Portrait de Toto La Momposina
Toto La Momposina in Bogota, 2010 (source : Francois Viguie / Wikimedia commons). CC BY-SA 4.0

Le jeudi 22 septembre 2022 à trois heures et quarante-cinq minutes de l’après-midi, sur la scène construite pour la première édition du Festival Cordillera de l’immense parc métropolitain Simón Bolívar de Bogotá, alors que les groupes de rock, funk, rap ou musique électronique les plus renommés d’Amérique latine venaient de régaler les oreilles des jeunes auditeurs, une petite femme vêtue d’une robe à fleurs jaunes, bleues et rouges, les épaules couvertes d’un châle rouge et les cheveux d’un foulard de même couleur s’avance sur la scène. Sonia Bazanta Vides, universellement connue comme Totó la Momposina, vient donner son ultime récital. La cantadora vient faire ses adieux scéniques au peuple colombien dont elle a chanté les peines et les joies pendant presque soixante ans. 

C’est dans la plaine humide qui entoure la ville caribéenne de Mompox, que naît Sonia Maria Bazanta Vides, plus précisément à Talaigua Nuevo, située sur l’île Margarita, la plus grande île située sur le fleuve Magdalena, le 1er août 1940. Son père, Daniel Bazanta est savetier, mais surtout un percussionniste, membre de la troisième génération d’une famille de musiciens reconnue dans toute la région caribéenne et sa mère, Libia Vides de Bazanta est chanteuse et danseuse. Ses parents partagent des racines caribéennes, africaines et indigènes. Dès ses huit ans, Sonia danse et chante sur la musique de ses parents, c’est dès cette époque qu’elle est appelée Toto, un surnom unique.

Lors d’un entretien télévisé avec la journaliste Gloria Valencia de Castaño sur la chaîne RCN en 1992, Toto racontait qu’elle avait rencontré la chanteuse haïtienne Toto Bissainthe (1934-1994) qui lui avait expliqué que dans une région d’Afrique qu’elle avait visitée, Toto signifiait : « petite femme avec un grand cœur ».

Vue sur Mompox depuis une barque
Monpox Lancha (source : Wikimedia commons). CC BY-SA 3.0

En 1948, alors que la Violencia, suite à l’assassinat de Jorge Eliécer Gaitán, embrase toute la Colombie et particulièrement la région Caraïbe, la famille Bazanta Vides est obligée de fuir à Bogotá où elle est confrontée aux discriminations que subissent les classes populaires métisses de la part de l’élite de la capitale. Alors qu’ils doivent recommencer leur carrière musicale dans un milieu qui les ignore et les méprise, les parents de Toto décident de fonder un groupe folklorique, Danzas del Caribe, qui se produit dans tous les villages de la région et dans lequel Toto commence à se produire de manière professionnelle. Ces concerts lui permettent de rencontrer les chanteurs et danseurs de la région andine et de perfectionner sa connaissance des traditions musicales du pays. Son père achète aussi un tourne-disque pour écouter la musique anglo-saxonne qui commence à arriver en Colombie en même temps que les émissions de radio permettent d’écouter la musique de tout le pays. 

C’est vers la fin des années 1960 qu’elle commence sa propre carrière musicale en créant le groupe Toto la Momposina y sus tambores. La mode est alors à la cumbia urbaine avec le titre emblématique La pollera colorá (1961) de Wilson Choperena (1923-2011) de Baranquilla et surtout du Vallenato né dans la ville de Valledupar qui devient peu à peu la musique « nationale » de la Colombie avec la fondation du Festival de la Leyenda Vallenata sous l’influence du premier gouverneur du département de César en 1967, Alfonso López Michelsen (1913-2007), devenu président de la République entre 1974 et 1978. Face à ces genres musicaux plus modernes, la cumbia traditionnelle comme la chante Toto a du mal à se faire une place sur la scène nationale. Elle continue la collecte des chants et traditions du pays qu’elle avait commencée avec sa mère et, en parallèle, suit des cours de chant au Conservatoire national de musique, sous la direction de Raúl Mojica Mesa (1928-1991) lui aussi un natif de la côte qui avait suivi une formation classique en Allemagne et recueilli les chants et traditions des indigènes de sa région natale, notamment les Wayuu de la Guajira à l’extrême nord du pays.

Portrait de Toto La Momposina
Totó la Momposina (source : Wikimedia commons). CC BY-SA 4.0

Elle entame une carrière internationale dans les circuits de musiques du monde. Sa réputation se développe au point qu'elle est invitée à donner une série de concerts au Radio City Music Hall de New York en 1974 en compagnie d’autres artistes colombiens, Delia Zapata Olivella, danseuse, folkloriste et sœur de l’écrivain Manuel Zapata Olivella, et les Gaiteros de San Jacinto, un groupe de cumbia traditionnelle, actif depuis 1940. Elle commence alors à se produire en Europe et en Union Soviétique. 
En 1979, Toto découvre qu’elle est fichée en Colombie pour ses opinions politiques de gauche et fuit vers la France. 

« Je chantais dans les rues, dans les restaurants, aux coins des rues, sur les marchés, dans le métro, partout », raconta-t-elle.

Elle rejoint le Collectif de la rue Dunois, un ensemble d’artistes de toutes origines mêlant musiques du monde, arts plastiques et performances.

Sa gloire nationale et internationale vient en décembre 1982 quand avec deux cents artistes colombiens, elle accompagne Gabriel García Márquez, lui aussi métis et originaire de la côte caribéenne colombienne, qui vient recevoir le prix Nobel de Littérature. Son amie Gloria Triana, qui travaille à l’époque pour l’agence d’action culturelle de la Colombie et a organisé le voyage de la délégation des deux cents artistes colombiens qui accompagnent le récipiendaire du Prix Nobel, se souvient de la peur des artistes populaires de ne pas être à leur place dans un dîner d'Etat aussi guindé et prestigieux que celui qui précède la remise du Prix. L’ambiance compassée et froide se dissipe aussitôt que les premières notes de Soledad s’élèvent de l’escalier d’honneur vers la salle de gala de l’Hôtel de Ville de Stockholm, c’est la magie de Macondo qui arrive en Suède. A l’imitation de la reine Sylvia, d’origine germano-brésilienne, l’ensemble des invités battent des mains au rythme de la cumbia, du vallenato et du bullerengue, la musique traditionnelle des palenqueros. Cette fête inattendue fait écrire au journal conservateur de Stockholm : « Les amis de García Márquez nous montrent comment on doit fêter le Nobel. ». Elle ouvre aussi à Toto les portes de la reconnaissance internationale et nationale.

Après cette cérémonie, elle reste à Paris jusqu’en 1987 pour se concentrer sur sa carrière, elle s’inscrit aussi à la Sorbonne pour étudier la musique, la chorégraphie, mais aussi l’économie de la culture. En 1983, c’est à Paris qu’elle enregistre son premier disque qui est publié l’année suivante sous le titre : Toto La Momposina y sus tambores, Colombie : musique de la côte Atlantique, par le label français Auvidis spécialisé dans les musiques du monde. Elle participe à plusieurs éditions du World of Music Arts and Dance Festival fondé par Peter Gabriel en 1982, notamment celui de 1991 à Morecambe en Angleterre. Elle participe aussi à la Real World Recording Week dans les studios Real World dans le Wiltshire, sortant en 1993 le disque La Candela Viva qui assoit sa renommée internationale. L'album a été restauré, remixé et réédité sous le titre Tambolero en 2015. Il comporte ses chansons les plus connues, El Pescador, composé en 1963 par José Barros (1915-2007) et son refrain évoquant la vie de labeur des pêcheurs du fleuve Magdalena et de la région caribéenne : 

[El pescador] habla con la luna

[El pescador] habla con la playa

[El pescador] no tiene fortuna

Solo su atarraya

[Le pêcheur] parle à la lune

[Le pêcheur] parle à la plage

[Le pêcheur] n’a pas de fortune

Seulement son filet.

La chanson éponyme de l’album évoque l’incendie qui a ravagé la ville de Chimichagua en 1923 qui fut composée par Heriberto Pretel pour surmonter le deuil des habitants de la ville en s’appuyant sur les rythmes particuliers que les habitants de Chimichagua frappaient sur leurs tambours. 

Fuego, fuego, fuego. ¡La candela viva!

Que allá viene la candela. ¡La candela viva!

Que yo vi que me llevaban. ¡La candela viva!


Que yo vi que me enterraban. ¡La candela viva! 


Que yo vi que me lloraban. ¡La candela viva!

Feu, feu, feu. La flamme est vivante !

Qu’ici vienne la lumière. La flamme est vivante !

J’ai vu que l’on m’emmenait. La flamme est vivante !

J’ai vu que l’on m’enterrait. La flamme est vivante !

J’ai vu que l’on me pleurait. La flamme est vivante !

Avec cet album qui connaît un succès international, elle devient une icône culturelle aussi bien en Colombie que dans toute l’Amérique latine. En 2011, le groupe portoricain Calle 13 l’invite à participer à sa chanson emblématique Latinoamérica, qui parle de la douleur et de l’oppression coloniale subie par les peuples d’Amérique latine, elle partage les chœurs avec la péruvienne Susana Baca et la brésilienne Maria Rita. 

La reconnaissance vient aussi d’artistes comme Jay-Z qui sample sa chanson La Verdolaga sur le titre Family Freud en 2018 en duo avec Beyoncé sur l’album 4:44. En parallèle, Toto multiplie les concerts en Colombie et dans le monde. Malgré cette reconnaissance et ses incursions vers d’autres genres musicaux, elle reste toujours fidèle à la cumbia dont elle disait : 

« C’est la voix du métissage, c’est la voix de l'union de deux cultures issues de l'esclavage : la culture noire et la culture indigène. Cette musique raconte l’histoire de la façon dont ces cultures se sont mélangées et dont les amours des hommes et des femmes se sont unis pour créer un continent doté d'un nouveau concept, de nouvelles idées, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. »

Après son dernier concert en 2022, Toto s’est installée au Mexique où vivent certains de ses enfants. Elle y est décédée le 19 mai 2026. Le président de la République de Colombie, Gustavo Petro, a décrété un deuil national et un hommage lui a été rendu au Congrès de la République suivi d’une messe d’adieu à la Primatiale de Bogota permettant à des milliers de Colombiens de lui rendre hommage. Ses cendres ont été dispersées à Mompox dans le fleuve Magdalena.

Pour aller plus loin

D’Amico, Leonardo. 2013. « Cumbia Music in Colombia: Origins, Transformations, and Evolution of a Coastal Music Genre ». P. 29-48 in Cumbia! Scenes of a Migrant Latin American Music Genre. Durham: Duke University Press.

L’Hoeste, Héctor Fernández. 2013. « On Music and Colombianness: Toward a Critique of the History of Cumbia ». P. 248-68 in Cumbia! Scenes of a Migrant Latin American Music Genre. Durham: Duke University Press.

Marín, Paola. 2025. « Afro-Colombian Women’s Music: La Negra Grande de Colombia and Totó la Momposina ». in Stories of Latin American Women of African Heritage. London: Routledge.

Triana, Gloria. 2008. « Totó La Momposina: nuestra cantadora transhumante ». Nómadas (28):164-79.
 

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