Le Bassin caraïbe : éden de l’industrie touristique mondiale des croisières ?
Michel Desse
Camel Boumedjmadjen
Soleil, mer turquoise et escales de rêve : le Bassin caraïbe est devenu l’un des hauts lieux mondiaux du tourisme de croisière. Derrière l’image d’un éden tropical, cet entretien interroge les logiques géographiques, économiques et territoriales de cette industrie, et ses effets sur les espaces et les sociétés caribéennes.
Manioc : Michel Desse, vous êtes géographe et professeur des universités à l’Université de Nantes, pouvez-vous nous présenter brièvement votre champ de recherches et votre laboratoire de rattachement ?
Michel Desse : Mes recherches portent en partie sur la gestion et l’aménagement des littoraux dans les îles de la Caraïbe mais aussi en Afrique de l’Ouest. Le second volet porte sur les pratiques touristiques et de loisir et dans ce cadre j’ai travaillé sur la croisière avec une première entrée sur la relation entre la croisière et l’aménagement des ports et des villes-escales essentiellement Pointe-à-Pitre, Fort-de-France, Castries et Labadie à Haïti.
J’appartiens au laboratoire du CNRS LETG, qui regroupe les géographes des universités de Brest, Rennes et Nantes. Le champ scientifique de l’unité est celui de la géographie de l’environnement. Grâce à son expertise en géographie humaine, géographie physique et géomatique, le programme scientifique de LETG poursuit l’objectif de contribuer aux connaissances relatives aux interactions nature/société par une démarche modélisatrice et intégratrice qui se situe aux interfaces géographiques terre-mer-atmosphère. https://letg.cnrs.fr/letg/
Manioc : Quelles sont les principales sociétés dominant le marché de la croisière ?
Michel Desse : Le nombre de navires de croisière augmente fortement puisque l’on comptait 217 navires en 2000 et 784 en 2026. Le marché est concentré et dominé par les Etats-Unis avec deux groupes, Carnival Corporation (50 % de l’offre mondiale, 102 bateaux, 8 compagnies), Royal Caribbean Group (25% de l’offre mondiale, 4 compagnies, 69 navires). Viennent ensuite deux groupes plus modestes Norwegian Cruise Line Holding (9% de l’offre, 3 compagnies et 36 bateaux) MSC, 7% et 22 paquebots.
Ensuite, on peut trouver des compagnies plus petites mais qui occupent une place prépondérante sur des niches commerciales comme la croisière de luxe avec la Compagnie du Ponant (14 navires).
Manioc : Quelle est la part de la Caraïbe dans ce marché ? Existe-t-il une typologie des ports d’escale ?
Michel Desse : En 2022, la Caraïbe concentre 40% des croisiéristes. Ce pourcentage a fortement diminué mais comme le nombre de croisiéristes augmente à l’échelle mondiale, cela ne signifie pas une baisse du nombre de croisiéristes. L’Europe constitue la seconde destination avec 33% des croisiéristes dont 22% pour la Méditerranée. La zone Asie a connu une forte progression depuis 2010, puis connaît depuis le Covid une diminution des croisiéristes. Cependant, le marché chinois est bien là, et la Chine construit depuis quelques années des navires et il est certain que le Pacifique deviendra un important marché pour la croisière dans les années à venir. Royal Caribbean a été la première compagnie occidentale à avoir placé un navire neuf basé à Shanghai en 2014, rejoint par cinq autres paquebots neufs depuis 2014. Le dernier grand paquebot de la compagnie MSC sorti des chantiers de Saint-Nazaire en 2025 est destiné au marché chinois.
Typologie des ports escales
On peut distinguer les ports tête de ligne. Le port de Miami domine l’ensemble et demeure le premier port de croisière au monde. Il permet le transit de près de 9 millions de passagers. Les nouveaux aménagements permettent le départ de 8 navires. Les terminaux sont reliés à l’aéroport et aux parkings et assurent l’enregistrement/débarquement de plusieurs milliers de croisiéristes. Les autres ports importants en position de « tête de ligne » sont : Port Canaveral, Tampa, Port Lauderdale et San Juan de Puerto Rico. Pointe-à Pitre, à une échelle plus réduite peut aussi à l’occasion être une tête de ligne avec son hall d’embarquement aménagé en 2014.
Les villes escales accueillent les croisiéristes pour quelques heures. Jusqu’aux années 1990, essentiellement dans les zones portuaires existantes. Depuis, les centres-villes essaient de s’adapter pour accueillir les navires à quai comme à Pointe-à-Pitre, ou sur ponton et mouillage comme à Fort-de-France ou créent des aménagements spécifiques comme la Pointe Séraphine à Castries (Sainte-Lucie). Ici, les paquebots accostent dans la zone portuaire et donnent sur les commerces duty-free.
La troisième forme d’escale c’est la plage. Certains navires s’amarrent au large de la Pointe du Bout à la Martinique et les croisiéristes profitent de la plage et des hôtels de la Pointe du Bout. A Labadie à Haïti, la compagnie Royal Caribbean dispose d’une concession pour débarquer les croisiéristes. Il s’agit d’un isolat touristique protégé du reste de l’île. Les croisiéristes peuvent passer la journée sur une plage « typique », manger dans des petits restaurants de plage et acheter de l’artisanat. Tout est bien entendu très surveillé et encadré.
Pour aller plus loin dans la disneylandisation touristique il y a les escales sur des plages à thème comme aux Bahamas.
Manioc : Qui sont les croisiéristes de la Caraïbe ? Peut-on les définir en fonction de leur origine géographique et/ou sociale ?
Michel Desse : Autrefois, les croisiéristes étaient essentiellement des Nords Américains et âgés. Aujourd’hui, 60% des croisiéristes ont plus de 40 ans, ils restent essentiellement Nord-Américains, même si le nombre d’Européens augmente : Allemands, Italiens, Espagnols, Français. Ces derniers sont plus présents au départ à Pointe-à-Pitre. Les Caribéens sont aussi de plus en plus nombreux surtout en basse saison (prix attractifs). Le développement du tourisme en Méditerranée a capté la clientèle européenne.
En fonction de la taille du navire, on peut avoir une idée des catégories sociales. Les croisières sur des navires de moins de 300 personnes sont les plus chères. Sur les gros navires, certaines offres permettent une plus grande mixité et surtout l’arrivée des familles ciblées par les nouveaux paquebots et leurs animations.
Manioc : Quelles sont les tendances actuelles de cette activité touristique ?
Michel Desse : Pour le moment, même s’il y a des mouvements de protestation dans les villes contre le surtourisme ou la pollution, les projections concernant l’économie de la croisière sont à la hausse. Par exemple, les chantiers de Saint-Nazaire ont en commande 2 navires de 6000 passagers, 4 de 2 à 4000 passagers et 2 paquebots à voile (propulsion vélique). La capacité des navires n’est pas remise en cause comme on pourrait l’imaginer (bruit, pollution, émissions, surtourisme). Le vélique concerne des unités inférieures à 500 personnes et surtout du tourisme de luxe.
Si la Caraïbe reste un bassin de croisière important sa part va continuer à diminuer, mais comme le nombre de croisiéristes augmente, cela ne signifie pas que le nombre de croisiéristes dans la Caraïbe va diminuer. L’essor du tourisme de croisière en Chine et en Asie pourrait attirer la clientèle américaine, d’autant que les compagnies américaines s’y implantent.
Si Cuba sort de l’isolement ? Elle deviendra la première destination des navires pour son patrimoine et la proximité avec Miami et détrônera Saint-Domingue et la Jamaïque.
Si au Havre Édouard Philippe a inauguré en octobre le branchement électrique des quais de la croisière comme cela se fait à Barcelone, Miami ou à Marseille, une ville comme Fort de France peut-elle supporter le branchement de 4 ou 5 navires en pleine saison soit l’équivalent de 20 à 25 000 habitants de plus de 9 h à 16 h pendant 2 mois ? Le branchement semble illusoire dans les petites îles.
Le paquebot devient le but de la croisière et de moins en moins l’escale car il y a de nombreuses activités à bord. Il faut donc des escales plus innovantes, plus sportives pour s’adapter aux nouvelles clientèles.
Pour aller plus loin
Michel Desse, Céline Chadenas, Vincent Herbert et Samuel Robert (dir.), « Les littoraux français : permanences, changements, enjeux », Paris, Armand Colin (coll. Horizon), 2024.
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