La place du créole dans la police nationale en Guadeloupe
Jean-Fabrice Ondo
Camel Boumedjmadjen
Manioc vous propose un entretien avec Jean-Fabrice Ondo, Officier de police au sein de la Direction territoriale de la Police nationale (DTPN) de Guadeloupe, sur la place du créole dans la police nationale en Guadeloupe.
1) Jean-Fabrice Ondo, vous êtes Officier de police au sein de la Direction territoriale de la Police nationale (DTPN) de Guadeloupe et auteur d’une thèse de doctorat intitulée Le créole dans la police nationale en Guadeloupe : représentations et pratiques d’une langue régionale au sein d’une institution régalienne soutenue en juin 2026 à l’Université des Antilles. Pouvez-vous nous présenter brièvement les principales missions de la DTPN ?
La DTPN assure des missions de protection des personnes et des biens. En tant que service déconcentré de l’Etat spécialisé en matière de sécurité publique, son rôle général est de prévenir et réprimer les infractions, d’en identifier les auteurs et de les interpeller. Plus précisément, les fonctions de la DTPN sont multiples et elle agit dans plusieurs domaines de la sécurité. Ceux de la sécurité et de l’ordre publics (police secours et assistance aux personnes, maintien et rétablissement de l’ordre public) ; de la police judiciaire (recherche et interpellation des auteurs d’infractions pénales) ; ou de la police aux frontières (lutte contre l’immigration irrégulière). Cette direction agit également en matière de formation professionnelle initiale (recrutement des Policiers adjoints et des Cadets de la République), continue (actualisation des connaissances des policiers titulaires et préparation aux concours et examens professionnels) et de soutien opérationnel aux personnels policiers et administratifs. Elle apparaît ainsi comme l’un des garants de la préservation de la sécurité et de la tranquillité publiques sur le territoire.
2) Votre travail de recherche en Sciences de l’éducation sur l’usage du créole dans la police nationale en Guadeloupe a-t-il été motivé par des considérations essentiellement pragmatiques ?
Mes travaux ont été motivés avant tout par le constat que j’ai fait selon lequel la langue créole est omniprésente dans l’accomplissement de mes missions de policier. Dans ma pratique professionnelle, j’ai toujours eu à cœur de comprendre au mieux mes collègues créolophones et de me faire comprendre de ces derniers. M’intéresser à la culture et à la langue créoles a donc été quelque chose de naturel et d’évident, que j’ai considéré comme un moyen me permettant de me réaliser humainement et professionnellement. Le choix de mon sujet n’en fut que plus aisé. Me décider à travailler sur la langue créole chez les policiers exerçant en Guadeloupe correspond aussi à une méthodologie de recherche particulière appliquée sur le fondement d’un concept, celui du chercheur « chez lui », ou chercheur « endogène » ou « autochtone ». Ainsi, ai-je ressenti le besoin d’analyser mon propre environnement professionnel afin de mieux comprendre la variable du créole. Cette approche m’a paru la plus adaptée à ma situation, à la fois sur les plans réflexif (analyse de mon métier dans un contexte singulier qui est celui du monde guadeloupéen et caribéen), et matériel (ma population d’étude, constituée de policiers et de personnels des forces de sécurité, fut très accessible et sensible à ma démarche).
Mes travaux ont été motivés avant tout par le constat que j’ai fait selon lequel la langue créole est omniprésente dans l’accomplissement de mes missions de policier. Dans ma pratique professionnelle, j’ai toujours eu à cœur de comprendre au mieux mes collègues créolophones et de me faire comprendre de ces derniers. M’intéresser à la culture et à la langue créoles a donc été quelque chose de naturel et d’évident, que j’ai considéré comme un moyen me permettant de me réaliser humainement et professionnellement.
3) Dans l’article « Positionnement épistémologique : relation au terrain d’étude et à la langue créole » (hal-04244621), vous évoquez le délicat positionnement méthodologique qu’il vous a fallu adopter pour mener à bien votre étude. Cette nécessité a-t-elle modifié votre regard sur vos collègues créolophones et votre métier ?
D’abord, mon double statut de policier et de chercheur m’a donné la légitimité nécessaire pour m’exprimer au nom des policiers qui ont pris part à mes travaux. Je me suis fait leur relais dans l’expression de leurs pratiques langagières et de leurs représentations relatives à l’institution policière telle qu’ils la vivent en Guadeloupe. Parler de la police nationale en contexte caribéen m’a a été permis, de facto, par mon appartenance, déjà ancienne, à cette institution. J’étais déjà reconnu comme un policier, et donc, comme un pair, auquel les autres policiers peuvent confier un certain nombre de points de vue. Toutefois, en tant qu’officier de police, mon statut hiérarchique a pu parfois interférer dans mes interactions avec mes collègues. C’est dans ces moments particuliers qu’il m’a fallu rester pleinement conscient des possibles effets de ma démarche et des regards souvent interrogatifs de mes pairs, et adapter ma posture. J’ai ainsi découvert certaines attitudes prises par les policiers que j’interrogeais, soit en entretien, soit par questionnaire, au moment de la diffusion de ce dernier. Mon double statut a généré des interrogations et il m’a fallu expliciter ma démarche. C’est ainsi que je me suis rendu compte qu’il ne suffit pas de se présenter comme policier-chercheur pour être accepté et reconnu comme tel par ses pairs. La dimension hiérarchique de l’institution policière étant très importante, les policiers interrogés privilégiaient, dans un premier temps, mon statut de cadre et pouvaient, parfois, demeurer hésitants dans leurs échanges avec moi. Une fois ma démarche expliquée en détails avec ses objectifs, mes collègues s’ouvraient davantage car ils s’estimaient en confiance. Une autre dimension a aussi constitué, à certains moments, un frein aux interactions, celle de mon positionnement vis-à-vis de la langue créole. N’étant pas moimême d’origine créolophone, mon intérêt pour cette langue a pu étonner. Mais, là encore, dès lors que j’ai éclairé les policiers sur le sens de mes travaux, ils ont accepté de « jouer le jeu » et se sont pliés sans difficulté aux modalités de l’entretien et du questionnaire. A travers ces moments de face à face pédagogique et ces interactions régulières, j’ai découvert que les policiers créolophones exerçant en Guadeloupe ont à cœur de pratiquer leur langue, que les policiers non créolophones peuvent rencontrer des difficultés à comprendre et à se faire comprendre de leurs collègues et de la population, et que l’institution policière s’enrichit des deux langues pratiquées, français et créole.
Parler de la police nationale en contexte caribéen m’a a été permis, de facto, par mon appartenance, déjà ancienne, à cette institution. J’étais déjà reconnu comme un policier, et donc, comme un pair, auquel les autres policiers peuvent confier un certain nombre de points de vue.
4) Votre analyse de l’usage du créole au sein de la police nationale invite à prendre en compte les spécificités culturelles et sociales des territoires ultra-marins en général et de la Guadeloupe en particulier, est-elle aussi une incitation à reconsidérer la suppression de la « police de proximité » ?
En dépit de la suppression de la police de proximité, l’institution policière en Guadeloupe, à l’instar d’autres territoires ultra marins ou hexagonaux, poursuit ses missions d’aide, d’assistance et de dialogue avec la population. Pour ce faire, d’autres dispositifs similaires ont été mis en place, tels que la police de sécurité du quotidien. Elle permet de maintenir le lien avec le public en dehors des situations d’intervention et de secours. D’autres missions de la police nationale assurent également cette relation entre la police et la population, comme les actions de prévention en milieu scolaire ou les formations continues en direction des fonctionnaires des services déconcentrés de l’Etat et des collectivités locales. Au quotidien, les policiers sont immergés dans le contexte spécifique guadeloupéen et leur ancrage territorial, eu égard notamment à leurs origines créolophones ou à leur présence ancienne en Guadeloupe, leur donne un accès privilégié et une compréhension de la population et de l’environnement local.
5) Quels sont, dans votre quotidien professionnel, les principaux enseignements pratiques de votre recherche doctorale ?
Je pense qu’il est encore un peu tôt pour évaluer les effets de mes travaux sur mes fonctions professionnelles, les analyses scientifiques étant identifiables sur un délai relativement long. Cependant, je perçois déjà quelques éléments des apports de mon travail universitaire. C’est le cas pour la langue créole avec laquelle je vis quotidiennement, et dont les situations d’emploi m’intéresse désormais d’une manière plus attentive. Je m’essaie moi-même davantage à sa pratique, étant observé que ma compréhension en est déjà bien avancée. Un autre aspect des conséquences de mes travaux est celui des méthodes de recherche et d’investigation. Le travail universitaire m’a donné des clefs de compréhension et d’analyse plus précises des situations que je rencontre, ainsi qu’une plus grande capacité à synthétiser et à relativiser le contexte dans lequel j’évolue. Enfin, ma manière d’appréhender les policiers et le public ainsi que les interactions que je suis amené à vivre ont été repensées à la lumière de ma recherche. Ainsi, ai-je le souci de mieux comprendre mes propres représentations de la population, de la langue et de la culture créoles dans ma pratique professionnelle. Pour mes fonctions d’officier de police, en charge de missions régaliennes exercées essentiellement en français, ces éléments sont précieux et participent à améliorer ma compréhension et mon vécu de l’environnement guadeloupéen caractérisé par la coexistence de ces deux langues.
Jean-Fabrice ONDO
Guadeloupe, 12 septembre 2026
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