The Mighty Sparrow (1935-2026) – Roi des Calypso Monarchs
Frédéric Vigouroux
Ce dimanche 3 mars 1957, premier jour du carnaval à Port-of-Spain, le Calypso King de l’année précédente, Mighty Sparrow monte sur la scène du Globe Cinema, à l’angle de St-Vincent et Park Street et l’un des plus grands cinémas de la Caraïbe, pourtant ce n’est pas pour participer au concours officiel qui se déroule comme chaque année à Savannah Park à un kilomètre de là, mais pour inaugurer un boycott de ce rendez-vous musical qui dura trois ans et changea considérablement la vie des calypsoniens.
En remportant le concours de 1956, avec la chanson Yankees Gone, Mighty Sparrow n’a gagné que la modique somme de 40 dollars trinidadiens et deux bouteilles de rhum Augostura alors qu’au même moment miss Judy Edgehill, couronnée Carnival Queen obtient 7500 dollars grâce à son costume Star Dust et ses « yeux verts irradiants » comme le souligne le Trinidad Guardian. Mighty Sparrow réclame du comité organisateur du concours une plus grande égalité de traitement, d’autant que cette année, comme les précédentes, la Carnival Queen vient de la minorité blanche et le Calypso King de la majorité afro-trinidadienne.
Mighty Sparrow, né Slinger Francisco le 9 juillet 1935 à Gran Roi, un petit village de pêcheurs sur l’île de Grenade, fils de Clarissa et Rupert Francisco est déjà un des calypsoniens les plus fameux. Il émigre avec sa mère en 1937 à Trinité-et-Tobago, où son père, menuisier, a trouvé du travail à Port-of-Spain. La famille s’installe à Laventille, un quartier populaire de la ville, mais Slinger est inscrit à la Newtown Boys Roman Catholic School, où il chante des psaumes au sein de la chorale de l’église Saint-Patrick. À la maison, il écoute du calypso, que son école condamne comme étant pernicieux, mais que ses parents apprécient comme la plupart des Trinidadiens des classes populaires, tant ce genre musical a su mettre en musique depuis plus d’un siècle les aspects graves ou joyeux de leur vie, souvent avec humour et quelques sous-entendus grivois.
Mighty Sparrow, né Slinger Francisco le 9 juillet 1935 à Gran Roi, un petit village de pêcheurs sur l’île de Grenade, fils de Clarissa et Rupert Francisco, est déjà un des calypsoniens les plus fameux.
Le carnaval de Port-of-Spain est le grand moment d’expression des calypsoniens, en particulier depuis 1939 et l’organisation du premier concours du Calypso King, gagné par Growling Tiger et sa chanson Trade Union, qui évoque les émeutes ouvrières de 1937. Au-delà du concours, ce sont aussi les différents tours de chant organisés dans des tentes financées par des commerçants ou des entrepreneurs qui permettent aux calypsoniens de se faire connaître et de gagner leur vie. C’est dans ces tentes, pendant le carnaval de 1949, que Francisco commence à chanter au sein d’un groupe de steel pan.
Il se fait très rapidement remarqué par son style scénique. Jusqu’alors les calypsoniens restaient statiques derrière leur micro, à l’image des crooners américains, Francisco passe d’un endroit à l’autre de la scène au rythme de la musique. Ce style sautillant lui vaut le surnom de Little Sparrow de la part de la vieille garde du Calypso.
En quelques années, il s’impose comme l’un des maîtres du genre, enregistre même quelques disques et devient The Mighty Sparrow. En 1956, il remporte donc le prestigieux concours de Calypso King avec Yankees Gone, mais aussi le concours Road March King qui récompense la chanson la plus reprise dans les cortèges. Ce calypso est inspiré par la fermeture de la station navale de l’US Navy sur la base de Chaguaramas et le désespoir des femmes trinidadiennes qui vont devoir trouver une autre source de revenus que le commerce de leur charme, au contraire Mighty Sparrow se réjouit que les trinidadiens puissent à nouveau s’occuper des femmes dont la concurrence yankee les a privés.
Outre la victoire aux concours, cette chanson connaît un succès international, alors qu’en pleine vague du calypso à Hollywood, Robert Mitchum la reprend sous le titre qui va la rendre célèbre, Jean and Dinnah, après l’avoir entendu alors qu’il participait au tournage de L’Enfer des tropiques.
Jusqu’alors les calypsoniens restaient statiques derrière leur micro, à l’image des crooners américains, Francisco passe d’un endroit à l’autre de la scène au rythme de la musique. Ce style sautillant lui vaut le surnom de Little Sparrow de la part de la vieille garde du Calypso.
C’est cette renommée et la présence des plus grands calypsoniens au concours qu’il organise pendant trois ans qui fait que le comité organisateur du concours de Calypso finit par céder, sous l’impulsion du Ministre en chef de Trinidad et Tobago, Eric Williams. En 1960, le concours retrouve Savannah Park, et Mighty Sparrow retrouve son titre avec la chanson Mae Mae, qui remporte aussi le titre de Road March King. La popularité de Mighty Sparrow en tant qu’artiste tient à sa maîtrise du langage culturel traditionnel du calypso — cette réalité ambiguë qui se cache derrière ses paroles mêlant fanfaronnades sexuelles et hooliganisme local, un phénomène appelé badjohnism. Il mène plusieurs duels musicaux avec d’autres chanteurs de calypso, appelés picongs, notamment avec Lord Melody (1926-1988) et Lord Kitchener (1922-2000).
Le soutien d’Eric Williams vient de la rencontre des deux hommes après la victoire de Sparrow au concours du Calypso King de 1956. Williams le rencontre en privé pour ce que Sparrow qualifie de « consultations ». Bien qu’ils finissent en désaccord, les deux hommes développent une relation forte pendant la période de l’indépendance de Trinidad-et-Tobago. Williams était la voix du nationalisme trinbagonien, et Mighty Sparrow offrait à Williams, par exemple avec la chanson William the Conqueror (1957), l’un de ses premiers tubes, un moyen de communiquer sa vision au peuple.
Au départ, Sparrow se fait le porte-parole critique du Mouvement national du peuple (PNM), par exemple sa chanson gagnante au Carnival Road March de 1958, Pay as You Earn, appelle à la patience face au projet du PNM de prélever l’impôt sur le revenu, mais il remet aussi en question la politique du PNM, par exemple No Doctor No (The Situation in Trinidad) en 1957 met en scène le sort des Trinidadiens moyens alors que le gouvernement de Williams tente d’assainir les finances de la colonie.
Lorsque la Jamaïque choisit de quitter la Fédération des Antilles pour accéder à une indépendance totale et que Williams décide de lui emboîter le pas, c’est la chanson Federation (1962) de Mighty Sparrow qui explique cette décision au peuple de Trinidad, en attribuant l’échec de la Fédération aux Jamaïcains.
Cependant, en 1965, un membre du cabinet de Williams, Patrick Solomon, fut contraint de démissionner à la suite d’un scandale politique, et lorsque Williams lança avec colère aux dissidents Get to Hell Outa Here (1965), Sparrow paraphrase ses propos dans un calypso à succès. Cette chanson marqua la fin de l’association de Sparrow avec la politique du PNM. Dès 1971, avec Good Citizen, Sparrow se moque ouvertement du PNM, qu’il qualifie de corrompu, d’incompétent et d’oppressif.
Les réflexions de Sparrow sur la société et la culture trinbagoniennes ne se limitent pas à la vie politique, sa vision du monde s'élargit dans les années 1960 et 1970. Il dénonce la violence des gangs dans Ten to One Is Murder (1960) et tourné en dérision l’ancien système éducatif colonial britannique dans Dan Is the Man in the Van (1963). Il aborde la violente guerre civile au Congo et fait allusion aux relations sexuelles entre Blancs et Noirs dans Congo Man (1965), une chanson qui a été interdite de diffusion à la radio jusqu’en 1989. Il aborde le fossé entre riches et pauvres dans des chansons telles que Honesty (1966) ou Neurosis of the Rich (1975).
Sparrow s’installe à New York dans les années 1950, avec l’aide d’Harry Belafonte, puis à Londres dans les années 1960, et enregistre des albums pour RCA Victor dans le but de percer sur le marché international. Bien que sa carrière ne décolle pas vraiment aux États-Unis ni en Grande-Bretagne, le fait d’enregistrer chez un grand label comme RCA permet à Sparrow de se constituer un large public partout où le calypso se vend bien, ce qui lui vaut une grande notoriété dans la Caraïbe.
En 1965, il enregistre avec Byron Lee and the Dragonaires, un groupe de ska et de calypso jamaïcain, une ballade soul Only a Fool Breaks His Own Heart qui ne connaît pas un grand succès à l’époque de sa sortie, mais performa dans les ventes internationales en 1978, quand le label United Artists Records la réédite aux Pays-Bas et qui est sans doute la chanson la plus connue de Sparrow en dehors de la Caraïbe. Son autre grand succès vient aussi de la reprise de Jean and Dinnah par Harry Belafonte en 1972 dans le disque Belafonte... Live!
Dans les années 1980, sa carrière connaît un tournant, avec l'arrivée de la soca depuis le milieu des années 1970. Il s’agit d’un genre musical au rythme plus rapide que le traditionnel calypso et dont les harmonies intègrent les musiques venant de la population indo-trinidadienne. C’est le disque Endless Vibration de Lord Shorty, né Garfield Blackman (1941-2000) qui se fait appeler Ras Shorty I à partir des années 1980, qui est considéré comme le premier succès du genre en 1975. Sparrow ne se contente pas alors de maintenir vivante la tradition du calypso, mais se lance aussi dans ce nouveau genre musical, notamment avec la chanson Doh Back Back (1984) qui lui permet de remporter son huitième titre de Road March King.
Politiquement, il se rapproche de l’Organisation pour la reconstruction nationale (ONR) un parti de centre-droit fondé par des dissidents du PNM et représentant les indo-trinidadiens. Il compose notamment des chansons pour leur campagne des élections de 1981 qui se conclut par une défaite. L’année suivante, il répond aux critiques du PNM, avec la chanson We Like It So (1982). Il y reconnaît que les Trinbagoniens ne disposent pas de services publics fiables, ni d’une politique exempte de corruption, ni d'hôpitaux décents, mais qu’au moins : « We are free ».
Dans la seconde moitié des années 1980, il réside plus de la moitié de l’année à New York, où il devient une figure de la communauté anglo-caribéenne locale et continue à produire des succès, comme Both of Them, qui fait état de son choix difficile entre deux femmes aux qualités exceptionnelles et décide finalement de choisir les deux, avec lequel il obtient son huitième titre de Calypso Monarch en 1992. En 2008, Barack the Magnificent, un morceau de soca, qu’il publie pour inciter la communauté américano-caribéenne à soutenir le candidat démocrate, illustre son intérêt permanent pour l’actualité et la vie politique.
En 2014, il sombre dans un coma diabétique après un concert et le gouvernement de Trinidad-et-Tobago annonce qu’il prendra en charge l’intégralité de ses frais de santé, illustrant le statut de trésor national vivant qu’il avait acquis. Physiquement diminué depuis cette date, il n’avait néanmoins pas perdu sa vivacité d’esprit comme le raconte Vivien Goldman en 2018 dans l’article qu’elle lui consacre dans le Guardian.
Mighty Sparrow est décédé le 27 septembre 2026 à New York, il a eu des obsèques nationales à Port-of-Spain le 16 octobre, accompagné de tout un peuple.
Pour aller plus loin
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« Trinidad and Tobago’s Calypso Tent Celebrates 100 Years; The Mighty Sparrow, Calypso’s enduring Prodigy and Master of the Tent ». International Journal of Carnival Arts 3 (mai 2021): 1‑5.
Illustration :
Mighty Sparrow en concert en 2006 au Harbourfront Centre (Toronto)
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:The_Mighty_Sparrow_(Harbourfront_%2706).jpg
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