Histoire du tabac dans les Antilles (16e - 17e siècle)
Vincent Calvet
S’il est une plante contre laquelle la santé publique se bat, c’est bien le tabac. On pourrait croire à une prise de conscience récente des méfaits du tabac mais on trouve à Paris, dès 1868, une Société de lutte contre le tabac, et si l’on regarde plus loin encore, une bulle papale d’Urbain VIII, en 1642, qui menace d’excommunier tout fidèle fumant du tabac – prêtre compris !
Première mention du tabac
L’histoire de la culture du tabac est connue, il est aisé de retracer le parcours de cette plante de l’Amérique jusqu’en Europe et de visualiser sa rapide expansion. La première mention du tabac, ou plutôt la première description de ce qui allait s’appeler le tabac, apparaît dans le journal de Christophe Colomb, et plus précisément lors de son premier voyage, en date du 28 octobre 1492, alors qu’il accoste Cuba : « Je rencontrai beaucoup de gens qui se rendaient à leurs villages, femmes et hommes, avec à la main un tison d’herbes pour prendre leurs fumigations ainsi qu’ils en ont coutume ». Ce journal aujourd’hui disparu a été cité par Bartholomé de Las Casas dans son Histoire des Indes. Il y ajoute le commentaire suivant :
« Ces tisons sont des herbes sèches enveloppées dans une certaine feuille, sèche aussi, en forme de ces pétards en papier que font les garçons à la Pentecôte. Allumés par un bout, par l’autre ils le sucent ou l’aspirent ou reçoivent avec leur respiration, vers l’intérieur, cette fumée dont ils s’endorment la chair et s’enivrent presque. Ainsi, ils disent qu’ils ne sentent pas la fatigue. Ces pétards, ou n’importe comment que nous appelions, ils les nomment tabacs. »
« Ces tisons sont des herbes sèches enveloppées dans une certaine feuille, sèche aussi, en forme de ces pétards en papier que font les garçons à la Pentecôte. Allumés par un bout, par l’autre ils le sucent ou l’aspirent ou reçoivent avec leur respiration, vers l’intérieur, cette fumée dont ils s’endorment la chair et s’enivrent presque. Ainsi, ils disent qu’ils ne sentent pas la fatigue. Ces pétards, ou n’importe comment que nous appelions, ils les nomment tabacs. »
C’est ainsi que le mot tabac apparaît pour la première fois, sans doute d’origine arawak. On le trouvait sous une autre appellation, dans la langue française : « pétun », dérivé du guarani petume, au Brésil. Le mot a subsisté en français jusqu’au 17e siècle, donnant le verbe « pétuner » signifiant « fumer du tabac », que l’on retrouve par exemple dans la tirade du nez de Cyrano de Bergerac, chez Rostand, fort à propos :
« Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Ce terme est tombé en désuétude aujourd’hui mais il subsiste le pétunia, fleur ornementale d’Amérique du sud qui présente des caractéristiques communes avec le tabac.
Ainsi, le tabac est rapidement décrit par les colons qui notent des usages variés d’une île à l’autre : ici, le tabac est fumé comme une cigarette (les fameux « pétards »), là il est chiqué avec du citron ou de la chaux, ailleurs il est inhalé par les narines à travers un bâton en Y… Mais le constat est le même quant à l’effet sur le corps et l’esprit : il apaise les troubles. Dès lors, il apparaît comme un « médicament ».
Le tabac arrive en Europe
A son retour en Espagne, Christophe Colomb ramène du tabac mais le succès n’est pas immédiat, c’est le moins que l’on puisse dire : son compagnon de voyage, Rodrigo de Jerez, sera emprisonné par l’Inquisition qui voyait dans la fumée qui sortait de sa bouche un véritable acte de sorcellerie. Cela n’empêcha pas le tabac de se répandre dans la péninsule ibérique. C’est au Portugal que les premières graines de tabac furent plantées en Europe. En 1560, l’ambassadeur de France à Lisbonne fit part de la découverte de cette « merveilleuse herbe d’Inde » à son protecteur, le duc de Lorraine, et lui en envoya quelques feuilles râpées à destination de la reine Catherine de Médicis, qui souffrait de fortes migraines. Cela plut à la reine, qui le prisait, et toute la cour se mit au tabac avec enthousiasme, suivant l’exemple royal. Catherine de Médicis donna l’ordre d’en cultiver en Gascogne, en Alsace et en Bretagne. L’ambassadeur eut l’honneur de voir son nom associé à ce « remède » : voilà comment Jean Nicot devint le père de la nicotine.
Notons qu’André Thévet, moine cordelier, aventurier cartographe, avait participé à une tentative de colonisation huguenote au Brésil, entre 1555 et 1556, et malgré l’échec de cette expédition, revint avec des graines de tabac qu’il planta dans sa région natale, à Angoulême, avec la ferme intention d’en tirer profit. Mais n’ayant pas les appuis de Jean Nicot, son entreprise resta vaine. Il reste toutefois le premier à avoir planté du tabac en France.
En Europe, le goût pour le tabac se répandit presque partout en même temps, ce qui fit exploser la demande malgré la réticence de plusieurs rois. En effet, Jacques 1er en Angleterre s’opposa fermement aux fumeurs de tabac, publiant un pamphlet contre eux, le Misocapnos, littéralement « malheurs aux fumeurs », en 1604. En Russie, le tsar Michel accusa les fumeurs d’avoir causé l’incendie de Moscou en 1650 et menaça de leur couper les lèvres et de les déporter. Dans l’Empire ottoman, le sultan Mourad IV et en Chine, l’empereur Chongzhen n’hésitèrent pas à faire décapiter les fumeurs de tabac à la même époque. Et pourtant, partout, le tabac se répand et se cultive.
L’Espagne avait choisi Cuba pour développer sa culture, mais c'étaient toutes les Antilles qui étaient concernées par cet engouement au 16e siècle. Cela bouleversa considérablement l’agriculture locale et son économie.
Développement de la production du tabac dans la Caraïbe
Entre 1621 et 1665, les Antilles françaises et anglaises, pour pouvoir produire le tabac, firent appel à la Compagnie des Indes néerlandaises pour faire venir des esclaves d’Afrique, en échange de tabac ! En effet, le tabac avait une valeur monétaire établie et on pouvait acheter un esclave contre 2000 livres de tabac ou 100 écus d’argent d’après Pierre Pelleprat dans sa Relation des missions des pères de la compagnie de Jésus dans les îles et dans la terre ferme de l’Amérique méridionale [1]. Jusqu’en 1660, le commerce d’esclaves était surtout organisé par l’Espagne, le Portugal et la Hollande. Sans cette main d'œuvre, il fallait faire appel soit aux populations locales soit à des engagés européens. Les colons privilégièrent les esclaves, dont le trafic s’intensifia durant tout le 17e siècle.
Le tabac apparaît comme étant la ressource la plus facile à exporter et permettant d’engranger des bénéfices importants à cette époque. Christophe Colomb avait cherché à faire fortune avec des épices qu’il ne trouva pas alors que c’est le pétun qui allait faire un tabac dans la vieille Europe.
Cependant, avec autant de producteurs de tabac, sur toutes les îles, et une consommation certes importante mais néanmoins contenue, une crise de surproduction survint, dès 1636.
A Saint-Christophe, le gouverneur français Philippe de Longvilliers de Poincy et son homologue anglais, décréta en 1639 une destruction de tous les plants de tabac et une interdiction d’en replanter pendant 18 mois car la surproduction avait submergé le marché européen et les prix n’étaient plus assez rémunérateurs. Cela eut une conséquence radicale sur l’économie des Antilles : le développement de la canne à sucre dont l’engouement en Europe dépassait celui du tabac. Avant la découverte du sucre de canne, il n’y avait que le miel pour sucrer les mets.
A la Barbade, les colons commencèrent à défricher l’île afin de planter de la canne à sucre dès 1636, année où le gouverneur Henry Hawley autorise l’esclavage sur le territoire. Alors que le tabac était principalement cultivé par une forte diaspora irlandaise (ils passent de 6000 personnes en 1636 à 37 000 en 1642), le développement de la canne se fit principalement par l’introduction des esclaves africains : en 1640, ils sont déjà plus de 25 000 esclaves à la Barbade. C’est cette industrie sucrière qui concurrença progressivement le tabac et l’économie des habitations reposa toute entière là-dessus.
Toutefois, le tabac ne disparut pas des Antilles et sa production même si elle a été plus modeste à partir de la 2e moitié du 17e siècle, a subsisté. C’est en Virginie, aux Etats-Unis, que l’industrie du tabac s’est le plus rapidement établie et développée au point de devenir la première productrice de tabac à la fin du 17e siècle. Mais déjà, on voit d’autres pays s’engager dans sa production et en 1700, le deuxième producteur est l’Empire ottoman – où l’on voit que les menaces du sultan n’auront pas eu beaucoup d’effet. Face à tant de producteurs, la plupart des pays mirent en place des taxes douanières et des monopoles d’État (en France notamment, le cardinal de Richelieu taxe le commerce de tabac dès 1629, et Colbert érige la production et le commerce de tabac en monopole royal en 1660). Tous les impôts et taxes sur le tabac eurent pour effet non pas de stopper le commerce et sa consommation mais le développement de la contrebande et l’éclatement des zones de production.
Déclin de la production dans les Antilles
Dans les Petites Antilles, la culture du tabac s’estompa dans le courant du 18e siècle jusqu’à devenir marginale, laissant la place à celle de la canne à sucre, plus rentable. Il n’aura suffit que de quelques dizaines d’années au mitan du 17e siècle pour que la mutation des plantations de tabac, avec une majorité d’engagés européens, vers le modèle des habitations sucrières avec le recours massif aux esclaves ne se réalise pleinement. Le système d’agriculture coloniale basé sur la monoculture extensive bascule donc du tabac vers la canne, d’un produit local à une plante originaire d’Extrême Orient. Alors que l’archéologie exhume des pipes millénaires dans les sépultures mayas, que les traces précolombiennes d’usage du tabac refont surface, il n’existe plus aujourd’hui une industrie locale dans ce domaine.
Si le tabac est originaire d’Amérique centrale et du sud, il s’est largement répandu dans le monde, au point qu’aujourd’hui, si l’on excepte le Brésil, troisième producteur mondial, on ne trouve plus aucun pays de la zone Caraïbe et Amazonie comme producteur important (Cuba n’arrive qu’en 24e position, derrière la Pologne, en 2020). Et le premier n’est autre que la Chine…
Note
[1] VERRAND, Laurence. « Premiers esclaves aux Petites Antilles d’après les chroniques et récits de voyages français (XVIIe siècle) ». L’esclave et les plantations, édité par Philippe Hroděj, Presses universitaires de Rennes, 2009, https://doi.org/10.4000/books.pur.97652.
Bibliographie
COLLOMB, Gérard. « Pelleprat Pierre, Relation des missions des pères de la compagnie de Jésus dans les îles et dans la terre ferme de l’Amérique méridionale ». Journal de la Société des américanistes 96, no 1 (5 juin 2010): 305‑7.
COPPIER, Guillaume. « Histoire et voyage des Indes Occidentales et de plusieurs autres Régions maritimes & éloignées ». Consulté le 26 février 2023. http://www.manioc.org/patrimon/ADG17052.
GREGOR, Isabelle. « Tabac - Le fléau bien-aimé », Herodote.net. Consulté le 26 février 2023. https://www.herodote.net/Le_fleau_bien_aime-synthese-2654-379.php.
KIRSCH, Marc. « Genèse d’une épidémie ». La lettre du Collège de France, n° Hors-série 3 (1 février 2010) : 5‑14. https://doi.org/10.4000/lettre-cdf.278.
LAS CASAS (de), Bartholomé. « Relation des voyages et des découvertes que les Espagnols ont faits dans les Indes occidentales ; écrite par Dom B. de Las-Casas, evêque de Chiapa. Avec la relation curieuse des voyages du sieur de Montauban, capitaine des flibustiers, en Guinée l’an 1695. » Consulté le 26 février 2023. http://www.manioc.org/patrimon/BBX17017.
VERRAND, Laurence. « Premiers esclaves aux Petites Antilles d’après les chroniques et récits de voyages français (XVIIe siècle) ». L’esclave et les plantations, édité par Philippe Hroděj, Presses universitaires de Rennes, 2009, https://doi.org/10.4000/books.pur.97652.
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