuve. M. Aymes mouille à N'dougo pour re-
connaître les marques de déférence du chef. Celui-ci
attendait les Français qu'il visita avec ses pirogues de
gala. Reprenant sa course, le Pionnier doubla, à six heures
du soir, l'île de Ningué'saka (île des esclaves), où il fallut
couper du bois pour alimenter l'appareil à vapeur. Pen-
dant cette halte, Rakenga, roi de N'goumbi, visita le Pion-
nier
; ce chef avait aussi quitté N'goumbi, près d'Orovi,
pour s'établir sur la rive opposée; il existe une route de
terre de N'goumbi à la côte, et une autre qui relie ce
point avec le Gabon.
Le changement fréquent de résidence que l'on observe
parmi les noirs, tient à ce que leurs chefs sont aussi su-
perstitieux que craintifs; l'influence d'un féticheur, l'es-
poir de déjouer des intrigues politiques dont sa vie pour-
rait être l'enjeu, car le poison est habilement manié en
Afrique, sont les principaux motifs de cette instabilité.
Bien que piloté par le roi de N'goumbi, Rakenga, le
Pionnier s'échoua avant d'arriver à N'donba; une ancre
à jet suffit pour le retirer du banc.
Amalé, roi d'Orovi, près N'goumbi, avait mal vu et
mal reçu M. Serval en 1862. M. Aymes voulut s'assurer
si les dispositions des indigènes étaient, en 1867, les mêmes
qu'en 1862, et il se transporta devant Orovi où les chefs
de ce district font leur séjour; Amalé était mort; Ren-
guengué, qui lui avait succédé, reçut le capitaine
du Pionnier avec une grande courtoisie. La position
d'Orovi, ainsi que l'avait été celle de Niango, fut fixée par
des observations astronomiques. Il existe une route par
terre d'Orovi au Gabon. Ce chemin était plus suivi autre-
fois qu'il ne l'est aujourd'hui ; les courses des Bakalai et

420 VOYAGE D'EXPLORATION
des Fans ont fait renoncer aux communications de terre.
Le 11 mai, après que sa machine eut été soigneuse-
ment visitée, le Pionnier reprit sa marche et mouilla le
soir en aval de Igané, qui a été fondé par les Ivilis venus
du sud et qui parlent la langue bonda comme gens du
Congo. Le fleuve présentait à Igané une nappe d'eau im-
mense; les berges sont basses depuis N'dambo jusqu'à
Igané, et le rideau d'arbres qui les couvre limite la
vue : les voyageurs n'aperçoivent d'autre horizon que
celui de la végétation fluviale qui est belle.
Remouélé, chef puissant d'Igané et quelques chefs se-
condaires, profitent de l'arrêt du Pionnier à ce mouillage
pour visiter l'aviso.
Ici le fleuve n'étant pas encore contenu par des berges
bien déterminées, se répand dans la campagne, et cette
expansion rend difficile l'étude des bancs ; il faut redoubler
de précautions pour éviter des échouages; et M. Aymes,
malgré les secours d'un pilote donné par Remouélé, faisait
précéder le Pionnier d'une baleinière qui indiquait les
profondeurs. Cependant, quelques montagnes aperçues à
l'horizon rompaient déjà la monotonie du paysage.
Le 13, l'expédition mouille près d'Atchouka et d'Igané,
où le Pionnier reçut la visite de nouveaux chefs ; Ore-
vouno, quoique fort âgé et paralytique, se fit porter à
bord pour souhaiter la bienvenue aux Français. L'octo-
génaire Akaï N'polo, roi d'Avanga, imita cet exemple. Il
habite près des îles N'chingi Bongo. Cet empressement
était dû au désir sincère des populations riveraines de
voir cesser l'oppression qui paralyse les transactions, et
s'établir au milieu d'elles un pouvoir assez fort pour do-
miner toutes les rivalités mesquines, causes de la ruine
du pays et de l'arrêt de tout développement commercial.
Ces gens s'écriaient avec l'accent de la douleur : « Il y a
ici plus de caoutchouc, d'huile, de gomme et de cire qu'il
n'en faudrait pour remplir chaque année les maisons de

D E L'OGÔOUÉ. 421
nos villages jusqu'au comble, et nous manquons du né-
cessaire au milieu de cette nature splendide, faute de
communication, personne ne vient à nous, il ne se pré-
sente pas un acheteur pour enlever nos produits! »
En quittant le mouillage d'Igané, où les berges com-
mencent à se relever et à opposer aux crues du fleuve une
barrière infranchissable, le Pionnier mouilla le soir même
devant Igalagaré, village nouvellement fondé par les
Galoi, et dont la position est charmante. La pythonisse
d'Igalagaré, jeune fille ravissante, venait de rendre ses
oracles; elle était encore toute frémissante des esprits
qui l'avaient envahie et qui lui avaient, sans doute, re-
commandé de faire un accueil bienveillant aux étran-
gers.
Le 14 mai, le Pionnier quitta Igalagaré; il passa bien-
tôt devant N'gomo, qui met en communication les eaux
du lac Onanga avec l'Ogôoué. Oronga avait été le der-
nier point atteint en 1862 par MM. Serval et Griffon du
Bellay, qui avaient pénétré dans le lac Onanga par cette
coupure. M. Serval signale le village où il s'était reposé
sous le nom de Olomba ; les changements de noms font
le désespoir du voyageur africain. En continuant de re-
monter au nord, le Pionnier se trouva bientôt en face de
Akambé. Ce refluent qu'il découvre, met en communi-
cation les eaux du fleuve avec le lac Onanga; il a une im-
portance aussi grande que l'Ogôoué lui-même ; le soir,
l'expédition mouille devant le village galoi de Bangué.
Après avoir appareillé le 15, le Pionnier se trouva en
face de la rivière Bando, premier refluent qui permet au
trop plein des eaux de l'Ogôoué de pénétrer dans le lac
Onanga. Ainsi le Bando et l'Akambé sont des refluents
du fleuve, et le N'gomo rapporte au lit principal le trop
plein des eaux du lac qui, lui-même, reçoit les ruisseaux
qui s'échappent du versant septentrional des monts Aschan-
kolo. Le relief du terrain devient plus accentué ; à mesure

422 VOYAGE D'EXPLORATION
que l'on remonte, les collines en vue atteignent environ
100 et 200 mètres de hauteur. Le Pionnier double bientôt
l'île de Ouriria ; le village d'Adolina-longo (je vois de
loin),
sentinelle avancée du confluent, se montre déjà au
voyageur. Le léger aviso double bientôt la pointe de la
rive gauche, prolonge l'île de Ouriria, et l'expédition
aperçoit enfin le confluent qui leur offre tout l'aspect
d'une mer intérieure. M. Aymes fait jeter l'ancre devant
les villages de Alégouma et de Lambarêné, où habitent
les deux principaux chefs des Inénga , Rimpolé et Rano-
qué, au milieu desquels avait séjourné M. Walker en 1866.
Ranoqué est aveugle, mais il est le chef de la famille
des Ajoundo qui est, de temps immémorial, maîtresse
de la navigation de l'Okanda, et possède le territoire des
deux rives du fleuve. Rimpolé est un chef de village qui
fait le courtage; il a su tirer parti de la position qu'oc-
cupe Alégouma pour prendre un grand ascendant sur ses
concitoyens; il domine N'combi(l), le chef d'Adolina-
longo, et monopolise une grande partie du commerce de
l'Okanda. Il est dominé lui-même par son féticheur, et
tous les deux trouvent sans doute un grand avantage à
rester unis.
Ranoqué reçoit la première visite de M. Aymes, et con-
fère à cet officier le titre de membre de la famille des
Ajoundos, honneur qui lui donne le droit de s'ouvrir un
passage à travers les eaux de l'Okanda. L'accueil de
Rimpolé, qui reçoit ensuite les voyageurs, est embarrassé;
il pense aux fourberies qu'il a employées l'année précé-
dente pour retenir M. Walker dans ses filets et l'empê-
cher de poursuivre son voyage ; il reçoit de M. Aymes
une admonestation bien méritée à ce sujet, et s'empresse
de faire au commandant du Pionnier les assurances les
plus emphatiques sur son dévouement aux Européens; le
(1) N'combi signifie soleil.

DE L'OGÔOUÉ. 423
langage du chef noir est toujours obséquieux, mais la ruse
et le mensonge sont en honneur parmi ces indigènes. Le
soir, les chefs sont réunis sur le Pionnier et partagent le
repas du capitaine Aymes, qui peut s'assurer par lui-
même combien est grande la foi des noirs dans l'interven-
tion de leurs divinités. 11 est rare que chaque noir n'ait
pas une ronda ou objet sacré auquel il ne peut toucher.
Cette interdiction, qui est prescrite par le féticheur, est
analogue au tabou de l'Océanie et au fali de Madagascar,
et il en coûte presque toujours la vie à celui qui ose
s'affranchir de la coutume religieuse qui lui est imposée ;
le poison est une arme terrible.
Le 16 mai, on lit des observations astronomiques qui
fixèrent la position d'Alégouma par 0°,39' de latitude sud
et 8°,15',46" longitude à l'est de Paris.
Une de ces vastes nappes d'eau qui servent de refluent
au trop plein du fleuve s'ouvre derrière Alégnuma et prend
le nom de Zilé. Ce lac est à peine séparé de l'Ogôoué par
une langue de terre étroite ; l'expédition le visita. Ces lacs
africains ont un aspect tout particulier, dû à la limpidité
des eaux dont rien ne vient troubler le calme; quelques
bouquets de verdure qui s'élevaient au centre du lac Zilé
donnaient un charme nouveau au paysage; ces arbres
prennent naissance sur des îles dont la nature vierge
attend la main de l'homme pour la féconder.
Le lendemain devait être consacré à étudier les rives
du fleuve, afin de fixer, avec connaissance de cause,
le lieu où un comptoir pourrait être assis avec le plus de
chances de salubrité et de réussite commerciale. Le con-
fluent était autrefois en relation directe avec le Gabon ;
la voie de terre a été abandonnée depuis que la traite des
esclaves a trouvé un obstacle invincible dans la vigilance
avec laquelle nous proscrivons cet odieux trafic au Gabon.
Les caravanes d'esclaves ont pris la voie de l'Ogôoué et
les négriers embarquent leur chargement sur l'un des

424 VOYAGE D'EXPLORATION
points de la côte qui s'ouvrent de Sainte-Catherine à
Isambey. Les populations qui habitent ces parages ont
spontanément demandé à être reçues sous le protectorat
français, et notre présence au milieu d'elles va donner le
dernier coup à l'exportation des noirs. 11 devient de jour
en jour plus difficile de placer les sujets que l'on achète.
Les routes de terre vont reprendre toute l'importance
qu'elles avaient anciennement, et déjà l'Ogôoué et le
Rhamboé du Gabon se ressentent de la sécurité que la
présence de notre pavillon a donnée aux voies commer-
ciales ; les Bakalai et les Fans, tout en premier, ont
exprimé le désir de voir cette sécurité s'augmenter.
En raison de leur importance commerciale et politique,
les routes qui relient l'Okanda et le Gabon ont été l'objet
d'études sérieuses. MM. Serval et Genoyer, lieutenants de
vaisseau, ont parcouru la presqu'île sur deux directions
différentes, et M. Walker a pratiqué une nouvelle voie.
Lorsque l'autorité coloniale aura des finances suffisantes,
son premier soin doit être d'améliorer cette route sur la-
quelle il y a déjà des abris nommés clans la langue du
pays Olakos.
Le 16 mai, le Pionnier reçoit à bord tous les chefs
Inéngas, et M. Aymes leur annonce que le lendemain il
fera une excursion dans l'Okanda. Ranoqué et Rimpolé lui
répètent tous deux que tout le pays lui appartient et qu'il
n'a qu'à faire choix du terrain qui lui conviendra, sous la
réserve que la pointe fétiche, où étaient situés les temples
élevés aux mânes des ancêtres, serait respectée et conser-
verait cette pieuse destination. Ranoqué ajouta que les
pointes de Mingoué et Oïondo, ainsi que les îles N'conjoué
lui appartenaient en propre et qu'il en faisait don à
l'Empereur. Un fils de Rimpolé et un Ajoundo, envoyés
par Ranoqué, devaient accompagner M. Aymes. Ainsi
rien ne paraissait pouvoir contrarier cette course qui
devait être faite en embarcation, parce que les mécani-

DE L'OGÔOUÉ.
425
tiens du Pionnier étaient sur les dents et que la machine
demandait quelques réparations indispensables.
En dépit de toutes les précautions, les préparatifs d'une
reconnaissance qui pouvait décéler des idées d'occupation
permanente réveillèrent dans l'esprit des gens du Cama
et des Oroungou. Leur sourde jalousie contre les Euro-
péens, et le lendemain, M. Aymes trouva à ses projets
une opposition inattendue dont le grand féticheur se fit
l'écho et le centre; déconcerté par la facilité avec la-
quelle le capitaine du Pionnier reconnut la valeur des
raisons qui lui étaient opposées, cet homme qui deman-
dait que l'on respectât le caractère sacré de la pointe
fétiche se tut et Rimpolé, revenant sur le langage qu'il
avait tenu la veille, parla contre tout projet d'établisse-
ment permanent, bien que l'année précédente il eût
supplié M. Walker de fonder un comptoir chez lui, et que
le négociant n'eût pu recouvrer sa liberté que grâce à
cette promesse.
Les Oroungou et les Cama jetèrent le masque, et l'un
d'eux prit la parole après Rimpolé, déclarant que, s'il avait
connu le but du voyage du Pionnier, il se serait opposé
à ce qu'il remontât l'Ogôoué. Ce discours était du reste
une pure forfanterie, car N'tchiéga, à qui obéissent les
Oroungou, est lié, depuis 1862, par le traité que son
frère N'déboulia a souscrit avec la France, dont il est le
vassal : aussi M. Aymes n'eut-il pas de peine à remon-
trer à Rimpolé que les N'comi et les Oroungou plaidaient
leur propre cause, et qu'ils étaient, en définitive, des
intermédiaires coûteux dont il fallait se débarrasser.
Pour mettre fin à la versatilité de Rimpolé, M. Aymes
exigea de lui qu'il lui livrât un de ses fils comme otage,
et Rimpolé, ramené à une appréciation plus saine de sa
position, protesta de nouveau de son attachement pour les
Européens et du désir qu'il avait de les voir s'établir à
Alégouma.

426 VOYAGE D'EXPLORATION
Le débat apaisé, la baleinière prit son essor ; elle dou-
bla la pointe Mingoué, qui limite la rive gauche de l'O-
gôoué. Cette pointe est basse et sujette à être inondée par
les eaux, en temps de crue ; le N'gounié s'ouvrit bientôt
devant le voyageur ; la rive droite de ce fleuve se termine
par la pointe fétiche qui est également bien basse.
Le lit de l'Okanda s'ouvre au nord dès qu'on a doublé
la pointe Mingoué (1) ; les îles N'conjoué sont situées de
façon à laisser un large canal entre elles et la rive droite;
la baleinière semblait comme un point dans l'espace au
milieu de cette immense nappe d'eau.
La pointe fétiche est le rempart de la foi antique de ces
peuples de l'Okanda. Ce sanctuaire est redouté de tous
les Ajoundo, et le fils de Rimpolé se prosterna jusqu'au
fond de la baleinière au moment où elle doubla le lieu
vénéré, centre des sortiléges du grand féticheur des Inen-
g a , qui peut faire naître des rochers sous les pas des
voyageurs assez imprudents pour franchir cette barrière
sacrée sans sa permission ; qui a, aussi, l'art d'ouvrir des
canaux larges et profonds pour l'usage de ses amis.
Bientôt les îles N'conjoué, qui sont basses et submer-
gées pendant la saison des grandes crues, sont tournées
et la baleinière accoste enfin la rive droite sur la pointe
Oïondo ; le sol est plus élevé sur la rive droite que sur la
rive gauche ; la rive droite est accidentée et les mouve-
ments de terrain variant de 20 à 50 mètres, elle présente
le même aspect que le Gabon ; le fer et la glaise jaune
paraissent la base du sol, le sable recouvre cette argile qui
est compacte; l'Afrique tout entière semble avoir été
formée de la même pâte géologique.
Le lac Eviné est un vaste refluent qui s'ouvre sur la
rive droite, il se trouve en arrière de la pointe Oïondo qui
(1) Les indigènes donnent plus spécialement le nom d'Okanda à la
partie du cours de l'Ogôoué située en amont du confluent du N'Gounié.
Okanda est le nom d'un village situé sur le haut cours du fleuve.

DE L'OGÔOUÉ.
427
peut ou favoriser les communications avec le Gabon, ou
commander tout le confluent; des pièces de canon à
grande portée, en croisant leurs feux entre la pointe
Oïondo et la pointe Mingoué, pourraient interdire toute
communication avec l'Okanda et le N'gounié. Le capitaine
du Pionnier prend solennellement possession de cette
pointe au nom de l'Empereur, et y arbore le pavillon
national, après quoi la baleinière ramène sans nouveaux
incidents ses voyageurs à bord du Pionnier. M. Aymes
ne croit pas pouvoir quitter ces lieux sans y avoir promené
le Pionnier, mais pour que le navire puisse se mettre en
marche le 18 mai, il faut que M. Barbedor, pharmacien
de la marine, s'offre pour diriger la machine, dont le per-
sonnel est épuisé par la fièvre. Au moment où le bâtiment
était prêt à faire route, la répugnance que montrait pour
ce voyage un Ajoundo que Ranoqué avait donné pour
servir de guide au Pionnier — indiquait manifestement
qu'il avait subi des influences étrangères dont la respon-
sabilité ne pouvait remonter qu'à Rimpolé et aux gens
du bas de la côte.
Le mauvais vouloir et la cupidité de cet homme de-
vaient céder devant la fermeté de M. Aymes, et à sept
heures et demie le Pionnier entra, pavillon haut, dans les
eaux de l'Okanda. L'Ajoundo invoqua solennellement ses
fétiches et adjura les nbouïri (esprits) d'être favorables
aux Européens. L'expédition doubla bientôt Zora-Cotcho
et mouilla, vers trois heures du soir, devant les îles de ce
nom. Le fond, qui venait de diminuer subitement, rendait
cette manœuvre d'autant plus indispensable que la baisse
des eaux commençait à se faire sentir. Le délai qu'avait
occasionné la réparation de la chaudière du Pionnier,
dans le bas fleuve, était irrémédiable ; les eaux commen-
cèrent à baisser le 20 mai dans l'Okanda. Les mécani-
ciens, dont la santé ne s'était pas rétablie, étaient à bout
de force. La prudence faisait à M. Aymes un devoir de ne

428
VOYAGE D'EXPLORATION
pas pousser plus loin son intéressante exploration : il avait
obtenu un résultat sérieux, le charme de la pointe fétiche
était rompu, et il était désormais bien constaté que les
Européens pouvaient affronter impunément les redouta-
bles charmes des Inénga. La position de Zora-Cotcho fut
fixée astronomiquement par 0°27' de latitude sud et par
8° 16' de longitude orientale de Paris.
Le Pionnier retourna en arrière et vint prendre mouil-
lage devant la pointe fétiche; en sa qualité d'initié à tous
les redoutables mystères du fétichisme, l'Ajoundo qui avait
servi de guide au Pionnier introduisit le commandant et
les officiers de l'expédition dans le sanctuaire des Inenga
qui n'avait encore été visité par aucun Européen.
Le soleil couchant illuminait les clairières qui s'ou-
vraient dans les bois séculaires de l'Afrique équatoriale.
Quelques toits de paille soutenus par de légers piquets
s'apercevaient dans le clair obscur ; ces modestes édifices
servaient à abriter les cendres des ancêtres. Les reliques
sacrées communiquent leur pouvoir surnaturel aux initiés
qui se préparent par de longs jeûnes à ce contact. Des
olakos ou abris temporaires sont rangés le long de la
place ; les fidèles qui viennent retremper leur foi à ce
sanctuaire y trouvent le repos et le calme nécessaires à la
méditation. Le grand fétiche est renfermé dans une case
hermétiquement close où une lampe brûle jour et nuit.
Au dire des Inénga, le grand prêtre des fétiches domine
la nature entière, et il n'est pas rare de voir sa puissance
se manifester par des tremblements de terre, des orages
ou d'autres phénomènes redoutables, faits pour tenir les
esprits de la foule dans la crainte et l'admiration. Le sur-
naturel déborde de toute part à la pointe fétiche et im-
prime à ces lieux un caractère de mystère et de crainte.
Les chefs conviennent cependant in petto avec les Euro-
péens, que leur science est souvent en défaut, mais qu'ils
n'en continuent pas moins les cérémonies, car elles leur

DE L'OGÔOUÉ. 429
assurent le profond respect de la foule qui tremble devant
leur pouvoir surnaturel.
Le 19, le Pionnier quitte la pointe fétiche et vient
reprendre son mouillage vis-à-vis des villages de Rim-
polé et de Ranoqué. Le capitaine Aymes, mécontent de
voir que Rimpolé ne lui eût pas envoyé les otages qu'il
lui avait promis, exigea qu'il lui livrât deux de ses fils.
Au moment où tout paraissait apaisé et où l'on allait se
faire les derniers adieux, les otages de Rimpolé tentèrent
de s'esquiver au milieu de la foule ; il s'ensuivit une scène
des plus émouvantes : les noirs sont souvent pris de folles
terreurs, et leur crainte fut à son comble, dès qu'ils virent
que les sentinelles s'opposaient à la fuite des otages ; ils
se précipitèrent tête baissée clans la rivière et il fallut s'as-
surer de la personne de Rimpolé, que l'on avait, lui-
même, dû repêcher. Quant à Ranoqué, il avait assisté au
désordre sans y prendre part, et à une heure avancée de
la nuit, il fut reconduit à Lambaréné, comblé de ca-
deaux. Le départ fut résolu pour le 20, et Rimpolé, poussé
dans ses derniers retranchements, se décida au dernier
moment à donner à M. Aymes les otages qu'il avait
exigés de lui comme garantie de sa bonne, foi future.
L'aîné de ces otages était un jeune homme de dix-huit à
vingt ans ; le second était un enfant de huit ans, gentil et
affectueux ; il est élève à l'école des pères de la mission
catholique du Gabon ; sa nature heureuse s'y développera
au contact des Européens, et il deviendra le canal par
lequel la civilisation pénétrera au milieu des Inenga.
Bien que l'expédition du Pionnier se soit terminée pré-
maturément, elle avait jeté les bases d'un établissement
sérieux en montrant aux peuples riverains que les eaux
de l'Ogôoué étaient accessibles à nos avisos qui pouvaient
y assurer la liberté des transactions ; les vastes horizons
qui s'ouvrent derrière les Inenga et les Okanda sont si
loin d'être connus que c'est à peine si une faible lumière

430 VOYAGE D'EXPLORATION
se fait sur la géographie de la contrée. La crainte de la
petite vérole, la sourde hostilité que les anciens, trai-
tants d'esclaves, tâchent d'entretenir contre les Euro-
péens dont ils voudraient empêcher le commerce direct
avec les tribus de l'intérieur, sont des barrières qui s'a-
baisseront d'elles-mêmes devant la fermeté et la bonne foi
du commerce européen qui doit faire preuve de ces deux
qualités s'il veut inspirer de la confiance. Il ne saurait
être douteux que si le commerce européen en Afrique
marche résolûment dans cette voie, les 80 000 âmes qui
se sont groupées depuis vingt ans autour de notre établis-
sement du Gabon, entreront bientôt dans la voie de la
civilisation qui a été le principal mobile de leur prodi-
gieux effort. Que de fatigues n'ont-ils pas supportées pour
se rapprocher de nous ? Quelques chefs assurent qu'ils ont
vu la lune s'obscurcir onze fois avant que d'avoir atteint
le but de leur voyage.
Les Fans appartiennent à une race vigoureuse chez la-
quelle la fécondité de la femme atteint des limites incon-
nues, même dans les contrées européennes : ils n'ont pas
d'esclaves. Nous sommes donc en présence d'un peuple
qu'il nous sera possible de diriger vers des travaux utiles,
l'avenir est à eux. A quatre heures du soir, le Pionnier
atteignit le Marigot de N'gomo qui fait communiquer le
lac Onanga avec le fleuve ; le village d'Oronga, situé en
face de ce refluent, fut visité par les officiers de l'expédi-
tion. Le 21 fut consacré à visiter le lac Onanga dont
MM. Serval et Griffon du Bellay ont donné, en 1862, une
description pittoresque. La distance qui sépare le fleuve du
lac parut à M. Aymes plus grande que M. Serval ne l'avait
estimée; la baleinière conduisit tous les visiteurs à l'île
Arenguengoua où le chef Guénguéciga, vieillard septua-
génaire, leur fit un gracieux accueil.
Le lac peut avoir une longueur de 16 milles, jusqu'aux
contre-forts des monts Aschankolo qui le limitent au sud,

DE L'OGÔOUÉ. 431
offrant ce coup d'œil splendide que l'on ne retrouve que
dans les contrées équatoriales où la lumière met en
relief les moindres plans du terrain qu'elle inonde de ses
vives clartés. Il eût fallu consacrer à la reconnaissance
complète de cette vaste nappe d'eau un temps plus grand
que celui dont pouvait disposer le commandant du Pion-
nier. Les Bakalai et les Galoi habitent les rives du lac
Onanga et les monts Aschankolo, et exploitent quelques-
uns des produits naturels qui s'y rencontrent.
La descente, bien que contrariée par quelques mau-
vaises chances, se poursuit d'une manière continue. Une
chaîne cassée qui menace l'expédition d'un échouage sur
des bancs peu connus, des courants impétueux qui l'em-
portent sur des brisants, tels sont les incidents dont on
triomphe. Le 22 mai, l'expédition mouille à Igané devant
Atchouka qu'elle quitte le 23 pour atteindre bientôt
N'goumbi, après avoir heureusement surmonté tous les
obstacles opposés à sa navigation, par le déplacement des
bancs et la violence du courant. Le Pionnier mouille à
trois heures du soir devant Dambo où il passe la nuit.
Le 24, l'expédition quitte Dambo et mouille, vers une heure,
à l'île N'bouïti qui est très-rapprochée de Niango, où il avait
fallu, quinze jours avant, faire un arrêt forcé pour réparer
la chaudière. Le 25, on longe l'ouvert imposant du Nango-
Nangué ; le Pionnier passe ensuite la barre de Nazaré,
s'arrête devant Sangatanga, et mouille le lendemain au
Gabon, où l'amiral De Langle et les bâtiments de la divi-
sion firent, à l'expédition l'accueil le plus cordial.
En janvier 1868, le Pionnier fit, sous le commande-
ment de M. Aymes, une nouvelle course dans l'Ogôoué ;
son but était de reconnaître la lagune du Fernand-Vaz et
d'étudier les cours d'eau qui prennent naissance dans
l'Ogôoué pour porter le trop plein du fleuve dans cette
lagune qui en est le déversoir.
Malgré la rapidité de cette nouvelle course, M. Aymes

432 VOYAGE D'EXPLORATION
reconnut que l'on pouvait fréquenter le Fernand-Vaz par
la barre qui met les eaux de la lagune en communication
avec l'Océan ; il put visiter les parties qui s'ouvrent au
nord de la lagune qui n'étaient pas encore décrites, et
opéra son retour au Gabon par les branches du N'pou-
lounié et du Bango ou Wango.
Le Bango est un puissant déversoir de l'Ogôoué, avec
lequel il communique par trois ou quatre criques diffé-
rentes. Il sert aux gens de Cama pour accéder au lac
Anéngué et pour pénétrer dans le haut Okanda dans la
saison des grandes eaux; les bancs qui encombrent son lit
sont recouverts d'une nappe d'eau assez puissante pour
qu'un vapeur tirant 1 ,50 et 2 mètres puisse le fréquen-
m
ter sûrement. En janvier 1868, la deuxième crue n'avait
pas donné assez d'eau ; le Pionnier fut obligé de ne
s'avancer qu'avec prudence, en faisant sonder par une
embarcation ; il subit quelques légers échouages malgré
cette précaution.
Les autres canaux qui sont plus à l'ouest, sont aussi
plus profonds que le canal choisi par M. Aymes ; le chef
de l'exploration avait cru devoir donner la préférence au
bras qui se sépare le premier de l'Ogôoué, regardant,
avec raison, ce bras comme le plus important (1).
L'importance commerciale de l'Ogôoué a diminué; il
servait autrefois de canal à l'exportation des noirs qui ali-
mentaient les marchés de Isambay, Sangatanga, du cap
Lopez et de Cama, célèbres parmi les négriers espagnols
et portugais. Des Français, des Anglais, des Américains
et surtout des Portugais, ont contribué à faire prospérer
ce commerce interlope. Il fut parfaitement reconnu que
les chefs noirs maintiennent leur autorité sur la foule, en
(1) Parmi eux on doit citer l'OgoIolé, voie postale suivie par les piro-
gues pour communiquer de Cama au Gabon, et l'Igongonoué d'un accès
plus facile au Pionnier que le Rembo-Ovenga lui-même, pour rejoindre
l'Ogôoué.


DE L'OGÔOUÉ. 433
se liguant avec les féticheurs dont ils acceptent les pre-
miers l'autorité spirituelle.
Chaque rivière est la possession d'une famille privilé-
giée ; les membres peuvent seuls franchir les eaux de
cette rivière, et les étrangers ne pénètrent dans l'intérieur
que sous l'escorte de ces courtiers.
Ces restrictions rendent le commerce difficile et coûteux;
la tâche de la France est toute tracée ; elle doit tenir les
voies libres, mais la plus grande prudence lui est recom-
mandée ; il est difficile de heurter de front les préjugés
séculaires d'une nation, ils ont de profondes racines dans
le pays.
Une fois les premières difficultés vaincues et la confiance
établie, les comptoirs qui seront fondés donneront de
beaux résultats. L'huile de palme, la cire, le bois d'ébène,
le caoutchouc, l'ivoire, sont les principaux éléments du
commerce d'exportation que l'on peut se procurer dans
les rivières.
Le Gabon et ses affluents sont les plus vastes marchés
d'ivoire du monde entier, et rien ne peut faire supposer
que le marché s'épuise, car les éléphants pullulent dans
toutes les provinces qui s'ouvrent à l'est des Monts de
Cristal. M. Walker a bien voulu accompagner M. le com-
mandant du Pionnier dans les deux explorations que fit
cet officier en 1867 et 1368, dans l'Ogôoué et le Fernand-
Vaz; il a fait preuve d'une grande connaissance des ha-
bitudes et de la langue de ces peuples, ce qui a beaucoup
facilité les recherches de M. Aymes.
SOC. DE GÉOGR. — JUIN 1869,
XVII. — 28

434
NOTE SUR LES ÉLÉMENTS QUI ONT SERVI
NOTE
SUR LES ÉLÉMENTS QUI ONT SERVI A DRESSER LA CARTE DU GABON
PAR M. DE KERTANGUY
Enseigne de vaisseau.
La carte qui accompagne cette notice représente le
bassin du Gabon et celui de l'Ogôoué. Dressée d'après
les ordres de M. le contre-amiral vicomte Fleuriot de
Langle, par M. de Kertanguy, attaché à l'état-major
général de l'amiral, elle s'appuie sur la triangulation
exécutée en 1844 et les observations astronomiques (1)
faites par M. de Langle, qui commandait alors la Ma-
louine; elle repose également sur les observations subsé-
quentes faites par divers officiers de la marine française
qui ont fréquenté ces parages. Les routes des officiers qui
ont tenté des reconnaissances par terre, ainsi que celle de
M. Walker et de Duchaillu, membres de la Société royale
géographique de Londres, y sont reportées.
Le fleuve du Gabon reçoit le tribut d'une quantité in-
nombrable de ruisseaux, collecteurs des eaux qui tombent
sur le versant occidental des monts de Cristal, ligne de
partage des versants du Gabon et de ceux de l'Ogôoué.
Le réseau de ces arroyo a été l'objet d'études poursuivies
depuis 1844 jusqu'à nos jours.
Le bassin des rivières d'Angra et de Moundah, qui
s'ouvrent au nord du Gabon, a été également sillonné par
nos croisières depuis plus de vingt ans. Ces diverses
explorations ont eu pour résultat de prouver que toutes
les rivières qui se jettent dans l'Atlantique depuis le cap
Saint-Jean jusqu'à Sangatanga sont des estuaires, et que
(1) La latitude du Gabon a été déterminée par des hauteurs circum-
méridiennes du soleil, prises avec un théodolite de Gambey donnant les
cinq secondes; la longitude par trois chronomètres réglés sur le méridien

de Gorée où le temps a été rapporté à chaque voyage.

A DRESSER LA CARTE DU GABON. 435
l'on ne peut pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique que par
l'Ogôoué, dont le vaste delta s'étend de Sangatanga au
cap Sainte-Catherine. Ce n'est que justice de citer les
noms de MM. les amiraux Bouet-Villaumez, baron Darri-
cau, baron Mequet, celui de M. le capitaine de vaisseau
Pigeard, de MM. les lieutenants de vaisseau Braouézec,
Serval, Albigot, qui ont concouru à ces reconnaissances.
Toutefois, les travaux de ces deux derniers officiers ne
présentaient pas les éléments nécessaires pour dresser la
carte du cours inférieur de l'Ogôoué.
Les deux voyages entrepris en mai 1867 et en jan-
vier 1868 par le Pionnier sous les ordres de M. le lieu-
tenant de vaisseau Aymes, qui avait pour mission de
remonter ce fleuve et d'arriver aux rapides de l'Okanda,
en ont fait connaître le cours jusqu'aux îles Zora-Cotcho;
les données recueillies pendant ce voyage ont été utilisées
pour l'établissement de la carte ci-jointe. Les avaries sur-
venues à la chaudière du Pionnier n'ont pas permis à
M. Aymes de remplir en entier le programme qui lui avait
été tracé par M. l'amiral de Langle, et l'état d'avance-
ment de la saison l'a forcé de s'arrêter à quelque distance
au-dessus du confluent de l'Okanda et du N'gounié.
Le cours supérieur de l'Okanda et celui du N'gounié
ont été tracés d'après les observations de M. Walker qui
avait entrepris, en 1866, un voyage par terre pour se
rendre du Gabon à l'Ogôoué. Les officiers français avaient
précédé M. Walker dans cette entreprise. M. Serval,
lieutenant de vaisseau, commandant alors le Pionnier,
avait fait deux reconnaissances : dans la première, il re-
connut l'entrée de l'Ogôoué où il ne put naviguer avec le
Pionnier, qu'il laissa près de la mer, et il atteignit en
pirogue les eaux supérieures au-dessous du confluent ;
dans la seconde reconnaissance, faite par terre, il partit
du Rhamboé du Gabon et atteignit l'Ogôoué au-dessus de
son confluent avec le N'gounié. C'est à partir de ce con-

436 NOTE SUR LES ÉLÉMENTS QUI ONT SERVI
fluent que le cours d'eau prend le nom d'Ogôoué qu'il
conserve jusqu'à la mer.
En 1864, M. le lieutenant de vaisseau Genoyer qui
commandait la Recherche stationnée dans le haut Como
(bassin du Gabon), tenta l'ascension des montagnes de
Cristal, nommées en gabonnais Anengué N'pala (la carafe
à l'eau) ; il entreprit, dans la môme année, un voyage par
terre depuis le Boquoë, affluent oriental du Como jusqu'à
l'Okanda. Les routes de MM. Serval, Genoyer et Walker
sont rapportées sur la carte ci-jointe. Ces tracés donnent
une idée du relief du pays. La barrière de montagnes qui
sépare le bassin du Gabon de celui de l'Ogôoué, est sil-
lonnée par plusieurs vallées qui mettent en communication
les deux bassins. Lorsque les Fans viennent de l'intérieur,
ils suivent ces vallées jusqu'au Boquoë. Les routes qu'ils
parcourent pour arriver au Gabon ont été tracées sur Ja
carte d'après des interrogatoires nombreux et faits avec
un soin tout particulier par les différents commandants
de postes, d'après un formulaire qu'ils avaient reçu de
M. le contre-amiral de Langle.
Les voyages de Duchaillu, pendant lesquels ont pu
être fixées quelques positions géographiques, ont été mis
à profit pour tracer la partie de la présente carte située
à l'est des monts Àschankolo et la partie du N'gounié non
reconnue par M. Walker, qui a pu déterminer astronomi-
quement quelques points jusqu'aux cataractes de Sambo-
Nagoshi.
Les observations de détail relatives à la carte ci-jointe,
doivent naturellement porter sur les points suivants que
nous examinerons l'un après l'autre :
1° Contours et plans des baies ;
2° Orographie;
3° Cours des rivières ;
Routes suivies par les explorateurs;
5° Populations.

A DRESSER LA CARTE DU GABON. 437
Contours et plans des baies. — Le tracé des côtes est
pris sur les cartes marines; les contours des baies princi-
pales sont empruntés aux portulans. — Sur une carte à
l'échelle de celle-ci, il n'eût pas été possible de faire figu-
rer les innombrables chiffres de sondes qui ont été déter-
minés du cap Esteiras au cap Lopez, par les divers
officiers qui ont successivement effectué des levés dans
ces parages.
Orographie. — La direction générale des montagnes a
été tracée d'après la carte qui accompagne la relation
donnée par le docteur Petermann, du premier voyage de
Duchaillu. On s'est seulement astreint à la rectifier au-
tant que possible à l'aide des rares sommets connus. En
tenant compte de cette circonstance que, lors de son pre-
mier voyage, Duchaillu ne possédait aucun instrument et
que le docteur Petermann a dû établir son tracé par in-
duction, nous pouvons admettre que ce travail n'ait pas
l'exactitude par laquelle il se serait certainement distin-
gué s'il eût été fait dans d'autres conditions. Le système
adopté par notre carte est celui qui a paru, tout en se
rapprochant du tracé donné par le docteur Petermann,
relier le mieux les sommets déjà déterminés, et s'adapter
en même temps de la façon la plus vraisemblable à la dis-
tribution des eaux.
Les sommets dont la position peut être admise comme
sensiblement exacte sont d'abord ceux qui, situés en vue
de la plage, ont pu prendre place dans le levé hydro-
graphique. Ce sont : les collines d'Elobey, le mont Mitra,
les collines des Mosquitos, d'Angra, les monts Baynya et
Laval, les dunes de Moundah et de la pointe Acandah, les
monts Bouet, Baudin, Owendo, Pontamina, du Gabon,
les dunes Grandes, les Mamelles, le mont Sangataô et les
monts de la baie de Sangatanga.
Quant aux monts relevés de l'intérieur des rivières, ils
laissent probablement un peu à désirer et peuvent être

438 NOTE SUR LES ÉLÉMENTS QUI ONT SERVI
erronés de quelques milles ; on les a placés sur la carte
d'après des croquis imparfaits. Hors les points portés sur
les cartes marines, nous n'avons aucun sommet pris de la
rivière Moundah ; on s'est donc borné à représenter la di-
rection générale des montagnes qui bordent cette ri-
vière.
Le relevé du terrain situé autour de l'estuaire du Gabon
a été fait trigonométriquement jusqu'à l'île Sika, avec, un
peu moins de soin toutefois dans la partie comprise entre
l'île des Perroquets et l'île Sika. On peut cependant con-
sidérer comme bien placés les monts Donguila, Kingoué,
Nonbépoué, Bohuin.
En remontant le Como, nous trouvons le mont Bagni
déterminé par M. Laugier, les monts de Cristal, but d'une
excursion de M. Genoyer, enfin la chaîne située au sud du
coude brusque que forme le Como tournant du nord au
sud, et reconnue par M. Laugier.
La position des montagnes Micongo, Niou et N'volo est
incertaine. Elle a été portée d'après les dires très-vagues
des Pahouins, et surtout pourindiquer que, sur cette route,
suivie par eux pour se rendre du Como à l'Ogôoué, se
rencontrent ces montagnes qui plus tard peut-être pour-
ront servir à fixer la route même. L'une d'elles, du reste,
a été signalée par M. Braouézec dans le Bulletin de la
Société de géographie (1).
Les cours des rivières Maga, Yambi et Bilagone sont
bordés de collines mal déterminées.
Les sommets du Rhamboé n'ont été relevés qu'une
seule fois par M. de Kertanguy pendant une excursion
dans la rivière. On ne peut, d'une manière absolue, ga-
rantir l'exactitude de la position donnée à ces sommets;
d'autant moins que les noirs désignent souvent deux mon-
tagnes différentes sous le même nom, et réciproquement
(1) Année 1861. La position des monts de Cristal a été maintenue
telle que la donne M. Braouézec, ainsi que la position du mont Kondjoé.
Cet officier a eu le mérite de pressentir, vers 1853, l'existence de l'Ogôoué.


A DRESSER LA CARTE DU GABON.
439
la même montagne sous deux noms différents. Toutefois,
c'est là une approximation en attendant mieux.
Les montagnes qui bordent l'Ogôoué ont été relevées,
dans leur direction générale, par MM. les lieutenants de
vaisseau Aymes et Serval.
Les monts Ikanga et Igany du N'gounié sont portés
d'après M. Walker.
Le cours de l'Ogôoué, à partir du lac Jaï, visité par
M. Genoyer, est également dû à M. Walker. On s'est
borné à indiquer les volcans Otombi et Onjiko. M. Walker
n'a pas vu lui-même l'Otombi, le temps ayant été cou-
vert pendant son séjour à N'dongu, mais les naturels lui
ont assuré que, par un temps clair, de leur île on aper-
çoit les flammes du volcan. Il fallait donc, au moins, indi-
quer l'existence de ces volcans qui ne paraissaient pas
avoir été signalés jusqu'à ce jour.
Cours des rivières. — Le levé exact de la rivière d'An-
gra n'a jamais été fait. Jusqu'à l'île Guello, la carte
repose sur un excellent croquis fait avec le plus grand
soin, par le lieutenant de vaisseau Janet. Il a fallu, pour
le reste, se guider sur des croquis dus à M. Serval,
qui ont été exécutés rapidement au moyen de la route du
Pionnier. Avec de telles données, on ne pouvait évidem-
ment obtenir qu'une approximation. Cependant, tel qu'il
est, le document donne encore, sur le cours de la rivière,
une idée plus exacte que ne le faisaient les cartes précé-
dentes. Les goëlettes ne remontent habituellement que
jusqu'à l'île Ogouandé, à 2 milles en amont du confluent
du Congoé.
Le tracé de la rivière Moundah est tiré d'un très-bon
travail de M. le lieutenant de vaisseau Serval; la partie
la plus douteuse en serait le cours du Cohit, entre l'île
Coniquet et le banc de sable qui barre la rivière. Encore
n'y a-t-il que peu de chose à reprendre. Le banc (1) de
(1) M. Albigot a fait de 1864 à 1865, la reconnaissance de ces rivières

440 NOTE SUR LES ÉLÉMENTS QUI ONT SERVI
sable n'a jamais été reconnu, que nous sachions du moins,
bien que l'existence en soit hors de doute.
Quant à l'estuaire du Gabon, la carte en est correcte,
puisqu'elle reproduit cette partie de la côte d'après les
levés effectués par l'amiral de Langle.
Pour le cours du Como, il existe une différence assez
forte, à première vue, entre notre tracé et celui que don-
nait la carte publiée avec la relation du voyage de
M. Braouézec (1). La comparaison des deux documents
nous a toutefois permis de reconnaître que cette différence
est plus apparente que réelle. En effet, dans le croquis
de M. Braouézec, on a confondu la position de l'Oise avec
l'île Nengué-Nengué; or, nous ferons observer que l'Oise
était mouillée dans le Como à quelques milles plus près
de l'Estuaire que ne l'est aujourd'hui la Recherche, qui
est encore à près de deux milles de l'île Nengué-Nengué.
Dans cette partie de son cours, le fleuve se dirige à peu
près au sud-est; donc, pour avoir la position de Nengué-
Nengué, d'après M. Braouézec, il faudrait porter à 4 milles
environ au sud-est, à partir de l'Oise, c'est-à-dire environ
2,8 milles au sud, et 2,8 milles à l'est.
Oise L a t i t . . 0° 11' 00" N.
Long.. 7 46 42 E . d'après M. Braouézec.
Ce qui donnerait, pour Nengué-Nengué :
Lat 0° 08' 4 2 " N.
Long 7 47 00 E environ,d'après M. Braouézec.

Différence..Lat. 0° 1' 2 7 " = 1,5 mille
Long. . 0 3 54 = 4
La différence de 1,5 mille en latitude est peu de chose
si nous considérons la manière dont nous l'avons obtenue.
Nous verrons, du reste, que ce n'est pas 4 milles, mais
4,5 milles qui séparent l'Oise de Nengué-Nengué, et le
avec son aviso à vapeur le Pionnier. Le tracé de M. Albigot, fait nu
compas, est supérieur à celui de M. Braouézec, qui avait fait une recon-

naissance très-superficielle. M . Laugier est le seul qui ait fait des observa-
lions astronomiques.

A DRESSER LA CARTE DU GABON. 441
cours du fleuve est plutôt sud-sud-est que sud-est. Les
latitudes sont donc sensiblement d'accord.
La différence en longitude est de 4 milles; c'est, à
5' près, la même différence qu'entre les deux posi-
tions de Mabéi données l'une par M. l'enseigne de vais-
seau Laugier, l'autre par M. Braouézec. Nous nous trou-
vions donc, pour tout le cours du fleuve, obligés d'opter
en faveur de l'une ou de l'autre des longitudes. Celle de
M. Laugier a été adoptée, car elle a été obtenue à l'aide
d'instruments parfaitement réglés en rade du Gabon, peu
avant le moment où les observations ont été faites. De
plus, M. Laugier ayant obtenu ses résultats sept ou huit
ans après M. Braouézec, a dû se trouver dans des condi-
tions moins défavorables que son prédécesseur. M. Lau-
gier a toujours fait ses courses dans une bonne et grande
embarcation où les montres étaient placées avec soin et
garanties, autant que possible, contre tout choc; il ne
pouvait évidemment en être de même pour M. Braouézec
obligé de voyager par terre. Telles sont les principales
raisons qui ont conduit à adopter, pour la carte ci-jointe,
le tracé qui résulte des observations de M. Laugier, sans
vouloir diminuer en rien le mérite des observations
faites dans des conditions particulièrement difficiles par
M. Braouézec. La question, du reste, ne pourrait être
complétement tranchée que par de nouvelles détermina-
tions. La position du ponton l'Oise est donc :
Latitude 11' 00" N.
Longitude 7 51 00 E . (1)
Le cours des rivières Maga (2), Jambi et Bilagone est
donné d'après M. Albigot.
(1) Il convient de faire remarquer qu'il y a, en latitude comme en
longitude, des différences assez sensibles entre la position de l'île Nengué-
Nengué, telle que la donne la carte d'ensemble, et la position de cette
même île sur la carte du cours du Haut-Como, placée à l'angle nord-est
de la feuille. — Le document de MM. Albigot et Genoyer a été reproduit

tel quel. (Rédaction.)
(2) Le cours supérieur du Maga est dû à M. Contessouse, aide de camp
de l'amiral de Langle, qui y fut envoyé avec le Protée, en février 1866.

442 NOTE SUR LES ÉLÉMENTS QUI ONT SERVI
Le Rhamboé est tracé d'après divers croquis rectifiés,
autant que possible, l'un par l'autre.
Pour le fleuve Ogôoué, on s'est guidé sur le travail de
M. le lieutenant de vaisseau Aymes, en complétant quel-
ques-uns des lacs à l'aide du voyage de MM. Serval
et Griffon du Bellay. Le travail de M. Aymes a été fait
avec le plus grand soin et dans des conditions relativement
bonnes. A partir de la pointe Zora-Cotcho, où s'est arrêté
le travail, on a pu donner la prolongation du fleuve jus-
qu'à l'île N'dungu, grâce à la communication que M. Wal-
ker a bien voulu faire de la relation manuscrite de son
voyage dans le haut du fleuve. A partir de N'dungu, le
cours présumé du fleuve a été indiqué d'après les ren-
seignements recueillis par M. Walker et par M. l'amiral
de Langle.
La rivière Banga de M. Genoyer ne serait, suivant
M. Walker, qu'un lac nommé Ovanga, d'où sortiraient
deux petites rivières, l'une au nord-est, l'autre au nord-
ouest. M. Walker, parlant la langue du pays, était vrai-
semblablement dans des conditions favorables pour se
bien renseigner. Les rivières Missango et Bengoïa ont été
tracées d'après le dire des noirs. M. Walker n'ayant pas
connaissance de ces cours d'eau, il n'est pas possible d'en
garantir l'existence.
La rivière Iconi (1) n'est pas non plus signalée par
M. Walker, bien que l'existence en paraisse certaine.
Cette rivière a été signalée par M. Braouézec. Il est à
présumer que l'Iconi se jette dans l'Ogôoué, un peu plus
à l'est que ne l'indique la carte.
Le trait de la rivière N'gounié est fait d'après les posi-
tions observées par M. Walker jusqu'aux chutes d'Ago-
sijié; les points au sud sont extraits du voyage de Du-
chaillu.
(1) Les Fans y ont de grands établissements, ils traversent la rivière
Abans pour venir au Gabon.

A DRESSER LA CARTE DU GABON. 443
La lagune de Cama ou du Rio Fernand Vaz, qui n'avait
encore jamais été explorée, est extraite, à partir de la
barre du Pionnier, des levés de M. le lieutenant de vais-
seau Aymes, et entre la barre de l'Arabe et celle du
Pionnier, de la reconnaissance de M. le lieutenant de vais-
seau Carpentier.
L'extrémité méridionale de la lagune Cama vient d'être
visitée par M. Hedde, lieutenant de vaisseau, successeur
de M. Aymes au commandement du Pionnier. M. Hedde
a également exploré l'Igongonoué, avec son vapeur, don-
nant ainsi raison aux prévisions de M. Aymes sur la faci-
lité d'accès de ce bras au Pionnier.
Le Wango a été remonté par M. Aymes.
Le Remboé Ovenga, au sud-est de la lagune, a été in-
diqué, en partie, d'après le second voyage de Duchaillu.
Routes suivies par terre par divers explorateurs. —
Les routes suivies par M. Walker sont extraites du rap-
port remis par ce voyageur à M. l'amiral de Langle.
La route de M. Genoyer du Como à l'Ogôoué a été in-
diquée d'après les données fournies par l'auteur.
Dans son voyage du Remboé à l'Ogôoué, M. Serval
est venu aboutir presque au même point que son prédé-
cesseur, bien qu'il ait dû voir l'Ogôoué au-dessus de son
confluent.
L'itinéraire de M. Gouin n'est donné qu'approximative-
ment. On a supposé, d'après sa relation que n'accompa-
gnait aucune indication précise, qu'il avait dû atteindre
quelqu'une des montagnes du Rhamboé.
Quant au tracé des routes suivies par les Pahouins pour
aller d'une rivière à l'autre, il en a été question plus
haut.
Populations. — Les différentes peuplades sont dési-
gnées aussi bien qu'on a pu le faire, eu égard à ce que
les villages sont enchevêtrés les uns dans les autres.

444 NOTE SUR LES ÉLÉMENTS QUI ONT SERVI, ETC.

GÉOGRAPHIE PHYSIQUE DE LA PROVINCE D'ORAN. 445
NOTES SUR LA GÉOGRAPHIE PHYSIQUE DE LA PROVINCE D'ORAN
PAR G. BOURDON
Capitaine aux tirailleurs algériens,
La géographie de l'Algérie présente une particularité
remarquable. Tous les cours d'eau venus de l'intérieur
traversent, pour se rendre à la mer, une chaîne de mon-
tagnes perpendiculaire à leur direction, fort épaisse et
généralement plus élevée que les plateaux où ils prennent
naissance.
Cette anomalie doit avoir sa cause dans le mode même
de formation des systèmes de montagnes, et, par suite,
révéler au géologue quelques-unes des circonstances du
soulèvement des chaînes et l'aider à déterminer leur âge
relatif.
Dans l'est et le centre de l'Algérie, l'orographie est un
peu confuse; mais à l'est de la province d'Oran, entre
l'Isser et la Mina, elle est fort nette dans son ensemble.
On peut s'y rendre compte mieux que partout de la sin-
gulière disposition des montagnes par rapport aux cours
d'eau.
Cette région peut se diviser, de la côte à la limite du
Tell, en cinq bandes parallèles et distinctes :
1° Une petite chaîne côtière, presque en ligne droite de
l'embouchure de la Tafna ou Isser à celle du Chélif, d'une
altitude maximum de 5 à 600 mètres, sans ramifications
et interrompue sur deux points par le golfe d'Oran et par
celui d'Arzeu.
2° Une bande de terrain généralement plate et de huit
à dix lieues de largeur, ondulée en quelques endroits de
basses collines ou relevée en petits plateaux de 150 à
200 mètres d'altitude moyenne très-légèrement accidentés.

446 NOTE SUR LA GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
3° Une chaîne très-massive appelée par les géographes
le petit Atlas, élevée de 800 à 1000 mètres au maximum,
épaisse de huit à dix lieues et traversée par les cours d'eau
venus de l'intérieur.
4° Une haute plaine alluviale s'appuyant sur la chaîne
précédente, large de cinq à huit lieues et haute de 500 à
700 mètres.
5° Une bande montagneuse formée par les contre-forts
du plateau central et les petites vallées qui en descen-
dent.
Les rivières qui arrosent cette partie de l'Algérie sont
le Sig, l'Habra, le Mina et leurs affluents.
Ces cours d'eau ont leur origine sur le plateau même
à 1000 ou 1100 mètres d'altitude dans de petites vallées
herbeuses à pentes très-douces. Ils serpentent quelque
temps entre des collines d'un faible relief. Le sol est très-
riche et percé par places par des roches de grès gris.
Il n'y a là nul indice de soulèvements actuels ou ré-
cents, pas de dislocations ni de failles, nulle part d'escar-
pements. Les vallées sont tantôt d'érosion, tantôt d'allu-
vion; mais les érosions sont toutes dans des alluvions
antérieures.
Si ce plateau se soulève ou s'abaisse, ce ne peut être
que d'un mouvement égal sur une grande étendue. Malgré
la rareté des pluies et la grande perméabilité du terrain,
le réseau hydrographique est bien dessiné. Sur ces grandes
surfaces si peu inclinées, on ne rencontre pas de vallon
sans écoulement.
Le sous-sol est formé d'une couche de grès qui retient
une partie des eaux pluviales. Les sources sont assez
nombreuses, presque partout pérennes et d'un débit con-
stant.
Le plateau se termine brusquement sur le Tell par une
ligne sinueuse d'escarpements ou de fortes pentes. De
longs contre-forts à sommet aplati, sans cesse amincis par

DR LA PROVINCE D'ORAN. 447
les érosions, s'avancent au nord sur les hautes plaines.
Entre eux courent des vallées généralement larges où
coulent les ruisseaux venus du plateau. Le fond de ces
vallées est très-perméable. La plus grande partie des
eaux courantes s'y perd avant d'atteindre la plaine. Elles
n'y reçoivent aucun affluent. Au-dessous de la couche
de grès qui couronne les sommets, il n'y a plus de
sources.
Cette couche de grès a une épaisseur variable de 10 à
30 ou 40 mètres. Le terrain sous-jacent est sans consistance,
et partout où il est à découvert, il s'y produit à la moindre
pluie des dénudations remarquables. Peu à peu la couche
supérieure est déchaussée, elle se fend sous son propre
poids et s'écroule par blocs sur les pentes inférieures. Ces
roches éboulées glissent avec le temps jusqu'au fond des
vallées. Mais, en chemin, les agents atmosphériques les
décomposent. Quelques lieues plus bas, on n'en trouve
plus même les débris dans le lit des rivières. Les galets
y sont très-rares.
En raison de cette disposition des couches, le bord
septentrional du plateau recule sans cesse vers le sud. Si
l'on veut compter par milliers d'années, on peut prévoir
le moment où les bassins fermés des Chotts seront mis en
communication avec la Méditerranée par l'érosion de la
berge nord de leur cuvette.
La hante plaine alluviale au pied de ces plateaux s'est
formée de leurs débris. Elle s'étend sans discontinuité
géographique sur les trois bassins du Sig, de l'Habra et
de la Mina. C'est là que ces rivières réunissent toutes leurs
eaux affluentes avant leur traversée du petit Atlas.
Sur quelques points de cette plaine se dressent de petits
massifs de montagnes, isolés en apparence.
Les uns, comme le Djebel-Bérame dans la plaine de
l'Oued-el-Abt, ne sont que des témoins amoindris de l'an-
cien plateau. D'autres, comme le Djebel-Kselna dans la

448 NOTE SUR LA GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
même vallée, semblent être le produit de soulèvements
locaux.
La direction de ces derniers systèmes de montagnes est
sans rapport logique avec celle des cours d'eau voisins.
Le Djebel-Kselna est traversé par la rivière de l'Oued-el-
Abt dans sa partie la plus épaisse et la plus haute.
La chaîne du petit Atlas s'élève doucement au-dessus
des hautes plaines. On dirait un simple relèvement de
leur surface. La pente au sud est très-faible. Les ravins
y sont nombreux, mais peu profonds; de simples rides
sur la montagne. Leurs berges sont escarpées et conser-
vent sensiblement la même hauteur relative, de leur ori-
gine à leur débouché sur la plaine.
La chaîne est formée de terrains récents. Les fossiles y
sont très-rares, tous des dernières époques géologiques.
11 y a peu de roches solides, presque jamais par couches
continues. Ce sont des grès et des concrétions de diverse
nature qui se forment sous nos yeux sous l'influence d'ac-
tions chimiques ou vitales. On peut presque sur le même
point étudier les phases successives de ces formations.
En général, ces concrétions forment une croûte d'épais-
seur variable immédiatement au-dessous de la surface
du sol. Elles ont souvent l'apparence de stalactites plus
ou moins inclinées à l'horizon, suivant la pente des eaux
d'infiltration. Presque partout où l'on trouve des in-
dices de stratification, l'inclinaison des couches est du
nord au sud.
Toute la masse de la chaîne se compose d'argiles et de
marnes très-friables. Ces roches n'étant pas protégées
contre l'action des eaux par une végétation arborescente
se désagrégent à la moindre pluie et s'éboulent dans les
ravins. Du côté du nord, où la hauteur relative des som-
mets au-dessus de la plaine est beaucoup plus grande et
par suite les pentes plus fortes, les ravins sont plus pro-
fonds et les érosions beaucoup plus rapides. Aussi la ligne

DE LA PROVINCE D'ORAN. 449
de faîte recule-t-elle constamment vers le sud. On peut
constater après chaque orage les progrès de ce déplace-
ment.
Le Sig, l'Habra et la Mina traversent la chaîne. Il n'y a
nulle apparence que leurs vallées aient été à l'origine de
simples failles produites pendant le soulèvement des mon-
tagnes, et que l'action des eaux aurait élargies peu à peu.
Elles présentent exactement les mêmes caractères que
toutes les petites vallées affluentes, toutes vallées d'éro-
sion. Elles n'en diffèrent que par leur largeur, qui est
plus grande, et par l'inclinaison plus faible de leur
thalveg.
Il serait, du reste, bien extraordinaire qu'une chaîne
aussi large que le petit Atlas et composée de roches sans
consistance se soit brisée comme un corps rigide sous la
pression des forces de soulèvement, bien singulier aussi
que ces fractures se soient toujours produites normalement
à la direction des montagnes, sur toute leur épaisseur et
précisément en face des vallées issues des hauts plateaux.
Il est plus probable que la chaîne s'est soulevée lente-
ment sous le lit déjà fait des cours d'eau, et postérieure-
ment à l'établissement de leur réseau hydrographique.
Dans des terrains aussi meubles, les rivières pouvaient
aisément creuser chaque année leur lit d'une profondeur
égale à la hauteur dont il s'élevait sous leur courant. Les
montagnes grandissaient de chaque côté, les thalvegs
conservaient sensiblement le même niveau. C'est l'action
de la poutre poussée par un mécanisme sous la scie qui
la fend et montant des deux côtés de sa lame.
Tout indique que ce soulèvement dure encore. Le fond
de toutes les petites vallées affluentes des trois rivières se
creuse sans cesse. Malgré les continuels éboulements des
berges latérales et les sinuosités des lits, on ne rencontre
nulle part dans la chaîne, pas même dans les vallées prin-
cipales, de petits bassins d'alluvion. Tous les ravins sont
SOC. DE GÉOGR. JUIN 1869. XVI. - 29

450 NOTE SUR LA GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
en forme de V. Sur les flancs, à diverses hauteurs, on voit
de petits amas de roches roulées, des sables. L'ancien lit
du torrent devait passer par là. Dans le lit actuel, il n'y a
jamais que les galets laissés par la dernière crue. Le fond
est toujours formé de terrains anciens et présente toutes
les marques d'un ravinement récent. Ce sont là des indices
certains de l'augmentation continuelle des pentes.
Si le petit Atlas grandit encore, la haute plaine d'allu-
vion qui s'appuie sur ces montagnes doit forcément s'ex-
hausser avec elles et s'incliner peu à peu vers le sud. La
direction de tous les thalvegs dans cette région semble
indiquer ce mouvement de relèvement du sol. Tous, bien
qu'affluents de rivières coulant du sud au nord, descen-
dent d'abord en sens inverse. Au midi de Mascara notam-
ment, dans la plaine à peu près rase d'Eghris, le thalveg
est beaucoup plus rapproché des montagnes du sud que
de celles du nord, bien que la hauteur et toutes les di-
mensions relatives des versants de ces deux chaînes
eussent dû produire dans la direction des eaux une dis-
position inverse.
Les plaines basses au nord du petit Atlas et jusqu'à la
chaîne côtière sont formées de terrains tout à fait mo-
dernes. Les plateaux entre la Tafna et la Macta, et entre
la Macta et le Chélif, sont des fonds marins récemment
émergés. Les plaines de la Macta et du Chélif sont formées
de puissantes alluvions fluviales que l'apport constant de
matières nouvelles exhausse sans cesse.
Ici, comme dans les plaines alluviales du sud, la pente
générale du terrain devrait être du sud au nord ; elle est
en sens inverse. Les petits plateaux que j'ai cités se ter-
minent sur les golfes d'Oran et d'Arzeu par des lignes
abruptes, tantôt, à pic sur les eaux comme auprès d'Oran
et au nord de Mostaganem, tantôt comme au fond du
golfe d'Arzeu. séparées de la plage par de longs talus
d'éboulement à faible pente et d'une largeur de 1 à 3 ki-

DE LA PROVINCE D'ORAN. 451
lomètres. Là, les falaises reculent sans cesse en s'écrou-
lant sous l'effort des vagues; ici, au contraire, la côte
paraît empiéter progressivement sur les eaux.
Il est probable que partout le mouvement d'exhausse-
ment du sol se produit encore, mais avec beaucoup de
lenteur ou avec une intensité variable suivant les lieux.
Ainsi, dans le port actuel de Mostaganem, on peut voir
les restes d'une ancienne construction romaine en forme
de bassin, dont les fondations sont aujourd'hui au niveau
des eaux, baignées seulement par les vagues d'orage.
C'est un massif demi-circulaire de maçonnerie hydrau-
lique en pierres brisées, noyées dans un ciment rouge de
pouzzolane. Il est vraisemblable que ces fondations ont
été établies au-dessous de l'ancien niveau des eaux. La
plage s'est donc soulevée depuis, mais d'une très-petite
hauteur, 1 mètre ou 1 mètre et demi.
Au contraire, à 4 kilomètres au nord de Mostaganem,
près du village de Carouba, le rivage présente toutes les
marques d'un exhaussement plus rapide. La côte se dresse
au-dessus du golfe en formant plusieurs étages succes-
sifs d'escarpements réunis par des talus de débris. Le
dernier gradin forme une falaise de 30 à 80 mètres de
hauteur, au-dessous de laquelle la mer n'a aucune pro-
fondeur.
Sur cette falaise, on trouve de nombreuses coquilles
exactement semblables à celles qui vivent dans les eaux
voisines. Ces coquilles sont parfaitement conservées; leurs
plus fines nervures sont intactes, et leurs couleurs aussi
vives que si la veille encore elles étaient habitées et vi-
vantes.
Sur le plateau entre Mostaganem et le Chélif, on ren-
contre d'autres témoignages d'un soulèvement récent ou
qui dure encore. Le sol est sablonneux, doucement ondulé,
et coupé de petits vallons et de basses collines sans orien-
tation régulière. Tous ces vallons sont sans écoulement.

452 NOTE SUR LA GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
Le terrain est trop meuble et les pluies trop abondantes
pour que ces formes actuelles du sol puissent dater de
bien loin. Une vallée fermée ne peut être, dans un pays où
il pleut, qu'une anomalie temporaire. Petit à petit, et avec
es siècles, tout cours d'eau doit se faire une pente vers
la mer.
Ces vallées fermées indiquent aussi que le soulèvement
du sol n'a pas dû se produire partout d'un mouvement
égal, mais qu'il est plutôt le résultat de poussées locales,
peut-être sans rapport entre elles et nées de causes di-
verses.
Ce qui donne de la vraisemblance à cette hypothèse,
c'est que dans les grandes plaines d'alluvions actuelles,
comme la plaine de l'Habra ou la haute plaine d'Eghris
au sud de Mascara, on rencontre de petits accidents de
terrain qui ne peuvent être attribués qu'à des soulève-
ments actuels et tout à fait locaux.
Ce sont ou des gonflements du sol en forme de vagues
parallèles de 8 à 10 mètres de haut (plaine de l'Habra à
8 kilomètres d'Aïn-Nouissy, sur la route de Mostaganem
à Perrégaux), ou de petits mamelons coniques à sommet
arrondi de 3 à 4 mètres (plaine d'Eghris, à droite et à
gauche de la route de Mascara à Saïda), ou des boursou-
flements plus considérables en forme d'ampoules et d'une
hauteur de 10 à 12 mètres (plaine d'Eghris, en aval de la
perte de l'Oued-Maoussa).
On ne saurait mieux comparer ces derniers accidents
qu'à des cloches de brûlures. Ils sont évidemment d'ori-
gine récente. Leur composition est la même que celle des
terres voisines, les mêmes couches s'y retrouvent avec
des dimensions identiques et relevées à l'inclinaison des
talus supérieurs. On dirait que ces mamelons sont plutôt
le résultat d'un foisonnement du sol que d'un soulève-
ment, dans le sens que d'habitude on attache à ce mot.
On m'a cité, à Relizane, un fait de soulèvement partiel

DE LA PROVINCE D'ORAN. 453
très-curieux. Je n'ai malheureusement pas pu le vérifier.
La ville a été fondée, il y a une quinzaine d'années,
sur l'emplacement d'une ancienne ville romaine. La Mina
coule tout à côté, mais les eaux en sont insalubres, et les
Romains, pour avoir de l'eau potable, avaient détourné
le cours d'un très-beau ruisseau, l'Oued-el-Anceur, dont
la source est près de Zémorah.
L'aqueduc avait environ 20 kilomètres de longueur,
dont la moitié en plaine. C'était une simple rigole à pente.
A la fondation de Relizane, on eut l'idée de restaurer cet
aqueduc. Les traces en étaient partout visibles, il semblait
qu'il dût y avoir peu de travaux à faire pour le rétablir.
Mais en faisant des études préparatoires de nivellement,
on s'aperçut qu'en bien des endroits les pentes étaient en
sens inverse de l'ancien courant. Dans la plaine et aux
abords de Relizane, certains points du canal étaient de
plusieurs mètres plus élevés que d'autres points en amont.
Il aurait fallu d'énormes travaux de terrassement pour
rétablir l'aqueduc en suivant son ancien tracé. On y re-
nonça, et aujourd'hui la ville de Relizane utilise pour son
alimentation les eaux de la Mina au moyen d'une machine
élévatoire et d'un filtre.
Ces renseignements m'ont été fournis par un ancien
sous-officier du génie employé aux études de nivellement
de l'aqueduc. Je n'ai pu les contrôler par aucune obser-
vation prise à d'autres sources. Le fait a une telle impor-
tance au point de vue géologique, que je n'ose le men-
tionner qu'en faisant ces réserves.
L'étude des cours d'eau de la province d'Oran fournit,
comme celle de ses montagnes, bien des raisons pour
affirmer l'origine toute moderne de cette région.
Le Sig, l'Habra et la Mina sont des rivières très-pauvres,
et, contrairement à toute analogie et presque à toute vrai-
semblance, elles sont à débit à peu près constant.
Le Sig fournit, à l'étiage, de 3 à 400 litres par seconde,

454 NOTE SUR LA GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
l'Habra de 15 à 1800, la Mina autant. Après les plus
fortes pluies, aussitôt que l'écoulement des eaux sau-
vages a cessé, ce volume est à peine doublé. Pour des
bassins d'une même étendue, dans le midi de la France
où les pluies ne sont pas de beaucoup plus abondantes,
le débit moyen des rivières est vingt fois plus fort.
Les crues sont rares et peu abondantes. Des crues de
5 à 600 mètres cubes par seconde, au débouché de l'Habra
ou de la Mina, sont tout à fait exceptionnelles. L'Ardèche,
dont le bassin est beaucoup moins grand, a des crues de
5 ou 6000 mètres cubes.
Il fait cependant des averses torrentielles sur la côte
et dans le petit Atlas surtout. Mais elles sont courtes et
ne tombent que sur de très-petites surfaces. Les pluies
générales sont extrêmement rares. Le sol est partout très-
meuble et absorbe une grande quantité d'eau.
S'il existait, dans le sous-sol, des couches imperméables
d'une certaine étendue, ces eaux perdues reparaîtraient
quelque part en aval sous forme de sources. Mais dans
tout le Tell, les sources sont très-rares. Elles ne sont
nombreuses et abondantes que sur les grès de la lisière
nord des hauts plateaux. Toute l'eau des rivières de la
côte vient de cette zone. Presque toutes les sources du
Tell se perdent ou sont utilisées pour l'arrosage, et leurs
eaux n'atteignent pas le courant où leur lit aboutit.
Cette rareté des sources est encore pour une contrée
un indice certain de jeunesse, ou au moins d'instabilité
dans sa constitution interne. Partout où le sol est stable,
l'action des forces naturelles produit à la longue le résultat
que nous obtenons artificiellement dans les terrains drai-
nés, la formation d'un sous-sol imperméable et à pente
par le dépôt sous le lit des filets d'eau souterrains des par-
ticules argileuses en suspension.
Une couche d'eau pluviale de 40 à 60 centimètres tombe
annuellement sur le Tell de la province d'Oran. Une frac-

DE LA PROVINCE D'ORAN. 455
tion tout à fait insignifiante de cette masse s'écoule à la
mer. Que devient le reste ?
Une partie sans doute est enlevée par l'évaporation,
après être restée longtemps retenue dans la couche végé-
tale supérieure. Mais une autre partie des eaux pluviales
descend dans les couches inférieures, toutes perméables
ou discontinues. Se rend-elle ensuite à la mer par des
canaux souterrains ? La constitution et la disposition des
roches ne permettent guère de le supposer.
Faut-il admettre alors que cette eau va se combiner
chimiquement avec certains corps des couches profondes
et les transformer en les hydratant ? Ou leur cède-t-elle
seulement une partie de son oxygène, et l'hydrogène resté
libre, en s'échappant des fissures du sol, vient-il contribuer
à l'insalubrité de certaines régions ? Y a-t-il enfin quelque
relation de cause à effet entre la perte des eaux et les sou-
lèvements probables, ou le foisonnement et le bourgeonne*
ment d'une partie du sol algérien? On ne peut que se
poser ces questions.
L'étude de la géographie et de la géologie de l'Afrique
présente actuellement un grand intérêt. Les plus petites
modifications qui surviennent dans le relief du sol y sont
très-faciles à constater. La terre y est nue, l'homme absent
ou inerte. Presque nulle part encore son industrie n'est
venue y entrer en lutte avec la nature, et contrarier ou
masquer son action.

456
RAPPORT DE LA SECTION DE COMPTABILITÉ.
Analyses. R a p p o r t s , etc.
R A P P O R T
DE LA SECTION DE COMPTABILITÉ
SUR LES COMPTES DE 1868
ET SUR LE BUDGET DE 1869.
Messieurs,
Votre section de comptabilité aurait désiré vous rendre
compte beaucoup plus tôt de la situation de vos finances
pour les années 1868 et 1869, mais elle en a été empê-
chée par une circonstance indépendante de sa volonté.
Vous savez, messieurs, qu'une dépense relativement
considérable pèse en ce moment sur notre Société : c'est
celle qu'ont nécessitée les changements de distribution
dans notre ancien local, et principalement la création de
la salle dans laquelle nous siégeons aujourd'hui.
Cette dépense, comme il arrive trop souvent en fait de
bâtisses, a dépassé, dans une importante proportion, le
devis qui avait été primitivement arrêté. D'après le pro-
jet, la dépense ne devait pas excéder 6000 francs; en
réalité, elle s'est élevée à 10 721 francs.
C'est ce dernier chiffre que nous venons seulement de
connaître, et que nous voulions obtenir avant de vous
présenter le projet de budget pour 1869, car il fallait
s'assurer si les recettes de cette même année y pourraient
faire face.
Votre section de comptabilité, messieurs, a pris con-
naissance des causes qui ont amené la lourde augmenta-
tion dans les travaux que nous venons de vous signaler ;
elle n'a trouvé lieu ni à critiquer ces travaux, ni à en

RAPPORT DE LA SECTION DE COMPTABILITÉ. 457
contester l'utilité ; mais elle ne peut s'empêcher de faire
observer qu'il eût été plus convenable et plus régulier de
lui soumettre ces dépenses supplémentaires avant leur
exécution, comme cela s'était pratiqué pour le devis pri-
mitif.
Elle eût également souhaité d'être consultée au sujet
d'une dépense de 645 francs, montant des frais occasion-
nés par une séance publique, tenue dans la salle de la
Société d'horticulture, au bénéfice de l'expédition du pôle
Nord, dépense que le comité de surveillance de l'expédi-
tion, choisi dans votre sein, a consenti à prendre à la
charge de la Société de géographie. Peut-être, devant les
difficultés de l'année, votre section de comptabilité se
fût-elle montrée moins libérale que le comité de surveil-
lance de l'expédition; mais, placée en présence des té-
moignages d'intérêt du comité et d'une promesse émanée
de la bouche de notre honorable président, M. de Chasse-
loup-Laubat, elle a pensé qu'elle ne pouvait que sanction-
ner cette dépense. Ce sera, d'ailleurs, le dernier encoura-
gement matériel que la Société de géographie donnera à
l'expédition du pôle Nord. Désormais la Société de géo-
graphie reste complétement étrangère à l'administration
financière de l'expédition, et n'aura plus à l'entourer que
de vœux pour son succès.
Ces charges, reconnues et admises, voyons à établir
notre équilibre budgétaire. Les progrès toujours crois-
sants de notre Société nous en fourniront rigoureusement
les moyens, si vous consentez, messieurs, à quelques ré-
ductions de crédit que nous sommes forcés de vous pro-
poser, au moins pour cette année 1869.
Mais avant de vous soumettre le projet de budget de
1869, nous avons à vous présenter le compte de l'exer-
cice de 1868.
Le total des crédits ouverts, pour 1868, se montait à
32 720 francs, en y comprenant 6 000 fr. pour frais pré-

458 RAPPORT DE LA SECTION DE COMPTABILITÉ.
sumés de notre nouvelle installation. Ce crédit, dont il
n'a point été usé en 1868, et qui sera reporté au budget
de 1869, peut donc être mis à l'écart, ce qui réduit à
26 720 francs les autres crédits sur lesquels il y a compte
à établir et contrôle à exercer.
Or, les dépenses corrélatives à ces crédits se sont éle-
vées à 27 925 fr. 73 c. ; il en résulte un excédant de dé-
penses de 1205 fr. 73 c. sur la somme des crédits ac-
cordés.
Cet excédant de dépenses a porté principalement sur
deux chapitres : sur le chapitre III, Frais de bureau, pour
une somme de 400 francs, et sur le chapitre V, Publica-
tion du Bulletin,
pour une somme de 1180 fr. 16 c. Ne
vous étonnez pas, messieurs, si ces deux sommes, qui
forment ensemble 1580 fr. 16 c , sont supérieures au
total de la balance que nous venons d'indiquer pour les
dépenses de 1868. Cette différence provient de quelques
économies qui ont été faites sur d'autres chapitres que les
chapitres III et V, et qui ont atténué d'autant les deux
excédants signalés isolément.
A propos de ces deux excédants, disons d'abord que
celui des Frais de bureau est dû au surcroît d'impressions
et de correspondance qui ont eu l'expédition du pôle Nord
pour objet. Ces dépenses ne devant pas se renouveler, il
sera facile, pour l'année 1869, de se renfermer dans les
limites du crédit qui sera accordé.
En ce qui concerne la Publication du Bulletin, nous
ferons observer qu'en 1868, en portant le crédit qui était
attribué à ce chapitre à un chiffre supérieur à la dépense
réelle de 1867, il avait été bien entendu que ce chiffre
de 9500 francs ne serait pas dépassé. Votre section de
comptabilité ne peut donc, pour cette année surtout, que
renouveler les vives instances qu'elle a déjà adressées au
comité de rédaction. Elle réitère en même temps ses re-
commandations relativement à la netteté et à la clarté des

RAPPORT DE LA SECTION DE COMPTABILITÉ. 459
manuscrits livrés à l'impression, car ce que l'on gagnera
sur les frais de correction revertira au bénéfice de l'éten-
due des publications.
En définitive, messieurs, du compte de l'exercice du
budget de 1868, amélioré par des excédants de recette
imprévus (mais sur le renouvellement desquels il serait
imprudent de compter), il résulte un encaisse de
9298 fr. 48 c , qui, très-heureusement, est à reporter au
budget de 1869, que nous avons l'honneur de vous pro-
poser, comme suit :
DÉPENSES.
Chapitre I. — Personnel 2 900 »
(Chifre invariable.)
Chapitre II. — Frais de logement 4 600 »
(Loyer 3600 fr. — Impôts et chaufages 1000 fr.)
Chapitre III. — Frais de bureaux, impressions. . 2 000 »
(L'expédition du pôle Nord n'exigeant plus de frais
extraordinaires, un crédit réduit suffira.)
Chapitre IV. — Matériel et bibliothèque . . . . 1 000 »
(Impression et rédaction du catalogue 500 fr. —
Reliure 250 fr. — Dépenses diverses 250 fr.)
Chapitre V. — Publication du Bulletin 9 500 »
(Crédit à observer scrupuleusement.)
Chapitre VI. — Publication de Mémoires. . . . » »
(Néant.)
Chapitre VII. — Placement de capitaux . . . . 4 714 75
(Cette somme prélevée sur les donations et cotisa-
tions a été placée en rentes destinées, comme
les précédentes, à assurer l'acquitement des
charges que ces donations et ces cotisations im-
posent.)
A reporter 24 714 75

460 RAPPORT DE LA SECTION DE COMPTABILITÉ.
Report 24 714 75
Chapitre VIII. — Dépenses générales 1 500 »
(Prix 1000 fr. — Secrétariat 350 fr. — Séances
publiques 150 fr.)
Chapitre IX. — Frais de la nouvelle installation. 10 721 »
(Frais établis sur mémoires vérifiés et réduits, ho-
noraires, etc.)
Chapitre X. — Dépenses imprévues 645 »
(Frais d'une séance publique de l'expédition du pôle
Nord, tenue dans la sale de la Société d'horti-
culture.)
TOTAL DES DÉPENSES . . . . 37 580 75
RECETTES.
Chapitre I. — Produit ordinaire des réceptions. 17 280 »
(Évalué sur 480 membres.)
Chapitre II. — Produit extraordinaire des récep-
tions 5 000 »
(Ce chifre est ramené à son taux normal.)
Chapitre III. — Produit des publications. . . 1 100 »
(Produit des publications.)
Chapitre IV. — Allocation de lEmpereur et des
Ministres 3 421 »
(Chifre invariable.)
Chapitre V. — Revenus de la Société 1 900 »
(Ces revenus accrus des 200 fr. de rente acquis
en 1869.)
Chapitre VI. — Recettes imprévues » »
(Néant.)
Chapitre VII. — Solde en excédant du compte de
l'exercice 1868 9 298 48
(Compte de l'exercice 1868.)
TOTAL DES RECETTES 37 999 48

RAPPORT DE LA SECTION DE COMPTABILITÉ. 461
RÉSUMÉ.
RECETTES 37 999 48
DÉPENSES 37 580 75
Excédant en recettes 418 37
Nous doutons, messieurs, que jamais aucun de vos
budgets se soit présenté dans des conditions si voisines
du déficit. Il est évident que le moindre mécompte en
recettes, aussi bien que la moindre augmentation en dé-
penses, l'amènerait inévitablement.
C'est donc avec instances que votre section de compta-
bilité vous prie de vous défendre de la tendance que les
pouvoirs exécutifs paraissent avoir, dans les petites sociétés
comme dans les grandes, de sortir des limites de leurs
budgets et de s'affranchir des règles salutaires qu'impose
une bonne administration financière.
Peut-être trouverez vous que nous évoquons de bien
grands principes à propos d'un budget bien modeste ;
mais c'est précisément l'exiguïté de nos ressources qui
doit nous en rendre plus économes. Attachons-nous à
faire pour l'avenir ce que nous avons fait pour le passé :
beaucoup avec peu.
C'est donc avec l'espoir de sa scrupuleuse exécution
que votre section de comptabilité a l'honneur de sou-
mettre à votre vote le projet de budget pour l'année 1869,
dont elle vient de vous donner lecture, et qu'elle vous de-
mande en même temps l'approbation des comptes de
l'exercice de 1868.
Les membres de la Section de comptabilité :
N. LEFEBVRE-DURUFLÉ président, rapporteur. MAXIMIN DELOCHE, secré-
taire. BARBIÉ DU BOCAGE, ÉDOUARD CHARTON, GABRIEL LAFOND, MALTE-
BRUN, JULES MARCOU, POULAIN DE BOSSAY. — ARTHUS BERTRAND et
L. SIMONIN, adjoints.
Le rapport ci-dessus, le compte définitif de l'exercice de 1868
e le projet de budget de 1869 qu'il renferme sont successivement
mis aux voix et adoptés à l'unanimité.

462
NOTE SUR LE GABON.
C o m m u n i c a t i o n s , etc.
NOTE SUR LE GABON, PAR M. LE CONTRE-AMIRAL FLEURIOT
DE LANGLE (1).
Il est infiniment regrettable que MM. Aymes, Walker
et Duchaillu aient été interrompus dans leurs voyages,
avant d'avoir réussi à gagner les vallées qui séparent les
bassins du N'gounié et de l'Okanda, du bassin nord-est
du Congo. Ils auraient pu vérifier le fait signalé par les
noirs, que deux puissants cours d'eau, séparés par une
chaîne de montagnes relativement peu large, coulent en
sens inverse, à peu de distance de l'Okanda. L'un por-
terait ses eaux vers le sud-est; l'autre vers le nord-est.
La branche qui coule vers le nord-est, est-elle la même
que celle qui fut traversée par le docteur Livingstone à la
sortie du lac Dilolo, lorsqu'il opéra son retour de Saint-
Paul de Loanda, à la côte orientale ? on pourrait l'inférer
du rapport des Bakalai qui parcourent ces vallées, riches
en grands pachidermes, car ils déclarent que l'Okanda
reçoit trois tributaires qui viennent du sud, et que la
branche principale vient du nord-est. Le nom de Mati-
mam-voa leur est connu (au dire de Livingstone, Muata
signifie chef souverain, en langue caffre), et cette opinion
est confirmée par le dire des Bakalai et celui des Fans.
Livingstone place le centre des États du Mati-mam-voa,
assez au nord de Cassengué, pour qu'il soit facile de sup-
poser que ce chef est bien le même que celui qui est indi-
qué par les Bakalai du Gabon, comme ayant sa résidence
à dix journées de marche de l'Ogôoué, vers le sud-est.
(1) Cette note résume les observations présentées par M. l'amiral de
Langle à la commission centrale, dans sa séance du 5 juin 1868.

NOTE SUR LE GABON. 463
La confusion qui s'est faite, pendant longtemps, des
qualifications des chefs noirs de l'Afrique équatoriale a
nui à la géographie de ces contrées. Muata ou Mata dé-
signe un chef souverain. Yaga signifie un chef de guerre,
imperator. Bomba et Suba s'appliquent à des chefs de
province qui reçoivent leur investiture du Muata ou des
Yaga. Les différentes fonctions sont héréditaires par les
femmes.
Bien que vagues, les renseignements obtenus des peu-
ples qui habitent le bassin du Gabon, se vérifient par les
assertions des trafiquants qui ont été en rapports avec les
naturels connus sous le nom général de Fiote ; ces natu-
rels, qui parlent la langue Bonda, visitent les comptoirs
européens établis au-dessous du Congo. L'un des honora-
bles négociants établis au Gabon, M. Hannah, qui a passé
quatre ans à Kissimbo, affirme que les gens qui appor-
tent des marchandises de l'intérieur à Kissimbo, ne se
différencient pas de ceux qui viennent porter des dents
d'éléphants au Gabon.
L'état actuel de nos connaissances géographiques ne
nous permet pas de contrôler le dire des naturels qui font
sortir la branche nord-est du fleuve Okanda, d'un lac
nommé Tem, situé au pays de N'doua.
La carte dressée à la suite du voyage du docteur Barth,
signale un pays de N'douma et un pays de Tem. Se con-
fondent-ils avec ceux dont les Fans disent être venus ?
C'est ce qu'il n'est pas encore possible d'établir d'une·
manière certaine.
Les marchandises qui pénètrent dans l'intérieur de
l'Afrique par la Méditerranée et par la Côte orientale,
n'arrivent pas jusqu'au Tem ni au N'doua ; ces pays, au
dire des Fans, n'ont de relations commerciales qu'avec la
côte occidentale d'Afrique, et le pays de N'douma, d'après
eux, serait bien le même que celui d'Okanda ; resterait
à savoir s'ils se différencient de l'Endoum de Barth. Le

464 NOTE SUR LE GABON.
transport des marchandises n'est d'ailleurs pas suffisant
pour infirmer l'opinion qui s'est accréditée que l'Okanda
aurait son origine dans les grands lacs qui donnent
naissance au Nil blanc. Plusieurs noirs m'ont affirmé qu'ils
avaient vu la mer orientale couverte de bâtiments. Si
cette communication fluviale existait, elle semblerait
prouver qu'il y a, dans le nord de l'Afrique, un second
point de partage des eaux analogue à celui du lac Dilolo,
d'où sortent les deux rivières, coulant en sens inverse,
signalées par Livingstone.
Bien qu'il soit prématuré de déduire des conclusions de
ce fait, il semble néanmoins indiquer que l'intérieur de
l'Afrique est sillonné par un réseau de vallées qui don-
nerait naissance à trois courants principaux dont l'un,
se dirigeant vers le nord, se jette dans la mer Méditer-
ranée après avoir arrosé l'Égypte, tandis que le second se
dirigerait vers le sud et se jetterait dans l'Océan indien
par le Zambèse; enfin, le troisième courant qui se dirige-
rait à l'ouest et atteindrait l'Atlantique, se terminerait par
l'Okanda ou Ogôoué.
Cette hypothèse laisse en dehors le bassin supérieur du
Niger et celui du Congo. Des explorations suivies pourront
seules faire connaître s'ils sont séparés par des montagnes
des bassins précédents, ou s'ils ont avec elles des commu-
nications soit temporaires, soit permanentes.
Le relief de l'Afrique ne se dessinera que lorsqu'un
voyageur aussi savant et aussi heureux que les docteurs
Barth et Livingstone, aura comblé le vide qui existe entre
les bassins qu'ils ont parcourus.
Les tribus des Fans établies à l'est du Gabon, sont, au
dire des chefs qui ont été interrogés, bien disposées en
faveur des Européens. L'amiral de Langle a assuré aux
chefs qu'il serait fait des présents convenables à tous ceux
qui auraient contribué à faire parvenir sain et sauf jus-
qu'à la côte tout voyageur venant de l'intérieur du pays.

VOYAGE DE BENGASI, ETC. 465
Toutefois, rien de variable comme l'esprit des noirs ;
les tracasseries suscitées à MM. Aymes, Walker et
Duchaillu, prouvent qu'on ne peut compter d'une ma-
nière absolue sur les tribus africaines qui n'ont entre
elles aucun lien général, et que leur intérêt divise
souvent au point de les amener à un état d'hostilité qui
cause fréquemment des guerres partielles où les scènes de
cannibalisme les plus révoltantes montrent l'instinct féroce
de l'homme abandonné aux seules suggestions de la nature.
Depuis l'établissement fondé en 1843, au Gabon, par
la France, il s'est produit un mouvement de concentration
autour de nos possessions : le mouvement est devenu plus
rapide vers les dernières années, et aujourd'hui environ
soixante-dix à quatre-vingt mille individus appartenant à
la race des Fans, campent autour de nos estuaires. Dès
que cette population nombreuse sera plus habituée à nos
coutumes, dès qu'elle aura confiance en nous, elle pren-
dra des mœurs plus douces, et il sera plus facile qu'il ne
l'a été jusqu'à présent de pénétrer à l'intérieur.
Néanmoins dès que l'on quittera les cours d'eau, la
question de l'alimentation, celle du transport des vivres
et des marchandises seront un obstacle sérieux aux entre-
prises géographiques ou commerciales.
La fréquentation de l'Afrique intérieure ne pourra, du
reste, se faire avec facilité et sécurité que lorsque les
animaux de bât qui sont inconnus dans l'Afrique équato-
riale y auront été acclimatés.
R A P P O R T S U R L E V O Y A G E D E B E N G A S I A L ' O A S I S D E J U P I T E R -
A M M O N , PAR L E S O A S I S D A U D J I L A E T D J A L O , PAR
M . G E R H A R D R O H L F S .
Après m'être acquitté de la mission à Tripoli, dont
m'avait chargé S. M. le roi de Prusse, je suis allé par eau
à Bengasi, et de là ayant visité les principaux endroits de
SOC. DE GÉOGR. — JUIN 1869. XVII. — 30

466 VOYAGE DE BENGASI
la Cyrénaïque afin de prendre les vues photographiques
de toutes les ruines existantes, je retournai le 3 avril à
Bengasi, d'où je partis peu de temps après pour Audjila,
dans la direction du sud-est.
Je suivis presque exactement la même route que Pacho,
de Beurmann et Hamilton. Ce chemin conduit jusqu'au
Ouadi-el-Farez, par un terrain susceptible d'être cultivé
avec succès. La végétation y est la même que sur l'étroite
bande côtière du nord de Bengasi ; mais, à mesure qu'on
gagne le sud, les formes du désert prennent le dessus.
Le terrain qui, dans la Cyrénaïque, se compose partout
d'un sol gras, glaiseux et de couleur rouge (ce qui lui a
fait donner par les Arabes le nom de Barca-el-Hamra)
cède la place, près de El-Housseine, à un sable blan-
châtre et prend le nom de Barca-el-Beida. La véritable
limite de la Cyrénaïque ou Barca des indigent s d'aujour-
d'hui, est formée par le Ouadi-el-Fareg, ce qui vent dire :
ravin-frontière. Les roches sont, comme dans le Djebel-
Akhdar, toujours de formation calcaire. Elles continuent
jusqu'en Egypte. Les habitants clair-semés sont des
arabes vivant sous la tente, en vrais nomades. Les agglo-
mérations de tentes s'appellent Freg, ce qui signifie la
même chose que Douar. Ces dernières années, plusieurs
tribus algériennes, désireuses d'échapper à la domination
française, sont venues s'établir dans ce pays. Le règne
animal y a les mêmes représentants que sur toute la côte
nord de l'Afrique.
On ignore encore si le Fareg suit ou ne suit pas une
pente quelconque : il y a, dans le désert, beaucoup de
dépressions qui ne forment que des sortes de crevasses,
sans avoir la déclivité de véritables cours d'eau. En fran-
chissant le Fareg, on met le pied sur le sol du désert. La
végétation, qui consiste en domrah. bebbel, nicha et
quelques autres plantes du Sahara, devient extrêmement
pauvre. Jusqu'à Audjila, on se trouve toujours sur un ter-

A L'OASIS DE JUPITER-AMMON. 467
rain de sésir, c'est-à-dire sablonneux, recouvert de cail-
loux de diverses grosseurs. Çà et là, on découvre des
souches de palmiers pétrifiées et de grands lits de coquil-
lages de mer.
En fait de sources, il y en a deux sur ce parcours, celles
d'Alaïa et de Ressame, en dehors de celles du Fareg. Les
deux premières donnent une eau assez chargée de sulfate
de soude pour n'être guère potable. 11 est à remarquer
que dans tout le pays qui s'étend de la grande Syrte à
l'Egypte, on ne trouve pas une seule source d'eau douce,
ce qui semblerait prouver qu'à une époque comparative-
ment peu éloignée, ces terrains subissaient l'action con-
stante de l'eau de mer.
Le fait est qu'à Djalo et à Audjila l'eau de source n'est
presque pas buvable. Les ouadi donnent de l'eau salée, et
entre Djalo et Siouah, il n'y a pas d'eau douce, pas plus
qu'à Siouah même, car la source du Soleil est également
un peu saumâtre. Bayle Saint-John, qui a fait l'analyse
de cette dernière eau, y trouva plus de sels que dans l'eau
de la Tamise.
Les excellents anéroïdes de Secretan, à Paris, qui m'ac-
compagnaient pendant ce voyage, me prouvèrent du reste
que toute la contrée de Bir-Ressame par Audjila et Djalo
et, vers l'est, par l'oasis de Siouah à la source de Mor-
hava, se trouve au dessous du niveau de la mer. Du côté
de l'ouest, cette dépression continue peut-être encore
plus loin, jusqu'à Méradé, je suppose. Le Nil ou son
delta, n'en est probablement séparé que par quelques
écueils crétacés de peu d'élévation. Aristote dit positive-
ment que l'oasis de Jupiter-Ammon a été formée par le
dessèchement d'eaux marines et qu'elle est située en con-
trebas de l'Égypte inférieure. D'un autre côté, il a été
prouvé par les déterminations barométriques de Caillaud,
que Siouah est de 100 pieds moins élevé que le niveau de
la Méditerranée.

468 VOYAGE DE BENGASI
Mes mesures prises à l'anéroïde sont parfaitement d'ac-
cord avec les résultats obtenus par Caillaud ; il faut même
ajouter que toute la contrée entre Bir-Ressam et la source
de Morhara se trouve au dessous de la Méditerranée. En
opérant un percement du point le plus rentré de la grande
Syrte, à la source de Ressam, la Cyrénaïque et ce qu'on
appelle le plateau du désert libyque, formeraient une
presqu'île. Nous ne savons pas jusqu'où cette dépression
peut aller du côté du sud. Peut-être que la grande oasis
de Koufra se trouve également au-dessous du niveau de
la mer; les Modjabra prétendent du moins que de Djalo
à Koufra, on ne quitte pas une sérir complétement unie.
Ainsi que mes prédécesseurs, je n'ai trouvé aucune anti-
quité dans les oasis d'Audjila et de Djalo. Il me fut im-
possible de me procurer un guide pour aller à Koufra,
oasis qu'on m'a dit être de nouveau habitée, les Snoussi,
confrérie musulmane du plus absolu fanatisme, y ayant
fondé une Zaouia. Il paraîtrait que les terres ont recom-
mencé à être mises en culture et que les relations ont été
reprises avec le Ouadaï.
La route de Djalo à Siouah traverse trois parties dis-
tinctes du désert. En quittant le Ouadi qui, au fond, fait
encore partie des oasis de Djalo et d'Audjila, on se trouve
d'abord pendant quelque temps sur une sérir et, ensuite,
dans de hautes dunes d'un sable blanc. Ces dunes portent
le nom de Bhart. Elles ne s'étendent pas très-loin du
côté du nord, et du côté du sud on n'en connaît pas
encore les limites. Du côté de l'est, leur largeur est d'en-
viron un degré. Une fois qu'on a franchi ces dunes, cou-
vertes des ossements d'esclaves morts de soif, et bêtes de
somme laissées en route, on est entré dans la Serir-
Guerdoba qui comprend également un degré environ
dans le sens de l'ouest à l'est. Ces deux zones sont abso-
lument dépourvues de sources et de végétation, à part les
portions septentrionales du Bhart, où, après les pluies qui

A L'OASIS DE JUPITER-AMMON. 469
tombent de temps à autre, il se formerait, paraît-il, quel-
ques endroits verts de plantes herbacées.
En arrivant à la source de Tarfaya, on est tout près de
la lisière sud du plateau libyque qui ne dépasse presque
nulle part la hauteur de 300 pieds. Là commence une
série de lacs et d'oasis semblables entre eux et. qui s'éten-
dent jusqu'à Siouah. Les nombreuses sources donnent
toutes une eau qu'on a grand'peine à avaler ; malgré cela,
le fondateur de l'ordre des Snoussi a établi sa zaouia prin-
cipale, Saraboub, dans l'oasis située le plus à l'ouest et
appelée Faredga.
C'est un fait bizarre que ces petits lacs, dont le plus
considérable n'a que 10 kilomètres de long sur 3 kilo-
mètres, aient pu résister, depuis des milliers d'années, aux
envahissements des dunes qui constituent leur rive méri-
dionale. L'eau de ces lacs est parfaitement limpide. Elle
ne m'a pas semblé plus salée que celle de la Méditerranée.
J'ai pris avec moi un échantillon de l'eau du lac Chiata et
me promets de publier les résultats de l'analyse de cette
eau. Il faut supposer l'existence de quelque affluent sou-
terrain d'eau douce, puisque le degré de salure ne paraît
pas augmenter et puisque le niveau reste toujours le même
malgré la grande sécheresse de l'air.
Dans ces parties du pays, on trouve également partout
des palmiers pétrifiés et des arbres dent on ne peut pas
facilement déterminer l'espèce, ainsi que d'autres fossiles
et surtout des coquillages. La végétation y est assez riche.
Les genres du désert et les palmiers se rencontrent sur
tous les points. On voit, aux nombreux hypogées creusées
dans des roches calcaires, qu'anciennement le pays a été
habité. Il ne m'a pas été possible de découvrir des in-
scriptions.
Dans l'oasis de Jupiter Ammon, aujourd'hui Siouah,
j'ai trouvé un excellent accueil, grâce aux démarches
faites par mon gouvernement auprès de celui de l'Égypte.

470 VOYAGE DE BENGASI, ETC.
Les indigènes mêmes, contrairement à ce qui était arrivé
à mes prédécesseurs, m'ont témoigné une franchise et un
empressement qui m'ont singulièrement facilité toutes
mes recherches.
Quant aux résultats que j'ai obtenus, je citerai en pre-
mière ligne ma réussite dans la copie de tous les hiéro-
glyphes conservés au temple d'Agharmy. Je n'ai pas cru
devoir copier les colonnes d'Oumma, ces hiéroglyphes
ayant été publiés par MM. Jomard et Minutoli. Par vingt-
trois observations faites à des heures différentes et plu-
sieurs jours de suite, j'ai pu déterminer d'une manière
précise l'altitude négative de Siouah par rapport à la
Méditerranée. Des observations faites de jour et de nuit
avec un thermomètre m'ont permis de constater que les
sources de Siouah, et notamment celle qui est connue des
savants sous le nom de source du Soleil n'ont point une
température variable. De plus, tontes ces sources pos-
sèdent presque le même degré de chaleur. A Siouah
même, il n'y a aucune espèce de restes d'anciennes con-
structions. A Agharmy, il n'y a que les ruines que Hamil-
ton décrivit le premier et que je regarde, avec lui, comme
les débris du grand temple d'Ammon. Par des relevés et
des mesures d'angles faites de plusieurs points différents,
j'ai pu compléter la topographie de l'endroit.
Les habitants m'ont appris qu'ils conservent encore le
souvenir de la visite d'Alexandre le Grand ; ils attribuent
même à ce prince la construction du temple d'Oumma-
Beïda, bien qu'il semble, d'après les récits historiques,
qu'Alexandre trouva le temple déjà construit. Les lettrés
du pays connaissent aussi le nom de Santaria que les écri-
vains arabes du moyen âge donnaient à Siouah.
Après avoir passé quelques jours dans la célèbre oasis,
je me dirigeai sur Alexandrie, en suivant la dépression
du sol jusqu'à Morhara, toujours au dessous du niveau de
la mer.

CARTE MANUSCRITE DE L'EUROPE, ETC. 471
A Morhara, tournant vers le nord, je me trouvai bientôt
sur le plateau qui sépare le désert libyque de la mer
intérieure. Les puits de Hammam et d'Abousir (Tapo-
siris) creusés dans le calcaire, nous redonnèrent la pre-
mière eau douce. J'arrivai à Alexandrie le 25 mai, sans
avoir éprouvé la moindre cause de retard.
SUR UNE GRANDE CARTE MANUSCRITE DE L'EUROPE ET DES
CONTRÉES ADJACENTES, DRESSÉE DANS LE SYSTÈME DE LA
PROJECTION GNOMONIQUÉ, POUR SERVIR A L'ÉTUDE DE LA
FIGURE DE LA TERRE. — NOTE PRÉSENTÉE A LA SOCIÉTÉ

DE GÉOGRAPHIE PAR M. FÉLIX FOUCOU, DANS LA SÉANCE
DU 19 MARS 1869.
La carte que j'ai l'honneur de présenter à la Société de
géographie a été construite pour servir à deux objets
définis :
A la coordination des gisements des produits que re-
cherche l'industrie des mines ;
A l'étude des rapports qui lient entre eux les divers
accidents orographiques et hydrographiques du sol de
l'Europe et des contrées adjacentes.
On sait que ces deux objets sont intimement solidaires
l'un de l'autre, bien qu'ils poursuivent un but pratique
différent. A mesure que l'industrie minière multiplie les
travaux de sondages et de galeries souterraines, on voit
de mieux en mieux que les filons métallifères, loin d'être
jetés confusément çà et là dans une contrée donnée, s'y
trouvent distribués suivant des directions dont l'allure
trahit l'influence manifeste des mouvements qui ont fait
surgir les chaînes de montagnes voisines ; ces directions
demeurent constantes sur certaines étendues, et ces
étendues elles-mêmes sont d'autant plus vastes que la
contrée a été le théâtre de l'apparition d'un plus petit

472 CARTE MANUSCRITE DE L'EUROPE
nombre de systèmes de montagnes différents les uns des
autres. Une confirmation très-récente de ce fait nous est
fournie par la belle exploration orographique entreprise,
de 1864 à 1867, par notre confrère M. Guillemin, dans
les massifs de la Californie et du Mexique (1). Depuis
longtemps déjà un autre membre de notre Société, l'il-
lustre secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences,
M. Élie de Beaumont, avait, dans sa Notice sur les sys-
tèmes de montagnes,
établi par des faits nombreux cette
corrélation féconde entre les mouvements qui ont façonné
le relief terrestre et la répartition des richesses minérales.
Il n'est pas moins apparent que les poches qui empri-
sonnent les substances liquides et gazeuses à des profon-
deurs variables, se groupent le long des axes anticlinaux
qui dessinent les plissements de l'écorce terrestre : d'où
il résulte que ces substances affleurent au jour dans les
vallées de dénudation, vallées qui furent tracées tout
d'abord par le travail des eaux circulant à travers les cre-
vasses dont le sous-sol est criblé sur le passage de ces
mêmes axes anticlinaux. Un exemple bien connu de l'in-
fluence exercée par les accidents hydrographiques sur la
distribution souterraine des matières liquides et gazeuses
que recherche l'industrie des mines, a été fourni dans ces
dernières années par les nombreuses découvertes de pro-
duits hydrocarbures dans l'Amérique du Nord. Je dois
ajouter que l'idée première de la construction de ma carte
a été conçue à la suite de ces découvertes. Ayant agrandi,
au printemps de 1866, la petite carte gnomonique de
l'Europe que IL Élie de Beaumont a placée à la fin du
3 volume de sa Notice, je pointai, sur ce diagramme
e
vingt-cinq fois plus étendu que le modèle, tous les gîtes
d'huile minérale qui m'étaient connus à la surface de
notre continent : c'est à la suite des résultats obtenus par
(1) Voyez les Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du
8 mars 1869, p. 595 et suivantes.

ET DES CONTRÉES ADJACENTES. 473
ce premier travail, que je confiai à notre confrère M. Ju-
lien Thoulet, l'exécution d'une carte beaucoup plus grande
encore et rendue plus précise par le calcul direct de tous
ses éléments. En résumé, quoique la carte ait eu pour
point de départ un ensemble de considérations qui pa-
raissent étrangères à la géographie pure, les rapports que
je viens de rappeler entre cette science et l'industrie des
mines suffisent à bien établir que dans ma pensée la carte
est, avant tout, un instrument enregistreur des faits géo-
graphiques : si ces faits ont été exactement observés par
les explorateurs, s'ils sont en outre fidèlement enregistrés
sur la carte, celle-ci deviendra le premier guide de l'in-
génieur des mines et comme sa boussole d'orientation.
Mais il est peut-être permis d'attendre quelque chose
de plus, en étudiant la géographie au moyen de cartes
analogues à celle-ci. Comme la projection gnomonique
est obtenue en prolongeant les rayons de la sphère jus-
qu'à leur rencontre avec le plan tangent qui passe par le
centre de la région que l'on veut projeter, il en résulte que
tout arc de grand cercle est reproduit sur ce plan par une
ligne droite. Or, si l'on admet, d'après un ensemble
de faits positifs et avec des esprits éminents en Europe
et dans l'Amérique septentrionale, que le relief de la
terre est le résultat d'un refroidissement lent et progres-
sif qui rapproche peu à peu l'enveloppe extérieure du
centre de ce sphéroïde, le système de la projection gno-
monique prend une valeur exceptionnelle. Cette contrac-
tion de l'enveloppe terrestre, en effet, ne s'opère pas
indifféremment dans tous les sens : il se produit à travers
les âges un écrasement transversal des fuseaux de la
sphère, de telle sorte que les sillons ouverts dans l'en-
veloppe extérieure par cette contraction, sont exactement
des arcs de grand cercle, qui se reproduiront sur une
carte gnomonique suivant des lignes droites. Envisagée
sous son aspect le plus général, la géographie ne se pro-

474 CARTE MANUSCRITE DE L'EUROPE
pose pas autre chose que l'étude de ces sillons. Dans les
uns, la matière pâteuse que recouvre l'enveloppe exté-
rieure s'est élevée des profondeurs et a surgi sous la forme
de chaînes de montagnes ; dans les autres, se sont logés
les matières liquides et les sédiments venus de la surface. Il
paraît difficile de faire l'anatomie d'une portion quelconque
de la terre, sans être conduit à ramener tous les acci-
dents à un certain nombre d'éléments rectilignes ; et ces
éléments, dans les systèmes de projection des cartes ordi-
naires, sont représentés par des lignes plus ou moins
courbes, qui ne permettent de dégager les coïncidences
qu'au prix de beaucoup de temps et de peine. Supposons
maintenant qu'il existe quelque part la carte gnomonique
rigoureuse d'une région parfaitement connue. Sur cette
carte, un géographe exercé découvrira des rapproche-
ments de plus d'un genre. S'il se propose d'étudier le
système hydrographique d'une partie de cette région, s'il
appelle à son aide les lumières de la physique du globe,
qui lui montreront, par exemple, la distribution des pluies,
de la chaleur solaire et des vents, il n'est pas impossible
qu'il soit conduit à formuler quelque loi simple, relative au
mode de formation des cours d'eau. Transportant dès lorsau
cœur même de quelque pays encore inexploré cette loi, qui
serait à coup sûr immuable sur toute la terre, ne pourrait-il
pas, après avoir étudié avec soin tout ce que l'on sait déjà
des régions qui avoisinent ce pays, fournir de précieuses
instructions au voyageur qui se proposerait d'aller à la re-
cherche des sources d'un grand fleuve ? Qui sait ce que la
solution du problème des sources du Nil aurait gagné à un
travail préparatoire de cet ordre ? travail d'exploration dans
le silence du cabinet, pour éclairer les pas des explorateurs
sur le terrain. Qui sait enfin si les faits recueillis par quel-
ques hommes hardis, dans la zone des lacs d'où sort le Nil,
ne pourraient pas servir à leur tour à rechercher plus faci-
lement les sources de quelque autre grand fleuve africain ?

ET DES CONTRÉES ADJACENTES. 475
Mais le premier pas à faire, soit pour atteindre ce ré-
sultat si mon espérance est fondée, soit pour en faire
abandonner la poursuite si elle est chimérique, c'est
d'avoir une carte aussi exacte que possible dans toutes
les parties qui ont été l'objet de travaux géographiques
achevés. La conclusion pratique de la présentation que
j'ai l'honneur de faire à la Société, serait donc d'obtenir
que M. le président voulût bien prier quelques-uns des
excellents cartographes, nos confrères, d'examiner la carte
avec soin et dans un esprit de critique aussi accentué que pos-
sible, afin de corriger sans retard les parties défectueuses
qui ne peuvent manquer de se montrer dans un travail
de cette nature. Ce travail a exigé trois années et le con-
cours de plusieurs collaborateurs. Qu'il me soit permis
de remercier d'abord notre secrétaire général, M. Maunoir,
dont l'obligeant concours nous a permis de disposer de
documents géographiques nombreux et récents, et dont les
avis nous ont souvent aidé à triompher des difficultés
d'exécution. Dans une Note sur les projections gnomo-
niques,
insérée au Bulletin du mois de janvier 1868,
M. Thoulet a déjà fait connaître à la Société les construc-
tions de géométrie descriptive et les formules calculables
par logarithmes, qui lui ont servi à dresser le canevas
pour l'établissement de la projection. Le centre de la carte
est situé près de Remda, en Saxe, et les méridiens s'éten-
dent depuis le 76 degré ouest jusqu'au 95 degré est de
e
e
Paris ; en hauteur, elle occupe tout l'espace compris entre
le 15 et le 80 degré de latitude nord. Tous les méridiens
e
e
sont des lignes droites, tous les parallèles sont des courbes
du second degré. M. Thoulet a exécuté environ 13 000 cal-
culs logarithmiques que je place sous les yeux de la So-
ciété : 8246 de ces calculs ont servi à pointer, d'après leurs
distances à l'axe de la carte, un nombre égal d'intersec-
tions entre les méridiens et les parallèles ; les autres calculs
ont été nécessités par la légère indétermination graphique

476
DEMANDE D'INSTRUCTIONS.
afférente aux intersections des parallèles avec un certain
nombre de méridiens très-rapprochés de l'axe de la carte,
et par cela même presque parallèles à cet axe ; pour ces
derniers, il a fallu obtenir la distance comprise entre la
projection du pôle et le point trouvé pour l'intersection
du parallèle. Cette dernière opération a été employée
entre 10 degrés ouest et 26 degrés est, depuis le sommet
de la carte jusqu'au 36 degré de latitude nord. J'ajouterai
e
que M. Thoulet a contribué largement par sa persévé-
rance au travail d'établissement de la projection, travail
que personne n'avait encore abordé sur cette échelle con-
sidérable et qui a dû être recommencé à plusieurs reprises.
Enfin, grâce à ces nombreuses données numériques, à
l'habileté et à la patience de M. Judenne, dessinateur au
dépôt des cartes et plans du ministère de la guerre, le
tracé de la projection et des contours géographiques a pu
être mené à bonne fin. La carte est destinée à être gravée,
après qu'elle aura subi l'épreuve de la critique et reçu
les améliorations dont elle est susceptible. Pour faciliter
ce dernier travail, j'ai fait calquer la carte entière en vingt
fragments composant l'album que je soumets à la Société.
Chacune des feuilles de cet album permettra ainsi de faire
toutes les études préalables qui seront nécessaires, et de
ne transporter sur la grande carte elle-même que les ré-
sultats définitifs de ces études.
DEMANDE D'INSTRUCTIONS (1) POUR UN SÉJOUR EN ASIE MINEURE,
PAR M. BELLOC, INGÉNIEUR CIVIL.
Employé pendant trois ans au service du gouverne-
ment turc en qualité d'ingénieur, j'ai habité l'Asie mi-
neure, où je pense retourner bientôt.
J'ai d'abord été attaché deux années à la construction
(1) Adressée par M. Belloc, à la Commission centrale, dans sa séance
du 16 avril 1869.

POUR UN SÉJOUR EN ASIE MINEURE. 477
de la route de Trébizonde à Erzeroum ; de là je fus en-
voyé à Samsoun, pour commencer une route entre Sam-
soun et Amassia.
Gomme employé de la route de Trébizonde, j'ai dû, dès
mon arrivée aller en reconnaissance jusqu'à Bayazid en
passant par Erzeroum : c'était mon début.
Je fus ensuite détaché provisoirement pour recon-
naître la route qui unit Schapp-Khané-Kara-Hissar à
Kérassunde.
Entre ces deux expéditions, j'ai fait des études de route
assez détaillées entre Trébizonde et Erzeroum, en compa-
gnie de plusieurs autres ingénieurs français. Nous avons
dû étudier en détail toute cette ligne afin de déterminer
le tracé définitif de la route, que nous avons complétement
nivelée d'un bout à l'autre.
Il m'est donc impossible de n'avoir pas une idée
exacte des principales voies suivies actuellement par les
caravanes qui circulent entre Erzeroum et Trébizonde et
des pays qu'elles traversent, tandis que la reconnaissance
d'Erzeroum à Bayazid ne m'a laissé qu'une idée assez
vague du pays.
Les dix derniers mois qui ont marqué la fin de mon
séjour en Turquie ont été employés à reconnaître la route
de Samsoun à Amasia et à commencer les études y rela-
tives.
Mes occupations en Turquie se sont donc rapportées,
jusqu'à ce jour, directement à l'étude de la topographie
d'une partie de ce pays. Les études de ce genre sont pré-
cisément l'un des buts de votre association.
J'ai donc pensé, lors de mon arrivée en France, à offrir
à la Société de géographie tous les renseignements qu'elle
me fera l'honneur de me demander et qu'il me sera pos-
sible de lui donner.
Enfin, prévoyant la possibilité d'un nouveau voyage en
Orient, je veux aussi prier la Société de m'aider de ses

478 DEMANDE D'INSTRUCTIONS, ETC.
lumières et de guider mon inexpérience dans mes futures
explorations.
Ainsi guidé, je pourrai rendre mes observations plus
utiles en leur imprimant une direction qui les rapportera
au but commun des recherches de la géographie, et
m'empêchera de les disséminer inutilement sur des points
déjà connus.
Je vais maintenant essayer de faire connaître et juger
l'espèce