Photographie en couleur de Gaël Octavia
Portrait de Gaël Octavia © Francesca Mantovani / Gallimard.

Manioc : Pourriez-vous vous présenter, en revenant sur votre parcours et les domaines qui vous passionnent ?

Je suis née en Martinique et ai grandi à Schoelcher. J'ai été une enfant timide qui trouvait refuge dans les livres alors, tout naturellement, j'ai très vite voulu écrire. Enfant, j'étais curieuse de tout : littérature, science, musique, art... j'aimais apprendre et comprendre. Après mon bac, je suis partie à Paris faire une classe préparatoire scientifique, puis une grande école d'ingénieur dont je suis sortie diplômée. Mais l'amour de la chose artistique ne m'avait pas quittée pendant mes années d'études. En école d'ingénieur, par exemple, j'ai fait énormément de théâtre : jeu, mise en scène, improvisation. C'est après mon diplôme, durant une sorte d'année sabbatique où j'ai pu me consacrer nuit et jour à l'écriture et à la peinture, que j'ai écrit ma première pièce de théâtre, Le voyage, ainsi qu'un premier roman resté confidentiel. Le voyage a été remarqué notamment par Greg Germain, qui m'a encouragée dans cette voie. 

Aujourd'hui, je me considère surtout comme une écrivaine (romancière autant que dramaturge, nouvelliste ou poète), même si je m'autorise des incursions dans d'autres domaines artistiques comme le dessin, la peinture et enfin la vidéo, une pratique découverte plus tardivement.

Manioc : Quels éléments du patrimoine martiniquais ou caribéen vous inspirent lorsque vous vous lancez dans un projet d’écriture, de peinture ou de vidéo ?

Je suis fascinée tout d'abord par les femmes martiniquaises, qui sont une source majeure d'inspiration de mes textes. Je parle des relations qu'elles entretiennent les unes avec les autres - relations mère-fille, héritage intergénérationnel, amitiés, rivalités, solidarité... Je parle aussi des relations qu'elles entretiennent avec leur corps - corps désirant, corps vieillissant, corps aux apparences trompeuses, etc. Je m'intéresse en particulier à la figure du poto-mitan... mais pour mieux le déconstruire !

Peinture représentant deux femmes habillées en bleu sur un fond jaune, l'une a les jambes nues et l'autre la poitrine nue
Lendemain © Gaël Octavia.

Manioc : Vous êtes la première écrivaine martiniquaise à remporter le prix Goncourt dans la catégorie « nouvelle » pour votre premier recueil de nouvelles L'Étrangeté de Mathilde T. et autres nouvelles. Vous abordez des réalités de la société martiniquaise, telles que la maladie d'Alzheimer, qui touche de plus en plus les aînés, les relations humaines à la lumière du concept de la relation développé par Édouard Glissant, ou encore la figure des femmes dites « poto mitan ». La lecture fait ressortir toute l'importance de la transmission culturelle, d’autant plus que ce recueil est dédié à la mémoire de vos grands-parents, Albertine et Raymond Octavia. Que représente ce prix pour vous, en tant qu'insulaire ?

 

Il est toujours agréable de recevoir un prix mais pour moi cette récompense a pris tout son sens quand j'ai constaté la joie et la fierté qu'elle suscitait chez mes compatriotes martiniquais·es. J'en ai été très touchée.

 C'est une victoire symbolique collective pour nous qui, parfois, nous sentons isolé·e·s, ignoré·e·s, incompris·es ou sous-estimé·e·s. Raconter nos histoires, faire entendre nos récits, c'est un exercice de liberté, ainsi qu'une forme de réappropriation. D'autres, avant moi, ont ouvert la voie, fait porter leur voix. J'espère que ce prix sonne comme un encouragement à celles et ceux qui viendront après moi.

Manioc : Votre genre de prédilection semble être plutôt le théâtre. Qu’avez-vous trouvé d’enrichissant dans le format de la nouvelle ?

J'ai toujours exploré toutes les formes d'écriture en parallèle. Ce sont les contingences éditoriales qui peuvent donner l'impression que je possède un genre de prédilection mais ce n'est pas le cas. Ce que j'adore avec les nouvelles, c'est qu'elles demandent d'exprimer beaucoup en peu de mots. Elles ont par nature une exigence d'efficacité, de puissance. C'est un genre qui permet aussi de tenter des choses plus expérimentales, parce que ça va vite et que, si on échoue, ce n'est pas bien grave parce que l'on n'a pas passé des années sur le texte comme c'est le cas avec un roman.

Manioc : Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes plumes martiniquaises ou caribéennes en devenir ?

J'ai envie de leur dire que malgré les difficultés ou les contraintes objectives du monde éditorial (qui existent pour tou·te·s les écrivain·e·s, en réalité), c'est une grande chance d'écrire en venant de nos espaces car nous avons beaucoup à raconter qui n'a pas encore été lu. Nous avons encore ce privilège de défricher des zones vierges. Je leur dirai de s'accrocher coûte que coûte. 

Ce que vous avez à dire, personne ne le dira à votre place.

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