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VUES
D E S
CORDILLÈRES,
E T
M O N U M E N S DES PEUPLES
I N D I G È N E S
DE L'AMÉRIQUE.
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Bibliothèque Alexandre Franconie
Conseil général de la Guyane

IMPRIMERIE DE SMITH ( l 8 l 6 ) ,
Excepté les titres qui sont de l'Imprimerie de STAHL (1824)

VUES
DES
CORDILLÈRES
ET
M O N U M E N S DES PEUPLES
INDIGENES
DE L'AMÉRIQUE;
P A R A L . D E H U M B O L D T .
A V E C 1 9 P L A N C H E S , D O N T P L U S I E U R S C O L O R I É E S .
T O M E S E C O N D .
PARIS.
CHEZ N. M A Z E , LIBRAIRE, RUE GITE-LE-COEUR, N°4.


V U E S P I T T O R E S Q U E S
D E S C O R D I L L È R E S ,
E T M O N U M E N S D E S P E U P L E S I N D I G È N E S
D E L ' A M É R I Q U E .
SUITE D E L A P L A N C H E XXIII I.
Relief en basalte, représentant le
Calendrier mexicain.
Nous venons de voir que les Mexicains, les
Japonnois, les Tibétains et plusieurs autres
nations de l'Asie centrale, ont suivi le m é m e
système dans la division des grands cycles,
et dans la dénomination des années qui les
composent. Il nous reste à examiner un fait
qui intéresse plus directement l'histoire des
migrations des peuples, et qui paroît avoir
1 Pl. VIII de l'édition in-8°.
II.
1

2 VUES DES CORDILLÈRES,
échappé jusqu'ici aux recherches des savans.
Je crois pouvoir prouver qu'une grande
partie des noms par lesquels les Mexicains
désignoient les vingt jours de leurs mois,
sont ceux des signes d'un zodiaque usité depuis
la plus haute antiquité chez les peuples de
l'Asie orientale. Pour faire voir que cette
assertion est moins hasardée qu'elle ne le
paroît d'abord, je vais réunir dans un seul
tableau, 1.° les noms des hiéroglyphes mexi­
cains , tels qu'ils nous ont été transmis par tous
les auteurs du seizième siècle ; 2.° les noms des
douze signes du zodiaque tartare, tibétain et
japonnois; 3 les noms des nakchatras, ou
maisons lunaires du calendrier des Hindoux.
J'ose m e flatter que ceux de mes lecteurs qui
auront examiné attentivement ce tableau com­
paratif, s'intéresseront aux discussions dans
lesquelles nous devons entrer sur les première»
divisions du zodiaque.

ET M O N U M E N S DE L AMERIQUE.
5

4 VUES DES CORDILLÈRES ,
Depuis les temps les plus reculés, les
peuples de l'Asie connoissoient deux divi­
sions de l'écliptique, l'une en vingt-sept ou
vingt-huit maisons ou préfectures lunaires,
l'autre en douze parties. C'est à tort qu'on
a avancé que cette dernière division ne se
trouvoit que chez les Égyptiens. Les monu-
mens les plus anciens de la littérature indienne,
les ouvrages de Calidas et d'Amarsinh 1, font
mention à la fois des douze signes du zodiaque
et des vingt-sept campagnes de la lune.
D'après ce que nous savons sur les c o m m u ­
nications qui, plusieurs milliers d'années avant
notre ère, ont eu lieu entre les peuples de
l'Ethiopie, de la Haute-Egypte et de l'Hin-
doustân, il n'est pas permis de regarder,
c o m m e appartenant exclusivement aux Egyp­
tiens, tout ce que ces derniers ont transmis aux
peuples de la Grèce.
La division de l'écliptique en vingt-sept
ou vingt-huit maisons lunaires, est probable­
ment 2 plus ancienne que la division en douze
parties, qui se rapporte au mouvement an-
1 Rech. Asiat., Vol. II, p. 346.
* L E GENTIL, Vol. I, p. 261.

E T M O N U M E N S D E L'AMÉRIQUE. 5
nuel du soleil. Des phénomènes qui se ré­
pètent toutes les lunaisons dans le m ê m e ordre,
fixent bien plus l'attention des hommes que
des changemens de position, dont le cycle
n'est achevé que dans l'espace d'un an. La
lune étant presque placée, dans chaque lu­
naison , près des mêmes étoiles, il paraît
naturel qu'on ait donné des noms particuliers
aux vingt-sept ou vingt-huit constellations
. qu'elle parcourt dans une révolution syno-
dique. Peu à peu les noms de ces constella­
tions ont passé aux jours lunaires mêmes, et
celte liaison apparente entre le signe et le
jour est devenue la base principale des calculs
chimériques de l'astrologie.
En examinant attentivement les noms que
les nakchatras} ou hôtelleries lunaires, portent
dans l'Hindoustân, on y reconnoît non seule­
ment presque tous les noms du zodiaque tar-
tare et tibétain, mais aussi ceux de plusieurs
constellations qui sont identiques avec les
signes du zodiaque grec. Chaque nakchatras
a 13° 20', et 21/4 nakchatras correspondent à
un de nos signes. Le tableau suivant rend
assez probable que le zodiaque solaire a
tiré son origine du zodiaque lunaire, cl que

6 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
les douze signes du premier ont été choisis
en grande partie parmi les vingt-sept n a k -
châtras.

SIGNES {DODECATEMORIA)
M A I S O N S L U N A I R E S .
DU ZODIAQUE.
Rat.
Bat, verseau.
Gazelle.
Bœuf, capricorne.
Flèche, arc.
Tigre, sagittaire.
Queue de lion.
Lion.
Fléau de balance.
Dragon, balance.
Serpent.
Serpent, vierge.
Cheval.
Cheval.
Chèvre.
Brebis, cancer.
Singe.
Singe, gémeaux.
Aigle.
Oiseau, taureau.
Queue de chien.
Chien, bélier.
Poisson.
Porceau, poisson.
Dans le ciel arabe, le baudrier d'Orion est
désigné sous le nom de fléau de balance,
Micân; et il paraît d'autant plus remarquable
qu'une station lunaire des Hindoux porte la
m ê m e dénomination , que, depuis la décou­
verte du zodiaque de Tentyra, on a élevé des

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 7
doutes sur l'ancienneté de la constellation de
la balance. O n ne sauroit nier que les signes
qui composent le zodiaque égyptien, chal-
déen et grec, sont connus dans l'Inde depuis
les temps les plus reculés; et il est probable
que, lorsque Jules - César ajouta la balance
au zodiaque romain, il le fit en suivant les
conseils de l'astronome Sosigènes 1 qui, né
en Egypte, ne pouvoit pas ignorer les di­
visions de l'écliptique usitées dans l'Orient.
O n n'a pas besoin 1, d'ailleurs, de jeter des
doutes sur la haute antiquité du signe de la
balance, pour infirmer l'hypothèse hasardée
d'après laquelle un temple de la Haute-Egypte
a été construit plus de quatre mille ans avant
notre ère.
Frappé de l'analogie qui existe entre les
dénominations des nakchatras et celles de
plusieurs signes du zodiaque tibétain et grec,
j'ai examiné si les constellations, qui portent
1 B U T T M A N N , dans IDELER , Hist. Unt., p. 372-378.
2 Voye z un savant Mémoir e de M . VISCONTI , inséré
dans la traduction d'Hérodote de M . Larcher (2.° éd.),
T o m . II, p. 576 ; et VISCONTI , Miscell. di Museo Pio-
Clementino, T o m . V I , p. 25, note c.

8 VUES DES CORDILLÈRES,
le m ê m e n o m , répondoient aux mêmes points
du ciel. Cette correspondance n'a pas lieu,
soit que l'on suppose que le premier nak-
chatras, connu sous la dénomination de che­
val , est le cheval du zodiaque tibétain, et par
conséquent le lion du zodiaque grec, soit que
l'on admette, avec M M . Jones et Colbrooke
que l'origine des nakchatras est placée dans
le signe du bélier qui est le chien du zodiaque
tibétain. Cette dernière hypothèse n'offriroit
quelque probabilité que dans le cas où les
hôtelleries lunaires auroient été comptées
contre l'ordre des signes : alors les six nak­
chatras , désignés par les noms de deux faces,
de trois empreintes des pieds de Vichnou ,
de la queue du lion , du feston de feuilles ,
de la flèche et de la tête de gazelle, auroient
représenté nos signes gémeaux, écrevisse, lion,
vierge, sagittaire et capricorne. Mais, dans
aucune des suppositions que nous venons
d'indiquer, la balance, le lion et le bélier ne
se trouvent placés dans l'éloignement réci­
proque qui leur convient. D'après les savantes
recherches des membres de la société de
1 Asiat. Res., T o m . I X , p. 118.

E T MONUMENS DE L ' A M É R I Q U E . 9
Calcutta, les nakchatras aswini, cheval ; pus-
hia, flèche, et mula, queue de lion, ré­
pondent à oc du bélier, <T de l'écrevisse, et y
du scorpion du zodiaque grec, ou au chien,
à la brebis et au lièvre du zodiaque tartare
et tibétain.
Il peut paroître extraordinaire, au premier
abord, qu'en formant des vingt-sept ou vingt"
huit signes du zodiaque lunaire les douze
signes du zodiaque solaire, les peuples aient
conservé les noms d'un grand nombre de
constellations, sans avoir égard à leur posi­
tion absolue et à l'ordre dans lequel elles se
suivent; mais il ne faut pas en conclure que
l'analogie frappante, qu'offrent douze nak-
chatras avec autant de signes du zodiaque
tibétain et grec, soit purement accidentelle.
C o m m e les dénominations des mansions lu­
naires ont passé peu à peu aux jours mêmes ,
on conçoit qu'elles étaient devenues familières
au peuple qui ignoroit sans doute la position
des étoiles dont se composent les divisions de
l'écliptique. Il se pourvoit que des nations, re­
tombées dans la barbarie, n'eussent conservé
qu'une réminiscence confuse des noms des nak­
chatras, et qu'en réformant leur calendrier,

10 VUES DES CORDILLÈRES ,
elles eussent choisi parmi ces noms ceux des
signes du zodiaque solaire, sans suivre l'ordre
anciennement adopté. Il se pourroit aussi,
et j'incline à donner la préférence à cette
dernière opinion, que le zodiaque composé
de douze signes eût tiré son origine d'un
ancien zodiaque lunaire, dans lequel les
nakchatras étoient placés selon un ordre plus
analogue à celui que nous remarquons au­
jourd'hui dans les dodecatemoria des peuples
du Tibet et de la Tartarie. En effet, les di­
visions de l'écliptique que sir William Jones,
Colbrooke et Sonnerai ont fait connoître,
diffèrent essentiellement entre eux. La flèche
qui, selon un auteur indien, est le huitième
nakchatras, n'est que le vingt-troisième d'après
un autre auteur. Nous verrons m ê m e plus bas,
en parlant d'un bas - relief romain décrit par
Bianchini, que dans l'Orient il existoit jadis
des zodiaques solaires qui avoient les mêmes
signes, mais placés dans un ordre différent.
D e plus, le retour du soleil des tropiques
vers l'équateur, et le phénomène de l'égale
durée des jours et des nuits, devoient en­
gager les hommes à faire de grands change-
mens aux figures des nakchatras, lorsqu'ils

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 11
en employèrent une partie pour former le
zodiaque solaire.
Cette liaison intime entre les hôtelleries
lunaires et les signes du zodiaque se manifeste
encore dans les noms que les Hindoux donnent
aux mois et aux années. Ces noms, d'après
les recherches curieuses de M. Davis 1, ne
sont pas ceux des dodecatemoria du zodiaque
solaire; ils sont tires des nakchAtras m ê m e s ,
chaque mois portant le n o m de la maison
lunaire dans laquelle la pleine lune a lieu.
Nous avons vu plus haut qu'au Tibet, en
Chine et chez les peuples tartares, chaque
année des cinq indictions du grand cycle
porte le nom d'un des douze animaux du
zodiaque solaire. Chez les Hindoux, les an­
nées prennent le nom du nakchatras dans
lequel se trouve Jupiter à son lever héliaque.
C'est ainsi qu'aswini (cheval), ou magha
(maison ) , sont les noms d'une année, d'un
mois, et d'un ti'thi ou jour lunaire, c o m m e
au Mexique les signes tochtli (lapin), ou calli
(maison), président à la fois à l'année, à la
demi-lunaison et au jour.
1 O n the cycle of sixty years. Asiat. Res., Vol. III,
p. 217-261.

12 VUES DES CORDILLÈRES,
Il résulte de l'ensemble de ces considéra­
tions , que la division de l'écliptique en douze
signes a tiré probablement son origine de la
division en vingt-sept ou vingt-huit maisons
lunaires, et que le zodiaque solaire a été
primitivement un zodiaque lunaire, chaque
pleine lune étant à peu près éloignée de la
précédente de deux nakchatras et un quart,
ou de 13° 20'. C'est ainsi que la plus ancienne
astronomie des peuples se trouve liée aux
seuls mouvemens de la lune. S'il arrive que
les douze signes du zodiaque portent des
noms qui diffèrent totalement de ceux des
nakchatras, il ne faut pas en conclure que les
étoiles mêmes aient été distribuées d'après
une double division. Dans l'Asie orientale,
le zodiaque en douze signes n'a été, pendant
long-temps, qu'une division abstraite1, tandis
que le zodiaque en vingt-sept ou vingt-huit
nakchatras étoit seul un véritable zodiaque
étoile. J'ai cru devoir insister sur la liaison
intime qui existe entre les deux divisions de
l'écliptique, pour faire voir que l'une et
1 BAILLY , Ast. ind., p. 5; Astr. mod. , T o m . III,
p. 301.

ET M 0 N U M E N S D E L'AMÉRIQUE. l3
l'autre peuvent avoir donné naissance aux
signes du zodiaque mexicain.
Examinons d'abord l'analogie qu'offrent
les dénominations des jours mexicains avec
celles des signes du zodiaque tibétain, chi­
nois, tartare et mongol. Cette analogie est
frappante dans les huit hiéroglyphes appelés
atl, cipactli, ocelotl, tochtli, cohuatl, quauhtli,
ozomatli
et itzcuintli.
Atl, eau, est indiqué souvent par un hié­
roglyphe dont les lignes parallèles et ondulées
rappellent le signe que nous employons pour
désigner le verseau. Le premier tse ou catas-
térisme du zodiaque chinois, le rat (chou)
se trouve aussi fréquemment représenté sous
la figure de l'eau 1. Lors du règne de l'em-
pereur Tchouen-hiu, il y eut un grand
déluge; et le signe céleste hiuen-hiao, qui,
par sa position, répond à notre verseau, est
le symbole de ce règne. Ainsi, observe le
père Souciet dans ses Recherches sur les
cycles et les zodiaques, la Chine et l'Europe
s'accordent à représenter, sous des dénomi-
1 Obs . mathém . d u P. SOUCIET, publiées par le
P. GAUBIL, T o m . III, p. 33.

14 VUES DES CORDILLÈRES,
nations différentes, le signe que nous nom­
mons amphora ou aquarius. Chez les peuples
occidentaux, l'eau qui sort du vase de l'aqua-
rius (x^çiç CfxToç)
formoit aussi une constel­
lation particulière ( C^up ), à laquelle appar-
tenoient les belles étoiles Fomahand et Deneb
kaitos,
comme le prouvent 1 plusieurs pas­
sages d'Aratus, de Geminus et du Scholiaste
de Germanicus.
Cipactli est un animal marin 2. Cet hiéro­
glyphe présente une analogie frappante avec
le capricorne que les Hindoux et d'autres
peuples de l'Asie appellent monstre marin.
Le signe mexicain indique un animal fabuleux,
un cétacée dont le front est armé d'une corne.
Gomera et Torquemada 3 l'appellent espa-
darte ,
nom par lequel les Espagnols dé­
signent le narval dont la grande dent est
connue sous le nom de corne de licorne.
Boturini a pris cette corne pour un harpon,
et traduit faussement cipactli par serpent
1 IDELER, Sternnamen, p. 197.
2 G A M A , Descripc. histor. y cronol. de dos Piedras
(Mexico, 1792), p. 27 et 100.
1 Conquista, fol. cxix. Mon. ind., T o m . III, p. 223 .

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . l5
armé de harpons. C o m m e ce signe ne repré­
sente pas un animal réel, il est assez naturel
que sa forme varie plus que celle des autres
signes. Quelquefois la corne paroît un pro­
longement du museau, c o m m e dans le fameux
poisson oxyrinque, représenté à la place du
poisson austral sous le ventre du capricorne,
dans quelques planisphères 1 indiens : d'autres
fois la corne manque entièrement. En jetant
les jeux sur les figures, Planches xxiii et xxvii,
faites d'après des dessins et des reliefs très-
anciens, on voit combien Valadès, Boturini
et Clavigero ont eu tort de représenter le
premier hiéroglyphe des jours mexicains
c o m m e un requin ou un lézard. Dans le
manuscrit du musée Borgia, la tête de ci-
pactli ressemble à celle d'un crocodile; et
ce m ê m e n o m de crocodile est donné, par
Sonnerat, au dixième signe du zodiaque
indien qui est notre capricorne.
D'ailleurs l'idée de l'animal marin cipactli
se trouve liée, dans la mythologie mexi­
caine, à l'histoire d'un h o m m e qui, lors de
la destruction du quatrième soleil , après
1 Philos, transact., 1772, p. 357).

l6 VUES DES CORDILLÈRES,
avoir long-temps nagé dans les eaux, se sauva
seul en atteignant la cime de la montagne de
Colhuacan. Nous avons l'ait observer plus
haut que le Noé des Aztèques, appelé com­
munément Coxcox, porte aussi le nom de
Teo - Cipactli, dans lequel le mot dieu ou
divin est ajouté à celui du signe cipactli. En
jetant les jeux sur le zodiaque de ; peuples
de l'Asie , nous trouvons que le capricorne
des Hindoux est le poisson fabuleux maharan
ou souro 1, célèbre par ses exploits, et repré­
senté , depuis la plus haute antiquité, c o m m e
un monstre marin à tête de gazelle 2. C o m m e
les habitans de l'Inde , de m ê m e que les
Mexicains, indiquent souvent les nakchatras
( maisons lunaires) elles laquenons (dodeca-
temoria) par les seules tètes des animaux qui
composent les zodiaques lunaire et solaire,
il ne faut pas être surpris que les peuples
occidentaux aient transformé le mahara en
capricorne ( afV'xEpuc ), et qu'Aratus, Ptolé-
mée et le persan Kazwini, ne lui donnent
1 SONNERAT , Voyage aux Indes, T o m . T , p 310.
BAILLY, Astr. ind., p. 210.
2 Rech. asiat., T o m . II, p. 335 , n°. 7.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 17
pas m ê m e une queue de poisson. U n animal
qui, après avoir long-temps habité les eaux,
prend la forme d'une gazelle et gravit les
montagnes, rappelle à des peuples, dont
l'imagination inquiète saisit les rapports les
plus éloignés les traditions antiques de M e -
nou, de N o é , et ces DeUcalions célèbres
parmi les Scythes et les Thessaliens. Il est
vrai que, d'après Germanicus, Deucalion
que l'on peut considérer c o m m e le Coxcox
ou le Teo-Cipactli de la mythologie mexi­
caine, étoit placé, non dans le signe du
capricorne, mais dans le signe qui le suit im­
médiatement, dans celui du verseau ( ûfpoyjcç ) ;
cette circonstance n'a cependant rien qui
puisse nous surprendre : elle confirme plutôt
l'opinion ingénieuse de M . Bailly sur l'an­
cienne liaison des trois signes des poissons,
du verseau et du capricorne, ou poisson-
gazelle 1.
Ocelotl, tigre, le jaguar (felis onça) des
régions chaudes du Mexique; tochtli, lièvre;
ozomatli, singe femelle; itzcuintli, chien;
cohuatl, serpent; quauhtli, oiseau , sont des
2 Astr. modern e , T o m . III, p. 297.
II., 2

l8 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
catastérismes qui se trouvent, sous les mêmes
noms, dans le zodiaque tartare et tibétain.
Dans l'astronomie chinoise, le lièvre ne dé­
signe pas seulement le quatrième tse, ou
signe du zodiaque ; la lune, depuis l'époque
reculée du règne d'Yao, étoit figurée c o m m e
un disque dans lequel un lièvre1, assis sur ses
pieds de derrière, tourne un bâton dans un
vase, comme s'il étoit occupé à faire du
beurre ; idée puérile qui peut avoir pris
naissance dans les steppes de la Tartane , où
abondent les lièvres, et qui sont habitées par
des peuples pasteurs. Le singe mexicain, ozo-
malll,
répond au heou des Chinois 2 au
petchi des Mantchoux, et au prehou des Ti­
bétains , trois noms qui désignent le m ê m e
animal. Procyon paroît être le singe hanuan3,
si connu dans la mythologie des Hindoux; et
la position de cet astre, placé sur une m ê m e
ligne avec les gémeaux et le pole de l'éclip-
tique, répond très-bien à la place qu'occupe
le singe dans le zodiaque tartare, entre
1 GROSIER, Hist. gén. de la Chine, T o m . I, p. 114.
2 DEG UIGNE s , Hist. des H u n s , T o m . I. p. XLVII.
3 DePUIS, Origine des Cultes, T o m . III, p. 363.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 19
l'écrevisse et le taureau. Des singes se trouvent
aussi dans le ciel des Arabes : ce sont des
étoiles de la constellation du grand chien,
appelées El-kurûd 1 dans le catalogue de
Kazwini. J'entre dans ces détails sur le signe
ozomatli , parce qu'un animal de la zone tor-
ride, placé parmi les constellations des peuples
mongols, mantchoux, aztèques et toltèques ,
est un point très-important, non seulement
pour l'histoire de l'astronomie, mais aussi
pour celle des migrations des peuples.
Le signe itzcuintli, chien , répond à l'avant-
dernier signe du zodiaque tartare, au ky des
Tibétains , au nokai des Mantchoux, et à l'in
des Japonnois. Le père Gaubil nous apprend
que le chien du zodiaque tartare est notre
dodécatémorion du bélier, et il est très-re­
marquable que, d'après Le Gentil, chez les
Hindoux, quoique ce peuple ne connoisse pas
la série des signes qui commence par le rat,
le bélier est remplacé quelquefois par un
chien marron. D e m ê m e , chez tes Mexicains,
itzcuintli désigne le chien sauvage : car celui
qui est domestique s'appeloit techichi. Le
1 IDELER , Sternnamen, p. 238, 248, 413.
2 *

20 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
Mexique abondoit jadis en quadrupèdes 1
carnassiers qui tenoient à la fois du chien et
du loup, et que Hernandez ne nous a fait
connoître qu'imparfaitement. La race de ces
animaux, connus sous les noms de xoloitz-
cuintli, itzcuintepotzotli, tepeitzcuintli, n'est
vraisemblablement pas entièrement détruite :
mais il est probable qu'ils se sont retirés dans
les forêts les plus désertes et les plus éloignées:
car, dans la partie du pays que j'ai parcourue,
je n'ai jamais entendu parler d'un chien mar­
ron. Le Gentil2 et Bailly ont été induits en
erreur, lorsqu'ils ont avancé que le mot mècha,
qui désigne notre bélier, signifie un chien
marron.
Ce mot de la langue sanskrite est le
n o m vulgaire du bélier : on le trouve em­
ployé 3 d'une manière très-poétique par un
auteur indien qui décrit le combat de deux
guerriers, en disant « que par leurs têtes
c'étoient deux mècha (béliers); par leurs
bras, deux éléphans ; par leurs pieds, deux
nobles coursiers. »
1 Voye z me s Tableaux de la Nature, T o m . I , p. 117,
2 L E GENTIL , Voyage , Т о m . I, p. 247.
3 Observation de M . de CHÉZY .

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 21
Le tableau suivant réunit les signes du
zodiaque tartare avec ceux des jours du ca­
lendrier mexicain :
ZODIAQUE
ZODIAQUE
DU
TARTARES-MANTCHOUX.
DES MEXICAINS.
Pars, tigre.
Ocelotl, tigre.
Taoulai, lièvre.
Tochtli, lièvre, lapin.
Mogai, serpent.
Cohuatl, serpent.
Petchi, singe.
Ozomatli, singe.
Nokaï, chien.
Itzcuintli, chien.
Tukia, oiseau, poule.
Quauhtli, oiseau, aigle.
Sans rappeler les hiéroglyphes eau (atl),
et monstre marin (cipactli), qui offrent une
analogie frappante avec les catastérismes du
verseau et du capricorne, les six signes du
zodiaque tartare, retrouvés dans le calendrier
mexicain, suffisent pour rendre extrêmement
probable que les peuples des deux continens
ont puisé dans une source commune leurs
idées astrologiques. Ces traits de ressemblance
sur lesquels nous insistons, ne sont pas tirés.

22 V U E S D E S CORDILLÈRES ,
de peintures informes ou allégoriques, sus­
ceptibles d'être interprétées selon la nature
des hypothèses que l'on désire faire valoir. Si.
l'on consulte les ouvrages composés, au com­
mencement de la conquête , par des auteurs
espagnols ou indiens qui ignoroient jusqu'à
l'existence d'un zodiaque tartare, l'on verra
qu'au Mexique, depuis le septième siècle de
notre ère, les jours s'appeloient tigre , chien,
singe, lièvre
ou lapin, c o m m e , dans toute
l'Asie orientale, les années portent encore les
mêmes noms en tibétain, en tartare-mant-
chou, en mogol, en kalmouk, en chinois,
en japonnois, en coréen, dans les langues
du Tonquin et de la Cochinchine
O n conçoit que des nations qui n'ont jamais
eu de rapports entre elles, divisent égale­
ment l'écliptique en vingt-sept ou vingt-huit
parties, et donnent à chaque jour lunaire le
n o m des étoiles près desquelles la lune se
trouve placée dans son mouvement progressif
de l'ouest à l'est. Il paroît très-naturel aussi
que des peuples chasseurs ou pasteurs dé­
signent ces constellations et ces jours lunaires,
1 SOUCIET , T o m . II, p. 138.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 23
par les noms des animaux qui sont l'objet
constant de leurs affections ou de leurs
craintes. Le ciel des bordes nomades se
trouvera peuplé de chiens, de cerfs , de
taureaux et de loups, sans qu'on doive en
conclure que ces hordes ont jadis fait partie
d'un m ê m e peuple. Il ne faut pas confondre
des traits de ressemblance purement acci­
dentels, ou naissant d'une identité de posi­
tion , avec ceux qui attestent une origine
c o m m u n e ou d'anciennes communications.
Mais les zodiaques tartare et mexicain ne
renferment pas seulement les animaux propres
aux climats que ces peuples habitent aujour­
d'hui; on y trouve aussi des tigres et des
singes. Ces deux animaux sont inconnus sur
les plateaux de l'Asie centrale et orientale,
auxquels une grande élévation donne une
température plus froide que celle qui règne
vers l'ouest sous la m ê m e latitude. Les Ti­
bétains, les Mogols, les Mantchoux et les
Kalmouks, ont donc reçu d'un pays plus
méridional le zodiaque que l'on appelle trop
exclusivement le cycle tartare. Les Toltèques,
les Aztèques, les Tlascaltèques, ont reflué
du nord vers le sud : nous connoissons des

24 VUE DES CORDILLÈRES ,
monumens aztèques jusqu'aux rives du Gila ,
entre les 35° et 34° de latitude nord. L'his­
toire nous montre les Toltèques venant de
régions plus septentrionales encore. Ces co­
lons, sortis d'Aztlan , n'arrivoient pas c o m m e
des hordes barbares : tout annonçoit chez eux
les restes d'une ancienne civilisation. Les
noms imposés aux villes qu'ils construisoient,
étoient les noms des lieux qu'habitoient leurs
ancêtres : leurs lois , leurs annales, leur chro­
nologie, l'ordre de leurs sacrifices, étoient
modelés sur les connoissances qu'ils avoient
acquises dans leur première patrie. O r , les
singes et les tigres qui figurent parmi les
hiéroglyphes des jours et dans la tradition
mexicaine des quatre âges ou destructions du
soleil
, n'habitent pas la partie septentrio­
nale de la Nouvelle - Espagne et les côtes
nord-ouest de l'Amérique. Par conséquent les
signes ozomatli et ocelotl rendent singuliè­
rement probable que les zodiaques des Tol­
tèques, des Aztèques, des Mogols, des Ti­
bétains, et de tant d'autres peuples qui sont
séparés aujourd'hui par une vaste étendue de
pays , ont pris naissance sur un m ê m e point
de l'ancien continent.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 2 5
Les mansions lunaires des Hindoux, dans
lesquelles nous trouvons aussi un singe, un
serpent, une queue de chien et la tête d'une
gazelle ou d'un monstre marin, offrent encore
d'autres signes dont les noms rappellent ceux
de calli, acatl, tecpatl et ollin du calendrier
mexicain.
NAKCHATRAS INDIENS.
SIGNES MEXICAINS.
Magha, maison.
Calli, maison.
Venou , canne.
Acati, canne.
Critica, rasoir.
Tecpall, silex, couteau
de pierre.
( Sravana , trois e m - ( Ollin, mouvement du
preintes de pieds. )
soleil, figuré par trois
empreintes de pieds ).
Nous observerons d'abord que le mot
aztèque calli a la m ê m e signification que le
kuala ou kôlla des Wogouls qui habitent
1
les rives du K a m a et de l'Irtisch , comme atel
1 VATER , Amer. Bevôlker, S . 160.

26 VUES DES CORDILLÈRES,
(eau ) en aztèque, et itels (rivière) en vilèle,
rappellent les mots atl, atelch, etel ou idel
(rivière) dans la langue des Tartares Mogols,
Tscheremisses et Tsehouwasses 1. La dénomi­
nation de calli , maison , désigne très-bien
une station ou hôtellerie lunaire (en arabe,
menâzil el kamar), un lieu de repos. C'est
ainsi que, parmi les nakehatras indiens,
outre les maisons (magha et punarvasu) , on
trouve aussi des bois de lit et des couchettes.
Le signe mexicain acatl, canne, est géné­
ralement figuré c o m m e deux roseaux liés
ensemble 2. Mais la pierre trouvée à Mexico
en 1790, et qui offre les hiéroglyphes des
jours, représente le signe acatl d'une manière
très-différente. O n y reconnoît un faisceau de
joncs , ou une gerbe de maïs renfermée dans
un vase. Nous rappellerons à cette occasion
que, dans la première période de treize jours
de l'année tochtli, le signe acatl est constam­
ment accompagné de Cinteotl, qui est la déesse
1 E N G E L , Ungar. Gesch., T . I, S. 346, 361.
G E O R G I , Reisen, B. II, p. 904. T H W R O C Z , CHRon.
Hungaror., p. 49.
* Planche xxvii de l'éd. in-fol.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 27
du maïsy Cérès, la divinité qui préside à
l'agriculture. Chez les peuples occidentaux,
Cérès est placée dans le cinquième dodéca-
témorion : on trouve m ê m e des zodiaques
très-anciens , dans lesquels un faisceau d'épis 1
remplit toute la place que dévoient occuper
Cérès, Isis, Astrée ou Érigone, dans le signe
des moissons et. des vendanges. C'est ainsi que,
depuis une haute antiquité, chez les peuples
les plus éloignés, nous trouvons les mêmes
idées,les mêmes symboles , la m ê m e tendance
à ramener les phénomènes physiques à l'in­
fluence mystérieuse des astres.
L'hiéroglyphe mexicain tecpatlindique une
pierre tranchante de forme ovale, allongée
vers ses deux extrémités, semblable à celles
dont on se servoit c o m m e couteau ou que
l'on attachoit au bout d'une pique. Ce signe
rappelle le critica , ou couteau tranchant du
zodiaque lunaire des Hindoux. Sur la grande
pierre représentée Planche xxiii, l'hiéro­
glyphe tecpatl est figuré d'une manière qui
diffère un peu de la forme que l'on donne
1 IDELER, Sternnamen, S. 172. Dupuis, Origine
des Cultes, T o m . II, p. 228-234. Atlas, n.° 6.

28 VUES DES CORDILLÈRES ,
ordinairement à cet instrument. Le silex est
percé au centre, et l'ouverture paroît des­
tinée à recevoir la main du guerrier qui se
sert de cette arme à deux pointes. O n sait
que les Américains avoient un art particulier
pour percer les pierres les plus dures et pour
les travailler par frottement. J'ai rapporté de
l'Amérique méridionale, et j'ai déposé au
Musée de Berlin un anneau d'obsidienne qui
a servi de bracelet à une jeune fille, et qui
forme un cylindre creux de près de sept centi­
mètres d'ouverture, de quatre centimètres de
hauteur, et dont l'épaisseur n'est pas de trois
millimètres. O n a de la peine à concevoir
comment une masse vitreuse et fragile a pu
être réduite à l'état d'une lame si mince. Le
tecpatl diffère d'ailleurs de l'obsidienne, subs­
tance que les Mexicains appeloient iztli ; on
confond, sous la dénomination de tecpatl, les
jades, les hornstein et le silex pyromaque.
Le signe ollin, ou ollin tonatiuh, préside,
dans le commencement du cycle de cinquante-
deux ans, au dix-septième jour du premier
mois. L'explication de ce signe a beaucoup
embarrassé les moines espagnols qui, dépour­
vus des connoissances les plus élémentaires de

E T MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 29
l'astronomie, ont fait connoître le calendrier
mexicain. Les auteurs indiens traduisent ollin
par mouvemens du soleil. Lorsqu'ils trouvent
ajouté le nombre nahui, ils rendent nahui
ollin par les mots soleil (tonatiuh) dans ses
quatre mouvemens. Le signe ollin est figuré
de trois manières : tantôt (Pl. xxxvii) c o m m e
deux rubans entrelacés, ou plutôt c o m m e
deux portions de courbes qui se croisent et
qui ont trois inflexions sensibles à leurs
sommets ; tantôt (Pl. xxiii) c o m m e le disque
solaire entouré de quatre carrés, qui ren­
ferme les hiéroglyphes des nombres un (ce)
et quatre (nahui); tantôt c o m m e trois em­
preintes de pieds. Les quatre carrés faisoient
allusion , c o m m e nous l'exposerons plus bas,
à la fameuse tradition des quatre âges ou quatre
destructions du m o n d e , arrivées les jours
4 tigre , nahui ocelotl, 4 vent, nahui ehecatl;
4 pluie, nahui quiahuitl; et 4 eau , nahui
atl, dans les années ce acatl, 1 canne; ce
tecpatl, 1 silex; et ce calli, 1 maison. A ces
mêmes jours répondoient à peu près les sols­
tices, les équinoxes et les passages du soleil
par le zénith de la ville de Ténochtitlan.
La représentation du signe ollin par trois

30 VUES DES CORDILLÈRES ,
xocpalli, ou empreintes de pieds , telle qu'on
la trouve souvent dans les manuscrits con­
servés au Vatican et dans le Codex Borgianus,
fol. 47, n.° 2 1 0 , est remarquable par l'ana­
logie qu'elle offre en apparence avec sravana,
ou les trois empreintes des pieds de Vichnou,
une des mansions du zodiaque lunaire des
Hindoux. Dans le calendrier mexicain, les
trois empreintes indiquent ou les traces du
soleil dans son passage par l'équateur et dans
son mouvement vers les deux tropiques, ou
les trois positions du soleil au zénith, dans
l'équateur et dans un des solstices. Il seroit
possible que le zodiaque lunaire des Hindoux
renfermât quelque signe qui, c o m m e celui
de la balance, eût rapport à la marche du
soleil. Nous avons vu que le zodiaque de
vingt-huit signes peut avoir été transformé
peu à peu en un zodiaque de douze mansions
de la pleine lune, et que quelques nakchatras
peuvent avoir changé de dénomination, de­
puis que, par la connoissance du mouvement
annuel du soleil, le zodiaque des pleines lunes
est devenu un véritable zodiaque solaire.
Crichna, l'Apollon des Hindoux, n'est en
effet autre chose que Vichnou, sous la forme

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 3l
du soleil1 qui est adoré plus particulièrement
sous le n o m du dieu Soûrya. Malgré cette
analogie d'idées et de signes, nous pensons
que les trois empreintes qui forment le vingt-
troisième nakchatras sravana, n'ont qu'une
ressemblance accidentelle avec les trois ves­
tiges de pieds qui représentent le signe ollin.
M . de Chézy, qui réunit une connoissance pro­
fonde du persan à celle de la langue sanskrite,
observe que le sravana du zodiaque indien
fait allusion à une légende très-célèbre parmi
les Hindoux, et consignée dans la plupart de
leurs livres sacrés, particulièrement dans le
Bhagavat-Poûrânam. Vichnou, voulant pu­
nir l'orgueil d'un géant qui se croyoit aussi
puissant que les dieux, se présente devant lui
sous la forme d'un nain : il le prie de lui ac­
corder, dans son vaste empire, l'espace qu'il
pourroit embrasser par trois de ses pas. Le
géant accorde la prière en souriant; mais
aussitôt le nain grandit si prodigieusement,
qu'en deux pas il mesure l'espace qu'il y a
entre le ciel et la terre. C o m m e il demande, au
troisième pas, où il pourroit placer son pied.
1 Rech. asiat., T o m . I, p. 200.

32 VUES DES CORDILLÈRES,
le géant reconnoît le dieu Vichnou, et se pros­
terne devant lui. Cette fable explique si bien
la figure du nakchatras sravana, qu'il seroit
difficile d'admettre que ce signe soit lié à celui
de ollin, c o m m e cipactli et le Noé mexicain,
Teo-Cipactli, sont liés à la constellation du
capricorne et à celle de Deucalion, placée an­
ciennement dans le verseau.
Nous venons de développer les rapports
qui existent entre les signes dont sont com­
posés les différens zodiaques de l'Inde, du
Tibet et de la Tartarie, et les hiéroglyphes
des jours et des années du calendrier mexicain.
Nous avons trouvé que, parmi ces rapports,
les plus frappans et les plus nombreux
sont ceux que présente le cycle des douze
animaux, que nous avons désigné sous le n o m
de zodiaque tartare et tibétain. Pour terminer
une discussion dont les résultats sont si im­
portans pour l'histoire des anciennes com­
munications des peuples, il nous reste à exa­
miner de plus près ce dernier zodiaque, et
à prouver que, dans le système de l'astrologie
asiatique avec laquelle l'astrologie mexicaine
paroît avoir une origine commune, les douze
signes des zodiaques président non seulement

E T M O N U M E N S DE L ' A M É R I Q U E . 53
aux mois, mais aussi aux années, aux jours,
aux heures, et m ê m e aux parties les plus
petites des heures.
Lorsqu'on considère que les peuples de
l'Asie orientale emploient à la fois des di­
visions de l'écliptique en vingt-sept ou vingt-
huit, en douze et en vingt-quatre parties, et
que les mêmes signes du zodiaque solaire y
portent des dénominations et souvent des
figures entièrement différentes, on est tenté
de croire que cette multiplicité de signes
doit produire une confusion extrême dans les
limites assignées aux constellations zodiacales.
Chez les Hindoux, par exemple, nous trou­
vons, outre les nakchatras ou mansions lu­
naires, douze laquerions dont les noms sont
les mêmes que ceux des signes du zodiaque
grec et égyptien. Les Chinois divisent l'éclip­
tique de trois manières, savoir : en vingt-huit
nakchatras qu'ils appellent che ou eul-che-
po-sieou 1 ; en douze tse qui répondent à
nos signes, mais qui portent des noms en
partie mystiques, en partie empruntés aux
productions du pays, c o m m e grande splen-
1 SOUCIET et C A U B I L , T o m . III,, p. 8o.
II.
3

34 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
deur, vide profond, queue et tête de caille 1 ;
et en vingt-quatre tsieki. Les dénominations
de ces tsieki, ou demi-tse, sont relatives au
climat et aux variations de la température 2.
Les Chinois ont, en outre, deux autres cycles
de douze signes : celui des tchi et celui des
animaux , dont les noms sont identiques avec
ceux des cycles tibétain et tartare : sept che
répondent à trois tse, c o m m e six tsieki ré­
pondent à trois tchi et à trois animaux célestes.
L e cycle de ces douze animaux chinois, parmi
lesquels nous avons trouvé le singe, le tigre,
le rat (symbole de l'eau ), le chien, l'oiseau ,
le serpent, et le lièvre du calendrier mexi­
cain , donne les noms au cycle de douze ans
c o m m e à la petite période de douze jours.
O n se sert des douze animaux, dit le P. Gau-
bil3, pour marquer les douze lunes de l'année,
les douze heures du jour et de la nuit, et les
douze signes célestes. Mais toutes ces divi­
sions en douze parties désignées par différens
1 L. c., T o m . III, p. 98.
2 L. c., T o m . III, p. 94. B A I L L Y , Astr. ind.,
p. lXXXXVI.
3 SOUCIET , T o m . II , p. 156, 174.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 35
noms, ne sont, dans l'est de l'Asie, que des
divisions abstraites ou imaginaires : elles ser­
vent pour rappeler à l'esprit le mouvement
du soleil dans l'écliplique ; le véritable zo­
diaque étoilé, c o m m e l'a très-bien observé
M . Bailly 1, et c o m m e cela est confirmé par
les recherches plus récentes de M M . Jones
et Colbrooke, consiste dans les vingt-huit
mansions lunaires. Il est vrai qu'on dit en
Chine que le soleil entre dans le singe et le
lièvre, c o m m e nous disons qu'il entre dans
les gémeaux ou dans le scorpion; mais les
Chinois, les Hindoux et les Tartares ne dis­
tribuent les étoiles que d'après le système des
nakchatras. La division du zodiaque en vingt-
sept ou vingt-huit parties, connue depuis
l'Yemen jusqu'au plateau de Turfan et à la
Cochinchine, appartient, avec la petite pé­
riode de sept jours, aux monumens les plus
anciens de l'astronomie.
Partout où l'on observe à la fois plusieurs
divisions de l'écliptique qui diffèrent, non par
le nombre des catastérismes, mais par leurs
dénominations, c o m m e les tse, les tchi et les
* Astr. ind., p. v.
3*

36 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
animaux célestes des Chinois, des Tibétains
et des Tartares, cette multiplicité de signes
est probablement due à un mélange de plu­
sieurs nations qui ont été subjuguées les unes
par les autres. Les effets de ce mélange, ceux
de l'influence exercée par les vainqueurs sur
les peuples vaincus, se manifestent surtout dans
la partie nord-est de l'Asie, dont les langues,
malgré le grand nombre de racines mogoles
et tartares qu'elles renferment, diffèrent si
essentiellement1 entre elles, qu'elles semblent
se refuser à toute classification méthodique.
A mesure que l'on s'éloigne du Tibet et de
l'Hindoustân, on voit s'évanouir le type uni­
forme des institutions civiles, celui des con-
noissances et du culte. O r , si les hordes de la
Sibérie orientale, chez lesquelles les dogmes
du Bouddhisme ont évidemment pénétré,
paroissent cependant ne tenir que par de
foibles liens aux peuples civilisés de l'Asie
australe, pourrions-nous être surpris que,
dans le nouveau continent, auprès de quel­
ques traits d'analogie dans les traditions, dans
la chronologie et le style des monumens, on
1 A D E L U N G , Mithridates , T o m . II , p. 53 3 et 560.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 37
découvre un si grand nombre de dissemblances
frappantes? Lorsque des peuples d'origine
tartare ou mogole, transplantés sur des rives
étrangères, mêlés aux hordes indigènes de
l'Amérique, sont parvenus à se frayer pé­
niblement une route vers la civilisation, leurs
langues, leur mythologie, leurs divisions des
temps, tout prend un caractère d'individualité
qui efface, pour ainsi dire, le type primitif
de leur physionomie nationale.
En effet, au lieu des cycles de soixante ans,
des années divisées en douze mois et des
petites périodes de sept jours, usitées chez
les peuples d'Asie, nous trouvons chez les
Mexicains des cycles de cinquante-deux ans,
des années de dix-huit mois, dont chacun de
vingt jours, des demi - décades et des demi-
lamaisons de treize jours. Le système des séries
périodiques, dont les termes correspondans
servent à désigner les dates des jours et des
années, est le m ê m e dans les deux continens;
une grande partie des signes qui composent
les séries dans le calendrier mexicain, sont
empruntés du zodiaque des peuples du Tibet
et de la Tartarie; mais ni leur nombre ni

38 VUES DES CORDILLÈRES,
l'ordre dans lequel ils se succèdent, ne sont
ceux que l'on observe en Asie.
Le zodiaque tartare ne commence pas,
c o m m e celui des Hindoux, par le chien qui
correspond à notre signe du bélier, mais par
le rat qui représente le verseau Ce m ê m e
zodiaque a en outre la particularité frappante,
que les animaux célestes sont comptés contre
l'ordre des signes: au lieu de placer ces der­
niers dans celui qui est marqué par le m o u ­
vement du soleil dans l'écliptique d'occident
en orient, les Tibétains, les Chinois, les Ja-
ponnois et les Tartares, comptent les signes
dans l'ordre suivant : rat ou verseau, bœuf
ou capricorne, tigre ou sagittaire, lièvre ou
scorpion , etc. Cette habitude bizarre a peut-
être sa cause dans la circonstance que les
douze constellations zodiacales, lors de leur
passage par le méridien , président aux diffé­
rentes heures du jour et de la nuit. C o m m e
elles participent au mouvement général de la
1 SOUCIET, T o m . II, p. 136. BAILLY , Astr. ind.,
p. 212. L A N G L È S , Noies du Voyage de Thunberg,
p. 319.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 39
sphère céleste de l'est à l'ouest, on les a ran­
gées dans l'ordre selon lequel elles se lèvent
ou se couchent les unes après les autres.
Dans le calendrier mexicain, les signes des
jours, qui sont identiques avec les signes du
cycle tartare, ceux du chien, du singe, du
tigre ou du lièvre, sont placés de manière
qu'on n'y reconnoît aucune analogie de posi­
tion relative. Cipactli, que nous avons prouvé
plus haut être le poisson-gazelle, est le premier
catastérisme, c o m m e le capricorne paroît
l'avoir été chez les Égyptiens1. Il règne parmi
les signes mexicains à peu près l'ordre suivant :
cipactli, cohuatl, tochtli, itzcuintli, ozomatli
et ocelotl ; ou , en substituant les noms de
nos signes : capricorne, vierge, scorpion,
bélier, gémeaux et sagittaire. Cette dissem­
blance dans la distribution des signes seroit-
elle purement apparente, et tiendroit-elle à
une cause analogue à celle qui, selon le té­
moignage d'Hérodote et de Dion Cassius 2,
1 Fragmentum ex Gazophylacio Card. Barberini
(KIRCHERI Oedipus, 1653, T o m . III, p. 160).
1 Dio CASSIUS, Lib. xxxvii, c. 19 (ed. Fabric.,
1750 , T o m . 1, p. 12 V). H E R O D . , Lib. II, c. 89 ( ed.
Wesseling, 1763, p. 105).

40
V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
a fait nommer chez tous les peuples de l'Orient
les jours de la semaine d'après les planètes,
placées dans un ordre très-différent de celui
que leur assigne l'astronomie des Hindoux,
des Égyptiens et des Grecs? En considérant
le nombre de termes qui composent la série
des heures et celle des hiéroglyphes mexicains,
on reconnoît que cette hypothèse n'est pas
admissible.
Nous avons développé plus haut, en par­
lant de l'analogie que l'on observe entre les
noms de plusieurs mansions lunaires et ceux
des signes du zodiaque solaire, comment
l'ordre primitif des catastérismes peut être
changé , lorsque des peuples, replongés dans
la barbarie, cherchent, d'après une rémi­
niscence obscure, à rétablir le système de
leur chronologie. Quoique la supposition de
ces changemens se présente d'elle-même,
nous ne sommes cependant pas forcés de
l'admettre pour expliquer la dissemblance
qu'offre la position des mêmes signes dans
les zodiaques tartare et mexicain. Les Hin­
doux conservent plusieurs divisions de l'éclip-
tique en vingt-sept ou vingt-huit nakchatras,
dont les noms sont en grande partie les

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 41
m ê m e s , sans être placés dans le m ê m e ordre.
U n monument antique, que Bianchini a fait
connoître au commencement du dernier
siècle, prouve qu'il existoit dans l'Orient
des zodiaques solaires dans lesquels on re­
trouve les catastérismes tartares du cheval,
du chien, du lièvre , du dragon et de l'oiseau,
rangés de manière que le chien répond au
taureau, et non au bélier du zodiaque grec,
et que le chien et le lièvre sont séparés non
par quatre, mais seulement par deux signes.
O r , si dans l'Asie les m ê m e s nakchatras et les
m ê m e s dodécatémorions n'ont pas toujours
suivi le m ê m e ordre dans les différens zo­
diaques lunaires et solaires, il ne faut pas
être surpris de la transposition des signes
que nous observons dans le cycle des hiéro­
glyphes du jour chez les Mexicains. Il se
pourroit m ê m e que cette transposition fût
purement apparente, et qu'elle nous parût
réelle, parce que nous ne pouvons comparer
le calendrier toltèque et mexicain qu'aux
cycles que nous trouvons aujourd'hui chez
les Tartares et les Tibétains. Peut-être d'autres
peuples de l'Asie orientale ont-ils c o m m u ­
niqué leur zodiaque à ces hordes guerrières

42 VUES DES CORDILLÈRES,
qui, depuis le septième siècle, ont inondé le
Mexique. Peut-être, en parcourant le plateau
de l'Asie centrale, en examinant plus attenti­
vement les restes de civilisation conservés dans
la petite Bukharie, au Turfan, ou près des
ruines de Karacorum, l'ancienne capitale de
l'empire des Monghols, les voyageurs dé­
couvriront-ils un jour cette m ê m e série de
signes que renferme le zodiaque des Mexi­
cains.
Le monument astronomique dont Bian-
chini adressa un dessin à l'Académie, est un
fragment de marbre conservé au Vatican, et
trouvé à Rome en 1705. Nous nous propo­
sons ici de l'examiner avec un soin particulier,
parce qu'il nous paroît propre à jeter du jour
sur les divisions de l'éCliptique, usitées au
Mexique et dans l'Asie orientale. Il offre, dans
cinq zones concentriques, les figures des
planètes, les decans, les catastérismes du
zodiaque grec, repétés deux fois, et les signes
d'un autre zodiaque qui a la plus grande
analogie avec celui des peuples tartares. O n
peut être surpris que Fontenelle, Bailly,
Dupuis et d'autres savans qui ont écrit sur
l'origine des zodiaques, aient pris ce bas-

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 43
relief pour un ouvrage égyptien 1. D'après
l'observation d'un savant illustre, M. Visconti,
le style des figures qui représentent les pla­
nètes prouve évidemment qu'il a été sculpté
du temps des Césars. O n reconnoît, dans ce
monument mutilé, parmi les signes de la zone
intérieure, un cheval, une écrevisse, un ser­
pent, un chien qui tient un peu du loup,
un lièvre, deux oiseaux dont un paroît placé
vis-à-vis d'un serpent, et deux quadrupèdes,
l'un à longue queue, et l'autre à cornes de chè­
vre. C o m m e les catastérismes du zodiaque grec
sont rapprochés un à un de ceux du zodiaque
inconnu, on voit que le cheval et le lièvre ré­
pondent, c o m m e dans les dodécatémorions
tartares, à nos signes du lion et du scorpion.
Le tableau suivant présente l'ordre dans lequel
les catastérismes se trouvent placés dans le
planisphère de Bianchini. J'ai ajouté les signes
du cycle tartare dont nous avons trouvé des
vestiges chez les peuples du nouveau con­
tinent.
1 Hist. de l'Acad. des Sciences, 1708, T o m . I,
P. 110. BAILLY, Hist. de l'Astr. anc., p. 493 et 5o4.
DUPUIS, Origine des Cultes, T o m . I, p. 180. H A G E R ,
Illustraz. d'uno zodiaco orientale, 1811,
p. 15.

44 VUES DES C O R D I L L È R E S ,
ZODIAQUE D E BIANCHINI.
CYCLE TARTARE.
ZONE EXTÉRIEURE. ZONE INTÉRIEURE.
Sagittaire.
Oiseau.
Tigre.
Scorpion.
Lièvre.
Lièvre.
Balance.
Chèvre.
Dragon.
Vierge.
Animal à longue
queue.
Serpent.
Lion.
Cheval.
Cheval.
Cancer.
Cancer.
Brebis.
Gémeaux.
SerpeNt.
Singe.
Taureau.
Chien ou loup.
Poule.
Bélier.
Oiseau.
Chien.
Poisson.
Cochon.
Verseau.
Rat.
Capricorne.
Boeuf.
O n a imprimé en italique les noms des
animaux qui sont trop mutilés pour qu'on
les reconnoisse avec certitude : on a distin­
gué de la m ê m e manière les catastérismes
de la sphère grecque qui manquent entière­
ment , mais qu'il est facile de suppléer. J'ai
rangé ces derniers, contre l'ordre des signes ,
d'après l'usage des peuples tartares. 11 est
assez remarquable que, dans ce monument

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 45
curieux, les planètes et les decans, dont les
derniers seuls sont figurés dans le style égyp­
tien avec des têtes ou des masques d'animaux,
se trouvent placés dans des directions con­
traires. Quoique, dans les deux zones qui
représentent le zodiaque grec , il y ait quatre
signes répétés sous les mêmes formes, on ne
peut en conclure que les autres étoient égale­
ment identiques. Il seroit surtout à désirer
que les gémeaux et Pan ou le capricorne
eussent été conservés dans les deux zones ;
car le sculpteur paroît avoir eu l'intention de
réunir les zodiaques de différens peuples,
et les formes hétérogènes 1 données aux
mêmes catastérismes chez les Chaldéens, les
Égyptiens et les Grecs. Les gémeaux sont
représentés par deux figures que M . Bailly a
crues être de sexe différent, et dont l'une tient
une massue et l'autre une lyre. C'est sous
cette m ê m e forme que ce signe est décrit
dans l'Astronomicon d'Hygin c'est ainsi
1 ERATOSTHENI S Calaster., ed. Schaubach, 1795 ,
p. 21. H Y G I N . Poeticon astr., Lib. II, c. 28; Lib. III,
c. 27 (Auctores mythographi latini, ed. van Staveren,
1742, T o m . II, p. 481-528).
2 Lib. III, c. 21 (Auct. mythograph., T o m . II,

46 VUES DES CORDILLÈRES,
qu'il est désigné dans des vers sanscrits du
poète Sripeti : « le couple, mithouna, dit cet
auteur hindou, est formé d'une fille qui joue
du vina, et d'un jeune h o m m e qui brandit
une massue »
L e zodiaque intérieur ne renferme, c o m m e
celui des Tibétains, des Chinois et des Tar-
tares , que des animaux, de vrais £»'<T/<x. Dans
la sphère grecque, la moitié des signes est
formée d'animaux que l'on retrouve dans la
nature ; l'autre moitié est composée de figures
humaines et d'êtres fabuleux ou allégoriques.
La balance, Çuyog ou xirpoc, est tenue tantôt
par les pinces %v{kai du scorpion 2, tantôt par
une figure mâle, c o m m e dans le planisphère
de Bianchini et dans le zodiaque indien,
tantôt par la vierge qui, dans ce cas, prend
le n o m d'Astrée ou de A/^. Les signes des
mansions lunaires, ou les hiéroglyphes des
jours du calendrier mexicain, présentent à la
p. 523). D u Choul, Discours de la religion des an­
ciens Romains, 1556, p. 180. IDELER, Sternnamen,
S. 151
1 Rech. Asiat., T . Il, p. 335.
* MANIL, Lib. I, v. 609.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 47
fois des animaux et des objets inanimés. Si
l'on adopte l'idée ingénieuse de M. Hager,
d'après laquelle la pierre sacrée, rapportée
par Michaux des bords du Tigre, est un
ancien zodiaque, on reconnoîtra que, chez
les Chaldéens, la série des véritables Çùfoet,
étoit aussi interrompue par des autels, des
tours et des maisons 1. Ce dernier fait fa­
vorise l'hypothèse que les dodécatémorions
doivent leur origine aux maisons ou hôtel­
leries lunaires. La m ê m e pierre semble offrir
une autre analogie. Dans le cycle tartare, le
tigre correspond au sagittaire, indiqué souvent
par une simple flèche. Dans le zodiaque décrit
par M . Hager, on reconnoît, outre le loup ou
chien marron, et le capricorne ou poisson-
gazelle, une flèche qui représente le fleuve
du Tigre. Cette analogie est purement acci­
dentelle, car le n o m du fleuve n'a rien de
c o m m u n avec celui que porte l'animal tigre
dans les langues de l'Orient.
Lorsqu'on se rappelle que le zodiaque qui
renferme un chien, un lièvre et un singe,
appartient exclusivement à l'Asie orientale,
1 Illustrazione d'uno Zod. orientale, Cap. VIII,
p. 39, Tav. 2.

48 VUES DES CORDILLÈRES ,
et que de là il a vraisemblablement passé
en Amérique, on est surpris de voir qu'on
en ait eu connoissance à R o m e dans les
premiers siècles de notre ère , époque à la­
quelle le planisphère de Bianchini a été sculpté.
Les astrologues ou Chaldéens, établis en
Grèce et en Italie , communiquoient sans
doute avec ceux de l'Asie : ces communica­
tions devoient être d'autant plus fréquentes et
plus étendues , que l'astrologie étoit plus en
vogue chez le peuple et à la cour des Césars.
Sur huit signes qui sont reconnoissables dans
le planisphère de Bianchini, il n'y en a qu'un
seul, le cancer, qui n'appartienne pas au
zodiaque tartare. Le lièvre qui se trouve chez
les Tibétains et les Mexicains, est un peu haut
de jambes, mais sa place dans le scorpion le
caractérise suffisamment. J'ignore pourquoi
M . Bailly a pris le chien ou le loup pour un
cochon. Ce dernier animal se trouve cepen­
dant aussi dans le zodiaque tartare; il cor­
respond au signe des poissons de la sphère
grecque; et, ce qui est très-remarquable,
dans les planisphères du temple de Tentyra
on voit deux fois, près de ce m ê m e signe1,
1 D E N O N , Voyage , Pl. 130 et 132.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 49
une figure qui tient un cochon dans sa main.
Le monument décrit par Bianchini est d'au­
tant plus intéressant que, dans aucun ouvrage
d'astronomie, grec ou latin, pas m ê m e dans
les Saturnales de Macrobius, écrites du temps
de Théodose, on ne reconnoît les traces de ce
cycle d'animaux, dont les Monghols et d'autres
hordes tartares qui ont dévasté l'Europe, ont
fait, sans doute, usage dans leur chronologie,
et que nous n'avons cependant appris à bien
connoître que par nos communications avec
la Chine et le Japon. Il est étrange que l'élo­
quent historien de l'Académie, Fontenelle,
n'ait pas reconnu que les rêveries astrolo­
giques sont intimement liées aux premières
notions de l'astronomie, et qu'elles peuvent
servir à répandre du jour sur les anciennes
communications des peuples. « Le monument.
« dit-il, sur lequel Bianchini a désiré des ren-
« seignemens, appartient à l'histoire des folies
« des hommes, et l'Académie a quelque chose
« de mieux à faire que de s'occuper de ce
genre de recherches. »
E n réunissant maintenant ce que nous avons
exposé sur les différentes divisions de l'éclip-
tique, et sur les signes qui président, dans les
II.
4

50 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
deux continens, aux années, aux mois, aux
jours et aux heures, nous trouvons les résultats
suivans. Chez les peuples qui ont fixé leur
attention sur la voûte étoilée du ciel, le zodiaque
lunaire, divisé en vingt-sept ou vingt-huit
mansions, est plus ancien que le zodiaque en
douze parties; ce dernier, qui n'a d'abord
été qu'un zodiaque des pleines lunes, est
devenu plus lard un zodiaque solaire. Les
noms des mois sont tantôt choisis parmi les
mansions lunaires, c o m m e chez les Hindoux ;
tantôt ils sont ceux des dodécatémorions,
c o m m e dans l'année dionysienne. O n dit
encore, sur les rives du Gange : les mois
Flèche, Maison ou Tête d'Antilope; comme,
du temps de Ptolémée Philadelphe, on disoit
à Alexandrie : les mois Didymon, Parthenon
et Aegon, mois des gémeaux, de la vierge et
du capricorne U n e liaison intime s'observe
entre les noms des dodécatémorions et ceux
des nakchatras : chez plusieurs peuples, les
derniers ont passé aux jours lunaires. Outre
la division réelle de l'écliptique qui est une
zone du ciel étoilé, il existe encore, et surtout
1 IdELER, Hist. Untersuch. S. 264.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 5l
dans l'Asie orientale, des divisions du temps
que le soleil emploie pour revenir à peu près
aux mêmes étoiles ou au m ê m e point de l'ho­
rizon. Ces cycles, composés généralement de
douze ou de vingt-quatre parties, d'après le
nombre des lunaisons ou demi-lunaisons écou­
lées, appartiennent plutôt à la chronologie
qu'à l'astrognosie ; ils ne présentent qu'une di­
vision idéale de l'écliptique, dontchaque partie
prend un n o m et un signe particulier. Tels
sont les animaux tartares, les tse et les tsieki
des Chinois. Ces signes, qui ne mesurent que
le temps et qui subdivisent les saisons, peuvent
être inventés chez des peuples qui ne fixent
point leur attention sur les étoiles. O n auroit
pu trouver un véritable zodiaque composé de
douze signes qui président aux mois, et, par
l'artifice des séries périodiques, aux années,
aux jours et aux heures, dans la région basse
du Pérou, là m ê m e où une couche épaisse
de vapeurs dérobe aux habitans la vue des
étoiles, sans leur cacher les disques de la
lune et du soleil. Les signes du zodiaque idéal,
dont la révolution complète (le cercle,
nulus) forme une année, (annus, ivuturcç),
passent facilement aux constellations mêmes:

52 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
dès-lors, la division du temps devient une
division de l'espace.
Nous ne discuterons point si le zodiaque
des Hindoux, des Chaldéens, des Egyptiens
et des Grecs, n'a point aussi été originaire­
ment un cycle 1 , dont les signes désignoient
les variations du climat dans un pays sujet à
des inondations périodiques. L'inégale étendue
qu'occupent la vierge et le cancer, elle manque
de liaison 2 que l'on observe entre les figures
des dodécatémorions et les constellations ex­
trazodiacales , semblent donner quelque pro-
habilité à cette supposition. Nous voyons, en
effet, qu'il est des peuples qui emploient à la
fois plusieurs divisions de l'écliptique, et que
les signes qui, chez une nation, appartiennent
à des constellations, ne sont chez une autre
que des divisions du temps. Peut-être exis-
toit-il jadis quelque région de l'Asie dans
laquelle le cycle tartare des animaux célestes
que Bailly regarde c o m m e le plus ancien des
1 R H O D E , Versuch über das Alter des Thierkreises,
1809 , S. 15 et 101.
2 Recherches sur l'origine des constellations de la
sphère grecque, 1807, p. 63.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 53
zodiaques, tandis que Dupuis 1 s'efforce à le
faire passer pour une table des paranatellons,
étoit une division réelle des étoiles placées
dans l'écliptique. Pour bien saisir les rapports
qui, dès les temps les plus reculés, se sont
formés entre les peuples des deux continens,
il ne faut pas perdre de vue la liaison intime
qui existe entre le zodiaque imaginaire et le
zodiaque réel, entre les cycles et les constel­
lations de l'écliptique, entre les mansions et
les divisions de l'orbite solaire.
Ce sont ces mêmes considérations sur le
développement progressif de l'astrognosie,
qui nous empêchent de décider si les hiéro­
glyphes des jours et des années du calendrier
toltèque et aztèque, c o m m e les tse et les tchi
chinois, n'appartiennent qu'à un zodiaque
imaginaire ou fictif, ou s'ils désignent des
constellations zodiacales. Nous avons déjà
observé plus haut que les grandes roues qui
représentent le cycle de cinquante-deux ans,
étoient entourées d'un serpent qui se mordoit
la queue, et dont les quatre replis marquoient
les quatre indictions. Les hiéroglyphes étant
1 Origine des cultes, Tom . III, p. 362.

54 VUES DES CORDILLÈRES,
disposés par séries périodiques de quatre
termes, et les intervalles qui séparent un repli
de l'autre renfermant douze années, chaque
nœud du serpent correspondoit à un autre
signe. Je pense que ces quatre nœuds, désignés
par les catastérismes lapin , canne, silex et
maison, faisoient allusion aux points des sols­
tices et des équinoxes, ou à l'intersection des
colures avec l'écliptique. La plus ancienne
division du zodiaque, dit Albategnius 1, est
celle en quatre parties. En effet, dans la pre­
mière année du grand cycle des jours, mat-
lactli tochtli
(10 lapin), chicuei acatl (8 canne),
chicome calli (7 maison), et matlactli tecpactl
( 1 1 silex), répondoient aux 22 décembre,
22 mars, 20 juin et 23 septembre. Ces jours
s'éloignent très-peu des équinoxes et des sols­
tices; et, c o m m e l'annéemexicaine commencoit
au solstice d'hiver, de m ê m e que l'année des
Chinois, il est assez naturel que, dans la série
périodique des signes des années, le premier
terme soit tochtli, quoique , dans la série des
vingt signes des jours, tochtli soit précédé par
calli.
1 De scientia stellarum, cap. 2 (ed. Bonon, 1645
p. 3).

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 55
Nous savons en outre, par les notions que
Siguenza a puisées dans les ouvrages d'Ixtlil-
xochitl, que les quatre replis du serpent et les
quatre catastérismes qui leur appartiennent
indiquoient les quatre saisons, les quatre
élémens et les points cardinaux. La terre étoit
dédiée au lapin, et l'eau à la canne; en trai­
tant plus haut des signes de la nuit, nous
avons vu que Tepeyollotli, une des divinités
qui habitent les cavernes, et Cinteotl, la
déesse des moissons, accompagnent les signes
diurnes lapin et canne. Le sens de ces allé­
gories est trop clair pour qu'elles aient besoin
d'explication. Les quatre signes des équinoxes
et des solstices, choisis dans une série de vingt
signes, rappellent en outre les quatre étoiles
royales
, Aldebaran, Regulus, Antares et Fo-
mahault, célèbres dans toute l'Asie, et pré­
sidant aux saisons 1. Dans le nouveau continent,
les indictions du cycle de cinquante-deux ans
forment, pour ainsi dire, les quatre saisons
de la grande année, et les astrologues mexi­
cains se plaisoient à voir présider chaque pé­
riode de treize ans par un des quatre signes
équinoxiaux ou solsticiaux.
Firmicus, Lib. VI, c. 1.

56 VUES DES CORDILLÈRES ,
Quoique, dans toutes les parties de l'Em­
pire mexicain, on se servît des mêmes signes,
et qu'on les rangeât dans le m ê m e ordre, on
observe cependant quelque différence dans
le choix du signe solsticial et équinoxial placé
à la tête du xiuhmolpilli, ou ligature des
années. Les habitans de Tezcuco commen­
çoient la grande année par acatl; ceux de
Téotihuacan, par calli; les Toltèques, par
tecpatl. O n a révoqué en doute si, chez ces
mêmes peuples , malgré la différence que
nous venons d'indiquer, le premier jour de
l'an eut constamment le signe cipactli : mais
les fragmens de leurs annales historiques,
conservés dans le musée de Boturini et dans
la collection du père Pichardo, à Mexico,
semblent indiquer que la variété des dates
provient de l'époque à laquelle se faisoit l'in-
tercalation des treize jours, et non de la diffé­
rente manière de marquer le commencement
du cycle.
Nous ignorons si les vingt signes des jours
mexicains sont les restes d'une ancienne di­
vision du zodiaque en vingt-huit mansious
lunaires, ou si, avec les quatre signes de la
nuit, dont les noms ne se retrouvent pas

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 57
parmi ceux des jours, ils ont formé ancien­
nement vingt-quatre catastérismes, c o m m e
les tsieki du zodiaque chinois. Peut-être avoit-
on placé entre les quatre signes équinoxiaux
et solsticiaux un nombre égal de signes; peut-
être le nombre de vingt ne dérive-t-il que
d'une division de l'hémisphère visible en dix
parties. Il est certain que cette m ê m e division
a engagé les Mexicains à partager en dix-huit
mois l'année de trois cent soixante jours , et
qu'elle est devenue la base d'un système dont
nous ne trouvons aucun vestige dans l'ancien
continent. J'incline à croire cependant que
la division en dix-huit mois de vingt jours est
postérieure à une autre en douze lunes de
trente jours ; car la méthode de faire présider
chaque jour par un signe du zodiaque, et de
déterminer le nombre des mois par le retour
des séries périodiques, a dû se présenter plus
tard que l'idée plus simple de diviser l'année
d'après le nombre des lunaisons qu'elle ren­
ferme. Quoiqu'en Asie il existe des divisions
de l'écliptique en vingt-quatre tsieki et en
1
1 A M I O T , dans les Mémoires concernant les Chinois,
Vol. II, p 161. GAUBIL., Traité de l'Astr. chin., p. 32.

58 VUES DES CORDILLÈRES ,
trente-six decans, ces divisions n'y ont pour­
tant pas donné lieu à des années de dix ou
de quinze mois; et si l'antiquité nous en offre
de quatre, de six ou de vingt-quatre mois,
ces divisions ne tiennent pas à l'usage des
séries périodiques, c o m m e les dix-huit mois
de l'année mexicaine, mais à l'importance
attachée aux points équinoxiaux et solsticiaux,
aux cycles de soixante jours, et à la durée des
demi-lunaisons.
Nous avons rappelé plus haut que l'année
mexicaine, c o m m e celle des Egyptiens et des
Perses, étoit composée de trois cent soixante
jours, auxquels on ajoutoit cinq jours épago-
mènes furtifs (musteraka), ou inutiles (ne-
montemi). Si les Mexicains n'avoient pas
connu l'excès de la durée d'une révolution
du soleil sur trois cent soixante-cinq jours,
le commencement de leur année, c o m m e
celui de l'année vague des Égyptiens, auroit
passé, à peu près en quatorze cent soixante ans,
par toutes les saisons ou par tous les points de
l'écliptique. Quatre siècles s'étoient écoulés
depuis la réforme du calendrier mexicain,
en 1091, jusqu'à l'arrivée des Espagnols. Les
écrivains de ce temps affirment tous, qu'à

E T MONUMENS D E L ' A M É R I Q U E . 59
cette époque, le calendrier des Européens coïn-
cidoit, à peu de jours près, avec le calendrier
aztèque : le calcul exact des éclipses de soleil
marquées dans les annales mexicaines, a m ê m e
rendu probable que la différence observée
entre les deux calendriers provenoit en entier
de ce que le nôtre n'avoit pas encore subi la
correction grégorienne. Examinons mainte­
nant quel étoit le mode d'intercalation par
lequel les Mexicains parvenoient à éviter les
erreurs de leur chronologie.
L'année mexicaine étant solaire et non
lunaire, le mode d'intercalation pouvoit être
d'une bien plus grande simplicité que celui
employé par les Grecs et les Romains , avant
l'introduction du Merkidinus. En jetant un
coup d'œil général sur les intercalations usitées
chez différens peuples, nous voyons que les
uns laissent s'accumuler les heures jusqu'à ce
qu'elles forment un jour entier, tandis que
d'autres négligent l'intercalation jusqu'à ce
que les heures excédantes forment une pé­
riode qui égale une des grandes divisions de
leur année. Le premier mode d'intercalation
est celui de l'année julienne; le second est
celui des anciens Perses, qui ajoutoient, tous

60 V U E S D E S CORDILLÈRES ,
]es cent vingt ans, à une année de douze mois,
un mois entier de trente jours, et de manière
que le mois intercalaire parcourût toute
l'année en 12 x 120, ou quatorze cent qua­
rante ans 1. Les Mexicains ont évidemment
suivi le système des Perses : ils conservoient
l'année vague jusqu'à ce que les heures excé­
dantes formassent une demi-lunaison ; ils in-
tercaloient, par conséquent , treize jours
toutes les ligatures ou cycles de cinquante-
deux ans. Il en résultoit, c o m m e nous l'avons
observé plus haut, que chaque ligature ren-
fermoit isip. ou quatorze cent soixante-une
petites périodes de treize jours. L'année mexi­
caine commençoit la première année de xiuh-
molpilli,
le jour qui correspond au 9 janvier
du calendrier grégorien. La cinquième, la
neuvième et la treizième année du cycle, le
premier jour de l'an étoit le 8, le 7 et le
6 janvier : à chaque année du signe tochtli,
les Mexicains perdoient un jour; et, par
l'effet de celte rétrogradation, l'année calli de
la quatrième indiction commençoit le 27 dé­
cembre, et finissoit au solstice d'hiver, le
1 IDELER, Hist. Unters. S. 379.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 6l
21 décembre, en ne faisant pas entrer en
ligne de compte les cinq jours inutiles ou
complémentaires. Il en résulte que le dernier
des nemontemi, appelé cohuatl (serpent), et
regardé c o m m e le jour le plus malheureux,
parce qu'il n'appartient à aucune période de
treize jours, tombe à la lin du cycle sur le
26 décembre, et que treize jours interca­
laires ramènent le commencement de l'année
au g janvier. Pour rendre plus clair ce que
nous venons d'exposer, nous ajouterons ici le
tableau des derniers vingt-cinq jours de la
première année d'un cycle.

62
V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
I
R
.
M E T Z L A P O H U A L L I .
SÉRIE DE TREIZE N O M B R E S SÉRIE DE NEUF SIGNES
et de
GRÉGORIEN
D E LA NUIT.
1091. CALENDRIE
VINGT SIGNES DU JOUR
TONALPOHUALL
E
15
1
3 Cipactli.
Tepeyollotli.
ACATL.
.
16
2
4 Ehecatl.
Quiahuitl.
L'ANNÉ
17
5
5 Calli.
Tletl.
18
JOURS
4
3
6 Cuetzpalin.
Tecpatl.
19
5
1
7 Cohuatl.
Xoehitl.
E
20
6
. D
8 Miquiztli.
Cinteotl.
E
21
Miquiztli.
7
9 Mazall.
22
2
8
JOURS
10 Tochtli.
Atl.
E
3
23
9
Tlazolteotl.
l
11 Atl.
PÉRIOD
24
E
10 E
12 Itzcuintli.
Tepeyollotli.
27.
DE
25
13 Ozomatli.
Quiahuitl.
E
11
L'ANNÉ
26
E
12
1 Maliualli.
Titti.
27
D
I

2 Acati.
Tecpatl.
DÉCEMBR
28
li
3 Ocelotl.
Xochitl.
29
15
4 Quauhtli.
Cinteotl.
3o
16 D
5 Cozcaquauhtli. Miquiztli.
31 ATEMOZTL
E
6 Ollin.
Atl.
17
Tlazolteotl.
I
18
7 Tecpactl.
3
19
8 Quiahuitl.
Tepeyollotli.
5
20
9 Xochitl.
Quiahuitl.
4
.
1
10 Cipactli.
PÉRIODE
.
5
11 Ehecatl.
28.
G
3
12 Calli.
l092
7
4
13 Cuetzpalin.
E
NEMONTEMI
D
<s
5
1 Cohuatl.
R
9
1
.
1 Cipactli.
Tletl.
10
2
3
J

2 Ehecatl.
Tecpatl.
JANVIE
3
l
и
L
3 Calli.
Xochitl.
TECPATL.
E
12 3
4
Cinteotl.
E
D
.

4 Cuetzpalin.
13 TITIT
5
5 Cohuatl.
Miquiztli.
PER
14
Г» ER
6 Miquiztli.
Atl.
L'ANNÉ
15
l.
D
E
7
7 Mazatl.
Tlazolteotl.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 63
L'intercalation de treize jours donnoit lieu
à la grande fête séculaire appelée xiuhmolpia
ou toxiuhmolpilia (ligature de nos années),
et décrite par tous les historiens de la con­
quête. Les Mexicains croyoient, d'après une
prédiction très-ancienne, que la fin du monde
arriveroit à la fin d'un cycle de cinquante-
deux ans; que le soleil ne reparoîtroit plus
sur l'horizon, et que les hommes seroient dé­
vorés par des génies malfaisans et d'une figure
hideuse, connus sous le nom de Tzitzimimes.
Cette croyance tenoit sans doute à la tradition
toltèque des quatre âges, d'après laquelle la
terre avoit déjà subi quatre grandes révolu­
tions, dont trois étoient arrivées à la fin d'un
cycle. Le peuple passoit dans une profonde
consternation les cinq jours épagomènes qui
précédoient le xiuhmolpia : le cinquième jour,
le feu sacré étoit éteint dans les temples, par
ordre du teoteuctli, ou grand-prêtre : dans les
couvens, dont le nombre étoit aussi considé­
rable à Ténochtitlan qu'il l'est depuis les temps
les plus reculés au Tibet et au Japon, les reli­
gieux ou tlamacazauis se livroient à la prière
l'approche de la nuit, personne n'osoitallumer
du l'eu dans sa maison ; on brisoit les vases

64 VUES DES CORDILLÈRES,
d'argile, on déchiroit ses habits, on détrui-
soit ce qu'on possédoit de plus précieux,
parce que tout paroissoit inutile au moment
terrible du dernier jour. Par une superstition
bizarre, les femmes enceintes devenoient des
objets d'épouvante pour les hommes : on leur
cachoit la figure sous des masques faits de
papier d'agave : on les enfermoit m ê m e dans
les magasins de maïs, parce qu'on étoit per­
suadé que si le cataclysme avoit lieu, les
femmes transformées en tigres se joindroient
aux génies malfaisans (tzitzinu'mes ) pour se
venger de l'injustice des hommes 1.
C'étoit dans la soirée du dernier jour des
nemontemi, qui est présidé par le signe
du serpent , que commençoit la fête du feu
nouveau. Les prêtres prenoient les vêtemens
de leurs dieux; et, suivis d'une immense foule
de peuple, ils alloient, en procession so­
lennelle, à la montagne de Huixachtecatl2,
située à deux lieues de Mexico, entre Iztapal-
lapan et Culhuacan. Cette marche lugubre
1 TORQUEMADA , de una Fiesta grandissima, Lib. X ,
c. 33-36, T o m . II, p. 312 et 321. ACOSTA, Lib. V I ,
c. 2 , p. 259.
2 Vixachtla, d'aprèS GOMARA , Conquist., fol. 133 (a).

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 66
S'appeloit la marche des dieux, teonenemi,
dénomination qui rappeloit aux Mexicains
que les dieux quittoient leur ville, et que
peut-être ils ne les reverroient plus. Lorsqu'on
étoit arrivé à la cime de la montagne porphy-
ritiqne de Huixachtecatl, on attendoit l'ins­
tant où les Pléiades occupoient le milieu du
ciel, pour commencer l'épouvantable sacri­
fice dont nous avons parlé plus haut et qui
est représenté Planche xv, n.° 8. Le cadavre
de la victime restoit étendu sur la terre, et
l'instrument dont on se servoit pour allumer
le feu par frottement (vupeîet chez les Grecs,
tletlaxoni chez les Mexicains) étoit placé dans
la plaie m ê m e que le prêtre de Copulco,
armé d'un couteau d'obsidienne avoit faite
dans la poitrine du prisonnier destiné au
sacrifice. Lorsque les parcelles de bois ( la
harina del palillo),
détachées par le frotte­
ment rapide du cylindre, avoient pris feu,
on allumoit un énorme bûcher qui avoit été
préparé d'avance pour recevoir le corps de
la malheureuse victime. Le peuple jetoit des
cris de joie; la lueur du bûcher pouvoit être
1 T o m . I, p. 254.
II
5

66 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
vue dans une grande partie de la vallée de
Mexico, à cause de la hauteur de la montagne
sur laquelle se faisoit cette sanglante céré­
monie. Tous ceux qui n'avoient pu suivre la
procession étoient placés sur les terrasses des
maisons, sur les sommets des téocallis, sur
les collines qui s'élèvent au milieu du lac, les
yeux fixés sur le lieu où devoit paroître la
flamme, présage certain de la bienveillance
des dieux et de la conservation du genre
humain pendant le cours d'un cycle nouveau.
Des messagers, postés de distance en distance,
et tenant des torches de bois de pin très-rési­
neux, portoient le feu nouveau de village en
village, jusqu'à la distance de quinze ou
vingt lieues; on le déposoit partout dans les
temples, d'où il étoit distribué dans les mai­
sons des particuliers. Lorsqu'on voyoit le
soleil se lever sur l'horizon, l'allégresse re-
doubloit, la procession retournoit de la mon­
tagne d'Iztapalapan à la ville, et le peuple
croyoit voir rentrer ses dieux dans leur
sanctuaire. Alors les femmes sortoient de
leur prison : on se paroit de nouveaux habits,
et l'on employoit les treize jours intercalaires
à nettoyer les temples, à blanchir les murs,

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 67
et à renouveler les meubles, la vaisselle et
tout ce qui sert à la vie domestique.
Celte fête séculaire, cette crainte de voir
le cinquième soleil s'éteindre à l'époque du
solstice d'hiver, semble offrir un nouveau trait
d'analogie entre les Mexicains et les habitans
de l'Égypte. Achilles Tatius1, dans son com­
mentaire sur Aratus, nous a conservé la notice
suivante , que Scaliger croit être empruntée
de l'Octaétéride d'Eudoxe : « Les Égyptiens,
lorsqu'ils voyoient descendre le soleil du
cancer vers le capricorne, et que les jours se
raccourcissoient de plus en plus, avoient cou­
tume de gémir, craignant que le soleil ne les
abandonnât entièrement. Cette époque coïn-
cidoit avec la fête d'Isis : mais quand l'astre
commençoit à se montrer de nouveau, et que
la durée des jours devenoit plus grande, ils
mettoient des habits blancs et se couronnoient
de fleurs ( *evxet{¿wn<ravT£C tÇT£<p<xwi<popvi<raiv ). »
En lisant ce passage d'Achilles Tatius, on
1 ACHILL. T A T . , Isag. in Phœnom., c. 2 3 (PETAVIUS
de Doctr. tempor., 1703, Tora. III, p. 85.) SCALIG.,
Adnot. ad Manil. Astron., Lib. I, v. 69, p. 85.
Voyez aussi la traduction des Lettres du comte CARLI,
Tom. I, p. 398, not. 1.
5*

68 VUES DES CORDILLÈRES,
croit lire ce que Gomera et Torquemada
rapportent de la lete du jubilé mexicain : de
m ê m e 1 que, dans l'ouvrage de Sextus Empi-
ricus 2 contre les astrologues, on trouve pour
ainsi dire décrite la figure symbolique 3 que
nous avons l'ait représenter Planche xv, d'après
le manuscrit conservé à Veletri. Chez tous les
peuples de la terre, les idées superstitieuses
prennent la m ê m e forme au commencement
et au déclin de la civilisation, et c'est à cause
de cette analogie qu'il est difficile de distin­
guer ce qui a été communiqué de nation à
nation, et ce que les hommes ont puisé dans
une source intérieure.
E n parlant de la fête séculaire, le père
Torquemada désigne l'instant du sacrifice
d'une manière très-précise en apparence,
mais qui renferme une contradiction réelle :
1 Dupuis, M é m , explicatif du zodiaque, 1806 ,
p. 145.
2 SEXT . EMPIR , contra Mathem., Lib. V (ed. Ste-
phan., T o m . III, p. 187). Firmicus, Lib. II, c. 27
( ed. Ald. Manut., 1503, fol. cv). ORIGEN. contra
Celsum, Lib. VIII, c. 55 (ed. Delarue, 1733, T o m . I,
p. 783).
3 Voyez plus haut, Vol. I, p. 251.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 69
« Lorsque la procession, dit-il 1, arrivoit à la
montagne d'Huixachtecalt, les prêtres atten-
doient qu'il fût minuit, ce qu'ils reconnois-
soient par la position des Pléiades, qui, à cette
heure, étoient montées au milieu du ciel
(estavan encumbradas en medio del cielo) :
car le temps du jubilé ou de la fête séculaire
étoit venu quand ces étoiles se levoient au
commencement de la nuit; ce qui, pour l'ho­
rizon du Mexique,
est généralement au mois
de décembre. » L'expression « lorsque les
Pléiades se trouvent au milieu du ciel » signifie
sans doute le passage de ces étoiles par le
méridien, ou, ce qui est à peu près la m ê m e
chose pour la latitude de Mexico, leur pas­
sage par le zénith. O r , la dernière fête sécu­
laire fut célébrée dans la sixième année du
règne de Montezuma, et, à cette époque,
la culmination des Pléiades avoit lieu à minuit,
en tenant compte de la précession des équi-
noxes, non au mois de décembre, mais le
8 novembre. Le 2G décembre, cette constel­
lation se le voit déjà 3 h 23' avant le coucher
du soleil, et son passage par le méridien étoit
Torquemada, T o m . III, p. 313 b. et 321 a.

70 VUES DES CORDILLÈRES,
à 8 h 33 ' du soir. Ces circonstances sont natu­
rellement les mêmes pour tous les lieux de la
terre où l'on pourroit supposer que le calen­
drier mexicain a été formé ; et si l'on remonte
au premier sacrifice célébré à Tlalixco en 1091,
ou aux migrations des Toltèques dans le
sixième siècle de notre ère, on trouve que ,
vers le solstice d'hiver, par l'effet de la pré-
cession des équinoxes, la culmination des
Pléiades se rapproche davantage du coucher
du soleil. Il est probable que les expressions
« au moment de minuit, » et « au milieu du
ciel, » ne doivent pas être prises dans un sens
très - précis. Le père Torquemada parle en
général d'une manière si confuse du système
de la chronologie des Mexicains, qu'on peut
supposer qu'il a mal entendu presque tout ce
que les Indiens lui ont rapporté des phéno­
mènes astronomiques. Après avoir dit for­
mellement que le cycle , et par conséquent
l'année, finissoit au mois de décembre, il
admet que le premier jour de l'an est le 1.er fé­
vrier; et il ajoute qu'au solstice d'hiver, le
soleil arrive à Mexico au point le plus élevé
de sa course. Torquemada a réuni, avec la
plus scrupuleuse exactitude, des noms, des

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 71
traditions et des faits isolés : mais , dépourvu
de toute critique, il se contredit lui-même
chaque fois qu'il essaie à combiner ces faits,
ou à juger de leurs rapports mutuels. C o m m e
les Mexicains ne connoissoient pas l'usage des
clepsydres, qui sont très-anciens1 en Chaldée
et à la Chine, ils ne pouvoient pas indiquer
avec précision le moment de minuit. D'ailleurs,
le coucher cosmique des Pléiades étoit aussi
regardé, dans toute l'Asie, c o m m e une indi­
cation du commencement de l'hiver 2. On
chercheroit en vain une exactitude rigoureuse
dans des traditions populaires, qui peut-être
avoient pris naissance dans des régions plus
boréales, où le froid se fait sentir un mois
avant le solstice.
Ce que nous venons de dire sur la cons­
tellation des Pléiades suffît d'ailleurs pour
prouver combien quelques auteurs ont eu
tort de regarder c o m m e incertain si l'année
cormnencoit vers l'équinoxe du printemps,
ou vers le solstice d'hiver. Plus on s'éloigne
1 SEXT . EMPIR . pag. Stephan. 113. Lettre d u Père
D u Croz, dans SOUCIET, Observat., T o m . I, p. 245.
2 BAILLY , Astr. mod. , p. 477.

72 VUES DES CORDILLÈRES ,
de l'époque du 5 novembre, jour du lever
acronique des Pléiades, moins il est possible
qu'au milieu de la nuit où se faisoit le sacrifice
séculaire, les Mexicains aient vu cette cons­
tellation près du zénith 1. Cependant Torque-
mada, Léon et Betancourt ont cru que l'année
commencent le 1.er ou le 2 février; Acosta et
Clavigero, le 26 du m ê m e mois; Valadès et
Alva Ixtlilxochitl, le 1.er et le 20 mars; Ge­
melli et Veytia, le 10 avril. Au seizième siècle,
la culmination des Pléiades avoit lieu le jour
de l'équinoxe du printemps, 3 h 8' avant le
coucher
du soleil. Il est vrai que , d'après une
ancienne tradition 2, la disparition de cette
constellation au lever du soleil marquoit jadis
le jour de l'équinoxe d'automne, ce qui sup­
pose une observation faite trois mille ans avant
notre ère : mais nous ne saurions admettre
que les Mexicains avoient reçu leur chrono­
logie d'un peuple qui commençoit l'année à
l'entrée de l'automne. La concordance des
dates, plusieurs phénomènes astronomiques,
1 G A M A , §. 35 , p. 52 , note.
2 PLIN. Hist. Nat., Lib. X V I I I , c. 25 (ed, Har-
duin, 1741, T o m . II, p. 129 ).

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 73
le témoignage des auteurs espagnols, qui ont
accumulé des matériaux sans connoître le
véritable système du calendrier, tout parle
pour le système de Gama. Je m e contenterai
de citer ici une seule de ces preuves. L'histo­
riographe indien, Christoval del Caslillo, dans
un ouvrage manuscrit1 écrit en mexicain et
conservé à Mexico, affirme que les cinq jours
complémentaires étoient ajoutés à la fin du
mois Atemoztli, qui correspondoit, d'après
le témoignage unanime des auteurs indiens
et espagnols, à notre mois de décembre.
Torquemada dit en outre que la troisième •
fête du dieu de l'eau étoit célébrée au solstice
d'hiver, qui a lieu vers la fin d'Atemoztli, et
que le cycle finit au mois de décembre. Toutes
ces circonstances s'accordent à placer les jours
intercalaires peu de temps après le solstice
d'hiver. La crainte de voir s'éteindre ou
s'éloigner l'astre du jour, les idées de deuil et
de joie exprimées dans la fête séculaire, se
rapportent aussi bien mieux à l'époque de
raccourcissement des jours qu'à celle de
l'équinoxe. Il est vrai que c'étoit à l'entrée du
* MSS. , cap. 71.

74 VUES DES CORDILLÈRES,
printemps, qu'à R o m e le pontife prenoit le
feu nouveau sur l'autel de Vesta, et que les
Perses célébroient les grandes fêtes du Neu-
rouz : mais les motifs ' de ces fêtes étoient
différens de ceux qui guidoient les Mexicains
et les Égyptiens dans les fêtes solsticiales et
isiaques.
J'ai exposé le système de l'intercalation,
tel qu'on le voit indiqué dans les manuscrits
mexicains, tel que l'ont adopté Siguenza,
Clavigero, Carli, et long-temps avant eux,
Boulanger et Freret. D'après ce système, la
longueur de l'année est supposée de 565',25 :
d'où il résulte que, depuis la réforme du ca­
lendrier en 1091 jusqu'à l'arrivée des Espa­
gnols, les Mexicains auroient dû se trouver
en erreur de plus de trois jours. Or, les
recherches que G a m a a faites sur les éclipses
de soleil du 20 février 1477 et du 7 juin 1481,
qui sont indiquées dans les annales hiérogly­
phiques, sur plusieurs époques mémorables
de la conquête, et sur les jours où, d'après
les fastes mexicains, le soleil passe par le
1 DUPUIS , Origine des Cultes, T o m . I, p. 156;
T o m . II, PL 2, p. 96.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 75
zénith de Ténochtitlan, semblent prouver que
cette erreur de trois jours n'avoit pas lieu, et
qu'au commencement du seizième siècle,
c o m m e nous l'avons observé plus haut, les
dates du calendrier aztèque correspondoient
mieux avec les jours des solstices et des équi­
noxes, que celles du calendrier espagnol.
Sans connoître la longueur exacte de l'an­
née, les Mexicains auroient pu rectifier de
temps en temps leur calendrier, à mesure que
des observations gnomoniques les avertissoient
que, dans la première année du cycle, les
equinoxes du printemps et de l'automne s'éloi-
gnoient de quelques jours du 7 malinalli et
du 9 cozcacquauhtli. Les Péruviens du Couzco,
dont l'année étoit lunaire, régloient leur in­
tercalation, non d'après l'ombre des gnomons,
qu'ils mesuroient d'ailleurs très-assidûment,
mais d'après des marques placées dans l'ho­
rizon pour désigner les points où le soleil se
levoit et se couchoit le jour des solstices et des
équinoxes. U n e intercalation périodique et
exacte, c o m m e celle que les Persans ont con­
nue depuis le onzième siècle, est sans doute
préférable à ces changemens brusques que
l'on désigne sous le n o m de reformes du

76 VUES DES CORDILLÈRES,
calendrier ; mais une nation qui, depuis des
siècles, emploieroit un mode d'intercalation
très-imparfait, pourroit cependant conserver
l'accord entre son calendrier et celui des
peuples les plus policés, si, conduite par
l'observation directe des phénomènes cé­
lestes , elle changeoit de temps en temps le
commencement de son année. L'histoire
mexicaine, dans ses annales, n'offre aucune
trace de ces changemens brusques ou de
ces intercalations extraordinaires. Depuis
l'époque célèbre du sacrifice de Tlalixco, le
calendrier n'avoit subi aucune réforme ; l'in-
tercalation se fit uniformément à la fin de
chaque cycle; et, pour expliquer comment
quatre siècles n'avoient pas suffi pour pro­
duire une erreur sensible dans la chronologie,
M . G a m a admet que les Mexicains n'interca-
loient que vingt-cinq jours tous les cycles de
cent quatre ans cehuehuetiliztli, ou douze
jours et demi à la fin de chaque cycle de
cinquante-deux ans, ce qui fixe la durée de
l'année à 565',240. Il croit pouvoir conclure
du récit m ê m e des historiens du seizième
siècle, que la fête séculaire se célébroit aller-
nalivement le jour et la nuit, et que, si les

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 77
années d'un cycle commençoient toutes à
minuit, celles d'un autre commençoient toutes
à midi. Ne pouvant pas examiner les ouvrages
écrits en langue mexicaine, je ne suis point
en état de prononcer sur la justesse des idées
de M. Gama. Les raisons qu'il allègue dans sa
dissertation sur les monumens découverts
en 1790, ne m e paroissent plus aussi con­
cluantes que je les ai crues autrefois, avant
d'avoir pu faire une étude approfondie du
calendrier mexicain. Lorsque ses héritiers
auront obtenu les moyens de faire imprimer
son traité de Chronologie toltèque et aztèque,
il sera plus facile de juger du vrai nombre des
jours intercalaires. Les travaux astronomiques
de Gama, dont nous avons eu occasion de
vérifier l'exactitude, doivent d'ailleurs ins­
pirer beaucoup de confiance, et il est pro­
bable qu'un savant qui a eu la patience de
calculer, pour le parallèle de l'ancien Té-
nochtitlan, d'après les tables de Mayer, un
grand nombre d'éclipses de soleil, liées à des
époques historiques, n'auroit pas hasardé
légèrement une hypothèse nouvelle, s'il n'y
avoit été conduit par une comparaison soi-

78 VUES DES CORDILLÈRES,
gnée des dates et par l'étude des peintures
hiéroglyphiques.
« L'intercalation de vingt-cinq jours en
cent quatre ans, dit M. La Place ' dans son
excellent précis de l'histoire de l'astronomie,
suppose une durée de l'année tropique plus
exacte que celle d'Hipparque, et, ce qui est
très-remarquable, presque égale à l'année des
astronomes d'Almamon. Quand on consi­
dère la difficulté de parvenir à une détermi­
nation aussi exacte, on est porté à croire
qu'elle n'est pas l'ouvrage des Mexicains, et
qu'elle leur est venue de l'ancien continent.
Mais de quel peuple et par quel moyen l'ont-
ils reçue? Pourquoi, si elle leur étoit trans­
mise par le nord de l'Asie, ont-ils une division
du temps si différente de celles qui ont été en
usage dans cette partie du monde? » Dans
l'état actuel de nos connoissances, nous ne
pouvons nous flatter de résoudre ces ques­
tions : mais, en se refusant m ê m e à admettre
l'intercalation de douze jours et demi par
cycle, en n'accordant aux Mexicains que la
1 Exp. du Système du Monde, 3.e édit., Tom . IL
p. 318.

E T MONUMENS D E L ' A M É R I Q U E . 79
connoissance de l'ancienne année perse de
565j,250, on trouvera pourtant, dans les
hiéroglyphes des jours et dans l'emploi des
séries périodiques, des témoignages irrécu­
sables d'une ancienne communication avec
l'Asie orientale.
Quoique le cycle mexicain commençât par
l'année du lapin, tochtli, comme le cycle
tartare commence par l'année du rat, singueri,
l'intercalation ne se fais oit que dans l'année
ome acatl: c'est même cette circonstance qui
a engagé les Mexicains à désigner dans leurs
peintures un xiuhmolpilli, ou cycle de cin­
quante-deux ans, par un faisceau de cannes.
Les Mexicains étoient sortis d'Aztlan en l'an­
née 1064, ou 1 tecpatl; leurs migrations
durèrent vingt-trois ans jusqu'en 1087, ou
11 acati, où ils arrivèrent à Tlalixco. O r ,
quoique la réforme du calendrier eût lieu
en 1090, ou l'année 1 tochtli, la fête du feu
nouveau ne fut pourtant célébrée que l'année
suivante 2 acati: « parce que, dit l'historien
indien Tezozomoc 1, le dieu tutélaire du
peuple, Huitzilopochtli, avoit fait sa première
apparition le jour 1 tecpatl de l'année 2 acatl »
1 G A M A , §. 7, p. 21.

80 VUES DES CORDILLÈRES,
Quelques auteurs ont soupçonné qu'avant
la réforme du calendrier à Tlalixco, les
Mexicains avoient intercalé un jour tous les
quatre ans; une fêle du dieu du feu (Xiuh-
teuctli),
célébrée avec plus de solennité dans
les années qui portoient le symbole tochtli,
paroit avoir donné lieu à cette opinion. Le
comte Carli, dont les Lettres américaines
offrent un mélange singulier d'observations
exactes, d'idées purement ingénieuses et d'hy­
pothèses incompatibles avec les principes
d'une bonne physique et la vraie théorie des
mouvemens célestes, a cru reconnoître, dans
les fêtes de neuf jours célébrées tous les
quatre ans, les restes d'une intercalation lu­
naire. Il suppose que les prêtres mexicains
comptoient, dans une année, douze lunaisons
de vingt-neuf jours huit heures, et que, pour
ramener tous les quatre ans ces années de trois
cent cinquante-deux jours, à de véritables
années lunaires, ils ajoutoient neuf jours.
Cette supposition est presque aussi hasardée
que celle d'après laquelle le m ê m e auteur
attribue aux corps célestes l'erreur des anciens
calendriers, en admettant que, quelques mil­
liers d'années avant notre ère, la terre ache-

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 8l
voit sa révolution autour du soleil en trois
cent soixante jours 1, et qu'un mois lunaire
n'étoit que de vingt-sept jours et demi.
C o m m e une série périodique de quatre
termes étoit employée pour distinguer les an­
nées renfermées dans un cycle, les Mexicains se
voyoient très-naturellement conduits à des fêtes
quatriennales. Telles étoient le jeûne solennel
de cent soixante jours, célébré, à l'équinoxe du
printemps, dans les petites républiques de
Tlascalla, Cholula et Huetxocingo, et l'hor­
rible sacrifice qui avoit lieu tous les quatre ans
à Quauhlitlan, au mois itzcalli. Dans ce dernier,
les pénitens se scarifioient le corps en faisant
ruisseler le sang à travers des tiges de roseau
qu'ils introduisoient dans les plaies 2 et qu'ils
déposoient dans les temples, c o m m e des mar­
ques publiques de leur dévotion. Ces fêtes,
qui rappellent les pénitences usitées au Tibet
et dans l'Inde, se répétoient chaque fois qu'un
m ê m e signe présidoit l'année.
En examinant, à R o m e , le Codex Bor
1 Lettres américaines, T o m . II, p. 153, 161, 167,
333 et 371.
2 G O M A R A , p. cxxxi, cxxxii. T O R Q U E M A D A , T o m . II,
p. 307. GeMELLI, T o m . VI, p. 75.
II.
6

82 VUES DES CORDILLÈRES,
gianus de Veletri, j'y ai reconnu le passage
curieux 1 duquel le jésuite Fabrega a conclu
que les Mexicains connoissoient la véritable
durée de l'année tropique. On y trouve in­
diqués, sur quatre pages, vingt cycles de
cinquante-deux ans, ou mille quarante ans:
à la fin de cette grande période, on voit le
signe du lapin tochtli précéder immédiate­
ment, parmi les hiéroglyphes des jours, l'oi­
seau cozquauhtli; de manière que sept jours
sont supprimés, ceux de l'eau, du chien, du
singe , de l'herbe malinalli, de la canne , du
tigre et de Y aigle. Le père Fabrega suppose,
dans son Commentaire manuscrit, que celte
omission se rapporte à une réforme pério­
dique de l'intercalation julienne, parce qu'une
soustraction de huit jours, à la fin d'un cycle
de mille quarante ans, ramène, par un moyen
ingénieux, une année de 5665j,250 à une
année de 365j,243, qui n'est que de 1' 26",
ou de oj,oo1o plus grande que la véritable
année moyenne, telle que la donnent les
Tables de M. Delambre. Quand on a eu oc­
casion d'examiner un grand nombre de pein-
1 Cod. Borg., fol. 48-63 . FABREGA , MSS, fol. k,
p. 7.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 83
tures hiéroglyphiques des Mexicains, et que
l'on a vu le soin extrême avec lequel elles sont
exécutées dans les plus petits détails, on ne
sauroit admettre que l'omission de huit termes,
dans une série périodique , soit due au simple
hasard. L'observation du père Fabrega mé­
rite sans doute d'être consignée ici, non qu'il
soit probable qu'une nation n'emploie effec­
tivement une réforme du calendrier qu'après
de longues périodes de mille quarante ans;
mais parce que le manuscrit de Veletri semble
prouver que son auteur a eu connoissance de
la véritable durée de l'année. S'il existoit au
Mexique, à l'arrivée des Espagnols, une inter-
calalion de vingt-cinq jours en cent quatre
ans, il est à supposer que cette intercalation
plus parfaite a été précédée d'une intercala-
tion de treize jours en cinquante-deux ans.
Or, la mémoire de celte ancienne méthode se
sera conservée parmi les hommes, et il se
peut que le prêtre mexicain, qui a composé
le rituel du musée Borgia, ait voulu indiquer
dans son livre un artifice de calcul propre à
rectifier l'ancien calendrier, en retranchant
sept jours d'une grande période de vingt
cycles. O n ne pourra juger de la justesse de
6*

84 VUES DES CORDILLÈRES,
cette opinion, que lorsqu'un plus grand
nombre de peintures mexicaines aura été
consulté en Europe et en Amérique : car, je
ne saurois le répéter assez, tout ce que nous
avons appris jusqu'ici de l'ancien état des
peuples du nouveau continent, n'est rien en
comparaison des lumières qui seront répan­
dues un jour sur cet objet, si l'on parvient à
réunir les matériaux qui sont épars dans les
deux mondes, et qui ont survécu à des siècles
d'ignorance et de barbarie.
Le monument précieux que j'ai fait repré­
senter sur la Planche viii1, et qui avoit déjà
été gravé à Mexico, il y a près de vingt ans ,
sert à confirmer une partie des idées que nous
venons de développer sur le calendrier mexi­
cain. Cette pierre énorme a été trouvée, au
mois de décembre 1790, dans les fondations
du grand temple de Mexitli, à la Plaza major
de Mexico, à peu près soixante-dix mètres
à l'ouest de la seconde porte du palais des
vice-rois, et trente mètres au nord du marché
des fleurs appelé Portai de las Flores , à la
petite profondeur de cinq décimètres. Elle
étoit placée de manière que la partie sculptée
1 Planche xxiii de l'édition in-fol.

E T MONUMENS D E L ' A M É R I Q U E . 85
ne pouvoit être vue qu'en la mettant dans
une position verticale. Cortez, en détruisant
les temples, avoit fait briser les idoles et tout
ce qui tenoit au culte ancien. Les masses de
pierre qui étoient trop grandes pour qu'on
les détruisît, furent enterrées pour les sous­
traire aux yeux du peuple vaincu. Quoique le
cercle qui renferme les hiéroglyphes des jours
n'ait que 3m-,4 de diamètre, on reconnoît que la
pierre entière formoit un parallélipipède rec­
tangle de quatre mètres de longueur, d'autant
de mètres de largeur, et d'un mètre d'épaisseur.
La nature de cette pierre n'est pas cal­
caire, c o m m e l'affirme M . G a m a , mais de
porphyre trappéen gris-noirâtre, à base de
wacke basaltique. En examinant avec soin des
fragmens détachés, j'y ai reconnu de l'amphi­
bole, beaucoup de cristaux très-alongés de
feldspath vitreux, et, ce qui est assez remar­
quable, des paillettes de mica. Cette roche,
fendillée et remplie de petites cavités, est
dépourvue de quartz, c o m m e presque toutes
les roches de la formation de trapp. C o m m e
son poids actuel est encore de plus de quatre
cent quatre-vingt-deux quintaux (24,400 ki­
logrammes), et qu'aucune des montagnes qui

86 VUES DES CORDILLÈRES,
entourent la ville à huit ou dix lieues de
distance, n'a pu fournir un porphyre de ce
grain et de cette couleur, on se figure aisé­
ment les difficultés que les Mexicains ont
éprouvées pour transporter une masse si
énorme au pied du téocalli. La sculpture en
relief a le m ê m e fini que l'on trouve dans tous
les ouvrages mexicains : les cercles concen­
triques , les divisions et les subdivisions sans
nombre sont tracés avec une exactitude ma­
thématique ; plus on examine le détail de
celte sculpture, plus on y découvre ce goût
pour la répétition des mêmes formes, cet
esprit d'ordre , ce sentiment de la symétrie
qui, chez des peuples à demi-civilisés, rem­
place le sentiment du beau.
Au centre de la pierre se présente le fameux
signe nahui ollin Tonatiuh (le soleil dans ses
quatre mouvemens) dont nous avons parlé
plus haut Huit rayons triangulaires en­
tourent le soleil; ces rayons se retrouvent
dans le calendrier rituel, tonalamatl, dans
les peintures historiques, partout où est figuré
le soleil, Tonatiuh », Le nombre huit fait
1 Pag. 28 de ce volume.
2 P l . xv, n0 4, de l'éd. in-fol. (Cod.Borg. Vel, f.49.)

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 87
allusion à la division du jour et de la nuit en
huit parties1. Le dieu Tonatiuh est représenté
ouvrant une large bouche armée de dents :
celle bouche ouverte, cette langue qui en
sort, rappellent la figure d'une divinité de
l'Hindoustan , celle de Kâla, le Temps.
D'après un passade du Bhagavat-guita, «Kâla
engloutit les mondes, ouvrant une bouche
enflammée, armée d'une rangée de terribles
dents, et montrant une langue énorme 2. »
Tonatiuh, placé au milieu des signes des
jours, mesurant l'année par les quatre mou-
vemens
des solstices et des équinoxes , est en
effet le véritable symbole du Temps : c'est
Krichna prenant la forme de Kâla, c'est
Kronos qui dévore ses enfans, et que nous
croyons reconnoître sous le nom de Moloch
chez les Phéniciens.
Le cercle intérieur offre les vingt signes
des jours : en se souvenant que cipactli est le
premier , et xochitl le dernier de ces catasté-
rismes, on voit qu'ici, comme partout ailleurs,
les Mexicains ont rangé les hiéroglyphes de
1 Voyez plus haut, T o m . I, p. 33g.
2 Traduction de M . W I L K I N S . Voye z aussi The
Hinidu Pantheon, art, Kâla.

88 VUES DES CORDILLÈRES,
droite à gauche. Les têtes des animaux sont
placées dans une direction opposée, sans
doute parce que l'animal qui tourne le dos à
un autre, est censé le précéder. M . Zoega a
observé cette m ê m e particularité chez les
Egyptiens 1. La tête de mort, miquiztli,
placée près du serpent, et l'accompagnant
comme signe de la nuit dans la troisième
série périodique, fait exception à la règle
générale; elle seule est dirigée vers le dernier
signe, tandis que les animaux ont la face
tournée vers le premier. Cet arrangement
n'est pas le m ê m e dans les manuscrits de
Veletri, de R o m e et de Vienne.
Il est probable que la pierre sculptée dont
M . Gaina a entrepris l'explication, étoit an­
ciennement placée dans l'enceinte du téocalli,
dans un sacellum dédié au signe ollin Tona-
tiuh.
Nous savons, par un fragment d'Her-
nandez, que le jésuite Nieremberg nous a
conservé dans le huitième livre de son His­
toire naturelle, que le grand téocalli renfer-
1 ZOEG A , de Obel., p. 464 ( où, par erreur typo­
graphique, les mots dextrorsum et sinistrorsum sont
confondus).

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 89
moit dans ses murs six fois treize ou soixante-
dix - huit chapelles, dont plusieurs étoient
dédiées au soleil, à la lune, à la planete
Vénus, appelée Ilculcatitlan ou Tlazolieotl ,
et aux signes du zodiaque 1. La lune, que
tous les peuples regardent comme un astre
qui attire l'humidité, avoit un petit temple
(teccizcalli) construit en coquilles. Les grandes
fêtes du soleil (Tonatiuh) étoient célébrées au
solstice d'hiver et dans la seizième période de
treize jours, qui étoit présidée à la fois par le
signe nahui ollin Tonatiuh, et par la voie
lactée, connue sous le n o m de Citlalinycue
ou Citlalcueye. Pendant une de ces fêles du
soleil, les rois avoient l'usage de se retirer
dans un édifice situé au milieu de l'enceinte
du téocalli, et appelé Hueyquauhxicalco. Ils
y
passoient quatre jours dans le jeûne et la
pénitence : ensuite on faisoit un sacrifice san­
glant en l'honneur des éclipses (Netonatiuh-
(jualo , malheureux soleil mangé).
C'est dans
ce sacrifice que de deux victimes masquées,
1 Eusebii NIEREMBERGII Hist. nat., Lib. VIII ,
cap. 22 (Antwerpiœ, 1635, p. 142-156). Templi
partes, 3,8, 9 , 20, 25.

90 VUES DES CORDILLÈRES,
l'une représentoit l'image du soleil, Tonatiuh,
et l'autre celle de la lune, Meztli, comme
pour rappeler que la lune est la vraie cause
de l'éclipsé du soleil.
Outre les catastérismes du zodiaque mexi­
cain et la figure du signe nahui ollin, la pierre
offre aussi les dates de dix grandes fêtes qui
étoient célébrées depuis l'équinoxe du prin­
temps jusqu'à l'équinoxe d'automne. C o m m e
plusieurs de ces fêtes correspondent à des
phénomènes célestes, et que l'année mexi­
caine est vague pendant, l'espace d'un cycle ,
l'intercalation ne se faisant que de cinquante-
deux en cinquante-deux ans, les mêmes dates
ne désignent pas, quatre ans de suite, les
mêmes jours. Le solstice d'hiver qui, la pre­
mière année du cycle, a lieu le jour 1 0 lochtli,
huit ans plus lard a déjà rétrogradé de deux
signes, et tombe sur le jour 8 miquiztli. Il en
résulte que. pour indiquer les dates par les
signes des jours, il faut ajouter l'année du
cycle à laquelle ces dates correspondent. En
effet le signe 13 cannes, ou matlactly o m e y
acatl,
placé au-dessus de la figure du soleil,
vers le bord supérieur de la pierre, nous an­
nonce que ce monument renferme les fastes.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 91
de la vingt-sixième année du cycle, depuis
le mois de mars jusqu'au mois de septembre.
Pour faciliter l'intelligence des signes qui
indiquent les fêtes du culte mexicain, je dois
rappeler de nouveau que les ronds, placés
auprès des hiéroglyphes des jours, sont des
termes de la première des trois séries pério­
diques dont nous avons développé l'usage plus
haut. En comptant de droite à gauche, et en
commençant à la droite du triangle qui repose
sur le front du dieu Ollin Tonatiuh, et dont
la pointe est dirigée vers cipactli, on trouve
les huit hiéroglyphes suivans; 4 tigre; 1 silex;
tletl, feu, sans indication de nombre ; 4 vent;
4 pluie ; 1 pluie; 2 singe, et 4 eau. Voici
maintenant l'explication des fastes mexicains,
d'après le calendrier de M . Gama, et d'après
l'ordre des fêtes indiquées dans les ouvrages
des historiens du seizième siècle.
Dans l'année 13 acatl, qui est la dernière
année de la seconde indiction du cycle, le
commencement de l'année a rétrogradé de six
jours et demi, parce que l'intercalation n'a
pas eu lieu depuis vingt-six ans. Le premier
jour du mois tititl, qui porte le signe 1 ci­
pactli tletl, correspond par conséquent non

92 VUES DES CORDILLÈRES,
au 9, mais au 5 janvier; et le signe qui pré­
side à la septième période de treize jours,
1 quiahuitl ou 1 pluie, coïncide avec le
22 mars ou avec l'équinoxe du printemps.
C'est à cette époque que l'on célébroit les
grandes fêtes de Tlaloc ou du dieu de l'eau,
qui commençoient m ê m e déjà dix jours avant
l'équinoxe, le jour 4 atl, ou 4 eau, sans
doute parce que, le 12 mars, ou le 5 du mois
Tlacaxipehualiztli, l'hiéroglyphe de l'eau,
atl, étoit à la fois 1 le signe du jour et celui de la
nuit. Trois jours après l'équinoxe du prin­
temps, le jour 4 ehecatl, ou 4 vent, com-
mençoit un jeûne solennel de quarante jours,
institué en l'honneur du soleil. Ce jeûne finis-
soit le 30 avril, qui correspond à 1 tecpatl
ou 1 silex. C o m m e le signe de ce jour est
accompagné du seigneur de la nuit, tletl,
feu , nous trouvons placé l'hiéroglyphe tletl
près de 1 tecpatl, à gauche du triangle, dont
la pointe est dirigée vers le commencement
du zodiaque. A droite du signe 1 tecpatl se
trouve celui 4 ocelotl, ou 4 tigre; ce jour est
remarquable par le passage du soleil par le
1 Nahui atl, atl, atl; voyez Vol. I, p. 379 .

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 93
zénith de la ville de Mexico. Toute la petite
période de treize jours, dans laquelle ce pas­
sage a lieu, et qui est la onzième de l'année
rituelle, étoit encore dédiée au soleil. Le
signe 2 ozomatli ou 2 singe correspond à
l'époque du solstice d'été: il se trouve placé
immédiatement auprès de 1 quiahuitl, ou
1 pluie, jour de l'équinoxe.
O n peut être embarrassé 1 pour l'explica -
tion de 4 quiahuitl ou 4 pluie : dans la
première année du cycle, ce jour corres­
pond exactement au second passage du soleil
par le zénith de la ville de Mexico ; mais dans
l'année 13 acatl, dont ce monument offre les
fastes, le jour 4 pluie précédoit déjà ce pas­
sage de six jours. C o m m e toute la période de
treize jours, dans laquelle le soleil parvient
au zénith, est dédiée au signe ollin Tonatiuh
et à la voie lactée, citlalcueye, et comme le *
jour 4 pluie appartient constamment à cette
m ê m e période, il est assez probable que les
Mexicains ont indiqué de préférence ce der­
nier jour, pour que la figure du soleil fût
1 G A M A , §. 75 , P. 109.

94 VUES DES CORDILLÈRES,
entourée de quatre signes qui eussent tous le
m ê m e nombre quatre, et surtout pour faire
allusion aux quatre destructions du soleil,
que la tradition place dans les jours 4 tigre,
4 vent, 4 eau, et 4 pluie. Les cinq petits
ronds que l'on trouve à gauche du jour 2 singe,
immédiatement au-dessus du signe malinalli,
paroissent faire allusion à la fête du dieu
Macuil-Malinalli , qui avoit des autels par­
ticuliers : celte fête étoit célébrée vers le
12 septembre, appelé Macuilli Malinalli. La
pointe du triangle qui sépare le signe du jour
1 silex du signe de la nuit, tletl ou feu, est
dirigée vers le premier des vingt catastérismes
des signes du zodiaque, parce que, l'année
10 cannes, le jour 1 cipactli correspond au
jour de l'équinoxe d'automne : vers ce temps
on célébroit une fête de dix jours, dont le
• plus solennel étoit le jour 10 ollin, ou 10
soleil, qui correspond à notre 16 septembre.
O n croit, à Mexico, que les deux cases,
placées sous la langue du dieu Ollin Tona-
tiuli,
présentent deux fois le nombre cinq :
mais cette explication me paroît aussi hasardée
que celle que l'on a tenté de donner des

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 95
quarante cases qui entourent le zodiaque , et
des nombres six, dix et dix-huit, que l'on
trouve répétés vers le bord de la pierre. Nous
n'examinerons pas non plus si les trous creusés
dans celte énorme pierre ont été faits, comme
l'a pensé M. Gaina, pour placer des fils qui
servoient de gnomons. Ce qui est plus certain
et très-important pour la chronologie mexi­
caine , c'est que ce monument prouve, contre
l'opinion de Gemelli et de Boturini, que le
premier jour, quel que soit le signe de
l'année, est constamment présidé par cipactli,
signe qui correspond au capricorne de la
sphère grecque. O n peut croire que, près
de cette pierre, en étoit placée une autre qui
reufermoit les fastes depuis l'équinoxe d'au­
tomne jusqu'à l'équinoxe du printemps.
Nous venons de réunir, sous un m ê m e point
de vue, tout ce que nous savons jusqu'ici de la
division du temps chez les peuples mexicains,
en distinguant avec soin ce qui est certain de ce
qui est simplement probable. O n voit, d'après
ce qui a été exposé sur la forme de l'an née, com­
bien sont imaginaires les hypothèses d'après
lesquelles on attribuoit aux Toltèques et aux
Aztèques, tantôt des années lunaires, tantôt

96 VUES DES CORDILLÈRES ,
des années de 286 jours, divisées en 22 mois1.
Il seroit intéressant de connoître le système
de calendrier suivi par les peuples les plus
septentrionaux de l'Amérique et de l'Asie.
Chez les habitans de Noutka nous retrouvons
encore les mois mexicains de 20 jours, mais
leur année n'a que 14 mois, auxquels ils
ajoutent, d'après des méthodes très-compli­
quées, un grand nombre de jours interca­
laires 2. Dès qu'un peuple ne règle pas les
subdivisions de l'année d'après les lunaisons,
le nombre des mois devient pour lui assez
arbitraire , et son choix ne paroît dépendre
que d'une prédilection particulière pour cer­
tains nombres. Les peuples mexicains ont
préféré les doubles décades, parce qu'ils
n'avoient de signes simples que pour les
unités, pour vingt et pour les puissances de
vingt.
L'usage des séries périodiques et les hiéro­
glyphes des jours nous ont offert des traits
1 W A D D I L O V E , dans ROBERTSON'S Hist. of America ,
Vol. III, p. 4o4, note xxxv.
2 D O N JOSÈ M O Z I N O , Viage a Noutka, manuscrit.
(Voyez m o n Essai politique sur la Nouvelle-Espagne ,
Vol.II,p. 475 de l'éd. in-8°.

ET MONUMENS D E L ' A M É R I Q U E .
frappans d'analogie entre les peuples de
l'Asie et ceux de l'Amérique. Quelques-uns
de ces traits n'avoient pas échappé à la saga­
cité de M . Dupuis quoiqu'il ait confondu
les signes des mois avec ceux des jours, et
qu'il n'ait eu qu'une connoissance très-impar­
faite de la chronologie mexicaine. Il seroit
contraire au but que nous nous sommes pro­
posé dans cet ouvrage, de nous livrer à des
hypothèses sur l'ancienne civilisation des ha—
bilans du nord et du centre de l'Asie. L e
Tibet et le Mexique présentent des rapports
assez remarquables dans leur hiérarchie
ecclésiastique, dans le nombre des congréga­
tions religieuses, dans l'austerité extrême des
pénitences et dans l'ordre des processions. Il
est m ê m e impossible de ne pas être frappé de
cette ressemblance, en lisant avec attention
le récit que Cortez fit, à l'Empereur Charles-
Quint, de son entrée solennelle à Cholula
qu'il appelle la ville sainte des Mexicains.
U n peuple qui régloit ses fêtes d'après le
mouvement des astres, et qui gravoit ses
fastes sur un monument public, étoit parvenu
1 Mémoir e explicatif sur le Zodiaque, p. 99 .
II. 7

98 VUES DES CORDILLÈRES,
sans doute à un degré de civilisation supérieur
à celui que lui ont assigné Pauw, Raynal, et
m ê m e Robertson, le plus judicieux des his­
toriens de l'Amérique. Ces auteurs regardent
c o m m e barbare tout état de l'homme qui
s'éloigne du type de culture qu'ils se sont
formé d'après leurs idées systématiques. Nous
ne saurions admettre ces distinctions tran­
chantes en nations barbares et nations civi­
lisées. E n examinant dans cet ouvrage, avec
une scrupuleuse impartialité, tout ce que nous
avons pu découvrir par nous-mêmes sur l'état
ancien des peuples indigènes du nouveau
continent, nous avons tâché de recueillir les
traits qui les caractérisent individuellement,
et ceux qui paroissent les lier à différens
groupes de peuples asiatiques. Il en est des
nations entières c o m m e des simples individus ;
de m ê m e que, dans ces derniers, toutes les
facultés de l'ame ne parviennent pas à se
développer simultanément; chez les premiers,
les progrès de la civilisation ne se manifestent
pas à la fois dans l'adoucissement des m œ u r s
publiques et privées, dans le sentiment des
arts, et dans la forme des institutions. Avant
de classer les nations, il faut les étudier

ET MONUMENS DE L ' A M É R I Q U E . 99
d'après leurs caractères spécifiques; car les
circonstances extérieures font varier a l'infini
les nuances de culture qui distinguent des
tribus de race différente, surtout lorsque,
fixées dans des régions très-éloignées les unes
des autres, elles ont vécu long-temps sous
l'influence de gouvernemens et de cultes plus
ou moins contraires aux progrès de l'esprit
et à la conservation de la liberté individuelle.
7*

100 VUES DES CORDILLÈRES,
P L A N C H E X X I V . 1
Maison de l'Inca, à Callo, dans le
royaume de Quito.
A P R È S que Tupac-Yupanqui et Huayna-
Capac, père de l'infortuné Atahualpa, eurent
achevé la conquête du royaume de Quito,
ils firent non-seulement tracer de superbes
routes sur le dos des Cordillères, mais ils
ordonnèrent aussi, pour faciliter les commu­
nications entre la capitale et les provinces les
plus septentrionales de leur empire, que, sur
le chemin de Couzco à Quito, on construisît,
de distance en distance, des hôtelleries (tam-
bos)
, des magasins et des maisons propres à
servir d'habitation pour le prince et pour sa
suite. Ces tumbos et ces maisons de l'Inca,
que d'autres voyageurs qualifient de palais,
existoient depuis des siècles dans cette por­
tion de la G R A N D E roule qui conduit de Couzco
1 Pl. ix de l'édition in-8°.

Pl. I X ,
Bouquet sc.
Maison de l'Inca à Callo


E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 101
à Caxamarca; on ne doit aux derniers con-
quérans de la race de Manco-Capac que la
construction des édifices dont nous trouvons
aujourd'hui les ruines depuis la province de
Caxamarca, limite méridionale de l'ancien
royaume de Quito, jusqu'aux montagnes de
los Pastos. Parmi ces édifices, un des plus
célèbres et des mieux conservés est celui du
Callo ou Caïo, décrit par La Condamine,
don Jorge Juan et Ulloa, dans leurs voyages
au Pérou. Les descriptions de ces voyageurs
sont très-imparfaites ; et le dessin qu'Ulloa a
donné de la maison de l'Inca indique si peu
le plan d'après lequel elle a été construite,
qu'on seroit presque tenté de croire qu'il est
purement imaginaire.
Lorsqu'au mois d'avril de l'année 1802,
dans une excursion au volcan de Cotopaxi,
nous visitâmes, M . Bonpland et moi, ces
foibles restes de l'architecture péruvienne,
je dressai les coupes qu'offre la Planche xxiv :
de retour à Quito, je montrai mes dessins
et la planche que renferme le voyage d'Ulloa
à des religieux très-âgés de l'ordre de Saint-
Augustin. Personne ne connoît mieux qu'eux
les ruines du Callo, qui se trouvent sur un

102 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
terrain appartenant à leur couvent ; ils ont
habité jadis une maison de campagne voisine,
et ils m'ont assuré que, depuis 1760, et m ê m e
avant cette époque, la maison de l'Inca a
toujours été dans le m ê m e état qu'aujourd'hui.
Il est probable qu'Ulloa a voulu représenter
un monument restauré, et qu'il a supposé
l'existence de murs intérieurs 1 partout où
il a vu des amas de décombres ou des élé­
vations accidentelles du terrain. Son plan
n'indique ni la véritable forme des apparte-
mens, ni les quatre grandes portes extérieures,
qui nécessairement ont dû exister depuis la
construction de l'édifice.
Nous avons déjà observé plus haut que le
plateau de Quito se prolonge entre une
double crête 2 de la Cordillère des Andes :
il est séparé du plateau de Llactacunga et
d'Hambato par les hauteurs de Chisinche et
de Tiopullo. qui, semblables à une digue,
s'étendent transversalement de la crête orien-
* Voyage historique de l'Amérique méridionale,
T o m . I, p. 387 , Pl. 18.
2 Voye z T o m . , I, p. 282 , et m o n Recueil d'Ob­
servations astronomiques, Vol. I, p. 309.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 103
tale vers la crete occidentale, ou des rochers
balsatiques de Rumiñahui vers les pyramides
élancées de l'ancien volcan d'Ilinissa. D u haut
de cette digue qui partage les eaux entre la
mer du Sud et l'Océan atlantique, on dé­
couvre, dans une immense plaine couverte
de pierre ponce, le Panecillo du Callo et
les ruines de la maison de l'inca Huayna-
Capac. Le Panecillo, ou pain de sucre, est
une butte conique d'environ quatre-vingts
mètres d'élévation, couverte de petites brous­
sailles de Molina, de Spermacoce et de Cactus :
les indigènes sont persuadés que cette butte,
qui ressemble à une cloche et dont la forme
est d'une régularité surprenante, est un tu-
mulus, une de ces nombreuses collines que
les anciens habitans de ce pays ont élevées
pour servir de sépulture au prince ou à
quelque autre personnage distingué. O n
allègue, en faveur de cette opinion, que le
Panecillo est tout composé de débris volca­
niques, et que les mêmes ponces qui entourent
sa base, se rencontrent à son sommet
Cette raison pourroit paroître peu con­
vaincante aux yeux d'un géologue; car le
dos de la montagne voisine de Tiopullo, qui

104 VUES DES CORDILLÈRES,
est beaucoup plus élevée que le Panecillo ,
présente aussi de grands amas de pierre ponce,
dus vraisemblablement à d'anciennes érup­
tions du Cotopaxi et de l'Ilinissa. O n ne
sauroit révoquer en doute que, dans les deux
Amériques, de m ê m e que dans le nord de
l'Asie et sur les bords du Borysthène, il ne
se trouve des tertres élevés à main d'homme,
de véritables tumulus d'une hauteur extraor­
dinaire. Ceux que nous avons trouvés dans
les ruines de l'ancienne ville de Mansiche, au
Pérou , ne cèdent pas beaucoup en élévation
au pain de sucre du Callo. Il se pourroit
cependant, et cette opinion m e paroît plus
probable, que ce dernier fût une butte vol­
canique, isolée dans la vaste plaine de Llac-
iacunga, et à laquelle les natifs ont donné
une forme plus régulière. Ulloa, dont l'auto­
rité est d'un grand poids, paroît adopter
l'opinion des indigènes : il croit m ê m e que le
Panecillo est un monument militaire, et qu'il
servoit de beffroi pour découvrir ce qui se
passoit dans la campagne, et pour mettre le
prince en sûreté à la première alarme d'une
attaque imprévue. Dans l'état de Kentucky,
on observe aussi, près d'anciennes fortifica-

ET M O N U M E N S DE L ' A M É R I Q U E . 105
tions de forme ovale , des tumulus très-élevés
renfermant des ossemens humains, et cou verts
d'arbres que M . Cutter suppose avoir près de
mille ans
La maison de l'Inca se trouve située un
peu au sud-ouest du Panecillo, à trois lieues
de distance du cratère de Cotopaxi, environ
dix lieues au sud de la ville de Quito. Cet
édifice forme un carré dont chaque côté a
trente mètres de longueur : on distingue encore
quatre grandes portes extérieures, et huit
appartemens dont trois se sont conservés. Les
murs ont à peu près cinq mètres de hauteur
sur un mètre d'épaisseur. Les portes sem­
blables à celles des temples égyptiens ; les
niches, au nombre de dix-huit dans chaque
appartement, distribuées avec la plus grande
symétrie; les cylindres servant à suspendre des
armes; la coupe des pierres, dont la face exté­
rieure est convexe et coupée en biseau, tout
rappelle l'édifice du C a n a r , qui est représenté
sur la Planche xx (de l'éd. in-fol.). Je n'ai rien vu
au Callo qui annonçai ce qu'Ulloa appelle de la
Carey's Pocket Allas of the United-States, 1796
P. 101.

106 VUES DES CORDILLÈRES,
somptuosité, de la grandeur et de la majesté :
mais ce qui m e paroît digne du plus grand
intérêt, c'est l'uniformité de construction que
l'on remarque dans tous les monumens péru­
viens. Il est impossible d'examiner attentive­
ment un seul édifice du temps des Incas, sans
reconnoître le m ê m e type dans tous les autres
qui couvrent le dos des Andes, sur une lon­
gueur de plus de quatre cent cinquante lieues,
depuis mille jusqu'à quatre mille mètres d'élé­
vation au-dessus du niveau de l'Océan. O n
diroit qu'un seul architecte a construit ce
grand nombre de monumens, tant ce peuple
montagnard tenoit à ses habitudes domes­
tiques, à ses institutions civiles et religieuses,
à la forme et à la distribution de ses édifices.
Il sera facile de vérifier un jour, d'après les
dessins que renferme cet ouvrage, si, dans le
Haut-Canada, c o m m e le prétend le savant
auteur des Noticias americanas, il existe des
édifices qui, dans la coupe des pierres, dans
la forme des portes et des petites niches, et
dans la distribution des appartemens, offrent
des traces du style péruvien : cette vérification
intéresse d'autant plus ceux qui se livrent à
des recherches historiques, que nous savons,

ET M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 107
par des témoignages certains, que les Incas
construisirent la forteresse du Couzco, d'après
le modèle des édifices plus anciens de Tia-
huanaco, situés sous les 17o 12 ' de latitude
australe.
La pierre qui a servi à la maison de Huayna-
Capac , désignée par Cieça 1 sous le nom des
Aposentos de Milahalo , est une roche d'ori­
gine volcanique, un porphyre à base basal­
tique brûlé et spongieux. Elle a été vraisem­
blablement lancée par la bouche du volcan
de Cotopaxi ; car elle est identique avec les
blocs énormes que j'ai trouvés en grand
nombre dans les plaines de Callo et de Muíalo.
C o m m e ce monument paroît avoir été cons­
truit dans les premières années du seizième
siècle, les matériaux qui y ont été employés
prouvent que c'est à tort qu'on a regardé
c o m m e la première éruption du Cotopaxi,
celle qui a eu lieu en 1535 , lorsque Sébastien
de Belalcazar fit la conquête du royaume de
Quito. Les pierres du Callo sont taillées en
parallélipipèdes ; elles ne sont pas toutes de
la m ê m e grandeur, mais elles forment des
1 Chronica del Perù , Cap. 41 (éd. de 1554, p. 108)

108 VUES DES CORDILLÈRES,
assises aussi régulières que celles des fabriques
romaines. Si l'illustre auteur de l'Histoire de
l'Amérique 1 avoit pu voir un seul édifice
péruvien, il n'auroit pas dit sans doute « que
les indigènes prenoient les pierres telles qu'ils
les avoient tirées des carrières ; que les unes
étoient triangulaires, les autres carrées; les
unes convexes, les autres concaves; et que:
l'art trop vanté de ce peuple ne consistoit
que dans l'arrangement de ces matériaux
informes. »
Pendant notre long séjour dans la Cordil­
lère des Andes, nous n'avons jamais trouvé
aucune construction qui ressemblât à celle
que l'on appelle cyclopéenne : dans tous les
édifices qui datent du temps des Incas, les
pierres sont taillées avec un soin admirable
sur la face extérieure, tandis que la face pos­
térieure est inégale et souvent anguleuse. U n
excellent observateur, M . D o n Juan Larea,
a remarqué que, dans les murs du Callo,
l'interstice entre les pierres extérieures et
intérieures est rempli de petits cailloux ci­
mentés par de l'argile. Je n'ai point observé
1 ROBERTSON , Hist, of America, Vol . III, p. 414.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 109
cette particularité, mais je l'ai indiquée sur
la Planche XXIII , d'après un croquis de
M . Larea. O n ne voit aucun vestige de
plancher ou de toi.t; on peut supposer que
ce dernier a été en bois. Nous ignorons éga­
lement si l'édifice n'étoit primitivement que
d'un seul étage; il a été dégradé, tant par
l'avidité des fermiers voisins qui en ont ar­
raché des pierres pour les employer ailleurs,
que par les tremblemens de terre auxquels ce
malheureux pays est sans cesse exposé.
Il est probable que les constructions que
j'ai entendu désigner au Pérou, à Quito et
jusque vers les bords de la rivière des A m a ­
zones, par le n o m d'Inga-Pilca ou édifices
de Finca, ne remontent pas au-delà du trei­
zième siècle de notre ère. Des constructions
plus anciennes sont celles de Vinaque et de
Tiahuanaco, de m ê m e que les murs de briques
non cuites, qui doivent leur origine aux
anciens habitans de Quito, les Puruays,
gouvernés par le Conchocando , ou roi de
Lican, et par des Guastays , ou princes tri­
butaires. Il seroit à désirer qu'un voyageur
instruit pût visiter les bords du grand lac de
Titicaca, la province du Collao, et surtout le

110 VUES DES CORDILLÈRES,
plateau de Tiahuanaco, qui est le centre d'une
ancienne civilisation dans l'Amérique méri­
dionale. Il y existe encore quelques restes de
ces édifices, que Pedro de Cieça 1 a décrits
avec une admirable simplicité : ils paroissent
n'avoir jamais été achevés, et, à l'arrivée
des Espagnols, les indigènes en attribuoient
la construction à une race d'hommes blancs
et barbus qui habitoient le dos des Cordillères
long-temps avant la fondation de l'empire des
Incas. L'architecture américaine, nous ne
saurions assez le répéter, ne peut surprendre
ni par la grandeur des masses, ni par l'élé­
gance des formes; mais on la considère avec
d'autant plus d'intérêt, qu'elle répand du
jour sur l'histoire de la première culture des
peuples montagnards du nouveau continent.
J'ai dessiné, 1.° le plan de la maison de
l'inca Huayna - Capac ; 2.° une portion du
mur intérieur de l'appartement le plus sep­
tentrional , vu de dedans; 3.° la m ê m e partie
vue de dehors, mais cependant de l'intérieur
de la cour. Dans les murs extérieurs opposés
aux portes des appartemens, on trouve, au
1 CIEÇA , CAp. 105, p. 255.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 111
lieu de niches, des ouvertures donnant sur
la campagne environnante. Je ne déciderai
pas si ces fenêtres sont des niches (hocos),
qu'on a percées dans des temps postérieurs
à la conquête, lorsque cet édifice a servi de
demeure à quelques familles espagnoles. Les
indigènes croient, au contraire, qu'elles avoient
été faites pour observer si quelque ennemi
vouloit tenter une attaque contre la troupe
de l'Inca.

112 VUES DES CORDILLÈRES,
P L A N C H E X X V .
Le Chimborazo , vu depuis le plateau
de Tapia.
L A montagne a été dessinée telle qu'elle se
découvre dans la plaine aride de Tapia, près
du village de Lican, l'ancienne résidence des
souverains de Quito, avant la conquête de
l'inca Tupac-Yupanqui. 11 y a à peu près cinq
lieues en ligne droite de Lican au sommet du
Chimborazo. La Planche xvi représente cette
montagne colossale environnée d'une zone de
neiges perpétuelles qui, près de l'équateur,
se soutiennent à la hauteur de quatre mille
huit cents mètres au-dessus du niveau de la
mer. La Planche xxv offre le Chimborazo,
comme nous l'avons vu après une chute de neige
des plus abondantes, le 24 juin 1802 , jour qui
suivit immédiatement celui de notre excursion
vers la cime. Il m'a paru intéressant de donner
une idée précise de l'aspect imposant des

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 113
Cordillères, aux deux époques du maximum
et du minimum de la hauteur des neiges.
Les voyageurs qui ont vu de près les som­
mets du Mont-Blanc et du Mont-Rose, sont
seuls capables de saisir le caractère de cette
scène imposante, calme et majestueuse. La
masse du Chimborazo est si énorme, que la
partie que l'œil embrasse à la fois près de la
limite des neiges éternelles, a sept mille mètres
de largeur. L'extrême rareté des couches d'air,
à travers lesquelles on voit les cimes des Andes,
contribue 1 beaucoup à l'éclat de la neige et
à l'effet magique de son reflet. Sous les tro­
piques , à une hauteur de cinq mille mètres ,
la voûte azurée du ciel paroît d'une teinte
d'indigo 3. Les contours de la montagne se
détachent du fond de cette atmosphère pure
et transparente, tandis que les couches infé­
rieures de l'air, celles qui reposent sur un
plateau dénué d'herbes, et qui renvoient le ca­
lorique rayonnant, sont vaporeuses, et sem­
blent voiler les derniers plans du paysage.
1 Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, Vol. I,
p. 170-de l'éd. in-8.°.
2 Voye z m a Géographie des Plantes, p. 17.
II.
8

114 VUES DES CORDILLÈRES,
Le plateau de Tapia, qui s'étend à l'est
jusqu'au pied de l'Altar et du Condorasto,
est élevé de trois mille mètres. Sa hauteur
égale à peu près celle du Canigou , l'une des
hautes cimes des Pyrénées. La plaine aride
offre quelques pieds de Schinus molle, de
Cactus, d'Agave et de Molina. O n voit, sur le
premier plan, des lamas (Camelus lacma)
dessinés d'après nature , et des groupes d'In­
diens allant au marché de Lican. Le flanc de
la montagne présente cette gradation de la
vie végétale que j'ai essayé de tracer dans
mon Tableau de la Géographie des Plantes ,
et qu'on peut suivre sur la pente occidentale
des Andes, depuis les bosquets impénétrables
de palmiers jusqu'aux neiges éternelles bor­
dées par une couche mince de plantes liche-
neuses.
A trois mille cinq cents mètres de hauteur
absolue, se perdent peu à peu les plantes
ligneuses à feuilles lustrées et coriaces. La
région des arbustes est séparée de celle des
graminées par des herbes alpines, par des
touffes de Nerteria, de Valerianes, de Saxi­
frages et de Lobelia, et par de petites plantes
crucifères. Les graminées forment une zone

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 115
très-large et qui se couvre de temps en temps
de neiges, dont la durée n'est que de peu de
jours. Cette zone, appelée dans le pays le
pajonal, se présente de loin comme un tapis
d'un jaune doré, Sa couleur contraste agréa-
blement avec celle des masses de neige éparses:
elle est due aux tiges et aux feuilles des gra­
minées brûlées par les rayons du soleil, dans
le temps des grandes sécheresses. Au-dessus
du pajonal, on se trouve dans la région des
plantes cryptogames qui couvrent çà et là les
rochers porphyritiques, dénués de terre vé­
gétale. Plus loin la limite des glaces éternelles
est le terme de la vie organique.
Quelque surprenante que soit la hauteur
du Chimborazo, son sommet est pourtant de
quatre cent cinquante mètres plus bas que le
point auquel M . Gay Lus sac, dans son m é m o ­
rable voyage aérien, a fait des expériences
également importantes pour la météorologie
et pour la connoissance des lois magnétiques.
Les indigènes de la province de Quito con­
servent une tradition d'après laquelle une
cime de la Crète orientale des Andes, appelée
aujourd'hui l'Autel (el Altar), et en partie
écroulée au quinzième siècle, a été jadis plus
8*

116 VUES DES CORDILLÈRES,
élevée que le Chimborazo. A u Boutan, la
montagne la plus haute dont les voyageurs
anglois nous aient donné la mesure, le Sou-
mounang n'a que 4419 mètres (2268 toises)
de hauteur : mais , d'après l'assertion du co­
lonel Crawford la plus haute cime des
Cordillères du Tibet a au - delà de vingt-
cinq mille pieds anglois, ou 7617 mètres
(3909 toises). Si cette évaluation est fondée
sur une mesure précise, une montagne de
l'Asie centrale est de mille quatre-vingt-dix
mètres plus élevée que le Chimborazo. Aux
yeux du vrai géologue , qui, occupé de l'étude
des formations, s'est habitué à voir la nature
en grand, la hauteur absolue des montagnes
est un phénomène peu important : il ne sera
guère surpris si, par la suite, dans quelque
partie du globe, on découvre une cime dont
l'élévation excède autant celle du Chimbo­
razo, que la plus haute montagne des Alpes
surpasse le sommet des Pyrénées.
U n architecte distingué, qui réunit à la
connoissance des monumens de l'antiquité le
sentiment profond des beautés de la nature,
1 JAMESON'S System of Mineralogy, Vol. III, p. 329.

ET M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 117
M . Thibault, a bien voulu exécuter le dessin
colorié dont la gravure fait le principal orne­
ment de cet ouvrage. Le croquis que j'avois
fait sur les lieux n'avoit d'autre mérite que
celui d'indiquer, avec précision, le contour
du Chimborazo, déterminé par des mesures
angulaires. La vérité de l'ensemble et des
détails a été scrupuleusement conservée. Pour
que l'œil puisse suivre la gradation des plans,
et saisir l'étendue du plateau, M. Thibault a
animé la scène par des figures groupées avec
beaucoup d'intelligence. O n aime à publier
des services rendus par l'amitié la plus désin­
téressée.

118
V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
P
L
A
N
C
H
E X X V I . 1
Époques de la Nature, d'après la
Mythologie aztèque.
D E tous les traits d'analogie que l'on ob­
serve dans les monumens, dans les mœurs et
dans les traditions des peuples de l'Asie et de
l'Amérique, le plus frappant est celui que
présente la mythologie mexicaine dans la
fiction cosmogonique des destructions et des
régénérations périodiques de l'Univers. Cette
fiction , qui lie le retour des grands cycles à
l'idée d'un renouvellement de la matière sup­
posée indestructible, et qui attribue à l'espaee
ce qui semble n'appartenir qu'au temps2,
remonte jusqu'à la plus haute antiquité. Les
livres sacrés des Hindoux, surtout le Bhâga-
vata Pourâna,
parlent déjà des quatre âges
et des pralayas, ou cataclysmes, qui, à diverses
1 Pl. x de l'édition in-8°.
2 HERMANN , Mythologie der Griechen', Th . II ,
s. 332.

Pl. X.
Epoques de la Naturel.
Peintures hiévoglyphiques
de Manuscrit Aztèque du Vatican.
Bouquet sc.


E T M O N U M E T N S D E L ' A M É R I Q U E . 1 1 9
époques, ont fait périr l'espèce humaine1.
Une tradition de cinq âges, analogue à celle
des Mexicains, se retrouve sur le plateau du
Tibet 2. S'il est vrai que cette fiction astrolo­
gique, qui est devenue la base d'un système
particulier de cosmogonie, a pris naissance
dans L'Hindoustân, il est probable aussi que,
de là, par l'Iran et la Chaldée, elle a passé
aux peuples occidentaux. O n ne sauroit m é -
connoître une certaine ressemblance entre la
tradition indienne des yougas et des kalpas,
les cycles des anciens habitans de l'Étrurie,
et cette série de générations détruites, carac­
térisées par Hésiode sous l'emblème de quatre
métaux.
« Les peuples de Culhua ou du Mexique,
dit G o m a r a 3 qui écrivoit au milieu du seizième
siècle, croient, d'après leurs peintures hiéro­
glyphiques, qu'avant le soleil qui les éclaire
maintenant, il y en a déjà eu quatre qui se sont
1 HAMILTO N et LANGLÈS , Catalogue des Manuscrits
sanskrits de la Bibl. impér., p. 13. Rech. asiatiques,
T o m . II, p. 171. MOOR, Hindu Pantheon, p. 27 et 101.
2 GEORG I Alphab. Tibetanum, p. 220.
3 G O M A R A , Conquista , FOL. cxix.

120 VUES DES CORDILLÈRES ,
éteints les uns après les autres. Ces cinq soleils
sont autant d'âges dans lesquels notre espèce
a été anéantie par des inondations, par des
tremblemens de terre, par un embrasement
général et par l'effet des ouragans. Après la
destruction du quatrième soleil, le monde a
été plongé dans les ténèbres pendant l'espace
de vingt-cinq ans. C'est au milieu de cette
nuit profonde, dix ans avant l'apparition du
cinquième soleil, que le genre humain a été
régénéré. Alors les dieux, pour la cinquième
fois, ont créé un h o m m e et une femme. Le
jour où parut le dernier soleil, porta le signe
tochtli (lapin ), et les Mexicains comptent huit
cent cinquante ans', depuis cette époque jus­
qu'en 1552. Leurs annales remontent jusqu'au
Cinquième soleil. Ils se servoient de peintures
historiques (escritura pintada), m ê m e dans
les quatre âges précédens; mais ces peintures,
à ce qu'ils affirment, ont été détruites , parce
qu'à chaque âge tout doit être renouvelé. »
D'après Torqnemada l, cette fable, sur la ré­
volution des temps et la régénération de la
nature, est d'origine toltèque : c'est une tra-
1 T o r q u e m a d A , Vol. I, p. 40 ; Vol. II, p. 83.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 121
dition nationale qui appartient à ce groupe
de peuples que nous connoissons sous les
noms de Toltèques, Cicimèques, Acolhues,
Nahuatlaques, Tlascaltèques et Aztèques , et
qui, parlant une m ê m e langue, ont reflué du
nord au sud depuis le milieu du sixième
siècle de notre ère.
E n examinant à R o m e le Cod. Vaticanus,
n. 3 7 3 8 , copié en 1566 par un religieux do­
minicain, Pedro de los Biosr, j'ai trouvé le
dessin mexicain que représente la Planche xxvi.
Ce monument historique est d'autant plus
curieux, qui'il indique la durée de chaque
âge par des signes dont nous connoissons la
valeur. Dans le commentaire du père Rios,
l'ordre d'après lequel les catastrophes se sont
succédé, est entièrement confondu ; la der­
nière , qui est le déluge, y est regardée c o m m e
la première. La m ê m e erreur se trouve dans
les ouvrages de Gomara, de Clavigero 2, et
de la plupart des auteurs espagnols qui, ou­
bliant que les Mexicains rangeoient leurs
hiéroglyphes de droite à gauche, en commen-
1 Voye z plus haut, T o m . I, p. 232 et 243.
2 Storia antica di Messico , T o m . II, p. 57.

122 VUES DES CORDILLÈRES,
çant par le bas de la page, ont nécessairement
interverti l'ordre des quatre destructions du
inonde. J'indiquerai cet ordre tel qu'il est
représenté dans la peinture mexicaine de la
bibliothèque du Vatican, et tel que le décrit
une histoire très - curieuse écrite en langue
aztèque, dont l'indien Fernando de Alva Ixt-
lilxochitl 1 nous a conservé des fragmens. Le
témoignage d'un auteur indigène et la copie
d'une peinture mexicaine faite sur les lieux
peu de temps après la conquête, méritent
sans doute plus de confiance que le récit des
historiens espagnols. Ce manque d'accord,
dont nous venons d'indiquer la cause, ne
porte d'ailleurs que sur l'ordre des destruc­
tions; car les circonstances dont chacune
d'elles a été accompagnée, sont rapportées
de la manière la plus uniforme par Gomara,
Pedro de los Rios, Ixtlilxochitl, Clavigero et
Gama. I
Premier cycle. Sa durée est de 13x4oo + 6
=52o6 années: ce nombre est indiqué à droite
dans le tableau inférieur par dix-neuf ronds,
dont treize sont surmontés d'une plume. Nous
1 G A M A , §. 62 , p. 97. BOTURINI , Cat. del Museo,
§. viii, n. 13.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 123
avons fait observer plus haut en parlant du
calendrier, que l'hiéroglyphe du carré de
vingt est une plume, et que, semblables aux
clous des. Étrusques et des Romains 2 , de
simples ronds indiquoient, chez les Mexicains,
le nombre des années. Ce premier âge, qui
correspond à l'âge de justice (Sakia Youga)
des Hindou, s'appela Tlaltonatiuh, âge de
la terre; c'est aussi celui des géans (Qzocuil-
liexeque ou Tuinametin ) ; car les traditions
historiques de tous les peuples commencent
par des combats de géans. Les Olmèques ou
Hulmèques, et les Xicalanques, deux peuples
qui ont précédé les Toltèques et qui se van-
toient d'une haute antiquité , prétendoient en
avoir trouvé à leur arrivée dans les plaines
de Tlascala 3. Selon les Pourânas sacrés,
Bacchus, ou le jeune Rama, remporta aussi
sa première victoire sur Ravana, roi des
géans de l'île de Ceylan4.
1 Vol. I, p. 369.
2 TIT. Liv., Hist, Lib. VII , c. 3 (ed. Gesneri,
1735, T o m . I, p. 461 ).
3 TORQUEMAD A , Vol. I, p. 37.
4 PAOL . D E SANCT. BARTHOL.. , Syst. Brahman,
p. 24 et 143.

1 2 4 VUES DES CORDILLÈRES,
L'année présidée par le signe ce acatl, fut
une année de famine, et la disette fît périr la
première génération des hommes. Cette ca­
tastrophe commença le jour 4 tigre ( nahui
ocelotl)
, et c'est probablement à cause de
l'hiéroglyphe de ce jour, que d'autres tradi­
tions rapportent que les géans qui ne périrent
pas par la famine, furent dévorés par ces
mêmes tigres ( tequanes ), dont les Mexicains
redoutoient l'apparition à la fin de chaque
cycle. La peinture hiéroglyphique représente
un génie malfaisant qui descend sur la terre
pour arracher l'herbe et les fleurs. Trois
figures humaines , parmi lesquelles on recon-
noit aisément une femme à sa coiffure formée
de deux petites tresses qui ressemblent à des
cornes 1, ont dans la main droite un instru­
ment tranchant, et, dans la gauche, des
fruits ou des épis coupés. Le génie qui an­
nonce la famine, porte un de ces chapelets 2
qui, de temps immémorial, sont en usage
au Tibet, en Chine, au Canada et au Mexique,
et qui de l'orient ont passé aux chrétiens de
1 Pl. x v de l'éd. in-fol., n.° 3 — 7 , 3.
2 Pl. xiv de l'éd. in-fol., n.° 8.

ET MONUMENS D E L ' A M É R I Q U E . 125
l'occident. Quoique, chez tous les peuples de
la terre, la fiction des géans, des Titans et des
Cyclopes paroisse indiquer le conflit des élé-
mens, ou l'état du globe au sortir du chaos,
on ne sauroit douter que, dans les deux Amé­
riques, les énormes squelettes d'animaux
fossiles répandus sur la surface de la terre
n'aient eu une grande influence sur l'histoire
mythologique. A la pointe Sainte-Hélène, au
nord de Guayaquil, se trouvent d'énormes
dépouilles de cétacés inconnus : aussi, des
traditions péruviennes portent-elles qu'une
colonie de géans, qui se sont détruits mutuel­
lement, a débarqué sur ce m ê m e point. Des
ossemens de mastodontes et d'éléphans fos­
siles, appartenant à des espèces qui ont dis­
paru de la surface du globe, abondent dans
le royaume de la Nouvelle-Grenade, et sur
le dos des Cordillères mexicaines 1 : aussi la
plaine qui, à deux mille sept cents mètres de
hauteur,s'étend de Suacha vers Santa-Fe de
Bogota, porte-t-elle le nom de Champ des
Géans. Il est probable que les Hulmèques se
1 CUVIER , M é m . de l'Institut, classe des Sciences
phys. et mathém., an 7, p. 14.

126 VUES DES CORDILLÈRES,
vantaient que leurs ancêtres avoient combattu
les géans sur le plateau fertile de Tlascalla,
parce qu'on y trouve des dents molaires de
mastodontes et d'éléphans, que dans tout le
pays le peuple prend pour des dents d'hommes
d'une stature colossale.
Second cycle. Sa durée est de 12 x 4oo + 4
= 4804 ans : c'est l'âge du feu, Tletonatiuh,
ou l'âge rouge, Tzonchichiltèque. Le dieu du
feu, Xiuhteuctli, descend sur la terre l'année
présidée par le signe ce tecpatl, le jour nahui
quiahuitl. C o m m e les oiseaux seuls pouvoient
échapper à l'embrasement général, la tradi­
tion porte que tous les hommes furent con­
vertis en oiseaux, excepté un h o m m e et une
femme qui se sauvèrent dans l'intérieur d'une
caverne.
Troisième cycle, l'âge du vent ou de l'air,
Ehecatonatiuh. Sa durée est de 10 x 400 + 10
=4010 ans. La catastrophe eut lieu le jour
4 vent (nahui ehecatl) de l'année ce tecpatl.
Le dessin représente quatre fois l'hiéroglyphe
de l'air ou du vent, ehecatl. Les hommes
périrent par l'effet des ouragans, quelques-
uns furent convertis en singes : ces animaux
ne parurent au Mexique que dans ce troisième

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 127
âge. J'ignore quelle est la divinité qui descend
sur la terre, armée d'une faucille : seroit-ce
Quetzalcohuatl, le dieu de l'air, et la faucille
signifieroit-elle que l'ouragan déracine les
arbres c o m m e si on les avoit coupés? Je doute
d'ailleurs que les stries jaunes indiquent,
c o m m e le prétend un commentateur espagnol,
la forme des nuages chassés par la tempête.
Les singes sont en général moins fréquens
dans la partie chaude du Mexique que dans
l'Amérique méridionale. Ces animaux entre­
prennent des migrations lointaines, lorsque,
chassés par la faim ou par l'intempérie du
climat, ils se voient forcés d'abandonner leur
séjour primitif. Je connois des contrées dans
la partie montagneuse du Pérou, dont les
habitans se rappellent l'époque à laquelle de
nouvelles colonies de singes se sont fixées
dans telle ou telle vallée. La tradition des
cinq âges renfermeroit-elle un trait de l'his­
toire des animaux? désigneroit-elle une année
où des ouragans et des bouleversemens causés
par les volcans ont engagé les singes à faire
des incursions dans les montagnes d'Anahuac ?
Dans ce cycle des tempêtes , deux hommes
seuls survécurent à la catastrophe, en se

128 VUES DES CORDILLÈRES,
réfugiant dans une caverne, comme à la fin
de l'âge précédent.
Quatrième cycle , l'âge de l'eau, Atonatiuh,
dont la durée est de 10 x 400 + 8 = 4008 ans.
U n e grande inondation, qui commença l'année
ce calli, le jour 4 eau ( nahui atl), fit périr
l'espèce humaine : c'est la dernière des grandes
révolutions que le monde a éprouvées. Les
hommes furent convertis en poissons, à l'ex­
ception d'un h o m m e et d'une femme qui se
sauvèrent dans le tronc d'un ahahuète, ou
cyprès chauve. Le dessin représente la déesse
de l'eau, appelée Matlalcueje ou Chalchiuh-
cueje, et regardée comme la compagne de
Tlaloc, s'élançant vers la terre. Coxcox, le
Noé des Mexicains, et sa femme Xochiquetzal
sont assis dans un tronc d'arbre couvert de
feuilles, et flottant au milieu des eaux.
Ces quatre âges, que l'on désigne aussi
sous le n o m de soleils, renferment ensemble
dix-huit mille vingt-huit ans, c'est-à-dire six
mille ans de plus que les quatre âges persans
décrits dans le Zend-Avesta 1. Je ne vois nulle
part indiqué combien d'années s'étoient écou-
1 ANQUETIL , Zend-Avesta, T o m . II, p. 352.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 129
lées depuis le déluge de Coxcox jusqu'au
sacrifice de Tlalixco, ou jusqu'à la réforme
du calendrier aztèque ; mais, quelque rap­
prochées que l'on suppose ces deux époques,
on trouve toujours que les Mexicains attri-
buoient au monde une durée de plus de vingt
mille ans. Cette durée contraste sans doute
avec la grande période des Hindoux, qui a
quatre millions trois cent vingt mille ans,
et surtout avec la fiction cosmogonique des
Tibétains, d'après laquelle l'espèce humaine
compte déjà dix-huit révolutions, dont cha­
cune a plusieurs padu exprimés par des
nombres de soixante-deux chiffres 1: il est
cependant bien remarquable qu'on trouve un
peuple américain qui, d'après le m ê m e sys­
tème de calendrier dont il se servoit lors de
l'arrivée de Cortez, indique les jours et les
années où le monde a éprouvé de grandes
catastrophes, il y a plus de vingt siècles.
Le Gentil, Bailly et Depuis 2 ont donné des
1 Alphab. Tibet., p. 472.
2 L E G ENTIL , Voyage dans les Indes, Vol. I, p. 235.
BAILLY, Astron. Indienne, p. LXXXXVIII et 212.
BAILLY, Histoire de l'Astronomie ancienne, p. 76.
Dupuis, Origine des Cultes, Vol. III, p. 164.
II. 9

130 VUES DES CORDILLÈRES ,
explications ingénieuses de la durée des grands
cycles de l'Asie. Je n'ai pu découvrir aucune
propriété particulière au nombre de 18028 ans;
il n'est pas multiple de 13, 19, 52, 60, 72,
36o, ou de 1440, qui sont les nombres que
l'on retrouve dans les cycles des peuples
asiatiques. Si la durée des quatre soleils mexi­
cains étoit plus longue de trois ans, et si, aux
nombres 5206, 4804, 4010 et 4008 ans, on
substituoit les nombres 52o6, 4807, 4009
et 4009, on pourroit croire que ces cycles
étoient dus à la connoissance de la période
lunaire de dix-neuf ans. Quelle que soit leur
véritable origine, il n'en paroît pas moins
certain qu'ils sont des fictions de la mytho­
logie astronomique , modifiées ou par une
réminiscence obscure de quelque grande ré­
volution qu'a éprouvée notre planète, ou
d'après les hypothèses de physique et de
géologie que l'aspect des pétrifications m a ­
rines et celui des ossemens fossiles font naître,
m ê m e chez les peuples les plus éloignés de la
civilisation.
E n examinant les peintures représentées sur
la Planche xxvi (x de l'éd.in-8°) , on retrouve,
dans les quatre destructions, l'emblème de

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 131
quatre élémens : la terre, le feu, l'air et l'eau.
Ces mêmes élémens étoient aussi indiqués par
les quatre hiéroglyphes 1 des années, lapin, mai­
son , silex
et canne. Calli ou maison , regardé
c o m m e symbole du feu, rappelle les mœurs
d'un peuple septentrional que l'intempérie
du climat force à chauffer ses Cabanes, et
l'idée de Vesta ('E<rrtoc), qui, dans le plus
ancien système de la mythologie grecque,
représente à la fois la maison , le foyer et le
feu domestique. Le signe tecpatl, silex , étoit
dédié au dieu de l'air, Quetzalcohuatl , per­
sonnage mystérieux qui appartient aux temps
héroïques de l'histoire mexicaine, et dont
nous avons eu occasion de parler plusieurs
fois dans le cours de cet ouvrage. Selon le
calendrier mexicain, tecpatl est le signe de
nuit qui,
au commencement du cycle, accom­
pagne l'hiéroglyphe du jour appelé ehecatl
ou vent. Peut-être l'histoire d'un aérolithe qui
étoit tombé du ciel sur le sommet de la pyra­
mide de Cholula, dédiée à Quelzalcohuatl,
a-t-elle engagé les Mexicains à établir ce
1 Voye z SIGUENZA , dans G E M E L L I , Giro del
Mondo, T o m . V I , p. 65.
9 *

132 VUES DES CORDILLÈRES,
rapport bizarre entre un silex pyromaque
(tecpatl) et le dieu des vents.
Nous avons vu que les astrologues mexi­
cains ont donné à la tradition des destructions
et des régénérations du monde un caractère
historique, en désignant les jours et les
années des grandes catastrophes, d'après le
calendrier dont ils se servoient au seizième
siècle. U n calcul très-simple pouvoit leur
faire trouver l'hiéroglyphe de l'année qui
précédoit de 5206 ou de 48o4 ans une époque
donnée. C'est ainsi que les astrologues chal-
déens et égyptiens indiquoient, selon Macrobe
et Nonnus, jusqu'à la position des planètes à
l'époque de la création du monde et à celle
de l'inondation générale. En recalculant,
d'après le système des séries périodiques, les
signes qui présidoient aux années, plusieurs
siècles avant le sacrifice de Tlalixco ( l'an ome
acatl ou 2 cannes, correspondant à l'an 1091
de l'ère chrétienne), j'ai trouvé que les dates
et les signes ne correspondent pas tout-à-fait
à la durée de chaque âge mexicain. Aussi ne
sont-elles pas marquées dans les peintures du
Vatican; je les ai tirées d'un fragment d'his­
toire mexicaine conservé par Alva Ixtlilxo-

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 133
chitl, qui fixe la durée des quatre âges, non
à 18,028, mais seulement à 1,417 ans. Cette
différence ne doit pas nous surprendre dans
des calculs astrologiques : car le premier
nombre renferme presque autant d'indictions
que le dernier compte d'années. D e m ê m e ,
dans la chronologie mystique des Hindoux,
la substitution des jours aux années divines1 ré­
duit les quatre âges de 4,32o,ooo ans à 12,000.
1 BAILLY , Aster. ind., p. ci.

i54
V U E S DES C O R D I L L È R E S ,

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 135
En examinant, d'après le système du ca­
lendrier mexicain, les nombres qui sont ren­
fermés dans ce tableau , on voit que deux
âges séparés par un intervalle d'années, dont
le nombre est un multiple de 52, ne peuvent
pas avoir des signes différens. Il est impos­
sible que la quatrième destruction ait eu lieu
l'année calli, si la troisième est arrivée l'année
tecpatl. Je ne saurois deviner ce qui a causé
cette erreur : il se pourroit cependant qu'elle
ne fût qu'apparente, et que, dans les monu-
mens historiques qui nous ont été transmis,
il n'eût pas été fait mention du petit nombre
d'années que la nature employoit pour chaque
régénération. Les Hindoux distinguent l'in­
tervalle entre deux cataclysmes et le temps
que chacun d'eux a duré : de m ê m e , dans le
fragment d'Alva Ixtlilxochitl, nous lisons que
la première catastrophe est éloignée de la
seconde de sept cent soixante-seize ans, mais
que la famine qui tua les géans dura treize ans
ou le quart d'un cycle. Dans les deux systèmes
chronologiques que nous venons de rapporter,
l'époque de la création du monde, ou plutôt
le point de départ des grandes périodes, est
l'année présidée par tochtli; ce signe étoit

136 VUES DES CORDILLÈRES,
pour les Mexicains ce que le catastérisme
d'aries étoit pour les Perses. Chez tous les
peuples, l'astrologie indique la position du
soleil au moment où les astres commencent
leur cours ; et, en parlant plus haut1 des
rapports qu'on observe entre la fiction des
âges et la signification de l'hiéroglyphe ollin ,
nous avons rendu probable que tochtli cor­
respond à l'un des points solsticiaux.
D'après le système des Mexicains, les quatre
grandes révolutions de la nature sont causées
par les quatre élémens ; la première catas­
trophe est l'anéantissement de la force pro­
ductrice de la terre; les trois autres sont dues
à l'action du feu , de l'air et de l'eau. Après
chaque destruction , l'espèce humaine est ré­
générée , et tout ce qui n'a pas péri de la race
ancienne est transformé en oiseaux, en singes
ou en poissons. Ces transformations rappellent
encore les traditions de l'Orient : mais dans
le système des Hindoux, les âges ou yougas
se terminent tous par des inondations; et dans
celui des Égyptiens2, les cataclysmes alternent
1 Pag . 29 de ce volume .
2 Timæus,cap . 5 (PLATON , Oper., 1578,ed. Serran.,

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 137
avec des conflagrations, et les hommes se
sauvent tantôt sur les montagnes, tantôt dans
les vallées. Ce seroit nous écarter de notre
sujet, que d'exposer ici les petites révolutions
locales arrivées à plusieurs reprises dans la
partie montueuse de la Grèce 1, et de discuter
le fameux passage du second livre d'Hérodote,
qui a tant exercé la sagacité des commenta­
teurs. Il paroît assez certain que, dans ce
passage, il n'est pas question d'apocatastases,
mais de quatre changemens (apparens) arrivés
dans les lieux du coucher et du lever du soleil2
et causés par la précession des équinoxes 3.
C o m m e on pourrait être surpris de trouver
cinq âges ou soleils chez les peuples du
Mexique, tandis que les Hindoux et les Grecs
T o m . III, p. 22). De Legib. , Lib. III ( Op. omn.,
T o m I I , p. 676-679). ORIGENES contra Celsum,
Lib. I, c. 20; Lib. IV, c. 20 ( ed. Delarue, p. 338
et 514 ).
1 ARIST. Meteor., Lib. I, c. 14 ( Op. omn., ed-
Duval., 1639, p. 770).
HEROD., Lib.II, C. 142 (LARCHER, 1802, T o m . II,
p. 482).
3 Dupuis, Mémoir e explicatif du zodiaque, p. 37-
et 59.

138 VUES DES CORDILLÈRES,
n'en admettent que quatre, il est utile de faire
remarquer ici que la cosmogonie des Mexi­
cains s'accorde avec celle des Tibétains qui
regarde aussi l'Age présent comme le cin­
quième. En examinant avec attention le beau
morceau d'Hésiode dans lequel il expose le
système oriental du renouvellement de la
nature, on voit que ce poète compte effecti­
vement cinq générations en quatre âges. H
divise le siècle de bronze en deux parties qui
embrassent la troisième et la quatrième géné­
ration 2, et l'on peut être surpris qu'un passage
si clair ait quelquefois été mal interprété 3.
Nous ignorons quel étoit le nombre des âges
rapportés dans les livres de la Babille 4 ; mais
nous pensons que les analogies que nous venons
d'indiquer ne sont pas accidentelles, et qu'il
n'est pas sans intérêt pour l'histoire philoso­
phique de l'homme de voir les mêmes fictions
répandues depuis l'Étrurie et le Atrium jus-
H
1
ESIODI Opera et dies, v. 174 (Op. omn., ed.
Cleric., 1701, p. 224 ).
2 HESIOD. , v. 143 et 155.
3 FABRICII Bibl. grœca,Hamb., 1790. Vol. I,p. 246.
4 VIRG. Bucol. , IV, v. 4 (ed. Heyne, Lond,, 1793,
Vol. I, p. 74 et 81 ).

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 139)
qu'au Tibet, et de là jusque sur le dos des
Cordillères du Mexique.
Outre la tradition des quatre soleils, et les
costumes que nous avons décrits plus haut1,
le Cod. Vatican, anon., n. 3 7 6 8 , contient
encore plusieurs figures curieuses, parmi
lesquelles nous citerons : fol. 4 , le chichiu-
halquehuitl, arbre de lait
ou arbre céleste ,
qui distille du lait de l'extrémité de ses
branches, et autour duquel sont assis les
enfans morts peu de jours après leur nais­
sance ;fol. 5, une dent molaire, peut-être de
mastodonte, du poids de trois livres, donnée,
en 1564, par le P. Rios, au vice-roi Don Luis
de Velasco; fol. 8, le volcan Cotcitepetl,
montagne qui parle
, fameux par les exercices
de pénitence de Quetzalcohuatl, et désigné
par une bouche et une langue qui sont les
hiéroglyphes de la parole; fol. 10, la pyra­
mide de Cholula ; et fol. 6 7 , les sept chefs des
sept tribus mexicaines, vêtus de peaux de
lapin et sortant des sept cavernes de Chico-
niozloc. De la feuille 6 8 à la feuille 9 3 , ce
manuscrit renferme des copies de peintures
1 Vol, I,p. 243.

140 VUES DES CORDILLÈRES,
hiéroglyphiques composées après la conquête :
on y voit des indigènes pendus à des arbres,
tenant des croix en main ; des soldats de
Cortez à cheval mettant le feu à un village;
des moines qui baptisent de malheureux In­
diens au moment où on les jette dans l'eau
pour les faire périr. A ces traits on reconnoît
l'arrivée des Européens dans le nouveau
monde.


XL
sc.
Pl.
Bouquet
hierglyphiques des jours de l'Almanach Méxicains
Signes

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 141
P
L
A
N
C
H
E X X V I I 1 .
Peinture hiéroglyphique tirée du ma­
nuscrit horgien de Veletri, et signes
des jours de l ' a l m a n a c h mexicain.
L E S vingt signes des jours ont été choisis
dans les premières pages du manuscrit de
Veletri, qui offrent chacune cinq rangées de
treize hiéroglyphes et en tout 5 x 1 3 x 4 = 2 6 o
jours, ou une année de vingt demi-lunaisons
de l'almanach rituel. Ces deux cent soixante
signes sont disposés de manière que quatre
doubles pages servent à la réduction des
périodes de treize jours en demi-décades de
l'almanach civil, dont cinquante-deux forment
une année rituelle. Il est digne de remarque
aussi que, pour faciliter la lecture de ces
tableaux, l'auteur a répété, au commence­
ment de chaque rangée , le dernier signe de
la rangée précédente. M . Zoega a observé
celle m ê m e particularité dans la disposition
1 Pl. xi de l'édition in-8.°.

142 VUES DES CORDILLÈRES,
des hiéroglyphes égyptiens, et c'est d'après
des observations de ce genre qu'il a jugé si
les hiéroglyphes étoient lus de droite à gauche
ou de gauche à droite. O n trouve dans le
Codex Borgianus le signe du mouvement ,
l'empreinte d'un pied, ajouté quelquefois au
signe d'un jour : j'ignore quelle peut être la
cause de cette réunion bizarre.
Parmi les cinq rangées des hiéroglyphes du
jour (Pl. xxvii, n. 1) ,la première qui, d'après
le système de l'écriture mexicaine, est la série
inférieure, présente, de droite à gauche,
cipactli, ehecatl) calli, cuetzpalin et cohuatl,
la seconde , miquiztli , mazatl, tochtli, atl et
itzcuintli; la troisième, ozomatli, malinalli,
acati, ocelotl, quauhtli
et cozcaquauhtli; la
quatrième ou la série supérieure , ollin , tec­
patl, quiahuitl et xochitl. Nous avons donné
plus haut1 la signification de ces hiéroglyphes.
E n comparant les figures de la Planche xxvii
avec celles publiées par Valadès, Gemelli,
Clavigero et le cardinal Lorenzana, on voit
combien sont inexactes les notions données
jusqu'ici sur les signes du calendrier mexicain.
1 Vol. I, p. 375 et suiv.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 143
La peinture représentant une figure que l'on
pourroit croire avoir quatre mains (Pl. xxvii,
n. 2 ) , est tirée du Codex Borgianus , fol. 58.
J'ai fait copier une page entière pour donner
une idée plus claire de l'économie de ce ma­
nuscrit curieux. D e m ê m e que, parmi les
hiéroglyphes mexicains, on ne trouve rien
qui annonce le cuite du lingam (jpàxxoç), on
n'y observe pas non plus ces figures à plusieurs
têtes et à plusieurs mains, qui caractérisent
pour ainsi dire les peintures mystiques des
Hindoux. L'homme placé à droite dans la case
supérieure, est un prêtre vêtu de la peau d'une
victime humaine, récemment immolée. Le
peintre a marqué les gouttes de sang qui
couvrent cette peau : c o m m e celle des mains
pend au bras du sacrificateur, ce dernier
paroît avoir quatre mains. Ce costume et les
cérémonies horribles et dégoûtantes qu'il rap­
pelle sont décrits par Torquemada 1. Une
chapelle, connue sous le n o m de yopico,
étoit construite au-dessus de la caverne qui
renfermoit les peaux humaines. Nous avons
vu plus haut que le quatrième mois mexicain,
1 Mon. ind., Lib. 10, cap. 12 ( Vol. II, p. 271 ).

l44 VUES DES CORDILLÈRES ,
tlacaxipehualiztli, qui correspond à notre
mois de mars, avoit reçu sa dénomination de
ces fêtes sanguinaires. Dans le Codex Bor-
gianus, qui est un calendrier rituel, on trouve
effectivement la figure d'un prêtre enveloppé
dans une peau d'homme , sous le signe du jour
qui indique l'équinoxe du printemps La tête
du sacrificateur est couverte d'un de ces bon­
nets pointus dont on se sert en Chine et sur les
côtes nord-ouest de l'Amérique. E n face de
cette figure est assis le dieu du feu , Xiuh-
teuctli Tletl : aux pieds de ce dernier se
trouve un vase sacré. Dans la première année
du cycle mexicain, Tletl est le signe de nuit
du jour sur lequel tombe l'équinoxe du
printemps.
La case inférieure (Pl. xxvii, n. 2 ) repré­
sente le dieu Tonacateuctli , tenant dans la
main droite un couteau, des feuilles d'agave
et un sac d'encens. Nous ignorons absolument
ce que signifient les deux enfans qui se tiennent
par la main, et dont un commentateur a dit
« qu'ils semblent parler la m ê m e langue. »
1 Cod. Borg., fol. 25 (Fabr. M S S., n. 105, 270 et
299). Voyez aussi Vol. I, p. 349.

ET M O N U M E N S DE L'AMÉRIQUE. l45
L e serpent placé au-dessous du temple pour-
roit faire soupçonner que ce sont les enfans
jumeaux de Cihuacohuatl, la fameuse femme
au serpent, l'Ève des Aztèques. Mais les petites
figures du Codex Borgianus, fol. 61, sont
femelles, c o m m e l'indique évidemment la
disposition de leurs cheveux, tandis que celles
représentées dans le manuscrit du Vatican 1
sont mâles.
1 Voye z Pl. viii, Pl. xxiii de l'éd. in-fol.
II.
1 0

l46 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
P L A N C H E X X V I I I .
Hache aztèque.
C E T T E hache, d'un feldspath compacte qui
passe au vrai jade de Saussure, est chargée
d'hiéroglyphes. Je la dois à la bienveillance
de M . Don Agrès Manuel del Rio, profes­
seur de minéralogie à l'Ecole des mines de
Mexico, et auteur d'un excellent Traité
d'Oryctognosie ; je l'ai déposée au cabinet
du roi de Prusse, à Berlin. Le jade, le felds­
path Compacte (dichter feldspath), la pierre
lydique et quelques variétés de basalte, sont
des substances minérales qui, dans les deux
continens c o m m e dans les îles de la mer du
sud , ont fourni aux peuples sauvages et aux
peuples à demi-civilisés la matière première
pour leurs haches et pour différentes armes
défensives. D e m ê m e que les Grecs et les
Romains ont conservé l'usage du bronze
long-temps après l'introduction du fer, les
Mexicains et les Péruviens se servoient encore
de haches de pierre, lorsque le cuivre et le

ET MONUMENS DE L ' A M É R I Q U E . 1 4 7
bronze étoient déjà assez communs parmi
eux. Malgré nos courses longues et fréquentes
dans les Cordillères des deux Amériques,
nous n'avons jamais pu découvrir le jade en
place, et plus cette roche paroît rare, plus on
est étonné de la grande quantité de haches de
jade que l'on trouve presque partout où l'on
Creuse la terre dans des lieux jadis habités,
depuis l'Ohio jusqu'aux montagnes du Chili.
10*

148
VUES DES CORDILLÈRES,
PLANCHE XXIX.
Idole aztèque de porphyre basaltique,
trouvée sous le pavé de la grande
place de Mexico.
LES restes de la peinture et de la sculpture
mexicaine que nous avons examinés jusqu'ici,
prouvent tous, à l'exception du seul groupe
de figures représenté sur la Planche xi, une
ignorance entière des proportions du corps
humain , beaucoup de rudesse et d'incorrec­
tion dans le dessin, mais une recherche de
vérité minutieuse dans le détail des acces­
soires. O n peut être surpris de trouver les
arts d'imitation dans cet état de barbarie,
chez un peuple dont l'existence politique
annonçoit, depuis des siècles, un certain
degré de civilisation, et chez lequel l'idolatrie,
les superstitions astrologiques, et le désir de
conserver la mémoire des événemens, mul­
tiplioient le nombre des idoles, c o m m e celui
des pierres sculptées et des peintures histo-

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 1 4 9
riques. Il ne faut pas oublier, cependant, que
plusieurs nations qui ont joué un rôle sur la
scène du monde , principalement les peuples
de l'Asie centrale et orientale, auxquels les
habitans du Mexique paraissent tenir par des
liens assez étroits, offrent ce m ê m e contraste
de perfectionnement social et d'enfance dans
les arts. O n seroit tenté d'appliquer aux habi­
tans de la Tartarie et aux peuples montagnards
du Mexique ce qu'un grand historien de
l'antiquité1 a dit des Arcadiens : « Le climat
triste et froid de l'Arcadie donne aux habitans
un caractère dur et austère, parce qu'il est
naturel que les hommes, par leurs mœurs,
leur figure, leur couleur et leurs institutions,
ressemblent au climat.» Mais, à mesure que
l'on examine l'état de notre espèce dans diffé­
rentes régions, et que l'on s'accoutume à
comparer la physionomie des pays avec celle
des peuples qui s'y sont fixés, on se méfie de
celte théorie spécieuse qui rapporte au climat
seul ce qui est dû au concours d'un grand
nombre de circonstances morilles et physiques.
1 POLYB . Hist., Lib. I V , §. 80 (ed. Casaub.,
1609, p. 290, D ) .

l50 VUES DES CORDILLÈRES,
Chez les Mexicains, la férocité des mœurs
sanctionnée par un culte sanguinaire, la tyran-
nie exercée par les princes et les prêtres, les
rêves chimériques de l'astrologie et l'emploi
fréquent de l'écriture symbolique, paroissent
avoir singulièrement contribué à perpétuer la
barbarie des arts et le goût pour des formes
incorrectes et hideuses. Ces idoles, devant
lesquelles ruisseloit journellement le sang des
victimes humaines, « ces premières divinités
enfantées par la crainte, » réunissoient dans
leurs attributs ce que la nature offre de plus
étrange. Le caractère de la figure humaine
disparoissoit sous le poids des vêtemens, des
casques à tête d'animaux carnassiers, et des
serpens qui entortilloient le corps. U n respect
religieux pour les signes faisoit que chaque
idole avoit son type individuel dont il n'étoit
pas permis de s'écarter. C'est ainsi que le
culte perpétuoit l'incorrection des formes, et
que le peuple s'accoutumoit à ces réunions de
parties monstrueuses, que l'on disposoit ce-
pendant d'après des idées systématiques. L'as­
trologie et la manière compliquée de désigner
graphiquement les divisions du temps, étoient
la principale cause de ces écarts d'imagination.

E T MONUMENS D E L ' A M É R I Q U E . 151
Chaque événement paroissoit influencé à la
fois par les hiéroglyphes qui présidoient au
jour, à la demi-décade, ou à l'année. D e là
l'idée d'accoupler des signes, et de créer ces
êtres purement fantastiques que nous trouvons
répétés tant de fois dans les peintures astro­
logiques parvenues jusqu'à nous. Le génie
des langues américaines qui, semblable à celui
du sanscrit, du grec et des langues d'origine
germanique, permet de rappeler un grand
nombre d'idées dans un seul mot, a facilité
sans doute ces créations bizarres de la mytho­
logie et des arts imitatifs.
Les peuples, fidèles à leurs premières ha­
bitudes, quel que soit le degré de leur cul-
turc intellectuelle, poursuivent, pendant des
siècles, la route qu'ils se sont tracée. U n
écrivain plein de sagacité 1 a remarqué, en
parlant de la simplicité imposante des hiéro­
glyphes égyptiens, « que ces hiéroglyphes
offrent plutôt une absence qu'un vice d'imi­
tation. » C'est au contraire ce vice d'imitation,
1 Q U A T R E M È R E D E Q UINC I , Sur l'idéal dans les arts
du dessin , dans les Archives littéraires, 1805, n.° 21,
p. 300 et 310,

l52 VUES DES CORDILLÈRES ,
ce goût pour les détails les plus minutieux,
cette répétition des formes les plus communes,
qui caractérisent les peintures historiques des
Mexicains. Nous avons déjà rappelé plus
haut1 qu'il ne faut pas confondre des repré­
sentations, dans lesquelles presque tout est
individualisé, avec des hiéroglyphes simples,
propres à représenter des idées abstraites. Si
les Grecs, dans ces derniers, ont puisé le
sentiment du style idéal 2, les peuples mexi­
cains ont trouvé, dans l'emploi fréquent des
peintures historiques et astrologiques, et dans
leur respect pour des formes le plus souvent
bizarres et toujours incorrectes, des obstacles
invincibles au progrès des arts imitatifs. C'est
en Grèce que la religion est devenue le prin­
cipal soutien de ces arts auxquels elle a donné
la vie. L'imagination des Grecs a su répandre
de la douceur et du charme sur les objets les
plus lugubres. Chez un peuple qui porte le
joug d'un culte sanguinaire, la mort se pré­
sente partout sous les emblèmes les plus
effrayans : elle est gravée sur chaque pierre,
1 Pag. 27 de ce volume.
2 Quatremère de Quinci , p. 303-307.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. l53
on la trouve inscrite sur chaque page de leurs
livres ; les monumens religieux n'ont d'autre
but que de produire la terreur et l'épouvante.
J'ai cru devoir rappeler ces idées, avant
de fixer l'attention du lecteur sur l'idole mons­
trueuse que représente la Planche xxix. Cette
roche, sculptée sur toutes ses faces, a plus de
trois mètres de hauteur et deux mètres de
largeur. Elle a été trouvée sous le pavé de la
Plaza Mayor de Mexico, dans l'enceinte du
grand temple, au mois d'août 1790, par con­
séquent peu de mois avant que l'on décou­
vrît la pierre énorme qui représente les fastes
et les hiéroglyphes des jours du calendrier
aztèque. Les ouvriers qui faisoient des exca­
vations pour construire un aqueduc sou­
terrain, la rencontrèrent dans une position
horizontale, trente-sept mètres à l'ouest du
palais du vice-roi, et cinq mètres au nord de
l'Azequia de San Josef. C o m m e il n'est
guère probable que les soldats de Cortez, en
enterrant les idoles pour les soustraire aux
yeux des indigènes, aient fait transporter des
masses d'un poids considérable très-loin du
1 Voye z plus haut p. 84.

1 0 4 VUES DES CORDILLÈRES,
sacellum où elles étoient originairement pla­
cées, il est important de désigner avec pré­
cision les endroits dans lesquels on a trouvé
chaque reste de la sculpture mexicaine. Ces
notions deviendront surtout intéressantes, si
un gouvernement, jaloux de répandre des
lumières sur l'ancienne civilisation des A m é ­
ricains, fait faire des fouilles autour de la
cathédrale, sur la place principale de l'ancien
Ténochtitlan, et au marché de Tlatelolco1,
où, dans les derniers jours du siége, les
Mexicains s'étoient retirés avec leurs dieux
pénates ( Tepitotan ), avec leurs livres sacrés
(Teoamoxtli), et avec tout ce qu'ils possé-
doient de plus précieux.
E n jetant les yeux sur l'idole figurée sur
la Planche xxix, telle qu'elle se présente vue
par devant (Fig. 1 ), par derrière (Fig. 3),
de côté (Fig. 2 ) , par dessus (Fig. 4), par
dessous (Fig. 5 ) , on pourroit d'abord être
tenté de croire que ce monument est un
teotctl, pierre divine, une espèce de bétyle 2
orné de sculptures, une roche sur laquelle
1 G A M A , descripcion de las Piedras , etc., p .2.
2 ZOEGA , de Obel., p. 208.

ET MONUMENS DE L'AMERIQUE. l55
sont gravés des signes hiéroglyphiques. Mais,
lorsqu'on examine de plus près cette masse
informe, on distingue, à la partie supérieure,
les têtes de deux monstres accolés ; et l'on
trouve , à chaque face ( Fig. 1 et 3), deux
yeux et une large gueule armée de quatre
dents. Ces figures monstrueuses n'indiquent
peut-être que des masques : car, chez les
Mexicains, on étoit dans l'usage de masquer
les idoles à l'époque de la maladie d'un roi1,
et dans toute autre calamité publique. Les
bras et les pieds sont cachés sous une draperie
entourée d'énormes serpens, et que les Mexi­
cains désignoient sous le nom de cohuatlicuye,
vêtement de serpent.
Tous ces accessoires,
surtout les franges en forme de plumes, sont
sculptés avec le plus grand soin. M . G a m a ,
dans un mémoire particulier, a rendu très-
probable que cette idole représente ( Fig. 3)
le dieu de la guerre, Huitzilopochtli, ou
Tlacahucpancueoxcotzin , et (Fig, 1) sa femme,
appelée Teoyamiqui2 ( de miqui, mourir, et
de tenyao, guerre divine ), parce qu'elle con-
1 G O M A R A , Conquista de Mexico, p. 123.
2 BOTURINI , Idea de una nueva Historia general,
p. 27 et 66.

l56 VUES DES CORDILLÈRES,
duisoit les ames des guerriers morts pour la
défense des dieux, à la maison du Soleil, le
paradis des Mexicains où elle les transfor-
moit en colibris. Les têtes de morts et les
mains coupées, dont quatre entourent le sein
de la déesse, rappellent les horribles sacri­
fices (teoquauhquetzoliztli) célébrés dans la
quinzième période de treize jours, après le
solstice d'été, à l'honneur du dieu de la guerre
et de sa compagne Teoyamiqui. Les mains
coupées alternent avec la figure de certains
vases dans lesquels on Brûloit l'encens. Ces
vases étoient appelés top - xicalli, sacs en
forme de calebasse ( de toptli, bourse tissue
de fil de pite, et de xicalli, calebasse).
Cette idole étant sculptée sur toutes ses
faces, m ê m e par dessous (Fig. 5), où l'on
voit représenté Mictlanteuhtli, le seigneur du
lieu des morts,
on ne sauroit douter qu'elle
étoit soutenue en l'air au moyen de deux
colonnes sur lesquelles reposoient les parties
marquées A et B , dans les figures 1 et 3.
D'après cette disposition bizarre, la tête de
1 T o r q u e m a d a , Lib. XIII , c. 48 ( T o m , II,
p. 569).

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 157
l'idole se trouvoit vraisemblablement élevée
de cinq à six mètres au-dessus du pavé du
temple, de manière que les prêtres ( Teo-
piocqui) traînoient les malheureuses victimes
à l'autel, en les faisant passer au-dessous de
la figure de Mictlanteuhtli.
Le vice-roi, comte de Revillagigedo, a fait
transporter ce monument à l'édifice de l'Uni­
versité de Mexico, qu'il a regardé « c o m m e
l'endroit le plus propre pour conserver un
des restes les plus curieux de l'antiquité amé­
ricaine1. » Les professeurs de cette Université,
religieux de l'ordre de Saint - Dominique,
n'ont pas voulu exposer cette idole aux jeux
de la jeunesse mexicaine ; ils l'ont enterrée
de nouveau dans un des corridors du collége,
à une profondeur d'un demi-mètre. Je n'au-
rois pas été assez heureux pour pouvoir
l'examiner, si l'évêque de Monterey, D o n
Feliciano Marin, qui passa par Mexico pour
se rendre dans son diocèse, n'avoit pas, à
m a prière, engagé le recteur de l'Université
à la faire déterrer. J'ai trouvé très-exact le
1 Officio del 5 sept. 1790.

158 VUES DES CORDILLÈRES,
dessin de M . G a m a , que j'ai fait copier sur la
Planche xxix. La pierre qui a servi à ce
monument, est une wakke basaltique gris
bleuâtre, fendillée et remplie de feldspath
vitreux.
Les mêmes fouilles auxquelles nous devons
les sculptures représentées Planches xxi, xxiii1
et xxix, ont aussi fait découvrir, au mois de
janvier 1791 , un tombeau de deux mètres
de longueur sur un mètre de largeur, rempli
de sable très-fin, et renfermant un squelette
bien conservé d'un quadrupède carnassier.
Le tombeau étoit carré et formé de dalles
d'amygdaloïde poreuse , appelée tezontle.
L'animal paroissoit un coyote ou loup mexi­
cain. Des vases d'argile et des grelots de
bronze très-bien fondus se trouvoient placés
à côté des ossemens. Ce tombeau étoit sans
doute celui de quelque animal sacré ; car les
écrivains du seizième siècle nous apprennent
que les Mexicains érigeoient de petites cha­
pelles au loup, chantico; au tigre, tlatocao-
celotlj
à l'aigle, quetzalhuexoloquauhtli, et
à la couleuvre. Le cou, ou sacellum du chan-
1 Pl. viii de l'éd. in-8.°.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 159
tico , s'appeloit tetlanman; et, qui plus est,
les prêtres du loup sacré formoient une con­
grégation particulière, dont le couvent por-
toit le n o m de Tetlacmancalmecac1.
Il est facile de concevoir comment les divi­
sions des zodiaques, et les noms des signes
qui président aux jours, aux demi-lunaisons
et aux années, ont pu conduire les hommes
au culte des animaux. Les peuples nomades
comptent par lunaisons; ils distinguent la
lune des lapins, celle des tigres, celle des
chèvres, etc., selon qu'à différentes époques
de l'année les animaux sauvages ou domes­
tiques leur offrent des jouissances, ou leur
inspirent des craintes. Lorsque peu à peu les
mesures du temps deviennent des mesures de
l'espace2, et que les peuples forment la dodé-
catémorie du zodiaque des pleines lunes, les
noms des animaux sauvages et domestiques
passent aux constellations mêmes. C'est ainsi
que le zodiaque tartare, qui ne renferme que
de vrais Çùiïia., peut être considéré c o m m e le
1 NIEREMBERG , Hist. nat., Lib. VIII, c. 22, p. 144.
T O R Q U E M A D A , Lib. II, c. 5 8 ; Lib. VIII, c. 13
( T o m . I, p. 194, tom. II, p. 29).
2 Voye z plus haut, p. 52.

l60 VUES DES CORDILLÈRES,
zodiaque des peuples chasseurs et pasteurs,
Le tigre, inconnu à l'Afrique, lui donne un
caractère exclusivement asiatique. Cet animal
ne se retrouve plus dans les zodiaques chal—
déen, égyptien ou grec, dans lesquels le
tigre, le lièvre, le cheval et le chien, sont
remplacés par le lion de l'Afrique, de la
Thrace et de l'Asie occidentale, par la ba­
lance, les gémeaux, et, ce qui est très-remar­
quable, par les symboles de l'agriculture ;
le zodiaque égyptien est le zodiaque d'un,
peuple agricole. A mesure que les nations se
sont civilisées, et que la masse de leurs idées
s'est accrue, les dénominations des constel­
lations zodiacales ont perdu leur uniformité
primitive, et le nombre des animaux célestes
a diminué ; ce nombre cependant est resté
assez considérable pour exercer une in-
Amenée sensible sur les religions. Les rêve­
ries astrologiques ont porté les hommes à
attacher une haute importance aux signes
qui président aux différentes divisions du
temps. A Mexico , chaque signe des jours
avoit son autel. Dans le grand téocalli ( dgo»
xx^tà) ,
on voyoit, près de la colonne qui
supportoit l'image de la planète Vénus ( Ilhui-

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 161
catitlan), de petites chapelles pour les catas-
térismes macuilcalli (5 maison), ome tochtli
( 2
lapin), chicome atl ( 7 eau), et nahui
ocelotl
( 4
tigre ) : comme la majeure partie
des hiéroglyphes des jours étoit composée
d'animaux, le culte de ces derniers se trou-
voit intimement lié au système du calendrier.
II.
11

162
VUES DES CORDILLÈRES ,
P L A N C H E X X X .
Cascade du Rio Vinagre, près du
volcan de Puracé.
LA ville de Popayan , chef-lieu d'une pro­
vince du royaume de la Nouvelle-Grenade,
est située dans la belle vallée de Rio Cauca,
au pied des grands volcans de Puracé et de
Sotara. Sa hauteur au-dessus du niveau de la
mer du sud n'étant que de dix-huit cents
mètres, elle jouit, sous une latitude de
26' 17", d'un climat délicieux, beaucoup
moins chaud que celui de Carthago et d'Iba-
gué, et infiniment plus tempéré que celui de
Quito et de Santa-Fe de Bogota. En montant
de Popayan vers la cime du volcan de Puracé,
une des hautes cimes des Andes, on trouve,
à deux mille six cent cinquante mètres d'élé­
vation, une petite plaine (Llano del Corazon),
habitée par des Indiens, et cultivée avec le
plus grand soin. Cette plaine charmante est
limitée par deux ravins extrêmement profonds,

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . l63
et c'est au bord des précipices que sont cons­
truites les maisons du village de Puracé. Des
sources jaillissent partout du roc porphyri-
tique : chaque jardin est entouré d'une haie
vive d'euphorbes ( lechero ) à feuilles minces
et du vert le plus tendre. Rien de plus agréable
que le contraste de cette belle verdure , avec
le rideau de montagnes noires et arides qui
entourent le volcan, et qui sont déchirées
par l'effet des tremblemens de terre.
Le petit village de Puracé, que nous avons
visité au mois de novembre 1 8 0 1 , est célèbre
dans le pays à cause des belles cascades de la
rivière de Pusambio , dont l'eau est acide, et
que les Espagnols appellent Rio Vinagre.
Cette petite rivière est chaude vers sa source :
elle doit probablement son origine à la fonte
journalière des eaux de neige, et au soufre
qui brûle dans l'intérieur du volcan. Elle
forme, près de la plaine du Corazon , trois
cataractes, dont les deux supérieures sont
très-considérables. C'est la seconde de ces
chutes (chorreras) qu'offre la Planche xxx:
je l'ai dessinée telle qu'on la voit du jardin
d'un Indien, voisin de la maison du mis­
sionnaire de Puracé, qui est un religieux
11*

164 VUES DES CORDILLÈRES ,
franciscain. L'eau, qui s'ouvre un chemin à
travers une caverne, se précipite à plus de
cent vingt mètres de profondeur. La cascade
est d'un effet extrêmement pittoresque : elle
attire l'attention des voyageurs ; mais les ha-
bitans de Popayan désireroient que la rivière,
au lieu de se mêler au Rio Cauca, s'engouffrât
dans quelque crevasse ; car ce dernier, pen­
dant quatre lieues, est dépourvu de poissons
à cause du mélange de ses eaux avec celles
du Rio Vinagre , qui sont chargées à la fois
d'oxide de fer et d'acides sulfurique et
muriatique.
Le premier plan du dessin présente un
groupe de Pourretia pyramidata, plante
voisine du Pitcairnia, connue dans les Cor­
dillères sous le n o m d'achupallas. La tige
de cette plante est remplie d'une moelle fari­
neuse qui sert de nourriture au grand ours
noir des Andes, et quelquefois, dans les
temps de disette, aux hommes mêmes.

ET M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . l65
P
L
A
N
C
H
E X X X I .
Poste aux lettres de la province de
Jaën de Bracamoros.
P O U R rendre plus promptes les communi­
cations entre les côtes de la mer du Sud et la
province de Jaën de Bracamoros, située à
l'est des Andes, le courrier du Pérou des­
cend , pendant deux jours, à la nage, d'abord
la rivière de Guancabamba ou Chamaya,
ensuite celle des Amazones, depuis P o m a -
huaca et Ingatambo jusqu'à Tomependa. II
enveloppe le peu de lettres dont il est chargé
tous les mois, tantôt dans un mouchoir, tantôt
dans une espèce de caleçon appelé guayuco,
qu'il lie en forme de turban autour de sa tête.
Ce turban renferme aussi le grand couteau
(machette) dont tout Indien est armé , moins
pour sa défense que pour se faire jour à
cavers les forêts.
Rio de Chamaya n'est pas navigable,
a cau d'une infinité de petites cascades :

l66 VUES DES CORDILLÈRES,
j'ai trouvé 1 sa chute de cinq cent quarante-
deux mètres depuis le gué de Pucara jusqu'à
son embouchure dans la rivière des A m a ­
zones , au-dessous du village de Choros, sur
la petite distance de dix-huit lieues. Le cour­
rier de Truxillo est appelé, dans le pays, le
courrier qui nage
(el coreo que nada). La
Planche xxxi le représente tel que nous
l'avons rencontré au village de Chamaya,
au moment de se jeter à l'eau. Pour se fati­
guer moins en descendant la rivière, il em­
brasse un tronc de Bombax ou d'Ochroma
(palo de valza), qui sont des arbres d'un
bois extrêmement léger. Lorsqu'un banc de
rocher embarrasse le lit de la rivière, il prend
terre au-dessus de la cascade, traverse la forêt,
et se rejette à l'eau dès qu'il n'y voit plus de
danger. Il n'a pas besoin de prendre des
provisions avec lui, car il trouve l'hospitalité
dans un grand nombre de cabanes environnées
de plantations de bananiers, et situées le long
du rivage entre las Huertas de Pucara, Ca-
vico , Sonanga et Tomependa. Quelquefois,
1 Voye z m o n Recueil d'Observ. astron. , Vol *
p. 314.

E T M O N U M E N S D E L'AMÉRIQUE. 1 6 7
pour faire le voyage d'une manière plus
agréable, il se fait accompagner par un autre
Indien. Les rivières qui mêlent leurs eaux à
celles du Maragnon, au-dessus du Pongo de
Mayasi, n'ont heureusement pas de croco­
diles ; aussi les hordes sauvages voyagent-elles
presque toutes à la manière du courrier
péruvien. Il est assez rare que ce courrier
perde des lettres ou qu'elles soient mouillées,
pendant la traversée d'Ingatambo à la rési­
dence du gouverneur de Jaën. Après s'être
reposé quelques jours à Tomependa, il re­
tourne ou par le Paramo del Pareton, ou
par le chemin affreux qui conduit aux villages
de San Felipe et de Sagiqué, dont les forêts
abondent en quinquina de la plus belle qualité.

168 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
P
L
A
N
C
H
E X X X I I .
Histoire hiéroglyphique des Aztèques.
depuis le déluge jusqu'à la fonda
tion de la ville de Mexico.
C E T T E peinture historique a déjà été pu­
bliée à la fin du dix - septième siècle, dans
la relation du voyage de Gemelli Carreri.
Quoique le Giro del M o n d o , de cet auteur,
soit un ouvrage assez répandu, nous avons
cru devoir reproduire cette pièce , sur l'au­
thenticité de laquelle on a élevé des doutes
peu fondés, et qui méritent d'être examinés
avec la plus scrupuleuse attention. Ce n'est
qu'en réunissant un grand nombre de m o -
numens qu'on peut espérer de répandre
quelque jour sur l'histoire, les mœurs et la
civilisation de ces peuples de l'Amérique,
qui ignoroient l'art admirable de décomposer
les sons et de les peindre par des caractères
isolés ou groupés. La comparaison des m o n u -
inens entre eux ne facilite pas seulement leur
explication ; elle offre aussi des données

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 169
certaines sur la confiance que méritent les
traditions aztèques consignées dans les écrits
des premiers missionnaires espagnols. Je pense
que des motifs si puissans nous justifieront
assez d'avoir fait choix de quelques monu-
mens épars dans des ouvrages imprimés,
pour les ajouter à tant de monumens inédits ,
publiés dans ce recueil.
Le dessin hiéroglyphique qu'offre la Plan­
che xxxii a été d'autant plus négligé jusqu'ici
qu'il se trouve dans un livre qui, par l'effet
du scepticisme le plus extraordinaire, a été
considéré c o m m e un amas d'impostures et de
mensonges. « Je n'ai pas osé parler de Gemelli
Carreri, dit l'illustre auteur de l'Histoire de
l'Amérique, parce qu'il paroît que c'est
maintenant une opinion reçue que ce voya­
geur n'a jamais quitté l'Italie, et que son
Tour du Monde est la relation d'un voyage
fictif. » Il est vrai que, tout en énonçant cette
opinion, Robertson ne paroît pas la partager :
car il ajoute judicieusement que les motifs de
cette imputation de fraude ne lui paroissent
pas très-évidens 1. Je ne déciderai pas la ques-
1 ROBERTSON's History of America, 1803, Vol. III,
p. 401.

170 VUES DES CORDILLÈRES,
tion si Gemelli a été en Chine ou en Perse ;
mais ayant fait, dans l'intérieur du Mexique,
une grande partie du chemin que le voyageur
italien décrit si minutieusement, je puis af­
firmer qu'il est aussi indubitable que Gemelli
a été à Mexico, à Acapulco, et dans les petits
villages de Mazatlan et de San Augustin de
las Cuevas, qu'il est certain que Pallas a été
en Crimée, et M . Salt en Abyssinie. Les des­
criptions de Gemelli ont cette teinte locale
qui fait le charme principal des relations de
voyages écrites par les hommes les moins
éclairés, et que ne peuvent donner que ceux
qui ont eu l'avantage de voir de leurs propres
yeux. U n ecclésiastique respectable, l'abbé
Clavigero qui a parcouru le Mexique
presque un demi-siècle avant moi, a déjà
élevé la voix pour la défense de l'auteur du
Giro del Mondo : il a très-justement observé
que, sans avoir quitté l'Italie, Gemelli n'au-
roit pu parler, avec cette grande exactitude
des personnes qui vivoient de son temps , des
couvens de la ville de Mexico, et des églises
de plusieurs villages dont le n o m étoit inconnu
1 Storia antica di Messico, Vol. I, p. 24.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 171
en Europe. La m ê m e véridicité, et nous
devons insister sur ce point, ne se manifeste
pas dans les notions que l'auteur prétend avoir
puisées dans les récits de ses amis. L'ouvrage
de Gemelli Carreri, comme celui d'un voya­
geur célèbre qui de nos jours a été traité avec
une si grande sévérité, semble offrir un mé-
lange inextricable d'erreurs et de faits exac­
tement observés.
Le dessin de la migration des Aztèques a
fait jadis partie de la fameuse collection du
docteur Siguenza, qui avoit eu en héritage les
peintures hiéroglyphiques d'un noble Indien,
Juan de Alba Ixtlilxochitl. Cette collection,
c o m m e l'affirme l'abbé Clavigero, a été con­
servée jusqu'en 1759, au collége des jésuites
à Mexico. O n ignore ce qu'elle est devenue
après la destruction de l'ordre; j'ai vainement
feuilleté les peintures aztèques conservées à
la bibliothèque de l'université, je n'ai pas pu
trouver l'original du dessin que représente la
Planche xxxii ; mais il en existe à Mexico
plusieurs anciennes copies qui certainement
n'ont pas été faites sur la gravure de Gemelli
Carreri. Si l'on compare aux hiéroglyphes
contenus dans les manuscrits de R o m e et de

172 VUES DES CORDILLÈRES ,
Veletri, et dans les recueils de Mendoza et de
G a i n a , tout ce que la peinture des migrations
offre de symbolique et de chronologique, on
ne voudra certainement pas ajouter foi à
l'hypothèse , d'après laquelle le dessin de
Gemelli est la fiction de quelque moine es­
pagnol qui a tenté de prouver, par des m o -
numens apocryphes, que les traditions des
Hébreux se retrouvent chez les peuples indi­
gènes de l'Amérique. Tout ce que nous
savons sur l'histoire, le culte, l'astrologie et
les fables cosmogoniques des Mexicains ,
forme un système dont les parties sont étroi­
tement liées entre elles. Les peintures, les
bas-reliefs, les ornemens des idoles et des
pierres divines ( teotetl chez les Aztèques,
Secu'jrîrfia, chez les Grecs), tout porte le m ê m e
caractère, la m ê m e physionomie. Le cata­
clysme par lequel commence l'histoire des
Aztèques, et duquel Coxcox se sauve dans
une barque, est indiqué avec les m ê m e s
circonstances dans le dessin qui représente
les destructions et régénérations du monde1.
Les quatre indications (tlalpilli) qui ont
1 Pl. de l'éd. in-8.°.

E T MONUMENS DE L ' A M É R I Q U E . 173
rapport1 à ces catastrophes ou aux subdivi­
sions de la grande année, se trouvent sculptées
sur une pierre découverte en 1790, dans les
fondations du téocalli de Mexico.
Robertson, qui emploie partout la critique
la plus sévère dans la recherche des faits, a
reconnu aussi, dans la dernière édition de
son ouvrage, l'authenticité des peintures du
musée de Siguenza. O n ne sauroit douter, dit
ce grand historien , que ces peintures ne soient
dues aux indigènes du Mexique, et la correc­
tion du dessin semble prouver seulement que
la copie a été faite ou retouchée par un artiste
européen. Cette dernière observation ne pa­
roît pas entièrement confirmée par le grand
nombre de peintures hiéroglyphiques con­
servées dans les archives de la vice-royauté .
à Mexico. O n y reconnoît, depuis la conquête,
surtout depuis l'année 1540, un perfection­
nement sensible dans l'art du dessin. J'ai vu,
dans la collection de Boturini, des toiles de
coton ou des rouleaux de papier d'agave, sur
lesquels étoient représentés, par des contours
assez corrects, des évêques montés sur des
1 Voyez plus haut p. 55 et 132.

174
VUES DES CORDILLÈRES,
mules, des lanciers espagnols à cheval, des
bœufs conduisant une charrue, des vaisseaux
arrivant à la Vera-Cruz, et nombre d'autres
objets inconnus aux Mexicains avant l'arrivée
de Cortès. Ces peintures sont faites, non par
des Européens , mais par des Indiens et des
Métis. E n parcourant les manuscrits hiérogly­
phiques de différentes époques, on suit avec
intérêt la marche progressive des arts vers la
perfection. Les figures, de trapues qu'elles
étoient, deviennent plus sveltes; les membres
se séparent du tronc ; l'œil ne se présente plus
de face dans les têtes vues de profil ; les che­
vaux qui, dans les peintures aztèques, ressem-
bloient aux cerfs mexicains, prennent peu à
peu leur véritable forme. Les figures ne sont
plus groupées en style de procession; leurs
rapports se multiplient : on les voit en action ;
et la peinture symbolique, qui désigne ou
rappelle les événemens plutôt qu'elle ne les
exprime, se transforme insensiblement en une
peinture animée qui n'emploie que quelques
hiéroglyphes phonétiques 1 propres à indi­
quer les noms des personnes et des sites.
1 Voye z Vol. I, p. 190 et 191,

ET MONUMENS D E L ' A M É R I Q U E . 175
J'incline à croire que le tableau, que Si­
guenza a communiqué à Gemelli, est une
copie faite après la conquête, soit par un
indigène, soit par un métis méxicain. Le
peintre n'a sans doute pas voulu suivre les
formes incorrectes de l'original : il a imité
avec une scrupuleuse exactitude les hiéro­
glyphes des noms et des cycles; mais il a
changé les proportions des figures humaines,
qu'il a drapées d'une manière analogue à
celle que nous avons reconnue 1 dans d'autres
peintures mexicaines.
Voici les événemens principaux qu'indique
la Planche xxxii, d'après l'explication de
Siguenza, à laquelle nous ajouterons quelques
notions tirées des annales historiques des
Mexicains.
L'histoire commence par le déluge de
Coxcox ou par la quatrième destruction du
monde qui, selon la cosmogonie aztèque,
termine le quatrième des grands cycles,
atonatiuh, l'âge de l'eau 2. Ce cataclysme
arriva, selon les deux systèmes chronolo-
1 Pl. xiv de l'éd. in-fol., n.° 5 et 7 .
Voyez plus haut p. 128.

176 VUES DES CORDILLÈRES,
giques reçus, ou mille quatre cent dix-sept
ou dix-huit mille vingt-huit ans après le com­
mencement de l'âge de la terre , tlaltonatiuh.
L'énorme différence de ces nombres doit
moins nous étonner quand nous nous rap­
pelons les hypothèses que, de nos jours,
• Bailly, William Jones et Bentley1 ont mises
en avant sur la durée des quatre yougas des
Hindoux. Parmi les différens peuples qui
habitent le Mexique, des peintures qui re­
présentaient le déluge de Coxcox se sont
trouvées chez les Aztèques, les Miztèques,
les Zapotèques, les Tlascaltèques et les M é -
choacaneses. Le N o ë , Xisutrus ou Menou de
ces peuples, s'appelle Coxcox, Teo-Cipactli
ou Tezpi. Il se sauva, conjointement avec sa
femme Xochiquetzal, dans une barque, ou,
selon d'autres traditions, dans un radeau
d'Ahuahuete ( Cupressus distichia ). La pein­
ture représente Coxcox au milieu de l'eau,
étendu dans une barque.
La montagne dont le sommet couronné
d'un arbre s'élève au-dessus des eaux, est
l'Ararat des Mexicains, le Pic de Colhuacan.
1 Asiat. Recherches , Vol. VIII , p. 195.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 177
La corne qui est représentée à gauche, est
l'hiéroglyphe phonétique de Colhuacan. A u
pied de la montagne paroissent les têtes de
Coxcox et de sa femme : on reconnoît cette
dernière par les deux tresses en forme de
cornes, qui, c o m m e nous l'avons observé
plusieurs fois, désignent le sexe féminin. Les
hommes nés après le déluge étoient muets :
une colombe, du haut d'un arbre, leur dis­
tribue des langues représentées sous la forme
de petites virgules l. Il ne faut pas confondre
cette colombe avec l'oiseau qui rapporte à
Coxcox la nouvelle que les eaux se sont
écoulées. Les peuples de Mechoacan con~
servoient une tradition d'après laquelle Cox­
cox , qu'ils appellent Tezpi, s'embarqua dans
un acalli spacieux avec sa femme, ses enfans,
plusieurs animaux et des graines dont la con­
servation étoit chère au genre humain. Lors­
que le grand esprit Tezcatlipoca ordonna que
les eaux se retirassent, Tezpi fit sortir de sa
barque un vautour, le zopilote (Vultur aura).
L'oiseau qui se nourrit de chair morte ne
revint pas, à cause du grand nombre de
1 Voye z plus haut le Procès, Pl. v de l'éd. in-8°.
II. l 2

178 VUES DES CORDILLÈRES,
cadavres dont étoit jonchée la terre récem­
ment desséchée. Tezpi envoya d'autres oiseaux,
parmi lesquels le colibri seul revint en tenant
dans son bec un rameau garni de feuilles :
alors Tezpi, voyant que le sol commençait
à se couvrir d'une verdure nouvelle, quitta
sa barque près de la montagne de Colhuacan.
Ces traditions, nous le répétons ici, en
rappellent d'autres d'une haute et vénérable
antiquité. L'aspect des corps marins, trouvés
jusque sur les sommets les plus élevés, pour-
roit faire naître, à des hommes qui n'ont eu
aucune communication, l'idée de grandes
inondations qui ont éteint, pour quelque
temps, la vie organique sur la terre : mais
ne doit-on pas reconnoître les traces d'une
origine commune partout où les idées cos-
mogoniques et les premières traditions des
peuples offrent des analogies frappantes jusque
dans les moindres circonstances? Le colibri
de Tezpi ne rappelle-t-il pas la colombe de
Noé, celle de Deucalion, et les oiseaux que,
d'après Berose, Xisutrus fit sortir de son
arche, pour reconnoître si les eaux étoient
écoulées, et si déjà il pouvoit ériger des autels
aux dieux protecteurs de la Chaldée?,

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 179
Les langues que la colombe avoit distribuées
aux peuples de l'Amérique (n.° 1) étant infi­
niment variées, ces peuples se dispersent, et
seulement quinze chefs de famille, qui par­
taient une m ê m e langue, et desquels des­
cendent les Toltèques, les Aztèques et les
Acolhues, se réunissent et arrivent à Aztlan
(pays des Garces ou Flamingos). L'oiseau
placé sur l'hiéroglyphe de l'eau, atl, désigne
Aztlan. Le monument pyramidal à gradins
est un téocalli. Je suis surpris de trouver un
palmier près de ce téocalli : ce végétal n'in­
dique certainement pas une région septen­
trionale , et cependant il est presque certain
qu'il faut chercher la première patrie des
peuples mexicains, Aztlan, Huehuetlapallan
et Amaquemecan, au moins au nord du
42.e degré de latitude. Peut-être le peintre
mexicain, habitant de la zone torride,
n'a-t-il placé un palmier auprès du temple
d'Aztlan, que parce qu'il ignoroit que cet arbre
est étranger aux pays du Nord. Les quinze
chefs ont au-dessus de leurs têtes les hiéro­
glyphes simples de leurs noms.
Depuis le téocalli érigé en Aztlan jusqu'à
Chapoltepec, les figures placées le long de
12*

l80 VUES DES CORDILLÈRES,
la route indiquent les lieux où les Aztèques
ont fait quelque séjour, et les villes qu'ils ont
construites : Tocolco et Oztotlan (n.os 3 et 4)
humiliation et lieu des grottes ; Mizquiahuala
( n ° 5 ), désigné par un mimosa en fruits
placé prés d'un téocalli ; Teotzapotlan (n.° 11),
lieu des fruits divins; Ilhuicatepec (n.° 12) ;
Papantla (n.° 13), herbe a larges feuilles;
Tzompango (n.° 14)> lieu des ossemens hu­
mains; Apazco (n.° 15) , pot d'argile; Atli-
calaguian
(un peu au-dessus de l'hiéroglyphe
précédent), crevasse dans laquelle se perd un
ruisseau ; Quauhtitlan (n.° 16), bosquet
qu'habite l'aigle; Atzcapozalco ( n.° 1 7 ) ,
fourmillière ; Chalco ( n.° 18 ), lieu de pierres
précieuses; Pantitlan (n.° 19), lieu de fila­
tures; Tolpetlac ( n.° 20 ) , nattes de joncs.
Quauhtepec (n.°9), montagne de l'Aigle,
de Quauhtli, aigle, et tepec ( en turc, tepe)
montagne ; Tetepanco (n.° 8 ) , mur composé
de beaucoup de petites pierres; Chicomoztoc
(n.° 7) , les sept grottes; Huitzquilocan (n.° 6),
lieu de chardons; Xaltepozauhcan (n.° 22 ) ,
lieu d'où sort le sable; Cozcaquauhco
(n.° 33),
n o m d'un vautour; Techcatitlan ( n.° 3 1 ) ,
lieu des miroirs d'obsidienne; Azcaxochitl

ET MONUMENS D E L ' A M É R I Q U E . 181
(n.° 21) , fleur de fourmi; Tepetlapan (n.° 23),
endroit où l'on trouve le tepetate, ou une
brèche argileuse qui renferme de l'amphibole,
du feldspath vitreux et de la pierre ponce;
Apan (n.° 32), lieu d'eau; Teozomaco
(n.°24), lieu du singe divin; Chapoltepec
(n.° 2 5 ) , montagne des sauterelles, site
ombragé par d'antiques cyprès, et célèbre
par la vue magnifique dont on jouit du haut
de la colline 1 ; Coxcox, roi de Culhuacan
( n.° 30), désigné par les mêmes hiéroglyphes
phonétiques que l'on trouve dans le carré qui
représente le déluge de Coxcox, et la mon­
tagne de Culhuacan; Mixiuhcan (n.° 2 9 ) ,
lieu d'accouchement) la ville de Temazca-
titlan
(n.° 26) ; la ville de Ténochtitlan (n.° 34),
désignée par les digues qui traversent un
terrain marécageux, et par le figuier d'Inde
( cactus ), sur lequel se reposa l'aigle qui avoit
été désigné par l'oracle pour marquer l'en­
droit où les Aztèques devoient construire la
ville et finir leurs migrations ; les fondateurs
de Ténochtitlan (n.° 35); ceux de Tlatelulco
1 Voyez m o n Essai polit, sur la Nouvelle- Espagne,
T o m . II, p. 138 de l'éd. in-8.°

1$2 VUES DES CORDILLÈRES,
(n.° 27); la ville de Tlatelulco (n.° 28), qui
n'est aujourd'hui qu'un faubourg de Mexico.
Nous n'entrerons point dans le détail his­
torique des événemens auxquels se rapportent
les hiéroglyphes simples et composés de la
peinture de Siguenza. Ces événemens sont
rapportés dans Torquemada et dans l'histoire
ancienne du Mexique, publiée par l'abbé
Clavigero. Aussi ce tableau est-il moins cu­
rieux comme monument d'histoire qu'inté­
ressant par la méthode que l'artiste a suivie
pour enchaîner les faits. Nous nous conten­
terons d'indiquer ici que les gerbes de joncs,
liées par des rubans ( n.° 2 ) , représentent,
non des périodes de cent quatre ans ou
Huehuetiliztli, comme Gemelli l'a prétendu,
mais des cycles ou ligatures, Xiuhmolpilli,
de cinquante-deux ans 1. Le tableau entier
n'offre que huit de ces ligatures ou quatre
cent seize ans. En se rappelant que la ville
de Ténochtitlan a été fondée dans la vingt-
septième année d'un Xiuhmolpilli, on trouve
que, d'après la chronologie du tableau
(Pl. xxxii), la sortie des peuples mexicains
1 Voyez Vol. I, p. 345.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. l83
(l'Aztlan a eu lieu cinq cycles avant l'an­
née 1298, ou l'an 1038 de l'ère chrétienne.
G a m a place cette sortie, d'après d'autres
renseignemens, en 1064.. Les ronds qui ac­
compagnent l'hiéroglyphe d'une ligature,
désignent le nombre de fois que les années
ont été liées depuis le fameux sacrifice de
Tlalixco. Or, dans la peinture que nous
examinons, on trouve l'hiéroglyphe du cycle
suivi de quatre clous ou unités, près de l'hié­
roglyphe de la ville de Culhuacan (n.°3o ).
Ce fut donc dans l'an 208 de leur ère que
les Aztèques sortirent de l'esclavage des rois
de Culhuacan, et cette époque est conforme
aux annales de Chimalpain. Les ronds placés
à côté des hiéroglyphes des villes (n.os 14 et 17),
marquent le nombre des années que le peuple
aztèque a demeuré dans chaque endroit,
avant de continuer ses migrations. Je pense
que la ligature n.° 2 indique le cycle ter­
miné à Tlalixco ; car, d'après Chimalpain,
la fête du second cycle fut célébrée à Co-
huatepetl, et celle, du troisième cycle, à
Apuzco, tandis que les fêtes du quatrième et
du cinquième cycle eurent lieu à Culhuacan
et à Ténochtitlan.

184 VUES DES CORDILLÈRES,
L'idée bizarre de consigner, sur une feuille
de peu d'étendue , ce qui, dans d'autres pein­
tures mexicaines, remplit souvent des toiles
ou des peaux de dix à douze mètres de
longueur, a rendu cet abrégé d'histoire très-
incomplet. Il n'y est question que de la migra­
tion des Aztèques, et non de celle des Tol-
tèques, qui ont précédé les Aztèques de plus
de cinq siècles dans le pays d'Anahuac, et
qui différoient d'eux par cet amour pour les
arts, et par ce caractère religieux et pacifique,
qui distinguoient les Etrusques des premier
habitans de Rome. Les temps héroïques de
l'histoire aztèque s'étendent jusqu'au onzième
siècle de l'ère chrétienne. Jusque-là, les
divinités se mêlent des actions des hommes;
c'est à cette époque que paroît, sur les côtes
de Panuco, Quetzalcohuatl, le Bouddha des
Mexicains, h o m m e blanc et barbu, prêtre
et législateur, voué à des pénitences rigou­
reuses , fondateur de monastères et de con­
grégations semblables à celles du Tibet et
de l'Asie occidentale. Tout ce qui est anté­
rieur à la sortie d'Aztlan, est mêlé de fables
puériles. Chez les nations barbares, qui sont
dépourvues de moyens propres à conserver

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. l85
la mémoire des faits, la conscience d'elles-
mêmes ne date pas de très-loin : il y a un
point de leur existence au delà duquel elles
ne mesurent plus l'intervalle des événemens.
Dans le temps, comme dans l'espace, les
objets éloignés se rapprochent et se con­
fondent ; et ce m ê m e cataclysme, que les
Hindoux, les Chinois et tous les peuples de
race sémitique placent des milliers d'années
avant le perfectionnement de leur état social,
les Américains, peuple non moins ancien
peut-être, mais dont le réveil a été plus
tardif, le croient antérieur de deux cycles
à leur sortie d'Aztlan.

l86 VUES DES CORDILLÈRES,
P L A N C H E X X X I I I . 1
Pont de cordage près de Pénipé.
LA petite rivière de Chambo, qui naît du
lac de Coley, sépare le joli village de Gua-
nando de celui de Pénipé. Elle arrose un
ravin dont le fond est élevé de deux mille
quatre cents mètres au-dessus du niveau de
l'Océan et qui est célèbre par la culture
de la cochenille à laquelle les indigènes
s'adonnent depuis les temps les plus reculés.
E n parcourant cette contrée pour nous rendre
de Riobamba à la pente occidentale du volcan
de Tunguragua, nous nous arrêtâmes pour
examiner les terrains bouleversés par le mémo­
rable tremblement de terre, du 7 février 1797,
qui, dans l'espace de quelques minutes, fit
périr trente à quarante mille Indiens : nous
passâmes la rivière de Chambo sur le pont
1 Pl. xii de l'édition in-8.°.
2 Voyez m o n Essai politique sur la Nouvelle-Es­
pagne, Vol. III, p. 262 de l'éd. in-8.°.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 187
de Pénipé au mois de juin 1802. C'est un
de ces ponts de cordes que les Espagnols
appellent puente de maroma ou de hamaca,
et les Indiens péruviens, en langue qquichua
ou de l'incas, cimppachaca, de cimppa ou
cimpasca, cordes, tresses, et de chaca, pont.
Les cordes, de trois à quatre pouces de dia­
mètre , sont faites avec la partie fibreuse des
racines de l'Agave americana. Des deux côtés
du rivage, elles sont attachées à une charpente
grossière composée de plusieurs troncs de
Schinus molle. C o m m e leur poids les fait
courber vers le milieu de la rivière, et c o m m e
il seroit imprudent de les tendre avec trop de
force, on est obligé, lorsque le rivage n'est
pas très-élevé, de construire des gradins ou
des échelles aux deux extrémités du pont de
hamac. Celui de Pénipé a cent vingt pieds
de long sur sept ou huit pieds de large; mais
il y a des ponts dont les dimensions sont
beaucoup plus considérables. Les grosses
cordes de pitte sont recouvertes transversa­
lement de petites pièces cylindriques de
bambou. Ces constructions, dont les peuples
de l'Amérique méridionale se servoient long­
temps avant l'arrivée des Européens, rap-

l88 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
pellent les ponts de chaînes que l'on rencontre
au Boutan et dans l'intérieur de l'Afrique.
M . Turner 1, dans son intéressant voyage au
Tibet, nous a donné le plan du pont de
Tchintchieu, près du fort de Chuka (lat. 2 7 °
14'), qui a cent quarante pieds de long, et
que 1 on peut passer à cheval. Ce pont du
Boutan ( chain bridge), repose sur cinq
chaînes couvertes de pièces de bambou.
Tous les voyageurs ont parlé de l'extrême
danger que présente le passage de ces ponts
de cordes, qui ressemblent à des rubans
suspendus au-dessus d'une crevasse ou d'un
torrent impétueux. Ce danger n'est pas bien
grand, lorsqu'une seule personne passe le
pont aussi vîte que possible, et en jetant le
corps en avant : mais les oscillations des
cordes deviennent très-fortes lorsque le voya­
geur se fait conduire par un Indien, qui
marche avec beaucoup plus de vitesse que
lui, ou lorsqu'effrayé par l'aspect de l'eau
qu'il découvre à travers les interstices des
bambous, il a l'imprudence de s'arrêter au
1 Account of an embassy to the court of the Teshou
Lama in Tibet, 1800 , p. 55.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 189
milieu du pont et de se tenir aux cordages
qui servent de balustrade. U n pont de hamac
ne se conserve généralement en bon état que
pendant vingt à vingt-cinq ans; encore est-il
nécessaire de renouveler quelques cordes tous
les huit à dix ans. Mais dans ces pays la police
est si peu active, qu'il n'est pas rare de voir des
ponts dont les pièces de bambous sont brisées
en grande partie : c'est sur ces ponts anciens
qu'il faut marcher avec beaucoup de circons­
pection pour éviter des trous si larges que
tout le corps pourroit passer à travers. Peu
d'années avant m o n séjour à Pénipé, le pont
de hamac du Rio Chambo s'écroula en entier.
Cet événement eut lieu, parce qu'un vent
très-sec ayant succédé à de longues pluies,
toutes les cordes se brisèrent à la fois. Quatre
Indiens se noyèrent à cette occasion dans la
rivière, qui est très - profonde et dont le
courant est d'une rapidité extraordinaire.
Les anciens Péruviens construisoient aussi
des ponts de bois dont la charpente étoit
appuyée sur des piles de pierre; mais le plus
ordinairement ils se contentoient de ponts
de cordage. Ceux-ci sont extrêmement utiles
dans un pays montueux, où la profondeur des

190 VUES DES CORDILLÈRES,
crevasses et l'impétuosité des torrens s'op­
posent à la construction des piles. Le mouve­
ment oscillatoire peut être diminué par des
cordes latérales attachées au milieu du pont,
et tendues diagonalement vers le rivage. C'est
par un pont de cordes, d'une longueur
extraordinaire, et sur lequel les voyageurs
peuvent passer avec des mulets de charge,
que l'on est parvenu, depuis quelques années,
à établir une communication permanente
entre les villes de Quito et de Lima, après
avoir dépensé inutilement un million de francs
pour construire, près de Santa, un pont de
pierre sur un torrent qui descend de la
Cordillère des Andes.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 191
P L A N C H E X X X I V .
Coffre de Perote.
C E T T E montagne de porphyre basaltique
est moins remarquable par sa hauteur que par
la forme bizarre d'un petit rocher placé à son
sommet du côté de l'est. C'est ce rocher,
semblable à une tour carrée, qui lui a fait
donner, parmi les indigènes de race aztèque,
le nom de Nauhcampatepetl, de nauhcampa,
quatre parties, et tepetl, montagne, et parmi
les Espagnols, le nom de Coffre de Perote.
D e la cime de cette montagne on jouit d'une
vue magnifique sur le plateau de la Puebla, et
sur la pente orientale des Cordillères du
Mexique couvertes d'épaisses forêts de liqui-
dambar, de fougères arborescentes et de
mimoses : on distingue le port de la Vera-
Cruz, le château de Sain-Jean d'Ulua et les
côtes de l'Océan. Le Coffre n'entre point
dans la limite des neiges perpétuelles; j'ai
trouvé, par une mesure barométrique, son

192 VUES DES CORDILLÈRES,
sommet élevé de 4 0 8 8 (2097
m
t ) au-dessus
du niveau de la mer. Cette hauteur excède
de 400 mètres celle du Pic de Ténériffe J'ai
dessiné la montagne près de la grande bour­
gade de Perote, dans la plaine aride et cou­
verte de pierre ponce que l'on traverse en
montant de Vera-Cruz à Mexico. La crête du
Coffre ne présente qu'un rocher nu, entouré
d'une forêt de pins. E n gravissant vers la cime,
j'ai vu disparoître les chênes à 3165m. ( 1619t.)
de hauteur ; mais les pins qui, par leurs feuilles,
ressemblent au Pinus strobus , ne se perdent
entièrement qu'à la hauteur absolue de 3942m.
(2022t ). Sous chaque zone, la température
et la pression barométrique prescrivent aux
végétaux des limites qu'il leur est impossible
de franchir.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 193
P L A N C H E X X X V .
Montagne d'Ilinissa.
P A R M I les cimes colossales que l'on découvre
autour de la ville de Quito, celle d'Ilinissa
est une des plus majestueuses et des plus pit­
toresques. Le sommet de cette montagne est
divisé en deux pointes pyramidales : il est
probable que ces pointes sont les débris d'un
volcan écroulé. Leur élévation absolue est de
2717 toises. La montagne d'Ilinissa se trouve
placée dans la chaîne occidentale des Andes,
dans le parallèle du volcan de Cotopaxi. Elle
est réunie au sommet de Rumiñahui, par
l'Alto de Tiopullo qui forme un chaînon
transversal duquel, les eaux coulent à la fois
vers la mer du Sud et vers l'Océan Atlantique1.
Les pyramides d'ilinissa sont visibles à une
énorme distance dans les plaines qui font partie
de la province de las Esmeraldas. Elles ont été
1 Voyez plus haut, p. 103.
II.
13

194 VUES DES CORDILLÈRES,
mesurées trigonométriquement par Bouguer,
tant au-dessus du plateau de la ville de Quito ,
qu'au-dessus des côtes de l'Océan. C'est par la
différence de hauteur obtenue par ces deux
mesures, que les académiciens françois ont
déterminé l'élévation absolue de la ville de
Quito, et la valeur approximative du coëffi­
cient barométrique. Les physiciens qui s'inté­
ressent à l'histoire du progrès des sciences
placeront le n o m d'Ilinissa à côté de celui du
P u y - d e - D ô m e , où Perrier, guidé par les
conseils de Pascal, tenta le premier de m e ­
surer la hauteur des montagnes à l'aide du
baromètre.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 1 9 5
P L A N C H E X X X V I .
Fragmens de Peintures hiéroglyphiques
aztèques, déposés à la bibliothéque
royale de Berlin.

CES fragmens sont tirés de manuscrits
anciens dont j'ai fait l'acquisition pendant
m o n séjour à Mexico. O n ne peut révoquer
en doute que ce sont des rôles dressés par les
collecteurs de tributs, tlacalaquiltecani; mais
il n'est pas facile d'indiquer les objets dési­
gnés dans ces rôles.
N.° 1 fait partie d'un Cod. mex., de papier
d'agave, qui a trois à quatre mètres de long.
O n croit y reconnoître du maïs, de l'or en
barres, et d'autres productions qui compo-
soientle tribut, tequitl. J'ignore absolument
ce que le peintre a voulu indiquer par ce
grand nombre de petits carrés disposés symé­
triquement. Dans la deuxième rangée, en
comptant de droite à gauche, on trouve
quatre hiéroglyphes qui se suivent en séries
13*

196 VUES DES CORDILLÈRES,
périodiques. Les jours marqués çà et là dé­
signent l'époque à laquelle le tribut doit être
payé.
N.°s II-iv. Comment expliquer ces têtes de
femmes placées près du signe de vingt? Les
coqs et les dindons, indiqués n.° III, pour­
roient faire croire que ces deux oiseaux
étoient également connus des Mexicains avant
la conquête, s'il étoit suffisamment prouvé
que les peintures dont ces figures sont tirées
remontent au delà du quinzième siècle. J'ai fait
voir, dans un autre ouvrage1, que le coq
de l'Inde , répandu dans les îles de la mer
du Sud, a été transplanté en Amérique par
les Européens". Les tlamama, ou porte-faix
(n.° v), paroissent tenir en main des tiges
de maïs ou de canne à sucre. Je n'entre­
prendrai pas de déterminer l'espèce d'ani­
maux figurés au-dessous des tlamama , et
ressemblant un peu au tochtli ou lapin mexi­
cain. N.° vu indique le genre de punition
qui étoit infligé aux malheureux indigènes
lorsqu'ils ne payoient pas le tribut aux époques
prescrites. Trois Indiens, dont les mains
1 Essai polit., T o m . III, p. 232 de l'éd. in-8.°.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 197
sont liées derrière le dos, paroissent con-
damnés à l'estrapade. Les rôles de tributs
étoient exposés, dans chaque commune, aux
yeux des tequitqui ou tributaires, et les col­
lecteurs avoient coutume d'ajouter au bas
du rôle le genre de punition destiné à ceux
qui n'obéissoient pas à la loi.

198
VUES DES CORDILLÈRES,
P L A N C H E X X X V I I .
Peintures hiéroglyphiques du musée
Borgia à Veletri.
N o u s avons fait connoître plus h a u t 1 l'éco­
nomie du Cod. Mex. conservé au musée
Borgia. C o m m e on ne peut espérer de voir
paroître de sitôt ce rituel mexicain en entier,
j'ai réuni sur une m ê m e planche u n grand
n o m b r e de figures remarquables par leurs
formes et leurs rapports avec les m œ u r s d'un
peuple à la fois féroce et superstitieux.
N.° i. ( Cod. Borg., foi. 11, Mss. Fabreg.,
n.° 18. ) L a mère du genre humain , la femme
au serpent, Cihuacohuatl, que les premiers
missionnaires désignent par le n o m de Senora
de nuestra carne, ou Tonacacihua ( de tona-
cayo notre chair, et cihua, femme ). Com­
parez Je Cod. Vat., Pl. xiii, n.° 2 2.
N.° ii. L a m ê m e f e m m e au serpent, l'Eve
1 Pl. XXVI I , p. 141 de ce volume.
Pl. vi de l'éd. in-8.°.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E .
203
P L A N C H E X X X V I I I .
Migration des peuples aztèques, pein­
ture hiéroglyphique déposée à la
bibliothèque royale de Berlin.
CE fragment, mal conservé, paroît avoir
fait partie d'un grand tableau qui apparte-
noit jadis à la collection du chevalier Boturini.
Les figures sont très-grossièrement peintes
sur de l' amat l , ou papier de maguey (Agave
americana). O n y voit, à gauche, un pays
marécageux indiqué par l'hiéroglyphe de
l'eau, atl; des traces de pieds (xocpal-ma-
chiotl), représentant les migrations d'un
peuple guerrier; des flèches tirées d'une rive
vers l'autre ; des combats entre deux nations,
dont l'une est armée de boucliers, et l'autre
nue et sans moyens de défense. Il est probable
que ces combats sont du nombre de ceux
qui ont eu lieu, au sixième siècle de notre ère,
dans les guerres des Aztèques contre les Oto­
mites et d'autres peuples chasseurs qui habi-

2 0 4 VUES DES CORDILLÈRES,
toient vers le nord et vers l'ouest de la vallée de
Mexico. Les figures placées près de l'hiéro­
glyphe calli, maison, indiquent peut-être la
fondation de quelques villes. Les boucliers
des Aztèques sont ornés d'armoiries propres
à chaque tribu : ils ont de ces appendices en
cuir et en toile de coton, destinés à amortir
le coup des dards, et que l'on retrouve sur
quelques vases étrusques Les figures sont
disposées dans un ordre symétrique : on pour-
roît être étonné de les voir agir de la main
gauche plutôt que de la droite ; mais nous
avons eu occasion de remarquer plus haut
que souvent les deux mains se trouvent con­
fondues dans les peintures mexicaines c o m m e
dans quelques bas-reliefs égyptiens.
1 Voye z Pl. xiv, n.° 2 .


PL XIII.
Bouquet sc.
Vases trouvés à Honduras.

E T MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 2 0 5
P L A N C H E X X X I X . 1
V a s e s de granit, trouvés sur la côte
de Honduras.
C E S vases en granit, quatre fois plus grands
que le dessin de la Pl. xxxix, sont conservés,
en Angleterre, dans les collections de lord.
Hillsborough et de M . Brander. Ils ont été
déterrés sur la côte de Mosquitos, dans un
pays habité aujourd'hui par un peuple bar­
bare qui ne pense pas à sculpter des pierres :
on les trouve figurés et décrits par M. Thomas
Pownal, dans les Mémoires intéressans pu­
bliés par la Société des antiquaires de Londres2.
J'ai cru devoir en reproduire ici les dessins
pour faire voir l'analogie qui existe entre les
ornemens dont ils sont chargés et ceux que
présentent les ruines de Mitla. Cette analogie
1 Pl. xiii de l'édition in-8°.
2 Archœologia or miscellaneous tracts relating to
antiquity published by the Soc. of Antiquarians , of
London, Vol. V , PI. xxvi, p. 3 l 8 .

206 VUES DES CORDILLÈRES ,
éloigne absolument le soupçon qu'ils ont été
faits, après la conquête, par des Indiens qui
ont tenté d'imiter la forme de quelque vase
espagnol. O n sait que les Toltèques, en
passant par la province d'Oaxaca, ont pénétré
jusqu'au delà du lac de Nicaragua. O n peut
donc conjecturer que ces vases, ornés de têtes
d'oiseaux et de tortues, sont l'ouvrage de
quelque tribu de race toltèque. E n réflé­
chissant un moment sur la forme des meubles
dont se servoient les Espagnols du seizième
siècle , il est impossible d'admettre que les
soldats de Cortès aient porté au Mexique des
vases semblables à ceux que M. Pownal nous
a fait connoître.

ET M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 207
P L A N C H E X L .
Idole aztèque en basalte, trouvée dans
la vallée de Mexico.
C E T T E petite idole en basalte poreux, que
j'ai déposée au cabinet du roi de Prusse,
à Berlin, rappelle le buste de la prêtresse,
placé à la tête de cet ouvrage 1. O n y recon-
noît la m ê m e coiffe qui ressemble à la calan-
tica
des têtes d'Isis, les perles de Californie
qui entourent le front, et la bourse attachée
par un nœud et terminée par deux appen­
dices qui se prolongent jusqu'au milieu du
corps. Le trou circulaire qu'offre la poitrine,
paroît avoir servi pour recevoir l'encens
( copalli ou xochitlenamactli) que l'on brû-
loit aux idoles. J'ignore ce que la figure
tient dans sa main gauche : les formes sont
de la plus grande incorrection, et tout an­
nonce l'enfance de l'art.
1 Pl, I et II (I de l'éd. in-8.°.)

2 0 8 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
P L A N C H E X L I .
Volcan d'air de Turbaco.
P O U R éviter les chaleurs excessives et
les maladies qui règnent pendant l'été à
Carthagène des Indes, et sur les côtes arides
de Barù et de Tierra Bomba , les Européens
non acclimatés se réfugient dans l'intérieur
des terres, au village de Turbaco. Ce petit
village indien est placé sur une colline, à
l'entrée d'une forêt majestueuse, qui s'étend
vers le sud et vers l'est, jusqu'au canal de
Mahatès et à la rivière de la Madeleine. Les
maisons sont en grande partie construites de
bambous, et couvertes de feuilles de pal­
miers. Çà et là des sources limpides naissent
d'un roc calcaire qui renferme de nombreux
débris de coraux pétrifiés; elles sont om­
bragées par le feuillage lustré de l'Anacar-
dium caracoli, arbre de grandeur colossale,
auquel les indigènes attribuent la propriété
d'attirer de très-loin les vapeurs répandues

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 209
dans l'atmosphère. Le terrain de Turbaco étant
élevé de plus de trois cents mètres au-dessus
du niveau de l'Océan, on y jouit, surtout
pendant la nuit, d'une fraîcheur délicieuse.
Nous avons séjourné dans ce charmant endroit
au mois d'avril 1801, lorsqu'après une tra­
versée pénible de l'île de Cuba à Carthagène
des Indes, nous nous préparâmes à un long
voyage à Santa-Fe de Bogota et au plateau de
Quito.
Les Indiens de Turbaco , qui nous accom-
pagnoient dans nos herborisations, nous par-
loient souvent d'un terrain marécageux, situé
au milieu d'une forêt de palmiers, et appelé,
par les créoles, les Petits Volcans, los Vol-
cancitos. Ils racontoient que, d'après une
tradition conservée parmi eux, ce terrain
avoit jadis été enflammé, mais qu'un bon
religieux, curé du village, et connu par sa
grande piété, étoit parvenu, par de fréquentes
aspersions d'eau bénite, à éteindre le feu sou­
terrain : ils ajoutaient que, depuis ce temps,
le volcan de feu étoit devenu un volcan d'eau ,
volcan de agua. Ayant habité long-temps les
colonies espagnoles , nous connoissions assez
les contes bizarres et merveilleux par lesquels
II 14

210 VUES DES CORDILLÈRES,
les indigènes se plaisent à fixer l'attention des
voyageurs sur les phénomènes de la nature :
nous savions que ces contes sont généralement
dus, moins à la superstition des Indiens, qu'à
celle des blancs, des métis et des esclaves
africains, et que les rêveries de quelques
individus, qui raisonnent sur les changemens
progressifs de la surface du globe, prennent,
avec le temps, le caractère de traditions his­
toriques. Sans croire à l'existence d'un terrain
anciennement enflammé , nous nous fîmes
conduire, par les Indiens, au Volcancitos de
Turbaco, et cette excursion nous offrit des
phénomènes bien plus importans que ceux
auxquels nous nous étions attendus.
Les Volcancitos sont situés à six mille
mètres à l'est du village de Turbaco, dans
une forêt épaisse qui abonde en beaumiers de
tolù, en Gustavia à fleurs de nymphea, et en
Cavanllesia mocundo , dont les fruits m e m ­
braneux et transparens ressemblent à des lan­
ternes suspendues à l'extrémité des branches.
Le terrain s'élève graduellement à quarante
ou cinquante mètres de hauteur au-dessus du
village de Turbaco ; mais le sol étant partout
couvert de végétation, on ne peut distinguer

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 211
la nature des roches superposées sur le cal­
caire coquillier. La Planche XLI représente
la partie la plus australe de la plaine où se
trouvent les Volcancitos. Cette gravure a été
exécutée sur un croquis fait par un de nos
amis, M.Louis de Rieux. Ce jeune dessina­
teur, avec lequel nous avons remonté le Rio
Grande de la Magdalena, accompagnoit alors
son père, qui, sous le ministère de M . d'Ur-
quijo, étoit chargé de l'inspection des quin­
quinas de Santa-Fe.
Au centre d'une vaste plaine bordée de
Bromelia karatas, s'élèvent dix-huit à vingt
petits cônes dont la hauteur n'est que de sept
à huit mètres. Ces cônes sont formés d'une
argile gris-noirâtre : à leur sommet se trouve
une ouverture remplie d'eau. Lorsqu'on s'ap­
proche de ces petits cratères, on entend par
intervalle un bruit sourd et assez fort qui
précède de 15 à 18 secondes le dégagement
d'une grande quantité d'air. La force avec
laquelle cet air s'élève au-dessus de la surface
de l'eau peut faire supposer que, dans l'inté­
rieur de la terre, il éprouve une grande
pression. J'ai compté généralement cinq ex­
plosions en deux minutes. Souvent ce phéno-
14*

212 VUES DES CORDILLÈRES ,
mène est accompagné d'une éjection boueuse.
Les Indiens nous ont assuré que les cônes ne
changent pas sensiblement de forme dans
l'espace d'un grand nombre d'années; mais
la force d'ascension du gaz et la fréquence
des explosions paroissent varier selon les sai­
sons. J'ai trouvé, par des analyses faites au
moyen du gaz nitreux et du phosphore, que
l'air dégagé ne contient pas un demi-centième
d'oxygène. C'est un gaz azote plus pur que
nous ne le préparons généralement dans nos
laboratoires. La cause physique de ce phé­
nomène se trouve discutée dans la Relation
historique de notre voyage dans l'intérieur du
nouveau continent.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 2l3
P L A N C H E X L I I .
Volcan de Cayambe.
D E toutes les cimes des Cordillères, dont
la hauteur a été déterminée avec quelque
précision, le Cayambe est la plus élevée après
le Chimborazo. Bouguer et La Condamine
ont trouvé cette élévation de 5901 mètres
( 3 0 2 8 t ) ; et des angles que j'ai pris dans
l'Exido de Quito, pour observer la marche
des réfractions terrestres à différentes heures
du jour , confirment cette détermination. Les
académiciens francois 1 ont n o m m é cette
montagne colossale Cayambur, au lieu de
Cayambe-Urcu, qui est son véritable n o m ;
le mot urcu désignant, dans la langue qqui-
chua , montagne, c o m m e tepetl en mexicain
et gua en muysca. Cette erreur s'est répandue
dans tous les ouvrages qui offrent le tableau
des principales hauteurs du globe.
1 L A C O N D A M I N E , Voyag e à l'Équateur, p. 163.

2l4 VUES DES CORDILLÈRES,
J'ai dessiné le Cayambe tel qu'il se présente
au-dessus de l'Exido de Quito, qui en est
éloigné de trente-quatre mille toises. Sa forme
est celle d'un cône tronqué : elle rappelle le
contour du Nevado de Tolima, figuré sur la
v.e Planche. Parmi les montagnes couvertes
de neiges éternelles qui entourent la ville de
Quito, le Cayambe est la plus belle et la plus
majestueuse. O n ne peut se lasser de l'admirer
au coucher du soleil, lorsque le volcan de
Guagua-Pichincha, situé à l'ouest, du côté
de la mer du Sud, projette son ombre sur la
vaste plaine qui forme le premier plan du
paysage. Cette plaine, couverte de graminées,
est dénuée d'arbres. O n n'y voit que quelques
pieds de Barnadesia, de Duranta, de Ber-
beris, et ces belles Calcéolaires qui appar­
tiennent presque exclusivement à l'hémisphère
austral et à la partie occidentale de l'Amérique.
Des artistes distingués du Nord ont fait
connoître récemment la cascade de la rivière
de Kyro, près du village de Yervenkyle en
Laponie, où, d'après les observations de
Maupertuis et de M. Swanberg, passe le
cercle polaire. La cime du Cayambe est
traversée par l'équateur. O n peut considérer

E T MONUMENS DE L ' A M É R I Q U E . 215
cette montagne colossale comme un de ces
monumens éternels par lesquels la nature
a marqué les grandes divisions du globe
terrestre.

2l6
VUES DES CORDILLÈRES ,
P L A N C H E X L I I I . 1
Volcan de Jorullo.
L A Planche dont je vais donner l'explica­
tion , rappelle une des catastrophes les plus
remarquables qu'offre l'histoire physique de
notre planète. Malgré les communications
actives établies entre les deux continens, cette
catastrophe est restée presque entièrement
inconnue aux géologues de l'Europe. J'en
ai donné la description dans l'Essai politique
sur le royaume de la Nouvelle - Espagne .
Le volcan de Jorullo est situé, d'après mes
observations, par les 19o 9' de latitude, et
les 10З0 51' 48" de longitude, dans l'inten­
dance de Valladolid, à l'ouest de la ville de
Mexico, à 36 lieues de distance de l'Océan.
Il a 513 mètres (26З toises) d'élévation au-
dessus des plaines voisines. Sa hauteur est
par conséquent triple de celle du Monte-
1 Pl. xiv de l'éd. in-8.°.
2 Т о m . I, p. 248. Voye z aussi m o n Recueil d'Obs.
astr., Т о m . I, p. З27, et Т о m , II, p. 521.


sc.
XIV.
Bouquet
Pl.
de Torullo.
Volcan

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 217
Nuovo de Pouzzole qui est sorti de terre
en 1558. M o n dessin représente le volcan
de Jorullo (Xorullo ou Juruyo) , environné
de plusieurs milliers de petits cônes basal­
tiques, tel qu'on le voit lorsqu'on descend
d'Areo et des collines d'Aguasarco , vers
les cabanes indiennes des Playas. O n trouve
indiquée sur le premier plan une partie de
la savane dans laquelle cet énorme soulève-
ment a eu lieu, la nuit du 2g septembre 1759.
C'est l'ancien niveau du terrain bouleversé
que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de
Malpays. Les couches fracturées qui se pré­
sentent de front, séparent la plaine restée
intacte du Malpays. Ce dernier, hérissé de
petits cônes de deux à trois mètres de hau­
teur, a une étendue de quatre milles carrés.
Dans l'endroit où les eaux chaudes de Cui-
timba et de San Pedro descendent vers les
savanes de Playas , l'élévation des couches
fracturées n'est que de douze mètres : mais
le terrain soulevé a la forme d'une vessie,
et sa convexité augmente progressivement
vers le centre ; de sorte qu'au pied du grand
volcan, le sol est déjà élevé de 160 mètres
au-dessus des cabanes indiennes que nous

2 l 8 VUES DES CORDILLÈRES,
habitions dans les Playas de Jorullo. Le
profil, joint à l'Atlas géographique et phy­
sique qui accompagnera la Relation histo­
rique, fera saisir plus facilement toutes ces
différences de niveau.
Les cônes sont autant de fumaroles qui
exhalent une vapeur épaisse et communiquent
à l'air ambiant une chaleur insupportable. O n
les désigne, dans ce pays, qui est excessive­
ment malsain, par la dénomination de petits
fours, hornitos. Ils renferment des boules de
basalte enchâssées dans une masse d'argile
endurcie. La pente du grand volcan, qui est
constamment enflammé, est couverte de
cendres. Nous sommes parvenus dans l'inté­
rieur de son cratère, en gravissant la colline
de laves scorifiées et rameuses que l'on voit
représentée dans la gravure vers la gauche,
et qui s'élève à une hauteur considérable.
Nous rappellerons ici comme un fait remar­
quable 1, que tous les volcans du Mexique
se trouvent rangés sur une m ê m e ligne,
dirigée de l'est a l'ouest, et qui forme en
m ê m e temps un parallèle des grandes hau-
1 Essai politique, T o m . I, p. 47 .

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 219
teurs. En considérant ce fait et en le rappro­
chant de ce que l'on observe aux boche
nuove
du Vésuve, on est tenté de croire que
le feu souterrain s'est fait jour par une énorme
crevasse qui existe dans l'intérieur de la terre,
sous les 180 59' et 190 12' de latitude, et qui
se prolonge de la mer du Sud à l'Océan
Atlantique.

220
VUES DES CORDILLÈRES,
P L A N C H E X L I V . 1
Calendrier des Indiens Muyscas, an­
ciens habitans du plateau de Bogota.
U N E pierre, chargée de signes hiérogly­
phiques du calendrier lunaire, et représen­
tant l'ordre dans lequel se fait l'intercalation
qui ramène l'origine de l'année à la m ê m e
saison , est un monument d'autant plus remar­
quable, qu'il est l'ouvrage d'un peuple dont
le nom est presque entièrement inconnu en
Europe, et que l'on a confondu jusqu'ici avec
les hordes errantes des sauvages de l'Amé­
rique méridionale. La découverte de ce m o ­
nument est due à M . Don Jose Domingo
Duquesne de la Madrid , chanoine de l'église
métropolitaine de Santa-Fe de Bogota. Cet
ecclésiastique, natif du royaume de la Nouvelle-
Grenade, et appartenant à une famille françoise
établie en Espagne, a été long-temps curé d'un
village indien situé sur le plateau de l'ancienne
Cundinamarca. Sa position le mettant à m ê m e
1 Pl. xv de l'éd. in-8.°.

Pl. XV.
Calendrier Lunaire des Muyscas


ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 221
de se concilier la confiance des natifs, descen-
dans des Indiens Muyscas, il a tâché de réunir
tout ce que les traditions ont conservé, depuis
trois siècles, sur l'état de ces régions avant
l'arrivée des Espagnols dans le nouveau con­
tinent. Il a réussi à se procurer une de ces
pierres sculptées, d'après lesquelles les prêtres
muyscas régloient la division des temps : il a
appris à connoître les hiéroglyphes simples
qui désignoient à la fois les nombres et les
jours lunaires, et il a exposé l'ensemble de
ses connoissances, fruits de recherches longues
et pénibles, dans un mémoire qui porte le
titre de Disertacion sobre el kalendario de los
Muyscas , Indios naturales del Nuevo Reyno
de Granada.
Ce mémoire, manuscrit, m'a été
communiqué à Santa-Fe, en 1801, par le
célèbre botaniste D o n Jose Celestino Mutis.
J'ai obtenu de M . Duquesne la permission de
faire dessiner la pierre pentagone dont il a
tenté de donner l'explication, et c'est ce dessin
qui a été gravé sur la XLIV.e Planche. E n
offrant ici des notions éparses sur le calendrier
des Indiens Muyscas, je m e servirai des maté­
riaux que renferme le mémoire espagnol que
je viens de citer ; j'y ai ajouté quelques con-

222 VUES DES CORDILLÈRES,
sidérations relatives à l'analogie que l'on
observe entre ce calendrier et les cycles des
peuples asiatiques.
Lorsque l'Adalantado Gonçalo Ximenez
de Quesada, surnommé le Conquérant, par­
vint, en 1537, des rives de la Madeleine aux
savanes élevées de Bogota, il fut frappé du
contraste qu'il observa entre la civilisation des
peuples montagnards et l'état sauvage des
hordes éparses qui habitoient les régions
chaudes de Tolù, de Mahatès et de Sainte-
Marthe. Sur le plateau où, par les quatre et
cinq degrés de latitude, le thermomètre cen­
tigrade se soutient presque constamment de
jour entre 17 et 20 degrés, et de nuit entre
8 et 10 degrés, Quesada trouva les Indiens
Muyscas, les Guanes, les Muzos et les Coli-
mas, distribués par communes, adonnés à
l'agriculture, vêtus en toile de coton ; tandis
que les tribus qui erroient dans les plaines
voisines, peu élevées au-dessus de la surface
de l'Océan, paroissoient abruties, dépourvues
de vêtemens , sans industrie et sans arts Les
1 Hisioria general de las conquistas del Nuevo
Reyno de Granada por el Doctor D . LUCAS FER-

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 223
Espagnols étoient surpris de se voir trans­
portés dans un pays où, sur un sol peu fertile,
les champs offroient partout de riches mois­
sons de maïs, de Chenopodium quinoa et de
turmas ou pommes de terre. Je n'examinerai
pas si, malgré l'introduction des céréales et
des bêtes à cornes, le plateau de Bogota est
moins peuplé de nos jours qu'il ne l'étoit
avant la conquête. J'observerai seulement que,
lorsque je visitai les mines de sel g e m m e de
Zipaquira, on m'a montré, au nord du village
indien de Suba, les indices certains d'une
ancienne culture dans des terrains qui ne sont
pas défrichés aujourd'hui.
Parmi les différentes nations de Cundina-
marca, celle que les Espagnols désignoient
par la dénomination de Muysca ou Mozca,
paroît avoir été la plus nombreuse. Les tradi-
tions fabuleuses de ce peuple remontent jusqu'a
l'époque reculée où la lune n'accompagnoit
NANDEZ PIEDRAHITA, p. 15. (L'auteur, qui mourut
évêque de Panama , avoit rédigé cette histoire sur les
manuscrits de Quesada-le-Conquérant, de Juan de
Castellanos, curé de Tunja, et des moines franciscains
Fray Antonio Medrano et Fr. Pedro Aguada.)

224 VUES DES CORDILLÈRES,
point encore la terre, et où, par les inonda­
tions de la rivière de Funzhé, le plateau de-
Bogota formoit un lac d'une étendue considé­
rable. E n donnant plus haut la description de
la cascade de Tequendama 1, nous avons parlé
de cet h o m m e merveilleux, connu dans la
mythologie américaine sous les noms de
Bochica ou d'Iclacanzas, qui ouvrit un pas­
sage aux eaux du lac de Funzhé, réunit en
société les hommes épars, introduisit le culte
du soleil, et, semblable au Péruvien Manco
Capac et au Mexicain Quetzalcoatl, devint le
législateur des Muyscas. Ces mêmes traditions
portent que Bochica , fils et symbole du
soleil, grand-prêtre de Sogamozo ou d'Iraca,
voyant les chefs des différentes tribus in­
diennes se disputer l'autorité suprême, leur
conseilla de choisir, pour zaque ou souverain,
un d'entre eux appelé Huncahua, et révéré à
cause de sa justice et de sa haute sagesse. Le
conseil du grand-prêtre fut universellement
adopté, et Huncahua, qui régna pendant
deux cent cinquante ans, parvint à se sou­
mettre tout le pays qui s'étend depuis les
1 Voyez plus haut T o m . I, p. 85.

ET MONUMENS DE L ' A M É R I Q U E . 225
savanes de San Juan de los Llanos jusqu'aux
montagnes d'Opon. Bochica, livré à des péni­
tences austères, vécut cent cycles muyscas,
ou deux mille ans. Il disparut mystérieuse­
ment à Iraca , à l'est de Tunja. Cette dernière
ville, qui étoit alors la plus populeuse de
toutes, fut fondée par Huncahua, le premier
de la dynastie des zaques de Cundinamarca.
C'est du nom de son fondateur qu'elle prit
celui de Hunca, que les Espagnols ont changé
en Tunca ou Tunja.
La forme de gouvernement que Bochica
donna aux habitans de Bogota est très-remar­
quable par l'analogie qu'elle présente avec
les gouvernemens du Japon et du Tibet. A u
Pérou, les Incas réunissoient dans leurs per­
sonnes les deux pouvoirs séculiers et ecclé­
siastiques. Les fils du soleil étoient pour ainsi
dire souverains et prêtres à la fois. A Cundina-
marca, dans un temps probablement antérieur
à Manco Capac, Bochica avoit constitué élec­
teurs les quatre chefs des tribus, Gameza,
Busbanca, Pesca et Toca. Il avoit ordonné
qu'après sa mort, ces électeurs et leurs
descendans eussent le droit de choisir le grand-
prêtre d'Iraca. Les pontifes ou lamas, succes-
II. 15

226 VUES DES CORDILLÈRES,
seurs de Bochica, étoient censés hériter de
ses vertus et de sa sainteté. Ce que, du temps
de Montezuma, Cholula étoit pour les Az­
tèques , Iraca le devint pour les Muyscas. Le
peuple s'y portoit en foule pour offrir des
présens au grand-prêtre. O n visitoit les lieux
devenus célèbres par les miracles de Bochica ;
et, au milieu des guerres les plus sanglantes,
les pélerins jouissoient de la protection des
princes par le territoire desquels ils devoient
passer pour se rendre au sanctuaire (chunsua),
et aux pieds du lama qui y résidoit. Le chef
séculier, appelé zaque de Tunja, auquel les
zippa ou princes de Bogota payoient un tribut
annuel, et les pontifes d'Iraca étoient par con­
séquent deux puissances distinctes , c o m m e
le sont au Japon le daïri et l'empereur sécu­
lier. Il m'a paru important de consigner ici
ces notions historiques très-peu connues en
Europe , pour répandre quelque intérêt sur
un peuple dont nous allons faire connoître le
calendrier.
Bochica n'étoit pas seulement regardé comme
le fondateur d'un nouveau culte et comme le
législateur des Muyscas; symbole du soleil,
il régloit aussi le temps, et on lui attribuoit

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 227
l'invention du calendrier. Il avoit prescrit de
m ê m e l'ordre des sacrifices qui dévoient être
célébrés à la fin des petits cycles, à l'occasion
de la cinquième intercalation lunaire. Dans
l'empire du zaque, le jour (sua ) et la nuit
(za) étoient divisés en quatre parties , savoir :
sua-mena, depuis le lever du soleil jusqu'à
midi; sua-meca, de midi au coucher du soleil ;
zasca, du coucher du soleil à minuit; et cagui,
de minuit au lever du soleil. Le mot sua ou
zuhè désigne à la fois, dans la langue muysca,
le jour et le soleil. D e sua, qui est un des
surnoms de Bochica, dérive sue, Européen
ou homme blanc 1 ; dénomination bizarre qui
tire son origine de la circonstance que le
peuple, lors de l'arrivée de Quesada, regar-
doit les Espagnols c o m m e fils du soleil, sua.
La plus petite division du temps chez les
Muyscas étoit une période de trois jours. La
semaine de sept jours étoit inconnue en Amé­
rique , comme dans une partie de l'Asie orien-
1 Gramatica de la lengua general del Nuevo Reyno
Ilamada Mosca, por el Padre Fray Bernardo de L u g o
(professeur de la langue chibcha à Santa - Fe de Bo­
gota), Madrid, 1619, p. 7 .
15*

2 2 8 TUES DES CORDILLÈRES,
tale. Le premier jour de la petite période
étoit destiné à un grand marché tenu à Tur-
mequè.
L'année (zocam) étoit divisée par lunes;
vingt lunes composoient l'année civile, celle
dont on se servoit dans la vie commune.
lu année des prêtres renfermoit trente-sept
lunes, et vingt de ces grandes années for-
moient un cycle muysca. Pour distinguer les
jours lunaires, les lunes et les années, on se
servoit de séries périodiques dont les dix
termes étoient des nombres. G o m m e les mots
qui désignent ces termes offrent plusieurs par­
ticularités très-remarquables , nous devons
entrer ici dans quelques détails sur la langue
de Bogota.
Cette langue, dont l'usage s'est presque
entièrement perdu depuis la fin du dernier
siècle, étoit devenue dominante par les vic­
toires du zaque Huncahua, par celles des
Zippas , et par l'influence du grand lama
d'Iraca, sur une vaste étendue de pays, depuis
les plaines de l'Ariari et du Rio Meta jusqu'au
nord de Sogamozo. D e m ê m e que la langue
de l'Inca est appelée au Pérou qquichua, celle
des Moscas ou Muyscas est connue dans le

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 229
pays sous la dénomination de chibcha. Le mot
muysca, dont mosca paroît une corruption,
signifie homme ou personne; mais les naturels
ne l'appliquent généralement qu'à eux-mêmes.
Il en est de cette expression c o m m e du mot
qquichua runa qui désigne un Indien de la
race cuivrée, et non un blanc ou descendant
de colons européens. La langue chibcha ou
muysca qui, du temps de la découverte du
nouveau continent, étoit, avec celles de l'Inca
et la langue caribe, un des idiomes les plus
répandus de l'Amérique méridionale, con­
traste singulièrement avec la langue aztèque, si
remarquable par la réduplication des syllabes
tetl, tli et itl. Les Indiens de Bogota ou Bacata
( extrémité des champs ou du terrain laboure)
ne connoissent ni l ni le d. Leur langue est
caractérisée par la répétition fréquente des
syllabes cha, che, chu, c o m m e par exemple
dans chu, chi, nous ; hycha chamique, moi-
m ê m e ; chigua chiguitynynga, nous devons
battre; muysca cha chro guy, un h o m m e
estimable; la particule cha, ajoutée à muysca,
désignant le sexe masculin.
Les nombres, dont les dix premiers ont été
choisis c o m m e termes des séries périodiques

230 VUES DES CORDILLÈRES,
propres à désigner les grandes et les petites
divisions du temps, sont en langue chibcha :
un, ata; deux, bozha ou bosa; trois, mica;
quatre, mhuyca ou muyhica; cinq, hicsca
ou hisca; six, ta; sept, qhupqa ou cuhupqua;
huit, shuzha ou suhuza; neuf, aca; dix,
hubchibica ou ubchihica. Au delà de dix , les
Indiens Muyscas ajoutent le mot quihicha ou
qhicha, qui signifie pied. Pour désigner onze,
douze et treize, ils disent pied un , pied deux,
pied trois , quihicha ata , quihicha bosa ,
quihicha mica, etc. Ces expressions naïves
annoncent qu'après avoir compté par les
doigts des deux mains , on continue par les
doigts des pieds. Nous avons vu plus haut,
en parlant du calendrier des peuples de race
mexicaine, que le nombre vingt, qui cor­
respond à celui des doigts des pieds et des
mains, joue un grand rôle dans la numération
américaine. En langue chibcha, vingt est
désigné ou par pied dix, quihicha ubchihica ,
ou par le mot gueta qui dérive degue, maison.
O n compte ensuite vingt et un ,guetas asaqui
ata;
vingt-deux, guetas asaqui bosa; vingt-
trois, guetas asaqui mica, etc., jusqu'à trente
ou vingt plus (asaqui) dix, guetas asaqui

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 2 3 1 -
ubchihica; quarante ou deux-vingts, gue-
bosa; soixante ou trois vingts, gue- mica;
quatre-vingts, gue-muyhica; cent ou cinq-
vingts, gue-hisca. Nous rappellerons ici que
les Aztèques, après les unités qui ressembloient
aux clous des Etrusques, n'avoient de chiffre
ou hiéroglyphe simple que pour vingt, pour
le carré de vingt ou quatre cents, et pour le
cube de vingt ou huit mille. J'aime à insister
sur cette uniformité que présentent les nations
des deux Amériques, dans le premier déve­
loppement de leurs idées les plus simples, et
dans les méthodes propres à exprimer gra­
phiquement des quantités numériques au delà
de dix. Cette uniformité est d'autant plus
digne d'attention qu'elle annonce un système
de numération très-différent de celui que
nous trouvons dans l'ancien continent, depuis
les Grecs, dont la notation étoit déjà moins
imparfaite que celle des Romains, jusqu'aux
Tibétains, aux Indoux et aux Chinois, qui se
disputent l'honneur de cette admirable inven­
tion de chiffres dont la valeur change avec
la position.
Parmi le grand nombre d'idées erronées
qui se sont répandues sur les langues des

2 3 2 VUES DES CORDILLÈRES ,
peuples peu avancés dans la civilisation , il
n'en est pas de plus extravagante que l'asser­
tion de Pauw et de quelques autres écrivains
également systématiques, d'après laquelle
aucun peuple indigène du nouveau continent
ne sait compter dans son idiome au delà de
trois Nous connoissons aujourd'hui les sys­
tèmes numériques de quarante langues amé­
ricaines , et l'ouvrage seul de l'abbé Hervas,
Y Arithmétique de toutes les nations, en pré­
sente près de trente. En étudiant ces diverses
langues, on observe que, dès que les peuples
sont sortis de leur premier état d'abrutisse­
ment, leurs progrès ultérieurs n'établissent
presque aucune différence sensible dans leur
manière d'exprimer les quantités. Les Péru­
viens étoient au moins aussi habiles que les
Grecs et les Romains pour désigner, dans
leur langue, des nombres de plusieurs millions;
ils avoient m ê m e , pour exprimer un million,
un mot non composé (hunu), dont les idiomes
de l'ancien monde n'offrent pas l'analogue.
Huc, un ; iscay, deux; qimça, trois
1 Recherches philosophiques sur les Américains ,
Part. 5, sect. 1, T o m . II, p. 162 (éd. de 1769}.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 233
chunca, dix; chuc huniyoc, onze; chunca
iscayniyoc , douze iscaychunca, vingt ;
qimça chunca, trente; tahuachunca, qua­
rante pachac, cent; iscaypachac, deux
cents huaranca, mille; iscayhuaranca,
deux mille chuncahuaranca, dix mille,
iscay-chunca-huaranca , vingt mille; pacha-
chuaranca,
cent mille; hunu, un million;
iscarhunu, deux millions; qimça hunu, trois
millions Cette m ê m e marche, simple et
régulière, se manifeste dans plusieurs autres
langues américaines dans lesquelles les ex­
pressions numériques n'ont d'autre défaut que
d'être extrêmement longues et très-difficiles
à prononcer pour les organes des Européens.
Le besoin de compter se fait sentir dans un
état de la société qui précède de beaucoup
celui que nous nommons si vaguement l'état
de civilisation.
Parmi cette multitude de peuples du nou­
veau continent, dont nous possédons la nu­
mération , il y en a quelques-uns qui, selon
les missionnaires, ne savent pas compter au
delà de vingt ou de trente, et qui nomment
beaucoup tout ce qui excède ces nombres.

254 VUES DES CORDILLÈRES,
Mais on nous assure en m ê m e temps que,
pour désigner cent, ces nations font de petites
piles de maïs1 de vingt grains chacune ; ce qui
prouve évidemment que les Jaruros de l'Oré-
noque et les Guaranis du Paraguay comptent
par vingtaines, comme les Mexicains et les
Muyscas, et que par stupidité, ou plutôt par
l'extrême paresse d'esprit propre aux Sau­
vages les plus intelligens, ils se facilitent la
numération de trois-vingts ou de quatre-vingts,
en comptant à la manière des enfans, soit par
les doigts des pieds et des mains, soit en
amoncelant des grains de maïs. Lorsque les
voyageurs rapportent que des nations en­
tières en Amérique ne comptent pas au delà
de cinq, on ne doit pas prêter plus de foi à
cette assertion qu'on n'en prêteroit à celle
d'un Chinois qui prétendroit orgueilleusement
que les Européens ne comptent pas au delà de
dix, parce que dix-sept et dix-huit sont des
composés de dix et des premières unités. Il ne
faut pas confondre la prétendue impossibilité
1 H e r V A S , idea del Universo : Aritmetica di tutte
le nazioni conosciute, T o m . X I X , p. 9 6 , 97 et 106.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 235
d'exprimer de grandes quantités, avec les li­
mites que le génie des différentes langues
prescrit au nombre des signes numériques non
composés. Ces limites se trouvent atteintes,
tantôt à cinq, tantôt à dix, tantôt à vingt,
selon que les peuples se plaisent à s'arrêter,
en comptant les unités, aux doigts d'une
main , à ceux des deux mains, ou à ceux
des mains et des pieds ensemble.
Dans les idiomes des peuples américains,
qui sont les plus éloignés du développement
de leurs facultés, six s'exprime par quatre
avec deux,
sept par quatre avec trois, huit
par cinq avec trois. Telles sont les langues des
Guaranis et des Lulos. D'autres tribus, déjà
un peu plus avancées, par exemple les O m a -
guas, et en Afrique les Yolofs et les Foulahs,
se servent de mots qui signifient à la fois
main et cinq, comme nous nous servons du
mot dix : chez eux sept est exprimé par main
et deux,
et quinze par trois mains. Eu persan,
péndj désigne cinq, et péntcha la main. Dans
les chiffres romains on observe quelques
traces d'un système de numération quinaire :
les unités se multiplient, jusqu'à ce que l'on
arrive à cinq qui a un signe particulier, de

136 VUES DES CORDILLÈRES,
m ê m e que cinquante et cinq cents 1. Chez les
Zamucas c o m m e chez les Muyscas, onze
s'appelle pied un, douze, pied deux; mais
le reste de la numération de ces peuples est
d'une longueur fatigante, parce qu'au lieu de
mots simples ils se servent de circonlocutions
puériles ; ils disent par exemple, la main finie
pour cinq, un de l'autre (main) pour six,
les deux mains finies pour dix, et les pieds
finis pour vingt. Quelquefois ce dernier
nombre est identique avec le mot homme
ou personne , pour indiquer que les deux
mains et les deux pieds constituent la personne
entière. C'est ainsi que, chez les Jaruros,
noenipume signifie deux hommes ou quarante,
dérivant de noeni, deux, et canipume, homme.
Les Sapiboconos n'ont pas d'expression simple
pour cent et pour mille : ils disent pour dix,
tunca; pour cent, tunca-tunca; et pour mille,
tunca-tunca-tunca. Ils forment les carrés et
les cubes par réduplication, c o m m e les Chi­
nois forment quelquefois leur pluriel et les
Basques leur superlatif. Enfin , les groupes de
vingt unités ou les vingtaines des Muyscas,
1 HERVAS , p. 28 , 96 , 102, 105, 112, 116 et 127.
Voyage de M U N C O - P A R C K , T o m . I, p. 25 et 95.

ET M O N U M E N S D E L'AMÉRIQUE. 237
des Mexicains et de tant d'autres nations
de l'Amérique, se retrouvent dans l'ancien
monde chez les Basques et chez les habitans
de L'Armorique. Les premiers comptent : un ,
bat ou unan; deux, bi ou daou; trois, iru
ou tri; vingt, oguci ou hugent; quarante,
berroguei ou daouhgent; soixante, iruroguei
ou trihugent. Il est intéressant de suivre dans
la formation des petits groupes de cinq, de
dix ou de vingt, ces systèmes de numération
si diversement nuancés et qui présentent ce­
pendant cette m ê m e uniformité de traits par
laquelle sont caractérisées toutes les inventions
du genre humain au premier âge de son exis­
tence sociale.
M . Duquesne a fait beaucoup de recherches
étymologiques sur les mots qui désignent les
nombres dans la langue chibcha. Il assure
que « tous ces mots sont significatifs, que
tous tiennent à des racines qui ont rapport,
soit aux phases de la lune croissante ou dé­
croissante , soit à des objets de l'agriculture
et du culte. » C o m m e il n'existe aucun dic­
tionnaire de la langue chibcha, nous ne pou­
vons vérifier la justesse de cette assertion. O n
ne sauroit être assez défiant lorsqu'il s'agit de

238 V U E S DES CORDILLÈRES ,
recherches étymologiques, et nous nous con­
tenterons de présenter ici les significations
des nombres de un à vingt, telles que les
renferme le manuscrit que j'ai rapporté de
Santa-Fe. Nous ajouterons seulement que le
père Lugo, sans se livrer à d'autres discus­
sions sur les nombres, rapporte, dans sa
grammaire de la langue chibcha , que le mot
gue désigne une maison , et qu'il se trouve en
entier dans gue - ata (par élision gueta), vingt,
une maison; dans gue- bosa, deux-vingts,
quarante, ou deux maisons ; dans gue-hisca,
cinq-vingts, cent, ou cinq maisons.
1. Ata, étymologie douteuse : peut-être ce mot dé-
rive-t-il d'une ancienne racine qui signifioit
eau, c o m m e l'atl des Mexicains. Hiéro-
glyphe : une grenouille. L e cri de ces
animaux , très-fréquens sur le plateau de
Bogota, annonce que le temps approche où
l'on doit semer le maïs et le quinoa. Les
Chinois désignent le premier tsé, eau, non
par une grenouille , mais par un rat d'eau,
2. Bosa , à l'entour. L e m ê m e mot signifie une sorte
d'enclos pour défendre les champs des ani­
m a u x malfaisans. Hiéroglyphe : un nez
avec des narines ouvertes, partie du disque
lunaire figuré c o m m e un visage.

ET MonuMENs DE L'AMÉRIQUE. 239
3. Mica, variable; d'après une autre étymologie , ce
qui est choisi. Hiéroglyphe : deux yeux
ouverts, encore partie du disque lunaire.
4. Muyhica, tout ce qui est noir, nuage menaçant
de la tempête. Hiéroglyphe: deux yeux
fermés.
5. Hisca, se reposer. Hiéroglyphe : deux figures
unies, les noces du soleil et de la lune
Conjonction.
6. Ta, récolte. Hiéroglyphe: un pieu avec une corde,
faisant allusion au sacrifice du Guesa attaché
à une colonne qui servoit peut - être de
gnomon.
7. Cahupqua, sourd. Hiéroglyphe : deux oreilles.
8. Suhuza, queue. M . Duquesne ignore la significa­
tion de ce chiffre , de m ê m e que celle
du mot suivant,
g. Aca. Hiéroglyphe : deux grenouilles accouplées.
10. Ubchihica, lune brillante. Hiéroglyphe : une
oreille.
20. Gueta, maison. Hiéroglyphe : une grenouille
étendue.
Les hiéroglyphes numériques se trouvent
gravés sur la Planche XLIV, fig. 4 ; et les expli­
cations que nous venons d'en donner sont
celles que la tradition a conservées parmi un
petit nombre d'Indiens que M . Duquesne a
trouvés instruits dans le calendrier de leurs

2 4 0 VUES DES CORDILLÈRES,
ancêtres. Les personnes qui ont étudié les
clefs chinoises et le peu que l'on sait de leur
origine, ne regarderont pas c o m m e entière­
ment chimériques les explications des chiffres
américains. Les traits caractéristiques s'ef­
facent peu à peu par un long usage des signes.
Qui reconnoîtroit aujourd'hui dans la forme
des lettres hébraïques et samaritaines celle
des hiéroglyphes simples d'animaux, de mai­
sons et d'armes qui paroissent leur avoir donné
naissance? Nos chiffres tibétains ou indoux,
appelés faussement arabes, recèlent sans doute
aussi un sens mystérieux. Chez les Indiens de
Bogota, quelques traits d'une image se sont
indubitablement conservés dans bosa, mica ,
hisca, ubchihica
et gueta. Le dernier hiéro­
glyphe est presque identique avec le signe
indien de quatre 1.
Il est intéressant de trouver des chiffres
chez un peuple à demi-barbare, qui ne con-
noissoit ni l'art de préparer le papier, ni
l'écriture. Le maguey (Agave americana ) est
indigène dans les deux Amériques, et cepen-
1 H A G E R , Memoria sulle cifre de la Cina. (Mines
de l'Orient, T o m . II, p. 73).

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 241
dant c'est seulement chez les peuples de race
toltèque et aztèque que l'usage du papier n'a
été aussi connu qu'il l'étoit, depuis les temps
les plus reculés, en Chine et au Japon. Quand
on se rappelle combien les Grecs et les R o ­
mains éprouvoient de difficultés pour se pro­
curer du papyrus, m ê m e à une époque où
leur littérature brilloit déjà de l'éclat le plus
vif, on regrette presque de voir la matière
du papier si commune chez des nations amé­
ricaines, qui ignoroient l'écriture syllabique,
et qui n'avoient à transmettre à la postérité,
dans des peintures informes, que des rêveries
astrologiques et les souvenirs d'un culte inhu­
main.
S'il étoit vrai, c o m m e le prétend M . D u ­
quesne , que, dans l'idiome chibcha, les
mots qui désignent les nombres ont des
racines communes avec d'autres mots qui
indiquent les phases de la lune ou des objets
relatifs à la vie champêtre, ce fait seroit un
des plus remarquables que présente l'histoire
philosophique des langues. O n peut concevoir
qu'une ressemblance accidentelle de sons se
manifeste quelquefois entre des mots numé­
riques et des choses qui n'ont aucun rapport
II. 16

242
VUES DES CORDILLÈRES,
aux nombres, comme dans neuf (novem ,
en sanskrit nava) et neuf (novus, en sanskrit
nava); acht, en allemand huit, et achtung;
estime; li;, six, et «£, préposition de; bosa,
en chibcha deux, et bosa, préposition pour;
on conçoit de m ê m e comment, dans des
langues riches en expressions figurées, les
mots deux, trois et sept peuvent être appli­
qués aux idées de couple ( jugum ) ; de toute-
puissance (trimurti des Hindoux), d'enchan­
tement et de malheur : mais est-il possible
d'admettre que, lorsque l'homme inculte sent
le premier besoin de compter, il n o m m e
quatre, une chose noire (muyhica); six,
récolte (ta) , et vingt, maison (gue ou gueta ) ,
parce que, dans l'arrangement d'un almanach
lunaire, par le retour des dix ternies d'une,
série périodique, le terme quatre précède
d'un jour la conjonction de la lune, ou parce
que la récolte se fait six mois après le solstice
d'hiver? Dans toutes les langues, on observe
une certaine indépendance entre les racines
qui désignent les nombres et celles qui ex­
priment d'autres objets du monde physique,
et nous devons supposer que, partout où cette
indépendance disparoît, il existe deux sys-

E T MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 2 4 5
tèmes de numération dont l'un est postérieur
à l'autre, ou bien que les affinités étymolo­
giques que l'on a cru découvrir ne sont
qu'apparentes, parce qu'elles reposent sur
des significations figurées? Le père Lugo,
qui écrivit en 1618, nous apprend en effet
que les Muyscas avoient deux manières de
désigner le nombre vingt, et qu'ils disoient,
ou gueta , maison, ou quihicha-ubchihica ,
pied dix; mais nous n'entrerons pas ici dans
des discussions étrangères au but de cet
ouvrage. Ce que nous savons de positif sur
le calendrier lunaire des Muyscas, et sur
l'origine de leurs hiéroglyphes numériques
n'a pas besoin d'être appuyé par des argu-
mens tirés de la grammaire d'une langue que
l'on peut presque regarder c o m m e une langue
morte.
Nous avons vu plus haut que les Muyscas
n'avoient ni les décades des Chinois et des
Grecs, ni les demi-décades des Mexicains et
des peuples de Bénin ni les petites périodes
de neuf jours des Péruviens, ni les ogdoades
des Romains, ni les semaines de sept jours
1 PALIN , de l'étude des hiéroglyphes, T o m . I, p. 52.
16*

244 VUES DES CORDILLÈRES,
(schebuas) des Hébreux, que nous retrou­
vons en Égypte et dans l'Inde, mais qui
n'étoient connus ni chez les habitans du
Latium et de l'Étrurie, ni chez les Persans
et les Japonois. La semaine muysca se dis-
tinguoit de toutes celles que présente l'his­
toire de la chronologie : elle n'étoit que de
trois jours. Dix de ces groupes formoient une
lunaison appelée suna, grand chemin, che­
min pavé, digue, à cause du sacrifice que
l'on célébroit, tous les mois, à l'époque de
la pleine lune, sur une place publique à
laquelle conduisoit, dans chaque village, un
grand chemin (sina ) qui partoit de la maison
( tithua ) du chef de la tribu.
Le suna ne commençoit pas à la nouvelle
lune, c o m m e chez la plupart des peuples de
l'ancien monde, mais le premier jour qui suit
la pleine lune, et dont l'hiéroglyphe étoit une
grenouille représentée sur la pierre interca­
laire (PL XLIV, fig. 1 a). Les mots ata, bosa,
mica, et leurs signes graphiques rangés en
trois séries périodiques, servoient à désigner
les trente jours d'une lunaison; de sorte que
mica étoit, comme le quartidi du calendrier
républicain françois, à la fois le quatrième,

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 2 4 5
le quatorzième ou le vingt - quatrième jour
du mois. Le m ê m e usage se trouvoit chez les
Grecs qui ajoutoient cependant quelques mots
pour rappeler que le nombre appartient, ou
au mois commençant, fx^og dp%o(ji,îvo-j, ou au
milieu du mois , /ajjj/cV fjtstrovvroç, ou au mois
expirant,
fjL^oç cfrd-ivcvToç. C o m m e les petites
fêtes (feriæ ), ou les jours de marché , reve-
noient tous les trois jours, chacune d'elles,
pendant le cours d'un mois muysca, étoit
présidée par un signe différent ; car les deux
séries périodiques de trois et de dix termes,
celles des semaines et du suna, n'ont pas de
diviseur commun, et ne peuvent coïncider
qu'après trois fois dix jours. Selon le tableau
suivant, dans lequel les petites fêtes sont mar­
quées en caractère italique, cuhupqua (deux
oreilles) tombe sur le dernier quartier; muy-
hica
( deux yeux fermés ) et hisca ( jonction
de deux figures, noces de la lune, chia,
et du soleil, sua), correspondent à l'époque
de la conjonction ; mica ( deux yeux ouverts)
désigne le premier quartier, et ubchihica
(une oreille) la pleine lune. Le rapport que
nous trouvons ici entre la chose et l'hiéro­
glyphe, entre les phases de la lune et les

246 VUES DES CORDILLÈRES,
signes des jours lunaires, prouve évidemment
que ces signes, qui servoient en m ê m e temps
de vrais chiffres, ont été inventés dans un
temps où l'artifice des séries périodiques étoit
déjà appliqué au calendrier. Chez les Égyp­
tiens, les hiéroglyphes des nombres paroissent
avoir été indépendans de ceux des phases
lunaires. D'après Horapollon, l'image d'un
astre indiquoit le nombre cinq, soit à cause
des rayons divergens que présentent à la vue
simple les étoiles de première et de deuxième
grandeurs, soit en faisant une allusion mys­
tique au régime du monde par cinq étoiles.
Dix étoit figuré par une ligne horizontale
placée sur une ligne perpendiculaire. U n
savant qui a eu le bonheur d'examiner sur
les lieux, les monumens de la Haute et de la
Basse-Égypte, qui les a dessinés et décrits
avec soin, et qui, par sa position, a pu com­
parer plus d'hiéroglyphes qu'aucun antiquaire
de nos jours, M . Jomard, s'occupe d'un
travail extrêmement intéressant sur le système
de numération des Égyptiens.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE.
247
JOURS LUNAIRES D U SUNA DES INDIENS MUYSCAS , DIVISES
EN DIX PETITES PÉRIODES DE TROIS JOUES.
Ata.
Bosa.
Mica.
Muyhica.
Hisca.
PREMIÈRE SÉRIE. . Ta.
Cuhupqua*. Dernier quartier.
Suhuza.
Аса.
Ubchihica.
Ala.
Bosa.
Mica.
Muyhica.
Hisca *. Conjonction.
DEUXIÈME SÉRIE.
Ta.
Cuhupqua.
Suhuza.
Аса.
Ubchihica.
Ata.
Bosa.
Mica *. Premier quartier.
Muyhica.
Hisca.
TROISIÈME SERIE..
Ta.
Cuhupqua.
Suhuza.
Aca.
Ubchihica*. Pleine lune.

248 VUES DES CORDILLÈRES,
Vingt lunes ou sunas formant l'année vul­
gaire des Muyscas, appelée zocam, on conçoit
que le zocam n'étoit qu'un petit cycle lunaire,
et non une année dans le vrai sens des mots
annus, annulus, tviocvroç, qui supposent le
retour d'un astre au point duquel il est parti.
Le zocam et le grand cycle de vingt années
intercalaires ne doivent probablement leur
origine qu'à la préférence donnée au nombre
vingt, gueta. Outre le zocam , les Muyscas
avoient un cycle astronomique, une année
des prêtres,
usitée dans les fêtes religieuses,
et renfermant trente-sept lunes, de m ê m e
qu'une année rurale, qui étoit comptée d'une
saison de pluies à une autre.
Les sunas n'avoient pas de dénomination
particulière , c o m m e nous en trouvons chez
les Égyptiens, les Perses, les Hindoux et les
Mexicains : on ne les distinguoit que par leur
nombre. Cet usage m e paroît le plus ancien
dans l'Asie orientale; il s'est conservé jusqu'à
nos jours chez les Chinois, et les Juifs le
suivirent jusqu'à l'époque de la domination
des Babyloniens. Mais les habitans de Cundi-
namarca ne comptoient pas dans leurs trois
calendriers, rural, civil et religieux, jusqu'à

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE.
2 4 9
douze, vingt ou trente-sept: ils n'employoient,
pour les sunas, comme pour les jours d'une
m ê m e lune, que les dix premiers nombres et
leurs hiéroglyphes. Le premier mois de la
seconde année agricole étoit présidé par le
signe mica , trois ; le troisième mois de la
troisième année, par le signe cuhupqua,
sept, et ainsi de suite. Cette prédilection
pour les séries périodiques et l'existence d'un
cycle de soixante ans, qui est égal aux
sept cent quarante sunas renfermés dans le
cycle de vingt années des prêtres, paroissent
déceler l'origine tartare des peuples du nou­
veau continent.
C o m m e l'année rurale étoit censée com­
posée de douze sunas, les xeques ajoutoient,
à l'insu du peuple, à la fin de la troisième
année, un treizième mois, analogue au jun
des Chinois La table que nous allons donner
des lunes muyscas prouve que , par l'emploi
des séries périodiques, ce suna intercalaire
étoit présidé, dans la première indiction, par
cuhupqua. C'est ce signe que l'on appeloit la
1 Souciet et G A U B I L , Obse r mathém., T o m . I,
p. 183.

250 VUES DES CORDILLÈRES,
lune sourde, parce qu'il ne comptoit pas dans
la quatrième série qui, sans l'emploi d'un
terme complémentaire, auroit dû commencer,
non par suhuza, mais par cuhupqua. Ce
mode d'intercalation, qui se retrouve dans
le nord de l'Inde, et d'après lequel, à deux
années lunaires communes de trois cent cin­
quante-quatre jours huit heures, succède
une année lunaire embolismique de trois cent
quatre-vingt-trois jours vingt-une heures , est
celui que les Athéniens suivoient avant Méton :
c'est la diétéride dans laquelle on intercaloit,
après le mois Posideon, un noMtfeùy Patirspoç.
Hérodote en faisant l'éloge du calendrier
solaire des Égyptiens, s'explique très-claire­
ment sur ce procédé simple, mais assez im­
parfait : O<T(Ù EXXwsç atu ola TOÌTOU irsoç eafcuÀ/uey
O<T(Ù EXXwsç atu ola TOÌTOU irs
1 H É R O D . , Lib. II, cap. 4, ed. Wesseling, 1763,
p. 105. CENSORIN , de die natali, c. 18. IDELER , Histor.
Untersuchungen, p. 176.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 251
TROIS F O R M E S D E Z O C A M S D U C A L E N D R I E R D E S M U Y S C A S .
A N N E É S R U R A L E S
A N N É E S D E S P R Ê T R E S
A N N É E S V U L G A I R E S
de 12 et 13 lunes.
de 37 lunes.
de 20 lunes.
t. Ata..
1 I. Ata
1 I. AU
1
Rosa
2
2
2
Mica
3
3
3
4
Muyhica..
4
4
5
Hisca
5
5
Ta
Récolte..
6
A N N É E C O M M U N E .
б
б,
7
Cuhupqua.
7
7
8
Suhuza...
8
8
9
Aca
9
9
10 Ubchihica.
10
10
11 Ata
1 1
1 1
12
Bosa
12
12
II. Mica.
1
Mica
13
13
2
Muyhica. ,
14
14
3
Hisca... .
15
15
4
Ta
16
16
5
Cuhupqua.
17
17
6
Suhuza...
Récolte.
18
A N N É E C O M M U N E .
7
Aca......
18
19
8
Ubchihica.
19
20
2 0
9
Ata
1
2 1
11. Ata.
10
Bosa
23
2
1 1
Mica
23
3
12
Muyhica..
Я
4
III.
I-
Hisca.
1
Hisca
25
5
2
Ta
26
б
3
Cuhupqua.
27
4
Suhuza. • •
28
i
5-
Aca
29
9
So
10
A N N É E
6
Ubchihica.
Récolte,.
1l
E M B O L I S M I Q U E .
7 Ata
31
8
Rosa.....
32
12
9
Mica. ... ,
33
15
10
Muyhica..
34
14
11
Hisca
35
15
1
Ta
Mois embo-
16
Mois sourd.
13
36
Cuhupqua
lismique.. .
37
17
IV. Suhuza.
1
11.Suhuza....
1
18
2
Aca
19
3
Ubchihica.
3
20
4
Ata
4 III. Ala.
1

252 VUES DES CORDILLÈRES,
Nous avons vu plus haut que les Mexicains
intercaloient d'une manière beaucoup plus
exacte et très-régulière ; tandis que les Péru­
viens rectifioient de temps en temps leur
année lunaire par l'observation des solstices
et des équinoxes, faite au moyen de tours
cylindriques qu'on avoit érigées sur la m o n ­
tagne de Carmenga près du Cuzco 1 et qui
servoient à prendre des azimuts.
Chez les Muyscas, c'est à l'emploi bizarre
de nombres, dont la série a deux termes de
moins que l'année rurale ne renferme de
lunes, qu'il faut attribuer l'imperfection d'un
calendrier dans lequel, malgré l'intercalation
du trente-septième mois, cuhupqua, la ré­
colte , pendant six ans, tomboit chaque année
dans un mois d'une dénomination différente.
Aussi les xeques annonçoient-ils tous les ans
par quel signe seroit présidé le mois des épis
de maïs, qui correspond à l'Abib ou Nisan
du calendrier des Hébreux. C o m m e le pouvoir
d'une classe de la société est souvent fondé
sur l'ignorance des autres classes, les lamas
d'Iraca préféroient un calendrier bizarre dans
* NIEREMBERG, p. l3g. CIEÇA, p. 23o.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 253
lequel le huitième mois ( octobre) s'appeloit
tantôt le troisième, tantôt le cinquième, et
dans lequel les différences de saison qui,
malgré la proximité de l'équateur, sont encore
assez sensibles sur le plateau de Bogota, ne
coïncidoient pas avec les sunas du m ê m e
nom. Les prêtres du Tibet et de l'Hindoustân
savent profiter de m ê m e de cette multiplicité
de catastérismes qui président aux années,
aux mois, aux jours lunaires et aux heures;
ils les annoncent au peuple pour lever un
impôt sur sa crédulité 1.
L'intercalation des Muyscas avoit pour but
de ramener à la m ê m e saison le commence­
ment de l'année rurale et les fêtes que l'on
célébroit dans le sixième mois, dont le n o m
étoit consécutivement suna ta , suna suhuza,
suna ubchihica.
M. Duquesne pense que le
commencement du zocam étoit, comme chez
les Mexicains, les Péruviens, les Hindoux et
les Chinois, la pleine lune qui suit le solstice
d'hiver, mais celte tradition est incertaine.
Le premier chiffre, ata, représente l'eau sym­
bolisée par une grenouille. Chez les Chinois,
1 L E GENTIL , Voyage dans l'Inde, T o m . I, p. 207.

254 VUES DES CORDILLÈRES,
le premier catastérisme, dans le cycle des t&e,
est aussi celui de l'eau, et il correspond à
notre signe du verseau1.
D e m ê m e que chez les peuples de race
tartare 2, le cycle de soixante ans, présidé
par douze animaux, étoit divisé en cinq parties,
le cycle des Muyscas, de vingt années de
trente-sept sunas, étoit divisé en quatre petits
cycles dont le premier se fermoit en hisca,
le second en ubchihica, le troisième en qui-
hicha hisca , et le quatrième en gueta. Ces
petits cycles représentoient les quatre saisons
de la grande année. Chacune d'elles renfer-
moit cent quatre-vingt-cinq lunes qui cor-
respondoient à quinze années chinoises et
tibétaines, et par conséquent aux véritables
indictions usitées du temps de Constantin.
Dans cette division, par soixante et par quinze,
le calendrier des Muyscas se rapproche bien
plus de celui des peuples de l'Asie orientale
que ne le fait le calendrier des Mexicains
qui avoient des cycles de quatre fois treize
1 Voye z plus haut T o m . II, p. 13.
• Voyez plus haut T o m . I, p. 384, et T o m . I I ,
p. 53. DUPUIS, Orig. des cultes, T o m . III, Pl. I, p. 44.
BAILLY, Astronomie indienne et orientale, 1787,p. 29.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 255
ou de cinquante-deux ans. C o m m e chaque
année rurale, de douze et de treize sunas,
étoit désignée par un de ces dix hiéroglyphes
qu'offre la 4.e figure, et que les séries de dix
et de quinze termes ont un diviseur c o m m u n ,
les indictions se terminoient constamment par
les deux signes de la conjonction et de l'op­
position. Nous ne nous arrêterons pas ici à
démontrer comment l'hiéroglyphe de l'année
et l'indication du cycle de soixante ans, auquel
appartient cette année, pouvoient servir à
régler la chronologie : nous avons exposé ces
moyens en faisant connoître les rapports des
calendriers mexicain, tibétain et japonois.
Le commencement de chaque indiction étoit
marqué par un sacrifice dont les cérémonies
barbares, d'après le peu que nous en savons,
paroissent toutes avoir eu rapport à des idées
astrologiques. La victime humaine étoit ap­
pelée guesa, errant, sans maison , et quihica,
porte, parce que sa mort annonçoit pour
ainsi dire l'ouverture d'un nouveau cycle de
cent quatre-vingt-cinq lunes. Cette dénomi-
z nation rappelle le Janus des Romains placé
aux portes du ciel, et auquel N u m a dédia le
premier mois de l'année, tanquam bicipitis

256 VUES DES CORDILLÈRES,
dei mensem I. Le guesa étoit un enfant que
l'on arrachoit à la maison paternelle. Il devoit
nécessairement être pris d'un certain village
situé dans les plaines que nous appelons au­
jourd'hui les Llanos de San Juan, et qui
s'étendent depuis la pente orientale de la
Cordillère jusque vers les rives du Guaviare.
C'est de cette m ê m e contrée de l'Orient
qu'étoit venu Bochica, symbole du soleil,
lors de sa première apparition parmi les
Muyscas. Le guesa étoit élevé avec beaucoup
de soin dans le temple du soleil à Sogamozo,
jusqu'à l'âge de dix ans : alors on le faisoit
sortir pour le promener par les chemins que
Bochica avoit suivis, à l'époque où, par­
courant les mêmes lieux pour instruire le
peuple, il les avoit rendus célèbres par ses
miracles. A l'âge de quinze ans, lorsque la
victime avoit atteint un nombre de sunas
égal à celui que renferme l'indiction du cycle
muysca, elle étoit immolée dans une de ces
places circulaires dont le centre étoit occupé
par une colonne élevée. Les Péruviens con-
noissoient les observations gnomoniques. Ils
1 MACROBIUS , Lib. I, c. 13.

et M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 257
avoient surtout de la vénération pour les
colonnes érigées dans la ville de Quito, parce
que le soleil, à ce qu'ils disoient, « se plaçoit
immédiatement sur leur sommet, et que les
ombres du gnomon y étoient plus courtes
que dans le reste de l'empire de l'Inca. » Les
pieux et les colonnes des Muyscas, représentés
dans plusieurs de leurs sculptures, ne ser-
voient-ils de m ê m e pour observer la longueur
des ombres équinoxiales ou solsticiales? Cette
supposition est d'autant plus vraisemblable
que, parmi les dix signes des mois, nous
trouvons deux fois, dans les chiffres ta et
suhuza, une corde ajoutée à un pieu, et
que les Mexicains connoissoient l'usage du
gnomon filaire 1.
Lors de la célébration du sacrifice qui mar-
quoit l'ouverture d'une nouvelle indiction ou
d'un cycle de quinze années, la victime,
guesa, étoit menée en procession par le suna,
qui donnoit son n o m au mois lunaire. O n la
conduisoit vers la colonne qui paroît avoir
servi pour mesurer les ombres solsticiales ou
1 Sur une pierre sculptée trouvée à Chapultepec,
voyez G A M A , Descripcion cron. de dos piedras, p. 100.
II. 17

258 VUES DES CORDILLÈRES,
équinoxiales , et les passages du soleil par le
zénith. Les prêtres, xeques, suivoient la vic­
time : ils étoient masqués c o m m e les prêtres
égyptiens. Les uns représentoient Bochica,
qui est l'Osiris ou le Mithras de Bogota, et
auquel on attribuoit trois têtes, parce que,
semblable au Trimurti des Hindoux, il ren-
fermoit trois personnes qui ne formoient
qu'une seule divinité : d'autres portoient les
emblèmes de Chia, la femme de Bochica,
Isis, ou la lune ; d'autres étoient couverts de
masques semblables à des grenouilles, pour
faire allusion au premier signe de l'année,
ata; d'autres enfin représentoient le monstre
Fomagata, symbole du mal, figuré avec un
œil, quatre oreilles et une longue queue. Ce
Fomagata, dont le nom, en langue chibcha,
signifie feu ou masse fondue qui bouillonne ,
étoit regardé c o m m e un mauvais esprit. Il
voyageoit par l'air, entre Tunja et Sogamozo,
et transformoit les hommes en serpens, en
lézards et en tigres. Selon d'autres traditions,
Fomagata étoit originairement un prince
cruel. Pour assurer la succession à son frère,
Tusatua, Bochica l'avoit fait traiter, la nuit
de ses noces, c o m m e Uranus l'avoit été par

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 259
Saturne. Nous ignorons quelle constellation
portoit le nom de ce fantôme; mais M . Du-
quesne croit que les Indiens y attachoient le
souvenir confus de l'apparition d'une comète.
Lorsque la procession, qui rappelle les pro­
cessions astrologiques 1 des Chinois et celle de
la fête d'Isis, étoit arrivée à l'extrémité du
suna, on lioit la victime à la colonne dont
nous avons fait mention plus haut : une nuée
de flèches la couvroit, et on lui arrachoit le
cœur pour en faire offrande au Roi Soleil,
à Bochica. Le sang du guesa étoit recueilli
dans des vases sacrés. Cette cérémonie bar­
bare présente des rapports frappans avec celle
que les Mexicains célébroient à la fin de leur
grand cycle de cinquante-deux ans, et que
l'on trouve figurée sur la Planche xv 2.
Les Indiens Muyscas gravoient sur des
pierres les signes qui présidoient aux années,
aux lunes et aux jours lunaires. Ces pierres,
c o m m e nous l'avons dit plus haut, rappe-
loient aux prêtres, xeques, dans lequel zocam
ou année muysca telle ou telle lune devient
1 SOUCIET , T o m . III, p. 33.
2 Voye z plus haut T o m . I, p. 271 , et T o m . II,
p. 6 5 , Pl. xv, n.° 8.
17*

260 VUES DES CORDILLÈRES,
intercalaire. La pierre de petrosilex, repré­
sentée en projection orthographique, figure 1,
en perspective et dans ses vraies dimensions,
figure 2, paroît indiquer les mois embolis-
miques de la première indiction du cycle.
Elle est pentagone, parce que cette indiction
renferme cinq années ecclésiastiques de trente-
septhmes chacune : elle offre neuf signes, parce
que cinq fois trente-sept lunes sont contenues
en neuf années muyscas. Pour bien saisir l'ex­
plication que M. Duquesne donne de ces signes,
il faut se rappeler d'abord que, par l'emploi des
séries périodiques, dans une indiction de neuf
années et cinq mois muyscas, les mois inter­
calés tombent successivement sur cuhupqua,
muyhica, ata, suhuza
et hisca, et qu'aucune
intercalation ne peut avoir lieu dans la pre­
mière , la troisième, la septième et la neuvième
année. Ces coïncidences sont rendues sensibles
par les trois cercles concentriques qu'offre la
troisième figure. Le premier cercle, qui est
l'intérieur, indique les signes des lunes ou
sunas; le second cercle, celui du milieu,
rappelle en quelle année muysca, de vingt
sunas, un des signes contenu dans la série de
dix termes devient intercalaire; enfin le cercle

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 261
extérieur détermine le nombre des interca-
lations qui ont lieu en trente - sept ans. Par
exemple, si l'on demande dans quel zocam
est intercalé le signe bosa, on trouve que
cette intercalation est la sixième, et qu'elle
se fait dans la douzième année du cycle.
M . Duquesne, guidé par des Indiens qui
ont conservé une connoissance des signes du
calendrier muysca, croit reconnoître sur trois
faces de la pierre les intercalations d'ata, de
suhuza et de hisca, c'est-à-dire celles qui ont
lieu dans neuf années de douze et treize sunas
qui correspondent à la sixième, à la huitième
et à la dixième année muysca, de vingt sunas.
J'ignore pourquoi les deux premières inter­
calations, celles de cuhupqua et muyhica, n'y
sont pas marquées. Voici l'interprétation,
souvent un peu arbitraire, des fig. 1 et 2.
La grenouille sans tête, a, rappelle que
l'indiction commence par le signe ata, em­
blème de l'eau. En b, c et d, sont sculptées
trois petites pièces de bois, dont chacune est
marquée de trois lignes transversales. Celle
du milieu ne se trouve pas sur la m ê m e
rangée avec les autres, pour indiquer qu'il ne
s'agit que de six années muyscas, après les-

262
VUES DES CORDILLÈRES,
quelles l'intercalation tombe sur quihichata ,
e,
tétard de grenouille muni d'une longue
queue et dépourvu de pattes, grenouille en
repos. Cet emblème annonce que le mois
auquel l'animai préside est inutile , et ne
compte pas dans les douze sunas qui s'écoulent
d'une récolte à une autre. Les deux figures de
la grenouille, a et e, sont placées sur une
sorte de plateau quadrangulaire. O n pourroit
douter de l'interprétation de l'hiéroglyphe e,
mais M . Duquesne affirme avoir observé dans
plusieurs idoles de jade le m ê m e symbole
astrologique d'une lune intercalaire. Dans ces
idoles, l'animal sans pattes étoit couvert de
la tunique indienne (capisayo) qui est encore
usitée parmi le bas-peuple. O n se rappelle que,
chez les Aztèques, les signes des jours avoient
m ê m e leurs autels1. Les figures f et h indiquent,
par huit lignes transversales disposées par
cinq et par trois, qu'à la huitième année muysca
on intercale la lune présidée par suhuza.
C'est ce signe qui est représenté en i par un
cercle tracé, au moyen d'une corde, autour
d'une colonne. Les Indiens assurent que f et h
représentent des serpens qui, chez tous les
* Voyez plus haut T O M . II, p. 160,

E T MONUMENS D E L'AMÉRIQUE. 263
peuples, sont les emblèmes du temps. Le
dessous de la pierre offre en g le signe hisca,
qui fait allusion aux noces de Bochica et de
Chia signe de la conjonction lunaire, figurée
sous la forme d'un temple fermé. C'est la fin
de la première révolution du cycle. Le sacri­
fice du guesa va rouvrir le temple et com­
mencer la seconde indiction. L'intercalation
de hisca se fait après neuf années muyscas,
ce qui est désigné par neuf traits en b, c et d,
La serrure qui ferme le temple, est d'ailleurs
la m ê m e que celle dont les indigènes se servent
encore aujourd'hui. Elle est percée des deux
côtés pour recevoir deux morceaux de bois
cylindriques. En comparant cette serrure à
celle des Égyptiens, sculptée sur les murs
de Karnak, et usitée depuis des milliers d'an­
nées sur les bords du Nil 2, on observe la
m ê m e différence qui existe entre les ouvrages
d'un peuple grossier et ceux d'une nation
ingénieuse et avancée dans les arts.
Quatre de ces pierres pentagones ensei­
gnoient, à ce qu'assurent les Indiens, les
1 Pl. xliv, fig. 4, n.° 5.
* D E N O N , Voyage en Égypte, Pl. cxxxix, fig. 14.

264 VUES DES CORDILLÈRES,
vingt intercalations de la lune sourde qui,
d'après le calendrier imparfait des Muyscas,
avoient lieu dans un cycle de sept cent qua­
rante sunas. Ce cycle renfermoit vingt années
des prêtres de trente-sept lunes chacune, ou
soixante années rurales : il est connu de tous
les peuples qui vivent à l'est de l'Indus, et il
paroît lié au mouvement apparent de Jupiter
dans l'écliptique. Nous avons démontré plus
haut 1 que, chez les Hindoux, la dodécaté-
morie du zodiaque solaire a tiré son origine
des nakchatras ou du zodiaque lunaire, chaque
mois prenant le nom de l'hôtellerie lunaire
dans laquelle la pleine lune a lieu : nous avons
de m ê m e fait observer que les indictions de
douze années, et les noms des nakchatras
donnés à ces années, ont rapport au lever
héliaque de Jupiter. O n peut croire qu'à cette
époque reculée, où se développoient les
premières idées astronomiques , les hommes
étoient frappés de voir une planète parcourir
les vingt-huit hôtelleries lunaires à peu près
dans autant d'années qu'ils observoient de
révolutions lunaires d'un solstice d'hiver
1 TOM. II. p. 11.

E T MONUMENS D E L ' A M É R I Q U E . 265
à un autre. Pour réunir en groupes ces
grandes années de douze années lunaires,
on de voit nécessairement employer un des
nombres qui, chez tous les peuples, servent
de point de repos dans la numération ; savoir :
5 , 10 ou 20. Peut-être donnoit-on la préfé­
rence au plus petit de ces nombres, parce
que 5x 12 ou 60 est renfermé six fois dans
le nombre 56o qui servoit pour la division
du cercle, à cause des trois cent soixante
jours que les plus anciens peuples de l'Orient
attribuoient à l'année représentée sous l'em­
blème d'un anneau. Chez les nations améri­
caines, par exemple chez les Mexicains et
les Muyscas, nous trouvons quatre indictions
au lieu de cinq ; et cette préférence singulière
pour le nombre quatre est due à l'intérêt
attaché aux points solsticiaux et équinoxiaux
qui désignent les quatre saisons ou grandes
semaines de la grande année 1. D'ailleurs
le nombre de cinq intercalations conduisit
les Muyscas à des groupes de quinze années
rurales, dont quatre forment le cycle asia­
tique de soixante ans.
1 Voye z plus haut T o m . II, p. 54.

266 VUES DES CORDILLÈRES,
D'après les notions vagues qui nous sont
parvenues sur les signes lunaires portés dans
la procession du -guesa , et sur le rapport
qui existe entre la constellation de la gre­
nouille, ata , et le signe de l'eau ou du rat
d'eau, qui, chez les Chinois et les peuples
de race tartare, ouvre la marche des catas-
térismes, on peut conjecturer que les dix
hiéroglyphes d'ata,
1
de bosa, de mica, etc.,
marquoient originairement, c o m m e les signes
des jours mexicains 2, les divisions d'un zo­
diaque en dix parties. Nous retrouvons chez
les Chinois, et ce fait est très-important,
un cycle de dix cans, auxquels les Mantchoux
donnent les noms de dix couleurs 3. Il est
probable qu'anciennement les cans des Muys-
cas avoient aussi des noms particuliers, et
l'on peut soupçonner que les chiffres que
M . Duquesne nous a transmis faisoient allu­
sion à ces mêmes noms. Tout cela m e fait
présumer que les mots numériques ata , bosa,
mica, etc., n'ont été substitués aux noms
1 Pl. xliv, fig. 4.
2 Voye z plus haut T o m . II, p. 51.
3 SOUCIET et G A U R I L , T o m . Il, p. 135.

ET M O N U M E N S D E L'AMÉRIQUE. 267
des signes que pour indiquer le premier
signe
du zodiaque, le second signe , le troi-
sième signe,
etc., et que cette substitution
a fait naître insensiblement l'idée bizarre que
les nombres mêmes étoient significatifs. Cette
matière, qui n'est pas sans intérêt pour l'his­
toire des migrations des peuples, ne pourra
être éclaircie que lorsqu'on aura comparé
un plus grand nombre de monumens amé­
ricains.

2 6 8
V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
P L A N C H E X L V . 1
Fragment d'un manuscrit hiérogly­
phique conservé à la Bibliothéque
royale de Dresde.
D ' A P R È S ce m ê m e principe, que les monu -
mens s'expliquent les uns les autres , et que ,
pour bien approfondir l'histoire d'un peuple,
il faut avoir sous les yeux l'ensemble des
ouvrages auxquels il a imprimé son caractère,
je me suis déterminé à faire graver, sur les
Planches X L V - X L V I I I , des fragmens tirés des
manuscrits mexicains de Dresde et de Vienne.
Le premier de ces manuscrits m'étoit entière­
ment inconnu lorsqu'on a commencé l'im­
pression de ces feuilles. Il n'est pas facile de
donner une notice complète des peintures
hiéroglyphiques échappées à la destruction
dont les menaçoient, lors de la découverte
de l'Amérique, le fanatisme monacal et la
1 Pl. xvi de l'édition in-8.°.

Pl. XVI.
Peintures hiéroglyphiques Aztèques
du Manuscrit de Dresde.


ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 269
stupide insouciance des premiers conquérans1.
U n antiquaire, qui a fait de savantes recherches
sur les arts, la mythologie et la vie privée des
Grecs et des Romains, M . Böttiger, m'a fait
connoître le Codex mexicanus de la biblio­
théque royale de Dresde : il en a parlé tout
récemment dans un ouvrage qui offre les
notions les plus étendues tant sur la peinture
des peuples barbares que sur celle des Hin-
doux, des Perses, des Chinois, des Égyptiens
et des Grecs 1. C'est à l'amitié de ce savant et
à la bienveillance particulière de M. le Comte
de Marcolini, que je dois la copie du frag­
ment que renferme la Planche XLV.
Selon les renseignemens que M. Böttiger a
eu la bonté de m e communiquer, ce manus­
crit aztèque paroît avoir été acheté à Vienne
par le bibliothécaire Götz3, dans le voyage
littéraire qu'il fit en Italie en 1739. Il est de
papier ou carton de Metl ( Agave mexicana ),
c o m m e ceux que j'ai rapportés de la Nouvel le-
1 T o m . I , p. 215.
2 BÖTTIGER, Ideen zur Archäologie der Malerei,
T o m . I, p. 17-21.
3 GÖTZE, Denkwürdigkeiten der Dresdner Bibliothek,
erste Sammlung, 1744, p. 4.

270 VUES DES CORDILLÈRES,
Espagne : il forme une tabella plicatilis de
près de six mètres de long, renfermant qua­
rante feuillets qui sont couverts de peintures
des deux côtés. Chaque page a om,295 (7 pouc.
3 lignes) de long, sur o m ,o85 (3 pouc. 2 lig. )
de large. Ce format, analogue à celui des
anciens Diptiques, distingue le manuscrit de
Dresde de ceux de Vienne, de Veletri et du
Vatican ; mais ce qui le rend surtout très-
remarquable, c'est la disposition des hiéro­
glyphes simples, dont plusieurs sont rangés
par lignes comme dans une véritable écriture
symbolique. E n comparant la Planche XLV
avec les Planches xiii et xxvii, on voit que le
Codex m e x . de Dresde ne ressemble à aucun
de ces rituels dans lesquels l'image du signe
astrologique, qui préside à la demi-lunaison
ou petite période de treize jours, est envi­
ronnée des catastérismes des jours lunaires.
Ici un grand nombre d'hiéroglyphes simples
se suivent sans liaison, comme dans les hié­
roglyphes égyptiens et dans les clefs des
Chinois.
En général, rien ne m e paroît porter à un
plus haut degré le caractère des ouvrages de
ce dernier peuple, que les peintures informes

ET MONUMENS D E L'AMÉRIQUE. 271
d'animaux sacrés couchés et percés de flèches,
que l'on voit au bas des trois premières pages.
Cette analogie s'étend jusque sur les signes
linéaires : ces signes rappellent les kouas que,
deux mille neuf cent quarante-un ans avant
notre ère l'empereur Tai-hao-fo-hisubstitua
aux cordelettes ou quippus que nous retrou­
vons sur l'inscription de Rosette, dans l'inté­
rieur de l'Afrique, en Tartarie, au Canada ,
au Mexique et au Pérou. Les kouas, et sur­
tout les Ho-tous, ne sont peut-être qu'une
imitation linéaire 2 des Cordelettes : car le
premier des huit trigrammes renferme aussi
des lignes non brisées, comme les hiéroglyphes
du manuscrit de Dresde. Nous ne déciderons
pas si ceux-ci, dans lesquels des points se
trouvent entremêlés à des lignes parallèles
entre elles, expriment des quantités numé­
riques, par exemple une liste de tributs, ou
si ce sont de vrais caractères cursifs.
1 JULIUS KLAPROT T , Asiatisches Magazin , 1802,
B. I, p. 91, 521 et 545.
2 PALIN , de l'étude des hiéroglyphes, 1812, Tom . I,
p. 3 8 , 107, 114, 120; T o m . V, p. 19, 31 et 112.
SOUCIET et GAUBIL, Observ. astron., T o m . II, p. 88
et 187 ; T o m . III, p. 4, fig.. 7.

272 VUES DES CORDILLÈRES,
P L A N C H E S X L V I , XLVII, XLVIIÏ,
Peintures hiéroglyphiques tirées du
manuscrit mexicain conservé à la
Bibliothéque impériale de Vienne,
n.° 1
, 2 et 3.
D E tous les manuscrits mexicains qui existent
dans les différentes bibliothéques de l'Europe ,
celui de Vienne est le plus anciennement
connu. C'est celui dont Lambecius et Nessel1
ont parlé dans leurs catalogues, et dont Ro­
bertson a fait graver un fragment au simple
trait. J'ai eu occasion de l'examiner pendant
m o n dernier séjour à Vienne, en 1811 , et je
dois la copie coloriée de trois pages, que pré­
sentent les Planches XLVI, XLVII et XLVIII, à
l'obligeance d'un savant distingué, M . de
Hammer, dont les différens ouvrages, et sur­
tout les Mines de l'Orient, ont beaucoup
1 NESSEL, Catal. Biblioth. Cœsareœ, T o m . VI,
p. 163. Voyez aussi plus haut, T o m . I, p. 217.

ET MONUMENS D E L'AMÉRIQUE. 273
contribué à faciliter l'étude des rapports qui
existent entre les peuples de l'Asie centrale
et ceux de l'Amérique.
Le Codex mexicanus de la bibliothéque
impériale de Vienne est très-remarquable à
cause de sa belle conservation et de la grande
vivacité des couleurs qui distinguent les figures
allégoriques. Il ressemble, par sa forme exté­
rieure, aux manuscrits du Vatican et de Ve-
letri, qui sont pliés de la m ê m e manière. Il a
cinquante - deux pages, et chaque page a
om ,272 (10 pouces 1 ligne) de long, et om, 2 2o
(8 pouces 2 lignes) de large. La peau que
couvrent ces peintures hiéroglyphiques n'est
certainement pas une peau d'homme, c o m m e
on l'a avancé faussement : il est probable que
c'est une peau du Mazatl que les naturalistes
appellent Cerf de la Louisiane, et qui est
c o m m u n dans le nord du Mexique. Les pages
sont luisantes c o m m e si elles étoient vernies :
c'est l'effet d'un enduit blanc et terreux qui
est fixé sur la peau. U n enduit pareil se trouve
sur le manuscrit de Dresde, quoique ce der­
nier ne soit pas de parchemin , mais de papier
de metl. Le Codex mex. vindobon. renferme
plus de mille figures humaines disposées de
II. 18

274 VUES DES CORDILLÈRES,
la manière la plus variée; on n'y observe
aucunement cet arrangement uniforme que
l'on trouve dans les Rituels de Veletri et du
Vatican. Quelquefois deux figures sont repré­
sentées en action l'une avec l'autre, mais le
plus souvent chaque figure est isolée, et paroît
montrer quelque chose du doigt. La treizième
page est très-remarquable : divisée par trois
lignes horizontales, elle indique évidemment
que les Mexicains lisoient de droite à gauche
et de bas en haut, (3cvcrpop¡fov. Quoique le
nombre des pages soit égal au nombre
d'années contenues dans un cycle mexicain,
je n'ai pu rien découvrir qui ait rapport au
retour des quatre hiéroglyphes qui distinguent
les années. Presque sur chaque feuillet on voit
représentés, outre les signes solsticiaux et
équinoxiaux, lapin, canne, silex et maison,
les catastérismes du Jaguar, Ocelotl; du singe,
Ozomatli, et de l'aigle à riches plumes, Coz-
caquauhtli; ces signes président aux jours et
non à l'année. En examinant la suite des
pages de treize en treize, on n'y voit rien
de périodique; et, ce qui est surtout très-
frappant, les dates, dont j'ai compté 373 sur
les premières vingt-deux pages de manuscrit,

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 275
sont rangées d'une manière qui n'a aucun
rapport à l'ordre dans lequel elles se suivent
dans le calendrier mexicain. O n trouve ome
ehecatl
(1 vent)
immédiatement avant mat-
lactli calli (10 maisons) , et ce miquiztli (1 tête
de mort) accolé à. chicome miquiztli (7 têtes
de mort)
, quoique les jours présidés par ces
signes soient très-éloignés les uns des autres.
Si ce manuscrit traite de matières astrolo­
giques, c o m m e il est très-probable, on a lieu
de s'étonner que des pages entières, par
exemple la première et la vingt-deuxième,
n'offrent aucune indication de dates; s'il y en
avoit, on les reconnoîtroit facilement par les
ronds qui expriment les différens termes de
la série périodique de treize chiffres.
O n trouve , Planche XLVI, une figure sym­
bolique très-bizarre représentant un h o m m e
qui a le pied pris clans la fente d'un tronc
d'arbre, ou d'un rocher : Planche XLVII, une
f e m m e qui file du coton ; une tete isolée et
barbue; des coquilles; un grand oiseau,
peut-être un alcatras qui boit de l'eau; un
prêtre qui allume le feu sacré par frottement1 ;
1 Voyez plus haut T u m . I, p. 272, et Pl. xv, n.° 8.
18*

276 VUES DES CORDILLÈRES,
un homme à barbe touffue , portant en
main une espèce de vexillum, etc. Ces
mêmes personnages, environnés de dix autres
hiéroglyphes, se trouvent répétés sur la
Planche XLVIII.
En jetant les yeux sur cette écriture in­
forme des Mexicains, l'observation se présente
d'elle-même, que les sciences y gagneront
bien peu, si jamais l'on parvient à déchiffrer
ce qu'un peuple peu avancé dans la civili­
sation a consigné dans ses livres. Malgré le
respect que nous devons aux Égyptiens qui
ont influé si puissamment sur le progrès des
lumières, on doit craindre aussi que les ins­
criptions nombreuses, tracées sur leurs obé­
lisques et sur les frises de leurs temples, ne
renferment pas des vérités très-importantes.
Ces considérations, quelque justes qu'elles
puissent être, ne doivent pas, à ce que je
pense, faire négliger l'étude des caractères
symboliques et sacrés. La connoissance de
ces caractères est intimement liée à la mytho­
logie, aux mœurs et au génie individuel des
peuples : elle répand du jour sur l'histoire des
anciennes migrations de notre espèce, et elle
intéresse vivement le philosophe, en lui pré-

E T M O N U M E N S D E L'AMÉRIQUE. 277
sentant, sur les points les plus éloignés de la
terre, dans la marche uniforme du langage
des signes, une image du premier développe­
ment des facultés de l'homme.

278
VUES D E S CORDILLÈRES ,
PLANCHES XLIX et L.1
Ruines de Miguitlan ou Mitla, dans
la province d'Oaxaca ; plan et élé­
vation.

APRÈS avoir décrit dans cet ouvrage tant
de monumens barbares qui n'offrent qu'un
intérêt purement historique, j'éprouve quel­
que satisfaction à faire connoître un édifice
construit par les Tzapotèques, anciens habi-
tans d'Oaxaca, et couvert d'ornemens d'une
élégance très-remarquable. Cet édifice est
désigné, dans le pays, sous le nom de Palais
de Mitla. I
l est situé au sud-est de la ville
d'Oaxaca ou Guaxaca, à dix lieues de distance,
sur le chemin de Téhuantepec, dans un pays
granitique. Mitla n'est qu'une contraction
du mot Miguitlan , qui signifie, en mexicain,
lieu de désolation, lieu de tristesse. Cette
dénomination paroît bien choisie pour un
1 Pl. XVII et xviii de l'éd. in-8.°,

Pl. XVII.
Bouquet sc
Plan des ruines de Mitla


sc.
Bouquet
de Mitla dans la Province d'Oaxaca.
Ruines


ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 279
site tellement sauvage et lugubre que, d'après
le récit des voyageurs, on n'y entend presque
jamais le ramage des oiseaux. Les Indiens
Tzapotèques appellent ces ruines Leoba ou
Luiva, sépulture, en faisant allusion aux
excavations qui se trouvent au-dessous des
murs chargés d'arabesques. J'ai eu occasion
de parler de ce monument dans mon Essai
politique sur le royaume de la Nouvelle-
Espagne
D'après les traditions qui se sont conser­
vées, le but principal de ces constructions
étoit de désigner l'endroit où reposoient les
cendres des princes tzapotèques. Le souverain,
à la mort d'un fils ou d'un frère, se retiroit
dans une de ces habitations, qui sont placées
au-dessus des tombeaux, pour s'y livrer à la
douleur et à des cérémonies religieuses.
D'autres prétendent qu'une famille de prêtres,
chargée des sacrifices expiatoires que l'on
faisoit pour le repos des morts, vivoit dans
ce lieu solitaire.
Le plan du Palais 2, levé par un architecte
1 T o m . II, p. 321.
2 Pl. XLIX.

280 VUES DES CORDILLÈRES,
mexicain très-distingué , Don Luis Martin,
montre qu'originairement à Mitla, il existoit
cinq fabriques isolées et disposées avec beau­
coup de régularité. Une porte très-Large ( 6 ) ,
dont on voit encore quelques vestiges, con­
duisait à une cour spacieuse, de cinquante
mètres en carré. Des monceaux de terre
rapportée et des restes de constructions sou-
terraines indiquent que quatre petits édifices,
de forme oblongue (8 et 9), entouroient la
cour. Celui qui est à droite est encore assez
bien conservé; on y observe même les restes
de deux colonnes.
Dans l'édifice principal, on distingue :
1. Une terrasse élevée d'un à deux mètres
au-dessus du niveau de la cour, et en­
tourant les murs auxquels elle sert en
m ê m e temps de soubassement, comme
on le voit plus distinctement Pl. L ;
2. Une niche pratiquée dans le mur, à la
hauteur d'un mètre et demi au-dessus
du niveau du Salon à Colonnes. Cette
niche, plus large que haute, renfer-
moit sans doute une idole. La porte
principale du salon est couverte d'une

ET M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 281
pierre qui a 4m ,3 de long, 1m, 7 de
large, et om,8 de haut ;
5 et 4. Entrée de la cour intérieure;
5 et 6. Puits ou ouverture du tombeau. U n
escalier très-large conduit à une exca­
vation en forme de croix, soutenue
par des colonnes. Les deux galeries, qui
se coupent à angle droit, ont chacune
vingt-sept mètres de long sur huit de
large. Les murs sont couverts de grec­
ques et d'arabesques ;
7. Six colonnes destinées à soutenir des
poutres de Sabino qui formoient Je pla­
fond. Trois de ces poutres sont encore
très - bien conservées. La couverture
étoit en dalles très-larges. Les colonnes,
qui annoncent l'enfance de l'art, et qui
sont les seules qu'on ait trouvées jus­
qu'ici en Amérique, sont dépourvues
de chapitaux. Leur fût est d'une seule
pièce. Quelques personnes, très-ins­
truites en minéralogie, m'ont dit que la
pierre en est un beau porphyre am-
phibolique; d'autres m'ont assuré que
c'est un granite porphyritique. La

2 8 2 TUES DES CORDILLÈRES ,
hauteur totale des colonnes est de 5m,8;
mais elles sont enterrées au tiers de leur
hauteur. J'ai fait représenter une co­
lonne séparément et dans des dimen­
sions plus grandes;
10. La cour intérieure;
11, 12 et 13. Trois petits appartemens en­
tourant la cour et ne communiquant pas
à un quatrième qui se trouve derrière
la niche. Les diverses parties de cet
édifice offrent des inégalités ou défauts
de symétrie très-frappans. Dans l'inté­
rieur des appartemens, on remarque
des peintures qui représentent des
armes, des trophées et des sacrifices.
Rien n'annonce qu'il y ait eu des fenêtres.
Don Luis Martin et le colonel de la La-
guna ont dessiné, avec beaucoup d'exactitude,
les grecques, les labyrinthes et les méandres
qui couvrent extérieurement les murs du palais
de Mitla. Ces dessins, qui mériteroient bien
d'être gravés en entier, se trouvent entre les
mains du marquis de Branciforte, un des
derniers vice-rois de la Nouvelle-Espagne.
C'est M, Martin, avec lequel j'ai eu le plaisir

E T M O N U M E N S DE L'AMÉRIQUE. 283
de faire plusieurs excursions géologiques dans
les environs de Mexico, qui m'a communiqué
la coupe qu'offre la cinquantième planche.
Elle réunit trois fragmens de murs, et dé­
montre que les ornemens qui se touchent ne
sont jamais semblables. Ces arabesques 1
forment une sorte de mosaïque, composée
de petites pierres carrées, qui sont placées
avec beaucoup d'art les unes à côté des
autres. La mosaïque est appliquée à une masse
d'argile qui paroît remplir l'intérieur des
murs, c o m m e on l'observe aussi dans quel­
ques édifices péruviens. Le développement
de ces murs, sur une m ê m e ligne, n'est à
Mitla qu'à peu près de quarante mètres;
leur hauteur n'a vraisemblablement jamais
dépassé cinq à six mètres. Cet édifice, quoique
assez petit, pouvoit cependant produire de
l'effet par l'ordonnance de ses parties et la
forme élégante de ses ornemens. Plusieurs
temples de l'Égypte, près de Syène, Philæ,
Elethyia et Latopolis ou Esné 2, ont des di­
mensions encore moins considérables.
1 Compare z plus haut T o m . II, Pl. xxxix , p. 2o5.
2 Description de l'Egypte , monumens anciens ,

284 VUES DES CORDILLÈRES,
Dans les environs de Mitla, se trouvent les
restes d'une grande pyramide et quelques
autres constructions qui ressemblent beau­
coup à celles que nous venons de décrire.
Plus au sud, près de Guatimala, dans un
endroit appelé El Palenque, les ruines d'une
ville entière prouvent le goût des peuples
de race toltèque et aztèque pour les orne-
mens d'architecture. Nous ignorons absolu­
ment l'ancienneté de tous ces édifices : il
n'est guère probable qu'elle remonte au
delà du treizième ou quatorzième siècle de
notre ère.
Les grecques du palais de Mitla, pré­
sentent, sans doute, une analogie frappante
avec celles des vases de la Grande-Grèce et
et avec d'autres ornemens qu'on trouve ré­
pandus sur la surface de presque tout l'ancien
continent; mais j'ai déjà fait observer, dans
un autre endroit, que des analogies de ce
genre prouvent très-peu pour les anciennes
communications des peuples, et que, sous
toutes les zones, les hommes se sont plu à une
T o m . I, Pl. xxxviii, fig. 5 et 6, Pl. LXXI, fig. 1 et 2;
Pl. LXXIII et Pl. LXXXV.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 285
répétition rhythmique des mêmes formes,
répétition qui constitue le caractère principal
de ce que nous appelons vaguement grecques,
méandres
et arabesques. Il y a plus encore :
la perfection de ces ornemens n'indique pas
m ê m e une civilisation très-avancée chez le
peuple qui les a employés. L'intéressant
voyage du chevalier Krusenstern 1 nous a
fait connoître des arabesques d'une élégance
admirable, fixées par tatouage, sur la peau
des habitans les plus féroces des îles de
Washington.
1 KRUSENSTER N , Reise um die Welt, Petersburg ,
1810, T o m . I, p. 168. Atlas, Tafel 8, 10 et 16.

286
VUES DES CORDILLÈRES,
P L A N C H E LI.
Vue du Corazon.
LA montagne du Corazon, couverte de
neiges perpétuelles, a pris son n o m de la
forme de son s o m m e t , qui est à peu près
celle d'un cœur. Je l'ai dessinée telle qu'elle
se présente à l'Alto de Poingasi, près de la
ville de Quito. C e Nevado se trouve dans la
Cordillère occidentale, entre les cimes de
Pichincha et d'Ilinissa. U n e des pyramides de
cette dernière montagne 1 se découvre à
gauche, au-dessus de la pente orientale du
Corazon. La proximité apparente de ces
deux sommets et le contraste de leurs formes
offrent un point de vue très-singulier.
C'est sur la cime du Corazon qu'avant
notre voyage en Amérique, le mercure avoit
été observé au point le plus bas dans le baro­
mètre. « Nous étions partis, M . Bouguer et
1 PL. XXIV .

E T M O N U M E N S D E L'AMÉRIQUE. 287
moi, dit M . de La Condamine dans son
Introduction historique1, par un assez beau
temps : ceux que nous avions laissés dans
nos tentes nous perdirent bientôt de vue
dans les nuages qui n'étoient plus pour nous
que du brouillard, depuis que nous y étions
plongés. U n vent froid et piquant nous couvrit
en peu de temps de verglas: il nous fallut,
en plusieurs endroits, gravir contre le rocher,
en nous aidant des pieds et des mains; enfin
nous atteignîmes le sommet. Là, nous voyant
l'un et l'autre, avec tout un côté de nos
habits, un sourcil et une moitié de la barbe
hérissés de petites pointes glacées, nous nous
donnâmes mutuellement un spectacle singu­
lier. Le mercure ne se soutenoit plus qu'à
quinze pouces dix lignes. Personne n'a vu
le baromètre si bas dans l'air libre, et vrai­
semblablement personne n'est monté à une
plus grande hauteur : nous étions 2 4 7 0 toises
au-dessus du niveau de la mer, et nous pou­
vons répondre, à quatre ou cinq toises près,
de la justesse de celte détermination. »
1 Voyage à l'équateur, p. 58. Cette exursion eut
lieu en juillet 1738.

288 VUES DES CORDILLÈRES ,
Aujourd'hui que nous connoissons l'in-
fluence qu'exercent la température et le dé-
croissement du calorique sur les opérations
faites au moyen du baromètre, il nous est
permis de douter un peu de l'exactitude
d'une mesure dans laquelle l'erreur ne s'élè-
veroit pas à 1/490 de la hauteur totale, quoique
le calcul fût fait par la simple soustraction
des logarithmes. M. de La Condamine n'avoit
pas d'instrumens, lorsqu'il visita le cratère
de Rucu-Pichincha. Si ce célèbre astronome
a atteint alors une élévation égale à celle d'un
rocher dont je parlerai dans un autre endroit,
et sur lequel j'ai failli périr avec l'Indien
Philippe Aldas, le 26 mai 1802, il s'est
trouvé, sans le savoir, plus haut1 qu'il ne
l'étoit sur la cime du Corazon. La hauteur
absolue de ce rocher est, d'après la formule
de M. Laplace, de 4858 mètres ( 2490 toises ) ;
elle excède, par conséquent, de près de
quarante mètres l'élévation du point mesuré
en 1758 par les Académiciens françois : au
surplus, les déterminations de ces savans sont
1 Voye z m o n Recueil d'Observations astrono­
miques, Tom. I, p. 308.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 289
toutes affectées de l'incertitude qui règne
sur l'élévation du signal de Caraburn , auquel
Bouguer assigne 2366 mètres (1214 toises),
et Ulloa 2470 mètres (1268 toises).
II.
19

390
VUES DES CORDILLÈRES,
P L A N C H E S LII ET LIII.
Costumes des Indiens de Méchoacan.
LES Indiens de la province de Valladolid,
l'ancien royaume de Méchoacan, sont les
plus industrieux de la Nouvelle-Espagne. Ils
ont un talent remarquable pour découper
de petites figures en bois, et pour les costumer
avec des vêtemens faits de la moelle d'une
plante aquatique. Cette moelle très-poreuse
s'imbibe des couleurs les plus éclatantes; et,
taillée en spirale, elle offre des morceaux
d'une dimension considérable. J'avois rap­
porté, pour Sa Majesté la Reine de Prusse,
un groupe de ces figures indiennes, dis­
posées avec beaucoup d'intelligence. Cette
princesse, qui réunissoit un goût éclairé pour
les arts à une grande élévation de caractère,
avait fait dessiner celles de ces figures qui
avoient le moins souffert par le transport. Ce
sont ces dessins que présentent les Planches L U

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 291
et LIII : en les examinant, on est frappé d u
mélange bizarre de l'ancien costume indien
avec le costume introduit par les colons
espagnols.
19*

2 9 2
VUES DES CORDILLÈRES,
PLANCHE LIV.
Vue de l'intérieur du cratère du Pic
de Ténériffe.
COMME les Vues des Cordillères forment
en m ê m e temps l'Atlas pittoresque de la
Relation du voyage aux Tropiques, on a cru
pouvoir ajouter cette planche, quoiqu'elle
n'ait aucun rapport au nouveau continent.
Elle présente le sommet du Piton ou Pain de
Sucre, qui renferme la Caldera du Pic de
Ténériffe. O n y distingue la pente rapide du
cône couvert de cendres volcaniques, un mur
circulaire de laves entourant le cratère qui
n'est plus qu'une solfatare, et une large
brèche qui se trouve dans ce mur, du côté
de l'ouest. J'avois esquissé ce dessin sous un
point de vue purement géologique ; les laves
lithoïdes, rongées par l'action constante des
vapeurs d'acide sulfureux, sont superposées
par couches, comme les bancs que présentent
les montagnes de formation secondaire.

E T M O N U M E N S D E L'AMÉRIQUE, 293
Ces couches analogues à celle que l'on re-
connoît au bord de l'ancien cratère du Vésuve,
à la Somma, paroissent le résultat d'épanche-
mens successifs. Elles sont formées de laves
vitrifiées, d'un porphyre à base d'obsidienne
et de pechstein. Depuis des siècles, le Pic
de Ténériffe, dont la hauteur perpendiculaire
est de plus de dix-neuf cents toises, n'agit
que par des éruptions latérales. La dernière
de ces éruptions est celle de Chahorra qui
a eu lieu en 1798. En voyant dans la plaine
du Spartium nubigenum l'énorme masse des
déjections du Pic, on est étonné de la petitesse
du cratère duquel on suppose être sortis tant
de cendres, de pierres ponces, et de blocs
de verre volcanique; mais M. Cordier, qui
de tous les minéralogistes a séjourné le plus
long-temps à l'île de Ténériffe, a fait l'obser­
vation importante que le cratère actuel, la
Caldera
du Piton, n'est pas l'ouverture prin­
cipale du volcan. Ce savant voyageur a trouvé,
sur la pente septentrionale du Pic, un enton­
noir d'une grandeur énorme qui paroît avoir
joué le rôle principal dans les anciennes
éruptions du volcan de Ténériffe.

294 VUES DES CODILLÈRES,
En prenant la moyenne entre les mesures
trigonométriques et barométriques de Borda,
Lamanon et Cordier on trouve que la hau-
teur du Pic de Ténériffe, que les Guanches
appeloient Echeyde ou Pic d'Ayadyrma, est
de 1909 toises.
I Relation historique du voyage aux régions équi-
noxiales, T o m . II, p. 222 de l'éd, in-8.°.

SUPPLEMENT.
PLANCHES LV ET LVI.
Fragmens de peintures hiéroglyphiques
tirés du Codex Telleriano-Remensis.
LA Bibliothéque de Paris ne possède pas
de manuscrit mexicain original, mais on y
conserve un volume très-précieux dans lequel
un Espagnol, habitant de la Nouvelle-Es­
pagne, a copié, soit vers la fin du seizième
siècle, soit au commencement du dix-sep-
tième, un grand nombre de peintures hiéro­
glyphiques. Ces copies sont généralement
faites avec soin : elles portent le caractère
des dessins originaux, c o m m e on peut en
juger par les figures symboliques répétées
dans les manuscrits de Vienne, de Veletri,
et de Rome. Le volume1 très-peu connu
dont nous avons tiré les fragmens représentés
1 Manuscrit de 96 pages in-fol., sous le titre de
Geroglyficos de que usavan los Mexicanos. (Cod.
Teller. Remens. 14. Reg. 1616).

296 VUES DES CORDILLÈRES,
sur les Planches LV et LVI, a appartenu jadis
à l'archevêque de Reims, Le Tellier : on
ignore par quelle voie il est tombé entre ses
mains. Il ressemble, quant à l'extérieur, au
manuscrit conservé dans la Bibliothéque du
Vatican, sous le n.° 3738. Chaque figure
hiéroglyphique est accompagnée de plusieurs
explications écrites, à ce qui paroît, à des
époques différentes, tant en mexicain qu'en
espagnol. Il est probable que ces notes ,
qui répandent du jour sur l'histoire, la chro-
nologie et le culte des Aztèques, ont été
composées, par quelque religieux espagnol,
au Mexique m ê m e , et sous la dictée des
indigènes. Elles sont plus instructives que
celles que l'on trouve dans le Raccolta di
Mendoza,
et les noms mexicains y sont beau­
coup plus correctement écrits.
Le Codex Mex. Tellerianus renferme la
copie de trois ouvrages différens dont le
premier est un almanach rituel, le second
un livre d'astrologie, et le troisième une his­
toire mexicaine depuis l'année 5 tochtli, ou
1197, jusqu'à l'année 4 calli, ou 1561. Nous
donnerons une idée succincte de ces trois
manuscrits.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 2 9 7
1.° Rituel. O n y trouve les images de douze
divinités toltèques et aztèques, les fêtes prin­
cipales qui ont donné leur n o m aux dix-huit
mois de l'année; par exemple, les fêtes de
Tecuilhuitontl, ou de tous les seigneuts; de
Micaylhuitl, ou de tous les morts; de Q u e ­
choli , etc. L'hiéroglyphe des cinq jours
complémentaires 1 termine la série des fêtes.
L e propriétaire du manuscrit a suivi dans
ses notes le système erroné, d'après lequel o n
admet que l'année mexicaine commençoit
dix-huit jours avant l'équinoxe du printemps.
2.° Partie astrologique. O n y voit l'indi­
cation des jours qui doivent être considérés
c o m m e indifférens, heureux ou malheureux.
Parmi ces derniers jours il y en a onze que
les Mexicains croyoient très-dangereux pour
la tranquillité domestique. Les maris devoient
craindre les femmes nées à cette époque, et
l'on peut supposer que celles-ci avoient grand
soin de cacher ou l'almanach astrologique o u
le jour de leur naissance. L'infidélité, regardée
c o m m e l'effet d'une aveugle destinée, n'en
étoit pas moins sévèrement punie par la loi.
1 Pl. L V , fig. I,

298 VUES DES CORDILLÈRES,
O n mettoit une corde au col de la femme
adultère, et on la traînoit dans une place
publique, où elle étoit lapidée en présence
du mari. Cette punition est représentée sur la
neuvième feuille 1 du manuscrit.
3.° Annales de l'Empire mexicain. Elles
renferment trois cent soixante-quatre années.
Cette partie de l'ouvrage, dont Boturini,
Clavigero et G a m a n'ont pas eu connoissance,
et qui semble de la plus grande authenticité,
mérite d'être consultée par ceux qui voudront
entreprendre une histoire classique des peuples
mexicains. Depuis l'année 1197 jusqu'au mi­
lieu du quinzième siècle, ces annales ne rap­
portent qu'un très-petit nombre de faits,
souvent à peine un ou deux dans un inter­
valle de treize ans : depuis 1454, la narration
devient plus circonstanciée ; et depuis 1472
jusqu'en 1549, on y trouve en détail, et
presque année par année, ce que l'état phy­
sique et politique du pays a présenté de re­
marquable. Il manque les pages renfermant
les périodes de 1274 à 1385, de 1496 à 1502
et de 1518 à 1629. C'est dans ce dernier in-
Pl. LV, fig. 2.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 299
tervalle que tombe l'entrée des Espagnols à
Mexico. Les peintures sont informes, mais
souvent d'une grande naïveté. Nous citerons,
parmi les objets dignes d'attention, l'image
du roi Huitzilihuitl, qui, n'ayant pas eu d'en-
fans légitimes de son épouse, prit pour maî­
tresse une femme peintre1, et qui mourut 2
l'année 13 tochtli, ou 1414; les chutes de
neige3 qui eurent lieu en 1447 et 1503, et
qui causèrent une grande mortalité parmi
les indigènes, en détruisant les semences;
les tremblemens de terre de 14604, 1462,
1468, 1480, 1495, 1507, 1533 et 1542; les
éclipses de soleil5 de 1476, 1496, 1507, 1510,
1531 ; le premier sacrifice humain6; l'appa­
rition de deux comètes en 1490 7 et en 1029 ;
l'arrivée 8 et la mort9 du premier évêque de
Mexico, Fray Juan Zumaraga, en 1532 et
1 Pl. lv, fig. 3.
2 M ê m e Pl., fig. 4.
3 M ê m e Pl., fig. 5 et 6.
4 M ê m e Pl., fig. 7, et Pl. LVI , fig. 2.
5 Pl LVI, fig. 7.
6 Voyez plus haut T o m . I, p 261.
7 Pl. lv, fig. 8.
8 Pl LV I , fig. 1 .
9 M ê m e Pl., fig. 6.

300 VUES DES CORDILLÈRES,
1549; le départ de N u n e z de G u s m a n 1 pour
la conquête de Xalisco; la mort du fameux
Pedro Alvarado, appelé par les indigènes
Tonatiuh, le soleil, à cause de ses cheveux
blonds2; le baptême d'un Indien par un
moine 3 ; une épidémie qui dépeupla 4 le
Mexique, sous le vice-roi M e n d o z a , en 1544
et 1545 ; l'émeute et la punition 5 des nègres
de Mexico en 1537 ; une tempête qui dévasta
les forêts6 ; les ravages que la petite vérole 7
fit parmi les Indiens en 1538, etc.
Si les Annales du Manuscrit L e Tellier sont
d'accord avec la chronologie adoptée par
l'abbé Clavigero dans une dissertation que
renferme le quatrième volume de l'ancienne
histoire du Mexique 8, la correspondance des
années aztèques et chrétiennes diffère d'autant
plus de celle suivie par Boturini et Acosta.
Les annales commencent à l'année 5 tochtli,
1 Pl. lv, fig. 9.
2 Pl. lvi, fig. 4.
3 Ibid.
4 pl. LVI, fig. 5.
5 M ê m e Pl., fig. 2.
6 M ê m e Pl., fig. 5.
7 M ê m e Pl., fig. 3.
8 Storia antica, T o m . IV, p. 5l.

ET MONUMENTS DE L'AMÉRIQUE. 301
Ou 1197, à l'époque de l'arrivée des Mexi-
cains à Tula, qui est la limite septentrionale
de la vallée de Ténochlitlan. La grande comète
dont l'apparition est indiquée près de l'hié­
roglyphe de l'année 11 tochtli, ou 1490, est
celle qui fut regardée comme un présage de
l'arrivée des Espagnols en Amérique. M o n -
tezuma, mécontent de l'astrologue de la cour,
le fit périr à cette occasion l. Les présages
sinistres continuèrent jusqu'en 1509), où l'on
vit, selon le Manuscrit Le Tellier, pendant
quarante nuits, une vive lumière vers l'est.
Celte lumière, qui paroissoit s'élever de la
terre m ê m e , étoit peut-être la lumière zodia­
cale , dont la vivacité est très-grande et très-
inégale sous les Tropiques. Le peuple regarde
comme nouveaux les phénomènes les plus
communs, dès que la superstition se plaît à y
attacher un sens mystérieux.
Les comètes de 1490 et 1529 sont ou des
comètes qui ont paru près du pôle austral, ou
celles que le Père Pingré 2 indique c o m m e
ayant été également vues en Europe et en
Chine. Il est remarquable que l'hiéroglyphe
1 CLAVIGERO , Tom . I, p. 288.
2 Cométographie, T o m . 1 , p. 47 8 et 486

302 VUES DES CORDILLÈRES ,
qui désigne une éclipse du soleil1 est com­
posé des disques de la lune et du soleil, dont
l'un se projette sur l'autre. Ce symbole prouve
des notions exactes sur la cause des éclipses;
il rappelle la danse allégorique des prêtres
mexicains, qui représentoit la lune dévorant
le soleil. Les éclipses de ce dernier astre cor­
respondantes aux années Matlactli Tecpatl ,
Nahui Tecpatl et Ome Acatl, sont celles du
2 5 février 1476 , du 8 août 1496, du 15 jan­
vier 1507 et du 8 mai 1510 : ce sont autant de
points fixes pour la chronologie mexicaine.
L'Art de vérifier les dates ne fait mention
d'aucune éclipse de soleil dans le cours
de 1531; tandis que nos annales en indiquent
pour Matlactli Ome Acatl, qui correspond à
cette année de notre ère. L'éclipse de 1476 a
servi aux historiens mexicains à fixer l'époque
de la victoire que le roi Axajacatl remporta
sur les Matlatzinques ; c'est celle sur laquelle
M . G a m a a fait un si grand nombre de
calculs 2.
1 Pl. lvi, fig. 7. Voyez plus haut T o m . II, p. 90.
2 G A M A , Description de dos Piedras, p. 85-89.
TORQUEMADA , T o m . I, Lib, 11, cap. 59. BOTURINI,
§. 8,
n. 13.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 303
J'ignore quel est le phénomène 1 qui, dans
le commentaire, se trouve souvent désigné
par les mots : « Cette année, l'étoile répan-
doit de la fumée. » Le volcan d'Orizava
portoit le nom de Citlaltepetl, montagne de
l'Étoile , et l'on pourroit croire que les an­
nales de l'Empire renfermoient les diverses
époques de l'éruption de ce volcan. Cepen­
dant, à la page 86 du Manuscrit Le Tellier, il
est dit expressément « que l'étoile qui fumoit,
la estrella que humeava, étoit Sitlal choloha
que les Espagnols appellent Vénus, et qui
étoit l'objet de mille contes fabuleux. » Or,
je demande quelle illusion d'optique peut
donner à Vénus l'apparence d'une étoile qui
répand de la fumée? Seroit-il question d'une
espèce de halo formé autour de la planète?
C o m m e le volcan d'Orizava est placé à l'est
de la ville de Cholula, et que son cratère
enflammé ressemble de nuit à une étoile qui
se lève, on a confondu peut-être, dans un
langage symbolique, le volcan et l'étoile du
matin. Le nom que Vénus porte encore parmi
les indigènes de race aztèque, est celui de
Tlazolteotl.
1 Pl. LVI, fig. 2.

304
VUES DES CORDILLÈRES,
P L A N C H E LVII.
Fragment d'un Calendrier chrétien
tiré des manuscrits aztèques , con-
servés à la Bibliothéque royale de
Berlin.

C'EST le calendrier hiéroglyphique fait
après l'arrivée des Espagnols dont nous
avons parlé au commencement de cet ou­
vrage Le papier est de metl; les ligures
sont au simple trait, et dépourvues de couleurs
comme dans quelques bandelettes de momies
égyptiennes; c'est de l'écriture plutôt que de
la peinture. Les jours de fêles sont indiqués
par les ronds qui désignent les unités. Le
Saint-Esprit est représenté sous la forme de
l'aigle mexicain cozcaquauhtli. « A l'époque
où ce calendrier a été composé, le christia-
nisme se confondoit avec la mythologie me­
xicaine; les missionnaires ne toléroient pas
1
Tom. I, p. 231.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 305
seulement, ils favorisoient m ê m e , jusqu'à un
certain point, ce mélange d'idées, de sym­
boles et de culte. Ils persuadèrent aux in­
digènes que l'Evangile, dans des temps très-
reculés, avoit déjà été prêché en Amérique;
ils en cherchèrent les traces dans le rite
aztèque avec la m ê m e ardeur que, de nos
jours, les savans qui s'adonnent à l'étude du
sanscrit, mettent à discuter l'analogie de la
mythologie grecque avec celle des bords du
Gange et du Bourampouter 1 »
1 Essai politique sur la Nouv. Espagne, T o m . I
p. 410 de l'éd. in-8.°.
II.
2 0

306
VUES DES CORDILLÈRES,
PLANCHES LVIII ET LIX.
Peintures hiéroglyphiques de la Rac­
colta di Mendoza.
CES planches servent à jeter quelque jour
sur ce que nous avons dit plus haut du rite
et des mœurs des anciens Mexicains 1. Nous
ne saurions mieux faire connoître le manuscrit
intéressant connu sous le nom de Raccolta di
Mendoza, qu'en rapportant ici l'explication
que M . de Palin en a donnée dans son ou­
vrage sur l'étude des hiéroglyphes. Nous
sommes loin de souscrire sans exception aux
rapprochemens faits par cet auteur ingénieux ;
mais nous pensons que c'est une idée belle et
féconde que de considérer tous les peuples de
la terre comme appartenant à une m ê m e
famille, et de reconnoître, dans les symboles
chinois, égyptiens, persans et américains, le
type d'un langage de signes qui est commun,
1 T o m . I, p. 223.

E T MONUMENS DE L ' A M É R I Q U E . 307
pour ainsi dire, à l'espèce entière , et qui est
le produit naturel des facultés intellectuelles
de l'homme.
« Le recueil, conservé par Purchas et
Thévenot, présente, en trois parties, la fon­
dation de la cité et son accroissement par les
conquêtes de ses princes; son entretien par
les tributs que payent les villes conquises ; ses
institutions, et le détail de la vie des citoyens.
Tout cela s'aperçoit au premier coup d'œil :
on distingue d'abord les dix chefs de la co­
lonie fondatrice de l'Empire, ayant les sym­
boles de leur n o m marqués sur leur tête. Ils
arrivent auprès des objets qui forment les
armoiries de la ville de Mexico; cette pierre
surmontée d'un figuier des Indes, sur lequel
est un aigle rappelle l'aigle perché sur un
arbre, et la coupe que le dieu Astrochiton
donna pour signes de reconnoissance du lieu
où Tyr 2 devoit être bâtie. Une maison, une
habitation désigne la ville nouvelle 3 : un
bouclier avec des flèches, l'occupation à main
1 Pl. LVIII, fig. 1.
2 N O N N U S , X L , V. 4773.
3 Monum. de Rosette, et D E N O N , Pl. cxxxiii.
20 *

3 0 8 V U E S D E S C O R D I L L È R E S ,
armée 1. Les symboles auprès de deux autres
maisons entourées de combattans, nous ap­
prennent les noms des deux premières villes
conquises. Le reste de l'histoire est composé
dans le m ê m e esprit et de parties semblables :
partout on voit des armes, l'instrument de la
conquête, entre les figures du prince con­
quérant et des villes conquises, avec les
symboles de leurs noms et des années. Ces
dernières sont rangées auprès de la repré­
sentation de chaque événement, dans une
sorte de cadre qui entoure les tableaux, et
qui contient les hiéroglyphes d'un cycle chro­
nologique de cinquante-deux ans. »
« Les notes des contributions forment la
seconde partie du Receuil de Mendoza, com­
posé des noms des villes contribuables, et des
objets que chacune d'elles étoit tenue de
délivrer en nature au trésor et aux temples
désignés à la tête de cette liste par le symbole
de calli Ces objets consistent dans toutes les
productions utiles de la nature et de l'art ;
or 2, argent et pierres précieuses ; armes,
1 H O R A P O L L , II, 5, 12.
2 Pl. LVIII, fig. 5.

ET M O N U M E N S DE L'AMÉRIQUE. 309
nattes, manteaux et couvertures animaux
et oiseaux, plumes; cacao, maïs et légumes;
papier de couleur, borax, sel, etc. Ils étoient
représentés, soit en figurant le contenant
pour le contenu, par des vases 2, corbeilles,
charges, sacs, caisses et ballots de formes déter-
minées, soit par des indications de leurs propres
formes. La quantité est exprimée au moyen
de signes de nombre qui désignent les unités
par des points et des boules; les vingtaines3
par un caractère qu'on retrouve parmi les
hiéroglyphes ; quatre cents, ou vingt fois
vingt, par un épi un ananas ou une plume,
dans laquelle on renfermoit le sable d'or;
vingt fois quatre cents ou huit mille, par une
bourse 5 , valeur déterminée, à ce qu'il paroit,
par l'usage de renfermer tant de milliers de
noix de cacao dans un sac : c'est de la m ê m e
manière qu'une somme d'argent étoit dési­
gnée dans le Bas-Empire, et qu'elle l'est
encore dans les états Ottomans. »
1 Pl. LVIII, fig. 9.
3 Pl. LVIII, fig. 6.
3 Pl. LVIII, fig. 5.
4 Pl. LVIII, fig. 10.
5 Pl. LVIII, fig. l6.

310 VUES DES CORDILLÈRES ,
« Cette méthode et ces dénominations in­
diquent l'origine des symboles des nombres
dans le livre mexicain. O n voit combien ce
tableau, qui représente un état de société
primitive, offre d'analogie avec les inscrip­
tions historiques dans les ruines de Thèbes,
dont parle Tacite, et dans lesquelles une
longue liste de conquêtes étoit suivie de
m ê m e de celle des tributs payés en nature
par les peuples soumis Les lois, comme les
préceptes religieux des mystères, étoient
exposés dans l'intérieur des temples et sur des
caisses de momie ; comme ces tableaux des
mystères d'Eleusis, copiés de ceux d'Egypte,
qui retraçoient la vie depuis le berceau jus­
qu'aux portes de la mort2. »
« Des lois mexicaines forment la troisième
partie du manuscrit que nous examinons,
et qui embrasse la vie entière des citoyens en
mettant sous leurs yeux le tableau de toutes
les actions que la loi prescrit, et dont elle
1 Legebantur et indicta gentibus tributa, pondus
argenti et auri, numerus armorum equorumque, et
dona templis, ebur atque odores , quasque copias fru­
menti et omnium utensilium quœque natio pendeat.
2 THEMISTIUS dans Stobée, Serm. 119, p. 104.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 311
montre d'avance le modèle. D e m ê m e que
les hiéroglyphes d'amulettes supposent l'op­
tatif, on n'a qu'à lire tout ce morceau à
l'impératif : que la mère instruise l'enfant au
berceau en lui adressant la parole figurée par
une langue ; que l'enfant soit mis au berceau
dès le premier jour de sa naissance, marquée
par une première fleur qui tient au berceau ,
et qui est suivie de trois autres ; qu'après
l'avoir voué aux dieux 1 la sage - femme le
lave le cinquième jour, dans la cour, au
milieu des armes et des instrumens néces­
saires aux travaux de son sexe. Cette céré­
monie se fait devant trois enfans (qui désignent
des enfans en général) : ils nomment le nou­
veau-né et célèbrent sa naissance en mangeant
du maïs ». Dans l'inscription de Rosette, un
décret ordonne la m ê m e chose, et par une
pareille représentation ; les trois célébrans y
étant réunis aux trois fleurs pour former le
caractère de la célébration du jour de nais­
sance , que l'on représente aussi par le lever
1 Avec cinq prières aux dieux maîtres d u ciel et de
l'eau, à tous les dieux, à la lune et au soleil.
2 Pl. lix, fig. 1.

312 VUES DES CORDILLÈRES ,
du soleil 1. Tous les détails de ce tableau ou
de cette table de la loi mexicaine rappellent
le baptême des prosélytes du judaïsme, en
présence de trois témoins et les d^i^pô/ui* des
Grecs, où l'enfant, le cinquième jour de sa
naissance, étoit voué aux dieux et obtenoit
un nom , après des cérémonies expiatoires,
La loi ordonne encore dans cette première
division que les parens présentent l'enfant au
berceau devant le grand-prêtre et le maître
d'armes, et qu'ils songent à sa destination
future. Son éducation est prescrite par la
peinture des tables suivantes, qui exposent
l'instruction verbale et qui indiquent la ration
de la demi-galette, et de la galette entière à
la marque hermétique de sept1 que les parens
ont à donner aux enfans de trois, et quatre ans.
Les nombres d'années sont marqués par des
cercles, comme dans les hiéroglyphes et dans
la langue des Romains, A cinq ans, le garçon
porte des fardeaux, et la fille regarde filer sa
mère ; à six, elle file elle-même, et obtient,
comme le garçon, une galette et demie par
1 Analyse de l'Inscr. de Rosette, p. 145.
2 Pl. LIX , fig. 2.

ET M O N U M E N S D E L'AMÉRIQUE. 3l3
repas. A huit ans, les instrumens de punition
sont montrés aux enfans désobéissans et pa­
resseux; on les menace ; mais ce n'est qu'à dix
ans qu'ils sont punis I. A treize et quatorze
ans, les enfans des deux sexes partagent le
travail des parens ; ils rament, ils pêchent
ou ils font la cuisine et travaillent des étoffes 2.
A quinze ans, le père présente deux fils à
deux différens maîtres du temple et du collége
militaire; c'est l'âge de choisir un état: la
fille l'obtient en se mariant. Dès-lors, les
années ne sont plus comptées : on voit le
jeune h o m m e suivre et servir les prêtres et
les guerriers, en recevant des instructions et
des châtiment dans cette double carrière. Il
parvient aux honneurs des emplois, aux bou­
cliers blasonnés qui sont les marques des
belles actions, au ruban rouge dont est ceinte
la tête du chevalier initié ; aux autres distinc­
tions que le souverain accorde à la valeur,
selon le nombre des prisonniers qui ont été
faits : ces différens grades sont désignés depuis
le simple soldat jusqu'aux premiers chefs et
1 Pl. LIX , fig. 3 et 4.
2 Pl. LVIII, fig. 12.

3l4 VUES DES CORDILLÈRES,
aux généraux d'armée, m ê m e jusqu'au ca­
cique rebelle et puni. L'histoire de ce cacique
amène sur la scène des messagers d'état en
fonction, des espions, des sergens, des juges,
les grands tribunaux de l'empire, et enfin le
souverain m ê m e , assis sur son trône. »
« Ces tableaux sont suivis de représenta­
tions de plusieurs métiers qui obtiennent des
réglemens, et de plusieurs délits avec leur
punition. Le tout est terminé par l'homme et
la femme à l'âge de soixante-dix ans, jouis­
sant, sur le bord du tombeau, au milieu de
leur postérité, du privilége royal persan de
s'enivrer ou de se soustraire à la loi pour
oublier leurs peines 1. Le cercle qui désigne
l'année est répété dans cet endroit, mais di­
visé par une double croix grecque, et sur­
monté de la note numéraire de vingt, pour
marquer chaque vingtaine. Parmi d'autres
caractères dans cette partie de l'ouvrage, on
doit citer celui du ciel nocturne, qu'observe
un prêtre astronome 3. Cette section du cercle,
cet arc couvert de petits ronds avec des yeux,
1 Pl. LIX , fig. 7 .
2 Pl. LVIII, fig. 8.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 3l5
rappellent l'hiéroglyphe égyptien du ciel et
ses images couvertes d'yeux 1. »
Nous consignons ici les notes qui, d'après
le texte mexicain, se trouvent ajoutées au
Recueil de Mendoza dans les deux éditions
de Purchas * et de Thevenot3.
Pl. LVIII , Fig. 1. Les deux fondateurs de
Ténochtitlan : a, Acacitli; b, Quapan;
c, Ocelopan; d, Aguexotl; e, Teci-
neuh; f, Tenuch; g, Xominitl; h,
Xocoyol ; i, Xiuhcaqui ; h , Acotl. La
ville de Ténochtitlan ou Mexico est
indiquée par les armes qui ont servi à
conquérir le terrain où elle a été
construite : on voit au-dessus de ces
armes le tuna ou figuier d'Inde, m,
fixé sur un rocher ; et l'aigle, n, per-
1 PALIN , de l'Etude des Hiéroglyphes, T o m . I ,
p. 88-97. Le texte de l'original étant défiguré par des
erreurs typographiques, on a fait de légers change-
m e n s , sans lesquels plusieurs phrases auroient été
inintelligibles,
2 Pilgrim, in five books, T o m . III, p. 1068, 1071,
1085, 1087, 1089, 1091 et 1097.
3 Relation de divers voyages curieux, par Melchi-
sedec Thevenot, T o m . II, p. 47,

3l6 VUES DES CORDILLÈRES,
ché sur le figuier. ( Une ancienne pro­
phétie portoit que les migrations des
Aztèques ne trouveroient leur terme
que lorsque les chefs du peuple ren-
contreroient un aigle placé sur un
cactus. L'endroit où ce prodige auroit
lieu, devoit être l'emplacement de la
nouvelle ville.) Les lignes t, qui for­
ment une croix, indiquent ou des
digues ou les canaux qui traversoient
le pays marécageux habité par les
fondateurs de Ténochtitlan.
Fig. 2. a, dix années du règne de Chi-
malpupuca b; un bouclier c, et des
dards pour désigner la conquête de
Tequixquiac d et de Chalco e. Mort
de Chimalpupùca f. Insurrection des
habitans de Chalco g. Ils brisent quatre
bateaux ennemis h, et tuent cinq
Mexicains i. ( O n doit être étonné que-
la mémoire d'un si petit événement se
soit conservé à travers des siècles. )
Fig. 3. Tribut de huit cents peaux de
tigres.
Fig. 4. Tribut de vingt peaux de tigres.
Fig. 5. Tribut d'or en barre et en poudre.

E T MONUMENS D E L'AMÉRIQUE.
317
Fig. 6. Tribut de quatre cents pots de
miel tiré du Maguey, Agave americana.
Fig. 7. Militaires de l'ordre des prêtres.
Fig. 8. « U n des principaux prêtres, a,
va la nuit, d, à la montagne pour y
faire pénitence; il porte du feu et une
bourse remplie de parfum de copal;
il est suivi d'un novice, b. Un autre
prêtre, c, joue la nuit d'un instrument
de musique n o m m é téponatztli. U n
troisième prêtre, f, connoît l'heure
qu'il est, en observant les étoiles, e. »
Fig. 9. Tribut d'étoffes servant de vêle­
ment. Chaque ballot (a, b, c, d et e)
renferme quatre cents pièces, comme
l'indique le chiffre inscrit.
Fig. 1 0 et 11. Idem.
Fig. 12. Une mère, n, instruit sa fille, o,
à tisser, q.
Fig. 13. U n orfévre instruisant son fils.
Fig. 14- Tribut : dix fois quatre cents
ou quatre mille nattes et autant de
siéges de joncs.
Fig. 15. Tribut : quatre cents coquilles
marines des côtes de Colima.
Fig. 16. Tribut: huit mille ballots de copal.

5l8 VUES DES CORDILLÈRES
Pl. LIX. Fig. 1. «La figure, a, est une femme
qui vient d'accoucher. Son enfant étoit
placé dans le berceau, c; et, quatre
jours après marqués par les quatre
ronds, b, la sage-femme, d, portoit
l'enfant tout nu dans la cour de la
maison de l'accouchée et le mettoit
sur des joncs appelés Tule, i, étendus
par terre : trois jeunes garçons,f, g,
h,
assis proche ces joncs, mangeoient
de l'ixicue ou maïs rôti mêlé de féves
cuites, que la figure représente devant
eux dans un vase. La sage - femme,
ayant lavé l'enfant, disoit à ces gar­
çons qu'ils le nommassent à haute
voix du nom qui lui seroit donné.
Lorsqu'on portoit laver l'enfant, si
c'étoit un garçon on lui mettoit à la
main les outils, e, dont son père se
servoit dans le métier qu'il exerçoit :
une targe et des dards , par exemple,
lorsque le père suivoit la profession
des armes; et si c'étoit une fille, une
quenouille et un fuseau, l, un panier,
m, un balai, k. Après que cette céré­
monie (de l'ablution et du baptême)

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 319
étoit achevée, la sage-femme repor­
tait l'enfant à la mère. Si le garçon
étoit fils d'un h o m m e de guerre, on
enterroit la targe et le dard, proche
du lieu, où vraisemblament il devoit un
jour se battre contre les ennemis :
quant aux outils dont se servoient les
filles, on les enterroit sous un metate
ou pierre, sur laquelle on pétrit les
galettes de maïs. Lorsque le père, q,
et la mère, r, de l'enfant, o, vouloient
qu'il se dédiât à l'état ecclésiastique,
ils le portoient au temple le vingtième
jour après l'ablution. En le présentant
à l'autel, ils ajoutaient des offrandes
de riches étoffes et de comestibles.
Quand l'enfant étoit en âge, on le
mettait entre les mains du grand-
prêtre, n, pour l'instruire sur l'ordre
des sacrifices. Si les parens vouloient
que l'enfant portât des armes, on
l'offroit au Teachauch, p , dont la
fonction étoit d'enseigner aux jeunes
gens l'art de la guerre. »
Fig. 2. « Ration, ou nourriture accordée
aux enfans à chaque repas : le père,

520 VUES DES CORDILLÈRES,
a, donne des préceptes à son fils, c,
âgé de trois ans marqués par les trois
ronds, b. Le garçon de cet âge avoit
à chaque repas la moitié d'une galette
de maïs, d. La mère, e, donne des
préceptes à la fille âgée de trois ans, g;
la fille avoit aussi la ration d'une demi-
galette, f.»
Fig. 3 et 4. Punitions des enfans : on les
pique avec des feuilles de maguey;
on les expose à la fumée du piment.
Fig. 5. La femme adultère et son amant,
liés ensemble pour être lapidés. Voyez
le manuscrit Le Tellier de la Biblio­
théque de Paris, Pl. iv, fig. 2.
Fig. 6. « Le père, a, met un des fils, b,
âgé de quinze ans, entre les mains du
Tlamacazqui, c, ou grand-prêtre du
temple Calmacac, d, pour l'instruire
et en faire un prêtre. U n autre fils, e,
du m ê m e âge, h, est envoyé par son
père à l'école , g, pour y être instruit
par le maître qui est préposé aux
enfans. »
« Lorsqu'une fille se marioit, l'Aman-
tezaj i, ou entremetteur du mariage,

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 321
la portait, vers le soir, sur son dos, w,
chez le garçon qui la devoit épouser :
il étoit éclairé par quatre femmes ,
x, z, ayant chacune à la main une
espèce de torche faite de bois de pin ,
marquée par les chiffres 1, 2 , 3 et 4.
Les parens du garçon viennent rece­
voir la fille à l'entrée de la cour de la
maison, et l'introduisent dans une salle
où le garçon l'attend : ils s'y asseyent
sur des siéges rangés sur une natte, o,
et toute la cérémonie du mariage con­
siste à nouer un coin du bas de l'habit
du garçon, l, avec un coin de celui
de la fille, m. Ils offrent à leurs dieux,
par forme de sacrifice, du parfum, de
copal, q, qu'ils brûlent sur un vaisseau
où il y a du feu. Deux vieillards, i, r,
et deux vieilles femmes, n, v, servent
de témoins. Les nouveaux mariés
mangent, après, des viandes que l'on
a servies, et boivent, dans des tasses, t,
du pulque représenté par le pot, s.
Les vieillards et les vieilles femmes
mangent aussi, et, après le repas,
chacun exhorte en particulier les nou-
II.
21

322 VUES DES CORDILLÈRES ,
veaux mariés à bien vivre dans leur
ménage. »
Fig. 7. « La loi permet à un vieillard de
soixante-dix ans,f, de s'enivrer en
public et en particulier. Sa femme, g,
a le m ê m e privilége si elle est grand'-
mère. »

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 323
P L A N C H E LX.
Fragmens de peintures aztèques, tirés
d'un manuscrit conservé à la Biblio­
thèque du Vatican.
CES figures symboliques sont choisies parmi
celles du manuscrit dont nous avons parlé au
commencement de cet ouvrage, T o m . I,
page 243.
21 *

324 VUES DES CORDILLÈRES,
PLANCHE LXI.
Volcan de Pichincha.
CETTE vue a été prise à Chillo, maison
de campagne du marquis de Selvalegre, dont
le fils nous a accompagnés dans notre voyage
au Mexique et à la rivière des Amazones. O n
aperçoit le volcan au-dessus de la savane de
Cachapamba : on distingue, dans m o n des­
sin (1), Rucupichincha ou les sommets cou­
verts de neiges qui entourent le cratère ; le
cône de Tablahuma (2); le Picacho de los
Ladrillos (3) ; la cime rocheuse de Guagua-
pichincha (4), qui est le cacumen lapideum
des académiciens françois, enfin la cime sur
laquelle est placée la fameuse croix qui a
servi de signal lors de la mesure de la méri-
dienne (5). Les hauteurs absolues de ces
cimes sont, d'après mes observations, de
deux mille trois cents à deux mille cinq
cents toises ; mais comme la plaine de Chillo
est déjà élevée de mille trois cent quarante
toises au-dessus du niveau de l'Océan, la vue

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE, 325
du volcan de Pichincha est moins imposante
du côté oriental que du côté occidental, où
commencent les vastes forêts des Esméraldas.
Les distances et beaucoup d'angles de hauteur
qui ont servi pour tracer ce dessin, ont été dé­
terminés au moyen d'un sextant de Ramsden,

326 VUES DES CORDILLÈRES,
PLANCHE LXII.
Plan d'une maison fortifiée de l'Inca,
située sur le dos de la Cordillère de
l'Assuay. Ruines de l'ancienne ville
péruvienne de Chulucanas,
I. LE plan de la maison fortifiée du Cariar a
été relevé par M . de La Condamine en 1739 ;
on a tâché de rectifier, d'après les relèvemens
que j'ai pris en 1803, le dessin qui se trouve
à Paris dans les archives du Bureau des Lon­
gitudes, et qui a servi à la planche insérée
dans les Mémoires de l'Académie de Berlin
A B. Terre-plein fait à la main, élevé de
cinq à six mètres au-dessus de l'ancien
niveau du sol.
C D. Logement carré dont nous avons
donné le dessin à la Planche xx. O n
1 Mém. de l'Acad. de Berlin, 1746, p. 448-454,

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 327
distingue, dans l'appartement occi­
dental, des pierres cylindriques qui
saillissent d'un demi-mètre hors du
mur à angle droit et qui semblent
destinées à suspendre des armes.
L. F. Terrasse qui soutient le terre-plein
et qui a pour base une seconde terrasse,
J H , de deux mètres de large et de
cinq mètres de haut. La plate-forme
qui termine le terre-plein, a la forme
d'un ovale alongé, dont le grand axe
fait, avec le méridien magnétique,
l'angle N. 6.° O , la déclinaison de l'ai­
guille étant supposée de 8° au nord-est.
S K. et L M . Deux rampes par lesquelles
on monte à l'esplanade au sud et au
nord de la forteresse, la première abou­
tissant au milieu, la seconde au quart
de la longueur de la plate-forme. A l'ex­
trémité de la rampe septentrionale, M ,
commence la terrasse inférieure, G H.
N O. M u r tiré d'un pignon à l'autre, et
séparant le bâtiment carré en deux ap~
partemens.

328 VUES DES CORDILLÈRES,
P et Q. Les deux portes regardant les
deux extrémités demi-circulaires, A D ,
qui terminent la plate-forme.
R S. Terrasse revêtue de pierres, plus
basse de quatre mètres que la plate­
forme ovale. Cette terrasse prend nais­
sance à l'extrémité occidentale du terre-
plein : elle avance d'abord en saillie, R,
de quelques pieds au nord , comme
pour barrer et terminer la fausse braie,
G H : de là elle tourne à angle droit
vers l'ouest, et se prolonge sur une
longueur de vingt-huit mètres, formant
une courtine dont l'extrémité occiden­
tale s'appuie à une espèce de bastion
carré, T V, composé de deux flancs et
d'une face. Au-delà de ce bastion il n'y
a que les vestiges d'une muraille simple,
sans aucune apparence de fortification.
Cette muraille suivoit toujours la partie
la plus élevée du terrain qui s'aplanit
peu à peu, retournoit à l'est par le sud
en faisant un demi-cercle, T V, et re-
devenoit ensuite parallèle à la longueur
du terre-plein. La partie V X de la
muraille est bien conservée.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 329
X Y Z W L. Enceinte assez irrégulière,
divisée en quatre cours; la première,
dont il reste des vestiges du côté de
l'orient en w et A r, est un carré long
de quatre-vingts pieds sur cent dix pieds:
elle étoit, à ce qu'il paroît, entourée
de petits corps-de-logis isolés, plus
longs que larges, dont on distingue
encore les fondemens en quelques en­
droits.
T z p La seconde cour un peu plus
petite que la première et sans vestige
d'aucun bâtiment.
X Y Z (a s g. La troisième cour, la plus
grande de toutes, mais très-irrégulière.
Les murs de cette partie de l'enceinte
sont de construction moderne, et il se
pourroit que le petit bâtiment carré
dont on voit les ruines, u, eût été pri-
mitivement hors de la forteresse.,
a b c de f. Six salles de la quatrième cour,
renfermées dans l'enceinte irréguliére,
R S T V X , au sud et à l'ouest de la
forteresse,

330 TUES DES CORDILLÈRES,
r et s. Vestiges de deux portes percées
dans un mur qui étoit parallèle au mur
g i h.
g h. Galerie étroite par laquelle on par­
vient au bastion S T : elle est voisine de
la rampe intérieure, I K , par laquelle
on monte à la plate-forme de la for­
teresse du côté du sud.
k et l. Portes des deux édifices d et e.
n et o. Portes ouvertes à l'est et au nord,,
conduisant aux petits édifices e, f. Ces
édifices, destinés au logement de la
garde de l'Inca, paroissent construits
avec beaucoup moins de soin que les
précédens, et sans le secours de l'équerre.
M . de La Condamine pense que le
prince et sa femme habitoient les édi­
fices désignés par les lettres a et b. Les
portes p , q , g et h ont la hauteur né­
cessaire pour le passage d'un h o m m e
assis dans un brancard et porté sur les
épaules de ses domestiques. Les niches1
creusées dans les murs intérieurs sont
indiquées dans le plan.
1 Voyez plus haut, T o m , I, p. 292 et 312.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 331
C o m m e le but principal de cet ouvrage est
de donner une idée exacte de l'état des arts
chez les peuples civilisés de l'Amérique, nous
avons préféré de présenter les ruines de la
maison de l'Inca du Canar, telles qu'on les
voyoit en 1739. Beaucoup de murs ont été
abattus depuis cette époque, et j'ai eu de la
peine à reconnoître toutes les divisions qui
sont tracées dans le plan de M . de La Con-
damine.
II. Les ruines de l'ancienne ville de Chu-
lucanas sont très-remarquables à cause de
l'extrême régularité des rues et de l'aligne­
ment des édifices. O n les trouve sur le dos des
Cordillères, à quatorze cents toises de hauteur
dans le Paramo de Chulucanas, entre les
villages indiens d'Ayavaca et de Guancabamba.
Le grand chemin de l'Inca, un des ouvrages
les plus utiles, et en m ê m e temps des plus
gigantesques que les hommes aient exécuté,
est encore assez bien conservé entre Chulu-
canas, Guamani et Sagique. Sur la crête des
Andes, dans des lieux excessivement froids
et qui ne pouvoient avoir de l'attrait que-pour
les habitans du Couzco, on voit partout les
restes de grands édifices : j'en ai compté neuf

332 VUES DES CORDILLÈRES,
entre le Paramo de Chulucanas et le village
de Guancabamba : on les désigne, dans le
pays, sous le nom pompeux de maison ou de
palais de l'Inca, mais il est probable que la
plupart étoient des caravanserais construits
pour faciliter les communications militaires
entre le Pérou et le royaume de Quito.
La ville de Chulucanas paroît avoir été
placée sur la pente d'une colline, au bord
d'une petite rivière, dont elle étoit séparée
par une muraille. Deux ouvertures pratiquées
dans cette muraille correspondoient aux deux
rues principales. Les maisons, construites en
porphyre, sont distribuées en huit quartiers
formés par des rues qui se coupent en angle
droit. Chaque quartier renferme douze pe­
tites habitations, de sorte qu'il y en a quatre-
vingt-seize dans la partie de la ville dont nous
offrons le plan sur la soixante - deuxième
Planche. Je préfère le mot d'habitation à celui
de maison, parce que ce dernier fait naître
l'idée de plusieurs appartemens communi­
quant entre eux et se trouvant dans une même-
enceinte, tandis que les habitations de Chu­
lucanas , comme celles d'Herculanum, ne
présentent qu'une seule pièce dont la porte

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 333
donnoit probablement sur une cour intérieure.
A u centre des huit quartiers que nous venons
de désigner, se trouvent les restes de quatre
grands édifices de forme oblongue, et qui
sont séparés par quatre petites fabriques
carrées, occupant les quatre coins. A la
droite de la rivière qui borde la ville, on
découvre des constructions très-bizarres qui
s'élèvent en amphithéâtre : la colline est di­
visée en six terrasses, dont chaque assise est
revêtue en pierre de taille. Plus loin se
trouvent les bains de l'Inca, dont je donnerai
une description plus détaillée dans la Relation
historique de m o n voyage. O n est surpris de
rencontrer des bains sur un plateau dont les
sources naturelles ont à peine une tempé­
rature de dix à douze degrés du thermo­
mètre centigrade, et où l'air se refroidit
jusqu'à six ou huit degrés.

334
VUES DES CORDILLÈRES ,
PLANCHE LXIII.
Radeau de la rivière de Guayaquil.
CE dessin offre le double intérêt de pré-
senter un groupe de fruits de la zone équi-
noxiale, et de faire connoître la forme de
ces grands radeaux (balzas), dont les Péru­
viens se servent depuis les temps les plus
reculés sur les côtes de la mer du Sud et à
l'embouchure de la rivière de Guayaquil. Le
radeau, chargé de fruits, est figuré au mo­
ment où il est mis à l'ancre dans la rivière. O n
distingue, vers la proue, des ananas, les
drupes pyriformes de l'Avocatier, les baies
du Theophrasta longifolia, des régimes de
bananes, et. des fleurs de Passiflore et de
Lecythis ombragées de feuilles d'Heliconia
et de Cocotier. Les radeaux employés, soit
pour la pêche, soit pour le transport des
marchandises, ont seize à vingt-cinq mètres
de long; ils sont composés de huit à neuf
solives d'un bois très-léger Don George
1 Bomba x et Ochroma.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 3 3 5
Juan 1 a publié des observations très curieuses
sur les manœuvres de ces embarcations qui,
lourdes en apparence, louvoient très - près
du vent.
1 Voyage historique de l'Amérique Méridionale ,
T o m . I, p. 168.

336
VUES DES CORDILLÈRES,
PLANCHE LXIV.
Sommet de la montagne des Organos
d'Actopan.
LA montagne porphyrique de Maman-
cbota, célèbre au Mexique sous le nom de
los Organos, est située au nord-est du village
indien d'Actopan. La partie élancée du rocher
a cent quarante-deux toises de hauteur ; mais
l'élévation absolue du sommet de la montagne,
là où les Organos commencent à se détacher,
est de 1385 toises. C'est dans le chemin de
Mexico aux mines de Guanaxuato qu'on
distingue de très-loin, et se détachant sur l'ho­
rizon , le rocher de Mamanchola : il s'élève au
milieu d'une forêt de chênes et offre un
aspect très-pittoresque.
1 Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, Tom . I,
p. 289.

E T M O N U M E N S D E L'AMÉRIQUE. 337
PLANCHE LXV.
Montagnes de porphyre colonnaire du
Jacal.
CETTE vue a été prise dans la plaine de
Copallinchiche qui fait partie du grand pla­
teau mexicain , et qui est élevée de treize
cents toises ( 2 53o mètres ) au-dessus du niveau
de l'Océan. Les montagnes de l'Oyamel et du
Jacal, composées d'énormes colonnes de por­
phyre trapéen , sont couronnées de pins et de
chênes. C'est entre la métairie du Z e m b o et
le village indien d'Omitlan que se trouvent
les fameuses mines d'iztli ou d'obsidienne,
exploitées par les anciens Mexicains. Celte
contrée s'appelle, dans le pays, la montagne
des Couteaux, el Cerro de las Nabajas. La
cime du Jacal a seize cent trois toises
( 3124 mètres) d'élévation absolue. M o n des­
sin offre les contours du Cerro de Santo
Domingo (1); du Mocaxetillo (2); des Or-
cones (3), et du Jacal, ou Cerro Gordo (4).
II
22

338
VUES DES CORDILLÈRES ,
PLANCHE LXVI.
Tête gravée en pierre dure par les
Indiens Muyscas. Bracelet d'obsi­
dienne.

LA tête sculptée est l'ouvrage des anciens
habitans du royaume de la Nouvelle-Grenade.
La pierre regardée par quelques minéralo­
gistes comme une smaragdite, n'est indubi­
tablement qu'un quartz vert qui fait passage
au hornstein. Peut - être ce quartz, d'une
dureté extrême, est-il teint, comme la chry-
soprase, par l'oxide de nikel ; il est perforé
de manière que les ouvertures du trou cylin­
drique sont situées dans des plans qui se
coupent à angle droit. O n peut supposer
que cette perforation a été faite au moyen
d'outils de cuivre mêlé d'étain ; car le fer
n'étoit pas employé par les Muyscas et les
Péruviens. Le bracelet d'obsidienne a été
trouvé dans un tombeau indien, dans la
province de Mechoacan au Mexique. Il est

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 339
extrêmement difficile de se former une idée
de la manière avec laquelle on est parvenu à
travailler une substance aussi fragile. Le
verre volcanique, parfaitement transparent,
est réduit à une lame dont la courbure est
cylindrique, et qui a moins d'un millimètre
d'épaisseur.
2 2 *

340 VUES DES CORDILLÈRES,
PLANCHE LXVII.1
Vue du lac de Guatavita.
CE lac est situé au nord de la ville de
Santa-Fe de Bogota, à la hauteur absolue de
plus de quatorze cents toises sur le dos des
montagnes de Zipaquira, dans un lieu sau­
vage et solitaire. O n a indiqué dans le dessin
les restes d'un escalier servant à la cérémonie
des ablutions, et une coupure de montagnes.
O n avoit tenté, peu de temps après la con­
quête, de faire cette brèche pour dessécher
le lac et pour retirer les trésors que, selon
la tradition, les indigènes y avoient cachés,
au moment où Quesada parut avec sa cava­
lerie sur le plateau de la Nouvelle-Grenade.
1 Pl. xix de l'éd. in-8.°.

sc.
XIX.
Pl.

Bouquet
de Guatavita.
Lac


ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 341
PLANCHE LXVIII.
Vue de la Silla de Caracas.
C E T T E montagne granitique, très-difficile
à gravir parce que sa pente est couverte d'un
gazon serré , a plus de treize cent cinquante
toises de hauteur absolue. Depuis la côte de
Paria jusqu'à la Sierra Nevada de Sainte-
Marthe, il n'y a pas d'autre cime qui égale
en élévation la Silla de Caracas, appelée aussi
Montana de Avila. Les deux sommets arrondis
portent le nom de Selle (Silla) : ils servent
de marques pour reconnoître le port de la
Guayra. J'ai dessiné cette montagne du côté
du sud, telle qu'elle se présente à la planta­
tion de cafiers de Don Andrès Ibarra,

342 VUES DES CORDILLÈRES ,
PLANCHE LXIX.
Le dragonnier de l'Orotava.
CETTE Planche représente le tronc colossal
du Dracæna Draco de l'île de Ténériffe, dont
tous les voyageurs ont parlé, mais qui n'avoit
point encore été figuré. Sa hauteur est de
5 o à 6 0 pieds ; sa circonférence, près des
racines, de 4 5 pieds : il avoit déjà atteint la
m ê m e grosseur lorsque les Espagnols abor­
dèrent à Ténériffe, pour la première fois,
au quinzième siècle. C o m m e cette plante de
la famille des Monocotylédons croît avec une
extrême lenteur, il est probable que le dra­
gonnier de l'Orotava est plus ancien que la
plupart des monumens dont nous avons
donné la description dans cet ouvrage.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE.
343
L E T T R E
D E M. V I S C O N T I ,
M E M B R E D E L'INSTITUT D E F R A N C E ,
A M. D E H U M B O L D T ,
SUR QUELQUES MONUMENS DES PEUPLES AMÉRICAINS.
EN parcourant la partie de vos ouvrages
qui concerne les monumens des peuples de
l'Amérique, et dans laquelle vous avez bien
voulu m e donner un témoignage si précieux
de votre amitié, j'ai remarqué, parmi le grand
nombre de faits jusqu'à présent inconnus, et
d'observations neuves que renferme ce vo­
lume, quelques articles où m o n opinion diffère
de la vôtre. Cette différence ne porte, à la
vérité, que sur des particularités de peu
d'importance, et mes remarques pourront
paroître minutieuses; mais comme il s'agit
d'une branche toute nouvelle de l'archéologie,

344 VUES DES CORDILLÈRES,
si je puis m e servir de ce terme pour désigner
des recherches sur les monumens du nouveau
monde, j'ai cru devoir vous transmettre
quelques observations à ce sujet ; si elles sont
justes, elles pourront contribuer à l'intelli­
gence et à l'explication de quelques monu­
mens très-curieux ; si elles ne vous paroissent
pas telles, la confiance que j'ai dans vos
lumières dissipera mes doutes,
Le premier objet qui a fixé mon attention
est la figure de ronde bosse d'une prêtresse,
ou, si l'on veut, d'une princesse aztèque
( Pl. I et II ). Vous avez pensé que l'ignorance
du sculpteur a supprimé les bras de cette
figure, et qu'il a eu la maladresse de lui
attacher les pieds aux côtés. Je n'ai pas plus
que vous une grande idée de l'habileté du
statuaire ; mais il m e semble que cette figure,
pour être hors de toute proportion, n'est
cependant ni mutilée ni estropiée. Je crois
reconnoître que les extrémités que vous
prenez pour les pieds, sont les mains de la
statue. Elle m e paroît être à genoux, et assise
sur ses jambes et sur ses talons, ozxù^ xaAvnim,
diroit Lucien 1. Cette posture de repos, sug-
1 In Lexiphane.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 345
gérée aux hommes par la nature elle-même,
est décrite soigneusement par les lexico­
graphes grecs, et spécialement affectée, dans
les monumens des arts, aux figures de femmes.
Hésychius, v. ozxûxxi et CKX*QIV> Erotianus
dans son Lexique sur Hippocrate, v. OXÀOCS-IÇ,
décrivent cette posture par des périphrases
qui désignent l'attitude dans laquelle on est
assis sur ses jambes et sur ses talons : eV) w
< 7 Г Т » ГМШ) 1//yßtf £ТП/У/ " É T T I "Г M £ VIJUIIHT 'Sftl Tuf rTTTbtVJ/Vr
XctW^ûCVTX TA 1>CV0iT0i XOiQltrOCl.
Le savant Hems-
terhuis conjecture que le verbe primitif qui
exprimoit cet état de repos étoit Httuy, et qu'il
a été la racine d'un grand nombre de mots
grecs qui sont passés ensuite dans d'autres
langues 1. Il suffira de citer les noms oxm,
paresse; et ctxog, maison; tant cette pose dans
les sociétés primitives et presque sauvages
étoit familière aux hommes fatigués, pendant
les momens tranquilles qu'ils passoient dans
l'intérieur de leurs rustiques retraites.
O n voit sur les monumens de l'Egypte un
grand nombre de femmes représentées dans
1 Voye z dans l'Hésychius d'Alberti les noies au
mot Ohiììsiu

346 VUES DES CORDILLÈRES,
celle altitude, soit qu'elles allaitent leurs en-
fans , ou qu'elles soient en prière aux pieds de
leurs idoles, ou qu'elles jouent de quelques
instrumens, ou qu'elles donnent des marques
extérieures d'affliction aux funérailles de leurs
parens ou de leurs compatriotes 1. O n trouve
aussi sur les mêmes monumens, mais beau­
coup plus rarement, des hommes représentés
dans cette attitude 2. O n pourroit m ê m e
penser que le précepte des Pythagoriciens,
de prier assis, n'avoit trait dans les temps
reculés qu'à cette posture usitée dans les rites
des Égyptiens. Elle est si naturelle, particu­
lièrement aux femmes, à cause de la sou­
plesse de leurs membres, que dans plusieurs
contrées d'Italie les femmes de la campagne
la prennent habituellement à l'église. Nous
I Voyez dans le superbe ouvrage, Description de
l'Égypte, au T o m . I, les Planches xii, n.° 2; lxII,
n.°2; lxix,n.° 1; lXX, n.° 2; LXXXI , xcvi et ailleurs;
et dans le Voyage dans la Basse et la Haute
Égypte, par M . D E N O N , les Planches cxxvi, cxxxi
et cxxxv.
2 Sculture de la villa Borghese , St. viii, n.° 4 ;
WINCKELMANN , Hist. de l'Art, etc., édition de R o m e ,
T o m . I, Pl. vI.

E T M O N U M E N S D E L ' A M É R I Q U E . 347
ne devons donc pas nous étonner qu'elle ait
été en usage chez les femmes aztèques. O n la
retrouve dans quelques - unes des peintures
symboliques de ce peuple : à la Pl. xxvi, la
déesse de l'eau qui s'élance sur la terre pour
la submerger, est représentée assise sur ses
talons ; et plusieurs autres figures sur d'autres
peintures mexicaines, sont à peu près dans la
m ê m e pose, excepté qu'elles n'ont qu'un seul
genou à terre. Et, pour ce qui a rapport à la
statue dont j'ai l'honneur de vous entretenir,
il m e semble que le derrière de cette figure
(Pl. II) présente une preuve certaine de ce
que je viens d'avancer; on y voit distincte­
ment les pieds dont les doigts sont indiqués
assez clairement; ils sont placés les uns contre
les autres, et le clair-obscur fait sentir dans le
dessin (Pl. I) la saillie des genoux cachés
sous la draperie roide et unie qui enveloppe
toute la figure.
Pour ne pas m'arrêter d'avantage sur ce
reste curieux des arts d'un peuple qui a
presque disparu, je m e bornerai à remarquer
que la grandeur excessive de la tête est un
défaut c o m m u n à la plupart des ouvrages de
ce peuple. Ce m ê m e défaut est très-sensible

348 VUES DES CORDILLERES,
dans les figures sculptées qui surmontent les
couvercles des urnes cinéraires étrusques. Il
semble que l'intention d'exprimer avec plus
de précision et d'exactitude les traits de cette
partie principale a été, pour des artistes
ignorans, le motif de l'aggrandir au point
de l'exagérer. Je passe à une autre obser­
vation qui m'a été suggérée par l'examen et
par l'explication d'une des peintures hiéro­
glyphiques que je viens de citer, et sur laquelle
vous avez lu un mémoire à notre classe : les
quatre destructions du monde y sont repré­
sentées (Pl. xxvi). Vous comparez ces pé­
riodes aux quatre âges de la mythologie des
Grecs; et comme vous trouvez cinq âges du
monde dans les traditions des Aztèques, vous
tâchez de faire disparoître cette différence,
en prouvant que l'âge de bronze dans H é ­
siode peut aisément se diviser en deux à
cause des deux générations que le poète y
décrit (Voy. ci-dessus T. II, p. 138). J'observe
qu'Hésiode, ainsi que les Aztèques, comptoit
cinq âges, en tenant compte, ainsi qu'eux,
de celui qui n'étoit pas encore consommé et
dans lequel il vivoit. Il le dit en termes
exprès (Opera et Dies, v. 1 7 4 ) :

E T M O N U M E N S DE L ' A M É R I Q U E . 349
MflKST t7lS(T UÇithoy 7ri(X7fT0l(Tt fJMTSlV&t.
« O que le sort n'a-t-il voulu que je ne m e trouvasse
pas avec les h o m m e s du cinquième âge ! »
Cette tradition des cinq âges auroit été
connue aux Chaldéens, s'il est permis de
conjecturer sur les traces du Dante 1, que le
Colosse , vu en songe par Nabuchodonosor 2,
avait trait à cette opinion. Il étoit composé
de cinq matières différentes et séparées : for,
l'argent, le bronze, le fer et l'argile.
Enfin, il m e reste encore à vous faire part
d'une autre observation aussi peu importante
que les précédentes. Elle porte sur la m a ­
nière dont les Aztèques traçoient leurs hiéro­
glyphes. Vous remarquez (T. II, p. 141) que,
pour en faciliter la lecture et l'intelligence,
ils plaçoient quelquefois au bout d'une ligne
les premiers signes, ou, pour ainsi dire,
les premiers caractères de la phrase hiéro­
glyphique de la ligne suivante ; et qu'ainsi
ces premiers signes s'y trouvent répétés. Vous
comparez, sur le témoignage de M . Zoëga,
1 Inferno, c. 14.
2 DANIEL , c. 2.

350 VUES DES CORDILLÈRES,
cette méthode à celle des Égyptiens qui,
suivant lui, en usoient de m ê m e dans leur
écriture hiéroglyphique. Je ne puis vous
dissimuler que mes recherches ne m'ont point
convaincu de cette analogie. Si vous n'avez
d'autre autorité que le passage du profond
ouvrage de l'antiquaire Danois sur les obé­
lisques (page 464), je vous avouerai que
j'entends ses expressions tout autrement; et
j'ajouterai que ma manière de les entendre
semble être confirmée par l'examen des mo-
numens. M . Zoëga, pour prouver que , dans
l'écriture hiéroglyphique, le sens dans lequel
sont tournées les figures des hommes et des
animaux, décide si la ligne hiéroglyphique
doit être lue de droite à gauche ou de gauche
à droite, se sert de certaines suites de signes,
qui sont répétées dans le m ê m e monument,
et qui tantôt se trouvent tracées tout entières
dans la m ê m e ligne, tantôt le sont, moitié dans
une ligne , moitié dans l'autre : par exemple,
dans l'obélisque Sallustien 1, une de ces suites
1 Voyez , dans l'ouvrage de M . ZOEG A , de Origine
et usu obeliscorum, la Planche, Obeliscus Sallus-
tianus lat. septentrionale.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 351
présente la figure d'une colombe, suivie de
celles d'unscarabée et d'un couteau, toutes sur
la m ê m e ligne. Cette suite est répétée sur la
m ê m e colonne, mais les hiéroglyphes sont
distribués sur deux lignes. En suivant la règle
proposée par le savant antiquaire, les figures
se retrouvent dans le m ê m e ordre, de sorte
que le scarabée et le couteau sont à la suite
de la colombe.
Voilà ce que dit M . Zoëga en termes un
peu moins clairs Mais si, par une consé­
quence de cette remarque , je vous enlève
une analogie heureuse, je vous dédommage
à l'instant, en vous présentant une analogie
pareille dans la méthode suivie par les H é ­
breux, en traçant leurs manuscrits. Lorsqu'ils
ne peuvent placer un mot tout entier dans
une ligne, ils y en tracent les premiers carac­
tères , et l'écrivent tout entier dans la ligne
1 Nam prœter quod hac ratione antecedens figura
sequenti dorsum obvertere et eam post se relinquere
agnoscitur, etiam in repetitis inscriptionibus, dum

propter loci angustiam nota aliqua ex superiore spatio
ad inferius sit removenda , hoc in ea fieri videmus
quæ ex illa nostra sententia ultima rat superioris

spatii. (ZOEGA, loco citato.)

352 VUES DES CORDILLÈRES,
suivante ; de sorte que ces premiers carac­
tères sont tracés deux fois, précisément
comme vous l'avez remarqué, dans les ma­
nuscrits, ou, pour mieux dire, dans les pein­
tures des Aztèques. Cette méthode a été suivie
dans plusieurs éditions imprimées de la Bible
en hébreu : tant il est vrai que l'esprit de
l'homme, malgré la difference des siècles et
des climats, est disposé à agir de la m ê m e
manière dans des circonstances pareilles, sans
avoir besoin ni de tradition ni d'exemple.
Je rapporte à ce m ê m e principe l'inven­
tion des machines propres à faire du feu, par
le frottement de deux morceaux de bois
Ce n'est point Mercure, à coup sûr, qui a
enseigné l'usage du pyreïa ou igniraia aux
Indiens de l'Orénoque. Aucun monument
grec ne nous présente cet usage des temps
héroïques, tandis que vous en donnez deux
fois la représentation dans les peintures hié­
roglyphiques des Aztèques Cependant il
étoit familier aux anciens habitans de la Grèce,
et les figures que vous publiez prouvent la
1 T o m . I, p. 271 et 272.
2 Pl. xv, n.° 8 , et Pl. xlvii.

ET MONUMENS DE L'AMÉRIQUE. 353
justesse de la description que le scholiaste
d'Apollonius nous a laissée de ces machines à
feu 1. Il dit que le bois supérieur que l'on
tourne, ressemble à un vilebrequin, Tra^TrAwV^y
rpvnuvcù. C'est l'idée qu'en donnent vos pein­
tures. Aucun philologue n'a remarqué l'al­
lusion qu'Apollonius fait dans cet endroit au
passage de l'hymne homérique à Mercure.
Toutefois cette allusion m e semble propre
à dissiper les doutes que le savant Rhunkenius
a élevés sur l'interpolation de ce passage 2.
La ressemblance des pyreïa au vilebrequin
doit faire remonter jusqu'à des époques très-
reculées l'invention de ce dernier outil; et on
auroit droit d'être étonné de la voir attribuer
à Dédale3, contemporain de Thésée , si l'in­
vention de l'artiste athénien ne se rapportoit
plus précisément au trépan des sculpteurs,
instrument bien plus perfectionné que le
simple vilebrequin, par la rapidité que la
corde et la traverse mobile donnent à son
action. C e rapport entre le pyreïon et le
1 Liv. I , v. 1184.
2 Ep. crit. 1, ad hymn. in Mercurium, v. 25.
3 Pline, Liv. vii, §. 57.
II.
23

354 VUES DES CORDILLÈRES,
vilebrequin n'a point échappé aux écrivains
anciens qui traitent de la culture des arbres I.
Ils se plaignent que l'action des tarières em­
ployées à l'incision, cause souvent des brû­
lures dans le bois, funestes au succès de
l'opération. Ce fut pour éviter cet inconvé­
nient que les Gaulois inventèrent une autre
espèce de tarière ( terebra gallica ) , qui étoit
une véritable vrille, dont l'action plus réglée
et moins rapide ne fait point craindre la
combustion. Il m e semble que les commen­
tateurs de Pline n'ont donné jusqu'à présent
une idée assez juste, ni de l'invention de
Dédale, ni de la tarière gauloise.
Voilà, m o n cher confrère, les observations
que je désirois soumettre à votre jugement.
Votre amitié voudra bien, je l'espère, les
considérer comme une preuve de la mienne
et du vif intérêt que m'inspirent vos ouvrages.
E. Q. V I S C O N T I .
Paris, le 12 décembre 1812.
1 Pline, Liv. xvii, §. 25; Columella, Liv. iv, v. 29.

N O T E S .
Том. I, p. 96. La pyramide de Cholula portoit aussi
des noms de Toltecatl, Ecaticpac et Tlachihuatepetl, Je
suppose que cette dernière dénomination dérive du verbe
mexicain tlachiani, voir autour de soi, et de tepetl,
montagne, parce que le Téocalli servoit de vigie pour
reconnoître l'approche de l'ennemi dans les guerres
qui avoient fréquemment lieu entre les Cholulains et
les habitans de Tlascala. Sur la question importante ,
si le temple, ou plutôt la pyramide à gradins dédiée
à Jupiter Belus, a servi de prototype aux pyramides
de Sakhara et à celles de l'Inde et de la Chine, voyez
Jules de Klaproth, Magasin asiatique , Т о m . I ,
pag. 486 (en allemand ).
Том. I, p. 209. O n a révoqué en doute récemment si les
Péruviens, outre les Quippus, avoient connu les pein­
tures symboliques. U n passage tiré de l'Origen de los
Indios del Nuevo Mundo ( Valencia 1610), p. 91, ne
laisse aucun doute à cet égard. Après avoir parlé des
hiéroglyphes mexicains, le père Garcia ajoute : « A u
commencement de la conquête, les Indiens du Pérou
se confessoient par des peintures et des caractères qui
indiquoient les dix mandemens et les péchés commis
contre ces mandemens. O n peut conclure de la que
les Péruviens faisoient usage de peintures symbo­
liques, mais que celles-ci étoient plus grossières que
23 *

356 N O T E S .
les hiéroglyphes des Mexicains, et que généralement
le peuple se servoit de noeuds ou de quippus. » Voyez
aussi Acosta , Historia natural y moral de las Induis ,
lib. v, cap. 8, pag. 267.
Том. I, p. 333. Le mot atl ou atel se retrouve dans
l'est de l'Europe. D'après l'observation de M . Frédéric
Schlegel, le pays habité par les Madjares, avant la
conquête de la Hongrie , portoit le n o m d'Atelkusu.
Cette dénomination désignoit la Moldavie , la Bessa­
rabie et la Walachie , trois provinces limitrophes de
l'embouchure du Danube qui portoit, de m ê m e que
le Wolga, le n o m de la grande eau , atel. (Voyez plus
haut Т о т . II, p. 25.) L'hiéroglyphe mexicain de l'eau,
atl , indique, par les ondulations de plusieurs lignes
parallèles, le mouvement des vagues, et rappelle le
caractère phénicien de l'eau, mem, qui a passé dans
l'alphabet grec et peu à peu dans celui de tous les
peuples occidentaux. Voyez l'ouvrage ingénieux de
M . H u g , sur l'invention des lettres, 1801, p. 3o.
Le chevalier Boturini nous a transmis les noms des
vingt jours d'un mois toltèque, d'après le calendrier
des habitans de Chiapa et de Soconusco. Voici ces
signes avec ceux qui leur correspondent selon le
calendrier aztèque :
M o x . Cipactli.
Igh. Ehecatl.
Votan. Calli.
Ghanan. Cuetzpalin.
Abagh. Cohuatl.

N O T E S .
357
Tox.
Miquiztli.
Moxic.
Mazatl.
Lambat.
Tochtli.
Mulu.
Atl.
Elab.
Itzcuintli.
Baz.
Ozomatli,
Enob.
Malinalli.
Been.
Acati.
Hix.
Ocelotl.
Tziquin.
Quauhtli.
Chahin.
Cozcaquauhtli.
Chic.
Ollin.
Chinax.
Tecpatl.
Cahogh.
Quiahuitl.
Aghual.
Xochitl.
O n est surpris de trouver, parmi des peuples de
m ê m e race, des noms d'un caractère si différent. Les
dénominations de M o x , Igh, Tox, Baz, Hix et Chic,
ne paroissent pas appartenir à l'Amérique, mais à
cette partie de l'Asie orientale qui est habitée par des
peuples dont les langues sont monosyllabiques. (Voyez
plus haut, T o m . I, p. 375, et Boturini, Idea de una histo-
ria general de Nueva Espana, p. 118.) Nous observe­
rons, à celte occasion , que la terminaison chinoise
en tsin se retrouve dans un grand nombre de noms
propres mexicains, par exemple dans Tonantsin,
Acamapitsin, Coanacotsin , Cuitlahuatsin et Tzi-
lacatsin.

Selon les recherches savantes de M . Klaproth, les

358 NOTES.
Ouigours ou Uighurs n'ont jamais habité les bords
du Selinga, c o m m e l'admet M . Langlès, mais les
montagnes Ulugh-tagh, les rives du Ssir, qui est
l'Iaxartès des anciens et la Steppe de Kara-Kun, à
l'est du lac Aral. (Voyez plus haut, Т о т . I, p. 368, et
Hammer, Mines de l'Orient, Т о m . л, p. 194).
Том. II, p. 99. Pour jeter plus de jour sur les re­
cherches qui font l'objet de m o n mémoire sur le calen­
drier mexicain , je rapporterai ici des observations
très-judicieuses qui m'ont été communiquées par
M . Jomard. Le n o m de ce savant est avantageusement
connu de ceux qui s'occupent des antiquités de
l'Egypte 1, et je m'empresse de donner ici l'extrait
d'une lettre qu'il a bien voulu m'adresser :
« J'ai reconnu dans votre mémoire sur la division
du temps des peuples mexicains, comparée à celle
des peuples asiatiques, des rapports très-frappans
entre le calendrier toltèque et des institutions ob­
servées sur les bords du Nil. Parmi ces rapports il y
en a un qui n'est pas le moins digne d'attention. C'est
l'usage d'une année vogue de 365 jours , composée
de mois égaux et de 5 jours épagomènes, également
1 Voye z les intéressans Mémoires de M . Jomard , sur le
lac de Moeris comparé au lac de Fayoum , sur Syene et les
Cataractes, sur l'île d'Eléphantine , sur O m b o s et ses envi­
rons , et sur les antiquités d'Edfou et d'Hermonthis , faisant
partie de la Description de l'Égypte ancienne et moderne,
que l'on doit à la munificence du Gouvernement français.

N O T E S . 359
employée à Thèbes et à Mexico , à plus de trois mille
lieues d'intervalle. Il est vrai que les Égyptiens n'avoient
pas d'intercalation, tandis que les Mexicains interca-
loient 13 jours tous les 5a ans. Il y a plus; l'interca­
la lion étoit proscrite en Egypte à tel point que les
rois juroient, en recevant la couronne, de ne jamais
souffrir qu'on la mît en pratique pendant le cours de
leur règne. Malgré cette dissemblance, on voit un
point essentiel d'analogie dans la longueur de la
durée de l'année solaire. E n effet, l'intercalation des
Mexicains étant de 13 jours à chaque cycle de 52 ans,
revient à celle du calendrier Julien, c'est-à-dire d'un
jour en quatre ans, et suppose par conséquent la
durée de l'année de 365 jours 6 heures. O r telle étoit
aussi la longueur de l'année chez les Égyptiens,
puisque la période sothique étoit à la fois de 1460 an­
nées solaires et de 1461 années, vagues : c'étoit en
quelque sorte intercaler une année entière de 365 jours
tous les 1460 ans. La propriété de la période sothique
de ramener les saisons et les fêtes au m ê m e point de
l'année , après les avoir fait passer par tous les points
successivement, est sans doute une des causes qui
faisoient proscrire l'intercalation, non moins que la
répugnance des Egyptiens pour les institutions étran­
gères. O r , il est remarquable que cette m ê m e année
solaire de 365 jours 6 heures adoptée par des peuples
aussi différens , et plus éloignés peut-être encore par
leur état de civilisation que par la distance terrestre,
se rapporte à une époque astronomique très-réelle et
appartient en propre aux Égyptiens. C'est un point

360 N O T E S .
que M . Fourier mettra hors de doute dans ses belles
recherches sur le zodiaque d'Egypte. Personne n'est
aussi bien que lui en état de traiter cette question
sous le rapport astronomique, et lui seul peut mettre
dans tout son jour les découvertes heureuses qu'il a
faites. J'ajouterai ici que les Perses qui intercaloient
30 jours tous les 120 ans, les Chaldéens qui usoient
de l'ère de Nabonassar, les Romains qui ajoutèrent
un jour tous les quatre ans, enfin les Syriens et
presque tous les peuples qui ont réglé leur calendrier
sur le cours du soleil, m e paroissent avoir également
puisé en Egypte la notion d'une année solaire de
365 jours 1/4 juste, l'usage des mois égaux, et celui des
cinq épagomènes. Quant aux Mexicains, il seroit
superflu de rechercher comment cette connoissance
leur est venue ; un pareil problème ne sera pas résolu
de sitôt, mais le fait de l'intercalation de 13 jours par
cycle, c'est-à-dire l'usage d'une année de 365 jours 1/4
dépose nécessairement ou d'un emprunt fait à l'Égypte
ou d'une communauté d'origine. Ajoutons que l'année
des Péruviens n'est point solaire, mais réglée sur le
cours de la lune, c o m m e chez les Juifs, les Grecs,
les Macédoniens et les Turcs. A u reste, la circons­
tance de 18 mois de 20 jours, au lieu de 12 mois
de 3o jours, fait une différence très-grande. Les Mexi­
cains sont le seul peuple qui ait divisé l'année de cette
manière. »
« U n second rapport que je remarque entre le
Mexique et l'Egypte , c'est que le nombre de semaines
ou demi-lunaisons de 13 jours comprises dans un

N O T E S . 361
cycle mexicain est le m ê m e que celui des années de
la période sothique; ce nombre est 1461. Vous re­
gardez un tel rapport c o m m e accidentel et fortuit ;
peut-être a-t-il la m ê m e origine que la notion de la
longueur de l'année. Si en effet l'année n'étoit pas
de 365 jours 6 heures , c'est-à-dire de 1461/4 jours, le
cycle de 52 ans ne renfermeroit pas 521461/4 ou 13 fois
1461 jours; ce qui fait 1461 périodes de 13 jours. Il
faut convenir toutefois que ces semaines de 13 jours ,
ces tlalpilli de 13 ans , cette intercalation de 13 jours
au bout du cycle, enfin ces cycles de quatre fois
13 ans reposent sur un nombre premier qui est abso­
lument étranger au système égyptien. »
« V o u s avez fait remarquer un fait plus important
en ce qu'il tient aux moeurs des peuples, c'est la fête
du solstice d'hiver, également célébrée par les Égyp­
tiens et par les Aztèques. Les premiers, s'il faut en
croire Achilles Tatius, se livroient au deuil en voyant
le soleil descendre vers le capricorne et les jours dé­
croître ; mais quand le soleil s'élevoit de nouveau vers
le cancer, ils s'habilloient de blanc et portoient des
couronnes. L'usage des Mexicains que vous avez décrit,
est sans contredit analogue à la fête égyptienne ;
on ne pourroit contester ce rapport qu'en plaçant à
une autre époque le commencement de l'année mexi­
caine, ainsi que l'ont fait plusieurs auteurs. Mais vous
avez mis hors de doute qu'au renouvellement du cycle,
ce commencement tomboit au g janvier : par consé-
queut, en tenant compte des 13 jours intercalaires
et des épagomènes avec lesquels çommençoit la fête

3 6 2 N O T E S .
le feu nouveau s'allumoit au solstice d'hiver. Il reste
à expliquer pourquoi le phénomène de la diminution
des jours n'effrayoit les Mexicains qu'une fois tous
les 52 ans 1 , c o m m e si, au bout d'un cycle, le soleil
descendoit plus bas qu'à l'ordinaire ! Est-ce que,
faute d'une solennité, ils ne s'apercevoient pas de la
plus courte apparition du soleil, et qu'ils attendoient
un signal pour s'abandonner au deuil et à la terreur.
Je conçois que si la fête avoit eu lieu chaque année au
m ê m e jour, ils se seroient plaints de la retraite du
soleil, au moment où il remontoit déjà visiblement;
mais pour ne pas les faire gémir à contre-temps, il
était facile d'avancer la fête tous les quatre ans d'un,
jour, de manière qu'en 52 années elle auroit occupé
13 jours différens. Une pareille difficulté m'arrête
pour l'usage attribué aux Égyptiens. Achilles Tatius
ne désigne point l'époque à laquelle il se pratiquoit :
il se sert seulement de l'expression vague un jour, 7rcri
( Uranol., pag. 146), et ajoute que c'étoit le temps des
fêtes isiaques, sans dire si cette pratique avait lieu
tous les ans. S'il en eût été ainsi, on auroit vu, dans
le cours d'une période sothique, les Égyptiens, dans
la crainte d'être abandonnés par le soleil, se livrer
à la douleur, arracher leurs cheveux et déchirer leurs
habits, au moment m ê m e où cet astre occupoit le
1 Geminus prétend , contre l'opinion des Grecs, que la
fête n'avoit pas lieu le jour du solstice , et qu'elle parcouroit
tous les jours de l'année successivement pendant une pé­
riode sothique ( Uranol., p. 34 ).

N O T E S . 363
zénith et dardoit ses plus grands feux. Avouez,
Monsieur, que cela n'est guère probable. Achilles
Tatius nous en a dit trop peu pour que nous puissions
comprendre cette prétendue coutume des Egyptiens.
Si la fête arrivoit tous les ans au m ê m e jour, elle
étoit absurde pendant quatorze siècles et demi d'une
période sothique; si elle n'avoit lieu que l'année du
renouvellement de la période , pourquoi cette année-
là préférable ment? et enfin, si l'on avançoit la fêle
tous les quatre ans d'un jour, il faut convenir que les
Egyptiens se désoloient bien à tort de la prochaine
disparition du soleil , puisqu'à Thèbes il s'élevoit au
solstice d'hiver d'environ quarante degrés. »
« Vous avez comparé les n o m s des années et des
jours mexicains avec les noms des signes du zodiaque
tartare et des différens zodiaques de l'ancien continent.
Vous avez démontré qu'on disoit au Mexique le jour
lapin, tigre
ou singe, etc. , c o m m e on disoit en Asie
le mois lièvre, le mois tigre, le moins singe, etc. ;
vous avez fait voir aussi que plusieurs de ces animaux
sont également étrangers à la Tartarie et au Mexique ,
et cette dernière remarque donne à penser que l'usage
des séries périodiques pour le calcul du temps, com­
m u n aux Mexicains et aux Asiatiques, aussi bien que
ces dénominations , pourroit venir d'un pays bien
différent et bien éloigné. Ces questions sont du plus
haut intérêt ; mais je ne m'attacherai ici qu'à la ressem­
blance de l'un des signes dos Aztèques, le signe Ci-
pactli, avec le capricorne du zodiaque grec ou plutôt
égyptien ; c'est le seul des vingt noms de jours

364 N O T E S .
mexicains qui présente cette analogie. N'est-il pas
remarquable que Cipactli est le premier signe des
jours, c o m m e le capricorne est à la tête des catasté-
rismes. Quelque divergence qu'il y ait dans l'ordre
des signes des différens zodiaques , cette analogie de
position pour le premier de tous paroit constatée, et
il m e semble y voir une confirmation de l'origine du
zodiaque égyptien. Qu'on ait observé ou non le
colure du solstice d'été au premier degré du capri­
corne, il est certain aujourd'hui que le zodiaque dont
nous faisons usage d'après les Romains et les Grecs,
et que ceux-ci ont copié en Égypte , appartient essen­
tiellement à ce dernier pays et à lui seul, et qu'il n'a
d'explication possible qu'en faisant remonter jusqu'au
capricorne le solstice d'été. Or l'année rurale égyp­
tienne commençoit au solstice d'été. 11 ne faut donc
pas s'étonner que le capicorne ait occupé autrefois
la première place parmi les dodécatémories Si l'on
savoit à quelle époque commençoit jadis l'année en
Tartarie, au Tibet ou. au Japon, on pourroit déduire
quelque chose d'analogue de la position du verseau à
la tête du zodiaque chez ces divers peuples. E n effet, le
premier signe est le rat qui correspond au verseau.
Mahara, le monstre marin du zodiaque des Hindoux,
correspond au capricorne, y occupe le second rang,
ce qui suppose encore le verseau au premier. Ainsi
les positions successives du colure solsticial dans le
verseau, dans le capricorne, et plus lard dans la
vierge, le lion et le cancer, seroient indiquées par
les monumens les plus anciens et les plus authentiques,

N O T E S . 365
savoir les zodiaques des peuples. Mais je n'insiste
pas sur cette idée qu'il ne m'est pas encore permis
d'appuyer de ses preuves. Bornons-nous à remarquer
que le capricorne placé à la tête des signes en Egypte
et au Mexique, est un rapport de plus entre les deux
pays. »
« Vous avez encore observé que les poissons du
zodiaque égyptien sont accompagnés d'un porc ;
animal qui, dans le zodiaque du Tibet, remplace
le catastérisme des poissons, et que la balance répond
au dragon du zodiaque tartare, dont le n o m a son
équivalent dans le mot de cohuatlou. couleuvre; n o m de
l'un des jours mexicains Ce signe de la balance, dont
on a si mal à propos révoqué en doute l'ancienneté,
se trouve dans les dodécatémories des Indiens et dans
leurs maisons lunaires, aussi bien que dans le zodiaque
égyptien. Ceux qui objectent que ce n'est point u n
Ça>cf;op ignorent apparemment que la balance est
toujours portée par une figure humaine, c o m m e l'épi
par la vierge, et le vase par le verseau. Si la balance
est un signe ajouté par les Romains, qui peut l'avoir
sculpté à Eléphanta? 11 est vrai qu'avant Auguste , le
scorpion remplissoit deux signes par son étendue dans
le zodiaque des Grecs et des Romains. Vitruve est le
premier écrivain où on trouve le mot libra. Aratus ,
Eudoxe, Hipparque, pour désigner le signe de la
balance, s'étoient servis du n o m de Xi,hiU > signifie
serres de scorpion. Mais, depuis la conquête de Jules-
César, les Romains visitèrent beaucoup 1 Egypte : ils
aperçurent sans doute la balance sur les m o n u m e n s ,

366 N O T E S
et ils en adoptèrent l'usage. Germanicus, qui, selon
Tacite, examina les antiquités d'Egypte , traduisit le
poëme d'Aratus, c o m m e avoit fait Cicéron, mais il
ne rendit pas c o m m e lui le mot yjnhtu par chelœ.
Il se servit du mot libra, et l'on voit que Virgile, Mani-
lius, Vitruve, Hygin, Macrobe, Festus-Avienus, etc.,
tous postérieurs à la conquête d'Egypte, parlent tous
aussi de la balance. O n peut en dire autant de Pto-
lémée et d'Achilles Tatius. Ce sont les Chaldéens
plutôt que les Egyptiens, qu'on pourroit soupçonner
de n'avoir pas connu la balance, puisque Servius, en
commentant ces vers si connus : Anne novum sidus
tardis te mensibus addas, etc., observe que les Chal­
déens divisent le zodiaque en onze constellations, et
les Égyptiens en douze. Le commentaire de Germa­
nicus met la question dans le plus grand jour, en
montrant que la balance des Egyptiens étoit ce que
les Grecs nommoient chelœ, et je trouve qu'Eratos-
tbènes fournit la m ê m e remarque : yjiKu.i è èçt l'oyoç.
O ù auroit-il pris ce rapprochement, si la balance
n'existoit pas de son temps? Eudoxe étoit grec: en
parlant aux Grecs, il devoit employer le n o m de
chelœ qui leur étoit connu ; mais Eralosthènes écri­
vant en Egypte, expliquant la sphère grecque, étoit
à portée de dire à quel signe égyptien ce n o m
répondoit. Nous savons encore, par le Zend Avesta ,
que les anciens Perses connoissoient la balance astro­
nomique ; et Saint-Epiphane en dit autant des Phari­
siens. Enfin, qu'y a-t-il de plus fort que ce passage
d'Achilles Tatius : Les chelœ que les Égyptiens op-

N O T E S .
367
pellent balance (Uranol, p. 168). Je ne finirois pas si
je citois tous les auteurs. Quant aux monumens, on
en connoît si peu , et ils sont si récens, à l'exception
de ceux de l'Egypte et de l'Inde , qu'ils n'apprennent
rien sur l'antiquité de cet astérisme. Mais tout prouve
cette antiquité. A R o m e m ê m e , avant que la balance
fut placée dans le ciel, son n o m étoit connu. Cicéron
emploie le n o m de jugum, il en est de m ê m e de
Varron ; Geminus se sert du mot £v}oV. L'école
d'Alexandrie n'ignoroit pas l'existence de ce signe;
mais il falloit que la ruine de l'Egypte fût consommée
pour mettre en quelque sorte les temples à découvert,
procurer la connoissance du planisphère égyptien, et
fournir l'image de la balance que les Romains ont
empruntée et transmise. »
« Si je m e suis arrêté sur l'ancienneté du signe de la
balance, déjà démontrée par d'autres, c'est que ce
point est lié intimement avec le système du zodiaque
égyptien; ce qui paroît, Monsieur, n'être pas votre
sentiment, puisque vous admettez plutôt l'antiquité
de cet astérisme en Egypte que la notion du mouve­
ment des fixes. Ce qu'il peut y avoir de hasardé dans
l'époque attribuée aux m o n u m e n s de la Thébaïde,
c'est la détermination d'une année précise , et non
pas une approximation de date, ayant une certaine
latitude. Il ne faut pas de grandes lumières en astro­
nomie pour reconnoître le point du ciel ou la cons­
tellation qu'occupe le soleil au m o m e n t de son apogée ;
or, puisque ce point change perpétuellement, il est
bien impossible qu'on le peigne à la m ê m e place

368 NOTES
pendant vingt et quarante siècles de suite. Qu'y a-t-il
d'étonnant que le peuple pour qui ce point faisait le
commencement de l'année, l'ait désigné successive­
ment par la vierge , le lion et le cancer, et antérieu­
rement sans doute par d'autres signes. Je ne veux pas
ôter pour cela aux Egyptiens le mérite de cette décou­
verte et de toutes les autres que nous ont transmises
les Grecs, si habiles à les dépouiller; mais seulement
je veux dire que ce fut pour eux une chose fort
naturelle et toute simple que de marquer l'ouverture
de leur année là où ils la voyoient commencer. »
« Vous avez rappelé l'attention des savans sur Je
monument de Bianchini. Ce planisphère m e fait sou­
venir que nous avons vu à Panopolis un zodiaque
analogue, composé de cercles concentriques divisés en
douze cases ; Pococke l'avoit aperçu en passant. L e
temps n'a pas permis de faire les fouilles nécessaires
pour en prendre la copie. J'y ai vu une figure d'oiseau
c o m m e celle que vous remarquez dans le planisphère
de Bianchini, où elle correspond au bélier; tandis
que, dans le zodiaque tartare et japonnois, l'oiseau
répond au taureau. 11 est possible que ce marbre,
ainsi que la table isiaque, ait été sculpté en Egypte
ou d'après un ouvrage égyptien, mais il l'a été certai­
nement par une main étrangère et peu fidèle. »
Ces observations qu'offre la lettre de M . Jomard
touchent plusieurs points très - importans de l'as­
tronomie ancienne, l'usage d'une année vague de
365 jours 6 heures, les fêtes qui se trouvent liées
à des phénomènes physiques, et les catastérismes du

NOTES. 369
zodiaque solaire. Il existe, sans cloute, une espèce
d'astronomie élémentaire , qu'on pourroit appeler
naturelle, et qui, au m ê m e âge de la civilisation . a
dû se présenter à des peuples entre lesquels il n'a
existé aucune communication directe. C'est à cette
science qu'appartiennent les premières notions sur le
nombre des pleines lunes qui correspondent à une
révolution solaire, sur le temps duquel cette révo­
lution excède 365 jours, sur les 27 à 28 parties égales
du ciel que parcourt la lune pendant l'intervalle d'une
lunaison, sur les étoiles qui disparoissent dans les
premiers rayons du soleil, sur la longueur des ombres
d'un gnomon , et sur la manière de tracer une méri­
dienne par le moyen de hauteurs correspondantes ou
d'ombres d'égale longueur. Une marque choisie à
l'horizon , un arbre ou la cime d'un rocher, auxquels
on compare le soleil levant ou couchant, une atten­
tion un peu suivie à des phénomènes qui se répètent à
des intervalles de temps peu considérables, suffisent
pour jeter les bases de cette astronomie naturelle.
(Fréret, Œuvres complètes, T o m . xii,pag. 78). La
dodécatémorie de l'écliptique, les maisons lunaires,
des intercalations d'un jour en quatre ans ou du
multiple de ces nombres, des moyens tentés pour
concilier l'almanach lunaire avec l'almanach solaire ,
et pour faire coïncider avec les mêmes saisons les
m ê m e s termes des séries périodiques , l'usage des
gnomons, l'importance donnée aux époques où les
ombres sont les plus longues ou les plus courtes,
les craintes marquées à la fin d'une grande année,
II. 24

370 N O T E S .
l'idée d'une régénération au commencement d'un
cycle, tout cela trouve sa source dans l'observation
des phénomènes les plus simples et dans la nature
individuelle de l'homme.
Nous croyons devoir le répéter ici, il est extrême­
ment difficile de distinguer ce que les peuples ont
puisé pour ainsi dire en eux-mêmes et dans les objets
qui les entourent, de ce qui leur a été transmis par
d'autres peuples plus avancés dans les arts. Les hié­
roglyphes et l'écriture symbolique naissent du besoin
que l'on sent d'exprimer ses idées par des figures. U n
tumulus ou des pyramides s'élèvent en accumulant
de la terre et des pierres pour désigner un lieu de
sépulture. Les méandres, les labyrinthes, les grecques
se rencontrent partout, soit parce que les hommes se
plaisent en général à une répétition rhythmique des
mêmes formes, soit parce qu'ils ont pris pour modèle
les figures régulières tracées sur la peau des grands
serpens aquatiques et sur la carapace des tortues. U n
peuple à demi-sauvage , les Araucains du Chili, a une
année ( sipantu ) qui offre encore plus d'analogie
avec l'année égyptienne que celle des Aztèques. Trois
cent soixante jours sont répartis en douze mois (ayen)
d'égale durée , auxquels on ajoute à la fin de l'année,
au solstice d'hiver (huamathipantu), cinq jours épa-
gomènes. Les nycthemères, c o m m e ceux des Japon-
nois, sont divisés en douze heures (llagantu). Il se
pourroit que les Araucains eussent reçu cette divi­
sion du temps ce l'Asie orientale, en la puisant à la
m ê m e source de laquelle est venu aux Muyscas de

N O T E S . 371
Cundinamarca le cycle asiatique de 20 fois 37 sunas
ou de soixante ans : mais rien ne s'oppose à admettre
que le calendrier des Araucains ait pris naissance dans
le nouveau continent. Beaucoup de peuples n'ont
d'abord eu que des années de 36o jours, non parce
que les révolutions solaires avoient jadis une plus
courte durée, c o m m e l'assure gravement un auteur
d'ailleurs très-estimable, le comte Garli, mais parce
que l'on s'étoit arrêté à un nombre rond, résultat
d'un premier aperçu de la longueur de l'année. Douze
pleines lunes observées pendant l'intervalle d'environ
360 jours, conduisoient à des mois de trente jours,
elles jours complémentaires furent ajoutés lorsqu'on
s'aperçut de la confusion qui naissoit de l'emploi
d'années trop courtes. Il en est des mœurs et des
usages des peuples c o m m e de l'analogie qu'offrent
leurs langues entre elles; il est de certaines marques
auxquelles on reconnoît directement l'identité d'ori­
gine ou les communications qui ont existé de nation
à nation. O n conçoit par exemple que les signes de
notre zodiaque solaire ont pu prendre leurs déno­
minations en Egypte, ou dans l'Inde, ou dans d'autres
régions arrosées par de grands fleuves et placées sous
le, m ê m e parallèle; mais, ces dénominations une fois
fixées , il n'est plus permis de révoquer en doute que
les peuples qui emploient les mêmes catastérismes les
ont reçu les uns des autres. C'est ainsi qu'on distingue
dans les langues cette communauté de racines qui
sont pour ainsi dire les signes arbitraires des choses,
eu ces formes grammaticales qui paroissent fondées
24*

372 N O T E S .
sur un simple caprice, de tout ce qui tient à l'har­
monie imitative, à la structure de nos organes, et
à la nature de notre intelligence.
Les prêtres d'Héliopolis, consultés par Hérodote
se vantoient que, les premiers de tous les h o m m e s ,
les Égyptiens avoient inventé la division de l'année
en douze parties, "Ehsyov oy.ohoyéovrés <rqi<rt, rrpâluï
Aiywiïlivt dv^spâ-wm d7T(Lvlav i^svpésiv roy ÎVIOLVIQV 3
£vâ£sKU, pépea. JWet/AsVas-
Tcov copécov if civlôv. (Herod.j
Lib. ii, ed. Wessel., p. 104.) Nous pensons que cette
invention n'appartient pas plus aux Egyptiens que les
modes de numération par groupes de cinq, de dix
ou de vingt n'appartiennent à un seul peuple qui
les auroit transmis à d'autres peuples dans des con­
trées très-éloignées.
L e Calendrier des Egyptiens, après avoir été l'objet
des savantes recherches de Fréret, de la Nauze et de
Bainbridge, a reçu de nouveaux éclaircissemens de
nos jours par les travaux de M . Ideler, qui réunit
à une connoissance profonde des langues anciennes
celle des calculs astronomiques. Nous ne discuterons
point si, sur les bords du Nil, différens calendriers
et différens modes d'intercalations ont été en usage
à la fois, c o m m e plusieurs savans distingués l'ont
avancé en se fondant sur des passages de Theon , de
Strabon, de Vettius Valens et d'Horapollon. (De la
Nauze, Mém. de l'Acad. des Inscript., T o m . xiv,
pag. 351 ; Fréret, (Œuvres, T o m . x , pag. 86; T o m . xi,
pag. 278; Bainbridge, Canicularia, pag. 26; Scali-
ger de emendat. tempor.,
Lib. iii, pag. 195; Gatterer

N O T E S . 373
Abriss der Chronologie, pag. 233; Id. Weltge­
schichte bis Cyrus, pag. 211, 507 et 567 ; ldeler
Histor. Untersuchungen, pag. 100; Rode , über Den­
der a, pag. 43.) Nous nous bornerons ici à quelques
observations sur la mobilité des fêtes.
E n Egypte et en Perse où régnoit l'année vague,
en Grèce et en Italie où des intercalations imparfaites
dérangeoient souvent le calendrier, les fêtes qui
avoient rapport à des phénomènes physiques devoient
perdre tout intérêt pour le peuple , si on les célébroit,
tantôt dans une saison, tantôt dans une autre. Sur
les bords du Nil, c o m m e sur ceux du Tibre , on dis­
tinguoit sans doute les fêtes attachées à la date d'un
mois (feriœ stativæ) de celles que tes prêtres annon-
çoient aux époques désignées par les motifs de leur
institution. Ces dernières fêtes s'appeloient chez les
Romains feriœ conceptivœ, et l'on distinguoit les se­
mentivœ,
les paganalia et les compitalia (Marini,
Atti de' Fratelli Arvali,
T o m . i , pag. 126). E n
Egypte, la fête de Thoth, qui parcouroit avec le
mois de ce n o m toutes les saisons pendant la période
sothique, ne coïncidoit vraisemblablement pas avec
une fête célébrée en l'honneur du lever héliaque de
Sirius. Est-il probable que des processions, dans
lesquelles on portoit des emblèmes de l'eau, eussent
lieu dans les temps des plus grandes sécheresses? Le
passage de Geminus, il est vrai, est très-positif :
Bovhoi/lat y dp (oi ^kiyv^rlioi) rdç Svo-iaç TOÎÇ SreoiV
(M Kccla. To y cullò v Kaupov sviavi* yivetâcii, dkhd1
S'id
TOW TCOV T'A êviavlv apav S'tsh.^av, K&I yivztâ&t

3 7 4 N O T E S .
rnv Sspnnv éoplàv KUÀ %s/^uep/iw, KO.) qSivorrvpiwv, zcù
fetpivtiv (El men. Astronom., cap. 6). Geminus de
Rhodes, qui vivoit du temps de Sylla et de Cicéron,
blâme Eudoxe et les Grecs eu général d'avoir supposé
que la fête d'Isis correspondit constamment au sol­
stice d'hiver, tandis qu'elle devoit, selon l'année
vague, parcourir trente jours dans l'espace de cent
vingt ans. Mais si l'on admet que toutes les fêtes
qui avoient rapport aux saisons et aux phénomènes
astronomiques restoient liées aux dates des mois de
Phamenoth , de Pachon ou de Mechir, que deviennent
les explications ingénieuses données par Plutarque
dans son Traité de Iside et Oriside, dos motifs pour
lesquels les Égyptiens célébroient telle fête au prin­
temps, telle autre au solstice d'été (Plut., Opera
omnia, ed. Reiske, T o m . vii , pag. 446, 452 et 484)?
Ces rapports entre les cérémonies pratiquées et les
phénomènes physiques, cette liaison intime entre le
symbole et l'objet, n'auroient donc eu lieu que dans
la première année de chaque cycle sothique? L'ob­
servation très-juste que M . Jomard fait sur le passage
d'Achilles Tatius, s'applique à toutes les fêtes statives.
Celle d'Isis, citée par Geminus et par Plutarque , étoit
une fête lugubre; et, si elle n'étoit point conceptive ,
elle tomboit quelquefois à des époques où les jours
augmentoient depuis long-temps (Uranol,, pag. 19,
nota 35 ). Le serment que les prêtres d'Egypte faisoient
prêter au roi de conserver l'année vague (Comment,
in German. interpret. Arati : sign. Capricorni ; Hy-

gin., ed. Basil., 1535, pag. 174), ne décèle-t-il pas

N O T E S .
375
la ruse d'une caste privilégiée qui, pour se rendre
nécessaire au peuple et pour conserver son autorité,
se ménage le droit d'annoncer les fêtes liées à des
phénomènes astronomiques?
Plutarque, vivant sous le règne de Trajan, se sert
déjà de l'année fixe des Alexandrins, selon laquelle le
premier Thoth correspond au 29 août du calendrier
Julien (Ideler, Hist. Unt. pag. 127); et il rapporte
les noms des mois et les fêtes aux époques immuables
des solstices et des équinoxes. Achilles Tatius, chré­
tien, et peut-être m ê m e évêque, vivoit plusieurs
siècles après Plutarque : on n'a donc pas besoin d'ad­
mettre avec de la Nauze l'existence d'une année fixe
sous les Ptolémées, pour expliquer pourquoi Achilles
Tatius parle des gémissemens des Égyptiens, à la
fête d'Isis, c o m m e d'un usage immuablement lié à
l'époque du solstice d'hiver. Si d'ailleurs, chez les
Mexicains, nous ne voyons renaître cette crainte de
la disparition prochaine du soleil qu'après 52 années
vagues, on doit, sans doute, en attribuer la cause
à l'importance que tous les peuples attachent à la fin
d'un grand cycle. Nous observons aujourd'hui m ê m e
que le dernier jour de l'an a quelque chose de solennel
chez des nations fort éloignées des idées superstitieuses
(Œuvres de Boulanger, 1794, T o m . II, pag. 61).
A Mexico, c o m m e à Thèbes, le soleil est encore
considérablement élevé à l'époque où sa déclinaison
australe commence à diminuer, et l'on diroit que la
crainte de la disparition totale de cet astre auroit dû
naître plutôt dans ces régions de l'Asie, où M . Bailly

376 N O T E S .
place l'origine de l'astronomie, que chez les peuples
voisins du tropique. Cependant, on conçoit comment,
dans un culte dont les symboles ont rapport à l'état
du ciel, des idées d'un abaissement progressif du so­
leil et de la diminution de la durée des jours, quelque
peu sensibles que soient ces phénomènes, conduisent
à des cérémonies lugubres, à l'expression de la dou­
leur et de la crainte.
Quant au catastérisme auquel différens peuples ont
assigné, à différentes époques, la première place dans
le zodiaque, c'est un objet de recherche des plus
intéressans pour l'histoire de l'astronomie. C o m m e les
années commencent ou par les solstices ou par les
équinoxes, l'ordre des signes, ou plutôt la préférence
donnée à l'un d'eux qui ouvre la marche des catas-
térismes, fixe le temps auquel remonte l'origine d'un
zodiaque. Sous ce rapport. par l'effet de la préci­
sion des équinoxes, la simple série des signes devient
un monument historique non équivoque, si l'on sup­
pose toutefois 1 que le peuple chez lequel on trouve
ce monument ne se soit pas servi de l'année vague,
ou 2.0 qu'il n'ait pas voulu tracer, d'après des idées
systématiques, l'ancien état des choses, le point de
départ, le commencement d'un cycle. Les peuples
de l'Asie orientale ont calculé, par des tables peu
exactes, les positions des planètes pour des époques
très-reculées : leurs livres parlent d'une conjonction
de toutes les planètes, qui semble plutôt le fruit de
leurs calculs que de l'observation. N e seroit-il pas
possible que Von découvrît un jour dans linde un

N O T E S . 377
monument sur lequel cette conjonction fût tracée,
sans qu'on pût pour cela attribuer à ce monument
une haute antiquité?
Aucun passage des anciens ne prouve directement
que les Égyptiens aient eu connoissance de la pré­
cession des équinoxes. Hipparque fit cette découverte
en comparant ses observations avec celles de Timo-
charis;il est presque certain, c o m m e M . Delambre
l'a prouvé récemment, qu'il n'observa jamais ou qu'il
n'observa que très-peu à Alexandrie. Quoique Hip­
parque ne dût rien aux prêtres de l'Egypte, il est
cependant très-probable que ceux-ci auront fixé leur
attention sur le rapport qui existe entre le lever héliaque
de Sirius et le jour du solstice d'été. Cette différence 1,
dans un intervalle de 1400 ans, varioit de douze
à treize jours. Nous savons trop peu de l'astronomie
des Egyptiens pour en juger défavorablement par
le silence des Grecs et celui de Manethon, aussi peu
instruit dans les sciences exactes que dans les règles
de la versification. Cette matière importante pour
l'histoire des progrès de l'esprit humain, sera bientôt
discutée de nouveau par M . Fourier, dont les savantes
recherches, attendues avec impatience, seront pu-
1 « Le lever héliaque de Sirius étoit éloigné du solstice,
2782 années avant notre ère, de deux jours, et , 1322 an­
nées avant notre ère, de treize jours; 139 ans après notre
ère, la différence s'élevoit déjà à vingt-six jours : mais,
par des compensations heureuses, malgré la précession des
équinoxes, le lever de Sirius restoit pendant 3ooo ans lié
au même jour du calendrier Julien » (Ideler, pag. 88 et 90).

378
N O T E S .
bliées dans la Description des Monumens anciens de
l'Égypte.
La haute antiquité de la Balance, avancée par l'abbé
Pluche au milieu du dernier siècle, mais contestée ré­
cemment par deux antiquaires distingués, M M . Testa
et Hager, a été démontrée par les travaux de M M . Ide-
ler et Butlmann1. Je pense qu'il sera agréable aux
savans qui s'occupent de l'astronomie ancienne, de
trouver réunis ici tous les passages qui ont rapport
à la constellation de la Balance, et que j'ai vérifiés avec
un soin extrême: Hipparchi Comm. in Arat., Lib.iii,
c. 2 (Petavii Uranolog. ,ed. 1703, pag. l34), Geminus ,
Elem. Astron.,
c. 1 et 16 (Uranol., p. 139); Varro
de lingua latina,
Lib. vi, c. 2 (Auctores lat. linguœ,
ed. Gothofred. 1585
, pag. 48) ; Cicero de divin.,
Lib. II, c. 46 (ed. Jos. Olivetus, 1740, T o m . III,
pag. 81 et 478); German. Cœsar in Arati Phœn.,
1 Ideler, Hist. Untersuch, 1806, pag. 371. Stemnamen ,
pag. 175. Pluche Hist. du ciel (ed. de 1740), T o m . I,
pag. 21. Montucla, Hist. des mathem. P. 1, Lib. II, §. 7 ,
pag. 79. Bailly, Hist. de l'Astr., Vol. I, pag. 499 et 501
Schmidt, de Zod. origine, pag. 54. Asiat. Researches,
T o m . II, pag. 3o2, et T o m . I X , pag. 347. Dupuis, dans
la Revue philos., 1806. Mai, pag. 311 Swartz, Rech. sur
l'origine de la sphère,
pag. 99. Schaubach, Gesch. der
Griech. Astron. pag. 242, 296 et 370. Hager, Illustraz.
d'uno Zodiaco,
pag. 25 - 35. Anquetil, Zend - Avesta ,
T o m . II, pag. 549. Testa, Dissertaz. sopra due Zodiaci
dell' Egitto,
1802, pag. 20, 39 et 42. Delambre, Astro­
nomie,
T o m . I, pag. 478.

N O T E S . 379
v 89 (Hygin. Opera, Bas., 1535, pag. 164 et 187);
Vitruv. de architect., Lib. ix, с. 4 (ed. Joannes de
Lœt. Amst., 1649, pag. 190); Manil. Astron.,
Lib. 1, v. 609, et Lib. iv, v. 20З (ed. Mich. Fayus,
T o m . 1, pag. 77 et 313); Virgil. Georg., Lib. 1,
v. 34; Servius Comment, in Virg., Lib. v, pag. 208
(ed. Pancrat. Mascivius, T o m . I, pag. 1З1); Plin,,
Hist. nat., Lib. xviii, c. 25, sect. 59 (ed. Harduin.,
172З, T o m . II, pag. 1З0); Ptolem., Lib. ix, c. 7 ;
Plat, de plac. phil., Lib. 1, c. 6 (ed. Reiske, Vol. I X ,
pag. 486); Manethonis Apotelesm., Lib. 11, v. 1З7
(ed. Gronov., 1698,
pag. 2З); Macrob. Comment,
in Somnnrn Scip., Lib. 1, c. 19, et Saturn., Lib. 1,
c. 12 et 22 (Opera omnia, ed. Gronov., 1670, v. 90,
244
et Зоб); Achilles Tatius, Jsagoge с. et frag.
(Uranol., pag. 85 et 96); Theon, Comment, in Ptol.
(ed. Bas. 1538, pag. 386); Martianus Capella de
nupt. philologiœ et Mercurii, Lib. viii (ed. princeps,
1498, fol. R. iii); Luc. Ampelius liber mem., c. 2
(ed. Bipontina ad calces Fiori, pag. 158); Archer,
OEdip. AEgypt., 1653, T o m . II, pag. 206.
Parmi les auteurs anciens qui font mention du signe
de la Balance (vyot, TA {vyà, khpui, iugum, libra),
le seul qui soit antérieur à la réforme du calendrier
par Jules-César, est Hipparque. Le passage du com­
mentaire d'Hipparque sur Aratus, a échappé aux sa-
vantes recherches de l'abbé Testa , qui assure qu'avant
Geminus, le mot {vyèi étoit inconnu aux astronomes
grecs; il ajoute : « N e tre libri del commentario
d'Ipparco sopra Arato, la libra non comparisce e non

380 N O T E S .
si nomina mai, come ognuno рuo assicurarsene da
per se (Testa, del Zodiaco, pag. 21 et 46). Je dois
faire observer ici que le passage d'Hipparque que j'ai
cité, se trouve dans le commentaire divisé en trois
livres, et пол dans le fragment qui paroit apocryphe,
et qui est attribué tantôt à Hipparque, tantôt à Era-
tosthènes. Les mots {yyoe et iugum pourroient sans
doute désigner un couple, tout ce qui est double ou
pair; mais les prosaïstes emploient dans ce sens plutôt
Çevyo?, que {vyoç, et Ptolémée met rd Çvyù en op­
position avec упкы; ce qu'il ne feroit pas si {vyoç et
lyy& étoient l'explication de yj\\K&{. « L'étoile, dit-il,
qui, d'après eux (les Chaldéens), se trouve dans le
le bassin de la Balance , et, d'après nos principes
(d'après notre manière de diviser le zodiaque), dans
les serres du Scorpion 1. »
1 Ptolem. ed. Bas., pag. 202. Theo n , dans son C o m m e n ­
taire, emploie, au lieu de }uyo? et de i-à^oyà, souvent le
mot \\t1p*tt substitution qui ne laisse aucun doute sur la
signification de J«yef. Manethon dit : « les serres du Scor­
pion que les hommes saints appellent le fléau de la B a ­
lance, » et ce passage seroit très-remarquable s'il étoit
prouvé que Manethon l'astronome est identique avec l'au­
teur des AtyvffTtttxÀ, et que par conséquent il ait vécu sous
le règne de Ptolémée Philadelphe. {Fabricii Bibl. grœca,
1795 , Т о т . IV, pag. 1З5-1З9.) Le m o t Çuyo? ne se trouve
pas dans les Catastérismes d'Ératosthènes {ed. Schaubach ,
c. 7 , pag. 6) , mais dans le Commentaire sur Aratus (Uran.,
pag. 142), qui porte faussement le n o m de cet ancien astro­
n o m e , et qui paroît d'Achilles Tatius.

N O T E S . 3 8 1
Том. II, p. 104. Tertres élevés à main d'homme. Dans
les deux Amériques on se demande quel étoit le but
des indigènes lorsqu'ils ont élevé tant de collines arti­
ficielles, dont plusieurs ne paroissent avoir servi, ni
de tombeaux, ni de vigies, ni de soubassement d'un
temple. U n usage établi dans l'Asie orientale peut
jeter quelque lumière sur cette question importante.
D e u x mille trois cents ans avant notre ère, on sacri-
fioit en Chine, à l'Etre Suprême, Chan-ty, sur quatre
grandes montagnes appelées les Quatre Yo. Les sou­
verains trouvèrent incommode d'y aller en personne ,
et ils firent élever, près de leurs habitations, à main
d ' h o m m e , des éminences réprésentant ces montagnes.
Voyage de lord Macartney, Т о m . I, pag. 58; Hager,
Monument de Yu, 1802, pag. 10.
Т о м . II, p. 112. Plaine de Tapia, près de Lican. Pour
ne pas faire naître de fausses idées sur le costume des
Indiens de la province de Quito, je dois rappeler ici
que ce costume est généralement noir, mais que les
personnes un peu aisées, par exemple les Métis ,
portent des ruanas de serge rayée (listado) qui couvrent
la tunique indienne appelée capisayo. Ce sont ces rua­
nas qui se trouvent indiquées sur la Planche x x v , afin
que les figures, tout en se détachant du fond du pay­
sage , servent à en varier l'aspect. L a coupe du vête­
m e n t est très-exacte, mais les couleurs du listado sont
trop vives dans quelques épreuves.
Том. II, p. 1З6. Système des Hindoux. C'est à tortque
j'ai dit, sur la foi de quelques Sastras, que chez les

382 N O T E S .
Hindoux tous les yougas se terminoient par des inon­
dations. M . Maier, dans son intéressant ouvrage sur
les idées religieuses des peuples, observe que, d'après
la doctrine des Banians, la première génération a été
détruite par les eaux, et que la seconde a péri par
l'effet des ouragans; que, dans le troisième âge, la
terre entr'ouverte a englouti les hommes; el que le
quatrième âge terminera par le feu. Friedrich Maier,
Mythologisches Taschenbuch, Т о m . II, pag. 299; et
Allgemeines Mythol. Lexicon., Т о т . II, pag. 471.
Celle doctrine, à l'ordre des destructions près, offre
une analogie frappante avec la tradition mexicaine.
Том. II, p. 155. Tlacahuepancuexcotzin. Rien ne
frappe plus les Européens dans la langue aztèque, nahuatl
ou mexicaine, que l'excessive longueur des mots. Cette
longueur ne tient pas toujours, c o m m e quelques savans
l'ont prétendu , à la circonstance que les mots sont
composés, c o m m e en grec, en allemand et clans le
sanscrit, mais à la manière de former le substantif,
le pluriel ou le superlatif. U n baiser s'appelle teten-
namiquiliztli, mot qui est formé du verbe tennamiqui,
embrasser, et des particules additives te et liftai D e
m ê m e : tlatolana, demander, et tetlatolaniliztli, une
demande; tlayhiouitlia, tourmenter, et tetlayliiouil¬
tiliztli,
tourment. Pour former le pluriel, les Aztèques
redoublent dans beaucoup de mots la première syllabe :
c o m m e miztli, chat; mimiztin, les chats; tochtli,
lapin; totochtin, les lapins. Tin est la terminaison
qui indique le pluriel. Quelquefois la réduplication se

NOTES. 383
fait au milieu du mot; par exemple : ichpochtli, fille ;
ichpopochtin, les filles; telpochtli, garçon; telpopochtin,
les garçons. L'exemple le plus remarquable que je
connoisse d'une véritable composition de mots se trouve
dans le mot amatlacuilolitquitcatlaxtlahuilli, qui
signifie port de lettres ou la récompense que l'on donne
au messager qui porte un papier sur lequel est indiquée,
en caractères symboliques ou en peinture , quelque
nouvelle que l'on veut transmettre. Ce mot qui, à lui
seul, forme un vers alexandrin, renferme amatl, papier
d'Agave americana , cuiloa, peindre , tracer des
caractères significatifs, et tlaxtlahuilli, le paiement
ou salaire d'un ouvrier. Dans la langue aztèque
manquent les lettres B, D , F, G et R. ( Carlos de Ta-
pia Zenteno, cura de Tampamolon, Arte novissima
de Lengua Mexicana , 175З, pag. 7.) D e m ê m e dans
la langue basque on ne trouve pas la lettre F, et
aucun mot n'y commence par une R. Quelque isolées
que paroissent au premier abord certaines langues,
quelque extraordinaires que soient leurs caprices et
leurs idiotismes, toutes ont de l'analogie entre elles;
et ces rapports multipliés seront aperçus à mesure que
l'on perfectionnera l'histoire philosophique des peuples,
et l'étude des langues qui sont à la fois le produit de
l'intelligence et l'expression du caractère individuel
de l'homme.
Том. II, p. 176. Premier âge de la terre. Lemoine fran­
ciscain , Andrès de Olmos, très-instruit en différentes
langues du Mexique dont il a composé des grammaires.

384 NOTES.
a laissé une notice très-curieuse sur la Cosmogonie
d'Anahuac. (Marieta, Tercera parle de la Historia
Ecclesiastica, 1596, pag. 48.) Le dieu Citlalatonac
étoit uni à la déesse Citlalicue : le fruit de leur union
fut une pierre, un silex, tecpatl, qui tomba sur la
terre près d'un endroit appelé les sept Cavernes,
Chicomoztotl. Ce bétyle se retrouve parmi les hiéro­
glyphes des années et des jours; c'étoit un aérolithe,
une pierre divine, un teotetl qui, en se brisant, pro­
duisit 1600 dieux subalternes habitans de la terre.
Ceux-ci se voyant sans esclaves qui pussent les servir,
obtinrent de leur mère la permision de créer des
hommes. Citlalicue ordonna à Xolotl, un des dieux
de la terre, de descendre aux enfers pour y chercher
un os, et c'est cet os qui, brisé c o m m e l'aérolithe ou
tecpatl, donna naissance au genre humain. ( Torque-
mada, T o m II, pag. 82.) D'après cette m ê m e tra­
dition, le premier h o m m e , Iztacmixcuatl ou Iztac-
mixcohuatl, demeuroit à Chicomoztotl où il parvint
à un âge très-avancé. Il eut de sa femme, Ilancueitl,
six fils desquels descendent tous les peuples d'Anahuac,
Xelhua, l'aîné de ses fils, peupla Quauhyuechola,
Tzoca, Epatlan, Teopautla, Tehuacan, Cozcatla et
Tolctlan. Tenuch, le second, étoit le père des Te-
nuches ou Mexicains proprement dits. Ulmecatl et
Xicalancatl, de qui descendent les Olmèques et
Xicalanques, peuplèrent les environs de Tlascala,
Cuatzacualco et Totomihuacan. Mixtecatl et Otomitl
devinrent les chefs des Mixtèques et des Otomites.
( Torquemada, T o m . I, p. 34 et 35.) Cette généa-

NOTES. 385
logie des peuples rappelle la table ethnographique de
Moïse; elle est d'autant plus remarquable, que les
toltèques et les Aztèques, chez lesquels se trouve
cette tradition, se regardoient eux-mêmes c o m m e
appartenant à une race privilégiée et très-différente de
celle des Otomites et des Olmèques. C'est un essai par
lequel on a cherché à réduire à un principe d'unité
la diversité des langues , et à l'expliquer par l'origine
c o m m u n e de tous les peuples.
Том. II, p. 176. Sortie d'Aztlan. Pour faciliter la
lecture de cet ouvrage sur les m o n u m e n s des anciens
peuples du Mexique, je consignerai ici un fragment tiré
du Précis de l'histoire d'Anahuac , que j'ai commencé à
composer pendant m o n séjour à Mexico. Ce fragment
sera utile aux personnes qui, n'ayant pas le loisir de
remonter aux sources, ont dû se borner à étudier
l'histoire de l'Amérique de Robertson, histoire ad­
mirable pour la sagesse de la composition, mais trop
abrégée dans la partie qui concerne les Toltèques et
Aztèques. J'ai cité avec soin les auteurs dont je m e suis
servi pour l'indication des dates.
T A B L E A U C H R O N O L O G I Q U E D E L'HISTOIRE D U M E X I Q U E .
L a région montagneuse du Mexique, semblable
au Caucase, étoit habitée, dès les temps les plus
reculés, par un grand nombre de peuples de races
différentes. U n e partie de ces peuples peut être con­
sidérée c o m m e le reste de tribus nombreuses qui ,
II. 25

386 N O T E S .
clans leurs migrations du Kord au Sud, avoient tra­
versé le pays d'Anahuac, et dont quelques familles,
retenues par l'amour du sol qu'elles avoient défriché,
s'étoient séparées du corps de la nation, en conser­
vant leur langue, leurs mœurs , et la forme primitive
de leur gouvernement.
Les peuples les plus anciens du Mexique , ceux
qui se regardoient c o m m e autochthones, sont : les
Olmèques ou Hulmèques qui ont poussé leurs migra­
tions jusqu'au golfe de Nicoya et à Léon de Nicaragua,
les Xicalanques, les Cores, les Tépanèques, les Ta­
rasques , les Miztèques, les Tzapotèques et les Oto­
mites. Les Olmèques et les Xicalanques, qui habitoient
le plateau de Tlascala, se vantoient d'avoir subjugué
ou détruit, à leur arrivée, les géans ou quinametin,
tradition qui se fonde vraisemblablement sur l'aspect
des ossemens d'éléphans fossiles trouvés dans ces
régions élevées des montagnes d'Anahuac. ( Torq.,
T o m . I , pag. 37 et 364.) Boturini avance que les
Olmèques, chassés par les Tlascaltèques, ont peuplé
les Antilles et l'Amérique méridionale.
Les Toltèques, sortis de leur patrie, Huehuetla-
pallan ou Tlalpallan , l'an 544 de notre ère , arrivent
à Tollantzinco, dans le pays d'Anahuac, en 648, et
à Tula, en 670. Sous le règne du roi toltèque,
Ixtlicuechahuac , en 708, l'astrologue Huematzin
composa le fameux livre divin , le Téo-amoxtli, qui
renférmoit l'histoire, la mythologie, le calendrier et
les lois de la nation. Ce sont aussi les Toltèques qui
paroissent avoir construit la pyramide de Cholula,

N O T E S .
387
sur le modèle des pyramides de Téotihuacan. Ces
dernières sont les plus anciennes de toutes, et Si-
guenza les croit l'ouvrage des Olmèques. ( Clav.,
T o m . I, pag. 126 et 129; T o m . IV, pag. 46.)
C'est du temps de la monarchie toltèque, ou dans
des siècles antérieurs , que paroît le Budha mexicain ,
Quetzalcohuatl, h o m m e blanc, barbu et accompagné
d'autres étrangers qui portoient des vêtemens noirs
en forme de soutanes. Jusqu'au seizième siècle, le
peuple employoit de ces habits de Quetzalcohuatl
pour se déguiser dans les fêtes. Le n o m du saint étoit
Cuculca à Yucatan, et Camaxtli à Tlascala. (Torq.,
T o m . II, pag. 55 et 307. ) Son manteau étoit parsemé
de croix rouges. Grand-prêtre de Tula, il fonda des
congrégations religieuses. «Il ordonna des sacrifices
de fleurs et de fruits, et se bouchoit les oreilles lors­
qu'on lui parloit de la guerre. » Son compagnon de
fortune, H u e m a c , étoit en possession du pouvoir
séculier, tandis que lui - m ê m e jouissoit du pouvoir
spirituel. Cette forme de gouvernement étoit analogue
à celles du Japon et du Cundinamarca ( Torq.,
T o m . II, pag. 237 ) ; mais les premiers moines ,
missionnaires espagnols, ont gravement discuté la
question si Quetzalcohuatl étoit Carthaginois ou
Irlandois. D e Cholula, on envoya des colonies à la
Mixteca, à Huaxayacac, Tabasco et Campèche. O n
suppose que le palais de Mitla a été construit par
ordre de cet inconnu. D u temps de l'arrivée des
Espagnols, on conservoit à Cholula , c o m m e des
reliques précieuses, certaines pierres vertes qui avoient
25 *

388 NOTES.
appartenu à Quetzalcohuatl ; et le père Toribio de
Motilinia vit encore sacrifier en honneur du saint au
sommet de la montagne de Matlalcuye, près de Tlas-
cala. Le m ê m e religieux assista, à Cholula, à des
exercices ordonnés par Quetzalcohuatl, dans lesquels
les pénitens se sacrifioient la langue, les oreilles et
les lèvres. Le grand - prêtre de Tula avoit fait sa
première apparition à Panuco : il quitta le Mexique
dans le dessein de retourner à Tlalpallan, et c'est dans
ce voyage qu'il disparut, non pas au nord, c o m m e on
devroit le supposer, mais à l'est, sur les bords du Rio
Huasacualco. (Torq., T o m . II, pag. 307-311.) La
nation espéra son retour pendant un grand nombre
de siècles. « Lorsque, en arrivant à Ténochtitlan, je
passai par Xochimilco, dit le moine Bernard de
Sahagun, tout le monde m e demanda si je venois de
Tlalpallan. Je n'entendois pas alors le sens de cette
question, mais je sus plus tard que les Indiens nous
prenoient pour les descendans de Quetzalcohuatl. »
( Torq , T o m . II, pag. 53.) 11 est intéressant sans
doute de réunir jusqu'aux plus petites circonstances
de la vie de ce personnage mystérieux qui, apparte­
nant à des temps héroïques, est probablement anté­
rieur aux Toltèques.
Peste et destruction des Toltèques en 1051. Ils
poussent leurs migrations plus loin au sud. Deux
enfans du dernier roi et quelques familles toltèques
restent dans le pays d'Anahuac.
Les Chiçhimèques, sortis de leur patrie Amaque-
mecan, arrivent au Mexique en 1170.

N O T E S . З89
Migration des Nahuatlaques ( Anahuatlaques) en
1178. Celte nation renferma les sept tribus des
Sochimilques, des Chalques, des Tépanèques, des
Acolhues, des Tlahuiques, des Tlascaltèques ou
Téochichimèques et des Aztèques ou Mexicains qui,
de m ê m e que les Chichimèques, parloient tous la
langue toltèque. ( Clav., Т о m . I, pag. 151 ; Т о m . IV,
pag. 48.) Ces tribus appeloient leur patrie Aztlan ou
Teo-Acolhuacan, et la disoient voisine d'Amaque-
mecan. (Garcia, Origen de los Indios, pag. 182 et 5o2.)
Les Aztèques étoient sortis d'Aztlan, d'après G a m a ,
en 1064 ; d'après Clavigero, en 1160. Les Mexicains
proprement dits se séparèrent des Tlascaltèques et des
Chalques, dans les montagnes de Zacatecas. (Clav.,
Т о m . I, pag. 156. Torq., Т о m . I, pag. 87. Gama,
Descripcion de dos Piedras,
pag. 21.)
Arrivée des Aztèques à Tlalixco ou Acahualtzinco,
en 1087; réforme du calendrier, et première fête du
feu nouveau depuis la sortie d'Aztlan , en 1091.
Arrivée des Aztèques à Tula, en 1196; à Tzom-
panco, en 1216; et à Chapoltepec, en 1245.
« Sous le règne de Nopaltzin , roides Chichimèques-,
un Toltèque, appelé Xiuhtlato, seigneur de Quaul-
tepec , enseigne au peuple , vers l'an 1250, la culture
du maïs et du coton, et la panification de la farine
de mais. Le peu de familles toltèques qui habitoient
les rives du lac de Ténochtitlan avoient entièrement
négligé la culture de celte graminée, et le froment
américain auroit été perdu pour toujours si Xiuhtlato

3 9 0 N O T E S .
n'en eût conservé quelques grains depuis sa première
jeunesse. » ( Torq., T o m . I, pag. 74. )
Union entre les trois nations des Chichimèques ,
des Acolhues et des Toltèques. Nopaltzin, fils du roi
Xolotl, épouse Azcaxochitl, fille d'un prince toi-
tèque ; Pochotl, et les trois sœurs de Nopaltzin s'allient
aux chefs des Acolhues. Il existe peu de nations dont
les annales présentent un si grand nombre de noms
de famille et de lieux que les annales hiéroglyphiques
d'Anahuac.
Les Mexicains tombent dans l'esclavage des Acol­
hues, en 1314, mais ils réussissent bientôt à s'y sous-;
traire par leur valeur.
Fondation de Ténochtitlan , en 1325.
Rois mexicains: I. Acamapitzin, 1352-1389; II.Huit-!
zilihuitl, 1380,-1410 ; III. Chimalpopoca, 141O-1422;
IV. Itzcoatl, 1423-1436; V. Motezuma-Ilhuicamina
ou Motezuma premier, 1436-1464; VI. Axajacatl,
1464-1477; VII. Tizoc, 1477-1480; VIII. Abuitzotl,
1480-1502; IX. Motezuma-Xocojotzin ou Motezuma
second, 15o2-152o; X . Guitlahuatzin , dont le règne
ne dura que trois mois ; XI. Quauhtemotzin qui
régna pendant neuf mois de l'année 1521. (Clav,
T o m . IV, pag. 55-61. )
Sous le règne d'Axajacatl mourut Nezahualcojotl,
roi d'Acolhuacan ou Tezcuco, également mémorable
par la culture de son esprit et par la sagesse de sa
législation. Ce roi de Tezcuco avoit composé, en
langue aztèque, soixante hymnes en l'honneur de

NOTES. 39L
l'Être-Suprême, une élégie sur la destruction de la
ville d'Azcapozalco, et une autre suR l'instabilité des
grandeurs humaines, prouvée par le sort du tyran
Tezozomoc. Le petit-neveu de Nezahualcojotl, bap­
tisé sous le n o m de Ferdinand Alba Ixtilxocbitl, a
traduit une partie de ces vers en espagnol, et le
chevalier Boturini posséda l'original de deux de ses
hymnes composés cinquante ans avant la conquête, et
écrits du temps de Cortès, en caractères romains,
sur du papier de metl. J'ai cherché vainement ces
hymnes parmi les restes de la collection de Boturini,
conservés au palais du vice-roi à Mexico. Il est encore
bien digne de remarque que le célèbre botaniste Her-
nandez a fait usage de beaucoup de dessins de plantes
et d'animaux, dont le roi Nezahualcojotl avoit orné
son habitation à Tezcuco , et qui avoient été faits par
des peintres aztèques.
Arrivée de Cortès à la plage de Chalchicuecan,
en 1519.
Prise de la ville de Ténochtitlan , en 1521.
Les comtes de Motezuma et de Tula, résidant en
Espagne, descendent d'Ihuitemotzin , petit-fils du roi
Motezuma-Xocojotzin qui avoit épousé Dona Fran-
cisca de la Cueva. Les maisons illustres de Cano
Motezuma, d'Andrade Motezuma et du comte de
Miravalle ( à Mexico ) tirent leur origine de T e -
cuichpotzin, fille du roi Motezuma-Xocojoizin. Cette
princesse, baptisée sous le n o m d'Élisabeth, survécut
à cinq maris, parmi lesquels on compte les deux

392 N O T E S .
derniers rois du Mexique, Cuitlahuitzin et Quanhte-
motzin et trois militaires espagnols.
Том. Ц , p. 198. Cihuacohuatl. M . Maier pense que
cette figure de la mère des h o m m e s de m ê m e que celle
indiquée Pl. хiii ont rapport à l'histoire d'Ata-r
Entsik et de ses deux petits enfans, Juskeka et Tahuit-
zaron, célèbres parmi les Hurons et les Iroquois,
Mytholog., Taschenb. Т о m . II, pag. 241 , et Т о m . II,
pag. 294. (Creuxius. hist. Canad. seu Novœ Franciœ,
l664, Lib. 1, pag. 7 9 . )
Том. II, p. 200. Conformation du front. L a tête de
Teocipactli, Pl. xxxvii, n.° 6, ressemble singulière­
ment à celle qui est représentée Pl. xi. D'après des
renseignemens reçus du Mexique, depuis la publica­
tion de la première partie de cet ouvrage, cette
sculpture remarquable n'a pas été trouvée à Oaxaca ,
c o m m e je l'ai avancé à tort ( pag. 47-51 ) , mais рlus
au sud, près de Guatimala, l'ancien Quauhtemallan.
Cette circonstance éloigne encore plus les doutes que
l'on pourroit élever sur l'origine d'un monument si
étrange. D'ailleurs les anciens habitans de Guatimala
étoient un peuple très-cultivé, c o m m e le prouvent les
ruines d'une grande ville située dans un endroit que
les Espagnols appellent el Palenque.
Том. II, p. 246. Les hiéroglyphes des nombres.
M . Gaterer, dans le Précis de son Histoire universelle,
attribue aux Phéniciens et aux Egyptiens l'invention

N O T E S . 393
admirable d'exprimer les dixaines par la position des
chiffres. Il affirme positivement que, dans les m a ­
nuscrits égyptiens écrits en caractères eursifs , on
reconnoît neuf lettres de l'alphabet, indiquant neuf
unités et un dixième signe faisant fonction du zéro des
Hindoux et des Tibétains. Le m ê m e savant avance
que Cécrops et Pythagore ont connu ce système
de numération égyptien et qu'il a tiré son origine de
l'arithmétique, hiéroglyphique linéaire, dans laquelle
des traits perpendiculaires ont une valeur de position,
tandis que plusieurs rangées de barres horizontales
désignent des dixaines et des multiples de dix.
( Gatterer, Weltgeschichte bis Cyrus, pag. 586 ).
Selon cette hypothèse, la notation propre aux Hindoux
auroit été introduite pour la seconde fois en Europe
par les Arabes : mais ces assertions ne paroissent pas
fondées sur des bases très - solides. ( Kirchur, Obel.
Pamph.
, pag. 461. ) O n sait que, chez les Romains,
dont le système numérique est infiniment plus im­
parfait que celui des Grecs, l'unité change de valeur
selon qu'elle est placée avant ou après les signes de
cinq ou de dix. U n e véritable valeur de position se
trouve dans la notation dont, au rapport de Pappus,
se servoit Apollonius pour les myriades. (Delambre,
Arithm. des Grecs dans les Œuvres. d'Archimède,
1807, pag. 578) : mais aucun des peuples sur lesquels
nous avons des notions certaines, ne paroît s'être
- élevé à cette méthode simple et uniforme qui, depuis
une haute antiquité, est suivie par les Hindoux, les
Tibétains et les Chinois.

394 N O T E S .
Том. II, p. 249. Douze Sunas. Les habitans d'Otahiti
divisent l'année, non en douze, mais en treize mois
ou lunes auxquelles ils donnent les noms des fils du
soleil. ( Missionary Voyage to the Pacific Ocean,
1799, Pag. 341-344. ) Cette division par treize est
bien extraordinaire sans doute ; mais nous savons que
des peuples très-avancés dans la civilisation se sont
arrêtés long-temps, dans leur calendrier, aux nombres
les moins propres à la division du temps. Voyez les
belles recherches de M . Niebuhr, sur l'année romaine
et étrusque. (Rœmische Geschichte, T o m . I, pag. 91
et 192. )
Том. II, p. 266. Notice complète des peintures. Il est
assez remarquable qu'un moine franciscain, Torque-
m a d a , ait déjà accusé de barbarie l'évêque Zumaraga,
trop célèbre parla destruction des peintures historiques
des Aztèques. (Mon. Ind., T o m . I, pag. 276.) U n
des rédacteurs de la Gazette littéraire de Gottingue
(Année 1811, pag. 1553 ) rappelle qu'il existe cinq
manuscrits mexicains dans la bibliothéque Bodleyenne
à Oxford. (Monthly Mag., T o m . II, pag. ЗЗ7.) Le
m ê m e savant, en rendant compte de mes recherches
sur les monumens des peuples indigènes du Mexique,
compare le buste, représenté Pl. 1 et 11, à la tête
gravée dans le Catalogue de Tassie, Т о m . VII, p. 248.

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
P A N S L E P R E M I E R V O L U M E .
INTRODUCTION renfermant le tableau général des
peuples indigènes du nouveau continent, p. 7-42.
Considérations sur les m o n u m e n s des peuples bar­
bares , 43-5o.
Buste d'une prêtresse mexicaine, 51-56.
Ville de Mexico, 57-61.
Ponts naturels d'icononzo, dans le royaume de la
Nouvelle-Grenade, 62-70.
Passage de la montagne de Quindiu, dans la Cor­
dillère des Andes, 71-84.
Chute du Tequendama, près de Santa-Fe de Bo­
gota, 85-95.
M o n u m e n t pyramidal mexicain à Cholula , 96-124.
Construction intérieure du téocalli de Cholula, 125-123
Monument de Xochicalco , 129-137.
Volcan de Cotopaxi, 138-15o.
Relief mexicain représentant une pose triomphale ,
151-16o.
Généalogie des princes d'Azcapozalco , 161-169.

396 TABLE DES MATIÈRES.
Procès en écriture hiéroglyphique , 169-172.
Manuscrit hiéroglyphique aztèque conservé au Vati­
can, et représentant Cihuacohuatl, la femme au
serpent, l'Eve des Mexicains, 173-242.
Costumes dessinés par des peintres mexicains du temps
de Montézuma II, 243-247.
Hiéroglyphes aztèques du manuscrit de Veletri,
248-276.
Aspect du Chimborazo et du Carguairazo, 277-288.
M o n u m e n t militaire du Canar, 289-297.
Rocher de la vallée du Soleil, Inti-Guaicu, 298-3o1.
Jardin de l'Inca ou Ynga-Chungana , 3o2-3o6.
Intérieur de la maison de l'Inca, au Canar, 3o7-314.
Bas-relief aztèque trouvé à la grande place de Mexico,
315-324.
Rochers basaltiques et Cascade de Régla , 325-331.
Sur les divisions du temps chez les peuples tartares et
chez les Toltèques , et sur un relief représentant le
calendrier mexicain, 332-392.

TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
D A N S L E S E C O N D V O L U M E .
SUITE du mémoire sur les divisions du temps chez les
peuples tartares et chez les Toltèques, p. 1-99.
Monument péruvien du Callo, maison de l'Inca,
100-111.
L e Chimborazo et le vaste plateau de Tapia, 112-117.
Epoques de la nature d'après la mythologie aztèque
ou les cinq âges du monde comparés aux traditions
des Tibétains, des Etrusques et des Grecs, 118-14o.
Peintures hiéroglyphiques mexicaines du musée de
Veletri, 141-145.
Hache aztèque couverte de figures symboliques, 146.
Idole colossale, téotetl ou pierre divine des Mexi-
cains, 148-161.
Cascade du Rio Vinagre, 162-164.
Le Courrier qui nage, poste aux lettres du Rio
Chinchipe, 165-167.
Histoire hiéroglyphique des Aztèques depuis le dé­
luge de Coxcox jusqu'à la fondation de la ville de
Mexico, 168-185.
Pont de cordage de Pénipé, 186-190.

398 TABLE DES MATIÈRES.
Coffre, montagne du Mexique, 191.
Nevado d'Ilinissa, dans la Cordillère des Andes de
Quito, 19З.
Peintures hiéroglyphiques aztèques conservées à la
bibliothèque de Berlin, 195-197.
Manuscrit aztèque du musée Borgia de Veletri,
198-202.
Migrations des peuples d'Anahuac, représentées dans
une peinture aztèque, 20З.
Vases de granit de Honduras, ornés de grecques, 2o5.
Petite idole mexicaine, ornée du calantica des tètes
d'Isis, 207.
Volcans d'air de Turbaco , 208-212.
Nevado de Cayambe dont la cime est traversée par
l'équateur, 213-215.
Volcan de Jorullo, sorti de terre en 1759, 216-219.
Sur les divisions du temps des Muyscas, anciens ha-
bitans de Cundinamarca, leur cycle de soixante ans
et leurs pierres intercalaires, 220-267.
Manuscrit mexicain de Dresde, 268-271.
Manuscrit mexicain de Vienne, 272-277.
Ruines de Mitla, près d'Oaxaca, chargées de grecques,
278-284.
Nevado du Corazon, près de Quito, 286-289.
Costumes des Indiens de Méchoacan, 290.
Cratère du Volcan de Ténériffe , 292.
Annales du Mexique, conservées à la bibliothéque de
Paris, 295-3o4.
Calendrier chrétien tiré d'une peinture hiéroglyphique
aztèque, З04.

TABLE DES MATIÈRES. 399
Lois et usages des Mexicains d'après la Raccolta di
Mendoza , 3o6-322.
Volcan de Pichincha, 324.
Construction de la forteresse de l'Assuay, monument
militaire des Péruviens, 326-331.
Ruines de la ville de Chulucanas, 332.
Rivière de Guayaquil et ses radeaux, 334.
Les Orgues d'Actopan, une des hautes cimes des
montagnes du Mexique, 336.
Le Jacal ou montagne des couteaux d'obsidienne, 337.
Arts des Indiens Muyscas, 338.
Lac de Guatavita , 34o.
Montagne de la Silla de Caracas, 341.
Dragonnier de l'Orotava, 342.
Observations de M . Visconti sur les anciens monu-
mens des peuples de l'Amérique, 343-354.
Notes renfermant des recherches sur les zodiaques et
les divisions du temps des Égyptiens et des Mexi­
cains, 355-393,

TABLE ALPHABÉTIQUE
DES AUTEURS GRECS ET ROMAINS
CITÉS D A N S C E T O U V R A G E A L ' O C C A S I O N D E R E C H E R C H E S
S U R L E S A R T S E T L ' A S T R O N O M I E D E S A N C I E N S .
Achilles Tatius, II, 67, 379, 38o.
Albategnius, I, 54.
Ampelius, II, 379.
Apollonius de Rhodes, I, 272.
Aratus, II, 378-380.
Aristophane, I, 354.
Aristote, II, 137.
Arrien, I, 119.
Cicéron, II, 378.
Clément d'Alexandrie, I, 189.
Ctesias , I, 121.
Diodore de Sicile, 1, 118, 120, 121.
Dion Cassius, II, 39.
Eratosthène, II, 45 , 38o.
Firmicus, II, 5 4 , 68.
Geminus, II, 373,378.
Germanicus Cæsar, II, 374, 378.
Hérodote, I, 100, 118, 121; II, 137, 250, 372.
Hésiode, II, 138.

TABLE ALPHABÉTIQUE DÈS AUTEURS. 401
Hipparque, II, З78, З79, З80.
Homère, I, 272.
Нуgin, II, 4 5 , 379.
Lactance, I, 270.
Macrobe, II, 49, 256, 379.
Manethon, II, 379 , З80.
Manilius, II, 4 6 , З79.
Martianus Capella ,II, 379.
Origène, II, 68, 1З7.
Pausanias, I, 119, 123.
Platon, I, 157 ; II; 1З6, 1З7.
Pline, I, 100, 119, 270; II, 379.
Plutarque, I, 18g; II, З74, 379.
Polybe, II, 149.
Ptolémée, II, 379, З80.
Quinte Curce , I, 119.
Sénèque , I, 272, 386.
Strabon, I, 119, 186.
Suétone, I, 270.
Tertullien, I, 270.
Théon, II, 38o.
Tite-Live, II, 12З.
Varro, II, З78.
II,
Virgile,
1З8, 379.
Vitruve, II, З79.
II.
2G

TABLE A L H A B É T I Q U E
D E S M A T I È R E S
C O N T E N U E S D A N S C E T O U V R A G E .
Abib des Hébreux ou lune sourde des Muyscas,
I, 337 ; II, 25O-252.
Adam des Aztèques, ou Tonacateuctli, I, 235, 273.
Adoration. C o m m e n t elle se faisoit dans les téocalli,
I, 234.
Adultère. Sa punition , II, 297, 320.
Aerolithe , I, 115; II, 131, 384.
Ages. Les cinq âges du m o n d e comparés aux tradi­
tions des Tibétains, des Indoux, des Etrusques et
des Grecs, II, 63, 118-14o, 381 , 348.
Aloès, Agave americana, fournit le papier aux
Aztèques, I, 162, 208; II, 24o.
Alphabet, 177, 178, 183; II, 356.
Altar ( Cerro del ) , cime des Andes, probablement
plus élevée jadis que le Chimborazo ,I, 287 ; II, 114.
Amarsinh , poète indien, II, 4.
Amérique. Sa constitution géologique , I, 10 , 18. Sa
première population, I, 19. Ses habitans consi­
dérés c o m m e formant une race distincte, I, 21-24,
156 , 241, 317. Peuples montagnards, I, 3 2 , 49 ;
I I , 385.

TABLE DES MATIÈRES. 403
Anahuac. Recherches sur les premières migrations
des peuples mexicains, I, 36, 96 , 114 , 249, 257,
358, 36o; II, 176-185, 385-392.
Andes. Leur physionomie, I, 138-142, 286. Leur
division en plusieurs chaînons, I, 71. Passages,
I, 74, 289.
Animaux sacrés , II, 158-161.
Animaux célestes, zodia. Leur origine, II, 159.
Animal symbolique, rêverie iatromathématique,
I, 253; II, 68.
Annales des Toltèques et des Aztèques, I, 36, 358 ;
II, 2g8-3o3.
Architecture mexicaine, I, 100, 1o5, 125, 131 ;
II, 278-285 : péruvienne, I, 109, 289-297; 11,
1o5-111, 3o7, 326, 331.
Art du dessin. Ce qui a retardé les progrès des M e ­
xicains dans cet art, I , 42, 4 4 , 47, 198, 201;
II, 15o-153, 173.
Astres. U n prêtre mexicain représenté au m o m e n t où
il indique l'heure par l'observation des astres, II, 317.
Bains de l'Inca, II, 331.
Balance, signe du zodiaque, sur son antiquité, I, 46 ;
II, 6, 312, 365, 378-38o.
Basaltes de Régla , I, 328.
Baptême, connu au Mexique avant l'arrivée des
Européens, II, 311, 318.
Bianchini. Sur le zodiaque antique décrit par ce
savant, II , 42-49.
Bochica, législateur des Muyscas, I, 3 8 , 87; II,
224-226, 258.
26*

4 0 4 TABLE ALPHABÉTIQUE
Bœuf. La distribution inégale des animaux sur le
globe influe sur la civilisation des peuples, I, 34.
Bracelet d'obsidienne, II, 28, 338.
Calantica égyptien, se retrouve sur les m o n u m e n s
aztèques, I, 51; II , 207.
Calendrier aztèque. Tonalpohualli ou calendrier
civil : division du temps, en jours, heures, I, 338;
semaines, I, 341; mois, I, 348; jours complé­
mentaires, I, 3 4 4 , 353, 370. Cycle de treize ans,
I, 345. Cycle de cinquante-deux ans, II, 63. Metz-
lapohualli,
calendrier rituel, I, 355, 358. Arti­
fice des séries périodiques pour désigner les années,
I, 363-372; et les jours, I, 252, 373-376; II, 141.
Seigneurs de la nuit, I, 378. Calendrier de Chiapa,
Odin, I, 382; II, 356. Analogie entre les divisions
du temps des Mexicains et celles des Japonais,
des Tibétains et des peuples d'origine tartare,
I, 384-392. Les noms des jours aztèques sont les
catastérismes du zodiaque tartare, II, 1-33. L e
zodiaque solaire a tiré les dénominations de ses
signes du zodiaque lunaire ou des nakchatras,
II, 5-12. Le zodiaque, en douze parties, a été
primitivement un zodiaque des pleines lunes,
II, 10, 5o, 159. Dans le système de l'astrologie asia­
tique, les signes des dodécatémorions président,
non seulement aux mois, mais aussi aux années,
aux jours, aux heures et aux plus petites parties
des heures, II, 33. Origine de la multiplicité des
signes, II, 35-41. Cycle d'animaux tartares reconnu
dans le planisphère romain de Bianchini, II, 46-49,

DES MATIÈRES. 405
368. Analogie entre le cochon du zodiaque tartare
et le poisson du zodiaque de Amendera , II, 48, 365.
Les zodiaques sont-ils originairement des cycles?
II, 51. Signes des équinoxes et des solstices,
II, 175, 201. Intercalation mexicaine, II, 5 8 ,
74, 79, 8 2 , 36o. Fête séculaire , II, 63-183 : com­
parée à la fête d'Isis, II, 67, 361, 362, 374. Feu
nouveau, I, 271, 36o. Pyreïa, II, 352. Pierre
sculptée représentant le calendrier mexicain et les
fastes, II, 84-96.
Calendrier péruvien , 1, 342, 345 , 347 ; II, 75.
Calendrier des Araucains, II, 370.
Calendrier des Muyscas : forme de leur année, II, 228 ,
248; mois, suna,II, 244; semaines, IT, 227, 224 ;
jours lunaires, séries périodiques, II, 247. N o m s
des signes, II, 228. Hiéroglyphes numériques,
II, 237-243. Cycles de 185 lunes ou 15 années
chinoises et tibétaines, II, 254. Sacrifice séculaire
correspondant aux indictions, II, 255-25g. Pierres
sculptées servant à faciliter l'ordre des interca­
lations, I, 337; II, 25g. Les Muyscas connoissent
les cycles de vingt fois 37 sunas, ou les cycles
asiatiques de soixante ans, II, 265, 371.
Calendrier des habitans de Noutka, II, 96; et d'Ota-
heiti, II, 3g3.
Calendrier des Indoux , II, 4, 11, 33.
Calendrier des Egyptiens, II,. 372-378 , 392.
Calendrier chrétien, représenté dans des peintures
mexicaines, II, 3o4.
Callo, maison de l'Inca, II, 100-111.

406 TABLE ALPHABÉTIQUE.
Cañar, forteresse péruvienne, I, 289-298; II, 326-
33o.
Caries géographiques des anciens Mexicains, I, 135 ;
II, 181.
Cascades du Téquendama, I, 85-95; de Régla, I,
325-331 ; du Rio Vinagre , II, 162-164.
Champ des géans, rempli d'ossements fossiles de mas­
todontes, II, 125.
Chapelet connu anciennement au Mexique, I, 247 ;
II, 124. Son rapport avec les quippus et kouas,
I, 2o3 ; II, 271.
Charles IV. Sa statue équestre à Mexico, I, 59.
Chimborazo, I, 281, 284, 287; II, 112-117.
Christianisme. Analogie entre les dogmes des Az-
tèquesetceux de la religion chrétienne, I, 237-242.
Ciment. Preuve que les Péruviens en connoissoient
l'emploi, I, 31o.
Civilisation, la plus ancienne a des caractères par­
ticuliers, I, 8; II, 98. Divers centres de civili­
sation, I, 33-56. N e commence pas en Amérique par
la vie pastorale, I, 34. Peuples chasseurs et agri­
coles, I, 36. Rapports intimes entre les Mexicains,
les Péruviens, les Tibétains , les Égygtiens et les
Etrusques, I, 38-42; II, 138. Obstacles que les
formes des Gouvernemens opposent au développe­
ment des facultés chez les individus, I, 4o ; II, 149.
Cometes. Leur apparition indiquée dans les annales
aztèques, II, 3o1.
Coq. Si les Espagnols l'ont introduit au Mexique,
II, 196.

DES MATIÈRES.
407
Costumes mexicains, I, 159, 243-247 , 254; II, 143,
2o4, 290.
Courrier qui nage. Poste aux lettres, II, 165-167.
Crocodiles, représentés sur un monument dans une
région où ces animaux n'existent pas, I, 133.
Cuivre, mêlé d'étain, employé dans des outils, I ,
313, 314, 323.
Cycle mexicain de cinquante-deux ans, I, 345. Cycle
asiatique de soixante ans usité chez les Muyscas,
II, 254, 265. Dieu, Teotl des aztèques, I, 259.
Déluge d'Anahuac. Voyez le Noé des mexicains,
Coxcox.
Dindons, représentés dans des peintures hiérogly­
phiques, II, 197.
Duquesne ( D o n Jose Domingo ) , II, 220.
Eau, atl, catastérisme, II, 13.
Éclipses du soleil. Preuve que les Aztèques en con-
noissoient la véritable cause, II, 3o2.
Éducation, réglée par le code des lois mexicaines,
I, 222; II, 312-314, 319.
Éléphant, semble indiqué dans une ancienne peinture
mexicaine, I, 254.
Équinoxe et solstice. Catastérisme Nahui Ollin T o -
natiuh, II, 28, 87-91 , 201.
Estrapade. Punition représentée dans une peinture
mexicaine, II, 197.
Eve des Aztèques, ou Tonantzin, I, 235, 273;
II, 198. Ses enfans qui combattent, I, 237 ; II, 3g2.
Femme au serpent. Voyez Eve.

408 TABLE ALPHABÉTIQUE.
Fêtes mobiles, feriæ conceptivas et stativæ des Égyp­
tiens, II, 373-376.
Gnomons, Leur ancien usage en Amérique, I, 75 ;
II, 95, 239, 257, 369.
Grecques ; méandres et arabesques chez les Mexicains,
II, 2o5, 284, 370.
Hiéroglyphes mexicains, I, 133, 161, 167, 169 ,
178-211.
Hiéroglyphes péruviens, I, 210 ; II, 355.
Historiens mexicains qui ont écrit en langue aztèque,
I, 335,
Icononzo, ponts naturels, I, 62-70.
Jomard (M.). Ses idées sur la division des temps chez:
les Mexicains et les Égyptiens, II, 358-368.
Lamas ou pontifes d'Iraca, II, 225.
Langues du nouveau continent, I, 24-31, 178, 3oo;
II, 265, 356, 382.
Lapin couronné et percé de flèches , objet d'un
sacrifice expiatoire, I, 251. Lapin, symbole de la
terre, I, 131. Catastérisme, I, 363; II, 18,
22, 198.
Main de Justice, représentée dans les peintures
aztèques, II, 200.
Manco-Capac, I, 3 8 , 4 1 , 268.
Manuscrits aztèques, ou recueils de peintures hiéro­
glyphiques, I, 195; de Boturini, I, 164; de l'Es-
curial,I, 216; de Vienne, I, 2175 II, 272-277;
de Dresde, II, 268-271; de Bologne, I, 216; de
Berlin, II, 195-197, 2o3, 304; de Paris, II, 279-

DES MATIÈRES. 4 0 9
3o3; de Veletri, I, 198-202, 2З0, 248-276; du
Vatican, I, 2З1-242, 243-247; II, 121, З2З;
du père Pichardo, I, 228 ; de Mendoza , II, З06-
З22;
d'Oxford, I, 227; II, З9З.
Métempsycose admise par les Tlascaltèques, I, 241.
Mexico, capitale, I, 67-61.
Motezuma Ilhuicamina ou Montezuma I.er; II, З90.
Motezuma Xocojotzin ou Montezuma II ; I, 68, 112,
245; II, З90.
Muyscas, habitans de la Nouvelle-Grenade ou de
Cundinamarca, I, 87; II, 22З, 338.
Noé des peuples d'Anahuac, désigné par les n o m s
de Coxcox et Teocipactli, I, 114, З76 ; II, 14-17,
128, 175, 177, 199.
Noms propres indiqués par des hiéroglyphes, I, 166.
Nudité, très-rare dans les peintures mexicaines,
I, 274.
Numération. Système adopté par les différens peuples
de l'Amérique, 2З0-24З. Manière d'exprimer les
nombres chez les Mexicains, I, З69 ; chez les
Muyscas, II, 2З9; chez les Égyptiens, II, 246, З92.
Palmier à cire, I, 84.
Paradis des Mexicains, II, 156.
Pélerinages à Cholula et Iraca, II, 226.
Pleyades. Les Mexicains en observoient la culmina-
tion, II, 69.
Poésies mexicaines, II, З91.
Pont de cordages, II, 186.
Précession des équinoxes. Si les Egyptiens l'ont con­
nue, II, З72.

410 TABLE ALPHABÉTIQUE.
Processions astrologiques des Chinois et des Muyscas,
11, 259.
Purification de l'Inde, usitée au Mexique, I, 273.
Pyramides américaines ou teocalli, I, 96-132. Elles
étoient à la fois des tombeaux et des temples,
I, 122.
Quetzalcoatl, législateur des Mexicains, I, 3 8 , 111,
238, 265; II, 131, 387.
Mieux (M. Louis d e ) , II, 211.
Sacrifices humains, chez les Mexicains, I, 256-271 ;
II, 156; les Muyscas, II, 256-259; les Péruviens,
I, 268; chez les Indoux et les Egyptiens , I, 269 ;
leur origine chez les Aztèques, I, 260 ; se conservent
long-temps au milieu de la civilisation, I, 270.
Sculpture mexicaine, I, 51-56, 133, 159; II, 86,
146, 148, 283; péruvienne, I, 3oo, 313; des
Muyscas, II, 260, 338.
Semaine. Petit cycle de sept jours inconnu aux peuples
de l'Amérique, aux Japonnais, aux Persans, aux
Etrusques et aux Grecs, I, 343; II, 228, 244.
Signes du zodiaque; leur ordre chez les peuples
tartares et chez ceux de l'Amérique, II, 38, 44.
Soleil. Pyramide de Téotihuacan dédiée au soleil,
I, 102. Temple du soleil au Mexique, I, 256; et
à Sogamozo, II, 256; Européens ou fils du soleil,
II, 227.
Teoamoxtli, livre divin ou Pourana des Mexicains,
composé par l'astrologue Huematzin, I, 249 ;
II, 386.
Teocualo, cérémonie religieuse dans laquelle les

DES MATIÈRES. 411.
Mexicains mangeoient leur Dieu sous la forme de
farine de maïs pétrie avec du sang , I, 352.
Têtes, conformation des crânes américains, I, 21,
157. Dépression du front, II, 200.
Tlamacazques, moines mexicains, I, 116. Les an­
ciennes institutions monastiques des Mexicains et
des Péruviens ressemblent à celles du Tibet et du
Japon, I, 269. Congrégation du loup , II, 159.
Tlazolteotl, planète Vénus, II, 3o3.
Tolsa ( D o n Manuel), I, 60.
Tour de Babel, tradition aztèque, I, 114.
Tsin, terminaison de mots chinois et mexicains,
II, 357.
Volcans. Hiéroglyphe qui les désigne dans les pein­
tures aztéques, I, 167 ; II, 3o3. Ceux du Mexique
sont rangés sur un m ê m e parallèle, II, 218. Coto-
paxi, I, 138 - 15o. Cargueirazo, I, 284, 287.
Jorullo, II, 216-219. Cayambe-Urcu, II, 213.
Pichincha, II, 324. Tungurahua, I, 144. Sotara
et Puracé, II, 162. Sangay, I, 44. Orizava, II,
3o3. Ténériffe, II, 292. Volcans d'air de Turbaco ,
II, 208-212.
Zodiaque ; l'égyptien est celui des peuples agricoles,
II, 4, 160, 371. Le zodiaque tartare est celui des
peuples chasseurs, II, 19, 159. Les animaux
célestes font connoître la zone où les zodiaques
tartare et toltèque ont été formés, II, 23-24.
FIN DES TABLES.

E R R A T A .
Vol. I, pag. 42, lig. 9, au lieu de des: lisez de.
pag. 62, lig. dernière, au lieu de Pl. X V I :
lisez Pl. II.
pag. 109, lig. 23, supprimez Tlalchihual-
tepec.
Vol. II, pag. 58, lig. 18, au lieu de 1460 : lisez 15o8.
pag. 82, lig. 20, au lieu de 3665, 250 : lisez
365,25.

T A B L E D E S P L A N C H E S .
T O M E P R E M I E R .
Planches I. Buste d'une prêtresse aztèque, p. 15.
II. Ponts naturels d'Icononzo, 62.
III. Pyramide de Cholula, 96.
IV. Généalogie des princes d'Azcapozalco,
p. 161.
V . Pièces de procès en écriture hiérogly­
phique , 169.
VI. Manuscrit hiéroglyphique aztèque, con­
servé à la bibliothèque du Vatican, 173.
VII. V u e du Chimborazo et du Carguairazo,
p. 277.
VIII. Relief en basalte, représentant le ca­
lendrier mexicain, 332.
T O M E II.
IX. Maison de l'Inca, à Callo, dans le
royaume de Quito, 100.
X . Époques de la nature, d'après la m y ­
thologie aztèque , 118.
XI. Peinture hiéroglyphique tirée du manus­
crit borgien de Veletri, et signes des
jours de l'almanach mexicain, 141.

2 TABLE DES PLANCHES.
PLANCHES XII. Pont de cordages, près de Penipé, 186.
XIII. Vases de granit, trouvés à la côte de
Honduras, 2o5.
XIV. Volcan de Jorullo, 216.
X V . Calendrier des Indiens Muyscas, an­
ciens habitans du plateau de Bogota,
p. 220.
X V I . Fragment d'un manuscrit hiérogly­
phique , conservé à la bibliothéque
royale de Dresde, 268.
XVII. Ruines de Milta, dans la province
XVIII. d'Oaxaca, plan et élévation, 278.
X I X . Vue du lac de Guaitavita, 34o.





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