Photographie en noir et blanc de la baie de la Trinité et de la presqu'île de la Caravelle, vue prise de l'Ouest, Martinique
Martinique. Panorama de la baie de la Trinité et de la presqu'île de la Caravelle, vue prise de l'Ouest (partie Nord) (1899) / [photogr.] Salles ; [photogr. reprod. par Radiguet & Massiot?] (source : Gallica). Conditions spécifiques d'utilisation (sous convention Société de géographie)

1) L’histoire d’Aimée du Buc de Rivery

Les Dubuc (ou du Buc)1 sont une famille de planteurs, originaires de Trouville-La-Haute en Normandie. En 1657, Pierre Dubuc s'installe près de La Trinité, en Martinique. C'est le fils d'un des premiers colons. Il est revenu aux Antilles après avoir tué son cousin lors d'un duel. En 1725, l’un de ses descendants Louis Dubuc fait construire « l’habitation de la Caravelle » qui deviendra plus tard, après son agrandissement en pierres, le château Dubuc.

En 1766, une grande partie de la propriété est détruite par un cyclone. En 1794, après plusieurs attaques des Anglais, la famille Dubuc choisit de se réfugier à l’intérieur des terres entre La Trinité et Le Robert, tout en gardant ses activités et ses esclaves au bout de la presqu’île. Au fil des ans, la plantation se dégrade ; elle est définitivement abandonnée en 1817. Les terres et les ruines sont vendues en 1852.

Henry Jacob du Buc de Rivery, issu de cette grande famille créole, naît au Robert en 1748. Il épouse en 1773 une autre créole, Marie-Anne d’Arbousset-Beaufond avec qui il aura deux garçons et quatre filles dont Aimée Augustine Marie Joseph, née le 4 décembre 1776.  

Portait de l'Impératrice créole, la Sultane validé, née Aimée du Buc de Rivery
Portrait de l'Impératrice créole, la Sultane validé, née Aimée du Buc de Rivery. Extrait de l'ouvrage de Benjamin A. Morton « The veilid Empress » (source : Manioc). Domaine public

Petite, Aimée est admise à Fort-Royal (aujourd’hui Fort-de-France) dans la Maison de la Providence, un pensionnat tenu par des femmes célibataires sous la responsabilité des Frères Capucins à destination des filles des colons. A l’âge de onze ans, ses parents l’envoient  poursuivre son éducation en France. Elle s’embarque à destination de Bordeaux avec sa nourrice, sa tante et son oncle. De là, ils doivent continuer leur route jusqu'à Marseille où Aimée doit être scolarisée. Cependant Pierre d’Arbousset-Beaufond, l'oncle et parrain, meurt sur le chemin entre Bordeaux et Marseille. La tante Marie-Anne décide alors de rebrousser chemin et de retourner en Martinique en laissant Aimée et sa nourrice au monastère de La Visitation Sainte-Marie à Nantes, en Bretagne.

En raison des troubles qui se produisent en France à cette époque, les parents d’Aimée décident de la rapatrier en Martinique. Toujours accompagnée de sa nourrice, elle quitte Nantes au début du mois d’août 1788 ou au début de l’année 1789. Le bateau fait naufrage, et c’est un navire espagnol en route pour Majorque qui sauve les passagers. Entre le détroit de Gibraltar et les Baléares, des corsaires attaquent l’embarcation et tous les passagers sont emmenés comme esclaves dans les territoires ottomans d’Algérie. Aimée du Buc de Rivery aurait fait partie du lot.

Amenée devant le Dey d’Alger, celui-ci l’aurait envoyée à Constantinople au sultan Abdülhamid Ier qui en aurait fait sa femme et la marâtre du petit Mahmut, alors âgé de cinq ans. A leur arrivée au sérail, les nouvelles venues prenaient un nouveau nom : Aimée devint Nakşidil.  Devenue « validé », c’est-à-dire reine-mère, lorsque son fils adoptif monta sur le trône, Nakşidil aurait joué un grand rôle dans la politique entre l’Empire ottoman et la France, et aurait exercé une grande influence sur le sultan Mahmoud II. Aimée mourut à Constantinople en 1817. Ce destin lui aurait été prédit par une vieille esclave, à l'instar de ce qui avait été prédit à Joséphine de Beauharnais.

Mais la sultane validé Nakşidil était-elle vraiment Aimée du Buc de Rivery ?

2) Légende ou réalité, peut-on trancher ?

C’est en 1820 que les premiers articles de presse relatant la destinée d’Aimée du Buc de Rivery sont publiés.

L’histoire d’une jeune fille née à la Martinique et devenue sultane validé, inspirée du conte de Stanislas de Boufflers « Aline, reine de Golconde », paraît d’abord sous la forme d’un feuilleton dans le journal parisien Le Régulateur le 13 novembre 1820. Le feuilleton, dont l’héroïne s’appelle Aline, est signé Saint Raymond, sûrement le pseudonyme du directeur du journal, et s’intitule : « Notice sur la Sultane Validé, mère de l'empereur régnant de Constantinople ». 

Le 9 décembre 1820, Le Régulateur reçoit une lettre d'un M. Marlet qui demande à ce que son courrier soit inséré dans le prochain journal. Il affirme qu'il y a bien une jeune fille de la Martinique qui a été sultane validé et qu'il s'agit de sa belle-soeur, Aimée du Buc de Rivery.

C’est surtout à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, puis dans les années 1930, que l’histoire prend des proportions importantes.

En 1854, Louis Xavier Eyma signe un article dans l’hebdomadaire Illustration intitulé « L’Impératrice Joséphine et la grand-mère d'Abdul-Mejid », reprenant l'histoire de la sultane. Le contexte géopolitique est tendu entre la Russie et la Turquie, la France et l'Angleterre aidant cette dernière. Cet article aurait eu pour but de resserrer les liens entre l'Empereur des français et le Padishah Ottoman. Xavier Eyma, à propos d’une gravure de François Audibran figurant Aimée Dubuc, affirme :

« ce portrait est celui de la Grand-Mère du Sultan, Melle Aimée Dubuc de Rivery née à la Martinique comme y était Melle Joséphine Tascher de la Pagerie aïeule de l'Empereur des Français ».

Le sultan Abdulaziz qui cherche des alliances occidentales et qui visite l’Exposition Universelle à Paris en 1867, offre un portrait de la sultane Nakşidil à Napoléon III et déclare qu’ils sont tous deux liés par leurs grand-mères.

Des années plus tard, le roman de Michel de Grèce, La Nuit du Sérail (1982), contribue à son tour largement au succès de cette histoire, tout comme La Grande Sultane (1987) de Barbara Chase Riboud.

Dans son livre J'ai assassiné la Sultane Validé de 1990, Jacques Petitjean Roget démonte le mythe pour rétablir une vérité historique.

L’auteur y retrace de façon très précise la généalogie des Dubuc de la Martinique. S’appuyant sur les registres de catholicité de la paroisse du Robert conservés aux Archives de la France d’outre-mer qu’il a consultés, il révèle un fait troublant. Le couple Jacob Henry Dubuq (autre graphie de Dubuc) de Rivery et Marie Anne d’Arbousset Beaufond a eu quatre filles : Marie Anne Rose, née en février 1774, décédée à 21 mois et enterrée en novembre 1775 ; Aimée Augustin Marie Joseph, née en décembre 1776 ; Rose Henriette Germaine, née en 1778 et Marie Alexandrine Louise Victoire, née en 1780. En 1782, les registres mentionnent le décès d’une demoiselle Dubuq de Rivery âgée de 5 ans, sans préciser le prénom de l’enfant décédée.

De quelle fille s’agit-il ? En 1782, Aimée a 5 ans et 33 jours, Rose, 4 ans moins 31 jours, Marie Alexandrine 1 an et demi. J. Petitjean Roget suppose qu’il s’agit d’Aimée et que :

« pour en quelque sorte, prolonger l’existence d’un petit être cher qui vient de disparaître [...], on [aurait] transféré et le prénom et l’amour sur la fille bien vivante et plus aimée encore. Celle-ci s’appelle Rose et l’on trouve dans la famille Dubuq le prénom composé Rose Aimée qui au cours des années a pu se réduire à Aimée ».

Dans ses recherches, J. Petitjean Roget parvient à établir qu’Aimée (Rose Aimée) Dubuc de Rivery a bien séjourné à Nantes, entre octobre 1786 et juillet 1787, où sa présence est attestée par sa signature lors du baptême d'un enfant d'une famille proche des Dubuq, puis en 1788 sur un acte de mariage.

Il s’étonne toutefois de ne trouver aucune trace de certains faits marquants, comme l’attaque du bateau ou sa vente comme esclave. Son analyse du contexte social et politique tend par ailleurs à prouver qu'une femme française n'aurait pas pu devenir une sultane validé ni avoir un ascendant sur un fils monarque.

S’il y eut donc une Sultane Nakşidil qui fut la favorite d'Abdul Hamid et mère de Mahmoud II,  dont un document prouve qu'elle est morte en 1817, cette dernière serait sans rapport avec Aimée Dubuc de Rivery. 

Comme nous l'avons vu, c'est le beau-frère d'Aimée Dubuc de Rivery, Guillaume Marlet, qui aurait confirmé qu’elle était devenue sultane pour essayer d'en récupérer du prestige et pouvoir éventuellement profiter des largesses de son fils Mahmoud II.

L'habitation de Pointe-Royale que Victoire Dubuc, épouse Marlet, récupère en héritage à la mort de ses parents et de son frère a beaucoup de dettes. C'est sans doute elle qui a envoyé son mari à Paris, en 1820, au ministère des Affaires étrangères pour demander l'aide du Sultan pour ses plus proches parents.

J. Petitjean Roget démontre comment s'est construit le mythe familial à travers les années. Un des premiers responsables est l'auteur d'une Histoire de la Martinique en 6 tomes parue en 1846, Sidney Daney, qui consacre une partie de son livre à l'histoire d'Aimée : deux pages évoquent la jeune fille dont il connaissait la famille (vivant à Trinité). Des informations relatives à la destinée d'Aimée lui auraient été fournies par Henri Guillaume Marlet, le fils de Victoire Dubuq de Rivery. Le récit de Sidney Daney est un condensé de la version de Saint Raymond authentifiée et aménagée par Marlet.

Il fera faire une gravure de la jeune fille par François Audibran qui sera réutilisée à de multiples reprises, y compris dans cet article. Mais c'est sûrement une représentation fantaisiste. M. Petitjean Roget écrit :

« Sydney Daney avec ses deux pages complaisantes bourrées de contre-vérités, avec son illustration de fantaisie dans son histoire de la Martinique porte une lourde responsabilité aux yeux de l'Histoire car, par la suite, il servira de référence et de caution ». 

Bien avant Petitjean Roget, plusieurs auteurs ont montré que cette histoire était une invention, sans fondement historique.

Bien avant Petitjean Roget, plusieurs auteurs ont montré que cette histoire était une invention, sans fondement historique.

En 1847, Adrien Dessalles qui a effectué des recherches, notamment aux archives du  Ministère de la Marine, pour écrire son Histoire générale des Antilles en 5 volumes (numérisés dans Manioc), précise que le livre de Sydney Daney est un roman et non un livre d'histoire, comme prétendu.

Joseph Aubenas, dans son Histoire de l'impératrice Joséphine cite Adrien Dessalles (Histoire des Antilles) et le rejoint sur le fait qu’« aucune demoiselle du Buc n'aurait pu, de par son âge, être cette sultane », consultation, à l’appui, des archives versaillaises où étaient envoyés tous les actes établis aux Antilles. 

En 1850, dans ses Études historiques et statistiques sur la Martinique, le docteur E. Rufz indique que « quelques écrivains amoureux du merveilleux, ont imaginé un roman sur une demoiselle Aimée du Buc de Rivery, qui partie pour France en 1784 aurait été capturée… ».

Plusieurs raisons peuvent expliquer le fait que la légende d'Aimée du Buc de Rivery, devenue sultane ait traversé les années.

Pour la sœur d’Aimée et son beau-frère, il y eut peut-être l’espoir d’obtenir l’aide du Sultan pour redresser leur situation financière.

Autre explication plausible, Pierre Dubuc, le premier de la lignée à s’implanter en Martinique, a perdu ses lettres de noblesse, rétablies par la suite mais peut-être perdues à nouveau. J. Petitjean Roget fait une description très minutieuse de la famille Dubuc, et montre que si c’est une des plus anciennes familles de l’île de la Martinique, elle n’a jamais réussi à avoir des lettres de noblesse pour différentes raisons. Avoir un parent sultan apportait un argument certain pour être considéré de la noblesse

Une autre raison peut tout simplement être le prestige à se dire parent avec une Sultane ! 

Note

1 On trouve plusieurs variantes orthographiques de ce nom : du Buc, Dubuc, Dubuq

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