Photographie de Jessica Pierre-Louis
Photographie de Jessica Pierre-Louis. Sous droits

1°) Docteure en histoire, vous avez soutenu en 2015 une thèse intitulée « Les Libres de couleur face au préjugé : franchir la barrière à la Martinique aux XVIIe-XVIIIe siècles » sous la direction d'Érick Noël, professeur des universités à l'Université des Antilles. Pouvez-vous revenir sur votre parcours et nous dire comment vous vous êtes orientée vers ces sujets de recherche ?

 

Initialement titulaire d’un brevet de technicien supérieur en Animation et gestion touristiques locales et après deux années passées à travailler dans le secteur de la mise en valeur du patrimoine et de son histoire, j’ai souhaité approfondir mes connaissances sur la Caraïbe. J'ai alors obtenu une licence professionnelle en Développement et protection du patrimoine culturel, puis j’ai entrepris un cursus général en Histoire pour accéder au master de recherche Histoire et patrimoine de la Caraïbe, au sein de l’université des Antilles et de la Guyane.

Les enseignements donnés m'ont amenée à des questionnements sur les Kalinagos en Martinique. Avec la colonisation française, ils furent d’abord relégués dans la moitié est de l'île, puis combattus, tués ou expulsés. Pour autant, certaines personnes s’intégrèrent à la société coloniale. J'ai étudié cette présence à travers les registres paroissiaux de la fin du XVIIe siècle. Leur petit nombre ne permettant pas de mener plus avant les travaux attendus dans mon cursus, j'ai élargi la période au XVIIIe siècle et le sujet aux personnes libres de couleur, c'est-à-dire aux personnes non-blanches, noires ou métissées, affranchies ou leurs descendants, qui étaient juridiquement libres, mais stigmatisées sur la couleur de leur peau ou leur origine. 

Cette recherche m’a intriguée. En étudiant les actes de naissance, mariage, décès sur plusieurs générations, j’observais non seulement que les termes pour stigmatiser une même personne pouvaient varier au cours d'une vie, ce qui semblait incohérent, mais en plus, pour quelques personnes, la stigmatisation "disparaissait", ce qui allait à l'encontre de l'idéologie raciste tendant à justifier l'ordre colonial en affirmant que les affranchis et leurs descendants "conservent toujours la tache de leur esclavage". Théoriquement, la barrière de couleur entre la catégorie des Blancs et les autres devait être infranchissable ; il y avait pourtant un écart entre une norme souhaitée et une pratique fluctuante.

C’est là que j’ai découvert mon intérêt pour la recherche scientifique ; elle me permettait de mieux comprendre des éléments constitutifs de la société dans laquelle je vis. J’ai donc décidé de produire une thèse d’histoire sociale et de poursuivre ensuite dans la voie de la recherche.

Je me suis plus spécifiquement intéressée aux processus de catégorisations socioraciales dans la société coloniale martiniquaise, à la construction du préjugé de couleur, son expression juridique et sociale, aux mécanismes de blanchiment et passing mis en place par les personnes libres de couleur.

2°) Vous avez participé au récolement du fonds Mathieu. Pouvez-vous nous présenter ce fonds et nous raconter en quoi a consisté votre travail, ainsi que ce qui vous a le plus marqué ?

 

Le fonds Mathieu est un ensemble documentaire de quelque 3200 actes notariés produits en Martinique dans le dernier quart du XVIIIe siècle. Il est composé de documents originaux établis par plusieurs notaires ayant exercé dans le sud de l’île. On y trouve des ventes, des donations, des contrats de mariage, des testaments… autant d’éléments pour renseigner divers aspects de l’histoire sociale. L’une des forces de ce fonds est qu’il contient de nombreux inventaires, papiers précieux pour documenter notamment les personnes réduites au statut d’esclaves, qu’elles appartiennent au monde des habitations ou qu’elles vivent en milieu urbain. 

Il y a eu plusieurs étapes à mon travail : 

  • découvrir le fonds, la valeur de son contenu,
  • appréhender la manière dont M. de Reynal a collecté les données,
  • structurer, lier et coder les données collectées pour les rendre interrogeables par un moteur de recherche,
  • participer à l’élaboration d’une interface web et d’une médiation pour les usagers.

Il y a quelque chose d’émouvant à manipuler des documents rédigés quelque 200 ans plus tôt par des personnes dans le cadre de leurs activités quotidiennes et qui n'avaient probablement pas à l’esprit que cela puisse servir de matériau de recherche pour les historiens et historiennes d’aujourd’hui. 

Sur le support, j’ai été marquée par l’épaisseur du papier, sa reliure en petite ficelle, la présence de sceau de cire parfois. Sur le contenu, ce sont les signatures qui ont retenu mon attention ; elles renseignent une maîtrise de l’écriture variée allant de la croix pour ceux qui ne savent pas, au tracé fluide de ceux qui écrivent régulièrement. Il y a aussi la variété des informations produites grâce à l’important volume de documents. Parmi les actes, on découvre parfois des renseignements sur des éléments peu documentés de l’histoire comme les objets coercitifs employés sur les habitations. L’importance de l’ensemble documentaire permet aussi de trouver certaines personnes esclavisées dans plusieurs actes ce qui est précieux pour suivre et reconstituer des parcours de vie.

3°) Comment vous en êtes venue à travailler sur la base « Esclavage en Martinique » ? 

 

Ma thèse est une recherche d’histoire sociale qui se concentre sur la fin du XVIIe siècle et le XVIIIe siècle, c’est donc une période que je connais bien pour analyser les données de la base « Esclavage en Martinique » dont l’essentiel des actes concerne le dernier quart du XVIIIe siècle. De plus, je me suis familiarisée au fil des années avec la structuration de base de données.Pour les besoins de la thèse, j’ai été amenée à élaborer une base de données contenant des informations sur plus de 33000 actes de naissance, mariage, décès. J’ai aussi participé au programme « REZO-Antilles » dirigé par l’historien Jean-Pierre Sainton qui s’appuyait sur Fichoz une base de données relationnelles complexe. Puis, j’ai travaillé à la collecte et la structuration de bases de données pour des projets de recherche en lien avec « les territoires de la ville », dirigée par l’historienne Dominique Rogers. 

En 2018, Anne Pajard, alors cheffe de projet de la bibliothèque numérique Manioc, a vu dans mon profil, des compétences et une expérience qui pouvaient aider à l’élaboration de la base de données « Esclavage en Martinique » et m’a donc proposé d’y participer. J'ai intégré pour quelques mois l'équipe Manioc, partageant mon temps essentiellement entre la structuration des deux premiers volets (esclaves, actes) et la médiation autour des collections de la bibliothèque numérique. Dans un second temps, j’ai été missionnée pour travailler sur le troisième volet de la base, celui sur le patrimoine.

4°) La base s’est récemment enrichie d’un nouveau volet consacré au patrimoine des propriétaires d’habitations. Pouvez-vous nous expliquer les enjeux et l’intérêt de ce nouveau volet ?

 

Dans les actes du fonds Mathieu, M. de Reynal a observé la possibilité de documenter les personnes esclavisées de la société martiniquaise, ce qui l’a poussé à créer un tableur pour lister les actes et un autre pour collecter des données sur les esclaves mentionnés dans ces actes. Il a aussi vu dans ces papiers la possibilité de plus largement connaître la société coloniale en documentant les biens possédés par les personnes, ce qui a donné lieu à un troisième tableur : celui des patrimoines.

La collecte des données permet d’évaluer d’un point de vue financier les actifs et les dettes, de mieux connaître l’exploitation de la terre (les fonds de terre, les surfaces et types de cultures, les terres défrichées, les bois debouts ou bois de revenu...), les denrées produites, la composition des bâtiments d’habitation et d’exploitation. M. de Reynal a aussi cherché à identifier les éléments touchant à la structure esclavagiste, outre le nombre d’esclaves, il a relevé l’existence de cases et de jardins pour les personnes esclavisées, d’éléments de coercition (cachot, carcan, chaîne…), d’« hôpitaux », un espace dédié, théoriquement rendu obligatoire par une ordonnance royale du 15 octobre 1786. Il a aussi attaché un intérêt particulier pour les éléments culturels (bibliothèques, livres, tableaux, gravures…), la monnaie en circulation, l’argenterie et les bijoux décrits.

Les actes notariés, notamment quand ils contiennent un inventaire ou état estimatif des biens,  regorgent d'informations sur l’histoire sociale des sociétés coloniales. Les mariages, les successions après décès, les ventes ou les mises en société étaient autant d’occasions de réaliser des listes décrivant les biens possédés, transmis ou mis en commun. Tout ce qui pouvait être considéré comme faisant la richesse d’une personne était consciencieusement noté. Ce nouveau volet apporte donc une source d’information riche pour connaître les propriétaires et leurs habitations : leurs productions, les patrimoines immeubles et meubles. Mais c’est aussi l’occasion de mieux connaître le monde urbain et ceux et celles qui possèdent une maison ou un établissement à la ville (marchandes, cabaretiers, forgerons, boulangers et autres artisans…).

5°) Quelles perspectives voyez-vous pour la base « Esclavage en Martinique » ?

 

La base permet de s’intéresser à l’ensemble des catégories socioraciales de la société coloniale du dernier quart du XVIIIe siècle : blancs, libres de couleur et esclaves. C’est toute la société coloniale et esclavagiste qui est donnée à voir ; en ce sens, c’est une source inépuisable de données pour la recherche en sciences humaines et sociales, même si ce sont évidemment des aspects historiques qui me viennent en premier à l’esprit. Elle peut être utilisée aussi bien pour des études qualitatives que quantitatives ; je l’ai par exemple utilisée quantitativement pour étudier la répercussion du colorisme sur les personnes réduites au statut d’esclaves

La base peut aider à documenter des « destinées d’esclaves » pour reprendre les mots de Gabriel Debien, étudier des éléments globaux (sexe, âge, prix, origine, qualification, état de santé...), mais aussi reconstituer des parcours individuels et familiaux pour les personnes présentes sur plusieurs actes. La base peut potentiellement aider à retrouver des ancêtres esclavisés dans le cadre de recherches généalogiques.

La base peut aussi contribuer à documenter la circulation des biens. Je pense notamment à l’étude de la constitution d’un patrimoine et d’une puissance économique pour les personnes libres de couleur. Une déclaration du roi leur interdisait depuis 1726 la possibilité de recevoir un don ou un legs de personnes blanches et la prépondérance de l’illégitimité des relations rendait complexe la transmission d’héritage au sein de cette catégorie. Toutefois, il a existé des contournements de la loi, des adaptations à une législation contraignante et la mise en place de solidarités qu’il serait intéressant d’étudier plus avant.

Enfin, le volet patrimoine peut permettre une meilleure connaissance de l’histoire économique des habitations dans toute la diversité de leur profil et de leur taille. Cependant, c’est plus spécifiquement les descriptions des bâtiments et d'objets qui ont retenu mon attention et qui me semblent particulièrement intéressantes pour ce volet. Quelques descriptions détaillées peuvent en effet apporter aux archéologues des éléments de comparaison et de compréhension des vestiges mis à jour lors de fouilles et du mobilier archéologique étudié aux Antilles. Dans la rubrique bâtiments, on peut obtenir des détails sur l’usage des édifices, voire la distribution des pièces des plus grosses constructions. Parfois, les actes précisent les matériaux de construction et leur origine, les techniques employées, les dimensions, l’état général. Dans certains cas, le détail des équipements et les ustensiles de production sont aussi mentionnés. Pour ceux et celles que cela intéresse, la notice informative dresse un panorama de la richesse des éléments qui peuvent être documentés avec un recensement étendu des termes employés dans les actes.

Notes

1] Jessica Pierre-Louis, « La présence amérindienne dans les registres paroissiaux du Prêcheur, de Basse-Pointe et du Macouba (1665-1700). » (mémoire de Master 1, AIHP-GEODE, Université des Antilles et de la Guyane, 2008).

2] Jessica Pierre-Louis, « Les Amérindiens, les libres de couleur et les “assimilés”, à Basse-Pointe, au Macouba et au Prêcheur, de 1665 à 1774 » (mémoire de Master 2, AIHP-GEODE, Université des Antilles et de la Guyane, 2009).

3] Jessica Pierre-Louis, « Femmes de couleur libres et donations à la Martinique (1806-1830) », Clio. Femmes, Genre, Histoire, no 50 (décembre 2019): 50, https://doi.org/10.4000/clio.17104 

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