L’équipe de Curaçao dans l’arène mondiale du football
Camel Boumedjmadjen
Si Jorge Luis Borges affirmait péremptoirement (et contrairement à Albert Camus ou Pier Paolo Pasolini) que le « football est universel car la bêtise est universelle », celui-ci suscite toujours l’engouement du plus grand nombre, en particulier lors de la Coupe du Monde organisée par la FIFA (Fédération Internationale de Football Association) tous les 4 ans.
Dans la Caraïbe, comme ailleurs, l’intérêt souvent passionné pour les sélections de la phase finale de cette compétition sportive internationale, prévue du 11 juin au 19 juillet 2026, s’est une nouvelle fois vérifié. D’autant que, pour la première fois, la petite île caribéenne de Curaçao participera à ce spectacle planétaire. Ce 23e rendez-vous sportif et cette participation exceptionnelle nous donnent donc l’occasion de revenir sur le caractère universel de ce sport, passion populaire pour les uns, « opium du peuple » pour les autres, en rappelant son enracinement populaire et en présentant brièvement l’honorable palmarès qui a valu à l’équipe de Curaçao cette distinction très enviée.
Le football, dans sa dimension professionnelle, a aujourd’hui tous les traits caractéristiques d’une industrie du divertissement. Comme d’autres activités humaines, il a été investi par de puissants groupes financiers à la recherche de placements très juteux, au point d’ailleurs de devenir un acteur majeur du « show business » à l’échelle mondiale. La présence des « people » de la discipline dans le champ publicitaire, l’apparition de loges VIP dans les tribunes et, parfois, de scandales souvent scabreux en attestent. Pourtant, ces aspects mercantiles et médiatiques dominants ne résument pas l’essence de cette pratique sportive aux origines aristocratiques britanniques. Elle a en effet trouvé très tôt au sein des classes populaires un espace social où prospérer sans buts lucratifs. Le club londonien de West Ham, fondé en 1885, garde par exemple une trace très visible de son origine prolétarienne avec les deux marteaux croisés dans ses armoiries, symbolisant le travail des ouvriers des forges [1]. Les fondeurs de canons de la manufacture d’armes employés par la « Royal Arsenal » ont fait de même en créant le club d’Arsenal FC [2] en 1886. Son logo, devenu marque déposée, et le surnom (les « gunners ») des joueurs de cette équipe très titrée, témoignent là encore de cette filiation. L’historien Eric Hobsbawn affirme même que le football est la « religion laïque du prolétariat britannique » [3]. George Orwell dans Le quai de Wigan confirme cette appréciation, au cours de sa minutieuse enquête journalistique de terrain dans le quotidien des ouvriers et mineurs du nord de l’Angleterre. Il y rappelle en effet que le football fait partie intégrante du mode de vie ouvrier et que toute ambition révolutionnaire ne peut ou ne doit pas faire table rase de cette réalité :
« Mais ce qu’il [l’ouvrier ordinaire] ne comprend pas, c’est que le socialisme ne peut se réduire à la simple justice économique et qu’une réforme de pareille ampleur est appelée à bouleverser profondément et notre civilisation et son mode de vie personnel. Sa vision d’un avenir socialiste est une vision de la société actuelle débarrassée de ses abus les plus criants, mais s’organisant autour des mêmes centres d’intérêt qu’aujourd’hui - la famille, le pub, le football et la politique locale » [4].
« Mais ce qu’il [l’ouvrier ordinaire] ne comprend pas, c’est que le socialisme ne peut se réduire à la simple justice économique et qu’une réforme de pareille ampleur est appelée à bouleverser profondément et notre civilisation et son mode de vie personnel. Sa vision d’un avenir socialiste est une vision de la société actuelle débarrassée de ses abus les plus criants, mais s’organisant autour des mêmes centres d’intérêt qu’aujourd’hui - la famille, le pub, le football et la politique locale » [4].
Le football amateur comme fait social a d’ailleurs inspiré le cinéaste anglais Ken Loach qui signe en 2009 « Looking for Eric » où le protagoniste principal, fervent supporter de Manchester United, retrouve le fil de son existence grâce à l’aide fantasmatique de l’attaquant et buteur de l’équipe, le « king » Eric Cantona. Jean-Jacques Annaud, en réalisant le film Coup de tête, s’est également fait le témoin de cette place particulière du football dans le monde ouvrier. Patrick Dewaere (François Perrin) y campe le rôle d’un ouvrier-footballeur talentueux victime, mais aussi pourfendeur, de l’hypocrisie et de la bassesse morale des notabilités locales. Dans la société française, cet ancrage populaire est donc similaire, comme le prouve encore l’existence du journal Miroir du football [5] (publication sans doute régulièrement feuilletée dans nombre de cafés et bars-tabacs aux noms évocateurs comme « Le penalty », « Le coup franc »…). Ce journal mensuel, créé en 1958 par François Thébaud proche du Parti Communiste Français, a été le promoteur admiratif du « beau jeu » latino-américain, représenté par les grandes nations que sont l’Argentine et le Brésil, mais aussi dans une moindre mesure par des pays de taille bien plus modeste tel que Curaçao, passé tout récemment sous les feux de la rampe footballistique.
Le 18 novembre, l’équipe nationale de Curaçao s’est en effet qualifiée pour la coupe du Monde à l’issue d’un match nul face à la Jamaïque, cette qualification a suscité l’enthousiasme à Willemstad et partout ailleurs dans la petite île caribéenne.
En Martinique, Philémon Césaire a été témoin de cette même ferveur collective au tout début du XXe siècle. Dans Souvenirs : exposition coloniale internationale 1931, il souligne l’engouement des Martiniquais pour la pratique du football :
Au cours de ces dix dernières années, on assista à une véritable poussée de sociétés de football à Fort-de-France et combien passionnants sont les « matches » qu’elles ont l’occasion d’organiser à la « Savane », sous les vivats et aux applaudissements d’une foule qui prend goût de plus en plus à ces jeux splendides ! [6]
Cette qualification traduit bien la progression de l’équipe curacienne sous la direction de l’actuel sélectionneur et entraîneur Dick Advocaat. Classée en première position du groupe CONCACAF (Confédération de football d'Amérique du Nord, d'Amérique centrale et des Caraïbes) à l’issue des éliminatoires de la prochaine compétition mondiale, l’équipe de Curaçao a depuis le milieu du XXe siècle confirmé la qualité de son jeu en participant de façon tout à fait honorable et même éclatante à des tournois régionaux de très bonne tenue, tels que la Coupe de la Confédération centre-américaine et caribéenne de football (CCCF) en 1941 et les Jeux d’Amérique centrale et des Caraïbes en 1946 où elle remporta la 3e et 2e place du podium (alors sous la bannière des Antilles néerlandaises). Elle renouvela ces performances en 1955 et 1957 en gagnant la deuxième place du podium de la Coupe de la CCCF. L’équipe de Curaçao a donc su faire fructifier cet héritage. Les équipes de Guadeloupe et de Martinique en ont d’ailleurs fait les frais lors de la Coupe caribéenne de 2014 pour la première (battue 1-0) et de 2017 pour la seconde (battue 2-1, de surcroît à domicile, au stade Pierre Aliker). Cette même année, l’équipe curacienne, sous la direction du sélectionneur néerlandais Remko Bicentini, remporta la Coupe caribéenne des nations en battant la Jamaïque 2-1.
Cette liste non exhaustive des victoires du « 11 curacien » et cette première qualification au « Mondial de foot » alimentent une fierté nationale renforcée par la relative autonomie de l’île vis-à-vis des Pays-Bas. Issue du référendum du 29 mai 2009, cette autonomie a rendu possible la dissolution des Antilles néerlandaises au profit du nouveau statut politique et administratif de « pays autonome » au sein des Pays-Bas. Depuis 2010, Curaçao se prévaut légitimement d’administrer comme elle l’entend ses affaires intérieures, le « futbol korsou » pourrait prochainement lui fournir de nouveaux motifs de satisfactions !
Notes
[3] Mikaël Correia, Une histoire populaire du football. La Découverte, 2020
[4] George Orwell et Michel Pétris, Le quai de Wigan. Paris, 10-18, 2000, p. 165
[5] Les 2 premiers numéros du mensuel sont consultables et téléchargeables http://www.miroirdufootball.com/
[6] Philémon Césaire, Souvenirs : exposition coloniale internationale 1931, Paris, 1931, p. 40. Bibliothèque numérique Manioc, consulté le 29 novembre 2025 : http://www.manioc.org/patrimon/LAM18010
Pour aller plus loin
Éric Mottet, Géopolitique de la Coupe du monde de football 2010 : enjeux de pouvoir et rivalités sportives autour d’un méga-événement, Québec, Septentrion, 2010.
Pascal Boniface, La terre est ronde comme un ballon : géopolitique du football, Paris, Éd. du Seuil, 2002.
Jean-Claude Michéa, Le plus beau but était une passe : écrits sur le football, Paris, Climats, 2014.
Pier Paolo Pasolini et Flaviano Pisanelli, Les terrains : écrits sur le sport, Paris, le Temps des cerises éd, 2012.
Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle : la barbarie des stades, Paris, Gallimard, 2006.
Mickael Correia, Une histoire populaire du football, Paris, la Découverte, 2020.
Pascal Boniface, Le sport à l'ère de la mondialisation : enjeux et pouvoirs pour les acteurs locaux. Football, mondialisation et identité http://www.manioc.org/fichiers/V15326
Wladimir Andreff, Les grands évènements sportifs, atouts majeurs de valorisation : coupe du monde de football 2014 et JO 2016 facteur de développement de la Guyane. Analyse du coût des méga-évènements sportifs. Analyse du dépassement du coût des JO http://www.manioc.org/fichiers/V15322 http://www.manioc.org/fichiers/V15325
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